CHAPITRE XXV

CHAPITRE XXVIl n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui ne soit accompagnée de quelque espèce de consolation.NOUS quittâmes ces lieux paisibles, et nous mîmes à marcher lentement. Ma fille aînée était affaiblie par une fièvre lente qui commençait, depuis quelques jours, à miner sa constitution. Un des officiers, qui avait un cheval, eut la bonté de la prendre derrière lui, car ces hommes eux-mêmes ne peuvent dépouiller entièrement tout sentiment d’humanité. Mon fils conduisait un des petits par la main, et ma femme l’autre, tandis que je m’appuyais sur ma fille cadette, dont les larmes coulaient, non sur ses propres malheurs, mais sur les miens.Nous étions à environ deux milles de mon ancienne demeure, lorsque nous vîmes une foule qui courait et criait derrière nous, composée d’une cinquantaine de mes plus pauvres paroissiens. Ils se furent bientôt, avec d’épouvantables imprécations, saisis des deux officiers de justice, et, jurant qu’ils ne verraient jamais leur ministre aller en prison tant qu’ils auraient une goutte de sang à verser pour sa défense, ils se disposaient à les malmener rudement. Les conséquences auraient pu être fatales, si je ne m’étais immédiatement interposé, et si je n’avais, non sans quelque difficulté, arraché les officiers aux mains de cette multitude furieuse. Mes enfants, qui regardaient déjà ma délivrance comme assurée, semblaient transportés de joie et étaient incapables de contenir leur ravissement. Mais ils ne tardèrent pas à se détromper lorsqu’ils m’entendirent parler à ces pauvres gens abusés, qui venaient, croyaient-ils, pour me rendre service.«Quoi, mes amis! m’écriai-je, est-ce là la façon dont vous m’aimez? Est-ce la manière dont vous obéissez aux instructions que je vous ai données dans la chaire? Défier ainsi la justice en face et apporter la ruine sur vous-mêmes et sur moi! Quel est votre meneur? Montrez-moi l’homme qui vous a séduits ainsi. Aussi sûr qu’il existe, il éprouvera mon ressentiment. Hélas! cher troupeau abusé, revenez à votre devoirenvers Dieu, envers votre pays et envers moi. Peut-être vous verrai-je encore un jour ici dans des circonstances plus fortunées, et contribuerai-je à vous faire la vie plus heureuse. Mais que ce soit du moins ma consolation, lorsque je parquerai mes brebis pour l’immortalité, qu’il n’en manque aucune au troupeau.»Tous semblèrent alors pénétrés de repentir, et, fondant en larmes, ils vinrent l’un après l’autre me dire adieu. Je serrai tendrement la main de chacun d’eux, et, leur laissant ma bénédiction, je continuai ma route sans rencontrer aucun autre empêchement. Quelques heures avant la nuit, nous atteignîmes la ville, ou plutôt le village; car elle ne se composait que de quelques humbles maisons, ayant entièrement perdu son opulence d’autrefois, et ne gardant, pour toute marque de son ancienne supériorité, que la prison.A l’entrée, nous nous arrêtâmes à une auberge, où nous prîmes les rafraîchissements que l’on pouvait se procurer le plus vite, et je soupai avec ma famille aussi gaiement que de coutume. Après les avoir vus convenablement installés pour la nuit, je suivis les officiers du shérif à la prison, qui, jadis construite en vue de la guerre, consistait en une vaste salle solidement grillée et pavée de pierres, commune aux malfaiteurs et aux débiteurs à certaines heures de la journée. Outre cette salle, chaque prisonnier avait une cellule à part, où il était enfermé pour la nuit.Je m’attendais, en entrant, à ne trouver que lamentations et cris de misère de toute sorte; mais il en fut bien différemment. Les prisonniers semblaient tous conspirer à un dessein commun, celui d’oublier de penser an milieu de la joie et du bruit. On m’informa du petit tribut requis d’ordinaire en ces occasions, et je me rendis immédiatement à la requête, bien que le peu d’argent que j’avais fût bien près d’être complètement épuisé. On l’envoya aussitôt s’échanger contre de quoi boire, et la prison tout entière ne tarda pas à être pleine de vacarme, de rires et de profanation.«Comment! m’écriai-je à part moi, des hommes si véritablement vicieux seront gais, et moi, je serai triste! Je ne souffre que le même emprisonnement, et je crois avoir plus de raisons qu’eux d’être heureux.»C’est par de semblables réflexions que je travaillai à me rendre gai; mais la gaieté n’a jamais été produite par l’effort, lequel est, en soi, pénible. Comme j’étais assis dans un coin de la prison, l’air pensif, un de mes compagnons de captivité s’avança, s’assit près de moi et entama la conversation. Ce fut toujours ma règle invariable dans la vie de ne jamais éviter la conversation d’aucune personne semblant vouloir parler avec moi; car, si l’individu était bon, je pouvais profiter de son instruction, et s’il était mauvais, il pouvait trouver du secours dans la mienne. Je remarquai que celui-ci était un homme d’expérience et d’un énergique, mais inculte bon sens; il avait une parfaite connaissance du monde, comme on dit, ou pour parler plus proprement, de l’espèce humaine vue du mauvais côté. Il me demanda si j’avais pris soin de me précautionner d’un lit, ce qui était un détail auquel je n’avais pas une seule fois songé.