Chapitre XXXUn avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et la fortune à la fin changera en notre faveur.LORSQUE j’eus ainsi terminé et que mon auditoire se fut retiré, mon geôlier, qui était un des plus humains de sa profession, tout en exprimant l’espoir que je ne serais pas mécontent, car ce qu’il faisait n’était que son devoir, déclara qu’il devait absolument transférer mon fils dans une cellule plus sûre; mais il aurait la permission de venir me voir tous les matins. Je le remerciai de sa clémence, et, serrant la main de mon garçon, je lui dis adieu,en lui recommandant de se souvenir du grand devoir qu’il avait devant lui.Je me recouchai, et un de mes petits garçons était à mon chevet, en train de lire, lorsque M. Jenkinson entra m’informer qu’on avait des nouvelles de ma fille; une personne l’avait vue il y avait environ deux heures en compagnie d’un gentleman étranger; ils s’étaient arrêtés à un village voisin pour se rafraîchir, et ils semblaient revenir vers la ville. Il m’avait à peine communiqué cette nouvelle, que le geôlier survint avec un air d’empressement et de plaisir, et m’apprit que ma fille était retrouvée. Moïse entra en courant un moment après, criant que sa sœur Sophia était en bas et montait avec notre vieil ami M. Burchell.Au moment où il racontait sa nouvelle, ma bien-aimée fille entra, et, l’air presque égaré par la joie, accourut m’embrasser dans un transport d’affection. Sa mère, de son côté, témoignait de son bonheur par ses larmes et son silence. «Voici, papa, s’écria ma charmante enfant, voici l’homme courageux à qui je dois ma délivrance; c’est à l’intrépidité de ce gentleman que je suis redevable de mon bonheur et de ma sûreté.» Un baiser de M. Burchell, dont le plaisir semblait encore plus grand que le sien, interrompit ce qu’elle allait ajouter.«Ah! monsieur Burchell, m’écriai-je, c’est dans une misérable demeure que vous nous trouvez aujourd’hui, et nous voilàmaintenant bien différents de ce que vous nous avez vus la dernière fois. Vous avez toujours été notre ami; nous avons découvert depuis longtemps nos erreurs à votre égard, et nous nous sommes repentis de notre injustice. Après l’indigne traitement que vous avez reçu de moi, j’ai presque honte de vous regarder en face. Cependant j’espère que vous me pardonnerez, car j’ai été trompé par un misérable, vil et sans générosité, qui, sous le masque de l’amitié, m’a déshonoré.—Il est impossible, répondit M. Burchell, que je vous pardonne, car vous n’avez jamais mérité mon ressentiment. J’ai vu en partie votre illusion à l’époque, et comme il était hors de mon pouvoir de l’arrêter, je n’ai pu qu’en prendre pitié.«J’ai toujours pensé que vous aviez un noble esprit; aujourd’hui, je vois qu’il en est ainsi réellement. Mais dis-moi, chère enfant, comment as-tu été secourue, et qui étaient les ruffians qui t’enlevaient?—En vérité, monsieur, répondit-elle, quant au scélérat qui m’enlevait, je ne le connais pas encore. Car, pendant que nous nous promenions, maman et moi, il arriva derrière nous, et avant que j’eusse eu le temps de crier au secours, il me poussa de force dans la chaise de poste, et en un instant les chevaux partirent. Je rencontrai plusieurs personnes sur la route, à qui je criai pour demander assistance; mais elles n’écoutèrent pas mes supplications. En même temps, le coquin usait de tous les moyens pour m’empêcher de crier: il flattait et menaçait tour à tour, il jurait que, si je gardais le silence, il n’avait aucune mauvaise intention. Cependant j’avais déchiré le store qu’il avait baissé, et voilà que j’aperçois à quelque distance votre vieil ami, M. Burchell, marchant comme à l’ordinaire de son pas rapide, avec le grand bâton à propos duquel nous nous moquions tant de lui. Dès que nous fûmes à portée de son oreille, je l’appelai par son nom et invoquai son aide. Je répétai mon cri plusieurs fois, et alors,d’une voix très haute, il ordonna au postillon d’arrêter; mais le garçon n’y prit pas garde et continua d’aller plus vite encore. Je pensais que M. Burchell ne pourrait jamais nous rattraper, quand, en moins d’une minute, je le vis arriver en courant à côté des chevaux et d’un seul coup renverser le postillon à terre. Lorsqu’il fut tombé, les chevaux s’arrêtèrent bientôt d’eux-mêmes, et le ruffian, descendant de voiture avec des jurons et des menaces, tira son épée et lui ordonna de se retirer s’il ne voulait jouer sa vie; mais M. Burchell s’élança, brisa l’épée en morceaux et le poursuivit pendant près d’un quart de mille; il parvint pourtant à s’échapper. J’étais alors descendue moi-même, prête à aider mon libérateur; mais il revint bientôt triomphant vers moi. Le postillon, qui avait repris ses sens, était sur le point de se sauver aussi; mais M. Burchell lui ordonna d’une façon menaçante de remonter et de retourner à la ville. Voyant qu’il était impossible de résister, il obéit à contre-cœur, bien que la blessure qu’il avait reçue semblât être, à moi, du moins, dangereuse. Pendant le retour, il se plaignait constamment, tant qu’à la fin il excita la compassion de M. Burchell, qui, à ma prière, le changea pour un autre à une auberge, où nous nous arrêtâmes dans le trajet.—Sois donc la bienvenue, mon enfant, m’écriai-je, et toi, son vaillant libérateur, le bienvenu mille fois. Bien que nous n’ayons qu’une table misérable, nos cœurs sont prêts à vous recevoir. Et maintenant, monsieur Burchell, puisque vous avez sauvé ma fille, si vous pensez que c’est une récompense, elle est à vous; si vous pouvez descendre jusqu’à une alliance avec une famille aussi pauvre que la mienne, prenez-la, obtenez son consentement, car je sais que vous avez son cœur, et vous avez aussi le mien. Et laissez-moi vous dire, monsieur, que ce n’est pas un petit trésor que je vous donne. On a vanté sa beauté, il est vrai, mais ce n’est pas ce que je veux dire; je vous donne un trésor, qui est son cœur.—Mais je suppose, s’écria M. Burchell, que vous êtes au courant de ma situation et de l’incapacité où je suis de luifaire l’existence qu’elle mérite?