Chapitre XXIX

Chapitre XXIXÉgalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis des heureux et des malheureux ici-bas. De la nature du plaisir et de la peine il ressort que les misérables doivent recevoir la compensation de leurs souffrances dans la vie future.«MES amis, mes enfants, et compagnons de souffrance, lorsque je réfléchis à la répartition du bien et du mal ici-bas, je trouve qu’il a beaucoup été donné à l’homme pour jouir, mais encore plus pour souffrir. Quand même nous passerions en revue le monde entier, nous ne trouverions pas un seul homme assez heureux pour qu’il ne lui reste rien à désirer; mais nous en voyons journellement des milliers qui nous montrent par leur suicide qu’il ne leur reste rien à espérer.Dans cette vie, donc, il apparaît que nous ne saurions être entièrement satisfaits, mais que cependant nous pouvons être absolument misérables.«Pourquoi l’homme doit ainsi sentir la douleur, pourquoi notre misère est chose nécessaire à la formation de la félicité universelle; pourquoi, lorsque tous les autres systèmes sont rendus parfaits par la perfection de leurs parties subordonnées, le grand système exige pour sa perfection des parties qui non seulement ne sont pas subordonnées aux autres, mais qui sont en elles-mêmes imparfaites? Ce sont là des questions qui ne pourront jamais être expliquées et qui seraient inutiles si on les savait. Sur ce sujet, la Providence a jugé bon d’éluder notre curiosité, se contentant de nous accorder des motifs de consolation.«Dans cette situation, l’homme a invoqué le secours amical de la philosophie, et le ciel, voyant l’inhabileté de celle-ci à le consoler, lui a donné l’aide de la religion. Les consolations de la philosophie sont très propres à distraire, mais elles sont souvent fallacieuses. Elle nous dit que la vie est remplie de bonnes choses si seulement nous en voulons jouir, et d’un autre côté, que, si nous avons inévitablement des misères ici-bas, la vie est courte et qu’elles serontbientôt passées. Ainsi ces consolations se détruisent mutuellement; car si la vie est un lieu de bien-être, sa brièveté doit être un malheur, et si elle est longue, nos maux sont prolongés. C’est pourquoi la philosophie est faible; mais la religion réconforte sur un ton plus élevé. L’homme est ici, nous dit-elle, pour disposer son esprit et le préparer à un autre séjour. Lorsque l’homme bon quitte le corps et est tout entier un esprit glorieux, il trouve qu’il s’est fait ici-bas un ciel de félicité; tandis que le misérable qui a été déformé et souillé par ses vices se sépare de son corps avec terreur et voit qu’il a anticipé la vengeance du ciel. C’est donc à la religion qu’il faut se tenir dans toutes les circonstances de la vie comme à notre consolateur le plus véritable; car si nous sommes heureux déjà, c’est un plaisir de penser que nous pouvons rendre ce bonheur sans fin; et si nous sommes misérables, il est très consolant de penser qu’il y a un lieu de repos. Ainsi aux hommes fortunés la religion présente une continuation de bénédictions, et aux misérables un changement qui les tire de peine.«Mais, bien que la religion soit très bienfaisante pour tous les hommes, elle promet des récompenses particulières aux malheureux; les malades, ceux qui sont nus, ceux qui sont sans foyer, ceux dont le fardeau est lourd, les prisonniers, sont l’objet des plus fréquentes promesses dans notre sainte loi. L’auteur de notre religion fait surtout profession d’être l’ami des misérables, et, au contraire des faux amis de ce monde, il accorde toutes ses caresses aux abandonnés. Les étourdis ont blâmé cela comme une partialité, comme une préférence qu’aucun mérite ne justifie. Mais ils n’ont jamais réfléchi qu’il n’est pas au pouvoir du ciel lui-même de faire que l’offre d’une félicité incessante soit un don aussi grand pour les heureux que pour les misérables. Pour les premiers, l’éternité n’est qu’une simple bénédiction, puisqu’elle ne fait à tout le plus qu’augmenter ce qu’ils possèdent déjà. Pour les seconds, c’est un double avantage; car elle diminue leurs peines ici-bas et elle les récompense plus tard par la félicité céleste.«Mais la Providence est encore à un autre point de vue plus tendre aux pauvres qu’aux riches; car, faisant ainsi la vie après la mort plus désirable, elle en adoucit le passage. Les misérables sont depuis longtemps familiers avec tous les aspects de l’horreur. L’homme de douleur se couche tranquillement, sans biens à regretter, et peu d’attaches seulement retardent son départ; il ne sent que l’angoisse de la nature dans la séparation finale, et celle-ci n’est en aucune façon plus grande que celles sous lesquelles il a plié déjà; car, après un certain degré de souffrance, à chaque nouvelle brèche que la mort ouvre dans la constitution de l’homme, la nature oppose charitablement l’insensibilité.