«C’est fâcheux, dit-il; car on ne vous donne ici rien que de la paille, et votre chambre est très grande et très froide. Toutefois, comme vous avez l’air d’être un gentleman, et que j’en ai été un moi-même dans mon temps, je mets de bon cœur une partie de ma literie à votre service.»Je le remerciai, exprimant mon étonnement de trouver dans une geôle une telle humanité pour l’infortune, et j’ajoutai, pour lui faire voir que j’étais un lettré, que le sage de l’antiquité avait semblé comprendre la valeur d’un compagnon dans l’affliction lorsqu’il avait dit:Ton kosmon aire, ei dos ton etairon[9]! «Et de fait, continuai-je, qu’est le monde s’il n’offre rien que solitude?—Vous parlez du monde, monsieur, reprit mon compagnon. Le monde retombe en enfance, et pourtant la cosmogonie ou création du monde a rendu perplexes les philosophes de tous les âges. Quelle mêlée confuse d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la création du monde! Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles:Anarchon ara kai atelutaion to pan, ce qui implique.....—Je vous demande pardon d’interrompre tant d’érudition, monsieur, m’écriai-je; mais je crois avoir entendu tout cela déjà. N’ai-je pas eu le plaisir de vous voir une fois à la foire de Welbridge, et ne vous nommez-vous pas Éphraïm Jenkinson?» A cette question, il se contenta de soupirer. «Je suppose que vous devez vous rappeler, repris-je, un docteur Primrose, à qui vous avez acheté un cheval?»Alors M. Jenkinson se souvint de moi sur-le-champ; l’obscurité du lieu et l’approche de la nuit l’avaient empêché de distinguer auparavant mes traits. «Oui, monsieur, reprit-il, je me souviens de vous parfaitement bien. J’ai acheté un cheval,mais oublié de le payer. Votre voisin Flamborough est le seul plaignant que je redoute en aucune façon aux prochaines assises, car il a l’intention de déposer positivement contre moi comme faussaire. Je regrette de tout mon cœur, monsieur, de vous avoir jamais trompé, et, de fait, d’avoir trompé qui que ce soit; car, vous voyez, continua-t-il en montrant ses fers, à quoi m’ont conduit mes tours.—Eh bien! monsieur, répliquai-je, votre bonté à m’offrir un secours lorsque vous ne pouviez rien espérer en échange sera payée par les efforts que je ferai pour adoucir ou supprimer tout à fait la déposition de M. Flamborough. Je lui enverrai mon fils à cet effet à la première occasion, et je ne fais pas le moindre doute qu’il ne se rende à ma requête. Pour ce qui est de ma propre déposition, vous n’avez pas besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet.—Eh bien! monsieur, répondit-il, tout ce que je pourrai vous rendre en retour, je le ferai. Vous aurez plus de la moitié de mes couvertures cette nuit, et j’aurai soin de me poser comme votre ami dans la prison, où je crois avoir quelque influence.»Je le remerciai et ne pus m’empêcher de manifester ma surprise du changement de son extérieur et de l’air de jeunesse qu’il avait à présent; car, lorsque je l’avais vu auparavant, il paraissait avoir soixante ans au moins.«Monsieur, répondit-il, vous êtes peu au courant des choses de ce monde. J’avais en ce temps-là de faux cheveux, et j’ai appris l’art de contrefaire tous les âges, depuis dix-sept jusqu’à soixante-dix ans. Ah! monsieur, si j’avais seulement consacré à apprendre un métier la moitié de la peine que j’ai prise à devenir un coquin, je serais peut-être un homme riche aujourd’hui. Mais, tout chenapan que je suis, je peux toujours me montrer votre ami, et cela peut-être au moment où vous vous y attendez le moins.»Nous fûmes empêchés de pousser plus loin cette conversation, par l’arrivée des aides du geôlier, qui venaient faire l’appel nominal des prisonniers et les enfermer pour la nuit. Il y avait aussi un homme avec une botte de paille, lequel me conduisit, le long d’un sombre et étroit corridor, dans une chambre pavée comme la prison commune. Dans un coin de cette chambre, j’étendis mon lit de paille et les couvertures données par mon compagnon. Ceci fait, mon conducteur, qui était assez poli, me souhaita le bonsoir. Après mes méditations habituelles et lorsque j’eus loué celui qui me frappait de sa correction céleste, je me couchai et dormis le plus tranquillement du monde jusqu’au matin.