—Si votre objection présente, répliquai-je, est faite pour éluder mon offre, je la retire; mais je ne connais aucun homme aussi digne de mériter ma fille que vous; si je pouvais la donner à mille et que mille me la demandassent, mon honnête et brave Burchell serait encore le choix de mon cœur.»A tout ceci son silence seul sembla donner un refus mortifiant, et, sans la moindre réponse à mon offre, il demanda s’il ne pourrait avoir des rafraîchissements de l’auberge voisine. On lui répondit affirmativement; il ordonna alors d’envoyer le meilleur dîner qui pourrait se faire en peu de temps. Il commanda aussi une douzaine de bouteilles du meilleur vin et quelques cordiaux pour moi, ajoutant avec un sourire qu’il voulait se lancer un peu pour une fois; et, quoique dans une prison, il affirmait qu’il n’avait jamais été mieux disposé à la gaieté. Le garçon fit bientôt son apparition avec les préparatifs du dîner; le geôlier, qui se montrait d’une remarquable assiduité, nous prêta une table; le vin fut disposé en ordre, et l’on apporta deux plats très bien préparés.Ma fille n’avait pas encore appris la triste position de sonfrère, et nous étions tous désireux de ne pas gâter son plaisir par ce récit. Mais c’était en vain que je m’efforçais de paraître joyeux; la situation de mon infortuné fils me revenait toujours au milieu de tous mes efforts pour me contraindre; de sorte qu’à la fin je fus obligé de troubler notre réjouissance en racontant ses malheurs et en témoignant le désir qu’on lui permît de partager avec nous ce court moment de satisfaction. Lorsque mes convives se furent remis de la consternation produite par mes paroles, je demandai aussi qu’on admît mon compagnon de prison, M. Jenkinson, et le geôlier accorda ma requête avec un air de soumission inaccoutumé. Le cliquetis des fers de mon fils ne se fit pas plus tôt entendre le long du corridor, que sa sœur courut impatiemment à sa rencontre: pendant ce temps, M. Burchell me demandait si le nom de mon fils était George; je répondis affirmativement, et il continua à garder le silence. Dès que mon garçon entra dans la chambre, je m’aperçus qu’il regardait M. Burchell avec un air d’étonnement et de respect. «Allons! mon fils, m’écriai-je; quoique nous soyons tombés bien bas, il a cependant plu à la Providence d’accorder quelque relâche à nos douleurs. Ta sœur nous est rendue, et voici son libérateur; c’est à cet homme courageux que je dois d’avoir encore une fille. Donne-lui, mon garçon, la main de l’amitié; il mérite notre plus chaude reconnaissance.»Mon fils, pendant tout ce temps, semblait ne pas prendre garde à ce que je disais et restait immobile à une distance respectueuse. «Mon frère chéri, s’écria sa sœur, pourquoi ne remerciez-vous pas mon bon libérateur? Les braves doivent s’aimer les uns les autres.»Il continuait à rester dans le silence et l’étonnement; enfin notre hôte, s’apercevant qu’il était reconnu, donna à son visage toute sa dignité naturelle et pria mon fils d’avancer. Jamais je n’avais rien vu encore de si vraiment majestueux que l’air qu’il prit en cette occasion. Le plus grand spectacle de l’univers, dit certain philosophe, est celui d’un homme juste luttant contre l’adversité; il y en a pourtant un plus grand encore, c’est celui de l’homme juste qui vient à l’adversité pour la soulager. Lorsqu’il eut regardé quelque temps mon fils d’un air imposant: «Je vois encore, dit-il, enfant étourdi, que le même crime....» Mais il fut interrompu par un des aides du geôlier qui venait nous informer qu’une personne de distinction, arrivée en ville avec un équipage et plusieurs serviteurs, envoyait ses respects au gentleman qui était avec nous, et demandait à savoir à quel moment il jugerait bon d’admettre sa visite. «Dites à cet homme, s’écria notre hôte, d’attendre que j’aie le loisir de le recevoir.» Puis, se tournant vers mon fils: «Je vois encore, monsieur, reprit-il, que vous êtes coupable de la même faute pour laquelle vous avez jadis eu mon blâme, et pour laquelle la loi prépare maintenant ses plus justes châtiments. Vous vous imaginez peut-être que le mépris de votre propre vie vous donne le droit de prendre celle d’un autre; mais où est, monsieur, la différence entre un duelliste qui hasarde une vie sans valeur et le meurtrier qui agit avec une sécurité plus grande? Y a-t-il diminution dans la fraude du joueur, lorsqu’il allègue qu’il avait déposé son enjeu?—Hélas! monsieur, m’écriai-je, qui que vous soyez, plaignez la pauvre créature égarée; car ce qu’il a fait, il l’a fait pour obéir à une mère abusée, qui, dans l’amertume de son ressentiment, le mettait en demeure, au prix de sa bénédiction, de venger sa cause. Voici, monsieur, la lettre qui servira à vous convaincre de l’imprudence de la mère et à atténuer le crime du fils.»Il prit la lettre et la parcourut rapidement. «Ceci, reprit-il, bien que ce ne soit pas une complète excuse, amoindrit tellement sa faute que je suis disposé à lui pardonner. Et maintenant, monsieur, continua-t-il en prenant amicalement mon fils par la main, je vois que vous êtes surpris de me trouver ici; mais j’ai souvent visité des prisons en des occasions moins intéressantes. Je suis venu pour voir justice rendue à un digne homme pour qui j’ai la plus sincère estime. Je suis depuis longtemps le spectateur déguisé de la bonté de votre père. J’ai, dans sa petite demeure, joui d’un respect que ne souillait point la flatterie, et j’y ai reçu dans l’aimable simplicité de son foyer domestique le bonheur que les cours ne sauraient donner. Mon neveu a été informé de mon intention de venir ici, et je vois qu’il est arrivé. Ce serait faire tort à lui et à vous que de le condamner sans examen. S’il y a offense, il doit y avoir réparation; et, je puis le dire sans me vanter, personne n’a jamais taxé d’injustice sir William Thornhill.»Nous découvrions maintenant que le personnage que nous avions si longtemps reçu comme un compagnon amusant et sans conséquence n’était autre que le célèbre sir William Thornhill, dont personne, pour ainsi dire, n’ignorait les vertus et les singularités. Le pauvre M. Burchell était en réalité un homme de grande fortune et de puissant crédit, que les assemblées politiques écoutaient et applaudissaient, et dont la parole avait la confiance des partis; un homme qui était l’ami de son pays, mais en restant fidèle à son roi. Ma pauvre femme, se rappelant son ancienne familiarité, paraissait trembler de confusion; mais Sophia, qui, quelques moments auparavant, le croyait à elle, voyant maintenant la distance immense où le mettait sa fortune, était incapable de cacher ses larmes.«Ah! monsieur, s’écria ma femme, avec un visage consterné, comment sera-t-il possible que j’aie jamais votre pardon? Le manque d’égards que je vous ai témoigné la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir dans notre maison, et les plaisanteries que j’ai audacieusement lancées, ces plaisanteries, monsieur, je le crains, ne pourront jamais m’être pardonnées.