«Ainsi la Providence a donné aux misérables deux avantages sur les heureux dans cette vie: une plus grande félicité en mourant, et dans le ciel toute cette supériorité de bonheur qui naît du contraste de la jouissance avec la peine. Et cette supériorité, mes amis, n’est pas un petit avantage: elle semble être une des joies du pauvre dans la parabole; car, bien qu’il fût déjà dans le paradis et sentît tous les ravissements que peut donner ce séjour, on mentionne cependant, comme un surcroît à ce bonheur, qu’il avait été jadis misérable, et que maintenant il était consolé; qu’il avait su ce que c’était que d’être malheureux, et que maintenant il sentait ce que c’est que d’être heureux.«Ainsi, mes amis, vous voyez que la religion fait ce que la philosophie ne saurait jamais faire: elle montre l’égalité de traitement de la part du ciel vis-à-vis des heureux et des malheureux, et ramène toutes les jouissances humaines à peu près au même niveau. Elle donne aux riches et aux pauvres le même bonheur dans la vie future, et des espérances égales pour y aspirer; mais si les riches ont l’avantage de jouir des plaisirs ici-bas, les pauvres ont la satisfaction infinie de savoir ce que c’est que d’avoir jadis été misérables, lorsqu’ils sont couronnés d’une félicité sans terme désormais; et, quand même on appellerait cela un avantage léger, comme il est éternel, il doit compenser par sa durée ce que le bonheur temporel des grands a eu de plus en intensité.«Telles sont donc les consolations que les misérables ont spécialement pour eux, et par lesquelles ils sont au-dessus du reste du genre humain; à d’autres égards, ils sont au-dessous. Ceux qui veulent connaître les misères des pauvres doivent voir leur vie et la supporter. Déclamer sur les avantages matériels dont ils jouissent, c’est simplement répéter ce que personne ne croit ni ne pratique. Les hommes qui ont les choses nécessaires à l’existence ne sont pas pauvres, et ceux à qui elles manquent ne peuvent pas ne pas être misérables. Oui, mes amis, nous ne pouvons pas ne pas être misérables, il n’est point de vains efforts de l’imagination qui puissent calmer les besoins de la nature, changer en un air élastique et doux les humides vapeurs d’une prison, ou apaiser les sanglots d’un cœur brisé. Que, de sa couche moelleuse, le philosophe nous dise que nous pouvons résister à tout cela! Hélas! l’effort par lequel nous y résistons est encore la souffrance la plus grande. La mort est peu de chose, et tout homme peut la supporter; mais les tourments sont épouvantables, et c’est là ce que nul ne sait endurer.Pour nous, donc, mes amis, les promesses de bonheur dans le ciel devraient nous être particulièrement chères; car si notre récompense n’est que dans cette vie seulement, alors nous sommes vraiment de tous les hommes les plus misérables. Lorsque je regarde autour de moi ces sombres murailles faites pour nous terrifier aussi bien que pour nous enfermer, cette lumière qui ne sert qu’à montrer les horreurs du lieu, ces fers que la tyrannie a imposés et que le crime a rendus nécessaires; lorsque j’examine ces visages émaciés et que j’entends ces gémissements, ô mes amis, quel glorieux troc le ciel ne serait-il pas pour tout cela! S’envoler à travers des régions illimitées comme l’air, se chauffer au soleil de l’éternelle béatitude, chanter et chanter encore des hymnes de louanges sans fin, n’avoir point de maître pour nous menacer ou nous outrager, mais la face même de la suprême Bonté pour toujours devant les yeux! Quand je songe à ces choses, la mort devient la messagère des plus joyeuses nouvelles; quand je songe à ces choses, sa flèche la plus aiguë devient le bâton où je m’appuie; quand je songe à ces choses,quoi dans la vie qui vaille qu’on le possède? quand je songe à ces choses, quoi qui ne mérite d’être dédaigneusement rejeté? Les rois, dans leurs palais, devraient soupirer après de tels avantages; mais nous, humiliés comme nous le sommes, nous devrions nous élancer ardemment vers eux.«Et toutes ces choses sont-elles pour être à nous? A nous elles seront à coup sûr, si seulement nous voulons essayer de les atteindre; et, ce qui est un encouragement, bien des tentations nous sont interdites qui retarderaient notre poursuite. Essayons seulement de les atteindre, et elles seront certainement à nous; et, ce qui est encore un encouragement, elles le seront même bientôt, car si nous jetons un regard en arrière sur la vie passée, elle ne paraît que comme un bien court intervalle; quoi que nous pensions du reste de la vie, on la trouvera de moindre durée encore. A mesure que nous devenons plus vieux, les jours semblent devenir plus courts, et notre intimité avec le temps amoindrit toujours le sentiment que nous avons de son passage. Prenons donc courage maintenant, car bientôt nous serons au bout de notre voyage; nous déposerons bientôt le lourd fardeau dont le ciel nous a chargés. Si la mort, seule amie des misérables, se rit quelque temps du voyageur fatigué en se faisant voir à lui et en fuyant à ses yeux comme l’horizon, le temps n’en viendra pas moins, certainement et promptement, où les grands superbes du monde ne nous fouleront plus contre terre sous leurs pieds, où nous penserons avec plaisir à nos souffrances ici-bas, où nous serons entourés de tous nos amis et de ceux qui ont mérité notre amitié, où notre béatitude sera ineffable et, pour couronner tout, sans fin.»

