—Ma chère, ce blanc de poulet a fort bien travaillé. C'est comme pour les accouchements: un coup de pouce intelligent et «Pouf!» l'enfant sort... Sauf qu'ici, il fallait le faire rentrer.
Prêtes avant l'heure, désœuvrées, elles attendaient toutes deux dans le hall. Avertie demanda à Floche:
—Maintenant, expliquez-moi pourquoi vous emportez toute cette pharmacie pour dix jours? C'est un peu niquedouille.
—Vous parlez toujours sans savoir. D'abord, j'ai dû emporter des bouteilles de désinfectant, et le bain de bouche, l'Eau-mère, le pétrole Rinaldo, l'alcool à brûler...
—Qu'est-ce que c'est que ça, le bain de bouche et l'Eau-mère?
—Le bain de bouche? Mais c'est pour mon chicot. Tenez, cette dent-là, elle est superbe, n'est-ce pas? Eh bien, elle descend tous les jours... Là, sur le devant. Je dois lui donner continuellement des lotions astringentes; sans cela, elle tomberait dans mon potage, dans le téléphone, ou dans mon estomac, et de là dans l'intestin, qu'elle perforerait. Et je n'ai pas de quoi me payer Berger, moi.
—Et l'Eau-mère?
—Ça, ma chérie, c'est un coup de génie que j'ai eu à Biarritz cet été. J'ai soustrait dans les baignoires des Salins, petit à petit, 25 litres d'eau du Briscous. Vous riez? vous n'êtes qu'une bête. C'est merveilleux pour la peau et les rides... on en met une cuiller à café dans sa cuvette et on se lotionne les chairs. Mistress Tüff, cette splendeur américaine, ne se lave jamaisautrement depuis vingt ans. Et, moi-même, depuis un mois, je me trouve tellement plus raffermie. (Elle tape sur ses seins qui tremblent.) Vous ne remarquez pas?
Avertie examina sincèrement.—N...on..., avoua-t-elle.
À ce moment, le Peintre fit irruption. L'omnibus était là, tout chargé.
—La note! cria Floche. Avez-vous vérifié la note? Vous savez, c'est tous des filous en Italie. Regardez de près et sacquez-moi tous ces voleurs.
De nouveau, après la bousculade de la gare, ils se trouvèrent assis dans un compartiment bondé.
Tout à coup, Floche cria au Peintre:
—Espèce d'étourneau, je suis sûre que vous avez oublié mon argent au bureau de l'hôtel! Et vous prétendez avoir du bon sens! Ça n'a pas de nom! Et c'est le «magot»! Qu'allons-nous devenir sans argent jusqu'à Venise? J'ai juste vingt centimes pour descendre dans une gare. Allez, ouste! Allez chercher l'argent et vous nous rejoindrez par un train de nuit.
Mais Avertie lui fit signe de n'en rien faire; elle déboutonna sa veste, et plongea la main dans son corset, qui laissa échapper deux petits rubans roses.
—Mes amis, leur dit-elle, j'ai, moi aussi, un petit magot; il est épinglé à mon corset... Grâce à moi, tout s'arrange, voyez-vous. C'est ma nourrice qui m'a donné cette habitude. Elle mettait ses économies dans un petit, sac en taffetas gommé recouvert d'une perse à rideaux. Et Avertie sortit une enveloppe minuscule à rayures bleu de ciel, bordée d'un ruban amarante. On eût dit d'un petit sachetxviiiesiècle. Seulement, le gros bouton de corozo venait du Bon Marché.—Si vous voulez mes subsides? Ses doigts étaient encore dans son corset.
—Oh! la chérie, cria Floche, voyez-la toute prête à nous donner à téter.
Dans leur compartiment, on les prit pour des comédiens en tournée. Aussi fut-on plutôt familier, à la grande joie d'Avertie, qui fit parler son voisin. En passant devant une ville, cet hommeprononçaBresciacomme s'il eût baisé ce nom. À cette caresse inattendue, Avertie sentit des petites fourmis de plaisir lui grimper sur la nuque. Par une ingéniosité très féminine, elle arriva à lui faire répéter plusieurs fois ce nom magique, pour en éprouver de la jouissance. Les fourmis gagnèrent son cerveau. Elle ferma les yeux. Les fresques duBréradansèrent devant elle: Saint Roch avec sa plaie chaude et sa bouche mûre, Apollon avec la nudité de ses épaules et Dick se détachant sur le ciel rose, à côté du Dôme... Le reverrait-elle jamais, ce Dick? Se parleraient-ils un jour? Dans quel Olympe, si ce n'était ici-bas, l'entretiendrait-elle du goût extraordinaire qu'elle avait pour lui? Un goût! Faut-il qu'il se perde à jamais et que l'autre en ignore jusqu'à l'existence?
Devant son impuissance à forcer l'avenir, Avertie se découragea vite et devint nerveuse. Les fourmis descendirent dans ses jambes, où elles sont suprêmement agaçantes, comme chacun sait.
—Il faut aller au wagon-restaurant «prendre nourriture», décida Floche.
Là, monde fou, fumée épaisse et stagnante au-dessus des bouteilles.
Avertie s'énervait à ces repas en aquarium desséché, où les convives, collés les uns aux autres, ne pouvaient porter la main à leur bouche sans sentir le contact chaud d'un voisin. Le garçon, de sa grâce équivoque d'équilibriste aux ongles noirs, jetait distraitement sur les assiettes la nourriture éclaboussante et flasque. Puis il s'évadait, la serviette voltigeante au bras, dans sa livrée répugnante de maculatures, mais si ajustée qu'elle avait l'air d'être cousue sur sa peau.
Quand Floche eut bien frotté son couvert et son verre, elle montra triomphalement sa serviette noircie et déclara qu'elle serait bien heureuse tout à l'heure de ne pas avoir tout cela dans le ventre.
—Garçon! de l'eau minérale, je vous prie! merci.Cicina, eau gazeuse... éventée! affirma-t-elle encore. Puis elle lut à haute voix: «Une bouteille par jour... Catarrhe de la vessie, reins flottants, retour d'âge!...» C'est excellent, pour moi, tout cela. Versez, Peintre, versez-m'en tantque vous pourrez!
—Verona! Verona!Le chef de train s'égosille. Dix heures du soir. Nuit profonde. Floche se lève, regarde à travers les vitres.
—Ô Poésie! Ô tombeau deRoméo et Julietta!Voyons un peu. Elle ouvre la fenêtre.—Quoi? Vérone, cela? Mais, Seigneur! Que c'est laid! C'est tout noir, c'est tout plat; on ne voit rien, pas une église... c'est infect!
Elle dit et se rasseoit.
Onze heures; même nuit noire.—«Venezia! Vene-zia!»
—Ah! mes chers amis, nous y voilà donc, dans le Paradis!
Et Floche se pencha à la portière.
—Je m'y reconnais, je m'y reconnais!!! Elle rassembla les Pèlerins et d'une voix de guide qui explique:
—Ça, voyez-vous, c'est la digue; là, par terre, la lagune, à gauche, la mer; en haut, le ciel... et en bas, la lune qui se reflète dans l'eau. «Ah! Venezia! Venezia!» chantonna-t-elle, les bras en l'air.
Le calme inhérent à la ville qui les entoura sur le quai dès la sortie de la gare, cette absence de tout bruit urbain, cette sorte de subite intimité, après le vacarme du train et la bousculade vers les issues trop rares, envahirent Avertie agréablement. Aussitôt qu'elle eut mis le pied dans une gondole et qu'elle se fut assise sur les excellents et profonds coussins de cuir noir, elle se sentit tout à fait heureuse.
Où était l'impatience fébrile qu'on met généralement à retirer ses bagages pour rentrer au plus vite chez soi? Ici on jouait déjà la «Romance», on se laissait vivre et on n'avait, à dire vrai, que cela à faire. La féerie commençait.
Tout alentour, dans les gondoles voisines, d'autres couples attendaient, eux aussi. Subitement silencieux, calmés, pénétrés par le charme de la cité, des eaux douces qui clapotaient le long du bordage, ils semblaient tous des amoureuxen bonne fortune: Venise voulait cela.
