Chapitre XXVI

Chapitre XXVIRéformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles devraient récompenser aussi bien que punir.LE lendemain matin de bonne heure, je fus réveillé par ma famille, que je trouvai en larmes à mon chevet. L’aspect lugubre de tout ce qui était autour de nous les avait, à ce qu’il semble, abattus sous son influence. Je les grondai doucement de leur chagrin, en leur affirmant que je n’avais jamais dormi avec plus de tranquillité, et je m’informai ensuite de ma fille aînée, qui n’était pas avec eux. Ils m’apprirent que son malaise et safatigue de la veille avaient augmenté sa fièvre, et qu’on avait jugé qu’il valait mieux ne pas l’amener. Mon premier soin fut d’envoyer mon fils retenir une chambre ou deux pour y loger la famille, aussi près de la prison qu’il serait possible d’en trouver. Il obéit; mais il ne put trouver qu’une seule pièce, qu’il loua à bas prix pour sa mère et ses sœurs, le geôlier ayant l’humanité de consentir à ce que lui et ses deux petits frères couchassent dans la prison avec moi. On leur prépara donc, dans un coin de la chambre, un lit qui me parut être tout ce qu’il fallait. Je désirai cependant savoir d’abord si mes jeunes enfants voudraient bien coucher en un lieu qui avait semblé les effrayer en entrant.«Eh bien! mes bons enfants, m’écriai-je, comment trouvez-vous votre lit? J’espère que vous n’avez pas peur de coucher dans cette chambre, toute sombre qu’elle paraisse?—Non, papa, dit Dick; je n’ai peur de coucher nulle part où vous êtes.—Et moi, dit Bill, qui n’avait encore que quatre ans, j’aime mieux tous les endroits où est mon papa.»J’assignai ensuite à chaque membre de la famille ce qu’il avait à faire. Ma fille reçut pour instruction particulière de veiller à la santé affaiblie de sa sœur; ma femme devait s’occuper de moi; mes petits garçons auraient à me faire la lecture. «Et quant à vous, mon fils, continuai-je, c’est du labeur de vos mains que nous devons tous attendre notre subsistance. Votre salaire d’homme de peine suffira pleinement, avec la sobriété convenable, à nous entretenir tous, et même confortablement. Voilà que tu es âgé de seize ans, mon fils; tu as de la force, et elle t’a été donnée dans un but bien utile: elle doit sauver de la faim vos parents et votre famille sans ressources; préparez-vous donc aujourd’hui même à chercher de l’ouvrage pour demain, et rapportez chaque soir pour notre entretien l’argent que vous gagnerez.»Lui ayant ainsi donné ses instructions et ayant réglé tout le reste, je descendis à la prison commune, où je pouvais jouir de plus d’air et d’espace. Mais je n’y étais pas depuis longtemps que les blasphèmes, l’obscénité et la brutalité qui m’assaillaient de tous côtés me chassèrent dans ma chambre. J’y restai pendant quelque temps, réfléchissant à l’étrange infatuation de ces misérables qui, voyant le genre humain tout entier en guerre ouverte contre eux, travaillaient encore à se faire pour l’avenir un formidable ennemi.Leur endurcissement excitait ma compassion la plus profonde et effaçait de mon esprit mon propre mal. Il me parut même que c’était un devoir qui m’incombait que d’essayer de les ramener. Je résolus donc de redescendre encore, et, en dépit de leur mépris, de leur donner des conseils et de les vaincre par la persévérance. M’étant rendu au milieu d’eux, je fis part de mon dessein à M. Jenkinson, qui en rit de bon cœur, mais qui le communiqua aux autres. La proposition fut reçue avec la plus grande gaieté, car elle promettait de fournir un nouveau fonds d’amusement à des gens qui n’avaient pour s’égayer d’autres