CHAPITRE XXVIII

CHAPITRE XXVIIILe bonheur et le malheur dans cette vie dépendent de la prudence plutôt que de la vertu, car le ciel regarde les maux ou les félicités terrestres comme des choses purement insignifiantes en soi et indignes de ses soins dans leur répartition.DÉJÀ quinze jours s’étaient écoulés depuis mon arrestation; mais, depuis mon arrivée, je n’avais pas eu la visite de ma chère Olivia, et il me tardait grandement de la voir. Je fis part de mon désir à ma femme, et le matin suivant la pauvre fille entra dans ma chambre, appuyée au bras de sa sœur. Le changement que je vis dans sa physionomie fut un coup pour moi. Les grâces sans nombre qui y faisaient naguère leurséjour en avaient fui, et la main de la mort semblait avoir modelé tous ses traits pour m’alarmer. Ses tempes étaient creusées, la peau de son front tendue, et une fatale pâleur siégeait sur sa joue.«Je suis bien aise de te voir, ma chérie, m’écriai-je. Mais pourquoi cet abattement, Livy? J’espère, mon amour, que vous avez trop de considération pour moi pour laisser le chagrin miner ainsi une vie que je prise autant que la mienne. Du courage, enfant, et nous pourrons encore voir des jours plus heureux.—Vous avez toujours été bon pour moi, monsieur, répliqua-t-elle, et la pensée que je n’aurai jamais l’occasion de partager ce bonheur que vous promettez ajoute à ma peine. Le bonheur, je le crains, ne m’est plus destiné ici-bas, et j’ai hâte d’être loin d’un lieu où je n’ai trouvé que le malheur. En vérité, monsieur, je voudrais que vous fissiez votre soumission à M. Thornhill; cela pourrait, jusqu’à un certain point, l’induire à la pitié envers vous, et cela me donnerait quelque soulagement en mourant.—Jamais, enfant, jamais on ne m’amènera à reconnaître ma fille pour une prostituée; car, si le monde regarde votre faute avec mépris, qu’il m’appartienne du moins de la considérer comme une marque de simplicité crédule, et non commeun crime. Ma chérie, je ne suis nullement malheureux en ce lieu, quelque lugubre qu’il paraisse, et soyez sûre que tant que vous continuerez à vivre pour ma joie, lui n’aura jamais mon consentement de vous faire plus misérable en en épousant une autre.»Après le départ de ma fille, mon compagnon de prison, qui était présent à cette entrevue, me fit avec assez de bon sens des remontrances sur mon obstination à refuser une soumission qui promettait de me donner la liberté. Il me fit remarquer que le reste de ma famille ne devait pas être sacrifié à la paix d’une seule enfant, et de la seule qui m’eût offensé. «D’ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas s’il est juste de mettre ainsi obstacle à l’union de l’homme et de la femme, comme vous le faites à présent, en refusant de consentir à une alliance que vous ne pouvez pas empêcher, mais que vous pouvez rendre malheureuse.—Monsieur, répliquai-je, vous ne connaissez pas l’homme qui nous opprime. Je sens parfaitement qu’aucune soumission de ma part ne pourrait me procurer la liberté, même pour une heure. On me dit que, précisément dans cette chambre-ci, un de ses débiteurs, pas plus tard que l’année dernière, est mort de besoin. Mais quand ma soumission et mon approbation pourraient me transférer d’ici dans le plus beau des appartements qu’il possède, je n’accorderais ni l’une ni l’autre, car quelque chose me dit à l’oreille que ce serait sanctionner un adultère. Tant que ma fille vivra, aucun mariage qu’il puisse contracter ne sera jamais légal à mes yeux. Si elle m’était enlevée, je serais, il est vrai, le plus vil des hommes d’essayer, par ressentiment personnel, de séparer ceux qui désirent s’unir. Non, tout scélérat qu’il est, je voudrais alors qu’il fût marié, pour prévenir les conséquences de ses futures débauches. Mais aujourd’hui, ne serais-je pas le plus cruel de tous les pères de signer un instrument qui doit mettre mon enfant au tombeau, dans le seul but d’éviter laprison moi-même, et ainsi, pour échapper à une douleur, de briser sous mille autres le cœur de mon enfant?»Il reconnut la justesse de cette réponse, mais il ne put s’empêcher de faire observer qu’il craignait que la vie de ma fille ne fût déjà trop attaquée pour me tenir prisonnier longtemps. «Toutefois, continua-t-il, quoique vous refusiez de vous soumettre au neveu, j’espère que vous n’avez rien à objecter à mettre votre cas devant l’oncle, qui a la plus haute réputation du royaume pour tout ce qui est juste et bon. Je vous conseillerais de lui envoyer une lettre par la poste, l’informant de tous les mauvais traitements de son neveu, et je gage ma vie qu’en trois jours vous aurez une réponse.» Je le remerciai de l’idée, et immédiatement je me mis en devoir de l’exécuter. Mais je manquais de papier, et malheureusement tout notre argent avait été dépensé ce matin-là en provisions. Néanmoins, il m’en fournit.Les trois jours suivants, je fus dans l’anxiété de savoir quel accueil ma lettre avait bien pu recevoir; mais en même temps j’étais fréquemment sollicité par ma femme de me soumettre à toutes les conditions plutôt que de rester ici, et à chaque heure on me répétait des détails sur le déclin de la santé de ma fille. Le troisième et le quatrième jour arrivèrent, mais je ne recevais point de réponse à ma lettre: les plaintes d’un étranger contre un neveu favori n’avaient aucune chance de succès, de sorte que ces espérances s’évanouirent bientôt comme toutes les précédentes. Mon esprit, toutefois, se soutenait encore, bien que l’emprisonnement et le mauvais air commençassent à altérer visiblement ma santé, et que mon bras qui avait souffert de l’incendie devînt de plus en plus malade. Cependant mes enfants se tenaient assis autour de moi, et tandis que j’étais étendu sur ma paille,ils me faisaient tour à tour la lecture ou écoutaient mes conseils en pleurant. Mais la santé de ma fille déclinait plus vite que la mienne; chaque nouvelle qui me venait d’elle contribuait à accroître mes appréhensions et ma peine. Le matin du cinquième jour, après avoir écrit la lettre envoyée à sir William Thornhill, je fus effrayé d’apprendre qu’elle avait perdu l’usage de la parole. Ce fut alors que la prison me fut véritablement douloureuse; mon âme s’élançait de sa geôle vers le chevet de mon enfant pour l’encourager, pour l’affermir, pour recevoir ses derniers vœux et enseigner à sonâme le chemin du ciel! D’autres renseignements arrivèrent.Elle était expirante, et moi j’étais privé de la pauvre consolation de pleurer à ses côtés. Mon compagnon de prison, un moment après, vint m’apporter la dernière nouvelle. Il me recommandait d’être patient. Elle était morte!—Le lendemain matin, il revint et me trouva avec mes deux petits garçons, maintenant ma seule compagnie, qui mettaient en œuvre tous leurs innocents efforts pour me consoler. Ils me priaient de les laisser me faire la lecture et me demandaient de ne pas pleurer, parce que j’étais maintenant trop vieux pour verser des larmes. «Et ma sœur n’est-elle pas un ange maintenant, papa? s’écriait le plus âgé. Et alors, pourquoi vous chagrinez-vous pour elle? Je voudrais bien être un ange, hors de ce lieu qui me fait peur, si mon papa était avec moi. —Oui, ajoutait mon mignon le plus jeune, le ciel, où est ma sœur, est un lieu plus beau que celui-ci et où il n’y a rien que de bonnes gens, tandis que les gens d’ici sont très méchants.»M. Jenkinson interrompit cet innocent babil en faisant remarquer que maintenant que ma fille n’était plus, je devais songer sérieusement au reste de ma famille et essayer de conserver ma propre existence, qui déclinait chaque jour par le manque des choses nécessaires et d’un air sain. Il ajouta qu’il m’incombait maintenant de sacrifier tout orgueil ou tout ressentiment personnel au bien-être de ceux qui comptaient sur moi pour vivre et que j’étais dorénavant obligé, et par la raison et par la justice, de me réconcilier avec mon seigneur.