Le Peintre et Floche, causant à demi voix, s'étaient mis à fumer.
—Que c'est donc bon d'en griller une en gondole! disait Floche.
Avertie se retourna, dégoûtée; fumer à Venise, la nuit, en gondole, comme au café! Ah! qu'ils avaient bien un cerveau-Arménonville! Elle les entendait débiter mille lieux communs sur les arrivées classiques, la nuit, sous la lune et les étoiles. Elle se rappela que, lors d'une exposition de peinture à Bruges, plusieurs de ses petites amies, se piquant de bas-bleuisme, lui avaient, à son retour, posé cette seule question: «Tu as été à Bruges? As-tu vu la lune?» Non, elle n'avait même pas pensé à regarder la lune, elle y allait pour voir des tableaux. Mais l'insistance spécialisée de ses amies l'avait intriguée; elle s'accusait d'avoir, peut-être, manqué une éclipse. Un jour qu'elle parcourait le «trottoir roulant» d'un journal quelconque, elle retrouvait, dans une tartine sur Bruges (la morte, naturellement), toute la lune de ses petites amies. Ah! mon Dieu! Elle l'avait manquée, elle, Avertie, dansle ciel de Bruges, sans doute point sur l'I au clocher du Saint-Sang. Que «l'imprimé» jouait donc un fort rôle dans la vie artistique de ses petites amies et des grandes!
—Tiens, une église! dit soudain Floche, dont les yeux s'habituaient à l'obscurité. Savez-vous son nom, Avertie?
—L'Église de la Gare, répondit celle-ci sur un son détaché, comme si elle eût parlé d'une auberge.
—Oh! très joli, très joli! Madame est maussade. Sans doute parce que nous attendons encore nos bagages. Tra là là là! Mon cher, cette femme n'a aucune poésie dans l'âme. C'est dommage. Tirez-moi donc les «Petits beurres» du sac jaune. J'ai une faim de loup; c'est déjà l'air de l'Adriatique qui m'appète.
—Quel français, par-dessus le marché! murmura Avertie.
Quand les bagages furent proprement arrangés à l'arrière, le gondolier demanda:
Due o solo gondoliere, Signora[1]?
La voix caressait; elle passa sur la peau d'Avertieavec un frôlement de grosse mouche en velours.
«Ce pays est doux; ce pays arrondit les angles des mots, il n'est que volupté!» et Avertie se retourna pour regarder la tête d'où cette voix d'or était sortie! un Bellini à cheveux longs et soyeux, au masque sévère, à la bouche jeune et joyeuse; il poussa le cri rauque déjà oriental, avec lequel les gondoliers se croisent: «A-o-é!» et son grand corps s'inclina sur la rame dont l'effort silencieux ébranla la gondole.
Le long des petits canaux, la voix d'amour retentissait encore avec son cri sauvage, ou bien, joyeusement, elle saluait la gondole rencontrée, souhaitant labuona notte.
—Addio, addio, Carlo!répondait-on.
Puis, Carlo s'essaya à chanter, mais sa voix était sourde. Il toussa, racla sa gorge et cracha épais dans la lagune.
—Ah! tant pis! dit Avertie tout haut.
—Vous dites? demanda Floche.
—Je dis, tant pis, parce qu'il a craché.
—Qui a craché? Carlo? Qu'est-ce que cela vous fait? D'abord, c'est plus sain pour lui, et puis ily a déjà tant de cochonneries dans la lagune!
Avertie le savait bien, mais son Bellini s'était dépoétisé par trop subitement.
Bientôt, l'eau sur laquelle voguait la gondole parut lourde et plus grasse. Les palais et les maisons se dressaient, vastes ossuaires sous cette lune froide, évadée par instant des nuages. Mais Carlo, de sa belle voix maintenant harmonieuse et qui s'éparpillait le long des hauts murs en ondes décroissantes, expliquait le chemin parcouru, le petit canal, le raccourci, le théâtre qu'ils dépassaient en faisant monter l'eau clapotante, sur ses marches de marbre.
Dans les canaux plus intimes, tout devint sonore; les gouttes d'eau, elles-mêmes, qui tombaient de la rame, trouvaient leur écho; la gondole rasait les murs; jouant au voleur ou au Borgia, les Pèlerins parlaient à voix basse.
Ils débouchèrent enfin sur le grand Canal. «La lune y épousait la lagune», tandis que la perspective s'offrait aux voyageurs théâtrale, ornée de la parure de tous ses palais, d'une beauté d'Orient dans la nuit. Au fond, vers la haute mer, semblables à des fûts de forêt brûlée, sedressaient les mâts de laGiudecca. Enfin, derrière eux, devant les vulgaires becs de gaz, émergea l'Hôtel Britannia.
Dans le hall, sur les fauteuils et les banquettes, des voyageurs somnolaient, châle au bras, sacs en main.
—Nous n'avons plus un lit de disponible. Ces dames ont-elles retenu leurs chambres? s'informa le gérant, debout sur le ponton et prêt à en barrer l'accès.
—Oui, dirent ces dames.
—Non, avoua le Peintre.
Le gérant le renvoya avec un geste d'homme repu.
—Monsieur, intervint Floche, il est impossible que vous expulsiez ce jeune homme. Un lit, un simple matelas, et voilà de quoi le coucher! Où voulez-vous qu'il aille, ce pauvre garçon? Faites-lui mettre n'importe quoi par terre. Ma chère Avertie, nous ne pouvons l'abandonner ainsi. Nous le prendrons plutôt dans notre chambre.
Elle gesticulait, excitée, parlant très fort. Quelques endormis du hall soulevèrent despaupières vindicatives. L'un d'eux jura. Avertie détestait l'esclandre. Elle se sentit subitement un cœur très dur.
—Taisez-vous donc. Vous faites scandale, vous dites des choses absurdes. Que le Peintre se débrouille.
Le pauvre Peintre, poussé au derrière par la décision d'Avertie, regagna sa gondole et, «A-o-é!», disparut dans la nuit.
Avertie eut un sursaut de répulsion en entrant dans les chambres, offensantes par leur papier sombre, leur plafond de guinguette à liserons peints, leurs meubles chocolat et leurs marbres poisseux de crasse humide.
—Heureusement, dit Floche en soupirant, nous aurons toujours la vue du Canal! et elle s'approcha de la fenêtre qu'elle ouvrit: horreur! Relents de cuisine, de friture froide, de marc de café! Sur le toit voisin, à hauteur de l'œil, pelures d'oranges et vieux citrons. Et en face, à le toucher, un mur écru barrant l'horizon.
—Pouah! fit-elle, pour le coup, c'est trop fort! Mais où est donc le Canal?
Elle se dirigeait déjà vers la chambred'Avertie pour proposer l'échange. Le gérant l'arrêta et, d'une voix plutôt hostile:
—Pour le prix des chambres, Madame, il n'y a pas de vue sur le Canal.
—Eh bien, je vous en fais mon compliment, Môssieu! C'est complet! Dans votre hôtel Britannia (et elle fit vibrer les n avec impertinence), on se croirait vraiment chez des pauvres, à Grenelle!
Le gérant se retira... à reculons.
—Vos amis américains sont des brutes. N'auraient-ils pas dû surveiller votre commande et se mettre en quatre pour vous, puisqu'ilsvous aiment tant!Vous ne me ferez jamais croire qu'il n'y ait pas d'autres chambres, à Venise!
—Ah! que vous êtes fatigante, ma pauvre Floche! Ne pourriez-vous vous taire? Quand je pense à tous ces gens qui sont en bas, sans lit, au peintre qui vogue encore peut-être, je crois que nous devrions nous estimer bien heureuses que cesbrutes d'Américainsnous aient trouvé ces deux turnes!
—Turnes, vous l'avez dit. Vous êtes intelligente, au moins, si vous avez un sale caractère.Des turnes, oui! On ne vient pas à Venise tout de même pour s'enfermer dans des «gogues» et respirer les eaux grasses!
