CHAPITRE XXVIIContinuation du même sujet.LE lendemain matin, je fis part à ma femme et à mes enfants du plan que j’avais formé pour la réforme des prisonniers; ils l’accueillirent avec une unanime désapprobation, en alléguant son impossibilité et son inconvenance. Ils ajoutaient que mes efforts ne contribueraient en rien à leur amendement, mais jetteraient probablement du déshonneur sur ma profession.«Excusez-moi, répliquai-je. Ces gens, tout déchus qu’ils sont, sont encore des hommes, et c’est là un excellent titre à mon affection. Les bons conseils repoussés reviennent enrichir le cœur de celui qui les donne; et quand même l’instruction que je leur communique ne les amenderait pas, elle m’amendera, moi, certainement. Si ces misérables, mes enfants, étaient des princes, il y en aurait des milliers tout prêts à leur offrir leur ministère; mais, à mon avis, le cœur enfoui dans une prison est aussi précieux que celui qui siège sur un trône. Oui, mes trésors, si je peux les amender, je le ferai; peut-être ne me mépriseront-ils pas tous. Peut-être pourrai-je en arracher un du gouffre, et ce sera une grande conquête, car y a-t-il sur terre chose aussi précieuse que l’âme de l’homme?»En disant ces mots, je les laissai, et je descendis à la prison commune, où je trouvai les détenus fort en gaieté, attendant mon arrivée, et ayant préparé chacun quelque bonne farce de prison à jouer au docteur. Ainsi, au moment où j’allai commencer, l’un d’eux tira, comme par accident, ma perruque de travers et me demanda pardon. Un second, qui se tenait à quelque distance, eut le talent de lancer entre ses dents un jet de salive qui tomba en pluie sur mon livre. Un troisième criaitAmend’un ton affecté qui amusait grandement les autres. Un quatrième avait furtivement enlevé mes lunettes de ma poche. Mais il y en eut un dont la farce leur fit à tous plus de plaisir que tout le reste: ayant remarqué la manière dont j’avais disposé mes livres sur la table devant moi, il en retira un très adroitement et mit à la place un volume de plaisanteries obscènes qui lui appartenait. Cependant je n’accordai aucune attention à tout ce que ce groupe malfaisant de petites créatures pouvait faire, mais je poursuivis, sentant parfaitement que ce qu’il y avait de ridicule dans ma tentative n’exciterait l’hilarité que la première ou la seconde fois, tandis que ce qu’il y avait de sérieux serait durable. Mon dessein réussit, et, en moins de six jours, quelques-uns étaient pénitents et tous attentifs.Ce fut alors que je m’applaudis de ma persévérance et de mon ardeur, pour avoir ainsi donné de la sensibilité à des misérables dénués de tout sentiment moral. Je me mis à songer à leur être utile aussi dans l’ordre temporel, en rendant leur situation un peu plus confortable. Jusque-là, leur temps se partageait entre la disette et les excès, les orgies tumultueuses et les plaintes amères. Toutes leurs occupations consistaient à se quereller les uns les autres, à jouer aucribbage[10], et à tailler des fouloirs à tabac. Cette dernière espèce d’industrie oiseuse me suggéra l’idée de mettre ceux qui voudraient travailler à tailler des formes pour les fabricants de tabac et les cordonniers. Le bois convenable était acheté par une souscription générale, et, une fois fabriqué, vendu par mes soins; de sorte que chacun gagnait quelque chose tous les jours, une bagatelle sans doute, mais assez pour son entretien.Je ne m’arrêtai pas là: j’établis des amendes pour punir l’immoralité, et des récompenses pour le travail extraordinaire. Ainsi, en moins d’une quinzaine, je les avais formés en quelque chose de sociable et d’humain, et j’eus le plaisir de me regarder comme un législateur qui aurait ramené les hommes, de leur férocité native, à l’amitié et à l’obéissance.Et il serait grandement à désirer que le pouvoir législatif voulût ainsi diriger la loi vers la