«Le ciel soit loué! répliquai-je. Il ne me reste aucun orgueil aujourd’hui. Je haïrais mon propre cœur si j’y voyais caché de l’orgueil ou du ressentiment. Au contraire, puisque mon oppresseur a jadis été mon paroissien, j’espère un jour lui présenter une âme sans souillure devant le tribunal éternel.Non, monsieur, je n’ai pas de ressentiment maintenant, et bien qu’il m’ait pris ce que je considérais comme plus cher que tous ses trésors, bien qu’il m’ait tordu le cœur,—car je suis malade presque à en perdre le sentiment, bien malade, mon compagnon,—jamais cependant cela ne m’inspirera le désir de la vengeance. Je suis maintenant disposé à approuver ce mariage, et si cette soumission peut lui faire plaisir, qu’il sache que si je lui ai fait quelque injure, j’en ai du regret.»M. Jenkinson prit une plume et de l’encre et écrivit ma soumission à peu près telle que je l’ai exprimée, et je la signai de mon nom. Mon fils reçut mission de porter la lettre à M. Thornhill, qui était alors à son château, à la campagne. Il y alla, et six heures après il revint avec une réponse verbale. Il avait eu quelque difficulté, dit-il, à réussir à voir son seigneur, les domestiques étant insolents et soupçonneux; mais il l’avait vu par hasard, au moment où il sortait pour quelque affaire relative aux préparatifs de son mariage qui devait avoir lieu dans trois jours. Il continua son récit en nous disant qu’il s’était avancé de la plus humble manière et avait remis la lettre, et que M. Thornhill, après l’avoir lue, avait déclaré que toute soumission venait aujourd’hui trop tard et était inutile, qu’il avait appris notre démarche auprès de son oncle, laquelle avait trouvé le mépris qu’elle méritait, et que, quant au reste, toute demande, à l’avenir, devait être adressée à son avoué et non à lui. Il fit remarquer, toutefois, que, comme il avait une très bonne opinion de la discrétion des deux jeunes demoiselles, elles auraient été sans doute les intercesseurs les mieux agréés.«Eh bien! monsieur, dis-je à mon compagnon de prison, vous découvrez maintenant le caractère de l’homme qui m’opprime. Il sait être à la fois facétieux et cruel. Mais qu’il me traite comme il voudra, je serai bientôt libre, en dépit de tous ses verrous pour me retenir. Je me dirige vers un séjour qui paraît plus brillant à mesure que je m’en approche. Cetteattente me relève dans mes afflictions, et si je laisse derrière moi une famille d’orphelins sans appui, peut-être se trouvera-t-il quelque ami qui les aidera pour l’amour de leur pauvre père, et quelques-uns les soulageront aussi peut-être pour l’amour de leur père qui est au ciel.»Comme je parlais, ma femme, que je n’avais pas encore vue de la journée, apparut, l’air terrifié, faisant des efforts pour parler sans pouvoir y parvenir. «Pourquoi, mon amour, m’écriai-je, pourquoi vouloir ainsi accroître mon affliction par la vôtre? Eh quoi! si nulle soumission ne peut ramener notre rigoureux maître, s’il m’a condamné à périr en ce lieu de misère, et si nous avons perdu une enfant bien-aimée, vous trouverez encore de la consolation dans vos autres enfants lorsque je ne serai plus.—En effet, reprit-elle, nous avons perdu une enfant bien-aimée. Ma Sophia, ma plus chérie, est partie, arrachée de nos bras, enlevée par des ruffians!—Comment, madame! s’écria mon compagnon de prison, miss Sophia enlevée par des scélérats! C’est impossible, en vérité.»Elle ne put répondre que par un regard fixe et un flot de larmes. Mais la femme d’un des prisonniers, qui était présente et qui était entrée avec elle, nous fit un récit plus clair: elle nous apprit que, pendant que ma femme, ma fille et elle se promenaient ensemble sur la grande route à une petite distance du village, une chaise de poste attelée de deux chevaux était arrivée près d’eux et s’était aussitôt arrêtée. Alors, un homme bien vêtu, mais qui n’était pas M. Thornhill, en était descendu, avait saisi ma fille par la taille, et, la poussant de force dans la voiture, avait ordonné an postillon de rouler, de sorte qu’ils avaient été hors de vue en un moment.«Maintenant, m’écriai-je, la mesure de mes infortunes est comble, et il n’est au pouvoir de rien sur terre de me frapper d’un autre coup. Quoi! pas une de laissée! Ne pas m’en laisser une! Le monstre! Je portais cette enfant dans mon cœur! Elle avait la beauté d’un ange et presque la sagesse d’un angeaussi! Mais soutenez cette pauvre femme; ne la laissez pas tomber... Ne pas m’en laisser une!—Hélas! mon mari, dit ma femme, vous paraissez avoir besoin d’appui plus encore que moi. Nos malheurs sont grands; mais je saurais supporter celui-ci et d’autres encore, si seulement je vous voyais tranquille. Ils peuvent me prendre mes enfants, et le monde tout entier, si seulement ils me laissent mon mari!»Mon fils, qui était là, s’efforça de modérer notre chagrin; il nous suppliait de prendre courage, car il espérait que nous pouvions encore avoir lieu d’être reconnaissants ici-bas. «Mon fils, m’écriai-je, regardez le monde autour de vous, et voyez s’il y a aucun bonheur de reste pour moi maintenant. Tout rayon de consolation n’est-il pas éteint pour nous? Ce n’est plus qu’au delà du tombeau que peuvent briller nos espérances!—Mon cher père, répondit-il, j’espère qu’il y a encore quelque chose qui vous donnera une minute de satisfaction, car j’ai une lettre de mon frère George.—Quoi de nouveau pour lui, enfant? interrompis-je. Connaît-il notre misère? J’espère qu’on a épargné à mon garçon jusqu’à la plus petite part de tout ce que souffre sa misérable famille!—Oui, monsieur, reprit-il. Il est parfaitement gai, content et heureux. Sa lettre n’apporte rien que de bonnes nouvelles; il est le favori de son colonel, qui promet de lui faire avoir la première lieutenance qui deviendra vacante!«Et êtes-vous sûr de tout cela? s’écria ma femme. Êtes-vous sûr que rien de mal n’est arrivé à mon garçon?—Rien du tout, en vérité, madame, répondit mon fils; vous verrez la lettre, qui vous fera le plus grand plaisir; et si quelque chose peut vous procurer de la consolation, je suis sûr que cela le fera.—Mais êtes-vous sûr, insista-t-elle encore, que la lettre est bien de lui, et qu’il est réellement si heureux?—Oui,madame, répliqua-t-il, elle est certainement de lui, et il sera un jour l’honneur et le soutien de notre famille.—Alors je remercie la Providence, cria-t-elle, de ce que ma dernière lettre n’ait pas été à son adresse. Oui, mon ami, continua-t-elle en se tournant vers moi, je confesserai maintenant que, si la main du ciel s’est douloureusement appesantie sur nous en d’autres circonstances, elle nous a été cette fois favorable. Par la dernière lettre que j’ai écrite à mon fils, lettre écrite dans l’amertume de la colère, je lui demandais, au prix de la bénédiction de sa mère et s’il avait le cœur d’un homme, de faire en sorte que justice fût faite à son père et à sa sœur, et de venger notre cause. Mais grâces soient rendues à celui qui dirige toutes choses! elle n’est pas parvenue à son adresse, et je suis en repos.