ressources que celles qu’on peut tirer de la moquerie et de la débauche.Je leur lus une partie du service d’une voix haute et simple, et je vis que mon auditoire s’en divertissait sans réserve. D’obscènes murmures, des gémissements de contrition ironiques, des clignements d’yeux, des accès de toux, tour àtour excitaient les rires. Je continuai néanmoins à lire avec ma solennité naturelle, sentant que ce que je faisais en améliorerait peut-être quelques-uns, sans pouvoir d’aucun d’eux recevoir la moindre souillure.Après la lecture, j’entamai une exhortation calculée au début plutôt pour les amuser que pour les condamner. J’ai déjà fait observer que leur bien était le seul motif qui pût m’engager à agir ainsi, que j’étais leur compagnon de prison, et que maintenant prêcher ne me rapportait plus rien. J’étais affligé, leur disais-je, de les entendre parler d’une façon si impie, parce qu’ils n’y gagnaient rien et qu’ils pouvaient y perdre beaucoup. «Soyez-en sûrs, en effet, mes amis, m’écriai-je—car vous êtes mes amis, quoique le monde puisse renier votre amitié,—quand même vous prononceriez douze mille jurons en un jour, cela ne mettrait pas un sou dans votre bourse. Que signifie-t-il donc de faire à tout moment appel au diable et de courtiser son amitié, puisque vous voyez qu’il vous traite si indignement? Il ne vous a rien donné ici-bas, vous le voyez, qu’une bouche pleine de jurons et un ventre vide, et, d’après les meilleurs renseignements que j’ai de lui, il ne vous donnera rien de bon plus tard.«Si nous sommes maltraités dans nos relations avec un homme, nous nous adressons naturellement ailleurs. Ne vaudrait-il donc pas la peine d’essayer seulement comment vous trouveriez le traitement d’un autre maître, qui, du moins, nous donne de belles promesses pour nous faire venir à lui? Assurément, mes amis, de toutes les stupidités du monde celui-là doit avoir la plus grande qui, après avoir dévalisé une maison, court demander protection aux agents de police. Et pourtant, en quoi êtes-vous plus sages? Vous êtes tous à chercher un appui auprès de quelqu’un qui vous a trahis déjà, à vous adresser à un être plus malicieux qu’aucun de tous les agents de police; car ceux-ci se contentent de vous attirer dans le piège et de vous perdre; mais lui attireet perd, et, ce qui est pire que tout, c’est qu’il ne vous lâchera pas quand le bourreau aura fini.»Lorsque j’eus conclu, je reçus les compliments de mon auditoire; quelques-uns vinrent me serrer la main, jurant que j’étais un très honnête garçon et qu’ils désiraient faire plus ample connaissance. Je leur promis conséquemment de reprendre ma harangue le lendemain, et je conçus réellement quelque espoir d’opérer une réforme. J’avais toujours eu pour opinion, en effet, qu’il n’est pas d’homme qui ait passé l’heure de l’amendement, tous les cœurs étant accessibles aux traits de la réprimande si seulement l’archer sait viser juste où il faut.Lorsque j’eus ainsi satisfait mon désir, je retournai à ma chambre, où mafemme préparait un frugal repas. Cependant M. Jenkinson pria qu’on lui permît d’ajouter son dîner au nôtre, et de jouir—comme il fut assez bon pour le dire en termes exprès—du plaisir de ma conversation. Il n’avait pas encore vu les membres de ma famille, car ils venaient à ma chambre par une porte donnant sur l’étroit corridor décrit plus haut, et évitaient ainsi la prison commune. Aussi, à la première rencontre, Jenkinson ne parut pas peu frappé de la beauté de ma plus jeune fille, que son air pensif contribuait encore à rehausser, et mes petits garçons ne passèrent pas non plus inaperçus.