réforme plutôt que vers la sévérité, qu’il parût convaincu que l’œuvre d’extirper les crimes ne s’accomplit pas en rendant les châtiments familiers, mais en les faisant formidables. Alors, au lieu de nos prisons actuelles, qui prennent les hommes coupables ou les rendent tels, qui enferment des misérables pour avoir commis uncrime, et les renvoient, s’ils en sortent vivants, propres à en commettre des milliers, nous verrions, comme dans d’autres pays de l’Europe, des lieux de pénitence et de solitude, où les accusés seraient entourés de personnes capables de leur inspirer du repentir s’ils sont coupables, ou de nouveaux motifs de vertu s’ils sont innocents. C’est là, et non en augmentant les châtiments, le moyen d’amender un état; je ne puis même m’empêcher de mettre en question la validité de ce droit assumé par les sociétés humaines de punir de la peine capitale des fautes d’une nature légère. Dans le cas de meurtre, le droit est évident, car c’est notre devoir à nous tous, en vertu de la loi de défense personnelle, de retrancher l’homme qui a prouvé qu’il ne respectait pas la vie d’autrui. Contre ceux-là la nature tout entière se lève en armes; mais il n’en est pas ainsi vis-à-vis de celui qui vole mon bien. La loi naturelle ne me donne aucun droit de prendre sa vie, car, pour elle, le cheval qu’il vole est autant sa propriété que la mienne. Si, donc, j’ai un droit quelconque, ce doit être en vertu d’un contrat fait entre nous, et stipulant que celui qui privera l’autre de son cheval mourra. Mais c’est là un contrat sans valeur, car nul homme n’a le droit de faire marché de sa vie, non plus que de la supprimer, puisqu’elle ne lui appartient pas. Et d’ailleurs le contrat est inégal et serait annulé même dans une cour d’équité moderne, car il emporte une grande pénalité pour un avantage insignifiant, puisqu’il est bien préférable que deux hommes vivent plutôt qu’un seul monte à cheval. Or un contrat qui est sans valeur entre deux hommes l’est également entre cent, ou entre cent mille; car, de même que dix millions de cercles ne pourront jamais faire un carré, de même les voix réunies de millions de personnes ne sauraient prêter le moindre fondement à ce qui est faux. C’est ainsi que la raison parle, et la nature laissée à elle-même dit la même chose. Les sauvages, qui sont dirigés par la loi naturelle seule, sont très respectueux de la vie les uns des autres; ils répandent rarement le sang autrement que par représailles d’une première cruauté.Nos ancêtres saxons, tout féroces qu’ils étaient à la guerre, n’avaient que peu d’exécutions en temps de paix; et, dans tous les gouvernements primitifs qui portent encore, fortement marquée, l’empreinte de la nature, presque aucun crime n’est tenu pour capital.C’est parmi les citoyens d’un état de civilisation raffinée que les lois pénales, lesquelles sont entre les mains des riches, pèsent sur les pauvres. Les gouvernements, à mesure qu’ils vieillissent, semblent prendre l’humeur morose du grand âge; et, comme si nos biens nous devenaient plus chers à mesure qu’ils s’accroissent, comme si, plus notre opulence est énorme, plus nos craintes s’étendaient, toutes nos possessions sont chaque jour encloses comme d’une palissade de nouveaux édits et entourées de gibets pour épouvanter tous les envahisseurs.Je ne saurais dire si c’est à cause du nombre de nos lois pénales ou à cause de la licence de notre population que ce pays offre plus de condamnés en un an que la moitié des États de l’Europe pris ensemble. Peut-être est-ce dû aux deux causes, car elles s’engendrent mutuellement l’une l’autre. Lorsque, par des lois pénales sans discernement, une nation voit le même châtiment attaché à des degrés de culpabilité divers, le peuple, n’apercevant pas de distinction dans les peines, est conduit à perdre tout sentiment de distinction dans le crime, et c’est cette distinction