—Femme, m’écriai-je, tu as agi très mal, et en un autre temps mes reproches auraient pu être plus sévères. Oh! à quel effroyable abîme tu as échappé, un abîme qui vous aurait engloutis tous les deux, toi et lui, dans une ruine sans fin. La Providence, en vérité, a été ici plus bienfaisante pour nous que nous ne le sommes pour nous-mêmes. Elle a conservé ce fils pour être le père et le protecteur de nos enfants, quand je serai parti. Que je me plaignais injustement d’être dépouillé de toute consolation, puisque j’apprends qu’il est heureux et ignorant de nos peines! Qu’il reste toujours comme en réserve pour soutenir sa mère dans son veuvage et pour protéger ses frères et ses sœurs! Mais quelles sœurs a-t-il qui lui restent? Il n’a plus de sœurs maintenant; elles sont toutes parties; on me les a dérobées, et c’en est fait de moi.—Père, interrompit mon fils, je vous prie de me permettre de lire cette lettre; je sais qu’elle vous fera plaisir.» Et, ayant reçu ma permission, il lut ce qui suit:«Honoré Monsieur,«J’ai distrait mon imagination pour quelques instants des plaisirs qui m’entourent pour les fixer sur des objets plus plaisants encore, le cher petit foyer domestique. Mon esprit se représente ce groupe innocent écoutant avec grande attention chacune de ces lignes. C’est avec délices que je vois ces visages qui n’ont jamais senti la main flétrissante de l’ambition ou de la misère! Mais quel que soit votre bonheur à la maison, je suis sûr qu’il sera encore accru quand vous apprendrez que je suis parfaitement content de ma position, et de toute manière heureux ici.«Notre régiment a reçu contre-ordre et ne doit pasquitter le royaume; le colonel, qui fait profession d’être mon ami, me mène avec lui dans toutes les maisons où il a des relations, et, après ma première visite, je me trouve généralement reçu avec un redoublement d’égards quand je la renouvelle. J’ai dansé la nuit dernière avec lady G***, et si j’étais capable d’oublier vous savez qui, je pourrais peut-être réussir. Mais c’est ma destinée de me rappeler toujours les autres, tandis que je suis moi-même oublié de la plupart de mes amis absents, et dans ce nombre je crains, monsieur, de devoir vous placer; car j’ai longtemps attendu le plaisir d’une lettre de la maison, mais inutilement. Olivia et Sophia avaient aussi promis de m’écrire, mais elles semblent m’avoir oublié. Dites-leur qu’elles sont deux franches petites friponnes, et que je suis en ce moment dans la plus violente colère contre elles; et cependant, je ne sais comment, bien que je veuille tempêter un peu, mon cœur ne répond qu’à de plus tendres émotions. Dites-leur donc, monsieur, qu’après tout je les aime de grande affection, et soyez assuré que je reste toujours«Votre fils soumis.»«Dans toutes nos misères, m’écriai-je, quelles grâces n’avons-nous pas à rendre de ce qu’un membre de notre famille soit exempt, du moins, de ce que nous souffrons! Que le ciel soit son gardien, et qu’il conserve ainsi mon garçon heureux pour être le soutien de sa mère veuve et le père de ces deux petits, qui font tout le patrimoine que j’aie maintenant à lui léguer! Puisse-t-il préserver leur innocence des tentations du besoin, et être leur guide dans les sentiers de l’honneur!»J’avais à peine dit ces mots qu’un bruit qui ressemblait à du tumulte parut venir de la prison au-dessous. Il s’éteignit bientôt après, et l’on entendit un cliquetis de fers le long du corridor qui conduisait à ma chambre. Le gardien de la prison entra, tenant un homme tout sanglant, blessé et chargé des plus lourdes chaînes. Je tournai des regards compatissants sur le misérable à mesure qu’il approchait; mais ils sechangèrent en regards d’horreur lorsque je vis que c’était mon propre fils. «Mon George! mon George! Est-ce toi que je vois ainsi? Blessé! enchaîné! Est-ce là ton bonheur? Est-ce là l’état dans lequel vous me revenez? Oh! puisse cette vue briser ici mon cœur et me faire mourir!—Où est votre force d’âme, monsieur? répondit mon fils d’une voix intrépide. Je dois souffrir; ma vie est condamnée, qu’ils la prennent donc!»J’essayai de contenir mon émotion pendant quelques minutes en silence, mais je pensai mourir de l’effort. «O mon garçon, mon cœur pleure de te voir ainsi, et je ne peux pas, je ne peux pas l’empêcher. Dans le moment où je te croyais heureux et où je priais pour ta préservation, te revoir ainsi! Enchaîné! blessé! Et encore la mort des jeunes est un bonheur. Mais moi, je suis vieux, un vieil homme tout à fait, et j’ai dû vivre pour voir un tel jour! Voir mes enfants tomber tous avant le temps autour de moi, pendant que je reste, survivant misérable, au milieu des ruines! Puissent toutes les malédictions qui ont jamais écrasé une âme s’abattre lourdes sur le meurtrier de mes enfants! Puisse-t-il vivre comme moi, pour voir!...—Arrête, père, reprit mon fils, ou je rougirais pour toi! Comment, monsieur, oublieux de votre âge, de votre mission sacrée, pouvez-vous ainsi vous arroger la justice du ciel, et lancer en haut ces malédictions qui ne tarderont pas à redescendre sur votre tête grise, pour l’écraser et la détruire! Non, monsieur; que ce soit votre souci maintenant de me préparer à la mort infamante que je dois bientôt souffrir, de m’armer d’espérance et de résolution, et de me donner la force de boire cette amertume qui doit bientôt être mon partage.—Mon enfant, vous ne devez pas mourir. Je suis sûr qu’aucune faute de ta part ne peut mériter un si affreux châtiment. Jamais mon George n’a pu être coupable d’un crime tel que ses aïeux aient honte de lui.—Mon crime, monsieur, répondit mon fils, est, je le crains, un crime impardonnable. Quand j’ai reçu de la maison la lettre de ma mère, je suis venu sur-le-champ, résolu à punir le larron de notre honneur, et je lui envoyai l’ordre de me rencontrer sur le terrain; au lieu d’y répondre en personne, il dépêcha quatre de ses domestiques pour se saisir de moi. Je dus blesser mortellement, je le crains, le premier qui m’attaqua; mais les autres me firent prisonnier. Le lâche est décidé à mettre la loi à exécution contre moi; les preuves sont indéniables: j’ai envoyé un cartel, et comme j’ai le premier transgressé le statut, je ne vois pas d’espoir de pardon. Mais vous m’avez souvent charmé par vos leçons sur la force d’âme; faites maintenant, monsieur, que je les retrouve dans l’exemple que vous me donnerez.—Et aussi les retrouverez-vous, mon fils. Je suis maintenant élevé au-dessus de ce monde et de toutes les joies qu’il peut donner. De ce moment, j’arrache de mon cœur tous les liens qui le retenaient à la terre, et je me mets en mesure de nous préparer l’un et l’autre pour l’éternité. Oui, mon fils, je montrerai la voie, et mon âme guidera la vôtre dans le voyage, car nous prendrons notre essor ensemble. Je vois maintenant et je suis convaincu que vous ne pouvez attendre aucun pardon ici-bas, et je ne peux que vous exhorter à le chercher à ce plus grand des tribunaux où nous aurons bientôt tous les deux à répondre. Mais ne soyons pas avare dans notre exhortation; que tous nos compagnons de prison en aient leur part. Bon geôlier, qu’il leur soit permis de se tenir ici pendant que je vais essayer de les rendre meilleurs.» En disant ces mots, je fis un effort pour me lever de mon lit de paille, mais la force me manqua et je ne pus que m’appuyer contre le mur. Les prisonniers s’assemblèrent suivant mon invitation, car ils aimaient à entendre mes conseils. Mon fils et sa mère me soutenaient de chaque côté; je regardai et vis qu’il ne manquait personne. Alors je leur adressai l’exhortation qui suit.