—Ma chère bonne dame, répondit-il avec un sourire, si vous avez eu votre plaisanterie, j’ai eu ma réponse; je laisserai à juger à toute la compagnie si la mienne n’était pas aussi bonne que la vôtre. A dire la vérité, je ne sais personne contre qui je sois disposé à avoir de la colère à présent, sauf l’individu qui a tellement épouvanté ma petite fillette ici. Je n’ai même pas eu le temps d’examiner assez l’extérieur du coquin pour afficher son signalement. Pouvez-vous me dire, Sophia, ma chérie, si vous le reconnaîtriez?—Vraiment, monsieur, répliqua-t-elle, je ne saurais l’affirmer; cependant je me rappelle maintenant qu’il avait unelarge marque au-dessus d’un des sourcils.—Je vous demande pardon, mademoiselle, interrompit Jenkinson, qui était présent; mais soyez assez bonne pour me dire si l’individu montrait ses propres cheveux rouges.—Oui, certes, dit Sophia.—Et Votre Honneur, continua-t-il en se tournant vers sir William, a-t-il observé la longueur de ses jambes?—Je ne saurais être sûr de leur longueur, s’écria le baronnet, mais je suis convaincu de leur vitesse; car il m’a laissé en arrière, chose que je croyais peu d’hommes capables de faire dans le royaume.—Avec la permission de Votre Honneur, s’écria Jenkinson, je connais l’homme. C’est certainement lui; le meilleur coureur de l’Angleterre: il a battu Pinwire, de Newcastle. Son nom est Timothy Baxter; je le connais parfaitement, et aussi le lieu précis où il s’est retiré pour le moment. Si Votre Honneur veut ordonner à M. le geôlier de laisser deux de ses hommes venir avec moi, je m’engage à le produire devant vous dans une heure au plus.» Là-dessus on appela le geôlier, qui apparut immédiatement, et sir William lui demanda s’il le connaissait.—Oui, s’il plaît à Votre Honneur, répliqua le geôlier, je connais bien sir William Thornhill, et quiconque connaît quelque chose de lui désire en connaître davantage.—Eh bien, alors, dit le baronnet, ma demande est que vous permettiez à cet homme et à deux de vos aides d’aller s’acquitter d’un message parmon ordre, et comme je fais partie de la commission des juges de paix, je m’engage à vous garantir.—Votre promesse suffit, répliqua l’autre, et vous pouvez d’une minute à l’autre les envoyer à travers l’Angleterre partout où Votre Honneur le juge bon.»En conséquence du consentement du geôlier, Jenkinson fut dépêché à la recherche de Timothy Baxter, pendant que nous nous amusions des amitiés de notre plus jeune garçon, Bill, qui venait d’entrer et qui grimpait au cou de sir William pour l’embrasser. Sa mère allait immédiatement châtier sa familiarité, mais le digne homme l’en empêcha et prenant sur ses genoux l’enfant, tout en haillons qu’il était: «Eh quoi! Bill, mon fripon joufflu, s’écria-t-il, vous rappelez-vous votre vieil ami Burchell? Et vous, Dick, mon bon vieux camarade, êtes-vous ici? Vous verrez que je ne vous ai pas oubliés.» Ce disant, il leur donna à chacun un gros morceau de pain d’épices, que les pauvres diables mangèrent de grand appétit, car ils n’avaient eu ce matin-là qu’un déjeuner très succinct.Nous nous mîmes alors à table; le dîner était presque froid. Mais auparavant, comme mon bras était toujours douloureux, sir William écrivit une ordonnance, car il avait étudié la médecine pour se distraire, et il était dans cet art d’une habileté au-dessus de la moyenne. On l’envoya à un apothicaire qui demeurait dans la localité; mon bras fut pansé, et je sentis un soulagement presque immédiat. Nous fûmes servis à table par le geôlier lui-même, qui tenait à rendre à notre hôte tous les honneurs en son pouvoir. Nous n’avions pas encore tout à fait fini, lorsqu’on apporta un autre message de la part de son neveu, demandant la permission de paraître pour établir son innocence et son honneur. Le baronnet consentit à la requête et demanda qu’on introduisît M. Thornhill.
Chapitre XXXUn avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et la fortune à la fin changera en notre faveur.LORSQUE j’eus ainsi terminé et que mon auditoire se fut retiré, mon geôlier, qui était un des plus humains de sa profession, tout en exprimant l’espoir que je ne serais pas mécontent, car ce qu’il faisait n’était que son devoir, déclara qu’il devait absolument transférer mon fils dans une cellule plus sûre; mais il aurait la permission de venir me voir tous les matins. Je le remerciai de sa clémence, et, serrant la main de mon garçon, je lui dis adieu,en lui recommandant de se souvenir du grand devoir qu’il avait devant lui.Je me recouchai, et un de mes petits garçons était à mon chevet, en train de lire, lorsque M. Jenkinson entra m’informer qu’on avait des nouvelles de ma fille; une personne l’avait vue il y avait environ deux heures en compagnie d’un gentleman étranger; ils s’étaient arrêtés à un village voisin pour se rafraîchir, et ils semblaient revenir vers la ville. Il m’avait à peine communiqué cette nouvelle, que le geôlier survint avec un air d’empressement et de plaisir, et m’apprit que ma fille était retrouvée. Moïse entra en courant un moment après, criant que sa sœur Sophia était en bas et montait avec notre vieil ami M. Burchell.Au moment où il racontait sa nouvelle, ma bien-aimée fille entra, et, l’air presque égaré par la joie, accourut m’embrasser dans un transport d’affection. Sa mère, de son côté, témoignait de son bonheur par ses larmes et son silence. «Voici, papa, s’écria ma charmante enfant, voici l’homme courageux à qui je dois ma délivrance; c’est à l’intrépidité de ce gentleman que je suis redevable de mon bonheur et de ma sûreté.» Un baiser de M. Burchell, dont le plaisir semblait encore plus grand que le sien, interrompit ce qu’elle allait ajouter.«Ah! monsieur Burchell, m’écriai-je, c’est dans une misérable demeure que vous nous trouvez aujourd’hui, et nous voilàmaintenant bien différents de ce que vous nous avez vus la dernière fois. Vous avez toujours été notre ami; nous avons découvert depuis longtemps nos erreurs à votre égard, et nous nous sommes repentis de notre injustice. Après l’indigne traitement que vous avez reçu de moi, j’ai presque honte de vous regarder en face. Cependant j’espère que vous me pardonnerez, car j’ai été trompé par un misérable, vil et sans générosité, qui, sous le masque de l’amitié, m’a déshonoré.—Il est impossible, répondit M. Burchell, que je vous pardonne, car vous n’avez jamais mérité mon ressentiment. J’ai vu en partie votre illusion à l’époque, et comme il était hors de mon pouvoir de l’arrêter, je n’ai pu qu’en prendre pitié.