qui est le boulevard de toute moralité: ainsi la multitude des lois produit des vices nouveaux, et les vices nouveaux appellent de nouvelles rigueurs.Il serait à désirer que le pouvoir, au lieu d’imaginer de nouvelles lois pour punir le vice, au lieu de tirer avec dureté les cordes de la société jusqu’à ce qu’une convulsion vienne les faire se rompre, au lieu de retrancher de son sein comme inutiles des misérables avant d’avoir essayé leur utilité, au lieu de transformer la correction en vengeance, il serait à désirer que nous missions à l’épreuve les moyens préventifs de gouvernement, et que nous fissions de la loi le protecteur, mais non le tyran du peuple. Nous verrions alors que des créatures, dont nous regardions les âmes comme des scories, n’ont manqué que de la main de l’affineur; nous verrions alors que des créatures, aujourd’hui attachées à de longs tourments pour éviter au luxe de ressentir un moment d’angoisse, pourraient, si on les traitait comme il convient, servir à donner du nerf à l’État dans les temps de danger; que, de même que leurs visages, leurs cœurs aussi sont semblables aux nôtres; qu’il y a peu d’esprits si avilis que la persévérance ne puisse amender; qu’il n’est pas besoin de la mort pour faire qu’un homme ait vu son dernier crime, et que le sang ne sert guère à cimenter notre sécurité.
CHAPITRE XXVIIContinuation du même sujet.LE lendemain matin, je fis part à ma femme et à mes enfants du plan que j’avais formé pour la réforme des prisonniers; ils l’accueillirent avec une unanime désapprobation, en alléguant son impossibilité et son inconvenance. Ils ajoutaient que mes efforts ne contribueraient en rien à leur amendement, mais jetteraient probablement du déshonneur sur ma profession.«Excusez-moi, répliquai-je. Ces gens, tout déchus qu’ils sont, sont encore des hommes, et c’est là un excellent titre à mon affection. Les bons conseils repoussés reviennent enrichir le cœur de celui qui les donne; et quand même l’instruction que je leur communique ne les amenderait pas, elle m’amendera, moi, certainement. Si ces misérables, mes enfants, étaient des princes, il y en aurait des milliers tout prêts à leur offrir leur ministère; mais, à mon avis, le cœur enfoui dans une prison est aussi précieux que celui qui siège sur un trône. Oui, mes trésors, si je peux les amender, je le ferai; peut-être ne me mépriseront-ils pas tous. Peut-être pourrai-je en arracher un du gouffre, et ce sera une grande conquête, car y a-t-il sur terre chose aussi précieuse que l’âme de l’homme?»En disant ces mots, je les laissai, et je descendis à la prison commune, où je trouvai les détenus fort en gaieté, attendant mon arrivée, et ayant préparé chacun quelque bonne farce de prison à jouer au docteur. Ainsi, au moment où j’allai commencer, l’un d’eux tira, comme par accident, ma perruque de travers et me demanda pardon. Un second, qui se tenait à quelque distance, eut le talent de lancer entre ses dents un jet de salive qui tomba en pluie sur mon livre. Un troisième criaitAmend’un ton affecté qui amusait grandement les autres. Un quatrième avait furtivement enlevé mes lunettes de ma poche. Mais il y en eut un dont la farce leur fit à tous plus de plaisir que tout le reste: ayant remarqué la manière dont j’avais disposé mes livres sur la table devant moi, il en retira un très adroitement et mit à la place un volume de plaisanteries obscènes qui lui appartenait. Cependant je n’accordai aucune attention à tout ce que ce groupe malfaisant de petites créatures pouvait faire, mais je poursuivis, sentant parfaitement que ce qu’il y avait de ridicule dans ma tentative n’exciterait l’hilarité que la première ou la seconde fois, tandis que ce qu’il y avait de sérieux serait durable. Mon dessein réussit, et, en moins de six jours, quelques-uns étaient pénitents et tous attentifs.Ce fut alors que je m’applaudis