CHAPITRE XXVIIILe bonheur et le malheur dans cette vie dépendent de la prudence plutôt que de la vertu, car le ciel regarde les maux ou les félicités terrestres comme des choses purement insignifiantes en soi et indignes de ses soins dans leur répartition.DÉJÀ quinze jours s’étaient écoulés depuis mon arrestation; mais, depuis mon arrivée, je n’avais pas eu la visite de ma chère Olivia, et il me tardait grandement de la voir. Je fis part de mon désir à ma femme, et le matin suivant la pauvre fille entra dans ma chambre, appuyée au bras de sa sœur. Le changement que je vis dans sa physionomie fut un coup pour moi. Les grâces sans nombre qui y faisaient naguère leurséjour en avaient fui, et la main de la mort semblait avoir modelé tous ses traits pour m’alarmer. Ses tempes étaient creusées, la peau de son front tendue, et une fatale pâleur siégeait sur sa joue.«Je suis bien aise de te voir, ma chérie, m’écriai-je. Mais pourquoi cet abattement, Livy? J’espère, mon amour, que vous avez trop de considération pour moi pour laisser le chagrin miner ainsi une vie que je prise autant que la mienne. Du courage, enfant, et nous pourrons encore voir des jours plus heureux.—Vous avez toujours été bon pour moi, monsieur, répliqua-t-elle, et la pensée que je n’aurai jamais l’occasion de partager ce bonheur que vous promettez ajoute à ma peine. Le bonheur, je le crains, ne m’est plus destiné ici-bas, et j’ai hâte d’être loin d’un lieu où je n’ai trouvé que le malheur. En vérité, monsieur, je voudrais que vous fissiez votre soumission à M. Thornhill; cela pourrait, jusqu’à un certain point, l’induire à la pitié envers vous, et cela me donnerait quelque soulagement en mourant.—Jamais, enfant, jamais on ne m’amènera à reconnaître ma fille pour une prostituée; car, si le monde regarde votre faute avec mépris, qu’il m’appartienne du moins de la considérer comme une marque de simplicité crédule, et non commeun crime. Ma chérie, je ne suis nullement malheureux en ce lieu, quelque lugubre qu’il paraisse, et soyez sûre que tant que vous continuerez à vivre pour ma joie, lui n’aura jamais mon consentement de vous faire plus misérable en en épousant une autre.»Après le départ de ma fille, mon compagnon de prison, qui était présent à cette entrevue, me fit avec assez de bon sens des remontrances sur mon obstination à refuser une soumission qui promettait de me donner la liberté. Il me fit remarquer que le reste de ma famille ne devait pas être sacrifié à la paix d’une seule enfant, et de la seule qui m’eût offensé. «D’ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas s’il est juste de mettre ainsi obstacle à l’union de l’homme et de la femme, comme vous le faites à présent, en refusant de consentir à une alliance que vous ne pouvez pas empêcher, mais que vous pouvez rendre malheureuse.—Monsieur, répliquai-je, vous ne connaissez pas l’homme qui nous opprime. Je sens parfaitement qu’aucune soumission de ma part ne pourrait me procurer la liberté, même pour une heure. On me dit que, précisément dans cette chambre-ci, un de ses débiteurs, pas plus tard que l’année dernière, est mort de besoin. Mais quand ma soumission et mon approbation pourraient me transférer d’ici dans le plus beau des appartements qu’il possède, je n’accorderais ni l’une ni l’autre, car quelque chose me dit à l’oreille que ce serait sanctionner un adultère. Tant que ma fille vivra, aucun mariage qu’il puisse contracter ne sera jamais légal à mes yeux. Si elle m’était enlevée, je serais, il est vrai, le plus vil des hommes d’essayer, par ressentiment personnel, de séparer ceux qui désirent s’unir. Non, tout scélérat qu’il est, je voudrais alors qu’il fût marié, pour prévenir les conséquences de ses futures débauches. Mais aujourd’hui, ne serais-je pas le plus cruel de tous les pères de signer un instrument qui doit mettre mon enfant au tombeau, dans le seul but d’éviter laprison moi-même, et ainsi, pour échapper à une douleur, de briser sous mille autres le cœur de mon enfant?»Il reconnut la justesse de cette réponse, mais il ne put s’empêcher de faire observer qu’il craignait que la vie de ma fille ne fût déjà trop attaquée pour me tenir prisonnier longtemps. «Toutefois, continua-t-il, quoique vous refusiez de vous soumettre au neveu, j’espère que vous n’avez rien à objecter à mettre votre cas devant l’oncle, qui a la plus haute réputation du royaume pour tout ce qui est juste et bon. Je vous conseillerais de lui envoyer une lettre par la poste, l’informant de tous les mauvais traitements de son neveu, et je gage ma vie qu’en trois jours vous aurez une réponse.» Je le remerciai de l’idée, et immédiatement je me mis en devoir de l’exécuter. Mais je manquais de papier, et malheureusement tout notre argent avait été dépensé ce matin-là en provisions. Néanmoins, il m’en fournit.Les trois jours suivants, je fus dans l’anxiété de savoir quel accueil ma lettre avait bien pu recevoir; mais en même temps j’étais fréquemment sollicité par ma femme de me soumettre à toutes les conditions plutôt que de rester ici, et à chaque heure on me répétait des détails sur le déclin de la santé de ma fille. Le troisième et le quatrième jour arrivèrent, mais je ne recevais point de réponse à ma lettre: les plaintes d’un étranger contre un neveu favori n’avaient aucune chance de succès, de sorte que ces espérances s’évanouirent bientôt comme toutes les précédentes. Mon esprit, toutefois, se soutenait encore, bien que l’emprisonnement et le mauvais air commençassent à altérer visiblement ma santé, et que mon bras qui avait souffert de l’incendie devînt de plus en plus malade. Cependant mes enfants se tenaient assis autour de moi, et tandis que j’étais étendu sur ma paille,ils me faisaient tour à tour la lecture ou écoutaient mes conseils en pleurant. Mais la santé de ma fille déclinait plus vite que la mienne; chaque nouvelle qui me venait d’elle contribuait à accroître mes appréhensions et ma peine. Le matin du cinquième jour, après avoir écrit la lettre envoyée à sir William Thornhill, je fus effrayé d’apprendre qu’elle avait perdu l’usage de la parole. Ce fut alors que la prison me fut véritablement douloureuse; mon âme s’élançait de sa geôle vers le chevet de mon enfant pour l’encourager, pour l’affermir, pour recevoir ses derniers vœux et enseigner à sonâme le chemin du ciel! D’autres renseignements arrivèrent.Elle était expirante, et moi j’étais privé de la pauvre consolation de pleurer à ses côtés. Mon compagnon de prison, un moment après, vint m’apporter la dernière nouvelle. Il me recommandait d’être patient. Elle était morte!—Le lendemain matin, il revint et me trouva avec mes deux petits garçons, maintenant ma seule compagnie, qui mettaient en œuvre tous leurs innocents efforts pour me consoler. Ils me priaient de les laisser me faire la lecture et me demandaient de ne pas pleurer, parce que j’étais maintenant trop vieux pour verser des larmes. «Et ma sœur n’est-elle pas un ange maintenant, papa? s’écriait le plus âgé. Et alors, pourquoi vous chagrinez-vous pour elle? Je voudrais bien être un ange, hors de ce lieu qui me fait peur, si mon papa était avec moi. —Oui, ajoutait mon mignon le plus jeune, le ciel, où est ma sœur, est un lieu plus beau que celui-ci et où il n’y a rien que de bonnes gens, tandis que les gens d’ici sont très méchants.»M. Jenkinson interrompit cet innocent babil en faisant remarquer que maintenant que ma fille n’était plus, je devais songer sérieusement au reste de ma famille et essayer de conserver ma propre existence, qui déclinait chaque jour par le manque des choses nécessaires et d’un air sain. Il ajouta qu’il m’incombait maintenant de sacrifier tout orgueil ou tout ressentiment personnel au bien-être de ceux qui comptaient sur moi pour vivre et que j’étais dorénavant obligé, et par la raison et par la justice, de me réconcilier avec mon seigneur.«Le ciel soit loué! répliquai-je. Il ne me reste aucun orgueil aujourd’hui. Je haïrais mon propre cœur si j’y voyais caché de l’orgueil ou du ressentiment. Au contraire, puisque mon oppresseur a jadis été mon paroissien, j’espère un jour lui présenter une âme sans souillure devant le tribunal éternel.Non, monsieur, je n’ai pas de ressentiment maintenant, et bien qu’il m’ait pris ce que je considérais comme plus cher que tous ses trésors, bien qu’il m’ait tordu le cœur,—car je suis malade presque à en perdre le sentiment, bien malade, mon compagnon,—jamais cependant cela ne m’inspirera le désir de la vengeance. Je suis maintenant disposé à approuver ce mariage, et si cette soumission peut lui faire plaisir, qu’il sache que si je lui ai fait quelque injure, j’en ai du regret.»M. Jenkinson prit une plume et de l’encre et écrivit ma soumission à peu près telle que je l’ai exprimée, et je la signai de mon nom. Mon fils reçut mission de porter la lettre à M. Thornhill, qui était alors à son château, à la campagne. Il y alla, et six heures après il revint avec une réponse verbale. Il avait eu quelque difficulté, dit-il, à réussir à voir son seigneur, les domestiques étant insolents et soupçonneux; mais il l’avait vu par hasard, au moment où il sortait pour quelque affaire relative aux préparatifs de son mariage qui devait avoir lieu dans trois jours. Il continua son récit en nous disant qu’il s’était avancé de la plus humble manière et avait remis la lettre, et que M. Thornhill, après l’avoir lue, avait déclaré que toute soumission venait aujourd’hui trop tard et était inutile, qu’il avait appris notre démarche auprès de son oncle, laquelle avait trouvé le mépris qu’elle méritait, et que, quant au reste, toute demande, à l’avenir, devait être adressée à son avoué et non à lui. Il fit remarquer, toutefois, que, comme il avait une très bonne opinion de la discrétion des deux jeunes demoiselles, elles auraient été sans doute les intercesseurs les mieux agréés.«Eh bien! monsieur, dis-je à mon compagnon de prison, vous découvrez maintenant le caractère de l’homme qui m’opprime. Il sait être à la fois facétieux et cruel. Mais qu’il me traite comme il voudra, je serai bientôt libre, en dépit de tous ses verrous pour me retenir. Je me dirige vers un séjour qui paraît plus brillant à mesure que je m’en approche. Cetteattente me relève dans mes afflictions, et si je laisse derrière moi une famille d’orphelins sans appui, peut-être se trouvera-t-il quelque ami qui les aidera pour l’amour de leur pauvre père, et quelques-uns les soulageront aussi peut-être pour l’amour de leur père qui est au ciel.»Comme je parlais, ma femme, que je n’avais pas encore vue de la journée, apparut, l’air terrifié, faisant des efforts pour parler sans pouvoir y parvenir. «Pourquoi, mon amour, m’écriai-je, pourquoi vouloir ainsi accroître mon affliction par la vôtre? Eh quoi! si nulle soumission ne peut ramener notre rigoureux maître, s’il m’a condamné à périr en ce lieu de misère, et si nous avons perdu une enfant bien-aimée, vous trouverez encore de la consolation dans vos autres enfants lorsque je ne serai plus.—En effet, reprit-elle, nous avons perdu une enfant bien-aimée. Ma Sophia, ma plus chérie, est partie, arrachée de nos bras, enlevée par des ruffians!