—Oui, bien sûr! Vous voudriez, pour cinq francs par jour, un premier étage avec salon, billard, bain préparé au lait d'iris... et la vue sur «tout Venise» illuminé, par-dessus le marché, hein?
—Adorable! fichez-vous tant que vous voudrez, nous n'en sommes pas moins des dupes.... Tiens, le lit est propre... oh! mais il a l'air parfait. Nous allons dormir comme des plombs!
Au petit réveil, devant le mur écru, les toits, les pelures d'orange et de citron, elles se réveillèrent reposées et d'humeur charmante. Une lettre de Maud, impatiente de revoir une amie après dix ans de séparation et son mariage avec un Italien, annonçait à Avertie sa visite à l'heure la plus proche.
Cette dernière était encore à sa toilette—quand Maud entra. Joie d'Avertie malgré l'encombrement dès patron-minette d'une chambre trop petite. Après les premières effusions, l'idée d'une exploration en groupe nombreux la navra. Àl'avance, elle sentit son âme indépendante comprimée en cette mésaventure comme un pied en des bottines neuves et vernies. Elle se fit belle pourtant afin de plaire à Maud qui, en Américaine de race, aimait «les élégances». Grands dieux de l'Italie! une robe à traîne et un toquet à plumes pour tournailler dans Venise par une journée de sirocco! Aussi, dès la sortie de l'hôtel, Avertie fut la proie de ses nerfs exaspérés par la processionnelle ballade.
Il fallut se rendre sans perdre un instant à laPiazzetta, où les attendait le mari de Maud... et aussi Saint-Marc, heureusement. Par des ruelles amusantes, si étroites qu'une ombrelle ouverte en frôlait les murs, ils arrivèrent àSan Moïse, la petite église paroissiale du quartier.
Avertie, qui n'allait pas à un rendez-vous d'amour, regardait curieusement les alentours, quand, en levant le nez, elle se crut démente.... Quoi! de la neige sur cette église? Elle se tâta, vit le ciel bleu, le soleil éclatant, et ajustant son face-à-main, elle constata avec dédain que ce qu'elle avait pris pour de la neige était l'amas des fientes de pigeon, agglomérées sur lescorniches et les toits. Tout de suite, elle fut mieux disposée et trouva la ville d'une grande séduction. En passant devant la poste, pourvoyeuse des chères lettres du B.-A. (car le B.-A. restait encore le Bien-Aimé), elle fredonna, avec son dégoût particulier des choses communes, les vers du bourgeois et subtil Nadaud:
Celle qui frappe à ma porteEt dont je suis tant épris,C'est la duègne qui m'apporteLes billets que tu m'écris....
Celle qui frappe à ma porteEt dont je suis tant épris,C'est la duègne qui m'apporteLes billets que tu m'écris....
Mais sous le sirocco soufflant par les arceaux de laPiazzetta, il lui fallut maintenir ses jupes et son toquet branlant, et marcher ainsi sur les dalles de la place admirable, sans rien voir, au milieu des pigeons et du soleil, pour rejoindre Sténo, le mari de Maud.
Sténo proposa de suite de «faire un tour». Avertie, sans désir, souple et prête à tout, résignée à ne rien voir, à ne ressentir aucune émotion, suivit, docile, le troupeau qui, bientôt, s'augmenta du Peintre. Ils s'en furent donc, en bande Cook, au pont des Soupirs où Maudles photographia gravissant les marches, «en souvenir de cette charmante matinée».
Avertie caressa de la main le marbre blanc et poli des pommes de pin échelonnées sur la balustrade. Elle les aima d'avoir une forme sobre, un dessin ingénieux, divers et charmant.
Plus tard, elle se rappela qu'on l'avait traînée dans la cour des Doges, au bord d'un puits, au fond duquel elle avait machinalement regardé, sans y voir la Vérité dont, naturellement, chacun avait parlé; qu'on s'était extasié aussi devant l'Ève nue deRizzio, ronde, faussement pudique en son geste gauche, le ventre déformé par la gestation de Caïn et d'Abel, les seins flasques, mais femme de grande noblesse et d'une dignité Louis XIV! Et qu'enfin, comme on se quittait, elle était tombée en arrêt devant leLion della Carta.
Campé en fronton au-dessus de la porte du palais ducal, une patte sur l'Évangile, les ailes déployées, la queue fière (pas jusqu'à la trompette cependant!), la gueule entr'ouverte, amère, il surveillait les entrées. Son œil était sombre, tragique, presque dur et mortellement triste.Et c'était encore le regard de Dick! Avertie défaillit presque, comme si elle se fût trouvée en réel face à face avec le jeune Anglais. Clouée devant cette image, oubliant l'ambiance Cook, elle lui vouait, inconsciente, ses désirs accumulés. Cette fourrure de pierre, elle la sentait contre sa poitrine; ces flancs, elle en comptait les battements sur sa peau, et ses seins à elle s'embrouillaient dans la toison fauve; ses bras frêles et ronds, colonnes rosées de Venise, encadraient le mufle bysantin, ses mains s'enfonçaient dans la gueule baveuse.... Et elle eût presque été reconnaissante d'une morsure.
Midi sonna. L'habitude de se ployer aux usages journaliers, aux petites choses de la vie, la tira de ses divagations. Elle s'achemina vers les arcades et, avisant un marchand de photographies, elle acheta l'image de ce lion, si suggestif de l'être désiré. Puis, la cachant sur sa poitrine à côté du petit sachet de soie bleue, elle s'en fut auVaporerejoindre ses amis.
***
LaVaporeest un restaurant indigène, assezvulgaire, mais typique, où gens du pays et Allemands de classe moyenne ont leurs habitudes. Pendant les repas, un vieux chasseur gras, à terribles moustaches, naïf sosie de Garibaldi, sanglé dans un multi-boutonné spencer de groom, leur offre d'un air paternel et farceur des hors-d'œuvre bizarres et compliqués. Silencieux et engageant, il fourre tout à coup sous le nez des convives son plateau garni de crabes farcis, de moules, de homards, d'huîtres, de crevettes, decanocci, tous fruits de la lagune.
Ah! ces répugnantscanocci, ils fascinaient Avertie comme les noyés à la Morgue hypnotisent les femmes du peuple. La méchanceté de leurs petits yeux noirs et durs subsistait malgré le gonflement de leurs corps de gras scorpions et rose mal cuit. Que ne vendait-on leur photographie, Avertie l'eût achetée sur-le-champ.
Le déjeuner propre, confortable, le café excellent, l'humoristique du lieu, l'amabilité du patron reposèrent les trois amis et c'est fort bien disposés qu'ils repartirent pour l'Académie des Beaux-Arts.
Tous trois, certes, avaient la passion, lareligion de la peinture; ils s'entendaient à merveille sur ce sujet et comptaient parmi les meilleures les heures passées aux Musées. Consciencieux, ils regardaient, notaient, appréciaient les Italiens jouisseurs, jongleurs d'art, aux âmes un peu superficielles. Mais la beauté ils l'avaient sentie aussi et rendue d'une façon si instructive, si intense et joyeuse que le critique sans peine pouvait donnerquitusà leur génie de tout ce qui lui avait manqué.
Les tableaux du Carpaccio, surtout, ravirent les pèlerins. C'est dans leur vrai pays qu'il faut voir ses personnages séparés par un mur seulement de ce grand Canal dont ils étaient, quelques siècles auparavant, l'âme et la vie.
L'histoire de sainte Ursule parut à Avertie vivante, gaie; elle en fut si pénétrée qu'elle s'identifia à la Sainte. C'était elle qui circulait à la cour d'un Roy de la Grande-Bretagne, accueillait son fiancé avec aménité et tristesse à cause de son vœu, puis s'enfuyait en barque. Elle dormait dans un grand lit à colonnes, recevait la visite de l'Ange du Seigneur et enfin se laissait massacrer, sans regrets, sans frayeur, tout naturellement,au milieu de la chaude coloration du tableau et des jambes adorablement minces des personnages.