de ma persévérance et de mon ardeur, pour avoir ainsi donné de la sensibilité à des misérables dénués de tout sentiment moral. Je me mis à songer à leur être utile aussi dans l’ordre temporel, en rendant leur situation un peu plus confortable. Jusque-là, leur temps se partageait entre la disette et les excès, les orgies tumultueuses et les plaintes amères. Toutes leurs occupations consistaient à se quereller les uns les autres, à jouer aucribbage[10], et à tailler des fouloirs à tabac. Cette dernière espèce d’industrie oiseuse me suggéra l’idée de mettre ceux qui voudraient travailler à tailler des formes pour les fabricants de tabac et les cordonniers. Le bois convenable était acheté par une souscription générale, et, une fois fabriqué, vendu par mes soins; de sorte que chacun gagnait quelque chose tous les jours, une bagatelle sans doute, mais assez pour son entretien.Je ne m’arrêtai pas là: j’établis des amendes pour punir l’immoralité, et des récompenses pour le travail extraordinaire. Ainsi, en moins d’une quinzaine, je les avais formés en quelque chose de sociable et d’humain, et j’eus le plaisir de me regarder comme un législateur qui aurait ramené les hommes, de leur férocité native, à l’amitié et à l’obéissance.Et il serait grandement à désirer que le pouvoir législatif voulût ainsi diriger la loi vers la réforme plutôt que vers la sévérité, qu’il parût convaincu que l’œuvre d’extirper les crimes ne s’accomplit pas en rendant les châtiments familiers, mais en les faisant formidables. Alors, au lieu de nos prisons actuelles, qui prennent les hommes coupables ou les rendent tels, qui enferment des misérables pour avoir commis uncrime, et les renvoient, s’ils en sortent vivants, propres à en commettre des milliers, nous verrions, comme dans d’autres pays de l’Europe, des lieux de pénitence et de solitude, où les accusés seraient entourés de personnes capables de leur inspirer du repentir s’ils sont coupables, ou de nouveaux motifs de vertu s’ils sont innocents. C’est là, et non en augmentant les châtiments, le moyen d’amender un état; je ne puis même m’empêcher de mettre en question la validité de ce droit assumé par les sociétés humaines de punir de la peine capitale des fautes d’une nature légère. Dans le cas de meurtre, le droit est évident, car c’est notre devoir à nous tous, en vertu de la loi de défense personnelle, de retrancher l’homme qui a prouvé qu’il ne respectait pas la vie d’autrui. Contre ceux-là la nature tout entière se lève en armes; mais il n’en est pas ainsi vis-à-vis de celui qui vole mon bien. La loi naturelle ne me donne aucun droit de prendre sa vie, car, pour elle, le cheval qu’il vole est autant sa propriété que la mienne. Si, donc, j’ai un droit quelconque, ce doit être en vertu d’un contrat fait entre nous, et stipulant que celui qui privera l’autre de son cheval mourra. Mais c’est là un contrat sans valeur, car nul homme n’a le droit de faire marché de sa vie, non plus que de la supprimer, puisqu’elle ne lui appartient pas. Et d’ailleurs le contrat est inégal et serait annulé même dans une cour d’équité moderne, car il emporte une grande pénalité pour un avantage insignifiant, puisqu’il est bien préférable que deux hommes vivent plutôt qu’un seul monte à cheval. Or un contrat qui est sans valeur entre deux hommes l’est également entre cent, ou entre cent mille; car, de même que dix millions de cercles ne pourront jamais faire un carré, de même les voix réunies de millions de personnes ne sauraient prêter le moindre fondement à ce qui est faux. C’est ainsi que la raison parle, et la nature laissée à elle-même dit la même chose. Les sauvages, qui sont dirigés par la loi naturelle seule, sont très respectueux de la vie les uns des autres; ils répandent rarement le sang autrement que par représailles d’une première cruauté.Nos ancêtres saxons, tout féroces qu’ils