—Comment, madame! s’écria mon compagnon de prison, miss Sophia enlevée par des scélérats! C’est impossible, en vérité.»Elle ne put répondre que par un regard fixe et un flot de larmes. Mais la femme d’un des prisonniers, qui était présente et qui était entrée avec elle, nous fit un récit plus clair: elle nous apprit que, pendant que ma femme, ma fille et elle se promenaient ensemble sur la grande route à une petite distance du village, une chaise de poste attelée de deux chevaux était arrivée près d’eux et s’était aussitôt arrêtée. Alors, un homme bien vêtu, mais qui n’était pas M. Thornhill, en était descendu, avait saisi ma fille par la taille, et, la poussant de force dans la voiture, avait ordonné an postillon de rouler, de sorte qu’ils avaient été hors de vue en un moment.«Maintenant, m’écriai-je, la mesure de mes infortunes est comble, et il n’est au pouvoir de rien sur terre de me frapper d’un autre coup. Quoi! pas une de laissée! Ne pas m’en laisser une! Le monstre! Je portais cette enfant dans mon cœur! Elle avait la beauté d’un ange et presque la sagesse d’un angeaussi! Mais soutenez cette pauvre femme; ne la laissez pas tomber... Ne pas m’en laisser une!—Hélas! mon mari, dit ma femme, vous paraissez avoir besoin d’appui plus encore que moi. Nos malheurs sont grands; mais je saurais supporter celui-ci et d’autres encore, si seulement je vous voyais tranquille. Ils peuvent me prendre mes enfants, et le monde tout entier, si seulement ils me laissent mon mari!»Mon fils, qui était là, s’efforça de modérer notre chagrin; il nous suppliait de prendre courage, car il espérait que nous pouvions encore avoir lieu d’être reconnaissants ici-bas. «Mon fils, m’écriai-je, regardez le monde autour de vous, et voyez s’il y a aucun bonheur de reste pour moi maintenant. Tout rayon de consolation n’est-il pas éteint pour nous? Ce n’est plus qu’au delà du tombeau que peuvent briller nos espérances!—Mon cher père, répondit-il, j’espère qu’il y a encore quelque chose qui vous donnera une minute de satisfaction, car j’ai une lettre de mon frère George.—Quoi de nouveau pour lui, enfant? interrompis-je. Connaît-il notre misère? J’espère qu’on a épargné à mon garçon jusqu’à la plus petite part de tout ce que souffre sa misérable famille!—Oui, monsieur, reprit-il. Il est parfaitement gai, content et heureux. Sa lettre n’apporte rien que de bonnes nouvelles; il est le favori de son colonel, qui promet de lui faire avoir la première lieutenance qui deviendra vacante!«Et êtes-vous sûr de tout cela? s’écria ma femme. Êtes-vous sûr que rien de mal n’est arrivé à mon garçon?—Rien du tout, en vérité, madame, répondit mon fils; vous verrez la lettre, qui vous fera le plus grand plaisir; et si quelque chose peut vous procurer de la consolation, je suis sûr que cela le fera.—Mais êtes-vous sûr, insista-t-elle encore, que la lettre est bien de lui, et qu’il est réellement si heureux?—Oui,madame, répliqua-t-il, elle est certainement de lui, et il sera un jour l’honneur et le soutien de notre famille.—Alors je remercie la Providence, cria-t-elle, de ce que ma dernière lettre n’ait pas été à son adresse. Oui, mon ami, continua-t-elle en se tournant vers moi, je confesserai maintenant que, si la main du ciel s’est douloureusement appesantie sur nous en d’autres circonstances, elle nous a été cette fois favorable. Par la dernière lettre que j’ai écrite à mon fils, lettre écrite dans l’amertume de la colère, je lui demandais, au prix de la bénédiction de sa mère et s’il avait le cœur d’un homme, de faire en sorte que justice fût faite à son père et à sa sœur, et de venger notre cause. Mais grâces soient rendues à celui qui dirige toutes choses! elle n’est pas parvenue à son adresse, et je suis en repos.—Femme, m’écriai-je, tu as agi très mal, et en un autre temps mes reproches auraient pu être plus sévères. Oh! à quel effroyable abîme tu as échappé, un abîme qui vous aurait engloutis tous les deux, toi et lui, dans une ruine sans fin. La Providence, en vérité, a été ici plus bienfaisante pour nous que nous ne le sommes pour nous-mêmes. Elle a conservé ce fils pour être le père et le protecteur de nos enfants, quand je serai parti. Que je me plaignais injustement d’être dépouillé de toute consolation, puisque j’apprends qu’il est heureux et ignorant de nos peines! Qu’il reste toujours comme en réserve pour soutenir sa mère dans son veuvage et pour protéger ses frères et ses sœurs! Mais quelles sœurs a-t-il qui lui restent? Il n’a plus de sœurs maintenant; elles sont toutes parties; on me les a dérobées, et c’en est fait de moi.—Père, interrompit mon fils, je vous prie de me permettre de lire cette lettre; je sais qu’elle vous fera plaisir.» Et, ayant reçu ma permission, il lut ce qui suit:«Honoré Monsieur,«J’ai distrait mon imagination pour quelques instants des plaisirs qui m’entourent pour les fixer sur des objets plus plaisants encore, le cher petit foyer domestique. Mon esprit se représente ce groupe innocent écoutant avec grande attention chacune de ces lignes. C’est avec délices que je vois ces visages qui n’ont jamais senti la main flétrissante de l’ambition ou de la misère! Mais quel que soit votre bonheur à la maison, je suis sûr qu’il sera encore accru quand vous apprendrez que je suis parfaitement content de ma position, et de toute manière heureux ici.«Notre régiment a reçu contre-ordre et ne doit pasquitter le royaume; le colonel, qui fait profession d’être mon ami, me mène avec lui dans toutes les maisons où il a des relations, et, après ma première visite, je me trouve généralement reçu avec un redoublement d’égards quand je la renouvelle. J’ai dansé la nuit dernière avec lady G***, et si j’étais capable d’oublier vous savez qui, je pourrais peut-être réussir. Mais c’est ma destinée de me rappeler toujours les autres, tandis que je suis moi-même oublié de la plupart de mes amis absents, et dans ce nombre je crains, monsieur, de devoir vous placer; car j’ai longtemps attendu le plaisir d’une lettre de la maison, mais inutilement. Olivia et Sophia avaient aussi promis de m’écrire, mais elles semblent m’avoir oublié. Dites-leur qu’elles sont deux franches petites friponnes, et que je suis en ce moment dans la plus violente colère contre elles; et cependant, je ne sais comment, bien que je veuille tempêter un peu, mon cœur ne répond qu’à de plus tendres émotions. Dites-leur donc, monsieur, qu’après tout je les aime de grande affection, et soyez assuré que je reste toujours«Votre fils soumis.»«Dans toutes nos misères, m’écriai-je, quelles grâces n’avons-nous pas à rendre de ce qu’un membre de notre famille soit exempt, du moins, de ce que nous souffrons! Que le ciel soit son gardien, et qu’il conserve ainsi mon garçon heureux pour être le soutien de sa mère veuve et le père de ces deux petits, qui font tout le patrimoine que j’aie maintenant à lui léguer! Puisse-t-il préserver leur innocence des tentations du besoin, et être leur guide dans les sentiers de l’honneur!»J’avais à peine dit ces mots qu’un bruit qui ressemblait à du tumulte parut venir de la prison au-dessous. Il s’éteignit bientôt après, et l’on entendit un cliquetis de fers le long du corridor qui conduisait à ma chambre. Le gardien de la prison entra, tenant un homme tout sanglant, blessé et chargé des plus lourdes chaînes. Je tournai des regards compatissants sur le misérable à mesure qu’il approchait; mais ils sechangèrent en regards d’horreur lorsque je vis que c’était mon propre fils. «Mon George! mon George! Est-ce toi que je vois ainsi? Blessé! enchaîné! Est-ce là ton bonheur? Est-ce là l’état dans lequel vous me revenez? Oh! puisse cette vue briser ici mon cœur et me faire mourir!—Où est votre force d’âme, monsieur? répondit mon fils d’une voix intrépide. Je dois souffrir; ma vie est condamnée, qu’ils la prennent donc!»J’essayai de contenir mon émotion pendant quelques minutes en silence, mais je pensai mourir de l’effort. «O mon garçon, mon cœur pleure de te voir ainsi, et je ne peux pas, je ne peux pas l’empêcher. Dans le moment où je te croyais heureux et où je priais pour ta préservation, te revoir ainsi! Enchaîné! blessé! Et encore la mort des jeunes est un bonheur. Mais moi, je suis vieux, un vieil homme tout à fait, et j’ai dû vivre pour voir un tel jour! Voir mes enfants tomber tous avant le temps autour de moi, pendant que je reste, survivant misérable, au milieu des ruines! Puissent toutes les malédictions qui ont jamais écrasé une âme s’abattre lourdes sur le meurtrier de mes enfants! Puisse-t-il vivre comme moi, pour voir!...—Arrête, père, reprit mon fils, ou je rougirais pour toi! Comment, monsieur, oublieux de votre âge, de votre mission sacrée, pouvez-vous ainsi vous arroger la justice du ciel, et lancer en haut ces malédictions qui ne tarderont pas à redescendre sur votre tête grise, pour l’écraser et la détruire! Non, monsieur; que ce soit votre souci maintenant de me préparer à la mort infamante que je dois bientôt souffrir, de m’armer d’espérance et de résolution, et de me donner la force de boire cette amertume qui doit bientôt être mon partage.—Mon enfant, vous ne devez pas mourir. Je suis sûr qu’aucune faute de ta part ne peut mériter un si affreux châtiment. Jamais mon George n’a pu être coupable d’un crime tel que ses aïeux aient honte de lui.—Mon crime, monsieur, répondit mon fils, est, je le crains, un crime impardonnable. Quand j’ai reçu de la maison la lettre de ma mère, je suis venu sur-le-champ, résolu à punir le larron de notre honneur, et je lui envoyai l’ordre de me rencontrer sur le terrain; au lieu d’y répondre en personne, il dépêcha quatre de ses domestiques pour se saisir de moi. Je dus blesser mortellement, je le crains, le premier qui m’attaqua; mais les autres me firent prisonnier. Le lâche est décidé à mettre la loi à exécution contre moi; les preuves sont indéniables: j’ai envoyé un cartel, et comme j’ai le premier transgressé le statut, je ne vois pas d’espoir de pardon. Mais vous m’avez souvent charmé par vos leçons sur la force d’âme; faites maintenant, monsieur, que je les retrouve dans l’exemple que vous me donnerez.—Et aussi les retrouverez-vous, mon fils. Je suis maintenant élevé au-dessus de ce monde et de toutes les joies qu’il peut donner. De ce moment, j’arrache de mon cœur tous les liens qui le retenaient à la terre, et je me mets en mesure de nous préparer l’un et l’autre pour l’éternité. Oui, mon fils, je montrerai la voie, et mon âme guidera la vôtre dans le voyage, car nous prendrons notre essor ensemble. Je vois maintenant et je suis convaincu que vous ne pouvez attendre aucun pardon ici-bas, et je ne peux que vous exhorter à le chercher à ce plus grand des tribunaux où nous aurons bientôt tous les deux à répondre. Mais ne soyons pas avare dans notre exhortation; que tous nos compagnons de prison en aient leur part. Bon geôlier, qu’il leur soit permis de se tenir ici pendant que je vais essayer de les rendre meilleurs.» En disant ces mots, je fis un effort pour me lever de mon lit de paille, mais la force me manqua et je ne pus que m’appuyer contre le mur. Les prisonniers s’assemblèrent suivant mon invitation, car ils aimaient à entendre mes conseils. Mon fils et sa mère me soutenaient de chaque côté; je regardai et vis qu’il ne manquait personne. Alors je leur adressai l’exhortation qui suit.