«Hélas! docteur, s’écria-t-il, ces enfants sont trop bons et trop beaux pour un endroit comme celui-ci!—Eh! monsieur Jenkinson, répliquai-je, grâce au ciel, mes enfants ont une éducation morale passable, et s’ils sont bons, le reste importe peu.—J’imagine, monsieur, reprit mon compagnon de prison, que cela doit vous donner une grande consolation d’avoir cette petite famille autour de vous?—Une consolation, monsieur Jenkinson! répondis-je. Oui, c’est vraiment une consolation, et je ne voudrais pas être privé d’eux pour tout au monde, car d’un cachot ils peuvent faire un palais. Il n’y a qu’une manière en cette vie d’atteindre mon bonheur, ce serait de leur faire du mal.—Je crains alors, monsieur, s’écria-t-il, d’être en quelque façon coupable; car je crois que je vois ici—il regardait mon fils Moïse—quelqu’un à qui j’ai fait du mal, et dont je désire le pardon.»Mon fils se rappela immédiatement sa voix et ses traits quoiqu’il l’eût vu auparavant déguisé, et, lui prenant la main, il lui pardonna en souriant. «Cependant, ajouta-t-il, je ne peux m’empêcher de vous demander ce que vous avez pu voir dans ma figure, pour croire que je ferais une bonne cible à duperies.—Mon cher monsieur, répondit l’autre, ce n’est pas votre figure, ce sont vos bas blancs et le ruban noir de vos cheveux qui m’ont tenté. Mais, sans rabaisser votre intelligence, j’en ai dupé de plus sages que vous, de mon temps; et pourtant, malgré tous mes tours, les sots ont fini par être trop nombreux pour moi.—Je suppose, s’écria mon fils, que le récit d’une vie comme la vôtre doit être extrêmement instructif et amusant.—Ni l’un ni l’autre, répondit M. Jenkinson. Les écrits qui ne dépeignent que les supercheries et les vices du genre humain entravent notre réussite en augmentant nos soupçons dans la vie. Le voyageur qui se défie de chaque personne qu’il rencontre et tourne le dos à l’aspect de tout homme qui a l’air d’un voleur arrive rarement à temps à la fin de son voyage.«Vraiment je crois, par ma propre expérience, qu’il n’y a pas d’individu plus idiot sous le soleil qu’un homme habile. On me trouvait rusé dès ma petite enfance. Je n’avais que sept ans, que les dames déclaraient que j’étais un petit homme accompli; à quatorze ans, je connaissais le monde, je portais mon chapeau sur l’oreille et j’aimais les dames; à vingt, bien que je fusse parfaitement honnête, tout le monde me croyait si rusé que personne ne voulait se fier à moi. C’est ainsi qu’à la fin je fus obligé de devenir un aigre-fin pour ma défense personnelle, et que j’ai toujours vécu depuis, la tête toute gonflée et agitée de plans pour faire des dupes, et le cœur palpitant de la crainte d’être découvert. Je riais souvent de votre honnête et simple voisin, Flamborough, et d’une façon ou de l’autre je le filoutais généralement une fois par année. Eh bien, l’honnête homme n’en a pas moins continué à marcher sans méfiance et est devenu riche, tandis que moi, je continuais à être malin et rusé, et que j’étais pauvre sans le soulagement d’être honnête. Mais, ajouta-t-il, faites-moi connaître votre cas et ce qui vous a amené ici; peut-être, tout en n’ayant pas l’adresse d’éviter la prison moi-même, pourrai-je en tirer mes amis.»Pour satisfaire à sa curiosité, je lui appris toute la suite d’accidents et de fautes qui m’avaient plongé dans mes ennuis présents, et ma complète impuissance à me libérer.Après avoir écouté mon histoire et être resté silencieux quelques minutes, il se frappa le front comme s’il avait trouvé quelque chose d’important, et prit congé en disant qu’il allait voir ce qu’on pouvait faire.