«J’ai toujours pensé que vous aviez un noble esprit; aujourd’hui, je vois qu’il en est ainsi réellement. Mais dis-moi, chère enfant, comment as-tu été secourue, et qui étaient les ruffians qui t’enlevaient?—En vérité, monsieur, répondit-elle, quant au scélérat qui m’enlevait, je ne le connais pas encore. Car, pendant que nous nous promenions, maman et moi, il arriva derrière nous, et avant que j’eusse eu le temps de crier au secours, il me poussa de force dans la chaise de poste, et en un instant les chevaux partirent. Je rencontrai plusieurs personnes sur la route, à qui je criai pour demander assistance; mais elles n’écoutèrent pas mes supplications. En même temps, le coquin usait de tous les moyens pour m’empêcher de crier: il flattait et menaçait tour à tour, il jurait que, si je gardais le silence, il n’avait aucune mauvaise intention. Cependant j’avais déchiré le store qu’il avait baissé, et voilà que j’aperçois à quelque distance votre vieil ami, M. Burchell, marchant comme à l’ordinaire de son pas rapide, avec le grand bâton à propos duquel nous nous moquions tant de lui. Dès que nous fûmes à portée de son oreille, je l’appelai par son nom et invoquai son aide. Je répétai mon cri plusieurs fois, et alors,d’une voix très haute, il ordonna au postillon d’arrêter; mais le garçon n’y prit pas garde et continua d’aller plus vite encore. Je pensais que M. Burchell ne pourrait jamais nous rattraper, quand, en moins d’une minute, je le vis arriver en courant à côté des chevaux et d’un seul coup renverser le postillon à terre. Lorsqu’il fut tombé, les chevaux s’arrêtèrent bientôt d’eux-mêmes, et le ruffian, descendant de voiture avec des jurons et des menaces, tira son épée et lui ordonna de se retirer s’il ne voulait jouer sa vie; mais M. Burchell s’élança, brisa l’épée en morceaux et le poursuivit pendant près d’un quart de mille; il parvint pourtant à s’échapper. J’étais alors descendue moi-même, prête à aider mon libérateur; mais il revint bientôt triomphant vers moi. Le postillon, qui avait repris ses sens, était sur le point de se sauver aussi; mais M. Burchell lui ordonna d’une façon menaçante de remonter et de retourner à la ville. Voyant qu’il était impossible de résister, il obéit à contre-cœur, bien que la blessure qu’il avait reçue semblât être, à moi, du moins, dangereuse. Pendant le retour, il se plaignait constamment, tant qu’à la fin il excita la compassion de M. Burchell, qui, à ma prière, le changea pour un autre à une auberge, où nous nous arrêtâmes dans le trajet.—Sois donc la bienvenue, mon enfant, m’écriai-je, et toi, son vaillant libérateur, le bienvenu mille fois. Bien que nous n’ayons qu’une table misérable, nos cœurs sont prêts à vous recevoir. Et maintenant, monsieur Burchell, puisque vous avez sauvé ma fille, si vous pensez que c’est une récompense, elle est à vous; si vous pouvez descendre jusqu’à une alliance avec une famille aussi pauvre que la mienne, prenez-la, obtenez son consentement, car je sais que vous avez son cœur, et vous avez aussi le mien. Et laissez-moi vous dire, monsieur, que ce n’est pas un petit trésor que je vous donne. On a vanté sa beauté, il est vrai, mais ce n’est pas ce que je veux dire; je vous donne un trésor, qui est son cœur.—Mais je suppose, s’écria M. Burchell, que vous êtes au courant de ma situation et de l’incapacité où je suis de luifaire l’existence qu’elle mérite?—Si votre objection présente, répliquai-je, est faite pour éluder mon offre, je la retire; mais je ne connais aucun homme aussi digne de mériter ma fille que vous; si je pouvais la donner à mille et que mille me la demandassent, mon honnête et brave Burchell serait encore le choix de mon cœur.»A tout ceci son silence seul sembla donner un refus mortifiant, et, sans la moindre réponse à mon offre, il demanda s’il ne pourrait avoir des rafraîchissements de l’auberge voisine. On lui répondit affirmativement; il ordonna alors d’envoyer le meilleur dîner qui pourrait se faire en peu de temps. Il commanda aussi une douzaine de bouteilles du meilleur vin et quelques cordiaux pour moi, ajoutant avec un sourire qu’il voulait se lancer un peu pour une fois; et, quoique dans une prison, il affirmait qu’il n’avait jamais été mieux disposé à la gaieté. Le garçon fit bientôt son apparition avec les préparatifs du dîner; le geôlier, qui se montrait d’une remarquable assiduité, nous prêta une table; le vin fut disposé en ordre, et l’on apporta deux plats très bien préparés.Ma fille n’avait pas encore appris la triste position de sonfrère, et nous étions tous désireux de ne pas gâter son plaisir par ce récit. Mais c’était en vain que je m’efforçais de paraître joyeux; la situation de mon infortuné fils me revenait toujours au milieu de tous mes efforts pour me contraindre; de sorte qu’à la fin je fus obligé de troubler notre réjouissance en racontant ses malheurs et en témoignant le désir qu’on lui permît de partager avec nous ce court moment de satisfaction. Lorsque mes convives se furent remis de la consternation produite par mes paroles, je demandai aussi qu’on admît mon compagnon de prison, M. Jenkinson, et le geôlier accorda ma requête avec un air de soumission inaccoutumé. Le cliquetis des fers de mon fils ne se fit pas plus tôt entendre le long du corridor, que sa sœur courut impatiemment à sa rencontre: pendant ce temps, M. Burchell me demandait si le nom de mon fils était George; je répondis affirmativement, et il continua à garder le silence. Dès que mon garçon entra dans la chambre, je m’aperçus qu’il regardait M. Burchell avec un air d’étonnement et de respect. «Allons! mon fils, m’écriai-je; quoique nous soyons tombés bien bas, il a cependant plu à la Providence d’accorder quelque relâche à nos douleurs. Ta sœur nous est rendue, et voici son libérateur; c’est à cet homme courageux que je dois d’avoir encore une fille. Donne-lui, mon garçon, la main de l’amitié; il mérite notre plus chaude reconnaissance.»Mon fils, pendant tout ce temps, semblait ne pas prendre garde à ce que je disais et restait immobile à une distance respectueuse. «Mon frère chéri, s’écria sa sœur, pourquoi ne remerciez-vous pas mon bon libérateur? Les braves doivent s’aimer les uns les autres.»Il continuait à rester dans le silence et l’étonnement; enfin notre hôte, s’apercevant qu’il était reconnu, donna à son visage toute sa dignité naturelle et pria mon fils d’avancer. Jamais je n’avais rien vu encore de