Le bonheur et le malheur dans cette vie dépendent de la prudence plutôt que de la vertu, car le ciel regarde les maux ou les félicités terrestres comme des choses purement insignifiantes en soi et indignes de ses soins dans leur répartition.

DÉJÀ quinze jours s’étaient écoulés depuis mon arrestation; mais, depuis mon arrivée, je n’avais pas eu la visite de ma chère Olivia, et il me tardait grandement de la voir. Je fis part de mon désir à ma femme, et le matin suivant la pauvre fille entra dans ma chambre, appuyée au bras de sa sœur. Le changement que je vis dans sa physionomie fut un coup pour moi. Les grâces sans nombre qui y faisaient naguère leurséjour en avaient fui, et la main de la mort semblait avoir modelé tous ses traits pour m’alarmer. Ses tempes étaient creusées, la peau de son front tendue, et une fatale pâleur siégeait sur sa joue.

«Je suis bien aise de te voir, ma chérie, m’écriai-je. Mais pourquoi cet abattement, Livy? J’espère, mon amour, que vous avez trop de considération pour moi pour laisser le chagrin miner ainsi une vie que je prise autant que la mienne. Du courage, enfant, et nous pourrons encore voir des jours plus heureux.

—Vous avez toujours été bon pour moi, monsieur, répliqua-t-elle, et la pensée que je n’aurai jamais l’occasion de partager ce bonheur que vous promettez ajoute à ma peine. Le bonheur, je le crains, ne m’est plus destiné ici-bas, et j’ai hâte d’être loin d’un lieu où je n’ai trouvé que le malheur. En vérité, monsieur, je voudrais que vous fissiez votre soumission à M. Thornhill; cela pourrait, jusqu’à un certain point, l’induire à la pitié envers vous, et cela me donnerait quelque soulagement en mourant.

—Jamais, enfant, jamais on ne m’amènera à reconnaître ma fille pour une prostituée; car, si le monde regarde votre faute avec mépris, qu’il m’appartienne du moins de la considérer comme une marque de simplicité crédule, et non commeun crime. Ma chérie, je ne suis nullement malheureux en ce lieu, quelque lugubre qu’il paraisse, et soyez sûre que tant que vous continuerez à vivre pour ma joie, lui n’aura jamais mon consentement de vous faire plus misérable en en épousant une autre.»

Après le départ de ma fille, mon compagnon de prison, qui était présent à cette entrevue, me fit avec assez de bon sens des remontrances sur mon obstination à refuser une soumission qui promettait de me donner la liberté. Il me fit remarquer que le reste de ma famille ne devait pas être sacrifié à la paix d’une seule enfant, et de la seule qui m’eût offensé. «D’ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas s’il est juste de mettre ainsi obstacle à l’union de l’homme et de la femme, comme vous le faites à présent, en refusant de consentir à une alliance que vous ne pouvez pas empêcher, mais que vous pouvez rendre malheureuse.

—Monsieur, répliquai-je, vous ne connaissez pas l’homme qui nous opprime. Je sens parfaitement qu’aucune soumission de ma part ne pourrait me procurer la liberté, même pour une heure. On me dit que, précisément dans cette chambre-ci, un de ses débiteurs, pas plus tard que l’année dernière, est mort de besoin. Mais quand ma soumission et mon approbation pourraient me transférer d’ici dans le plus beau des appartements qu’il possède, je n’accorderais ni l’une ni l’autre, car quelque chose me dit à l’oreille que ce serait sanctionner un adultère. Tant que ma fille vivra, aucun mariage qu’il puisse contracter ne sera jamais légal à mes yeux. Si elle m’était enlevée, je serais, il est vrai, le plus vil des hommes d’essayer, par ressentiment personnel, de séparer ceux qui désirent s’unir. Non, tout scélérat qu’il est, je voudrais alors qu’il fût marié, pour prévenir les conséquences de ses futures débauches. Mais aujourd’hui, ne serais-je pas le plus cruel de tous les pères de signer un instrument qui doit mettre mon enfant au tombeau, dans le seul but d’éviter laprison moi-même, et ainsi, pour échapper à une douleur, de briser sous mille autres le cœur de mon enfant?»

Il reconnut la justesse de cette réponse, mais il ne put s’empêcher de faire observer qu’il craignait que la vie de ma fille ne fût déjà trop attaquée pour me tenir prisonnier longtemps. «Toutefois, continua-t-il, quoique vous refusiez de vous soumettre au neveu, j’espère que vous n’avez rien à objecter à mettre votre cas devant l’oncle, qui a la plus haute réputation du royaume pour tout ce qui est juste et bon. Je vous conseillerais de lui envoyer une lettre par la poste, l’informant de tous les mauvais traitements de son neveu, et je gage ma vie qu’en trois jours vous aurez une réponse.» Je le remerciai de l’idée, et immédiatement je me mis en devoir de l’exécuter. Mais je manquais de papier, et malheureusement tout notre argent avait été dépensé ce matin-là en provisions. Néanmoins, il m’en fournit.

Les trois jours suivants, je fus dans l’anxiété de savoir quel accueil ma lettre avait bien pu recevoir; mais en même temps j’étais fréquemment sollicité par ma femme de me soumettre à toutes les conditions plutôt que de rester ici, et à chaque heure on me répétait des détails sur le déclin de la santé de ma fille. Le troisième et le quatrième jour arrivèrent, mais je ne recevais point de réponse à ma lettre: les plaintes d’un étranger contre un neveu favori n’avaient aucune chance de succès, de sorte que ces espérances s’évanouirent bientôt comme toutes les précédentes. Mon esprit, toutefois, se soutenait encore, bien que l’emprisonnement et le mauvais air commençassent à altérer visiblement ma santé, et que mon bras qui avait souffert de l’incendie devînt de plus en plus malade. Cependant mes enfants se tenaient assis autour de moi, et tandis que j’étais étendu sur ma paille,ils me faisaient tour à tour la lecture ou écoutaient mes conseils en pleurant. Mais la santé de ma fille déclinait plus vite que la mienne; chaque nouvelle qui me venait d’elle contribuait à accroître mes appréhensions et ma peine. Le matin du cinquième jour, après avoir écrit la lettre envoyée à sir William Thornhill, je fus effrayé d’apprendre qu’elle avait perdu l’usage de la parole. Ce fut alors que la prison me fut véritablement douloureuse; mon âme s’élançait de sa geôle vers le chevet de mon enfant pour l’encourager, pour l’affermir, pour recevoir ses derniers vœux et enseigner à sonâme le chemin du ciel! D’autres renseignements arrivèrent.

Elle était expirante, et moi j’étais privé de la pauvre consolation de pleurer à ses côtés. Mon compagnon de prison, un moment après, vint m’apporter la dernière nouvelle. Il me recommandait d’être patient. Elle était morte!—Le lendemain matin, il revint et me trouva avec mes deux petits garçons, maintenant ma seule compagnie, qui mettaient en œuvre tous leurs innocents efforts pour me consoler. Ils me priaient de les laisser me faire la lecture et me demandaient de ne pas pleurer, parce que j’étais maintenant trop vieux pour verser des larmes. «Et ma sœur n’est-elle pas un ange maintenant, papa? s’écriait le plus âgé. Et alors, pourquoi vous chagrinez-vous pour elle? Je voudrais bien être un ange, hors de ce lieu qui me fait peur, si mon papa était avec moi. —Oui, ajoutait mon mignon le plus jeune, le ciel, où est ma sœur, est un lieu plus beau que celui-ci et où il n’y a rien que de bonnes gens, tandis que les gens d’ici sont très méchants.»

M. Jenkinson interrompit cet innocent babil en faisant remarquer que maintenant que ma fille n’était plus, je devais songer sérieusement au reste de ma famille et essayer de conserver ma propre existence, qui déclinait chaque jour par le manque des choses nécessaires et d’un air sain. Il ajouta qu’il m’incombait maintenant de sacrifier tout orgueil ou tout ressentiment personnel au bien-être de ceux qui comptaient sur moi pour vivre et que j’étais dorénavant obligé, et par la raison et par la justice, de me réconcilier avec mon seigneur.

«Le ciel soit loué! répliquai-je. Il ne me reste aucun orgueil aujourd’hui. Je haïrais mon propre cœur si j’y voyais caché de l’orgueil ou du ressentiment. Au contraire, puisque mon oppresseur a jadis été mon paroissien, j’espère un jour lui présenter une âme sans souillure devant le tribunal éternel.Non, monsieur, je n’ai pas de ressentiment maintenant, et bien qu’il m’ait pris ce que je considérais comme plus cher que tous ses trésors, bien qu’il m’ait tordu le cœur,—car je suis malade presque à en perdre le sentiment, bien malade, mon compagnon,—jamais cependant cela ne m’inspirera le désir de la vengeance. Je suis maintenant disposé à approuver ce mariage, et si cette soumission peut lui faire plaisir, qu’il sache que si je lui ai fait quelque injure, j’en ai du regret.»

M. Jenkinson prit une plume et de l’encre et écrivit ma soumission à peu près telle que je l’ai exprimée, et je la signai de mon nom. Mon fils reçut mission de porter la lettre à M. Thornhill, qui était alors à son château, à la campagne. Il y alla, et six heures après il revint avec une réponse verbale. Il avait eu quelque difficulté, dit-il, à réussir à voir son seigneur, les domestiques étant insolents et soupçonneux; mais il l’avait vu par hasard, au moment où il sortait pour quelque affaire relative aux préparatifs de son mariage qui devait avoir lieu dans trois jours. Il continua son récit en nous disant qu’il s’était avancé de la plus humble manière et avait remis la lettre, et que M. Thornhill, après l’avoir lue, avait déclaré que toute soumission venait aujourd’hui trop tard et était inutile, qu’il avait appris notre démarche auprès de son oncle, laquelle avait trouvé le mépris qu’elle méritait, et que, quant au reste, toute demande, à l’avenir, devait être adressée à son avoué et non à lui. Il fit remarquer, toutefois, que, comme il avait une très bonne opinion de la discrétion des deux jeunes demoiselles, elles auraient été sans doute les intercesseurs les mieux agréés.

«Eh bien! monsieur, dis-je à mon compagnon de prison, vous découvrez maintenant le caractère de l’homme qui m’opprime. Il sait être à la fois facétieux et cruel. Mais qu’il me traite comme il voudra, je serai bientôt libre, en dépit de tous ses verrous pour me retenir. Je me dirige vers un séjour qui paraît plus brillant à mesure que je m’en approche. Cetteattente me relève dans mes afflictions, et si je laisse derrière moi une famille d’orphelins sans appui, peut-être se trouvera-t-il quelque ami qui les aidera pour l’amour de leur pauvre père, et quelques-uns les soulageront aussi peut-être pour l’amour de leur père qui est au ciel.»

Comme je parlais, ma femme, que je n’avais pas encore vue de la journée, apparut, l’air terrifié, faisant des efforts pour parler sans pouvoir y parvenir. «Pourquoi, mon amour, m’écriai-je, pourquoi vouloir ainsi accroître mon affliction par la vôtre? Eh quoi! si nulle soumission ne peut ramener notre rigoureux maître, s’il m’a condamné à périr en ce lieu de misère, et si nous avons perdu une enfant bien-aimée, vous trouverez encore de la consolation dans vos autres enfants lorsque je ne serai plus.—En effet, reprit-elle, nous avons perdu une enfant bien-aimée. Ma Sophia, ma plus chérie, est partie, arrachée de nos bras, enlevée par des ruffians!

—Comment, madame! s’écria mon compagnon de prison, miss Sophia enlevée par des scélérats! C’est impossible, en vérité.»

Elle ne put répondre que par un regard fixe et un flot de larmes. Mais la femme d’un des prisonniers, qui était présente et qui était entrée avec elle, nous fit un récit plus clair: elle nous apprit que, pendant que ma femme, ma fille et elle se promenaient ensemble sur la grande route à une petite distance du village, une chaise de poste attelée de deux chevaux était arrivée près d’eux et s’était aussitôt arrêtée. Alors, un homme bien vêtu, mais qui n’était pas M. Thornhill, en était descendu, avait saisi ma fille par la taille, et, la poussant de force dans la voiture, avait ordonné an postillon de rouler, de sorte qu’ils avaient été hors de vue en un moment.

«Maintenant, m’écriai-je, la mesure de mes infortunes est comble, et il n’est au pouvoir de rien sur terre de me frapper d’un autre coup. Quoi! pas une de laissée! Ne pas m’en laisser une! Le monstre! Je portais cette enfant dans mon cœur! Elle avait la beauté d’un ange et presque la sagesse d’un angeaussi! Mais soutenez cette pauvre femme; ne la laissez pas tomber... Ne pas m’en laisser une!

—Hélas! mon mari, dit ma femme, vous paraissez avoir besoin d’appui plus encore que moi. Nos malheurs sont grands; mais je saurais supporter celui-ci et d’autres encore, si seulement je vous voyais tranquille. Ils peuvent me prendre mes enfants, et le monde tout entier, si seulement ils me laissent mon mari!»

Mon fils, qui était là, s’efforça de modérer notre chagrin; il nous suppliait de prendre courage, car il espérait que nous pouvions encore avoir lieu d’être reconnaissants ici-bas. «Mon fils, m’écriai-je, regardez le monde autour de vous, et voyez s’il y a aucun bonheur de reste pour moi maintenant. Tout rayon de consolation n’est-il pas éteint pour nous? Ce n’est plus qu’au delà du tombeau que peuvent briller nos espérances!—Mon cher père, répondit-il, j’espère qu’il y a encore quelque chose qui vous donnera une minute de satisfaction, car j’ai une lettre de mon frère George.—Quoi de nouveau pour lui, enfant? interrompis-je. Connaît-il notre misère? J’espère qu’on a épargné à mon garçon jusqu’à la plus petite part de tout ce que souffre sa misérable famille!—Oui, monsieur, reprit-il. Il est parfaitement gai, content et heureux. Sa lettre n’apporte rien que de bonnes nouvelles; il est le favori de son colonel, qui promet de lui faire avoir la première lieutenance qui deviendra vacante!

«Et êtes-vous sûr de tout cela? s’écria ma femme. Êtes-vous sûr que rien de mal n’est arrivé à mon garçon?—Rien du tout, en vérité, madame, répondit mon fils; vous verrez la lettre, qui vous fera le plus grand plaisir; et si quelque chose peut vous procurer de la consolation, je suis sûr que cela le fera.—Mais êtes-vous sûr, insista-t-elle encore, que la lettre est bien de lui, et qu’il est réellement si heureux?—Oui,madame, répliqua-t-il, elle est certainement de lui, et il sera un jour l’honneur et le soutien de notre famille.—Alors je remercie la Providence, cria-t-elle, de ce que ma dernière lettre n’ait pas été à son adresse. Oui, mon ami, continua-t-elle en se tournant vers moi, je confesserai maintenant que, si la main du ciel s’est douloureusement appesantie sur nous en d’autres circonstances, elle nous a été cette fois favorable. Par la dernière lettre que j’ai écrite à mon fils, lettre écrite dans l’amertume de la colère, je lui demandais, au prix de la bénédiction de sa mère et s’il avait le cœur d’un homme, de faire en sorte que justice fût faite à son père et à sa sœur, et de venger notre cause. Mais grâces soient rendues à celui qui dirige toutes choses! elle n’est pas parvenue à son adresse, et je suis en repos.—Femme, m’écriai-je, tu as agi très mal, et en un autre temps mes reproches auraient pu être plus sévères. Oh! à quel effroyable abîme tu as échappé, un abîme qui vous aurait engloutis tous les deux, toi et lui, dans une ruine sans fin. La Providence, en vérité, a été ici plus bienfaisante pour nous que nous ne le sommes pour nous-mêmes. Elle a conservé ce fils pour être le père et le protecteur de nos enfants, quand je serai parti. Que je me plaignais injustement d’être dépouillé de toute consolation, puisque j’apprends qu’il est heureux et ignorant de nos peines! Qu’il reste toujours comme en réserve pour soutenir sa mère dans son veuvage et pour protéger ses frères et ses sœurs! Mais quelles sœurs a-t-il qui lui restent? Il n’a plus de sœurs maintenant; elles sont toutes parties; on me les a dérobées, et c’en est fait de moi.—Père, interrompit mon fils, je vous prie de me permettre de lire cette lettre; je sais qu’elle vous fera plaisir.» Et, ayant reçu ma permission, il lut ce qui suit:

«Honoré Monsieur,«J’ai distrait mon imagination pour quelques instants des plaisirs qui m’entourent pour les fixer sur des objets plus plaisants encore, le cher petit foyer domestique. Mon esprit se représente ce groupe innocent écoutant avec grande attention chacune de ces lignes. C’est avec délices que je vois ces visages qui n’ont jamais senti la main flétrissante de l’ambition ou de la misère! Mais quel que soit votre bonheur à la maison, je suis sûr qu’il sera encore accru quand vous apprendrez que je suis parfaitement content de ma position, et de toute manière heureux ici.

«Honoré Monsieur,

«J’ai distrait mon imagination pour quelques instants des plaisirs qui m’entourent pour les fixer sur des objets plus plaisants encore, le cher petit foyer domestique. Mon esprit se représente ce groupe innocent écoutant avec grande attention chacune de ces lignes. C’est avec délices que je vois ces visages qui n’ont jamais senti la main flétrissante de l’ambition ou de la misère! Mais quel que soit votre bonheur à la maison, je suis sûr qu’il sera encore accru quand vous apprendrez que je suis parfaitement content de ma position, et de toute manière heureux ici.

«Notre régiment a reçu contre-ordre et ne doit pasquitter le royaume; le colonel, qui fait profession d’être mon ami, me mène avec lui dans toutes les maisons où il a des relations, et, après ma première visite, je me trouve généralement reçu avec un redoublement d’égards quand je la renouvelle. J’ai dansé la nuit dernière avec lady G***, et si j’étais capable d’oublier vous savez qui, je pourrais peut-être réussir. Mais c’est ma destinée de me rappeler toujours les autres, tandis que je suis moi-même oublié de la plupart de mes amis absents, et dans ce nombre je crains, monsieur, de devoir vous placer; car j’ai longtemps attendu le plaisir d’une lettre de la maison, mais inutilement. Olivia et Sophia avaient aussi promis de m’écrire, mais elles semblent m’avoir oublié. Dites-leur qu’elles sont deux franches petites friponnes, et que je suis en ce moment dans la plus violente colère contre elles; et cependant, je ne sais comment, bien que je veuille tempêter un peu, mon cœur ne répond qu’à de plus tendres émotions. Dites-leur donc, monsieur, qu’après tout je les aime de grande affection, et soyez assuré que je reste toujours«Votre fils soumis.»

«Notre régiment a reçu contre-ordre et ne doit pasquitter le royaume; le colonel, qui fait profession d’être mon ami, me mène avec lui dans toutes les maisons où il a des relations, et, après ma première visite, je me trouve généralement reçu avec un redoublement d’égards quand je la renouvelle. J’ai dansé la nuit dernière avec lady G***, et si j’étais capable d’oublier vous savez qui, je pourrais peut-être réussir. Mais c’est ma destinée de me rappeler toujours les autres, tandis que je suis moi-même oublié de la plupart de mes amis absents, et dans ce nombre je crains, monsieur, de devoir vous placer; car j’ai longtemps attendu le plaisir d’une lettre de la maison, mais inutilement. Olivia et Sophia avaient aussi promis de m’écrire, mais elles semblent m’avoir oublié. Dites-leur qu’elles sont deux franches petites friponnes, et que je suis en ce moment dans la plus violente colère contre elles; et cependant, je ne sais comment, bien que je veuille tempêter un peu, mon cœur ne répond qu’à de plus tendres émotions. Dites-leur donc, monsieur, qu’après tout je les aime de grande affection, et soyez assuré que je reste toujours

«Votre fils soumis.»

«Dans toutes nos misères, m’écriai-je, quelles grâces n’avons-nous pas à rendre de ce qu’un membre de notre famille soit exempt, du moins, de ce que nous souffrons! Que le ciel soit son gardien, et qu’il conserve ainsi mon garçon heureux pour être le soutien de sa mère veuve et le père de ces deux petits, qui font tout le patrimoine que j’aie maintenant à lui léguer! Puisse-t-il préserver leur innocence des tentations du besoin, et être leur guide dans les sentiers de l’honneur!»

J’avais à peine dit ces mots qu’un bruit qui ressemblait à du tumulte parut venir de la prison au-dessous. Il s’éteignit bientôt après, et l’on entendit un cliquetis de fers le long du corridor qui conduisait à ma chambre. Le gardien de la prison entra, tenant un homme tout sanglant, blessé et chargé des plus lourdes chaînes. Je tournai des regards compatissants sur le misérable à mesure qu’il approchait; mais ils sechangèrent en regards d’horreur lorsque je vis que c’était mon propre fils. «Mon George! mon George! Est-ce toi que je vois ainsi? Blessé! enchaîné! Est-ce là ton bonheur? Est-ce là l’état dans lequel vous me revenez? Oh! puisse cette vue briser ici mon cœur et me faire mourir!—Où est votre force d’âme, monsieur? répondit mon fils d’une voix intrépide. Je dois souffrir; ma vie est condamnée, qu’ils la prennent donc!»

J’essayai de contenir mon émotion pendant quelques minutes en silence, mais je pensai mourir de l’effort. «O mon garçon, mon cœur pleure de te voir ainsi, et je ne peux pas, je ne peux pas l’empêcher. Dans le moment où je te croyais heureux et où je priais pour ta préservation, te revoir ainsi! Enchaîné! blessé! Et encore la mort des jeunes est un bonheur. Mais moi, je suis vieux, un vieil homme tout à fait, et j’ai dû vivre pour voir un tel jour! Voir mes enfants tomber tous avant le temps autour de moi, pendant que je reste, survivant misérable, au milieu des ruines! Puissent toutes les malédictions qui ont jamais écrasé une âme s’abattre lourdes sur le meurtrier de mes enfants! Puisse-t-il vivre comme moi, pour voir!...

—Arrête, père, reprit mon fils, ou je rougirais pour toi! Comment, monsieur, oublieux de votre âge, de votre mission sacrée, pouvez-vous ainsi vous arroger la justice du ciel, et lancer en haut ces malédictions qui ne tarderont pas à redescendre sur votre tête grise, pour l’écraser et la détruire! Non, monsieur; que ce soit votre souci maintenant de me préparer à la mort infamante que je dois bientôt souffrir, de m’armer d’espérance et de résolution, et de me donner la force de boire cette amertume qui doit bientôt être mon partage.

—Mon enfant, vous ne devez pas mourir. Je suis sûr qu’aucune faute de ta part ne peut mériter un si affreux châtiment. Jamais mon George n’a pu être coupable d’un crime tel que ses aïeux aient honte de lui.

—Mon crime, monsieur, répondit mon fils, est, je le crains, un crime impardonnable. Quand j’ai reçu de la maison la lettre de ma mère, je suis venu sur-le-champ, résolu à punir le larron de notre honneur, et je lui envoyai l’ordre de me rencontrer sur le terrain; au lieu d’y répondre en personne, il dépêcha quatre de ses domestiques pour se saisir de moi. Je dus blesser mortellement, je le crains, le premier qui m’attaqua; mais les autres me firent prisonnier. Le lâche est décidé à mettre la loi à exécution contre moi; les preuves sont indéniables: j’ai envoyé un cartel, et comme j’ai le premier transgressé le statut, je ne vois pas d’espoir de pardon. Mais vous m’avez souvent charmé par vos leçons sur la force d’âme; faites maintenant, monsieur, que je les retrouve dans l’exemple que vous me donnerez.

—Et aussi les retrouverez-vous, mon fils. Je suis maintenant élevé au-dessus de ce monde et de toutes les joies qu’il peut donner. De ce moment, j’arrache de mon cœur tous les liens qui le retenaient à la terre, et je me mets en mesure de nous préparer l’un et l’autre pour l’éternité. Oui, mon fils, je montrerai la voie, et mon âme guidera la vôtre dans le voyage, car nous prendrons notre essor ensemble. Je vois maintenant et je suis convaincu que vous ne pouvez attendre aucun pardon ici-bas, et je ne peux que vous exhorter à le chercher à ce plus grand des tribunaux où nous aurons bientôt tous les deux à répondre. Mais ne soyons pas avare dans notre exhortation; que tous nos compagnons de prison en aient leur part. Bon geôlier, qu’il leur soit permis de se tenir ici pendant que je vais essayer de les rendre meilleurs.» En disant ces mots, je fis un effort pour me lever de mon lit de paille, mais la force me manqua et je ne pus que m’appuyer contre le mur. Les prisonniers s’assemblèrent suivant mon invitation, car ils aimaient à entendre mes conseils. Mon fils et sa mère me soutenaient de chaque côté; je regardai et vis qu’il ne manquait personne. Alors je leur adressai l’exhortation qui suit.


Back to IndexNext