étaient à la guerre, n’avaient que peu d’exécutions en temps de paix; et, dans tous les gouvernements primitifs qui portent encore, fortement marquée, l’empreinte de la nature, presque aucun crime n’est tenu pour capital.C’est parmi les citoyens d’un état de civilisation raffinée que les lois pénales, lesquelles sont entre les mains des riches, pèsent sur les pauvres. Les gouvernements, à mesure qu’ils vieillissent, semblent prendre l’humeur morose du grand âge; et, comme si nos biens nous devenaient plus chers à mesure qu’ils s’accroissent, comme si, plus notre opulence est énorme, plus nos craintes s’étendaient, toutes nos possessions sont chaque jour encloses comme d’une palissade de nouveaux édits et entourées de gibets pour épouvanter tous les envahisseurs.Je ne saurais dire si c’est à cause du nombre de nos lois pénales ou à cause de la licence de notre population que ce pays offre plus de condamnés en un an que la moitié des États de l’Europe pris ensemble. Peut-être est-ce dû aux deux causes, car elles s’engendrent mutuellement l’une l’autre. Lorsque, par des lois pénales sans discernement, une nation voit le même châtiment attaché à des degrés de culpabilité divers, le peuple, n’apercevant pas de distinction dans les peines, est conduit à perdre tout sentiment de distinction dans le crime, et c’est cette distinction qui est le boulevard de toute moralité: ainsi la multitude des lois produit des vices nouveaux, et les vices nouveaux appellent de nouvelles rigueurs.Il serait à désirer que le pouvoir, au lieu d’imaginer de nouvelles lois pour punir le vice, au lieu de tirer avec dureté les cordes de la société jusqu’à ce qu’une convulsion vienne les faire se rompre, au lieu de retrancher de son sein comme inutiles des misérables avant d’avoir essayé leur utilité, au lieu de transformer la correction en vengeance, il serait à désirer que nous missions à l’épreuve les moyens préventifs de gouvernement, et que nous fissions de la loi le protecteur, mais non le tyran du peuple. Nous verrions alors que des créatures, dont nous regardions les âmes comme des scories, n’ont manqué que de la main de l’affineur; nous verrions alors que des créatures, aujourd’hui attachées à de longs tourments pour éviter au luxe de ressentir un moment d’angoisse, pourraient, si on les traitait comme il convient, servir à donner du nerf à l’État dans les temps de danger; que, de même que leurs visages, leurs cœurs aussi sont semblables aux nôtres; qu’il y a peu d’esprits si avilis que la persévérance ne puisse amender; qu’il n’est pas besoin de la mort pour faire qu’un homme ait vu son dernier crime, et que le sang ne sert guère à cimenter notre sécurité.
Continuation du même sujet.
LE lendemain matin, je fis part à ma femme et à mes enfants du plan que j’avais formé pour la réforme des prisonniers; ils l’accueillirent avec une unanime désapprobation, en alléguant son impossibilité et son inconvenance. Ils ajoutaient que mes efforts ne contribueraient en rien à leur amendement, mais jetteraient probablement du déshonneur sur ma profession.
«Excusez-moi, répliquai-je. Ces gens, tout déchus qu’ils sont, sont encore des hommes, et c’est là un excellent titre à mon affection. Les bons conseils repoussés reviennent enrichir le cœur de celui qui les donne; et quand même l’instruction que je leur communique ne les amenderait pas, elle m’amendera, moi, certainement. Si ces misérables, mes enfants, étaient des princes, il y en aurait des milliers tout prêts à leur offrir leur ministère; mais, à mon avis, le cœur enfoui dans une prison est aussi précieux que celui qui siège sur un trône. Oui, mes trésors, si je peux les amender, je le ferai; peut-être ne me mépriseront-ils pas tous. Peut-être pourrai-je en arracher un du gouffre, et ce sera une grande conquête, car y a-t-il sur terre chose aussi précieuse que l’âme de l’homme?»
En disant ces mots, je les laissai, et je descendis à la prison commune, où je trouvai les détenus fort en gaieté, attendant mon arrivée, et ayant préparé chacun quelque bonne farce de prison à jouer au docteur. Ainsi, au moment où j’allai commencer, l’un d’eux tira, comme par accident, ma perruque de travers et me demanda pardon. Un second, qui se tenait à quelque distance, eut le talent de lancer entre ses dents un jet de salive qui tomba en pluie sur mon livre. Un troisième criaitAmend’un ton affecté qui amusait grandement les autres. Un quatrième avait furtivement enlevé mes lunettes de ma poche. Mais il y en eut un dont la farce leur fit à tous plus de plaisir que tout le reste: ayant remarqué la manière dont j’avais disposé mes livres sur la table devant moi, il en retira un très adroitement et mit à la place un volume de plaisanteries obscènes qui lui appartenait. Cependant je n’accordai aucune attention à tout ce que ce groupe malfaisant de petites créatures pouvait faire, mais je poursuivis, sentant parfaitement que ce qu’il y avait de ridicule dans ma tentative n’exciterait l’hilarité que la première ou la seconde fois, tandis que ce qu’il y avait de sérieux serait durable. Mon dessein réussit, et, en moins de six jours, quelques-uns étaient pénitents et tous attentifs.
Ce fut alors que je m’applaudis de ma persévérance et de mon ardeur, pour avoir ainsi donné de la sensibilité à des misérables dénués de tout sentiment moral. Je me mis à songer à leur être utile aussi dans l’ordre temporel, en rendant leur situation un peu plus confortable. Jusque-là, leur temps se partageait entre la disette et les excès, les orgies tumultueuses et les plaintes amères. Toutes leurs occupations consistaient à se quereller les uns les autres, à jouer aucribbage[10], et à tailler des fouloirs à tabac. Cette dernière espèce d’industrie oiseuse me suggéra l’idée de mettre ceux qui voudraient travailler à tailler des formes pour les fabricants de tabac et les cordonniers. Le bois convenable était acheté par une souscription générale, et, une fois fabriqué, vendu par mes soins; de sorte que chacun gagnait quelque chose tous les jours, une bagatelle sans doute, mais assez pour son entretien.
Je ne m’arrêtai pas là: j’établis des amendes pour punir l’immoralité, et des récompenses pour le travail extraordinaire. Ainsi, en moins d’une quinzaine, je les avais formés en quelque chose de sociable et d’humain, et j’eus le plaisir de me regarder comme un législateur qui aurait ramené les hommes, de leur férocité native, à l’amitié et à l’obéissance.
Et il serait grandement à désirer que le pouvoir législatif voulût ainsi diriger la loi vers la réforme plutôt que vers la sévérité, qu’il parût convaincu que l’œuvre d’extirper les crimes ne s’accomplit pas en rendant les châtiments familiers, mais en les faisant formidables. Alors, au lieu de nos prisons actuelles, qui prennent les hommes coupables ou les rendent tels, qui enferment des misérables pour avoir commis uncrime, et les renvoient, s’ils en sortent vivants, propres à en commettre des milliers, nous verrions, comme dans d’autres pays de l’Europe, des lieux de pénitence et de solitude, où les accusés seraient entourés de personnes capables de leur inspirer du repentir s’ils sont coupables, ou de nouveaux motifs de vertu s’ils sont innocents. C’est là, et non en augmentant les châtiments, le moyen d’amender un état; je ne puis même m’empêcher de mettre en question la validité de ce droit assumé par les sociétés humaines de punir de la peine capitale des fautes d’une nature légère. Dans le cas de meurtre, le droit est évident, car c’est notre devoir à nous tous, en vertu de la loi de défense personnelle, de retrancher l’homme qui a prouvé qu’il ne respectait pas la vie d’autrui. Contre ceux-là la nature tout entière se lève en armes; mais il n’en est pas ainsi vis-à-vis de celui qui vole mon bien. La loi naturelle ne me donne aucun droit de prendre sa vie, car, pour elle, le cheval qu’il vole est autant sa propriété que la mienne. Si, donc, j’ai un droit quelconque, ce doit être en vertu d’un contrat fait entre nous, et stipulant que celui qui privera l’autre de son cheval mourra. Mais c’est là un contrat sans valeur, car nul homme n’a le droit de faire marché de sa vie, non plus que de la supprimer, puisqu’elle ne lui appartient pas. Et d’ailleurs le contrat est inégal et serait annulé même dans une cour d’équité moderne, car il emporte une grande pénalité pour un avantage insignifiant, puisqu’il est bien préférable que deux hommes vivent plutôt qu’un seul monte à cheval. Or un contrat qui est sans valeur entre deux hommes l’est également entre cent, ou entre cent mille; car, de même que dix millions de cercles ne pourront jamais faire un carré, de même les voix réunies de millions de personnes ne sauraient prêter le moindre fondement à ce qui est faux. C’est ainsi que la raison parle, et la nature laissée à elle-même dit la même chose. Les sauvages, qui sont dirigés par la loi naturelle seule, sont très respectueux de la vie les uns des autres; ils répandent rarement le sang autrement que par représailles d’une première cruauté.
Nos ancêtres saxons, tout féroces qu’ils étaient à la guerre, n’avaient que peu d’exécutions en temps de paix; et, dans tous les gouvernements primitifs qui portent encore, fortement marquée, l’empreinte de la nature, presque aucun crime n’est tenu pour capital.
C’est parmi les citoyens d’un état de civilisation raffinée que les lois pénales, lesquelles sont entre les mains des riches, pèsent sur les pauvres. Les gouvernements, à mesure qu’ils vieillissent, semblent prendre l’humeur morose du grand âge; et, comme si nos biens nous devenaient plus chers à mesure qu’ils s’accroissent, comme si, plus notre opulence est énorme, plus nos craintes s’étendaient, toutes nos possessions sont chaque jour encloses comme d’une palissade de nouveaux édits et entourées de gibets pour épouvanter tous les envahisseurs.
Je ne saurais dire si c’est à cause du nombre de nos lois pénales ou à cause de la licence de notre population que ce pays offre plus de condamnés en un an que la moitié des États de l’Europe pris ensemble. Peut-être est-ce dû aux deux causes, car elles s’engendrent mutuellement l’une l’autre. Lorsque, par des lois pénales sans discernement, une nation voit le même châtiment attaché à des degrés de culpabilité divers, le peuple, n’apercevant pas de distinction dans les peines, est conduit à perdre tout sentiment de distinction dans le crime, et c’est cette distinction qui est le boulevard de toute moralité: ainsi la multitude des lois produit des vices nouveaux, et les vices nouveaux appellent de nouvelles rigueurs.
Il serait à désirer que le pouvoir, au lieu d’imaginer de nouvelles lois pour punir le vice, au lieu de tirer avec dureté les cordes de la société jusqu’à ce qu’une convulsion vienne les faire se rompre, au lieu de retrancher de son sein comme inutiles des misérables avant d’avoir essayé leur utilité, au lieu de transformer la correction en vengeance, il serait à désirer que nous missions à l’épreuve les moyens préventifs de gouvernement, et que nous fissions de la loi le protecteur, mais non le tyran du peuple. Nous verrions alors que des créatures, dont nous regardions les âmes comme des scories, n’ont manqué que de la main de l’affineur; nous verrions alors que des créatures, aujourd’hui attachées à de longs tourments pour éviter au luxe de ressentir un moment d’angoisse, pourraient, si on les traitait comme il convient, servir à donner du nerf à l’État dans les temps de danger; que, de même que leurs visages, leurs cœurs aussi sont semblables aux nôtres; qu’il y a peu d’esprits si avilis que la persévérance ne puisse amender; qu’il n’est pas besoin de la mort pour faire qu’un homme ait vu son dernier crime, et que le sang ne sert guère à cimenter notre sécurité.