Aussi fut-elle un peu étonnée quand elle entendit Floche ainsi interpeller le Peintre:
—Vous voyez sainte Ursule dans son lit? Eh bien, Peintre, c'est tout à fait Avertie le matin quand elle se réveille au milieu de ses cheveux roses... toujours fraîche, elle. Et l'Ange qui touche deux mots à la Sainte, c'est moi, sauf que je suis fanée comme une patte de tortue ou une cuisse d'éléphant adulte, très adulte même!
—Pardon, Floche! Vous êtes bien l'ange qui touche deux mots le matin à sainte Ursule, mais c'est pour lui faire et sonner la femme de chambre et veiller à l'eau chaude et ouvrir la fenêtre et travailler au petit fourbi! riposta sainte Ursule en riant.
Il fallut partir, le musée fermait. Avertie eut le soupir de regret avec lequel on quitte ceux qu'on aime. À la sortie, ils retrouvèrent Maud et le sirocco.
Ah! l'œil que fit Avertie, harassée, lorsque Floche demanda à faire un tour à pied dansquelque quartier peu fréquenté! Maud les conduisit àSan Trovaso, où la célèbre échoppe d'Opéra-Comique étalait sa gloire printanière en un balcon rutilant de glycines trop lourdes.
—Oh! bella, bella glycina della Punta lungo!s'écria Floche. Et puis, ce qu'on est heureux de retrouver en «chair et en os» ce qui vous bassine aux vitrines, sur les cartes postales et les poncives aquarelles! Au moins, ici, on est sûr de ne pas être volé! Voilà qui n'est pas du chiqué!
Ils continuèrent versSan Sebastiano. L'absence des touristes, la blancheur, la séduction de ce quartier, avec ses petites loqueteuses dans les haillons desquelles traînait toujours un bout de chiffon vif, charmèrent les visiteurs. Ils furent vite entourés d'un essaim d'enfants, familiers, collants comme des mouches d'orage.
Tout le long du quai de laMaritima, les maisons s'offraient à la rivière et les petits canaux se succédaient, étroits, mystérieux, pittoresques. En face, c'était laGiudecca, ses bateaux, ses navires, et ses barques... et partout, tout autour des pèlerins, l'horrible sirocco. Il tordait les plumes deleurs chapeaux, gonflait leurs jupes et leurs joues presque.
Fatiguée par la lutte, Avertie refusa d'entrer dans l'église deSan Sebastiano. Elle s'abattit sur la borne du seuil. Les enfants qui l'avaient suivie, opiniâtres, les femmes en châles, aux regards hardis, dévisageaient cette élégante à plumes, assise sur une pierre.
Elle goûtait ces choses avec tranquillité, hantée par ses souvenirs. Elle pensait que, dans tant de pays déjà parcourus elle avait presque toujours trouvé un quartier analogue à celui-ci et des femmes de ce même type particulier à la race gitane. Ces femmes étaient encore plus intéressantes ici, à cette heure, dans le décor de ces ponts Renaissance, avec le désordre de leur chevelure, la nudité de leurs pieds traînant dans des socques, et le geste courbe de leurs bras pendus à la chaîne de ces puits inouïs de recherche d'art.
Mais bientôt elle entendit ses compagnons ouvrir brusquement la porte lourde de l'église.
—Ma chère, dit Floche en sortant, vous êtes une folle de ne pas être entrée. Vous n'avezdonc aucune santé, aucune résistance? Venir jusqu'à la porte de l'Église de Véronèse et s'asseoir sur une borne quand on a derrière son dos pour plus de cent millions de peinture!... Ma parole, je ne vous comprends pas! Vous ne savez pas voyager.... Moi, j'ai vu tout cela de plus que vous—et elle fit couler sous son pouce les feuillets de son cahier de notes—j'en aurai, au moins, pour mon argent. Avez-vous seulement regardé cet amour de garçon en beurre frais, là juste au-dessus de votre tête? C'est saint Sébastien, ma chère! Je vois tous ses trous... ah! une merveille encore et quelles jambes!
À ces mots, Avertie retrouva sa vigueur pour se repaître de la vue des jambes longues, minces, musclées dans leur pose lasse, et des mains et des bras, langoureux de cette trop facile sensualité italienne. La patine éburnée, ce que Floche appelait le beurre frais, en faisait le plus grand charme. Énervée, elle bâilla.
Floche s'enquit:—Vous avez faim, ma chère? ou vous vous ennuyez?
—M'ennuyer, vous rêvez? Mais quelle heure est-il donc?
—L'heure dutea! dit le Peintre d'une voix de sacrificateur de petits enfants.
Alors Maud proposa d'aller se reposer autea room, établissementextra-dryet où «on s'amusait beaucoup avec tous ces Yankees».
On sauta sur l'idée, chacun, sans l'avouer, en ayant assez, pour ce jour-là, de «vibrations d'art».
Letea roométait bondé; cela sentait un médiocre mélange de café, de thé et de cacao, tandis qu'un orchestre pauvre, piano et violon, feutrait le bruit des cuillers et des tasses.
Avertie s'assit près d'un bow-window, sous un bouquet de lilas énorme, de tulipes et d'anthuriums couleur sang et qui jetait une tache éblouissante dans la salle. Les fleurs, par la chaleur, s'étaient largement épanouies, perlées de sueur embaumée. Il y avait tout un frais poème dans ce paquet de printemps.
Alentour, ainsi que Maud l'avait dit, c'était l'Amériquefor ever. Types réellement sains et beaux, mais si uniformes qu'il eût été difficile de choisir la plus jolie femme. Toutes étaient belles, aucune n'avait de séduction.
Tout à coup, sous le nez d'Avertie passa une bouffée de tabac blond mélangé d'arôme de vétiver. Elle se pencha vers le bouquet. Mais non, ce n'était pas cela. Où donc avait-elle déjà senti pareille effluve douce? Elle revit dans un éclair la Suisse, les petits volets verts, Lucerne, le wagon... son œil dansa dans la pièce.
Au fond, dutea-room, sous les arcades qui, formant boudoir turc, cachaient à demi les consommateurs, Avertie remarqua une main paresseuse éventer d'un immense foulard indien un visage inaperçu.
Dick, attablé avec la plus somptueuse américaine du lieu, était assis nonchalant, presque étendu, dans sa pose affectionnée. Sa compagne avait une carnation trop riche, une poitrine trop forte, des cheveux trop luxuriants, des yeux trop gros, et une élégance provocatrice. Tous deux s'ennuyaient sans vergogne.
Avertie les fixa avec effronterie.
Le jeune homme avait repris sa pipe; par sa bouche entr'ouverte, il s'ingéniait à faire sortir des anneaux de fumée bleue. Il y apportait toute son attention. Ses lèvres, courtes et épaisses, sefermaient à intervalles réguliers et ses dents larges se posaient sur elles, comme des amandes fraîches sur des fruits rouges.... Avertie eut envie d'y goûter.
Quand la pipe fut finie, il la rangea dans son étui et posément la mit dans sa poche, puis il prit un crayon, griffonna quelque chose sur un programme qui traînait sur la table, plia le papier en quatre, en huit, en fit une cocotte, s'amusa à la faire sauter de l'ongle et finalement la garda dans la main.
La belle Américaine bâilla en montrant une gueule saine de jeune fauve et, se levant, donna le signal du départ. Pour sortir, Dick devait passer près d'Avertie. Il s'attarda un peu à payer, se leva enfin, fixa Avertie qui sentit son âmelui tomber du corps...[2].
Négligemment le jeune homme s'approcha d'elle, et sur la table glissa la cocotte en papier. Avec une dextérité qui la surprit elle-même, sans regarder si quelqu'un l'observait, Avertie l'escamota. Son entourage n'avait rien vu. D'ailleurs, tout ne s'était-il pas passé avec un naturelet un flegme admirables? Mais cette cocotte, que signifiait-elle après tout? Une allusion impertinente, peut-être?... Qu'en savait-elle?
Cependant son cœur continua de battre; elle eût voulu quitter letea-roomet rentrer à l'hôtel pour déplier au plus vite le papier. Les autres, heureux de se reposer, s'éternisaient en oiseux et amusants propos. Alors Avertie, pour tromper le temps, s'intéressa à classer les gens qu'elle voyait, d'après les peintres qui les eussent le plus volontiers pris comme modèles.