Chapitre XXIXÉgalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis des heureux et des malheureux ici-bas. De la nature du plaisir et de la peine il ressort que les misérables doivent recevoir la compensation de leurs souffrances dans la vie future.«MES amis, mes enfants, et compagnons de souffrance, lorsque je réfléchis à la répartition du bien et du mal ici-bas, je trouve qu’il a beaucoup été donné à l’homme pour jouir, mais encore plus pour souffrir. Quand même nous passerions en revue le monde entier, nous ne trouverions pas un seul homme assez heureux pour qu’il ne lui reste rien à désirer; mais nous en voyons journellement des milliers qui nous montrent par leur suicide qu’il ne leur reste rien à espérer.Dans cette vie, donc, il apparaît que nous ne saurions être entièrement satisfaits, mais que cependant nous pouvons être absolument misérables.«Pourquoi l’homme doit ainsi sentir la douleur, pourquoi notre misère est chose nécessaire à la formation de la félicité universelle; pourquoi, lorsque tous les autres systèmes sont rendus parfaits par la perfection de leurs parties subordonnées, le grand système exige pour sa perfection des parties qui non seulement ne sont pas subordonnées aux autres, mais qui sont en elles-mêmes imparfaites? Ce sont là des questions qui ne pourront jamais être expliquées et qui seraient inutiles si on les savait. Sur ce sujet, la Providence a jugé bon d’éluder notre curiosité, se contentant de nous accorder des motifs de consolation.«Dans cette situation, l’homme a invoqué le secours amical de la philosophie, et le ciel, voyant l’inhabileté de celle-ci à le consoler, lui a donné l’aide de la religion. Les consolations de la philosophie sont très propres à distraire, mais elles sont souvent fallacieuses. Elle nous dit que la vie est remplie de bonnes choses si seulement nous en voulons jouir, et d’un autre côté, que, si nous avons inévitablement des misères ici-bas, la vie est courte et qu’elles serontbientôt passées. Ainsi ces consolations se détruisent mutuellement; car si la vie est un lieu de bien-être, sa brièveté doit être un malheur, et si elle est longue, nos maux sont prolongés. C’est pourquoi la philosophie est faible; mais la religion réconforte sur un ton plus élevé. L’homme est ici, nous dit-elle, pour disposer son esprit et le préparer à un autre séjour. Lorsque l’homme bon quitte le corps et est tout entier un esprit glorieux, il trouve qu’il s’est fait ici-bas un ciel de félicité; tandis que le misérable qui a été déformé et souillé par ses vices se sépare de son corps avec terreur et voit qu’il a anticipé la vengeance du ciel. C’est donc à la religion qu’il faut se tenir dans toutes les circonstances de la vie comme à notre consolateur le plus véritable; car si nous sommes heureux déjà, c’est un plaisir de penser que nous pouvons rendre ce bonheur sans fin; et si nous sommes misérables, il est très consolant de penser qu’il y a un lieu de repos. Ainsi aux hommes fortunés la religion présente une continuation de bénédictions, et aux misérables un changement qui les tire de peine.«Mais, bien que la religion soit très bienfaisante pour tous les hommes, elle promet des récompenses particulières aux malheureux; les malades, ceux qui sont nus, ceux qui sont sans foyer, ceux dont le fardeau est lourd, les prisonniers, sont l’objet des plus fréquentes promesses dans notre sainte loi. L’auteur de notre religion fait surtout profession d’être l’ami des misérables, et, au contraire des faux amis de ce monde, il accorde toutes ses caresses aux abandonnés. Les étourdis ont blâmé cela comme une partialité, comme une préférence qu’aucun mérite ne justifie. Mais ils n’ont jamais réfléchi qu’il n’est pas au pouvoir du ciel lui-même de faire que l’offre d’une félicité incessante soit un don aussi grand pour les heureux que pour les misérables. Pour les premiers, l’éternité n’est qu’une simple bénédiction, puisqu’elle ne fait à tout le plus qu’augmenter ce qu’ils possèdent déjà. Pour les seconds, c’est un double avantage; car elle diminue leurs peines ici-bas et elle les récompense plus tard par la félicité céleste.«Mais la Providence est encore à un autre point de vue plus tendre aux pauvres qu’aux riches; car, faisant ainsi la vie après la mort plus désirable, elle en adoucit le passage. Les misérables sont depuis longtemps familiers avec tous les aspects de l’horreur. L’homme de douleur se couche tranquillement, sans biens à regretter, et peu d’attaches seulement retardent son départ; il ne sent que l’angoisse de la nature dans la séparation finale, et celle-ci n’est en aucune façon plus grande que celles sous lesquelles il a plié déjà; car, après un certain degré de souffrance, à chaque nouvelle brèche que la mort ouvre dans la constitution de l’homme, la nature oppose charitablement l’insensibilité.