CHAPITRE XXVIl n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui ne soit accompagnée de quelque espèce de consolation.NOUS quittâmes ces lieux paisibles, et nous mîmes à marcher lentement. Ma fille aînée était affaiblie par une fièvre lente qui commençait, depuis quelques jours, à miner sa constitution. Un des officiers, qui avait un cheval, eut la bonté de la prendre derrière lui, car ces hommes eux-mêmes ne peuvent dépouiller entièrement tout sentiment d’humanité. Mon fils conduisait un des petits par la main, et ma femme l’autre, tandis que je m’appuyais sur ma fille cadette, dont les larmes coulaient, non sur ses propres malheurs, mais sur les miens.Nous étions à environ deux milles de mon ancienne demeure, lorsque nous vîmes une foule qui courait et criait derrière nous, composée d’une cinquantaine de mes plus pauvres paroissiens. Ils se furent bientôt, avec d’épouvantables imprécations, saisis des deux officiers de justice, et, jurant qu’ils ne verraient jamais leur ministre aller en prison tant qu’ils auraient une goutte de sang à verser pour sa défense, ils se disposaient à les malmener rudement. Les conséquences auraient pu être fatales, si je ne m’étais immédiatement interposé, et si je n’avais, non sans quelque difficulté, arraché les officiers aux mains de cette multitude furieuse. Mes enfants, qui regardaient déjà ma délivrance comme assurée, semblaient transportés de joie et étaient incapables de contenir leur ravissement. Mais ils ne tardèrent pas à se détromper lorsqu’ils m’entendirent parler à ces pauvres gens abusés, qui venaient, croyaient-ils, pour me rendre service.«Quoi, mes amis! m’écriai-je, est-ce là la façon dont vous m’aimez? Est-ce la manière dont vous obéissez aux instructions que je vous ai données dans la chaire? Défier ainsi la justice en face et apporter la ruine sur vous-mêmes et sur moi! Quel est votre meneur? Montrez-moi l’homme qui vous a séduits ainsi. Aussi sûr qu’il existe, il éprouvera mon ressentiment. Hélas! cher troupeau abusé, revenez à votre devoirenvers Dieu, envers votre pays et envers moi. Peut-être vous verrai-je encore un jour ici dans des circonstances plus fortunées, et contribuerai-je à vous faire la vie plus heureuse. Mais que ce soit du moins ma consolation, lorsque je parquerai mes brebis pour l’immortalité, qu’il n’en manque aucune au troupeau.»Tous semblèrent alors pénétrés de repentir, et, fondant en larmes, ils vinrent l’un après l’autre me dire adieu. Je serrai tendrement la main de chacun d’eux, et, leur laissant ma bénédiction, je continuai ma route sans rencontrer aucun autre empêchement. Quelques heures avant la nuit, nous atteignîmes la ville, ou plutôt le village; car elle ne se composait que de quelques humbles maisons, ayant entièrement perdu son opulence d’autrefois, et ne gardant, pour toute marque de son ancienne supériorité, que la prison.A l’entrée, nous nous arrêtâmes à une auberge, où nous prîmes les rafraîchissements que l’on pouvait se procurer le plus vite, et je soupai avec ma famille aussi gaiement que de coutume. Après les avoir vus convenablement installés pour la nuit, je suivis les officiers du shérif à la prison, qui, jadis construite en vue de la guerre, consistait en une vaste salle solidement grillée et pavée de pierres, commune aux malfaiteurs et aux débiteurs à certaines heures de la journée. Outre cette salle, chaque prisonnier avait une cellule à part, où il était enfermé pour la nuit.Je m’attendais, en entrant, à ne trouver que lamentations et cris de misère de toute sorte; mais il en fut bien différemment. Les prisonniers semblaient tous conspirer à un dessein commun, celui d’oublier de penser an milieu de la joie et du bruit. On m’informa du petit tribut requis d’ordinaire en ces occasions, et je me rendis immédiatement à la requête, bien que le peu d’argent que j’avais fût bien près d’être complètement épuisé. On l’envoya aussitôt s’échanger contre de quoi boire, et la prison tout entière ne tarda pas à être pleine de vacarme, de rires et de profanation.«Comment! m’écriai-je à part moi, des hommes si véritablement vicieux seront gais, et moi, je serai triste! Je ne souffre que le même emprisonnement, et je crois avoir plus de raisons qu’eux d’être heureux.»C’est par de semblables réflexions que je travaillai à me rendre gai; mais la gaieté n’a jamais été produite par l’effort, lequel est, en soi, pénible. Comme j’étais assis dans un coin de la prison, l’air pensif, un de mes compagnons de captivité s’avança, s’assit près de moi et entama la conversation. Ce fut toujours ma règle invariable dans la vie de ne jamais éviter la conversation d’aucune personne semblant vouloir parler avec moi; car, si l’individu était bon, je pouvais profiter de son instruction, et s’il était mauvais, il pouvait trouver du secours dans la mienne. Je remarquai que celui-ci était un homme d’expérience et d’un énergique, mais inculte bon sens; il avait une parfaite connaissance du monde, comme on dit, ou pour parler plus proprement, de l’espèce humaine vue du mauvais côté. Il me demanda si j’avais pris soin de me précautionner d’un lit, ce qui était un détail auquel je n’avais pas une seule fois songé.«C’est fâcheux, dit-il; car on ne vous donne ici rien que de la paille, et votre chambre est très grande et très froide. Toutefois, comme vous avez l’air d’être un gentleman, et que j’en ai été un moi-même dans mon temps, je mets de bon cœur une partie de ma literie à votre service.»Je le remerciai, exprimant mon étonnement de trouver dans une geôle une telle humanité pour l’infortune, et j’ajoutai, pour lui faire voir que j’étais un lettré, que le sage de l’antiquité avait semblé comprendre la valeur d’un compagnon dans l’affliction lorsqu’il avait dit:Ton kosmon aire, ei dos ton etairon[9]! «Et de fait, continuai-je, qu’est le monde s’il n’offre rien que solitude?—Vous parlez du monde, monsieur, reprit mon compagnon. Le monde retombe en enfance, et pourtant la cosmogonie ou création du monde a rendu perplexes les philosophes de tous les âges. Quelle mêlée confuse d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la création du monde! Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles:Anarchon ara kai atelutaion to pan, ce qui implique.....—Je vous demande pardon d’interrompre tant d’érudition, monsieur, m’écriai-je; mais je crois avoir entendu tout cela déjà. N’ai-je pas eu le plaisir de vous voir une fois à la foire de Welbridge, et ne vous nommez-vous pas Éphraïm Jenkinson?» A cette question, il se contenta de soupirer. «Je suppose que vous devez vous rappeler, repris-je, un docteur Primrose, à qui vous avez acheté un cheval?»Alors M. Jenkinson se souvint de moi sur-le-champ; l’obscurité du lieu et l’approche de la nuit l’avaient empêché de distinguer auparavant mes traits. «Oui, monsieur, reprit-il, je me souviens de vous parfaitement bien. J’ai acheté un cheval,mais oublié de le payer. Votre voisin Flamborough est le seul plaignant que je redoute en aucune façon aux prochaines assises, car il a l’intention de déposer positivement contre moi comme faussaire. Je regrette de tout mon cœur, monsieur, de vous avoir jamais trompé, et, de fait, d’avoir trompé qui que ce soit; car, vous voyez, continua-t-il en montrant ses fers, à quoi m’ont conduit mes tours.—Eh bien! monsieur, répliquai-je, votre bonté à m’offrir un secours lorsque vous ne pouviez rien espérer en échange sera payée par les efforts que je ferai pour adoucir ou supprimer tout à fait la déposition de M. Flamborough. Je lui enverrai mon fils à cet effet à la première occasion, et je ne fais pas le moindre doute qu’il ne se rende à ma requête. Pour ce qui est de ma propre déposition, vous n’avez pas besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet.—Eh bien! monsieur, répondit-il, tout ce que je pourrai vous rendre en retour, je le ferai. Vous aurez plus de la moitié de mes couvertures cette nuit, et j’aurai soin de me poser comme votre ami dans la prison, où je crois avoir quelque influence.»Je le remerciai et ne pus m’empêcher de manifester ma surprise du changement de son extérieur et de l’air de jeunesse qu’il avait à présent; car, lorsque je l’avais vu auparavant, il paraissait avoir soixante ans au moins.«Monsieur, répondit-il, vous êtes peu au courant des choses de ce monde. J’avais en ce temps-là de faux cheveux, et j’ai appris l’art de contrefaire tous les âges, depuis dix-sept jusqu’à soixante-dix ans. Ah! monsieur, si j’avais seulement consacré à apprendre un métier la moitié de la peine que j’ai prise à devenir un coquin, je serais peut-être un homme riche aujourd’hui. Mais, tout chenapan que je suis, je peux toujours me montrer votre ami, et cela peut-être au moment où vous vous y attendez le moins.»Nous fûmes empêchés de pousser plus loin cette conversation, par l’arrivée des aides du geôlier, qui venaient faire l’appel nominal des prisonniers et les enfermer pour la nuit. Il y avait aussi un homme avec une botte de paille, lequel me conduisit, le long d’un sombre et étroit corridor, dans une chambre pavée comme la prison commune. Dans un coin de cette chambre, j’étendis mon lit de paille et les couvertures données par mon compagnon. Ceci fait, mon conducteur, qui était assez poli, me souhaita le bonsoir. Après mes méditations habituelles et lorsque j’eus loué celui qui me frappait de sa correction céleste, je me couchai et dormis le plus tranquillement du monde jusqu’au matin.

Il n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui ne soit accompagnée de quelque espèce de consolation.

NOUS quittâmes ces lieux paisibles, et nous mîmes à marcher lentement. Ma fille aînée était affaiblie par une fièvre lente qui commençait, depuis quelques jours, à miner sa constitution. Un des officiers, qui avait un cheval, eut la bonté de la prendre derrière lui, car ces hommes eux-mêmes ne peuvent dépouiller entièrement tout sentiment d’humanité. Mon fils conduisait un des petits par la main, et ma femme l’autre, tandis que je m’appuyais sur ma fille cadette, dont les larmes coulaient, non sur ses propres malheurs, mais sur les miens.

Nous étions à environ deux milles de mon ancienne demeure, lorsque nous vîmes une foule qui courait et criait derrière nous, composée d’une cinquantaine de mes plus pauvres paroissiens. Ils se furent bientôt, avec d’épouvantables imprécations, saisis des deux officiers de justice, et, jurant qu’ils ne verraient jamais leur ministre aller en prison tant qu’ils auraient une goutte de sang à verser pour sa défense, ils se disposaient à les malmener rudement. Les conséquences auraient pu être fatales, si je ne m’étais immédiatement interposé, et si je n’avais, non sans quelque difficulté, arraché les officiers aux mains de cette multitude furieuse. Mes enfants, qui regardaient déjà ma délivrance comme assurée, semblaient transportés de joie et étaient incapables de contenir leur ravissement. Mais ils ne tardèrent pas à se détromper lorsqu’ils m’entendirent parler à ces pauvres gens abusés, qui venaient, croyaient-ils, pour me rendre service.

«Quoi, mes amis! m’écriai-je, est-ce là la façon dont vous m’aimez? Est-ce la manière dont vous obéissez aux instructions que je vous ai données dans la chaire? Défier ainsi la justice en face et apporter la ruine sur vous-mêmes et sur moi! Quel est votre meneur? Montrez-moi l’homme qui vous a séduits ainsi. Aussi sûr qu’il existe, il éprouvera mon ressentiment. Hélas! cher troupeau abusé, revenez à votre devoirenvers Dieu, envers votre pays et envers moi. Peut-être vous verrai-je encore un jour ici dans des circonstances plus fortunées, et contribuerai-je à vous faire la vie plus heureuse. Mais que ce soit du moins ma consolation, lorsque je parquerai mes brebis pour l’immortalité, qu’il n’en manque aucune au troupeau.»

Tous semblèrent alors pénétrés de repentir, et, fondant en larmes, ils vinrent l’un après l’autre me dire adieu. Je serrai tendrement la main de chacun d’eux, et, leur laissant ma bénédiction, je continuai ma route sans rencontrer aucun autre empêchement. Quelques heures avant la nuit, nous atteignîmes la ville, ou plutôt le village; car elle ne se composait que de quelques humbles maisons, ayant entièrement perdu son opulence d’autrefois, et ne gardant, pour toute marque de son ancienne supériorité, que la prison.

A l’entrée, nous nous arrêtâmes à une auberge, où nous prîmes les rafraîchissements que l’on pouvait se procurer le plus vite, et je soupai avec ma famille aussi gaiement que de coutume. Après les avoir vus convenablement installés pour la nuit, je suivis les officiers du shérif à la prison, qui, jadis construite en vue de la guerre, consistait en une vaste salle solidement grillée et pavée de pierres, commune aux malfaiteurs et aux débiteurs à certaines heures de la journée. Outre cette salle, chaque prisonnier avait une cellule à part, où il était enfermé pour la nuit.

Je m’attendais, en entrant, à ne trouver que lamentations et cris de misère de toute sorte; mais il en fut bien différemment. Les prisonniers semblaient tous conspirer à un dessein commun, celui d’oublier de penser an milieu de la joie et du bruit. On m’informa du petit tribut requis d’ordinaire en ces occasions, et je me rendis immédiatement à la requête, bien que le peu d’argent que j’avais fût bien près d’être complètement épuisé. On l’envoya aussitôt s’échanger contre de quoi boire, et la prison tout entière ne tarda pas à être pleine de vacarme, de rires et de profanation.

«Comment! m’écriai-je à part moi, des hommes si véritablement vicieux seront gais, et moi, je serai triste! Je ne souffre que le même emprisonnement, et je crois avoir plus de raisons qu’eux d’être heureux.»

C’est par de semblables réflexions que je travaillai à me rendre gai; mais la gaieté n’a jamais été produite par l’effort, lequel est, en soi, pénible. Comme j’étais assis dans un coin de la prison, l’air pensif, un de mes compagnons de captivité s’avança, s’assit près de moi et entama la conversation. Ce fut toujours ma règle invariable dans la vie de ne jamais éviter la conversation d’aucune personne semblant vouloir parler avec moi; car, si l’individu était bon, je pouvais profiter de son instruction, et s’il était mauvais, il pouvait trouver du secours dans la mienne. Je remarquai que celui-ci était un homme d’expérience et d’un énergique, mais inculte bon sens; il avait une parfaite connaissance du monde, comme on dit, ou pour parler plus proprement, de l’espèce humaine vue du mauvais côté. Il me demanda si j’avais pris soin de me précautionner d’un lit, ce qui était un détail auquel je n’avais pas une seule fois songé.

«C’est fâcheux, dit-il; car on ne vous donne ici rien que de la paille, et votre chambre est très grande et très froide. Toutefois, comme vous avez l’air d’être un gentleman, et que j’en ai été un moi-même dans mon temps, je mets de bon cœur une partie de ma literie à votre service.»