si vraiment majestueux que l’air qu’il prit en cette occasion. Le plus grand spectacle de l’univers, dit certain philosophe, est celui d’un homme juste luttant contre l’adversité; il y en a pourtant un plus grand encore, c’est celui de l’homme juste qui vient à l’adversité pour la soulager. Lorsqu’il eut regardé quelque temps mon fils d’un air imposant: «Je vois encore, dit-il, enfant étourdi, que le même crime....» Mais il fut interrompu par un des aides du geôlier qui venait nous informer qu’une personne de distinction, arrivée en ville avec un équipage et plusieurs serviteurs, envoyait ses respects au gentleman qui était avec nous, et demandait à savoir à quel moment il jugerait bon d’admettre sa visite. «Dites à cet homme, s’écria notre hôte, d’attendre que j’aie le loisir de le recevoir.» Puis, se tournant vers mon fils: «Je vois encore, monsieur, reprit-il, que vous êtes coupable de la même faute pour laquelle vous avez jadis eu mon blâme, et pour laquelle la loi prépare maintenant ses plus justes châtiments. Vous vous imaginez peut-être que le mépris de votre propre vie vous donne le droit de prendre celle d’un autre; mais où est, monsieur, la différence entre un duelliste qui hasarde une vie sans valeur et le meurtrier qui agit avec une sécurité plus grande? Y a-t-il diminution dans la fraude du joueur, lorsqu’il allègue qu’il avait déposé son enjeu?—Hélas! monsieur, m’écriai-je, qui que vous soyez, plaignez la pauvre créature égarée; car ce qu’il a fait, il l’a fait pour obéir à une mère abusée, qui, dans l’amertume de son ressentiment, le mettait en demeure, au prix de sa bénédiction, de venger sa cause. Voici, monsieur, la lettre qui servira à vous convaincre de l’imprudence de la mère et à atténuer le crime du fils.»Il prit la lettre et la parcourut rapidement. «Ceci, reprit-il, bien que ce ne soit pas une complète excuse, amoindrit tellement sa faute que je suis disposé à lui pardonner. Et maintenant, monsieur, continua-t-il en prenant amicalement mon fils par la main, je vois que vous êtes surpris de me trouver ici; mais j’ai souvent visité des prisons en des occasions moins intéressantes. Je suis venu pour voir justice rendue à un digne homme pour qui j’ai la plus sincère estime. Je suis depuis longtemps le spectateur déguisé de la bonté de votre père. J’ai, dans sa petite demeure, joui d’un respect que ne souillait point la flatterie, et j’y ai reçu dans l’aimable simplicité de son foyer domestique le bonheur que les cours ne sauraient donner. Mon neveu a été informé de mon intention de venir ici, et je vois qu’il est arrivé. Ce serait faire tort à lui et à vous que de le condamner sans examen. S’il y a offense, il doit y avoir réparation; et, je puis le dire sans me vanter, personne n’a jamais taxé d’injustice sir William Thornhill.»Nous découvrions maintenant que le personnage que nous avions si longtemps reçu comme un compagnon amusant et sans conséquence n’était autre que le célèbre sir William Thornhill, dont personne, pour ainsi dire, n’ignorait les vertus et les singularités. Le pauvre M. Burchell était en réalité un homme de grande fortune et de puissant crédit, que les assemblées politiques écoutaient et applaudissaient, et dont la parole avait la confiance des partis; un homme qui était l’ami de son pays, mais en restant fidèle à son roi. Ma pauvre femme, se rappelant son ancienne familiarité, paraissait trembler de confusion; mais Sophia, qui, quelques moments auparavant, le croyait à elle, voyant maintenant la distance immense où le mettait sa fortune, était incapable de cacher ses larmes.«Ah! monsieur, s’écria ma femme, avec un visage consterné, comment sera-t-il possible que j’aie jamais votre pardon? Le manque d’égards que je vous ai témoigné la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir dans notre maison, et les plaisanteries que j’ai audacieusement lancées, ces plaisanteries, monsieur, je le crains, ne pourront jamais m’être pardonnées.—Ma chère bonne dame, répondit-il avec un sourire, si vous avez eu votre plaisanterie, j’ai eu ma réponse; je laisserai à juger à toute la compagnie si la mienne n’était pas aussi bonne que la vôtre. A dire la vérité, je ne sais personne contre qui je sois disposé à avoir de la colère à présent, sauf l’individu qui a tellement épouvanté ma petite fillette ici. Je n’ai même pas eu le temps d’examiner assez l’extérieur du coquin pour afficher son signalement. Pouvez-vous me dire, Sophia, ma chérie, si vous le reconnaîtriez?—Vraiment, monsieur, répliqua-t-elle, je ne saurais l’affirmer; cependant je me rappelle maintenant qu’il avait unelarge marque au-dessus d’un des sourcils.—Je vous demande pardon, mademoiselle, interrompit Jenkinson, qui était présent; mais soyez assez bonne pour me dire si l’individu montrait ses propres cheveux rouges.—Oui, certes, dit Sophia.—Et Votre Honneur, continua-t-il en se tournant vers sir William, a-t-il observé la longueur de ses jambes?—Je ne saurais être sûr de leur longueur, s’écria le baronnet, mais je suis convaincu de leur vitesse; car il m’a laissé en arrière, chose que je croyais peu d’hommes capables de faire dans le royaume.—Avec la permission de Votre Honneur, s’écria Jenkinson, je connais l’homme. C’est certainement lui; le meilleur coureur de l’Angleterre: il a battu Pinwire, de Newcastle. Son nom est Timothy Baxter; je le connais parfaitement, et aussi le lieu précis où il s’est retiré pour le moment. Si Votre Honneur veut ordonner à M. le geôlier de laisser deux de ses hommes venir avec moi, je m’engage à le produire devant vous dans une heure au plus.» Là-dessus on appela le geôlier, qui apparut immédiatement, et sir William lui demanda s’il le connaissait.—Oui, s’il plaît à Votre Honneur, répliqua le geôlier, je connais bien sir William Thornhill, et quiconque connaît quelque chose de lui désire en connaître davantage.—Eh bien, alors, dit le baronnet, ma demande est que vous permettiez à cet homme et à deux de vos aides d’aller s’acquitter d’un message parmon ordre, et comme je fais partie de la commission des juges de paix, je m’engage à vous garantir.—Votre promesse suffit, répliqua l’autre, et vous pouvez d’une minute à l’autre les envoyer à travers l’Angleterre partout où Votre Honneur le juge bon.»En conséquence du consentement du geôlier, Jenkinson fut dépêché à la recherche de Timothy Baxter, pendant que nous nous amusions des amitiés de notre plus jeune garçon, Bill, qui venait d’entrer et qui grimpait au cou de sir William pour l’embrasser. Sa mère allait immédiatement châtier sa familiarité, mais le digne homme l’en empêcha et prenant sur ses genoux l’enfant, tout en haillons qu’il était: «Eh quoi! Bill, mon fripon joufflu, s’écria-t-il, vous rappelez-vous votre vieil ami Burchell? Et vous, Dick, mon bon vieux camarade, êtes-vous ici? Vous verrez que je ne vous ai pas oubliés.» Ce disant, il leur donna à chacun un gros morceau de pain d’épices, que les pauvres diables mangèrent de grand appétit, car ils n’avaient eu ce matin-là qu’un déjeuner très succinct.Nous nous mîmes alors à table; le dîner était presque froid. Mais auparavant, comme mon bras était toujours douloureux, sir William écrivit une ordonnance, car il avait étudié la médecine pour se distraire, et il était dans cet art d’une habileté au-dessus de la moyenne. On l’envoya à un apothicaire qui demeurait dans la localité; mon bras fut pansé, et je sentis un soulagement presque immédiat. Nous fûmes servis à table par le geôlier lui-même, qui tenait à rendre à notre hôte tous les honneurs en son pouvoir. Nous n’avions pas encore tout à fait fini, lorsqu’on apporta un autre message de la part de son neveu, demandant la permission de paraître pour établir son innocence et son honneur. Le baronnet consentit à la requête et demanda qu’on introduisît M. Thornhill.
Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et la fortune à la fin changera en notre faveur.
LORSQUE j’eus ainsi terminé et que mon auditoire se fut retiré, mon geôlier, qui était un des plus humains de sa profession, tout en exprimant l’espoir que je ne serais pas mécontent, car ce qu’il faisait n’était que son devoir, déclara qu’il devait absolument transférer mon fils dans une cellule plus sûre; mais il aurait la permission de venir me voir tous les matins. Je le remerciai de sa clémence, et, serrant la main de mon garçon, je lui dis adieu,en lui recommandant de se souvenir du grand devoir qu’il avait devant lui.
Je me recouchai, et un de mes petits garçons était à mon chevet, en train de lire, lorsque M. Jenkinson entra m’informer qu’on avait des nouvelles de ma fille; une personne l’avait vue il y avait environ deux heures en compagnie d’un gentleman étranger; ils s’étaient arrêtés à un village voisin pour se rafraîchir, et ils semblaient revenir vers la ville. Il m’avait à peine communiqué cette nouvelle, que le geôlier survint avec un air d’empressement et de plaisir, et m’apprit que ma fille était retrouvée. Moïse entra en courant un moment après, criant que sa sœur Sophia était en bas et montait avec notre vieil ami M. Burchell.
Au moment où il racontait sa nouvelle, ma bien-aimée fille entra, et, l’air presque égaré par la joie, accourut m’embrasser dans un transport d’affection. Sa mère, de son côté, témoignait de son bonheur par ses larmes et son silence. «Voici, papa, s’écria ma charmante enfant, voici l’homme courageux à qui je dois ma délivrance; c’est à l’intrépidité de ce gentleman que je suis redevable de mon bonheur et de ma sûreté.» Un baiser de M. Burchell, dont le plaisir semblait encore plus grand que le sien, interrompit ce qu’elle allait ajouter.
«Ah! monsieur Burchell, m’écriai-je, c’est dans une misérable demeure que vous nous trouvez aujourd’hui, et nous voilàmaintenant bien différents de ce que vous nous avez vus la dernière fois. Vous avez toujours été notre ami; nous avons découvert depuis longtemps nos erreurs à votre égard, et nous nous sommes repentis de notre injustice. Après l’indigne traitement que vous avez reçu de moi, j’ai presque honte de vous regarder en face. Cependant j’espère que vous me pardonnerez, car j’ai été trompé par un misérable, vil et sans générosité, qui, sous le masque de l’amitié, m’a déshonoré.
—Il est impossible, répondit M. Burchell, que je vous pardonne, car vous n’avez jamais mérité mon ressentiment. J’ai vu en partie votre illusion à l’époque, et comme il était hors de mon pouvoir de l’arrêter, je n’ai pu qu’en prendre pitié.
«J’ai toujours pensé que vous aviez un noble esprit; aujourd’hui, je vois qu’il en est ainsi réellement. Mais dis-moi, chère enfant, comment as-tu été secourue, et qui étaient les ruffians qui t’enlevaient?
—En vérité, monsieur, répondit-elle, quant au scélérat qui m’enlevait, je ne le connais pas encore. Car, pendant que nous nous promenions, maman et moi, il arriva derrière nous, et avant que j’eusse eu le temps de crier au secours, il me poussa de force dans la chaise de poste, et en un instant les chevaux partirent. Je rencontrai plusieurs personnes sur la route, à qui je criai pour demander assistance; mais elles n’écoutèrent pas mes supplications. En même temps, le coquin usait de tous les moyens pour m’empêcher de crier: il flattait et menaçait tour à tour, il jurait que, si je gardais le silence, il n’avait aucune mauvaise intention. Cependant j’avais déchiré le store qu’il avait baissé, et voilà que j’aperçois à quelque distance votre vieil ami, M. Burchell, marchant comme à l’ordinaire de son pas rapide, avec le grand bâton à propos duquel nous nous moquions tant de lui. Dès que nous fûmes à portée de son oreille, je l’appelai par son nom et invoquai son aide. Je répétai mon cri plusieurs fois, et alors,d’une voix très haute, il ordonna au postillon d’arrêter; mais le garçon n’y prit pas garde et continua d’aller plus vite encore. Je pensais que M. Burchell ne pourrait jamais nous rattraper, quand, en moins d’une minute, je le vis arriver en courant à côté des chevaux et d’un seul coup renverser le postillon à terre. Lorsqu’il fut tombé, les chevaux s’arrêtèrent bientôt d’eux-mêmes, et le ruffian, descendant de voiture avec des jurons et des menaces, tira son épée et lui ordonna de se retirer s’il ne voulait jouer sa vie; mais M. Burchell s’élança, brisa l’épée en morceaux et le poursuivit pendant près d’un quart de mille; il parvint pourtant à s’échapper. J’étais alors descendue moi-même, prête à aider mon libérateur; mais il revint bientôt triomphant vers moi. Le postillon, qui avait repris ses sens, était sur le point de se sauver aussi; mais M. Burchell lui ordonna d’une façon menaçante de remonter et de retourner à la ville. Voyant qu’il était impossible de résister, il obéit à contre-cœur, bien que la blessure qu’il avait reçue semblât être, à moi, du moins, dangereuse. Pendant le retour, il se plaignait constamment, tant qu’à la fin il excita la compassion de M. Burchell, qui, à ma prière, le changea pour un autre à une auberge, où nous nous arrêtâmes dans le trajet.
—Sois donc la bienvenue, mon enfant, m’écriai-je, et toi, son vaillant libérateur, le bienvenu mille fois. Bien que nous n’ayons qu’une table misérable, nos cœurs sont prêts à vous recevoir. Et maintenant, monsieur Burchell, puisque vous avez sauvé ma fille, si vous pensez que c’est une récompense, elle est à vous; si vous pouvez descendre jusqu’à une alliance avec une famille aussi pauvre que la mienne, prenez-la, obtenez son consentement, car je sais que vous avez son cœur, et vous avez aussi le mien. Et laissez-moi vous dire, monsieur, que ce n’est pas un petit trésor que je vous donne. On a vanté sa beauté, il est vrai, mais ce n’est pas ce que je veux dire; je vous donne un trésor, qui est son cœur.
—Mais je suppose, s’écria M. Burchell, que vous êtes au courant de ma situation et de l’incapacité où je suis de luifaire l’existence qu’elle mérite?
—Si votre objection présente, répliquai-je, est faite pour éluder mon offre, je la retire; mais je ne connais aucun homme aussi digne de mériter ma fille que vous; si je pouvais la donner à mille et que mille me la demandassent, mon honnête et brave Burchell serait encore le choix de mon cœur.»
A tout ceci son silence seul sembla donner un refus mortifiant, et, sans la moindre réponse à mon offre, il demanda s’il ne pourrait avoir des rafraîchissements de l’auberge voisine. On lui répondit affirmativement; il ordonna alors d’envoyer le meilleur dîner qui pourrait se faire en peu de temps. Il commanda aussi une douzaine de bouteilles du meilleur vin et quelques cordiaux pour moi, ajoutant avec un sourire qu’il voulait se lancer un peu pour une fois; et, quoique dans une prison, il affirmait qu’il n’avait jamais été mieux disposé à la gaieté. Le garçon fit bientôt son apparition avec les préparatifs du dîner; le geôlier, qui se montrait d’une remarquable assiduité, nous prêta une table; le vin fut disposé en ordre, et l’on apporta deux plats très bien préparés.
Ma fille n’avait pas encore appris la triste position de sonfrère, et nous étions tous désireux de ne pas gâter son plaisir par ce récit. Mais c’était en vain que je m’efforçais de paraître joyeux; la situation de mon infortuné fils me revenait toujours au milieu de tous mes efforts pour me contraindre; de sorte qu’à la fin je fus obligé de troubler notre réjouissance en racontant ses malheurs et en témoignant le désir qu’on lui permît de partager avec nous ce court moment de satisfaction. Lorsque mes convives se furent remis de la consternation produite par mes paroles, je demandai aussi qu’on admît mon compagnon de prison, M. Jenkinson, et le geôlier accorda ma requête avec un air de soumission inaccoutumé. Le cliquetis des fers de mon fils ne se fit pas plus tôt entendre le long du corridor, que sa sœur courut impatiemment à sa rencontre: pendant ce temps, M. Burchell me demandait si le nom de mon fils était George; je répondis affirmativement, et il continua à garder le silence. Dès que mon garçon entra dans la chambre, je m’aperçus qu’il regardait M. Burchell avec un air d’étonnement et de respect. «Allons! mon fils, m’écriai-je; quoique nous soyons tombés bien bas, il a cependant plu à la Providence d’accorder quelque relâche à nos douleurs. Ta sœur nous est rendue, et voici son libérateur; c’est à cet homme courageux que je dois d’avoir encore une fille. Donne-lui, mon garçon, la main de l’amitié; il mérite notre plus chaude reconnaissance.»
Mon fils, pendant tout ce temps, semblait ne pas prendre garde à ce que je disais et restait immobile à une distance respectueuse. «Mon frère chéri, s’écria sa sœur, pourquoi ne remerciez-vous pas mon bon libérateur? Les braves doivent s’aimer les uns les autres.»
Il continuait à rester dans le silence et l’étonnement; enfin notre hôte, s’apercevant qu’il était reconnu, donna à son visage toute sa dignité naturelle et pria mon fils d’avancer. Jamais je n’avais rien vu encore de si vraiment majestueux que l’air qu’il prit en cette occasion. Le plus grand spectacle de l’univers, dit certain philosophe, est celui d’un homme juste luttant contre l’adversité; il y en a pourtant un plus grand encore, c’est celui de l’homme juste qui vient à l’adversité pour la soulager. Lorsqu’il eut regardé quelque temps mon fils d’un air imposant: «Je vois encore, dit-il, enfant étourdi, que le même crime....» Mais il fut interrompu par un des aides du geôlier qui venait nous informer qu’une personne de distinction, arrivée en ville avec un équipage et plusieurs serviteurs, envoyait ses respects au gentleman qui était avec nous, et demandait à savoir à quel moment il jugerait bon d’admettre sa visite. «Dites à cet homme, s’écria notre hôte, d’attendre que j’aie le loisir de le recevoir.» Puis, se tournant vers mon fils: «Je vois encore, monsieur, reprit-il, que vous êtes coupable de la même faute pour laquelle vous avez jadis eu mon blâme, et pour laquelle la loi prépare maintenant ses plus justes châtiments. Vous vous imaginez peut-être que le mépris de votre propre vie vous donne le droit de prendre celle d’un autre; mais où est, monsieur, la différence entre un duelliste qui hasarde une vie sans valeur et le meurtrier qui agit avec une sécurité plus grande? Y a-t-il diminution dans la fraude du joueur, lorsqu’il allègue qu’il avait déposé son enjeu?