Plus tard, enfin, rentrée dans sa chambre, elle sortit de son carnet de notes la petite cocotte en papier. Elle la déplia fiévreusement et, dans un de ses angles, elle lut:
Demain, dix heures matin, aux Arméniens.DICK STRATHMORE BRNTGRAND HOTEL
***
Au matin, 6 heures, hôtel du Lido.
Les Pèlerins ont déménagé. Avertie, fatiguée,dort profondément. Floche s'est déjà levée, a ouvert la fenêtre et s'est recouchée. Bientôt, irrespectueuse du sommeil de sainte Ursule, elle réveille sa compagne.
—J'ai sonné la bonne. Pstt! Hé! Avertie! Vous avez le sommeil lourd, mon amie, comme une naïve paysanne! Et vous avez fermé la porte à clef hier soir! Quelle sotte manie! Pour les voleurs qu'il y a ici... Et après, le matin, il faut se lever pour aller ouvrir, c'est esquintant. Allons! Ouste! un peu de nerfs! Vous allez, n'est-ce pas? Très bien! Puisque vous êtes debout, passez-moi mon crayon, mes notes, mon pet-en-l'air... Pas celui-là! Quelle empotée vous faites... L'autre, le sale! Ah! que c'est fatigant tout cela! Et cette matinée, quand j'y pense, quel calvaire! Voyez-vous, pour voyager, vous aurez beau dire, il faut être jeune, car lorsqu'on a tous ces soins à donner à un vieux chicot, à un vieux corps, c'est infernal! (La bonne apporte l'eau chaude.) Hé! Mademoiselle, ne vous sauvez pas ainsi! Elles ont toutes le feu au derrière, ces Italiennes! Apportez de l'eau chaude, cinq ou six brocs, et un peu vite, s'il vous plaît!
Elle se lève, lave la cuvette, le verre à dents, le bidet, fourbit, astique, en parlant de microbes, de la contagion et s'ablutionne ensuite à grande eau. Maladroite et cosaque, elle s'enduit d'une épaisse couche de savon qui mousse, mousse et gonfle et coule de ses membres tout autour d'elle comme de la pâte à frire. On diraitMax und Moritzsortis du pétrin de M. Boeck! La mousse de savon gicle et crépite sur tous les objets de toilette. Par terre, ce sont des lagunes, des rigoles fines; les serviettes traînent çà et là sur les meubles, dans les flaques, partout, toutes «commencées»... Cependant la comtesse Floche ne s'est pas lavé les pieds depuis Paris! Quand Avertie s'en étonne, abasourdie:
—Oh! ma chère, qu'est-ce que cela signifie de se laver les pieds quand on a la peau sèche? Et je vous prie de croire que je l'ai sèche, moi! Cela donne des cors de se laver les pieds, ça «tendrit» la peau... Les fantassins ne se les lavent jamais, eux! c'est défendu.
Sa chemise passée, elle noue, en petite nonnette ronde, glacée de sucre rosé, les rubans de satin entre ses seins un peu mûrs. Puis,soigneusement, elle s'enduit la figure de pommade.
—Ma pauvre amie, pouvez-vous me passer votre glace? J'ai la tête si grosse qu'elle ne tient pas dans la mienne.
Elle se coiffe avec soin, se fait une auréole bouffante de cheveux d'or autour de son masque gouaché et commence à s'habiller.
—Pouvez-vous me sangler, Avertie? Savez-vous?... Vous êtes la complaisance même et la vie avec vous doit être adorable. Je sens que je ne pourrai plus me passer de vous après le voyage. Baptistine, à côté de vous, sera de la crotte de lapin! Ce que je souffrirai, n'y pensons pas! Sanglez! allez, encore! jusqu'à la petite marque de crasse sur le lacet rose; c'est le cran. Ouf! il me faut absolument maigrir, Altmar n'aime que les joncs!
Le masque blanc se retourne vers son arrière-train pour voir si tout est bien correct et s'échappe sans remercier Avertie.
Celle-ci consulte sa montre: 9 heures, et tant de choses à faire encore! Par quel miracle avait-elle pu finir sa toilette et s'habiller à son tour?Elle prend la glace, regarde sa nuque, y passe une main remplie de bergamotte, s'en inonde le cou et les épaules, endosse une blouse légère, un costume court, pose son canotier sur ses cheveux couleur d'ambre, prend ses gants, un châle, une ombrelle.
—Quoi! vous partez? lui demande Floche interloquée. Qu'allez-vous faire à cette heure? Un Vendredi Saint! Ah! oui, vous confesser...
La voix de Floche résonnait encore dans la chambre qu'Avertie descendait l'escalier.
Sur le mica scintillant de la lagune, fraîche comme une opale en son noir écrin, Avertie voguait dans sa gondole. Ses yeux, fixés sur le couvent des Arméniens, semblaient vouloir en percer les murs aveuglants de soleil. Elle souhaitait glisser, patiner, voler sur les eaux... Jamais elle n'arriverait assez vite. Et pourtant elle savourait l'attente délicieuse de la minute où elle retrouverait Dick. Elle ne regardait ni les jolies voiles latines inclinées là-bas sur l'horizon bombé, ni le geste pittoresque et monotone du gondolier penché sur le mouvement régulier de la longue rame...
Enfin les cyprès se détachèrent tout autour de l'îlot, semblables à ces minces chandelles de fête entourant les gâteaux de son enfance. Puis ce furent la petite maison blanche égayée par la floraison des arbres fruitiers et les pilotis d'un bleu criard, l'enceinte du couvent rouge pompéïen et l'image réfléchie de toutes ces choses dans l'eau huileuse.
Sous le porche désert la gondole accosta mystérieusement.
Avertie perçut encore le clapotement de l'eau sur les marches, puis tout disparut: Dick, flegmatique et beau, la reçut dans ses bras.
Silencieux, côte à côte, ils entrèrent dans le couvent. Des arceaux légers formaient un cloître arrondi autour d'un jardin. Alourdies de maturité, des roses pendaient parmi les boutons présomptueux, mêlés aux jasmins jaunes et aux chèvrefeuilles désordonnés qui s'accrochaient aux arabesques des frontons; une odeur suave s'en exhalait, rafraîchie par le jet d'eau d'une vasque rose. Sur le gazon fauché, des tulipes et des anémones, par paquets disposés çà et là, semblaient les bouquets peints d'une délicate étoffe indienne. Au fond un vieux cèdre éclatait de sève au bout de ses branches molles; et un magnolia à feuilles claires et vernissées marquait d'une grande tache d'ombre le petit enclos. Près du jet d'eau, un chat blanc se chauffait ausoleil. Derrière de grands arbres, un banc rustique invitait.
Dick et Avertie, sous le cloître, regardaient ensemble ces choses charmantes et quiètes. Le jeune homme, avec un geste grave, toucha doucement la manche d'Avertie pour l'écarter du puits dont la chaîne était encore humide. À leurs pieds, de chaque côté de ce puits, sur deux étagères de bois symétriques, des cinéraires variés éclosaient au soleil. Depuis les roses tendres jusqu'au pourpre violent, depuis les bleus tristes et pâles jusqu'à l'azur délicat et moucheté, jusqu'aux indigos crus, les couleurs de ces fleurs de cimetière et de serre étaient éclatantes de beauté saine.
Comme Avertie baissait la tête, éblouie par trop de lumière, Dick la prit par la main et l'entraîna doucement vers le banc rustique où ils s'assirent. Alors, il lui saisit l'autre main et les réunit toutes deux contre sa poitrine. Puis, il contempla longuement la jeune femme. Son ineffable et grave regard la pénétrait. Elle sentit ce regard descendre jusqu'à son cœur et s'y reposer.
—Nous nous aimons, n'est-ce pas? lui dit-il... (les paupières d'Avertie battirent légèrement). Et puis vous êtes si jolie,darling... Comment vous oublier quand une fois on vous a regardée? Vos yeux ressemblent à des oiseaux bleus, ou à ces fleurs que nous venons de voir. Et vos cheveux! On dirait du sucre d'orge... du sucre filé, comme j'en ai vu de semblable dans vos foires en France... Et votre bouche! Nous disons en Angleterre«A rose bud», oui, un bouton de rose rouge... Seriez-vous très fâchée, vraiment, si je vous embrassais?