«Ainsi la Providence a donné aux misérables deux avantages sur les heureux dans cette vie: une plus grande félicité en mourant, et dans le ciel toute cette supériorité de bonheur qui naît du contraste de la jouissance avec la peine. Et cette supériorité, mes amis, n’est pas un petit avantage: elle semble être une des joies du pauvre dans la parabole; car, bien qu’il fût déjà dans le paradis et sentît tous les ravissements que peut donner ce séjour, on mentionne cependant, comme un surcroît à ce bonheur, qu’il avait été jadis misérable, et que maintenant il était consolé; qu’il avait su ce que c’était que d’être malheureux, et que maintenant il sentait ce que c’est que d’être heureux.«Ainsi, mes amis, vous voyez que la religion fait ce que la philosophie ne saurait jamais faire: elle montre l’égalité de traitement de la part du ciel vis-à-vis des heureux et des malheureux, et ramène toutes les jouissances humaines à peu près au même niveau. Elle donne aux riches et aux pauvres le même bonheur dans la vie future, et des espérances égales pour y aspirer; mais si les riches ont l’avantage de jouir des plaisirs ici-bas, les pauvres ont la satisfaction infinie de savoir ce que c’est que d’avoir jadis été misérables, lorsqu’ils sont couronnés d’une félicité sans terme désormais; et, quand même on appellerait cela un avantage léger, comme il est éternel, il doit compenser par sa durée ce que le bonheur temporel des grands a eu de plus en intensité.«Telles sont donc les consolations que les misérables ont spécialement pour eux, et par lesquelles ils sont au-dessus du reste du genre humain; à d’autres égards, ils sont au-dessous. Ceux qui veulent connaître les misères des pauvres doivent voir leur vie et la supporter. Déclamer sur les avantages matériels dont ils jouissent, c’est simplement répéter ce que personne ne croit ni ne pratique. Les hommes qui ont les choses nécessaires à l’existence ne sont pas pauvres, et ceux à qui elles manquent ne peuvent pas ne pas être misérables. Oui, mes amis, nous ne pouvons pas ne pas être misérables, il n’est point de vains efforts de l’imagination qui puissent calmer les besoins de la nature, changer en un air élastique et doux les humides vapeurs d’une prison, ou apaiser les sanglots d’un cœur brisé. Que, de sa couche moelleuse, le philosophe nous dise que nous pouvons résister à tout cela! Hélas! l’effort par lequel nous y résistons est encore la souffrance la plus grande. La mort est peu de chose, et tout homme peut la supporter; mais les tourments sont épouvantables, et c’est là ce que nul ne sait endurer.Pour nous, donc, mes amis, les promesses de bonheur dans le ciel devraient nous être particulièrement chères; car si notre récompense n’est que dans cette vie seulement, alors nous sommes vraiment de tous les hommes les plus misérables. Lorsque je regarde autour de moi ces sombres murailles faites pour nous terrifier aussi bien que pour nous enfermer, cette lumière qui ne sert qu’à montrer les horreurs du lieu, ces fers que la tyrannie a imposés et que le crime a rendus nécessaires; lorsque j’examine ces visages émaciés et que j’entends ces gémissements, ô mes amis, quel glorieux troc le ciel ne serait-il pas pour tout cela! S’envoler à travers des régions illimitées comme l’air, se chauffer au soleil de l’éternelle béatitude, chanter et chanter encore des hymnes de louanges sans fin, n’avoir point de maître pour nous menacer ou nous outrager, mais la face même de la suprême Bonté pour toujours devant les yeux! Quand je songe à ces choses, la mort devient la messagère des plus joyeuses nouvelles; quand je songe à ces choses, sa flèche la plus aiguë devient le bâton où je m’appuie; quand je songe à ces choses,quoi dans la vie qui vaille qu’on le possède? quand je songe à ces choses, quoi qui ne mérite d’être dédaigneusement rejeté? Les rois, dans leurs palais, devraient soupirer après de tels avantages; mais nous, humiliés comme nous le sommes, nous devrions nous élancer ardemment vers eux.«Et toutes ces choses sont-elles pour être à nous? A nous elles seront à coup sûr, si seulement nous voulons essayer de les atteindre; et, ce qui est un encouragement, bien des tentations nous sont interdites qui retarderaient notre poursuite. Essayons seulement de les atteindre, et elles seront certainement à nous; et, ce qui est encore un encouragement, elles le seront même bientôt, car si nous jetons un regard en arrière sur la vie passée, elle ne paraît que comme un bien court intervalle; quoi que nous pensions du reste de la vie, on la trouvera de moindre durée encore. A mesure que nous devenons plus vieux, les jours semblent devenir plus courts, et notre intimité avec le temps amoindrit toujours le sentiment que nous avons de son passage. Prenons donc courage maintenant, car bientôt nous serons au bout de notre voyage; nous déposerons bientôt le lourd fardeau dont le ciel nous a chargés. Si la mort, seule amie des misérables, se rit quelque temps du voyageur fatigué en se faisant voir à lui et en fuyant à ses yeux comme l’horizon, le temps n’en viendra pas moins, certainement et promptement, où les grands superbes du monde ne nous fouleront plus contre terre sous leurs pieds, où nous penserons avec plaisir à nos souffrances ici-bas, où nous serons entourés de tous nos amis et de ceux qui ont mérité notre amitié, où notre béatitude sera ineffable et, pour couronner tout, sans fin.»

Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis des heureux et des malheureux ici-bas. De la nature du plaisir et de la peine il ressort que les misérables doivent recevoir la compensation de leurs souffrances dans la vie future.

«MES amis, mes enfants, et compagnons de souffrance, lorsque je réfléchis à la répartition du bien et du mal ici-bas, je trouve qu’il a beaucoup été donné à l’homme pour jouir, mais encore plus pour souffrir. Quand même nous passerions en revue le monde entier, nous ne trouverions pas un seul homme assez heureux pour qu’il ne lui reste rien à désirer; mais nous en voyons journellement des milliers qui nous montrent par leur suicide qu’il ne leur reste rien à espérer.Dans cette vie, donc, il apparaît que nous ne saurions être entièrement satisfaits, mais que cependant nous pouvons être absolument misérables.

«Pourquoi l’homme doit ainsi sentir la douleur, pourquoi notre misère est chose nécessaire à la formation de la félicité universelle; pourquoi, lorsque tous les autres systèmes sont rendus parfaits par la perfection de leurs parties subordonnées, le grand système exige pour sa perfection des parties qui non seulement ne sont pas subordonnées aux autres, mais qui sont en elles-mêmes imparfaites? Ce sont là des questions qui ne pourront jamais être expliquées et qui seraient inutiles si on les savait. Sur ce sujet, la Providence a jugé bon d’éluder notre curiosité, se contentant de nous accorder des motifs de consolation.

«Dans cette situation, l’homme a invoqué le secours amical de la philosophie, et le ciel, voyant l’inhabileté de celle-ci à le consoler, lui a donné l’aide de la religion. Les consolations de la philosophie sont très propres à distraire, mais elles sont souvent fallacieuses. Elle nous dit que la vie est remplie de bonnes choses si seulement nous en voulons jouir, et d’un autre côté, que, si nous avons inévitablement des misères ici-bas, la vie est courte et qu’elles serontbientôt passées. Ainsi ces consolations se détruisent mutuellement; car si la vie est un lieu de bien-être, sa brièveté doit être un malheur, et si elle est longue, nos maux sont prolongés. C’est pourquoi la philosophie est faible; mais la religion réconforte sur un ton plus élevé. L’homme est ici, nous dit-elle, pour disposer son esprit et le préparer à un autre séjour. Lorsque l’homme bon quitte le corps et est tout entier un esprit glorieux, il trouve qu’il s’est fait ici-bas un ciel de félicité; tandis que le misérable qui a été déformé et souillé par ses vices se sépare de son corps avec terreur et voit qu’il a anticipé la vengeance du ciel. C’est donc à la religion qu’il faut se tenir dans toutes les circonstances de la vie comme à notre consolateur le plus véritable; car si nous sommes heureux déjà, c’est un plaisir de penser que nous pouvons rendre ce bonheur sans fin; et si nous sommes misérables, il est très consolant de penser qu’il y a un lieu de repos. Ainsi aux hommes fortunés la religion présente une continuation de bénédictions, et aux misérables un changement qui les tire de peine.

«Mais, bien que la religion soit très bienfaisante pour tous les hommes, elle promet des récompenses particulières aux malheureux; les malades, ceux qui sont nus, ceux qui sont sans foyer, ceux dont le fardeau est lourd, les prisonniers, sont l’objet des plus fréquentes promesses dans notre sainte loi. L’auteur de notre religion fait surtout profession d’être l’ami des misérables, et, au contraire des faux amis de ce monde, il accorde toutes ses caresses aux abandonnés. Les étourdis ont blâmé cela comme une partialité, comme une préférence qu’aucun mérite ne justifie. Mais ils n’ont jamais réfléchi qu’il n’est pas au pouvoir du ciel lui-même de faire que l’offre d’une félicité incessante soit un don aussi grand pour les heureux que pour les misérables. Pour les premiers, l’éternité n’est qu’une simple bénédiction, puisqu’elle ne fait à tout le plus qu’augmenter ce qu’ils possèdent déjà. Pour les seconds, c’est un double avantage; car elle diminue leurs peines ici-bas et elle les récompense plus tard par la félicité céleste.

«Mais la Providence est encore à un autre point de vue plus tendre aux pauvres qu’aux riches; car, faisant ainsi la vie après la mort plus désirable, elle en adoucit le passage. Les misérables sont depuis longtemps familiers avec tous les aspects de l’horreur. L’homme de douleur se couche tranquillement, sans biens à regretter, et peu d’attaches seulement retardent son départ; il ne sent que l’angoisse de la nature dans la séparation finale, et celle-ci n’est en aucune façon plus grande que celles sous lesquelles il a plié déjà; car, après un certain degré de souffrance, à chaque nouvelle brèche que la mort ouvre dans la constitution de l’homme, la nature oppose charitablement l’insensibilité.

«Ainsi la Providence a donné aux misérables deux avantages sur les heureux dans cette vie: une plus grande félicité en mourant, et dans le ciel toute cette supériorité de bonheur qui naît du contraste de la jouissance avec la peine. Et cette supériorité, mes amis, n’est pas un petit avantage: elle semble être une des joies du pauvre dans la parabole; car, bien qu’il fût déjà dans le paradis et sentît tous les ravissements que peut donner ce séjour, on mentionne cependant, comme un surcroît à ce bonheur, qu’il avait été jadis misérable, et que maintenant il était consolé; qu’il avait su ce que c’était que d’être malheureux, et que maintenant il sentait ce que c’est que d’être heureux.

«Ainsi, mes amis, vous voyez que la religion fait ce que la philosophie ne saurait jamais faire: elle montre l’égalité de traitement de la part du ciel vis-à-vis des heureux et des malheureux, et ramène toutes les jouissances humaines à peu près au même niveau. Elle donne aux riches et aux pauvres le même bonheur dans la vie future, et des espérances égales pour y aspirer; mais si les riches ont l’avantage de jouir des plaisirs ici-bas, les pauvres ont la satisfaction infinie de savoir ce que c’est que d’avoir jadis été misérables, lorsqu’ils sont couronnés d’une félicité sans terme désormais; et, quand même on appellerait cela un avantage léger, comme il est éternel, il doit compenser par sa durée ce que le bonheur temporel des grands a eu de plus en intensité.

«Telles sont donc les consolations que les misérables ont spécialement pour eux, et par lesquelles ils sont au-dessus du reste du genre humain; à d’autres égards, ils sont au-dessous. Ceux qui veulent connaître les misères des pauvres doivent voir leur vie et la supporter. Déclamer sur les avantages matériels dont ils jouissent, c’est simplement répéter ce que personne ne croit ni ne pratique. Les hommes qui ont les choses nécessaires à l’existence ne sont pas pauvres, et ceux à qui elles manquent ne peuvent pas ne pas être misérables. Oui, mes amis, nous ne pouvons pas ne pas être misérables, il n’est point de vains efforts de l’imagination qui puissent calmer les besoins de la nature, changer en un air élastique et doux les humides vapeurs d’une prison, ou apaiser les sanglots d’un cœur brisé. Que, de sa couche moelleuse, le philosophe nous dise que nous pouvons résister à tout cela! Hélas! l’effort par lequel nous y résistons est encore la souffrance la plus grande. La mort est peu de chose, et tout homme peut la supporter; mais les tourments sont épouvantables, et c’est là ce que nul ne sait endurer.

Pour nous, donc, mes amis, les promesses de bonheur dans le ciel devraient nous être particulièrement chères; car si notre récompense n’est que dans cette vie seulement, alors nous sommes vraiment de tous les hommes les plus misérables. Lorsque je regarde autour de moi ces sombres murailles faites pour nous terrifier aussi bien que pour nous enfermer, cette lumière qui ne sert qu’à montrer les horreurs du lieu, ces fers que la tyrannie a imposés et que le crime a rendus nécessaires; lorsque j’examine ces visages émaciés et que j’entends ces gémissements, ô mes amis, quel glorieux troc le ciel ne serait-il pas pour tout cela! S’envoler à travers des régions illimitées comme l’air, se chauffer au soleil de l’éternelle béatitude, chanter et chanter encore des hymnes de louanges sans fin, n’avoir point de maître pour nous menacer ou nous outrager, mais la face même de la suprême Bonté pour toujours devant les yeux! Quand je songe à ces choses, la mort devient la messagère des plus joyeuses nouvelles; quand je songe à ces choses, sa flèche la plus aiguë devient le bâton où je m’appuie; quand je songe à ces choses,quoi dans la vie qui vaille qu’on le possède? quand je songe à ces choses, quoi qui ne mérite d’être dédaigneusement rejeté? Les rois, dans leurs palais, devraient soupirer après de tels avantages; mais nous, humiliés comme nous le sommes, nous devrions nous élancer ardemment vers eux.

«Et toutes ces choses sont-elles pour être à nous? A nous elles seront à coup sûr, si seulement nous voulons essayer de les atteindre; et, ce qui est un encouragement, bien des tentations nous sont interdites qui retarderaient notre poursuite. Essayons seulement de les atteindre, et elles seront certainement à nous; et, ce qui est encore un encouragement, elles le seront même bientôt, car si nous jetons un regard en arrière sur la vie passée, elle ne paraît que comme un bien court intervalle; quoi que nous pensions du reste de la vie, on la trouvera de moindre durée encore. A mesure que nous devenons plus vieux, les jours semblent devenir plus courts, et notre intimité avec le temps amoindrit toujours le sentiment que nous avons de son passage. Prenons donc courage maintenant, car bientôt nous serons au bout de notre voyage; nous déposerons bientôt le lourd fardeau dont le ciel nous a chargés. Si la mort, seule amie des misérables, se rit quelque temps du voyageur fatigué en se faisant voir à lui et en fuyant à ses yeux comme l’horizon, le temps n’en viendra pas moins, certainement et promptement, où les grands superbes du monde ne nous fouleront plus contre terre sous leurs pieds, où nous penserons avec plaisir à nos souffrances ici-bas, où nous serons entourés de tous nos amis et de ceux qui ont mérité notre amitié, où notre béatitude sera ineffable et, pour couronner tout, sans fin.»


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