—Hélas! monsieur, m’écriai-je, qui que vous soyez, plaignez la pauvre créature égarée; car ce qu’il a fait, il l’a fait pour obéir à une mère abusée, qui, dans l’amertume de son ressentiment, le mettait en demeure, au prix de sa bénédiction, de venger sa cause. Voici, monsieur, la lettre qui servira à vous convaincre de l’imprudence de la mère et à atténuer le crime du fils.»
Il prit la lettre et la parcourut rapidement. «Ceci, reprit-il, bien que ce ne soit pas une complète excuse, amoindrit tellement sa faute que je suis disposé à lui pardonner. Et maintenant, monsieur, continua-t-il en prenant amicalement mon fils par la main, je vois que vous êtes surpris de me trouver ici; mais j’ai souvent visité des prisons en des occasions moins intéressantes. Je suis venu pour voir justice rendue à un digne homme pour qui j’ai la plus sincère estime. Je suis depuis longtemps le spectateur déguisé de la bonté de votre père. J’ai, dans sa petite demeure, joui d’un respect que ne souillait point la flatterie, et j’y ai reçu dans l’aimable simplicité de son foyer domestique le bonheur que les cours ne sauraient donner. Mon neveu a été informé de mon intention de venir ici, et je vois qu’il est arrivé. Ce serait faire tort à lui et à vous que de le condamner sans examen. S’il y a offense, il doit y avoir réparation; et, je puis le dire sans me vanter, personne n’a jamais taxé d’injustice sir William Thornhill.»
Nous découvrions maintenant que le personnage que nous avions si longtemps reçu comme un compagnon amusant et sans conséquence n’était autre que le célèbre sir William Thornhill, dont personne, pour ainsi dire, n’ignorait les vertus et les singularités. Le pauvre M. Burchell était en réalité un homme de grande fortune et de puissant crédit, que les assemblées politiques écoutaient et applaudissaient, et dont la parole avait la confiance des partis; un homme qui était l’ami de son pays, mais en restant fidèle à son roi. Ma pauvre femme, se rappelant son ancienne familiarité, paraissait trembler de confusion; mais Sophia, qui, quelques moments auparavant, le croyait à elle, voyant maintenant la distance immense où le mettait sa fortune, était incapable de cacher ses larmes.
«Ah! monsieur, s’écria ma femme, avec un visage consterné, comment sera-t-il possible que j’aie jamais votre pardon? Le manque d’égards que je vous ai témoigné la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir dans notre maison, et les plaisanteries que j’ai audacieusement lancées, ces plaisanteries, monsieur, je le crains, ne pourront jamais m’être pardonnées.
—Ma chère bonne dame, répondit-il avec un sourire, si vous avez eu votre plaisanterie, j’ai eu ma réponse; je laisserai à juger à toute la compagnie si la mienne n’était pas aussi bonne que la vôtre. A dire la vérité, je ne sais personne contre qui je sois disposé à avoir de la colère à présent, sauf l’individu qui a tellement épouvanté ma petite fillette ici. Je n’ai même pas eu le temps d’examiner assez l’extérieur du coquin pour afficher son signalement. Pouvez-vous me dire, Sophia, ma chérie, si vous le reconnaîtriez?
—Vraiment, monsieur, répliqua-t-elle, je ne saurais l’affirmer; cependant je me rappelle maintenant qu’il avait unelarge marque au-dessus d’un des sourcils.—Je vous demande pardon, mademoiselle, interrompit Jenkinson, qui était présent; mais soyez assez bonne pour me dire si l’individu montrait ses propres cheveux rouges.—Oui, certes, dit Sophia.—Et Votre Honneur, continua-t-il en se tournant vers sir William, a-t-il observé la longueur de ses jambes?—Je ne saurais être sûr de leur longueur, s’écria le baronnet, mais je suis convaincu de leur vitesse; car il m’a laissé en arrière, chose que je croyais peu d’hommes capables de faire dans le royaume.—Avec la permission de Votre Honneur, s’écria Jenkinson, je connais l’homme. C’est certainement lui; le meilleur coureur de l’Angleterre: il a battu Pinwire, de Newcastle. Son nom est Timothy Baxter; je le connais parfaitement, et aussi le lieu précis où il s’est retiré pour le moment. Si Votre Honneur veut ordonner à M. le geôlier de laisser deux de ses hommes venir avec moi, je m’engage à le produire devant vous dans une heure au plus.» Là-dessus on appela le geôlier, qui apparut immédiatement, et sir William lui demanda s’il le connaissait.—Oui, s’il plaît à Votre Honneur, répliqua le geôlier, je connais bien sir William Thornhill, et quiconque connaît quelque chose de lui désire en connaître davantage.—Eh bien, alors, dit le baronnet, ma demande est que vous permettiez à cet homme et à deux de vos aides d’aller s’acquitter d’un message parmon ordre, et comme je fais partie de la commission des juges de paix, je m’engage à vous garantir.—Votre promesse suffit, répliqua l’autre, et vous pouvez d’une minute à l’autre les envoyer à travers l’Angleterre partout où Votre Honneur le juge bon.»
En conséquence du consentement du geôlier, Jenkinson fut dépêché à la recherche de Timothy Baxter, pendant que nous nous amusions des amitiés de notre plus jeune garçon, Bill, qui venait d’entrer et qui grimpait au cou de sir William pour l’embrasser. Sa mère allait immédiatement châtier sa familiarité, mais le digne homme l’en empêcha et prenant sur ses genoux l’enfant, tout en haillons qu’il était: «Eh quoi! Bill, mon fripon joufflu, s’écria-t-il, vous rappelez-vous votre vieil ami Burchell? Et vous, Dick, mon bon vieux camarade, êtes-vous ici? Vous verrez que je ne vous ai pas oubliés.» Ce disant, il leur donna à chacun un gros morceau de pain d’épices, que les pauvres diables mangèrent de grand appétit, car ils n’avaient eu ce matin-là qu’un déjeuner très succinct.
Nous nous mîmes alors à table; le dîner était presque froid. Mais auparavant, comme mon bras était toujours douloureux, sir William écrivit une ordonnance, car il avait étudié la médecine pour se distraire, et il était dans cet art d’une habileté au-dessus de la moyenne. On l’envoya à un apothicaire qui demeurait dans la localité; mon bras fut pansé, et je sentis un soulagement presque immédiat. Nous fûmes servis à table par le geôlier lui-même, qui tenait à rendre à notre hôte tous les honneurs en son pouvoir. Nous n’avions pas encore tout à fait fini, lorsqu’on apporta un autre message de la part de son neveu, demandant la permission de paraître pour établir son innocence et son honneur. Le baronnet consentit à la requête et demanda qu’on introduisît M. Thornhill.