Il parlait d'une voix basse, confidentielle, ardente, à laquelle donnait plus de poids son accent étranger.
Avertie ne le quittait pas des yeux; elle avait un plaisir extraordinaire à se sentir si près de lui, si près que lorsqu'elle le voudrait elle serait dans ses bras, contre sa poitrine. Quelquefois, dans ses promenades d'art, aux musées, sous les vitrines, elle avait eu la même convoitise de vouloir saisir, palper dans ses paumes les objets admirés. Les cheveux de Dick, fins et bien peignés, faisaient ressortir la petitesse de sa tête.Ses vêtements étaient tout à fait dans le goût britannique, de teintes mélangées comme les landes d'Écosse et les champs maraîchers (en tout autre moment Avertie les eût notés, chinés, jaune et rose sur fond verdâtre). La recherche de son linge, l'odeur même de tout son être (vétiver etgem of gem), se mêlait à celle du jardin, tout cela concourait à faire ressortir la légèreté harmonieuse de son corps, sa grâce souple de Mars botticellien et l'intense expression qui lui était si particulière... Avertie perçut soudain qu'elle l'aimait!
L'âme flottante, elle fut sans résistance. D'un geste doux et impérieux, Dick l'attira contre lui et l'embrassa longuement. Puis il s'en détacha un peu, pour la regarder...
—Que vous me plaisez,darling! Je n'ai jamais rencontré quelque chose d'aussi séduisant que vous, si ce n'est parmi les fleurs... Depuis Lucerne—dans le wagon, vous vous souvenez?—j'ai toujours pensé à vous. Je vous ai suivie; je vous ai trouvée.Dearest(et sa voix se fit douce comme un souffle qui expire), embrassez-moi...
Avertie hésita, puis avança les lèvres; et lui, violent, convulsé tout à coup, se jeta sur sa bouche comme sur une proie. Sa figure crispée devint presque brutale. La jeune femme, surprise, se dégagea brusquement.
—Oh! Chère, murmura-t-il, obstiné et insinuant.Don't... c'est seulement parce que, ce moment, je l'attendais depuis trop longtemps! Et puis, vous êtes... capiteuse,darling. Voyez, je serai docile. Là... revenez sur mon cœur...
Et il ferma les yeux.
Avertie le regarda: sa figure avait, dans ses lèvres entr'ouvertes et le pli de son front, une expression de bonheur et de souffrance. Mais comme elle s'inclinait pour lui donner un baiser d'oiseau, elle sentit la bouche puissante enserrer ses lèvres fraîches et minces.
La cloche du couvent sonna l'angélus. Ils se désunirent.
Sous le porche, cachés par la verdure du jardin, les deux jeunes gens virent défiler les novices arméniens assombris de longues soutanes de drap dur; elles clapotaient sur leurs rustiques et larges brodequins. Ces jeunes Orientauxavaient des têtes brunes, exotiques, inconfortables, presque simiesques. Leurs faces, très jeunes, étaient salies de poils follets. Les yeux baissés exagérément, les mains jointes, ils sortaient de la chapelle pour gravir, au fond du cloître, un large escalier de pierre. Quelques-uns s'appuyaient à la rampe de marbre rosé, toute luisante au soleil de la polissure des siècles. Avertie regarda ces mains calleuses, vouées, par la chasteté, à la seule caresse des rampes d'escalier! Elle les compara aussitôt aux mains de Dick, longues, exsangues, blanches, et qui gardaient un aspect de concupiscence et de volupté. Elle soupira. Comme ces contrastes étaient séduisants et dangereux!...
L'heure avançait. Il allait falloir se séparer. Elle se leva et toute son attitude fit comprendre à Dick qu'elle ne céderait pas, s'il tentait de la retenir. Mais elle regarda une fois encore cette bouche tentatrice; comme pour la sceller, elle y posa son doigt. Puis elle s'évada à travers les bosquets.
Sous le cloître, aux abords de la chapelle, un moine qui rangeait les livres de cantiques, dèsqu'il l'aperçut, s'informa des désirs de lasignora. Elle demanda à visiter la chapelle et les collections du couvent.
Un peu ivre encore, elle gravit le même escalier par où, tout à l'heure, étaient passés les novices. Elle posa sa belle main libre sur la rampe rose, douce au toucher comme une peau glacée et, sur le premier palier, par la baie ouverte vers le jardin, elle chercha le banc rustique. Dick, qui l'avait suivie des yeux à travers l'ajourage des pierres, se leva dès qu'il l'aperçut et, par un geste indéfinissable—menace ou baiser—, il eut l'air de lui envoyer son cœur.
Avertie quitta aussitôt l'embrasure pour suivre le moine dont le trousseau de clefs sonnait à la ceinture de cuir. Il s'occupait, raconta-t-il, de philologie et de littérature. Il parlait sept langues, avait lu Barrès, Byron et les Bibles hébraïques «dans le texte». Sa figure jeune était douce et pâle, un peu créole, encadrée d'une barbe rare et trop fine. Ils causèrent de France et d'Arménie, et des passionnantes études de son Ordre. Puis il la conduisit à la salle des collections. Il lui montra avec fierté, à côté del'encrier de Lord Byron,—celui dont il s'était servi pour écrireDon Juan,—des œufs d'autruche, des cheveux du comte de Chambord, des poupées indiennes en terre cuite et quelques autres échantillons de semblable valeur, où le moine goûtait évidemment du mystère, du merveilleux, du surnaturel. Avertie, fatiguée et distraite, décida d'arrêter là sa visite domiciliaire; elle s'en excusa auprès du prêtre qui, poliment, lui offrit de la reconduire à sa gondole. Et ainsi, près de la robe noire du saint homme, elle traversa le soleil et les odeurs capiteuses, qui montaient de toutes les plantes de ce jardin dont la dilection divine s'était muée pour elle en volupté.
Dick était parti; seul le chat blanc se chauffait encore au soleil, en rond, près de la vasque. Entendant les pas proches, il eut peur et se sauva. «Fini, pensa Avertie, tout est fini!»
Elle longea des corridors sévères et passa devant le réfectoire. Une douceâtre odeur conventuelle se mêlait aux relents d'huile chaude. Et le dégoût la prit de cette vie close, étouffée et compressive. Elle eut pitié des moines. Puis, l'instant d'après, elle les envia. Ils ne souffraientpas, eux! Et elle allait souffrir, peut-être? Bah! Vivre! Vivre la vie, elle voulait vivre avidement,... et, s'il fallait payer... eh bien! elle paierait!
Troublée, cependant, fatiguée en son cœur, elle remonta à regret dans sa gondole. Sur les coussins, près de son châle, était piqué un petit papier; elle lut: «Vous êtes mon ibis rose... je vous reverrai.»
La certitude d'inspirer à cet étranger un amour subtil et assez singulier pour être comparée à un échassier la remonta et aussi l'orgueil d'avoir subjugué, jusqu'au respect, ce beau garçon. Une gaieté douce lui vint—«l'ibis, l'ibis rose»!—et elle se sentit moins troublée, dès que la gondole eut repris le chemin de Venise.
Le soleil «chauffait» derrière des buées d'orage; les petits îlots de sable et d'algues amoncelés issaient de la marée basse, s'efforçant à devenir des terres stables. Bientôt, Avertie s'intéressa tout à fait à la contemplation du paysage. C'était, dans la nacre rosée et répandue sur toutes choses, le mirage du désert.
En retrouvant ses amis, elle récupéra, au mêmemoment, son équilibre. Vraiment, elle venait de rêver une belle aventure, et, quand Floche lui demanda si elle s'était bien confessée, ce fut avec certitude qu'elle répondit:—«Excellemment! J'ai eu affaire à un Père très agréable.»
Puis elle s'occupa de suite des projets de la journée; avaient-ils retenu Carlo pour la visite des petites églises?