Chapitre XXVIRéformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles devraient récompenser aussi bien que punir.LE lendemain matin de bonne heure, je fus réveillé par ma famille, que je trouvai en larmes à mon chevet. L’aspect lugubre de tout ce qui était autour de nous les avait, à ce qu’il semble, abattus sous son influence. Je les grondai doucement de leur chagrin, en leur affirmant que je n’avais jamais dormi avec plus de tranquillité, et je m’informai ensuite de ma fille aînée, qui n’était pas avec eux. Ils m’apprirent que son malaise et safatigue de la veille avaient augmenté sa fièvre, et qu’on avait jugé qu’il valait mieux ne pas l’amener. Mon premier soin fut d’envoyer mon fils retenir une chambre ou deux pour y loger la famille, aussi près de la prison qu’il serait possible d’en trouver. Il obéit; mais il ne put trouver qu’une seule pièce, qu’il loua à bas prix pour sa mère et ses sœurs, le geôlier ayant l’humanité de consentir à ce que lui et ses deux petits frères couchassent dans la prison avec moi. On leur prépara donc, dans un coin de la chambre, un lit qui me parut être tout ce qu’il fallait. Je désirai cependant savoir d’abord si mes jeunes enfants voudraient bien coucher en un lieu qui avait semblé les effrayer en entrant.«Eh bien! mes bons enfants, m’écriai-je, comment trouvez-vous votre lit? J’espère que vous n’avez pas peur de coucher dans cette chambre, toute sombre qu’elle paraisse?—Non, papa, dit Dick; je n’ai peur de coucher nulle part où vous êtes.—Et moi, dit Bill, qui n’avait encore que quatre ans, j’aime mieux tous les endroits où est mon papa.»J’assignai ensuite à chaque membre de la famille ce qu’il avait à faire. Ma fille reçut pour instruction particulière de veiller à la santé affaiblie de sa sœur; ma femme devait s’occuper de moi; mes petits garçons auraient à me faire la lecture. «Et quant à vous, mon fils, continuai-je, c’est du labeur de vos mains que nous devons tous attendre notre subsistance. Votre salaire d’homme de peine suffira pleinement, avec la sobriété convenable, à nous entretenir tous, et même confortablement. Voilà que tu es âgé de seize ans, mon fils; tu as de la force, et elle t’a été donnée dans un but bien utile: elle doit sauver de la faim vos parents et votre famille sans ressources; préparez-vous donc aujourd’hui même à chercher de l’ouvrage pour demain, et rapportez chaque soir pour notre entretien l’argent que vous gagnerez.»Lui ayant ainsi donné ses instructions et ayant réglé tout le reste, je descendis à la prison commune, où je pouvais jouir de plus d’air et d’espace. Mais je n’y étais pas depuis longtemps que les blasphèmes, l’obscénité et la brutalité qui m’assaillaient de tous côtés me chassèrent dans ma chambre. J’y restai pendant quelque temps, réfléchissant à l’étrange infatuation de ces misérables qui, voyant le genre humain tout entier en guerre ouverte contre eux, travaillaient encore à se faire pour l’avenir un formidable ennemi.Leur endurcissement excitait ma compassion la plus profonde et effaçait de mon esprit mon propre mal. Il me parut même que c’était un devoir qui m’incombait que d’essayer de les ramener. Je résolus donc de redescendre encore, et, en dépit de leur mépris, de leur donner des conseils et de les vaincre par la persévérance. M’étant rendu au milieu d’eux, je fis part de mon dessein à M. Jenkinson, qui en rit de bon cœur, mais qui le communiqua aux autres. La proposition fut reçue avec la plus grande gaieté, car elle promettait de fournir un nouveau fonds d’amusement à des gens qui n’avaient pour s’égayer d’autres ressources que celles qu’on peut tirer de la moquerie et de la débauche.Je leur lus une partie du service d’une voix haute et simple, et je vis que mon auditoire s’en divertissait sans réserve. D’obscènes murmures, des gémissements de contrition ironiques, des clignements d’yeux, des accès de toux, tour àtour excitaient les rires. Je continuai néanmoins à lire avec ma solennité naturelle, sentant que ce que je faisais en améliorerait peut-être quelques-uns, sans pouvoir d’aucun d’eux recevoir la moindre souillure.Après la lecture, j’entamai une exhortation calculée au début plutôt pour les amuser que pour les condamner. J’ai déjà fait observer que leur bien était le seul motif qui pût m’engager à agir ainsi, que j’étais leur compagnon de prison, et que maintenant prêcher ne me rapportait plus rien. J’étais affligé, leur disais-je, de les entendre parler d’une façon si impie, parce qu’ils n’y gagnaient rien et qu’ils pouvaient y perdre beaucoup. «Soyez-en sûrs, en effet, mes amis, m’écriai-je—car vous êtes mes amis, quoique le monde puisse renier votre amitié,—quand même vous prononceriez douze mille jurons en un jour, cela ne mettrait pas un sou dans votre bourse. Que signifie-t-il donc de faire à tout moment appel au diable et de courtiser son amitié, puisque vous voyez qu’il vous traite si indignement? Il ne vous a rien donné ici-bas, vous le voyez, qu’une bouche pleine de jurons et un ventre vide, et, d’après les meilleurs renseignements que j’ai de lui, il ne vous donnera rien de bon plus tard.«Si nous sommes maltraités dans nos relations avec un homme, nous nous adressons naturellement ailleurs. Ne vaudrait-il donc pas la peine d’essayer seulement comment vous trouveriez le traitement d’un autre maître, qui, du moins, nous donne de belles promesses pour nous faire venir à lui? Assurément, mes amis, de toutes les stupidités du monde celui-là doit avoir la plus grande qui, après avoir dévalisé une maison, court demander protection aux agents de police. Et pourtant, en quoi êtes-vous plus sages? Vous êtes tous à chercher un appui auprès de quelqu’un qui vous a trahis déjà, à vous adresser à un être plus malicieux qu’aucun de tous les agents de police; car ceux-ci se contentent de vous attirer dans le piège et de vous perdre; mais lui attireet perd, et, ce qui est pire que tout, c’est qu’il ne vous lâchera pas quand le bourreau aura fini.»Lorsque j’eus conclu, je reçus les compliments de mon auditoire; quelques-uns vinrent me serrer la main, jurant que j’étais un très honnête garçon et qu’ils désiraient faire plus ample connaissance. Je leur promis conséquemment de reprendre ma harangue le lendemain, et je conçus réellement quelque espoir d’opérer une réforme. J’avais toujours eu pour opinion, en effet, qu’il n’est pas d’homme qui ait passé l’heure de l’amendement, tous les cœurs étant accessibles aux traits de la réprimande si seulement l’archer sait viser juste où il faut.Lorsque j’eus ainsi satisfait mon désir, je retournai à ma chambre, où mafemme préparait un frugal repas. Cependant M. Jenkinson pria qu’on lui permît d’ajouter son dîner au nôtre, et de jouir—comme il fut assez bon pour le dire en termes exprès—du plaisir de ma conversation. Il n’avait pas encore vu les membres de ma famille, car ils venaient à ma chambre par une porte donnant sur l’étroit corridor décrit plus haut, et évitaient ainsi la prison commune. Aussi, à la première rencontre, Jenkinson ne parut pas peu frappé de la beauté de ma plus jeune fille, que son air pensif contribuait encore à rehausser, et mes petits garçons ne passèrent pas non plus inaperçus.«Hélas! docteur, s’écria-t-il, ces enfants sont trop bons et trop beaux pour un endroit comme celui-ci!—Eh! monsieur Jenkinson, répliquai-je, grâce au ciel, mes enfants ont une éducation morale passable, et s’ils sont bons, le reste importe peu.—J’imagine, monsieur, reprit mon compagnon de prison, que cela doit vous donner une grande consolation d’avoir cette petite famille autour de vous?—Une consolation, monsieur Jenkinson! répondis-je. Oui, c’est vraiment une consolation, et je ne voudrais pas être privé d’eux pour tout au monde, car d’un cachot ils peuvent faire un palais. Il n’y a qu’une manière en cette vie d’atteindre mon bonheur, ce serait de leur faire du mal.—Je crains alors, monsieur, s’écria-t-il, d’être en quelque façon coupable; car je crois que je vois ici—il regardait mon fils Moïse—quelqu’un à qui j’ai fait du mal, et dont je désire le pardon.»Mon fils se rappela immédiatement sa voix et ses traits quoiqu’il l’eût vu auparavant déguisé, et, lui prenant la main, il lui pardonna en souriant. «Cependant, ajouta-t-il, je ne peux m’empêcher de vous demander ce que vous avez pu voir dans ma figure, pour croire que je ferais une bonne cible à duperies.—Mon cher monsieur, répondit l’autre, ce n’est pas votre figure, ce sont vos bas blancs et le ruban noir de vos cheveux qui m’ont tenté. Mais, sans rabaisser votre intelligence, j’en ai dupé de plus sages que vous, de mon temps; et pourtant, malgré tous mes tours, les sots ont fini par être trop nombreux pour moi.—Je suppose, s’écria mon fils, que le récit d’une vie comme la vôtre doit être extrêmement instructif et amusant.—Ni l’un ni l’autre, répondit M. Jenkinson. Les écrits qui ne dépeignent que les supercheries et les vices du genre humain entravent notre réussite en augmentant nos soupçons dans la vie. Le voyageur qui se défie de chaque personne qu’il rencontre et tourne le dos à l’aspect de tout homme qui a l’air d’un voleur arrive rarement à temps à la fin de son voyage.«Vraiment je crois, par ma propre expérience, qu’il n’y a pas d’individu plus idiot sous le soleil qu’un homme habile. On me trouvait rusé dès ma petite enfance. Je n’avais que sept ans, que les dames déclaraient que j’étais un petit homme accompli; à quatorze ans, je connaissais le monde, je portais mon chapeau sur l’oreille et j’aimais les dames; à vingt, bien que je fusse parfaitement honnête, tout le monde me croyait si rusé que personne ne voulait se fier à moi. C’est ainsi qu’à la fin je fus obligé de devenir un aigre-fin pour ma défense personnelle, et que j’ai toujours vécu depuis, la tête toute gonflée et agitée de plans pour faire des dupes, et le cœur palpitant de la crainte d’être découvert. Je riais souvent de votre honnête et simple voisin, Flamborough, et d’une façon ou de l’autre je le filoutais généralement une fois par année. Eh bien, l’honnête homme n’en a pas moins continué à marcher sans méfiance et est devenu riche, tandis que moi, je continuais à être malin et rusé, et que j’étais pauvre sans le soulagement d’être honnête. Mais, ajouta-t-il, faites-moi connaître votre cas et ce qui vous a amené ici; peut-être, tout en n’ayant pas l’adresse d’éviter la prison moi-même, pourrai-je en tirer mes amis.»Pour satisfaire à sa curiosité, je lui appris toute la suite d’accidents et de fautes qui m’avaient plongé dans mes ennuis présents, et ma complète impuissance à me libérer.Après avoir écouté mon histoire et être resté silencieux quelques minutes, il se frappa le front comme s’il avait trouvé quelque chose d’important, et prit congé en disant qu’il allait voir ce qu’on pouvait faire.

Réformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles devraient récompenser aussi bien que punir.

LE lendemain matin de bonne heure, je fus réveillé par ma famille, que je trouvai en larmes à mon chevet. L’aspect lugubre de tout ce qui était autour de nous les avait, à ce qu’il semble, abattus sous son influence. Je les grondai doucement de leur chagrin, en leur affirmant que je n’avais jamais dormi avec plus de tranquillité, et je m’informai ensuite de ma fille aînée, qui n’était pas avec eux. Ils m’apprirent que son malaise et safatigue de la veille avaient augmenté sa fièvre, et qu’on avait jugé qu’il valait mieux ne pas l’amener. Mon premier soin fut d’envoyer mon fils retenir une chambre ou deux pour y loger la famille, aussi près de la prison qu’il serait possible d’en trouver. Il obéit; mais il ne put trouver qu’une seule pièce, qu’il loua à bas prix pour sa mère et ses sœurs, le geôlier ayant l’humanité de consentir à ce que lui et ses deux petits frères couchassent dans la prison avec moi. On leur prépara donc, dans un coin de la chambre, un lit qui me parut être tout ce qu’il fallait. Je désirai cependant savoir d’abord si mes jeunes enfants voudraient bien coucher en un lieu qui avait semblé les effrayer en entrant.

«Eh bien! mes bons enfants, m’écriai-je, comment trouvez-vous votre lit? J’espère que vous n’avez pas peur de coucher dans cette chambre, toute sombre qu’elle paraisse?

—Non, papa, dit Dick; je n’ai peur de coucher nulle part où vous êtes.

—Et moi, dit Bill, qui n’avait encore que quatre ans, j’aime mieux tous les endroits où est mon papa.»

J’assignai ensuite à chaque membre de la famille ce qu’il avait à faire. Ma fille reçut pour instruction particulière de veiller à la santé affaiblie de sa sœur; ma femme devait s’occuper de moi; mes petits garçons auraient à me faire la lecture. «Et quant à vous, mon fils, continuai-je, c’est du labeur de vos mains que nous devons tous attendre notre subsistance. Votre salaire d’homme de peine suffira pleinement, avec la sobriété convenable, à nous entretenir tous, et même confortablement. Voilà que tu es âgé de seize ans, mon fils; tu as de la force, et elle t’a été donnée dans un but bien utile: elle doit sauver de la faim vos parents et votre famille sans ressources; préparez-vous donc aujourd’hui même à chercher de l’ouvrage pour demain, et rapportez chaque soir pour notre entretien l’argent que vous gagnerez.»

Lui ayant ainsi donné ses instructions et ayant réglé tout le reste, je descendis à la prison commune, où je pouvais jouir de plus d’air et d’espace. Mais je n’y étais pas depuis longtemps que les blasphèmes, l’obscénité et la brutalité qui m’assaillaient de tous côtés me chassèrent dans ma chambre. J’y restai pendant quelque temps, réfléchissant à l’étrange infatuation de ces misérables qui, voyant le genre humain tout entier en guerre ouverte contre eux, travaillaient encore à se faire pour l’avenir un formidable ennemi.

Leur endurcissement excitait ma compassion la plus profonde et effaçait de mon esprit mon propre mal. Il me parut même que c’était un devoir qui m’incombait que d’essayer de les ramener. Je résolus donc de redescendre encore, et, en dépit de leur mépris, de leur donner des conseils et de les vaincre par la persévérance. M’étant rendu au milieu d’eux, je fis part de mon dessein à M. Jenkinson, qui en rit de bon cœur, mais qui le communiqua aux autres. La proposition fut reçue avec la plus grande gaieté, car elle promettait de fournir un nouveau fonds d’amusement à des gens qui n’avaient pour s’égayer d’autres ressources que celles qu’on peut tirer de la moquerie et de la débauche.

Je leur lus une partie du service d’une voix haute et simple, et je vis que mon auditoire s’en divertissait sans réserve. D’obscènes murmures, des gémissements de contrition ironiques, des clignements d’yeux, des accès de toux, tour àtour excitaient les rires. Je continuai néanmoins à lire avec ma solennité naturelle, sentant que ce que je faisais en améliorerait peut-être quelques-uns, sans pouvoir d’aucun d’eux recevoir la moindre souillure.

Après la lecture, j’entamai une exhortation calculée au début plutôt pour les amuser que pour les condamner. J’ai déjà fait observer que leur bien était le seul motif qui pût m’engager à agir ainsi, que j’étais leur compagnon de prison, et que maintenant prêcher ne me rapportait plus rien. J’étais affligé, leur disais-je, de les entendre parler d’une façon si impie, parce qu’ils n’y gagnaient rien et qu’ils pouvaient y perdre beaucoup. «Soyez-en sûrs, en effet, mes amis, m’écriai-je—car vous êtes mes amis, quoique le monde puisse renier votre amitié,—quand même vous prononceriez douze mille jurons en un jour, cela ne mettrait pas un sou dans votre bourse. Que signifie-t-il donc de faire à tout moment appel au diable et de courtiser son amitié, puisque vous voyez qu’il vous traite si indignement? Il ne vous a rien donné ici-bas, vous le voyez, qu’une bouche pleine de jurons et un ventre vide, et, d’après les meilleurs renseignements que j’ai de lui, il ne vous donnera rien de bon plus tard.

«Si nous sommes maltraités dans nos relations avec un homme, nous nous adressons naturellement ailleurs. Ne vaudrait-il donc pas la peine d’essayer seulement comment vous trouveriez le traitement d’un autre maître, qui, du moins, nous donne de belles promesses pour nous faire venir à lui? Assurément, mes amis, de toutes les stupidités du monde celui-là doit avoir la plus grande qui, après avoir dévalisé une maison, court demander protection aux agents de police. Et pourtant, en quoi êtes-vous plus sages? Vous êtes tous à chercher un appui auprès de quelqu’un qui vous a trahis déjà, à vous adresser à un être plus malicieux qu’aucun de tous les agents de police; car ceux-ci se contentent de vous attirer dans le piège et de vous perdre; mais lui attireet perd, et, ce qui est pire que tout, c’est qu’il ne vous lâchera pas quand le bourreau aura fini.»

Lorsque j’eus conclu, je reçus les compliments de mon auditoire; quelques-uns vinrent me serrer la main, jurant que j’étais un très honnête garçon et qu’ils désiraient faire plus ample connaissance. Je leur promis conséquemment de reprendre ma harangue le lendemain, et je conçus réellement quelque espoir d’opérer une réforme. J’avais toujours eu pour opinion, en effet, qu’il n’est pas d’homme qui ait passé l’heure de l’amendement, tous les cœurs étant accessibles aux traits de la réprimande si seulement l’archer sait viser juste où il faut.

Lorsque j’eus ainsi satisfait mon désir, je retournai à ma chambre, où mafemme préparait un frugal repas. Cependant M. Jenkinson pria qu’on lui permît d’ajouter son dîner au nôtre, et de jouir—comme il fut assez bon pour le dire en termes exprès—du plaisir de ma conversation. Il n’avait pas encore vu les membres de ma famille, car ils venaient à ma chambre par une porte donnant sur l’étroit corridor décrit plus haut, et évitaient ainsi la prison commune. Aussi, à la première rencontre, Jenkinson ne parut pas peu frappé de la beauté de ma plus jeune fille, que son air pensif contribuait encore à rehausser, et mes petits garçons ne passèrent pas non plus inaperçus.

«Hélas! docteur, s’écria-t-il, ces enfants sont trop bons et trop beaux pour un endroit comme celui-ci!

—Eh! monsieur Jenkinson, répliquai-je, grâce au ciel, mes enfants ont une éducation morale passable, et s’ils sont bons, le reste importe peu.

—J’imagine, monsieur, reprit mon compagnon de prison, que cela doit vous donner une grande consolation d’avoir cette petite famille autour de vous?

—Une consolation, monsieur Jenkinson! répondis-je. Oui, c’est vraiment une consolation, et je ne voudrais pas être privé d’eux pour tout au monde, car d’un cachot ils peuvent faire un palais. Il n’y a qu’une manière en cette vie d’atteindre mon bonheur, ce serait de leur faire du mal.

—Je crains alors, monsieur, s’écria-t-il, d’être en quelque façon coupable; car je crois que je vois ici—il regardait mon fils Moïse—quelqu’un à qui j’ai fait du mal, et dont je désire le pardon.»

Mon fils se rappela immédiatement sa voix et ses traits quoiqu’il l’eût vu auparavant déguisé, et, lui prenant la main, il lui pardonna en souriant. «Cependant, ajouta-t-il, je ne peux m’empêcher de vous demander ce que vous avez pu voir dans ma figure, pour croire que je ferais une bonne cible à duperies.

—Mon cher monsieur, répondit l’autre, ce n’est pas votre figure, ce sont vos bas blancs et le ruban noir de vos cheveux qui m’ont tenté. Mais, sans rabaisser votre intelligence, j’en ai dupé de plus sages que vous, de mon temps; et pourtant, malgré tous mes tours, les sots ont fini par être trop nombreux pour moi.

—Je suppose, s’écria mon fils, que le récit d’une vie comme la vôtre doit être extrêmement instructif et amusant.

—Ni l’un ni l’autre, répondit M. Jenkinson. Les écrits qui ne dépeignent que les supercheries et les vices du genre humain entravent notre réussite en augmentant nos soupçons dans la vie. Le voyageur qui se défie de chaque personne qu’il rencontre et tourne le dos à l’aspect de tout homme qui a l’air d’un voleur arrive rarement à temps à la fin de son voyage.

«Vraiment je crois, par ma propre expérience, qu’il n’y a pas d’individu plus idiot sous le soleil qu’un homme habile. On me trouvait rusé dès ma petite enfance. Je n’avais que sept ans, que les dames déclaraient que j’étais un petit homme accompli; à quatorze ans, je connaissais le monde, je portais mon chapeau sur l’oreille et j’aimais les dames; à vingt, bien que je fusse parfaitement honnête, tout le monde me croyait si rusé que personne ne voulait se fier à moi. C’est ainsi qu’à la fin je fus obligé de devenir un aigre-fin pour ma défense personnelle, et que j’ai toujours vécu depuis, la tête toute gonflée et agitée de plans pour faire des dupes, et le cœur palpitant de la crainte d’être découvert. Je riais souvent de votre honnête et simple voisin, Flamborough, et d’une façon ou de l’autre je le filoutais généralement une fois par année. Eh bien, l’honnête homme n’en a pas moins continué à marcher sans méfiance et est devenu riche, tandis que moi, je continuais à être malin et rusé, et que j’étais pauvre sans le soulagement d’être honnête. Mais, ajouta-t-il, faites-moi connaître votre cas et ce qui vous a amené ici; peut-être, tout en n’ayant pas l’adresse d’éviter la prison moi-même, pourrai-je en tirer mes amis.»

Pour satisfaire à sa curiosité, je lui appris toute la suite d’accidents et de fautes qui m’avaient plongé dans mes ennuis présents, et ma complète impuissance à me libérer.

Après avoir écouté mon histoire et être resté silencieux quelques minutes, il se frappa le front comme s’il avait trouvé quelque chose d’important, et prit congé en disant qu’il allait voir ce qu’on pouvait faire.


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