Je le remerciai, exprimant mon étonnement de trouver dans une geôle une telle humanité pour l’infortune, et j’ajoutai, pour lui faire voir que j’étais un lettré, que le sage de l’antiquité avait semblé comprendre la valeur d’un compagnon dans l’affliction lorsqu’il avait dit:Ton kosmon aire, ei dos ton etairon[9]! «Et de fait, continuai-je, qu’est le monde s’il n’offre rien que solitude?

—Vous parlez du monde, monsieur, reprit mon compagnon. Le monde retombe en enfance, et pourtant la cosmogonie ou création du monde a rendu perplexes les philosophes de tous les âges. Quelle mêlée confuse d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la création du monde! Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles:Anarchon ara kai atelutaion to pan, ce qui implique.....—Je vous demande pardon d’interrompre tant d’érudition, monsieur, m’écriai-je; mais je crois avoir entendu tout cela déjà. N’ai-je pas eu le plaisir de vous voir une fois à la foire de Welbridge, et ne vous nommez-vous pas Éphraïm Jenkinson?» A cette question, il se contenta de soupirer. «Je suppose que vous devez vous rappeler, repris-je, un docteur Primrose, à qui vous avez acheté un cheval?»

Alors M. Jenkinson se souvint de moi sur-le-champ; l’obscurité du lieu et l’approche de la nuit l’avaient empêché de distinguer auparavant mes traits. «Oui, monsieur, reprit-il, je me souviens de vous parfaitement bien. J’ai acheté un cheval,mais oublié de le payer. Votre voisin Flamborough est le seul plaignant que je redoute en aucune façon aux prochaines assises, car il a l’intention de déposer positivement contre moi comme faussaire. Je regrette de tout mon cœur, monsieur, de vous avoir jamais trompé, et, de fait, d’avoir trompé qui que ce soit; car, vous voyez, continua-t-il en montrant ses fers, à quoi m’ont conduit mes tours.

—Eh bien! monsieur, répliquai-je, votre bonté à m’offrir un secours lorsque vous ne pouviez rien espérer en échange sera payée par les efforts que je ferai pour adoucir ou supprimer tout à fait la déposition de M. Flamborough. Je lui enverrai mon fils à cet effet à la première occasion, et je ne fais pas le moindre doute qu’il ne se rende à ma requête. Pour ce qui est de ma propre déposition, vous n’avez pas besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet.

—Eh bien! monsieur, répondit-il, tout ce que je pourrai vous rendre en retour, je le ferai. Vous aurez plus de la moitié de mes couvertures cette nuit, et j’aurai soin de me poser comme votre ami dans la prison, où je crois avoir quelque influence.»

Je le remerciai et ne pus m’empêcher de manifester ma surprise du changement de son extérieur et de l’air de jeunesse qu’il avait à présent; car, lorsque je l’avais vu auparavant, il paraissait avoir soixante ans au moins.

«Monsieur, répondit-il, vous êtes peu au courant des choses de ce monde. J’avais en ce temps-là de faux cheveux, et j’ai appris l’art de contrefaire tous les âges, depuis dix-sept jusqu’à soixante-dix ans. Ah! monsieur, si j’avais seulement consacré à apprendre un métier la moitié de la peine que j’ai prise à devenir un coquin, je serais peut-être un homme riche aujourd’hui. Mais, tout chenapan que je suis, je peux toujours me montrer votre ami, et cela peut-être au moment où vous vous y attendez le moins.»

Nous fûmes empêchés de pousser plus loin cette conversation, par l’arrivée des aides du geôlier, qui venaient faire l’appel nominal des prisonniers et les enfermer pour la nuit. Il y avait aussi un homme avec une botte de paille, lequel me conduisit, le long d’un sombre et étroit corridor, dans une chambre pavée comme la prison commune. Dans un coin de cette chambre, j’étendis mon lit de paille et les couvertures données par mon compagnon. Ceci fait, mon conducteur, qui était assez poli, me souhaita le bonsoir. Après mes méditations habituelles et lorsque j’eus loué celui qui me frappait de sa correction céleste, je me couchai et dormis le plus tranquillement du monde jusqu’au matin.


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