—Oui, oui, tout est organisé, répondit la comtesse Floche. Carlo nous attend au ponton. Ah! ma chère! Il est sympathique en diable, notre Carlo! Je le regardais encore dans la gondole, ce matin, en vous attendant. Il avait l'air d'un grand singe, hideux, sale, dégoûtant! Je l'adore!
Les femmes commodément installées sur les gros coussins de la gondole, le Peintre assis par terre à leurs pieds (le derrière un peu mouillé), tous étaient heureux et retrouvaient l'impression de l'arrivée, la simple satisfaction, le bien-être de se laisser glisser sur l'eau, à travers la Ville Incomparable.
Avertie, le bras allongé, tenait une des petites mains de cuivre qui, de chaque côté du bateau, maintiennent la cordelière en laine noire à gros pompons.
—Floche, avez-vous regardé ces mains? dit-elle. Sont-elles assez vivantes et fermes d'expression? Et ce pouce aplati vers l'ongle, il a toute une physionomie! J'en ai connu un semblable: c'était celui de James Two. Il synthétisait plus sa personne que sa figure... il synthétisaitsa nature d'âme. Comme il m'aimait, si je le lui avais demandé, James l'eût coupé pour me le donner...
—Vous donner son pouce! Quoi? Celui en viande, le vrai dont il se sert tout le temps? Vous croyez cela, vous, une femme supérieure, qu'un homme vous aime assez pour se couper un doigt? Ah! laissez-moi rire, Avertie. Vous en avez quelquefois de bonnes, ma pauvre amie! Quelle jeunesse! Et faut-il que vous ayez peu souffert!... Moi, je sais bien que c'est tout au plus les ongles que les hommes se coupent, par amour de vous!
Avertie sourit de la tirade et pria Carlo de lui vendre les mains de cuivre. Tout de suite, le Peintre voulut lui en faire hommage; elle s'en ferait monter un manche d'ombrelle.
Mais Carlo refusa; il aimait sa gondole. Pourquoi l'aurait-il dépouillée, lui qui la soignait comme une belle femme? Car ces objets étaient anciens et le modèle introuvable... Le Peintre insista, monta les prix, sortit une pièce d'or. Quel pauvre gondolier eût pu résister? Séance tenante, Carlo dévissa les mains et les remit aupèlerin. La cordelière pendit, les pompons noirs traînèrent sur les banquettes... quelque chose de désordonné, d'inharmonieux, entra dans la gondole; elle fut comme déflorée.
Avertie eut le sentiment très net qu'elle agissait en bourgeoise, en barbare. Cette main de gondole! Avoir attendu quelques siècles pour devenir le manche d'ombrelle d'une Parisienne! Ainsi, elle déplaçait un point de beauté, elle déparait une belle chose! Elle compara son âme à celle d'une Américaine et pensa avec dégoût que l'amie de Dick eût agi pareillement. Pourquoi ne pas renoncer à cet enfantillage, remettre le cuivre en place, pour l'harmonie des choses universelles?
Un vieux hanneton en souquenille tête de nègre, qui happa la gondole de son crochet, àSan Giovanni e Paolo, coupa court à ces réflexions.
—L'Église des tombeaux des Doges, annonça le Peintre d'une voix sentencieuse.
—Dieu! qu'ils m'ennuient, ces Doges! s'écria Avertie, et elle regarda le porche d'un œil maussade.
Pourtant, de délicates, colonnes de marbrerose, torcinées en gros câble de navire, encadraient les sculptures des montants. Avertie releva ses jupes et regarda ses jambes pour voir si,—torcinage à part,—elles n'étaient point de la même sveltesse. Puis, toujours hostile à l'Église, elle s'en fut vers deux lions, en bas-relief contre les murs de l'hôpital voisin. Là, elle était à son affaire; leurs regards tristes et dédaigneux l'attiraient invinciblement.
—Floche, venez voir avec moi ces beaux lions de Lombardo.... Ils valent tous les doges et leurs tombeaux tarabiscotés. Voyez-moi cette queue qu'ils ramènent devant eux en traîne d'impératrice!
Floche, gouailleuse un peu:—Eh, chère amie, vous n'avez pas vu cette touffe poilue du bout...? On dirait une main de singe! C'est très curieux, en vérité!
—Mais c'est magistral, simplement. Quelles notes prenez-vous donc? Laissez-moi lire: «Noble attente de ces portiers de pierres..., yeux tristes à la vue des malades de l'hôpital... Fauves matés sous le ciseau du génie...»
—Mâtin! vous allez bien! Quant à moi je veuxvous confier que depuis quelques jours je suis amoureuse, oui, amoureuse de tous les lions de Venise. Concevez-vous cela?
—Vous êtes une folle... Mais vous me fascinez. Je vous trouve très bête et très intelligente... Je ne peux pas vous suivre dans tout ce que vous dites. Vous me troublez, vous m'ahurissez... car, enfin, j'ai du sens commun, moi!
Il fallut pourtant entrer à l'église. Avertie laissa ses amis circuler. Elle s'assit à côté d'un autel en pierre jaune que le guide ne mentionnait pas et qu'elle n'aurait certes pas remarqué si elle ne s'était arrêtée auprès. Deux sphinges étranges le soutenaient. Elles avaient des têtes et des seins de femme, des griffes de lion et des queues de dauphin. Sur le marbre poli de leur poitrine et de leurs épaules, l'ocre doux s'éteignait dans du jaune plus pâle et crémeux; leurs têtes douloureuses semblaient excédées du poids de la table sacrée. Il y avait de l'obstination et de la douleur dans leurs regards, leurs bouches et leurs fronts têtus, dans leurs queues trop enroulées, et leurs ongles crispés de rage concentréed'être là pour toujours!... Les passions aussi, ne vous écrasent-elles pas toute la vie? Elle l'avait entendu dire par des «gens à grands fracas», des passionnés, des agités,—mais était-ce bien vrai?—qu'on ne peut jamais «s'affranchir».
S'affranchir, la belle affaire! Même devant les Sphinges de San Giovanni, elle trouvait, au contraire, qu'il fallait une vie de lutte et d'énergie pour, seulement, «conserver».
Néanmoins, elle aima la douleur inquiète des marbres symboliques. Ces Sphinges étaient belles. Elle sympathisa avec leur impatience résignée et, finalement, guidée par son constant instinct de volupté, elle s'approcha de l'autel, ôta ses gants et passa le long de ces corps polis une main caressante et douce.
Mais Floche, déjà de retour, s'écria:
—Vous avez eu bien tort, chère amie, de ne pas nous avoir suivis. Nous avons vu, avec dix sous de pourboire seulement, une série de Véronèse en réparation, accrochés à des échafaudages de plâtriers, salis, tout troués, tout noircis, magnifiques! Et aussi, un immense chandelier,superbe! On aurait dit du vieux plomb au rebut, une belle patine!
Avertie s'amusait toujours de l'imprévu des discours de sa compagne. Son pied glissa avec indulgence sur les dalles roses en marbre de Vérone et son coup d'œil essuya au passage la poussière des stalles chapitrales, en buis lisse, aux teintes luisantes de caramel.
—En voilà assez, pour les petites églises! proposa Floche. Allons voirSanta Barbara!
Le vieux hanneton en haillons, pour ranger à quai la gondole, la happa de nouveau comme un beau chiffon saisi au fil de l'eau. Ils embarquèrent et bientôt Carlo les accosta àMaria Formosa.
Mais, laSanta Barbara, la perle de Venise, était, sous son voile violet, invisible aux visiteurs. Le peintre et Floche, déçus, s'en rongeaient les poings.
—C'est un peu fort, disait-elle! CetteBarbara, à qui la montrerait-on, donc, si ce n'est à nous? À tous ces vieux derrières qui trament dans l'Église, peut-être? (Et elle désignait du doigt quelques dévotes prosternées sur lesdalles.) C'est stupide de voyager dans ces conditions! Misérable Peintre! C'est vous qui nous avez conduites ici. Vous êtes un nigaud, un maladroit.... Vous ne savez jamais vous débrouiller. Vous n'êtes bon à rien!
Le flegmatique Peintre devint audacieux sous l'insulte. Il leva sa canne et, hardiment, fit glisser le voile violet sur sa tringle de cuivre:Barbaraapparut les mains jointes, levant des yeux bruns au ciel, froide, poncive, lamentablement banale. Mais ce ne fut qu'un clin d'œil.
Un chat-tigre, le sacristain, avait bondi.... Voilant Barbara d'un geste brutal, au risque de déchirer le rideau sacré, il saisit le Peintre par les poignets, lui arracha la canne sacrilège et la brandit au-dessus de sa tête avec un beau mouvement d'Italien de comédie. Puis il se mit à vitupérer en termes beaucoup moins nobles que son geste, certainement. Pour le calmer, le Peintre dégagea une de ses mains et saisit dans son gilet une pièce d'argent que le forcené, du bout de son coude, envoya rouler au fond de l'Église, en roulant, lui aussi des yeux blancs et ronds. Puis il lâcha tout, remit poliment la cannedans la main du Peintre et, à pas comptés et sûrs, il alla rejoindre la pièce d'argent qu'il empocha.
—Ah!Santa Barbara!Quelle aventure! clamait Floche. Manquer d'être assassinée, et par un bedeau, encore! Pour une toile de quatre sous! Nous l'avons échappé belle!... Comment l'avez-vous trouvée cette Barbe, patronne des artilleurs? Moi, pour vous mettre à l'aise, je vous dirai que je ne la «trouve» pas. Ça a beau s'intituler «la Perle de Venise», ce que je ne goûte pas, je le dis sans honte!
—Il paraît qu'il faut la contempler des heures pour en être pénétré....
—Oh! bien, alors, sauvons-nous! ajouta Floche.
Ils firent le tour de l'Église; il y traînait une odeur d'encens, tiède encore; quelques vieux dos voûtés par la prière se tassaient derrière les piliers; des châles typiques et gracieux circulaient dans la nef.
Près de la sortie, les visiteurs aperçurent un groupe qui tenait conversation, hommes et femmes assis en rond avec le sans-gêne de buveursautour d'une table d'auberge. Une mère, dans un mouvement de tendresse charmante, avait appuyé sa figure contre celle de son petit posé sur l'accoudoir d'un prie-Dieu et qu'elle protégeait de son châle à la façon du Carpaccio. Tout ce monde était à son aise, naturel et harmonieux. L'âme de Venise flottait autour de ce vivant tableau, qu'Avertie pressentit être un bien plus grand trésor pour la Cité que cette «Perle» à peine entrevue derrière ses voiles de damas.
Ensuite, tandis qu'on voguait sur les canaux, la comtesse Floche se lamenta:—Aller en fiacre, une fois rentrés à Paris, ce sera affreux après Venise et le gondolage! Toujours un gros derrière devant votre nez; quand ce n'est pas celui du cocher, c'est celui du cheval! Au moins, en gondole, on respire à plein poumons l'odeur des immondices de la seule lagune!
—Soyez patiente, Floche. Carpaccio, àSt Giovanni degli Schiavoni, nous dédommagera.
Carlo les débarqua à l'entrée d'une ruelle loqueteuse où séchait le linge plus soigneusement lessivé en vue des réjouissances pascales.Les draps pendaient en drapeaux de fête bourbonnienne; les chemises et les jupons, gonflés par le vent, jouaient les grotesques en baudruche....
Tü-tü tü-tü!La corne joyeuse du marchand de journaux appela de la rue les clients haut-logés. Aussitôt, des fenêtres descendirent des petits paniers, maintenus par de longues ficelles, grosses araignées dégringolant par saccades; puis, le journal reçu, les araignées ravalaient leur fil, pour remonter avec leur proie.Tü-tü, tü-tü, le son aigrelet retentissait plus loin.
—Les corbillons! Les corbillons! Qu'y met-on? s'écria la comtesse Floche, qui avait du Grand Siècle. Mais voyez-moi ça! C'est inédit, divin, c'est à mettre dans tous les journaux... et puis, c'est gracieux, mystérieux, cette chute rapide et silencieuse d'osier blanc mû par d'invisibles mains! Je suis bien sûre que l'histoire de saint Georges ne nous plaira pas autant, tout à l'heure!
Mais, justement, le bedeau était à déjeuner et ne se pressait pas de venir ouvrir son église.Au bout de quelques minutes, Avertie proposa à ses amis de planter là saint Georges et son bedeau. Ils se jetèrent sur cette idée avec d'autant plus d'enthousiasme que sonnait déjà l'heure creuse du déjeuner.
Sur les canaux, tachetés de pelures d'oranges, une odeur nauséabonde traînait; un bateau chargé des boues de la ville les croisa.
—Floche? C'est le moment de respirer à pleins poumons! cria Avertie.
—Ah! Grands Dieux, ma pauvre amie, est-ce assez sale cette Venise! Et faut-il que ce soit tout de même beau pour qu'on supporte toutes ces cochonneries!
Enfin, ils arrivèrent auVapore, heureux de humer des odeurs fraîches, fussent-elles de cuisine, et de pouvoir se reposer, assis autour d'une table sympathique.
***
Un gros nuage venait de rabattre les Pèlerins sous le péristyle de Saint-Marc. La masse des pigeons chassés par l'averse s'y était réfugiéeaussi. Énervés, excités par l'électricité ambiante, hérissés, la queue en éventail, battant des ailes, ils se becquetaient sur les chapiteaux des colonnes, puis, satisfaits, lâchaient leurs petites ordures.
Avertie voyait l'ombre de leurs gestes se profiler sur les mosaïques d'or, à côté de l'histoire de Noé, histoire sans pudeur, elle aussi, et tracée avec la naïveté des âmes simples.
—Regardez donc, Floche! demanda-t-elle. Avez-vous jamais vu Noé nu? Le voilà étendu sur son lit, ivre, des poils partout... et en mosaïque encore! Sem et Cham en sont honteux.
—À quoi voyez-vous ça?
—Au bout de leur nez... Ils viennent recouvrir leur père. Voyez le grand manteau qu'ils apportent. Quant à Japhet, il est resté dans un coin, avec la «bombance», à dire des saletés.
—Et après... Cette histoire est passionnante. D'où la tenez-vous?
—D'où je la tiens? Elle est bien bonne! Et l'Histoire Sainte alors!
—Ah! ma chère, répliqua Floche offusquée, j'ai eu tous mes brevets—il y a bien longtemps,c'est vrai,—mais dans l'histoire Sainte, il n'est question ni de poils, ni d'hommes nus en mosaïque, ni de lits où ils sont couchés....
—Chère Floche, vous êtes un ange et je vous aime. J'ai dû lire, moi, des Bibles non expurgées, voyez-vous!
Et elle leva le nez vers la coupole:—Tiens, le déluge? Désirez-vous que je vous en raconte aussi l'histoire? Trois petits hommes dans une grande barque voulaient rentrer chez eux... Mais regardez donc les mosaïques, Floche, ou je ne raconte pas. Donc ils voguent sur de l'eau d'or et un gros pigeon vole sur leurs têtes...
—Allons, Mesdames, il faut entrer dans la basilique, vint dire le Peintre. Si nous nous attardons ainsi aux bagatelles de la porte....
—Ah! s'écria Floche découragée. Voilà maintenant que cet autre appelle le Déluge une bagatelle!
Et la figure désolée, poussant un soupir, elle rattrapa son amie qui déjà entrait à l'Église.
La séduction de l'ensemble, l'atmosphère générale de Saint-Marc subjuguèrent de suite Avertie. Elle ne se demanda pas si c'était uneéglise, un temple, une synagogue, mais elle sentit qu'une magnificence, un merveilleux la transportaient dans un monde inconnu dont la magie l'étourdissait. Quand elle eut perçu que Saint-Marc avait gardé la saveur originelle de ses splendeurs anciennes, l'arôme puissant de sa païenne ambiance, Avertie se prélassa dans un sentiment de plaisir absolu. Elle eut une révélation de choses insoupçonnées, dans la vision reposante d'une harmonie féerique. Et ces vers chantèrent dans sa tête: