CHAPITRE VIII

Là tout n'est qu'ordre et beauté,Luxe, calme et volupté...

Là tout n'est qu'ordre et beauté,Luxe, calme et volupté...

Puis ses regards se posèrent sur les détails et s'y complurent; elle subjectiva son admiration. Elle eût voulu—Impératrice ou Dogaresse—se promener, s'asseoir, trôner au milieu des mosaïques... elle eût voulu être Celle pour qui toutes ces splendeurs eussent été faites et se sentir, surtout, le point culminant de beauté nécessaire à l'harmonie de l'ensemble.

Partout, dans la basilique, on nettoyait, on récurait pour les fêtes de Pâques.... Et soudain,par une lubie amusante, les détails de cette Église, Avertie les rabaissa à des «ouvrages de dames», points de Hongrie, crochet tunisien, tapisseries à l'aiguille et, même, pantoufles pour vieux messieurs. Par terre, c'étaient des carreaux qu'elle avait vus dans l'album D. M. C.... et son esprit, agacé, se débattait contre cette obsession nerveuse. Elle était navrée. Que s'était-il donc passé dans son cerveau? Une fatigue subite, sans doute, d'avoir trop admiré? N'importe, venir voir Saint-Marc, y entrer comme une folle, s'y croire une impératrice et tout à coup se constater l'âme de Jenny l'ouvrière, juger ces choses sublimes à travers un déballage de mercerie.... Ah! il n'y avait pas de quoi être fière!

Elle s'assit et s'efforça de ne plus penser. Peu à peu son cerveau se dégagea; les marbres aux murs devinrent de belles étoffes flammées, de glorieux tapis d'Orient revêtant les colonnes. La basilique entière lui parut tendue de couleurs chaudes.

Les paons de l'ambon adoucissaient leur marbre jusqu'au vieil ivoire; l'aigle de cuivre poli du lutrin resplendissait au milieu de ce chœurmerveilleux de toutes les richesses des siècles. Les immenses candélabres des chapelles, à eux seuls, étaient un univers de recherche d'art; la diversité et la complexité de leurs détails se résumaient en une telle harmonie, une telle pureté de lignes, qu'on les eût crus, de loin, à peine modelés dans des formes larges et grasses. En marbre vert antique, ou en porphyre rosé, les mosaïques du sol attendaient les pieds crémeux des déesses. Avertie eut mal au cœur de les piétiner avec des souliers à fortes semelles... Parfois, sous l'usure, le vert se fonçait, devenait l'émeraude brute des profondeurs de la mer où, là seulement, les algues, et aussi les culs de bouteille, prennent une telle couleur.

Avertie rejoignit ses amis dans la sacristie. Une sorte d'intimité calmante l'y accueillit. Ainsi, sur les panneaux, au-dessus des stalles, d'étranges tableautins en marqueterie avaient pris au cours des siècles une telle chaleur de tons et présentaient dans leur composition un tel souci du détail qu'on eût juré y voir une œuvre hollandaise. Avec leurs canaux et leurs antiques maisons, c'étaient bien plus des intimités dePeter de Hoog que des vues de l'orientale Venise.

Avertie, tout à fait dégrisée, s'assit près de la chaire. Soudain, elle vit le Peintre s'approcher d'elle, lui saisir le bras avec violence, et lui dire dans la figure:

—J'ai un désir fou de vous posséder, là, dans cette église!

L'intonation pouvait laisser croire à une plaisanterie. Avertie en fut cependant toute interloquée, car rien ne ressemblait moins à l'inconvenance de cette sortie que la réserve habituelle et la froideur du jeune homme.

—Encore un que le démon de la Basilique vient de posséder... Heureusement que ça n'a pas été en même temps que moi! pensa-t-elle, et elle se mit à rire.

Floche, qui avait vu le geste insolite, s'approcha.

—Quoi? Que dit-il? Il a les veux hors de la tête!

—Il dit simplement, répondit Avertie, qu'il a envie de me posséder dans Saint-Marc... Mais ça n'a aucune importance.

—De vous... quoi?... de vous posséder? Comme vous dites cela! Quelle nature avez-vous donc pour parler de possession avec autant de calme? C'est horrible, tout bonnement épouvantable... dans cette splendide mosquée! Un sacrilège, vous savez!—Et se tournant vers le Peintre:—Vous êtes bien jeune, mon ami, pour penser à de pareilles choses. Comment, vous un satyre? Vous, le satyre des Mosaïques! Ah! ce n'est pas comme moi. Je suis une ahurie dans la vie; je n'ai plus de désir, aucun.—(Elle se lève, distraite.) D'ailleurs, assez de s'asseoir ainsi sur la pierre froide. C'est très malsain... ça donne des boutons.

Comme ils s'en allaient, une dame en grand deuil, très élégante, reconnaissant des Français, s'approcha d'eux et s'adressant à Avertie:

—Madame, pourriez-vous me renseigner, puisque je vois que vous êtes Française? Quel maigre doit-on faire le Vendredi-Saint, à Venise?

—Ah! Madame, vous me prenez au dépourvu, je suis Israëlite!

Dès qu'ils se retrouvèrent sur la Piazzetta, Floche seretourna et, envoyant un baiser à Saint-Marc:

—Voyez-vous, mes amis, dit-elle, ce que j'adore dans cette église, c'est qu'elle a un désordre énorme!—Et, d'un ton docte, elle ajouta:—Car, après avoir vu le détail des choses, il faut toujours en embrasser l'ensemble.

—Et c'est pourquoi vous lui envoyez un baiser? et Avertie pirouetta dans la direction des arcades.

Un grand goûter avait été commandé au Café Florian par les soins de Maud. Elle voulait présenter ses amis à une dame italienne qui «adorait les Français» et se piquait de connaître les finesses de leur langue... Quinze ans auparavant, Avertie, petite fille, était venue s'asseoir à ce même café. Venise l'avait éblouie alors autant qu'aujourd'hui; mais, tout de même, son plus vieux souvenir restait du sirop de groseille à la glace qu'on lui avait servi dans un très grand verre avec une longue, longue cuiller. Rien de changé dans le café; mêmes banquettes, même stucage général et prétentieux. Seules, les consommations étaient devenues plus modernes et,quand elle demanda du sirop de groseille, on lui répondit, avec un peu de mépris, «qu'on n'en servait pas ici».

La dame Italienne arriva enfin, élégante, mince, agréable, avec une figure de chèvre ardente, des yeux fiévreux à la Ricard, une bouche tentaculaire, du rouge aux lèvres, un peu de noir aux dents, un pied cambré comme un embauchoir de buis et chaussé de daim blanc. Très aimable, sa tête seule se mouvait, et ses yeux surtout. Son corps restait raide au bord de la banquette de velours. Cette attitude s'adaptait mal avec l'ensemble, plutôt «chiffonné», de la personne. Et Avertie crut en déchiffrer l'énigme lorsqu'elle remarqua la préoccupation constante de l'Italienne à raidir une forte poitrine qui se tenait insuffisamment sur une taille sans corset. Ce geste rendait une jeunesse factice à des fruits penchants et trop lourds. Intelligente et spirituelle d'ailleurs, elle savait parler de la Venise connue et inconnue, visible et cachée.

Voulant lui faire plaisir, les Pèlerins la complimentaient sur sa manière de parler le français.

—Oh! répondit-elle, c'est une langue si facilepour nous autres Italiens: on n'a guère qu'à changer ou ajouter quelques petites syllabes et on se fait comprendre.

Comme ils avaient manifesté le désir de visiter certain palais, elle leur demanda s'il leur plairait de voir le sien. Il se trouvait à deux pas, et du bout de son ombrelle, elle pointa de hautes cheminées en calice. Subitement, son œil énorme s'agrandit encore.

—Voyez, voyez lecatonqui se promène sur mestettons[3]!

Ils virent lecatonet lestettonset s'en amusèrent presque trop au gré de la dame intriguée.

—Comme vous êtes gais, vous autres Français, leur dit-elle. Allons, venez voir mon palais.

Il ne resta aux Pèlerins qu'un souvenir agréable de cette visite à travers de grandes pièces nues, d'où les objets d'art avaient été depuis longtemps enlevés, ce fut celui de la phrase avec laquelle l'aimable Italienne remercia le Peintre de lui avoir offert son bras pour monter les escaliers:—«Mille grâces, Monsieur, de votre assistance. Mon escalier est si pénible que j'aibeaucoup souffert en le salissant avec vous[4]; mais je me suis bien soulagée contre votre bras.»

L'idée leur vint ensuite de circuler à pied par la ville. Accompagnés de la fin du jour doux et beau, ils parcoururent laMerceriaet lesCalleanimées qui entourent la Piazzetta.

Les boutiques regorgeaient de verroteries, de pierres fausses, de coraux, de broches en mosaïque, et autres camelotes, cadres, gondoles lilliputiennes, couvertures et châles aux couleurs heurtées. Avertie, badaude, entrait dans les boutiques pour marchander, toucher le clinquant, se parer de colliers de perles et de corail. Ensuite, elle sortait, dégoûtée, obligée, tout de même, d'acheter un peu de ce qui venait de lui faire tant de plaisir. Puis, par les ruelles, ils tombèrent sur les étalages de fruitières où foisonnaient le frais corail des tomates, l'améthyste sombre des aubergines, la chrysoprase et l'opale des concombres équivoques, le grenat des gros raisins et le rubis sanglant des cerises. Ah!l'odeur des premières rosés pourpres et des jasmins qui se mêlait, là encore et toujours, aux fritures des échoppes voisines!

Ils escaladèrent les ponts de pierre, gravirent leRialtoau milieu de l'animation des boutiques, fouillant d'un œil de homard, d'un œil presque tactile, tous les recoins, dans l'espoir d'y découvrir quelque indienne criarde ou quelque motif d'émotion neuve. Ils descendirent jusqu'aux quartiers plus communs, plus perdus, où la population circulait tranquille, vaquant à ses petites affaires, achetant ses provisions, prenant l'air...

Les femmes, souvent deux par deux, se penchaient tendrement l'une sur l'autre, étroitement unies dans leurs châles drapés dont les franges s'alourdissaient des crasses ramassées. Souvent les Pèlerins stoppaient sur les petitsCamponus et clairs, comme blanchis à la chaux. Encombrés de marchands en plein vent, bouquinistes et potiers, chez qui les chefs-d'œuvre de Venise en photos jaunies et de rebut côtoyaient les poêles à frire. Quelquefois, un coup de vent arrivait, preste, par les toits, des ciels roses del'Adriatique; il tourbillonnait en spirale sur la petite place, entraînant avec lui les jupes et les châles et aussi les feuillets d'images qui, malgré leurs cales de grosses terres, s'échappaient, telle une envolée de pigeons blancs.

La bande des gosses, sérieuse à cette heure, entourait les échoppes des marchands de sorbet et depolenta; dans un gros poêlon, cette pâte se coupait en tranches fines ou épaisses selon la fortune du jeune client, qui, à coups de dents, s'amusait à faire des dessins dans le noir brûlé de la croûte. Les sorbets au citron ou à l'orange circulaient pour un sou, dans de petits verres de poupées. Avertie eût bien volontiers acheté les jolis et minuscules établis de couleur verte ou bleue, ornés de grosses fleurs paysannes et flanqués de deux sorbetières. Elle s'amusait à jouer au bon riche et distribuait les petits verres, remplis d'un coup de batte. Les gamins devenaient terribles, leurs yeux lançaient du feu et leurs mains tendues semblaient se multiplier comme par enchantement. Puis elle les voyait, servis, avancer leurs lèvres savoureuses, les retirer brûlées par le froid de la glace... et laisser partirleur bienfaitrice sans même la regarder, sauf pour se moquer de son chapeau.

Les Pèlerins goûtaient abondamment ces choses, heureux de l'indifférence de tout ce peuple à l'égard de l'étranger, de l'espion, venu là pour se mêler à leur intimité, et se donner la fugitive et illusoire émotion d'être une parcelle de l'âme de Venise...

***

Le restaurant duVaporeservait aux Pèlerins dehome, en quelque sorte. Le patron, pour le rendre agréable, leur avait réservé une grande pièce où ils mangeaient, fumaient, écrivaient. Cette salle rappelait leshouse boatsdes bords de la Tamise, avec ses bons fauteuils, ses rocking-chairs, ses tables, divans, et vases de fleurs. Ils y tenaient salon après les repas, s'y reposaient, préparaient les itinéraires du lendemain, tandis qu'ils inventoriaient et emballaient leurs achats.

Floche, surtout, était sensible au charme de ces heures defarnienteoù elle retrouvait lesdélices du divan de la rue Gauthier-Villars. Elle pouvait à son aise en «griller une».

Ce soir-là ils mangèrent un très bon dîner dont un succulent «bœuf-mode» et un «sambayou» moussé par le patron lui-même et qui, sous ses doigts, avait atteint une légèreté extraordinaire. On lui en fit les plus grands compliments; dans son trouble, il oublia, en desservant, la terrine de bœuf sur le divan.

—Quelle négligence, c'est assommant! dit Floche peu après, d'un air langoureux, en se dirigeant vers ce meuble, où elle voulut s'étendre.

—Allons, Peintre, à quoi pensez-vous? lui cria Avertie. Ôtez donc ce bœuf! Ne voyez-vous pas que Floche veut aussi faire la Vache-mode!

Floche s'étala, amollie, voluptueuse au milieu des bures de sa robe et de la fumée de sa cigarette. Il fallut la réveiller pour partir. Le Peintre mit à ce soin des délicatesses de cadmium, et Avertie, qui, jusque-là, se croyait l'élue, reconnut son erreur.

—Ah! pensa-t-elle, je me suis mis le pinceau dans l'œil!

Mais l'heure qu'affectionnait le plus Avertie était celle où, regagnant le Lido envaporetto, elle voyait Venise, sans parade, s'assoupir pour la nuit sur sa lagune amoureuse. Les feux de laGiudeccas'allumaient doucement et la forêt brûlée des mâts s'allongeait comme aspirée par le ciel clair.

Les deux femmes aimaient leur hôtel solitaire, neuf, sympathique. Elles lui pardonnaient ses lits froids et humides. Tandis qu'Avertie s'enveloppait la nuit de son tartan d'Écosse, la comtesse Floche, dès le premier jour, avait déclaré:

—Avec mon pet en l'air des Pyrénées, moi, je me fiche de tout!

L'électricité éteinte, la sérénité de sainte Ursule entrait dans leurs cœurs et elles dormaient comme des Bienheureuses jusqu'au lendemain matin.

Le petit campanile deSan Giorgio, dressé dans l'azur de l'aube, sonna six heures. À l'hôtel, le calme était si profond que les voyageurs eussent pu se croire à bord.

Avertie sauta du lit et alla s'accouder à la fenêtre ouverte. L'air pur et vierge de la brise de mer emplit sa poitrine, que le bonheur de vivre dilata soudain.

Venise s'éveillait, heureuse, elle aussi, du temps radieux dont elle allait se parer. Elle s'offrait au matin, voilée de ses buées, chaste à cette heure et coiffée du turban doux de ses Alpes.

Avertie ne put retenir son enthousiasme:

—Ô chère ville, ma chère Venise! murmurait-elle, et elle serrait ses bras contre sa poitrine comme si elle eût étreint la Cité sur son cœur.

Soudain, dans le brouillard matinal, apparut la tache en grisaille du couvent des Arméniens... Dick! En ces deux jours de courses folles et vagabondes, avait-elle seulement songé à Dick? Oui, certes, mais pour en écarter le souvenir, le chasser avec rage, presque, ne trouvant jamais l'heure assez propice, le moment assez recueilli, pour permettre l'évocation et laisser les souvenirs, si douloureusement âpres encore, prendre une forme plus nette. Dick! Elle ne l'avait aperçu nulle part, pendant ces deux jours; et pourtant, il était à Venise, l'épiant peut-être... il l'avait dit. Ou bien, rebuté, était-il parti à la suite de son Américaine? Elle sentit à son cœur une petite piqûre.

—C'est le serpent! se dit-elle. Oh! un petit aspic, espérons! Ça cuit déjà assez fort.

Brusquement, elle tourna le dos au paysage merveilleux qui venait de tant l'émouvoir, et s'assit à sa table, en chemise, dépeignée, ses seins roses transparaissant sous sa chemise, ses pieds minces dans des mules de paille. Elle écrivit:

«Cher Dick,

«Vous me manquez étrangement. Vous avoir revu l'autre jour, dans ce beau petit jardin, me dégoûte du monde entier. (Elle mentait.)

«Comme je me croyais forte en vous quittant! Parce qu'il y avait du soleil et des fleurs, je m'étais imaginée que vous tiendriez la même place qu'eux dans ma vie... Mais voilà que, dans cette Venise, tout me porte vers vous. L'émotion qu'elle me donne, j'ai envie de la mettre dans vos bras.

«C'est un désir ardent de vous revoir, cher, de vous toucher. Plus les jours s'éloignent de celui où j'ai embrassé votre bouche, plus mon corps est en émoi; mes mains, mes bras sont lourds de langueur, mon cœur bat à tout ce qui est beau et qui vous rappelle à moi.

«J'ai besoin du rayonnement de votre présence comme du soleil, de la chaleur de votre regard comme d'un manteau. J'ai besoin de la résistance de vos dents...

«Et aussi, Dick, j'ai peur... J'ai peur, et pourtant je rêve malgré tout de vous donnerune émotion si intense que vous ne la retrouveriez jamais.

«Je rêve à l'admirable paysage de votre figure extasiée; je rêve que, si vos yeux se fermaient de bonheur sur ma poitrine, ce serait comme le coucher du soleil qui, derrière votre ineffable regard, répandrait son ton rosé sur votre visage apaisé et triomphant.

«Mais peut-on dire: je réaliserai mes rêves? Et, en voudrez-vous, cher, à votre pauvre Darling qui, craignant mourir de joie, sera restée à la porte du paradis entrevu sur vos lèvres adorées...»

***

Ce matin-là, quand Floche, sur son trente et un, descendit en gondole, elle murmura, les sourcils froncés:

—Je suis d'une humeur de doge! de doge!! de doge!!!

—De dogue, vous vous trompez, Floche.

—Pourquoi de dogue, si je veux dire doge? répondit Floche en colère. Qui vous dit que c'est moi qui aie tort et vous qui ayez raison? J'ai toujours vu les dogues de très bonne humeur,ces bonnes bêtes, ces bons toutous... tandis que les doges, c'étaient des hommes et par conséquent des sales crapules, des pas grand'chose. Je maintiens mon dire...

—À votre service, ajouta le Peintre, qui lui baisa la main pour se faire pardonner de n'être pas «un bon toutou».

Avertie, campée sur l'avant de la gondole, son châle au bras, le poing sur la hanche, retroussa les ailes de son nez et, un peu pître:

—Allons, amis! Et maintenant au palais des dogues!

Avertie vivait «en» Dick. Elle pensait à la sincérité brutale de sa lettre. Aussi presque distraite, parcourut-elle les salles du palais ducal d'un pas aussi élastique que celui du jeune homme.

L'attention requise pour l'admiration du copieux Véronèse lui manqua. Elle n'eut de plaisir réel qu'à la vue des ors somptueux, des couleurs riches, très emphatiques, mais achevant bien la parure de ces pièces théâtrales. Certains plafonds tarabiscotés lui plurent autant que le beau tableau de la bataille de Lépante, tant la facilité desmaîtres italiens commençait à l'agacer. Il entrait dans son sentiment de la jalousie et du mépris: les gens trop doués pensent-ils profondément? En ont-ils le temps? Et ne doit-on pas craindre d'être un peu mystifié par leur adresse?

Néanmoins, elle aima le Tintoret. Son âme de Parisienne lui trouva «quelque chose de chaud» et sa peau fine en ressentit le rayonnement devantAriane et Bacchus. Les pampres et les chairs, les lèvres et les seins, les corps resplendissants, les doux fonds où le ciel et la mer s'unissent en des blancs de perle, tout cela était d'une insolente lascivité.

Dans la salle des bronzes, elle convoita, pour la longueur de ses jambes et ses proportions charmantes, un Mercure assis, de la taille d'un bibelot d'étagère. Le ventre plat, le dos doucement penché sur les hanches, les larges épaules de la statuette lui rappelèrent intensément le jeune Anglais. Elle l'imagina nu, ainsi; un frisson lui courut sur l'épine dorsale et sa peau devint sèche comme celle d'un lézard empaillé.

Un peu honteuse d'être ainsi l'esclave de sesdésirs elle alla au hasard regarder, parmi les vitrines, deux petits taureaux en bronze. Ils n'avaient pour eux que leur facture noble, lisse et antique, une patine d'agathe polie et des cols démesurément longs. Aussitôt, Avertie, incorrigible, rêva de ces cous longs et musclés pour le vide de ses bras, si désireux d'enlacer...

Une sirène gémit, qui la fit tressaillir. Par la fenêtre, elle regarda. Était-ce un appel? La lagune scintillante sous le soleil était déserte, nue, décevante, d'un nacré insupportable.

Dieu! qu'elle avait soif, et chaud à la tête! Personne n'aurait donc pitié d'elle? Comme dans les contes de fées, pourquoi ne pouvait-elle pas faire un souhait, fermer les yeux et, par les soins de vingt esclaves tortillées de gaze, être emportée sur un gros nuage couleur de perle, dans un paradis où Dick, couronné de pampres, les lèvres et les mains tendues, la recevrait sur son cœur? Elle divaguait.

—Ah, bien! je n'ai jamais rien vu de pareil! C'est plus fort que tout... Avertie? Que faites-vous, Avertie!

Floche, dans un coin de la salle, fixait, lesyeux hors de tête, un marbre antique: Léda debout, la jambe complaisante et relevée, se laissait assez tranquillement aimer par un cygne. Le groupe était, dans sa petite taille, d'une grande beauté et d'une grande liberté. Léda, la poitrine enfouie au chaud duvet de l'oiseau, repoussait doucement de son bras tendu le col sinueux dont le bec dur se jetait sur ses lèvres entr'ouvertes. Le manteau blanc des larges ailes enveloppait le groupe d'une ligne forte et délicieuse.

—Si nous nous en allions? proposa Avertie, un peu pâle.

—Nous en aller! Pourquoi donc, quand nous sommes, peut-être, devant le clou de Venise! Moi, je veux m'imprégner de ce spectacle. Regardez-le donc. Qu'avez-vous à vous détourner? C'est adorable Ce n'est même plus indécent, tellement c'est agréable. Et, vous savez, si je n'en trouve pas une photo, je suis capable d'avoir la jaunisse...

Puis, changeant de ton et à l'oreille de son amie, pour n'être point entendue du Peintre qui fiévreusement dessinait dans un coin:

—Entre nous, c'est plutôt invraisemblable! Croyez-vous que cela soit jamais arrivé? Un oiseau, ma chère, même un gros oiseau, c'est comme un poisson! C'est donc impossible. Enfin vous m'expliquerez cela ce soir...

La tête remplie de ces choses et de bien d'autres, ils descendirent aux prisons. En songeant à l'état mental des êtres qui avaient pourri dans ces cabanons exigus, noirs comme des trous à charbon, chacun sentit son petit froid mortel lui courir dans le dos; et comme des gens qu'une douche glacée désenivre, ils en sortirent rafraîchis et dispos.

Carlo et sa gondole les attendaient aux Esclavons, on devait finir la visite des Églises avant le soir.

ÀSaint-Giorgio, ils dédaignèrent l'église pour le cloître. En pénétrant dans la vieille petite maison rongée par les marées et que personne ne songeait à réparer, ils aperçurent le cloître délaissé et délabré, lui aussi, mais vivant et riche du chèvrefeuille fou qui couronnait ses fines colonnettes. De petits lauriers roses, en fleurs, se dressaient çà et là dans leurs pots deVicence dont la noble forme antique eût embelli les plus beaux jardins; et le puits du milieu avait ce ton rosé de brique cuite qu'Avertie aimait tant, parce qu'il faisait, croyait-elle, la grande douceur de Venise. Par-dessus les toits, on apercevait le Dôme de laSalute; ce petit endroit magnifique et misérable ressemblait à un pauvre resté beau dans de vieux habits déchirés, avec une fleur à la boutonnière.

Le Peintre avait dit:—AuxFrari, il faut voir les Tiépolo et le triptyque de Bellini.

—Oui, oui, allons voir le «tri»! s'était écriée Floche. Quant à vos Tiépolo, j'en ai soupe de ce virtuose! On peut renverser ses tableaux dans tous les sens sans leur faire du tort, et comme, la plupart du temps, ses femmes ont les jambes en l'air, c'est sûrement dans l'espoir de mieux faire voir ce qu'il y a dessous... D'ailleurs, je me suis toujours demandé pourquoi on fait tant de manières pour une chose si naturelle, les jambes et leurs environs... Il n'y en aura pas moins de filles-mères, allons!

À laScuola San Rocco, Floche demanda:

—Qu'est-ce qu'on faisait au juste dans cettescuola?

Et le Peintre entre ses dents:

—On s'cuolait.

—On s'collait! Qu'est-ce que ça signifie en français?

—Ça signifie... qu'on a du plaisir à être ensemble!

—Ah! oui, je comprends, c'est comme nous, nous s'collons, nous s'collons! Mais c'est pas tout de s'coller, il y a encore des Tintoret... le Crucifiement. Où donc est-il?

Dans une salle du fond, ils virent l'immense toile. Elle leur parut, d'abord, sombre et brouillée. «Qu'un seul cerveau ait pu contenir tant de personnages furieux de vie» les étourdissait. Mais bientôt la splendeur extraordinaire du tableau les pénétra. Ce n'était point la douleur, l'horreur, le titanesque des personnages, mais bien la beauté des groupes et des mouvements, l'ordonnance admirable de la composition, les tons chantants de l'atmosphère qui grandissaient jusqu'au paroxysme l'émotion des Pèlerins. Ah! la pauvre Mère haletante qui, de ses mains crispées,debout encore, malgré l'affaissement de son corps, se retenait à la croix... Et dans le groupe des Saintes Femmes endormies, l'inoubliable violet d'une robe, comme il préparait l'admiration à subir l'impérieuse beauté de l'ensemble.

Le Peintre, découvert, les mains derrière le dos, dans l'attitude de ceux qui suivent les enterrements, pleurait d'émotion presque. Avertie l'entendit avaler un sanglot; elle en fut affectée. Quelles pensées avaient déjà passé sur cette âme depuis le premier jour de ce voyage pour aboutir à une éclosion si violente de sensibilité!

Les sensations de Floche étaient toutes différentes. Son cahier à la main, elle écrivait un «tabac» renforcé du plus grand nombre possible de détails techniques: hauteur des personnages, longueur de la croix, noms des tissus, des couleurs—bleu cobalt, jaune indien, prunes de Monsieur, fraises de Madame—puis elle concluait en gros caractères: «Pièce immense!»... Elle était fixée!

Fatigués de ces efforts successifs, les voyageurs demandèrent à Carlo de les promener surles lagunes, à travers les quartiers pauvres et isolés. Le gondolier aimait sa ville, savait ses beautés et ses saveurs secrètes. C'est ainsi qu'à la fin du jour ils passèrent devant lePalazzo di camelo, dont un chameau héraldique blasonnait la façade.

Tout rosé dans sa pierre vétuste, Avertie l'eût volontiers pris dans ses bras, ceCamelo, pour le caresser et l'embrasser. Il était enfantin, pauvre et si ravalé, si avarié par l'embrun qu'il avait l'air en biscuit de Reims rose et rongé par de sournoises souris. De grands filets de pêche, accrochés aux colonnades patriciennes, l'emprisonnaient d'une résille vulgaire et rude. Le peuple affirmait, ici, brutalement son triomphe sur les anciennes aristocraties. Et le Peintre énonça sententieusement:

—Si la noblesse, socialement inutile aujourd'hui, n'est plus qu'un souvenir, c'est surtout à Venise que les artistes peuvent constater quelles furent la force active, la grandeur de cette élite sélectionnée, car la vie intense et belle de la Cité s'éteignit quand s'imposa la démocratie que...

—Moi, je ne suis pas démocrate! interrompitheureusement Floche. Et vous, Avertie?

Avertie haussa les épaules.

Les Pèlerins étaient descendus vers laMadona del Ortoet circulaient en badauds lorsqu'ils furent sollicités par un vieux sacristain d'entrer dans son église, délaissée par les visiteurs parce qu'elle était si loin. Quels grands joyaux elle renfermait pourtant! D'une part c'était laPrésentation, où le Tintoret avait atteint un charme puissant. Le mystère assombri de presque tout le tableau, l'architecture ferme du temple, la majesté des allures féminines, et ces hommes accroupis dans la pénombre, le menton dans leurs mains et regardant l'Enfant qui monte, tout cela donnait un éclat et une délicatesse surnaturels à la petite Vierge Marie qui, en haut des degrés, s'auréolait déjà sur le ciel bleu, sur l'immensité et l'inconnu de la Vie.

À voir une œuvre si magnifique dans la modeste chapelle d'une église oubliée, Avertie la trouva mieux à sa place pour en goûter la grandeur et toucher presque au mystère de cette sérieuse petite madone.

D'autre part, au chœur, pour dix sous, le sacristainretira le voile duVeau d'or. Par un habile jeu de rideaux, le jour donna au tableau un air de fête olympique. C'était aussi bien l'enlèvement d'Europe qu'une scène de la Bible.

Avertie commençait à trouver que se choquer serait peut-être séant; tous les lieux saints étaient donc transformés en théâtre de plaisir? Mais sa pudicité resta sans conviction. Avec son face-à-main, elle lorgna les dalles qu'une masse rouge éclaboussait. Au milieu du chœur, un bouquet de camélias étalait son sang frais, velouté, avivé par l'enveloppe sombre de son feuillage verni. Ces périssables fleurs, dans cette petite église, étaient, pensa-t-elle, le don d'une âme unique et aimante, au Sauveur abandonné dans son tombeau, ce soir de Samedi Saint, comme deux mille ans auparavant à la même heure tardive....

Puis les Pèlerins, par bon cœur, voulurent saluer aussiSainte Alvise, autre petite église négligée. Ils crurent entrer dans un théâtre de Cour.

—Tiens! mais voilà laRésidence, de Munich! s'écria Floche.

C'étaient des plafonds voussurés, en trompe-l'œil, prétextes à décors et des loges grillagées d'où les nonnes prenaient spectacle du pieux drame qui se jouait chaque jour sur l'autel.

—Oui! aussi rococo! convint le Peintre, mais avec les Tiépolo en plus.

Redescendus dans leur gondole, les Pèlerins retrouvèrent une fois encore cette béatitude du «laisser-vivre», qui chavire un peu le cœur comme le flux et reflux de la balançoire.

Le temps était doux, séduisant; tout prenait une saveur réelle que leurs âmes émotives ressentaient vivement.

Dans laCalle del Tintoretto, Carlo leur montra la maison du grand peintre. Tous les enfants du quartier, en haillons, affairés, grouillaient là sur le porche... Sans doute, ses arrière-petits-fils.

—Voilà beaucoup d'enfants et point de chiens! C'est étonnant! remarqua Floche. Personne n'en a!

—Où divagueraient-ils? demanda, sententieux, le Peintre. Il n'y a que de l'eau.

—Ici, dit Avertie, tout le monde a son poisson. Onsort.Psst! Psst!... il vous suit, le poisson. Il a un anneau dans le nez et, le soir, quand on rentre, on l'attache au pilotis. Ils sont très fidèles et les plus gros sont bons de garde.

—Des requins, alors? demanda Floche, et qui finit de rire dans un bâillement. Elle passa sa main aristocratique sur sa figure fraîche, en se déclarant esquintée «comme au temps de la grande Exposition, où elle fournissait huit heures de marche par jour».

Elle se réjouissait déjà d'en finir bientôt avec ce «satané voyage» pour rentrer à Paris et y dormir quatre jours d'affilée, sans remords, pour se reposer. Puis, comme elle remettait ses gants:

—Si vous ne trouvez pas cela monstrueux, d'enfermer ses mains dans ces machines trop petites? Et quel bien cela peut-il faire à l'humanité, je vous le demande un peu!

Les Pèlerins s'esclaffèrent.

—Oh! c'est bien heureux encore que je sois bête pour vous faire rire et qu'Avertie puisse prendre mes mots en note!

À quoi Avertie s'empressa, en effet.

Comédie de tous les matins: 6 heures, Floche s'est levée, a ouvert la fenêtre, puis s'est accroupie. Mais elle sait faire deux choses à la fois. Elle parle aux Alpes, au Lido, au temps qu'elle trouve adorable. Hein, quoi! elle a touché de l'œil le fond du ciel et alors elle déclare que «c'est pour se gâter». Elle le menace d'un doigt mutin. Puis elle se recouche et sans ménagement pour la pauvre Avertie dormant encore avec la grâce de sainte Ursule, elle l'invective, la force à se lever pour faire quelque commission, lui demande même, dès l'aurore, des conseils sur la marche de ses futures amours!

—Sonnez pour le déjeuner... Un seul déjeuner. C'est moins cher; d'ailleurs, vous mangez si peu! Et puis vous pourrez boire dans votre timbale ou dans votre verre à dents.

Elle réclame son crayon qu'elle suce, fait ses comptes à haute voix: «... 4.5.6.» en calculant sur ses doigts, s'exclame, déblatère contre le beurre du déjeuner, lave sa tasse, la cuillère, essuie le sucre, gratte son pain—le tout par crainte des microbes,—mais ne se décourage pas outre mesure du cheveu qui traîne dans le thé et qui «soulève» Avertie. Quand celle-ci est par trop agacée des manies de Floche, elle dit:

—Et si, maintenant, nous songions au bon pis, bien gras de bouse qui a fourni ce matin cet excellent lait de neige, sous la pression des doigts agiles et crasseux du bouvier?

—Bien sûr... Mais comment faire? J'ai si faim... et si on pensait à tout!!

Comme toujours, au moment de la toilette, les amies se disputent. Floche remplit alternativement sa bouche de gros mots et de gargarismes.

—Jamais plus je ne voyagerai! Et elle se regarde dans la glace, s'avance, se recule, s'avance à nouveau.—Mon cou est absolument perdu, mes rides se creusent... ce sale chicot... puis je vieillis... Ah! c'est odieux!

Puis elle s'élance vers la porte et, offrant au corridor sa toilette débraillée, elle crie à la bonne, une grande cavale italienne aux traits fins et aux yeux de fièvre:

—De l'eau chaude... de l'eau chaude!Psst!Mademoiselle! très chaude!

Elle se retourne, fait claquer la porte d'un coup de talon, et perd une mule en ex-satin pompadour...

—Voyez-vous, je commence par vous dire que je vous aime beaucoup, chère amie; mais voyager dans ces conditions, je ne le puis plus, à mon âge... Ah! ce corset! Encore l'enfiler!... Voulez-vous avoir l'obligeance de me serrer... comme d'habitude... Si... Non... mais pas en haut surtout, mes seins sont si gros! Attendez plutôt que je sois coiffée... Cela me fatiguerait trop, avant... Bon... Très bien! La taille à présent. Est-ce au point? La crasse noire sur le rose du lacet a-t-elle dépassé? Bravo!

Et quand Avertie veut faire sa toilette à son tour, elle trouve, comme de coutume, tout inondé, souillé, dans un désordre inextricable. Elle ne peut s'habituer au sans-gêne de son amie ni àson égoïsme et, «à cette heure noire», ainsi que l'avait si bien nommée Floche, elle regrette toujours son association. Oui, mais, sans Floche, elle ne serait pas partie, elle n'aurait pas vu se profiler, au-dessus de Venise, par la fenêtre ouverte, comme une tête sur un paysage de Carpaccio, ce paquet d'iris sombres et de tulipes ardentes. Elle les avait achetés la veille, au coin d'uncampoquelconque; ce matin, ces fleurs s'affalent de soif dans le goulot trop étroit d'une carafe où seules quelques tiges rigides parviennent à atteindre le cristal de l'eau.

***

Jour de Pâques. Carlo les attend au Lido, dans sa barque, toutes voiles dehors, car il a mis sa blouse neuve en toile bleue qui se gonfle au vent et lui fait un buste d'homme en baudruche. C'est très «fête». Les campaniles frémissent depuis l'aube au son de leurs cloches endiablées. Floche «adore ce bruit»... «C'est si gai dans l'air!» Avertie, elle, le déteste! «Ça vous rappelle toujours qu'il faut mourir.»

La ville est pavoisée; cet air endimanché lui va mieux qu'on ne le pourrait croire et l'animation extraordinaire de l'éblouissante matinée lui est singulièrement adéquate. D'ailleurs Venise est universelle, généreuse. Elle se donne dans la mission où on la désire, au delà même de ce qu'on la désire....

Les filles, par groupes, enroulées dans leurs châles neutres, comme une fleur dans un cornet de papier, circulent sur les quais, dans lesCalle, gravissent les petits ponts. Leur marche scandée fait onduler et ouvrir leurs jupes, en de grands liserons. Un bout de ruban vif au col épingle le regard; leurs cheveux, en masse lâche et relevée mollement, s'étalent avec recherche.

Ding, Dong! Ding, Dong,Dieu! ces cloches! Avertie voudrait fuir:

—Entrons à Saint-Marc, proposa-t-elle. Nous y entendrons la messe.

Une nappe de têtes humaines couvrait le sol de la basilique. Elles issaient aussi des galeries supérieures, grappes d'insectes noirs et inconfortables à l'œil.

Les Pèlerins grimpèrent dans les arcades et,bousculant, poussant, se perdant dans les dédales, ils arrivèrent enfin, malgré la foule, à dominer l'office. Des ponts minces, étroits, ajourés de colonnettes légères et hardies, ils plongeaient sur l'abîme, le peuple, le chœur, les lumières, l'encens qui montait par bouffées en volutes laiteuses.

—Nous touchons les mosaïques, mes amis, voyez! dit Floche, aussi heureuse que s'il se fût agi du dos d'un bossu. Ce sont les belles, les byzantines! Est-ce curieux la genèse de ces petits carreaux de marbre et de verroterie qui finissent par faire de la si belle «peinture»...

—Travail de pygmées! lança le Peintre, par jalousie.

—La fuite en Égypte! Voyez donc l'âne naïf... C'est de l'impressionnisme!

—Et ces Saints qui ont l'air mal à leur aise, assis sur une fesse, au bord de leur trône... n'avaient pas l'habitude... intimidés! Et cette pose gênée des deux doigts ouverts en fourchette à découper le rôti!

Sur ces effrayants et minces viaducs aux hautes échasses de marbres, la foule circulait avecpeine, étirée en long ver rampant vers la sortie. C'étaient des voyageurs de tous pays, de toutes couleurs, une vraie foire.

Avertie ne se sentit pas un instant un morceau de cette mosaïque humaine et mouvante. Elle se croyait seule au monde spectatrice de la fête donnée uniquement pour elle.

Ralenti par le plain-chant qui enveloppait toutes ces choses, l'office continuait avec sa pompe des grands jours. Tout à coup, en une rafale aiguë de voix complexes et sixtines, jaillit unAmen, accéléré, ardent, emporté. Il progressait, s'enflait, se compliquait en fugue et son développement ultime éclatait dans la basilique comme un bouquet de fusées! La nef vibra jusqu'aux voûtes.

Avertie se sentit à l'instant atteinte en plein cœur. Elle pensa se trouver mal. Quoi! En ce voyage, avait-elle donc si totalement oublié la musique et le B.-A., liés ensemble dans son âme par la même passion, forte, inexorable où s'abîmaient vraiment son cœur et ses sens? Ils se rappelaient brusquement à elle dans cette église, avec la force d'un torrent, torrent qui grondait,s'imposait victorieux dans l'explosion triomphale de la musique.

Puis les chants s'assoupirent et l'émoi d'Avertie s'apaisa; sous les sons adoucis des orgues qui doucement versaient sur son âme la quiétude et la paix, elle ne ressentit plus qu'une grande mélancolie.

L'office s'achevait dans la majesté de sa pompe païenne. Les Pèlerins se levèrent et, suggestionnés par la marche rythmée du clergé, ils s'avancèrent, eux aussi, vers la sortie, d'un pas cadencé et bénisseur.

Quelles pensées avaient pu absorber la comtesse Floche? Elle, si causante d'ordinaire, regardait devant elle d'un air préoccupé. Elle songeait à ses malles, à son linge, à son blanchissage, sans doute, car son premier mot, en sortant, fut:

—Mon pauvre pantalon! Je le sens chiffonné, poussiéreux... Pourtant, je n'ai pas à me plaindre. Il faut vraiment venir à Venise pour ses dessous. Imaginez qu'ici mon pantalon de huit jours est propre! À Paris, je suis obligée d'en changer deux fois par semaine pour le moins,car, vous savez, je les porte fermés et je suis cagneuse, alors c'est tout noir entre les genoux.

***

Avertie avait quitté ses compagnons pour s'en aller déjeuner chez ses amis Stampford.

La porte du palais duPonte dei Pugni, où ils habitaient, se paraît d'un lourd battant de bronze. C'était une tête de fou grimaçant et sournois. Avertie le souleva avec répugnance. Ne se fichait-il pas d'elle, de ses amours, de ses «sensations» de rencontre?

Elle monta l'escalier, le cœur gros, et fut toute heureuse de trouver chez les Stampford un chaud accueil, un local habité par des gens qui «demeurent», un joli salon confortable avec de larges et bons sièges, une table à écrire solide et reluisante comme de la cire à cacheter.

Dans le fond, une vérandah s'ouvrait toute fraîche de fleurs et de verdures légères, donnant l'illusion d'un jardinet à la Sémiramis, accroché en console aux murs du palais. Des larges baies vitrées, Avertie aperçut les «dessus»de Venise, ses toits roses, ses belles cheminées en calice d'arum, les clochers d'une vingtaine d'églises et le campanile deSan SebastianoauZattere, là où elle s'était reposée la veille.

Le déjeuner fut agréable et le café excellent. Tandis qu'elle se reposait et «flemmardait» auprès de ses amis, heureuse de ces heures dérobées à l'affolement d'un voyage, on annonça les deux autres Pèlerins. Ils congratulèrent leurs hôtes, puis, un peu comédiens, se jetèrent aux genoux d'Avertie, lui demandant pardon d'un crime qu'ils n'osaient avouer. Elle les trouva puérils, mais elle se laissa conduire sur le palier.

Là, un monceau de poteries bigarrées s'étalait. On eût dit un déballage sur un champ de foire campagnard. Cuvettes grossières, pots à eau et de chambre, bols, assiettes, s'entassaient dans leurs formes bizarres, leurs couleurs fortes, leurs fleurs naïves de marguerites aux pétales en larmes, leurs paysages à saules pleureurs, leurs bordures fantaisistes violemment coloriées, mais toujours harmonieuses et décoratives. Cela représentait évidemment un assortiment de «couleurlocale»... C'était bien ce que Floche allait chercher à Venise. Un peu anxieuse, elle regardait Avertie.

—Et ensuite?... demanda celle-ci, avec sa superbe.

—Ensuite? mais nous faisons emballer et nous emportons....

—Ces saletés? Quelle folie! Vous les trouverez partout, à Asnières, place du Trône, aux tourniquets de la foire!

—Que vous êtes bête, Avertie, et que vous m'agacez! À Asnières? Comme si on allait à Asnières acheter des pots! Voilà une idée qui ne viendrait à personne!... Et votre dédain, c'est de la pure jalousie! Ces saletés, ces horreurs, ce fumier, nous avons eu tout cela pour 3 francs! Oui, trois francs! (et elle secoua trois doigts en menace sous le nez de son amie). Mais c'est à ne jamais se fournir autre part qu'auPonte dei Pugni, dans cette délicieuse petite boutique à quatre sous... ici, sous le palais des Stampford; là, voyez-vous? Non, ce que votre froideur m'exaspère! Il n'y a que la jaunisse pour rendre les femmes aussi injustes et exagérées. Du reste,comme je le disais justement au Peintre, nous avons eu joliment de chance de ce que votre œil de poule n'ait pas vu ces trésors avant nous, pour nous les souffler. Votre attitude me confirme dans mon opinion!

—Oh chère! gardez vos trésors. Moi, je me refuse simplement à reconnaître ce colis parmi nos bagages. Faites donc faire la caisse, prenez le transport à vos frais et nous verrons ensuite ce que le pot de chambredei Pugnivous coûtera une fois rendu 1, rue Gauthier-Villars! Et, d'un air ravissant et séducteur, elle ajouta.—Ils sont adorables, vos pots!

Floche resta «baba», déconcertée, devant le sérieux d'Avertie; elle baissa l'oreille, car elle savait son amie très pratique et sa figure exprima l'anxiété la plus grande.

Avertie la laissa au milieu de ses faïences, et, au moment où, dérangée de son doux repos, elle allait prendre congé des Stampford, elle aperçut le Peintre et Sténo au milieu du salon en train de comploter un tour de fantaisie en Lombardie.

—Je répare la bévue des pots, lui cria lePeintre. Il paraît que nous pouvons «découvrir l'Italie» demain toute la journée.

—Bravo! j'en suis! lui dit Avertie et elle alla mettre son chapeau dans la chambre de Maud.

Avertie se bichonna, puisa dans les petits pots et les flacons, mit du rouge à ses lèvres, vola à son amie un peu de ses trucs de beauté et, satisfaite, déclara à la glace que, vraiment ceux qui préfèrent des femmes «nature» sont des imbéciles! On ratissait bien les jardins, il fallait aussi embellir les corps. Dick l'eût-il aimée autant sans aucun de ses artifices?

Pimpante et remontée pour de nouvelles tournées, elle reparut au salon et donna rendez-vous à ses amis auxJardins Eaden. Car, bien que le devoir familial accompli n'eût jamais rien ajouté à la joie de son cœur, elle s'était promis d'aller visiter une parente. Celle-ci, Polonaise, mais duchesse vénitienne, demeurait en son palais sur le grand Canal.

Par un labyrinthe derioset d'étroites ruelles que le soleil ne visitait jamais, Avertie arriva auPalazzo San Pietro. On l'introduisit dans la cuisine. Comment! une cuisine pour antichambre? C'estqu'à Venise, sans gondole, on n'a pas les honneurs de la façade et du vestibule.

Ce jour-là, une consigne sévère et un portier à casquette russe empêchaient les visiteurs d'être reçus avant 4 heures. Avertie expliqua, à grand'peine, que, venant de Paris, voir sa tante la duchesse San Pietro, on pourrait, peut-être, faire une exception. Elle fut enfin, après avoir gravi un vaste escalier qui avait l'air d'un élégant égout, introduite dans le grand salon.

La duchesse était encore «retirée chez elle». Avertie eut le temps de regarder à loisir la vaste pièce. Le mobilier était élégant, confortable et très bas (pas un seul de ces sièges hauts, durs et raides qu'on est accoutumé de voir en de tels palais). Des livres traînaient sur des guéridons et, dans des cendriers, des cigarettes éteintes. Tout cela et de nombreuses photographies attestaient la demeure d'une dame étrangère et encore très vivante.

Elle parut entre les deux battants de la porte dorée, toute petite et grassouillette.

—Et bonjour, chère nièce! Et vraiment, comment, donc, allez-vous? Que c'est, donc déjà,charmant de vous être souvenue d'une vieille parente!

Et elle tendit, à la Polonaise, sa main à baiser. Avertie s'inclina dévotement. Elle connaissait cet usage qu'elle avait pratiqué toute sa jeunesse. Cet accent, ces mains, ce joli petit oiseau dodu qu'était devenu sa tante lui rappelaient son enfance luxueuse, alors qu'elle allait jouer et dîner chez ses parents slaves. Comme tout cela était loin de ce palais vénitien!

Elles s'assirent et Avertie sourit en pensant «qu'à p'tite tante p'tite chaise[5]». On parla de la France, de la famille dispersée; Avertie s'informait de sa cousine Edwige, lorsqu'une grande jeune femme entra, brune, mince, le front masqué d'un bonnet de fourrure fait de ses lourds cheveux lisses et luisants, élégante, et très joconde, dans son sourire un peu pincé. Avertie la savait pédante, mais elle ne l'en incriminait point de parti pris, au contraire; elle avait constaté que «ces femmes-là» étaient généralement remplies de ressources de tout genre et plus intéressantes surtout à l'étrangerque ces petites pintades occupées seulement de leurs plumes à pois blancs.

On lui offrit des cigarettes qu'elle refusa. Ce fut un sujet d'étonnement pour la duchesse qui, voyant Avertie se lever, la retint.

—Restez donc encore, chère nièce, prenez le thé avec nous. Nous attendons justement un charmant jeune homme dont vous avez peut-être, donc déjà, entendu parler, car il est sur le point d'être célèbre. C'est lui qui vient de faire paraître en Angleterre un volume de vers retentissant: «les Fleurs périssables».

Mais un laquais apporta le samovar fumant. Edwige et Avertie causaient, la duchesse s'occupait à faire le thé, lorsqu'on annonça: «Il signor Barone Strathmore.»

Avertie pâlit. Elle avait le dos tourné à la porte; dans une glace, elle vit la tête énergique de Dick se profiler. Le cadre doré du miroir, qui sur le fond de l'appartement le coupait à mi-corps, en faisait un magnifique Romney.

La jeune femme eut peur de se trahir; elle se leva et alla, par contenance, examiner quelque bibelot. On lui présenta Dick cérémonieusement.Comme elle n'avait aucun frais à faire et que les San Pietro entouraient de prévenances le nouveau venu, elle put goûter à loisir la joie inopinée qui s'offrait.

Dick, agréable et très correct, causa d'une façon charmante. Il venait de l'Académie, parla du Titien, et de ce beau portrait de femme du Musée de Madrid qui, étendue sur une couche molle, écoute un jeune homme jouer de l'orgue. Ce chef-d'œuvre, il l'aimait entre tous.

—Ce qu'il y a de beau dans ce tableau, dit-il, ce sont les chairs admirables et aussi que le peintre ait mis auprès d'elles un petit chien, emblème de la fidélité... Et puis, au fond, sous les draperies, ce paysage qu'on aperçoit, c'est l'Italie, c'est Venise!... Avez-vous jamais été en Espagne, Madame?

Il se leva, et voyant ses hôtesses absorbées par la confection du thé, il murmura:

—Darling, je vous aime...You madden me!... Je vous ai suivie tous les jours... je vous ai vue vous balancer comme une fleur de narcisse, si jolie, si blanche, dans les rues de Venise... jesuis votre esclave... Dites-moi que nous nous reverrons?

Avertie, pour toute réponse, consulta sa montre, poussa un léger cri de surprise et, se dirigeant vers sa tante, elle s'excusa: il était déjà tard... Ses amis l'attendaient aux Jardins Eaden.

—Ach! Douchka!jamais je ne vous laisserai partir avant que vous ayez pris le thé avec nous. Edwige ne le permettra pas!

—Et si vous le voulez bien, Madame, ajouta Dick, ma gondole sera à vos ordres.

Quelques instants plus tard, ils descendaient tous deux le grand escalier de pierre; Edwige, appuyée contre la rampe du palier, appela sa mère:

—C'est curieux, maman! Venez donc voir... Avertie et M. Strathmore... ils sont trop beaux ensemble! N'ont-ils pas aussi la même démarche? Ils ressemblent aux chevaliers du Giorgione dont je cherche l'histoire! Vous me trouvez un peu folle, n'est-ce pas, de vous comparer à des hommes en armure?

***

Avertie n'avait su résister; elle s'était laissé conduire jusqu'à la gondole.

À cause du temps orageux, on avait disposé lefelzeet sous ce capuchon noir, Dick l'installa comme un enfant qu'on aime ou une femme qu'on admire.

Il glissa sous ses pieds un coussin et lui mit aux épaules sa grande cape chaude, dont l'odeur de vétiver et degem of gemla firent tressaillir.

D'un grand doigt caressant et adroit, il releva quelques mèches blondes échappées de la nuque et qu'emprisonnait le col du manteau; puis, à genoux devant elle, il prit les deux mains de son idole:

—Dearest! Est-ce bien vous que j'ai là, si près de moi, et dont je tiens les blanches mains... (et il la déganta pour sentir cette chair près de la sienne).My beloved, vous m'avez écrit une lettre absurde, avec votre petite âme de fleur délicate et dangereuse... C'est du poison que j'y ai respiré... Je ne vis plus que par vous. Je vouscherche, je vous suis. Si je vous vois de loin, c'est l'âme de nos grands tigres des Indes qui s'empare de moi... alors, j'ai envie de vous atteindre d'un bond, de vous broyer et de vous dévorer toute. Je me sens la force brutale d'un géant! Puis, lorsque vous approchez et que je me cache pour ne pas être aperçu, alors, devant votre chère présence qui me paralyse, je ne suis plus rien et j'ai l'âme du pauvre qui n'aspire qu'à un penny... Et là, aujourd'hui, si près de mon étreinte—oh! ne craignez rien,deary! Quand j'ai vos mains dans les miennes, je vous contemple avec mon meilleur amour, celui qu'on n'a jamais éprouvé encore, celui qu'on sent éternel. Ô la plus délicate et fine chose de Venise!...

Il lui passa son bras autour de la taille, et prenant ses mains il en baisa longuement les paumes.

—My darling! je veux vous plaire, je veux être ce que vous attendez de moi. Je veux tout de vous, tout, vous entendez!

Sa voix était devenue un souffle rauque, sa figure soudain s'empourpra, une veine barrason front volontaire; il serra la taille de la jeune femme avec tant de force qu'elle soupira:

—Oh! vous me faites mal!

Aussitôt, il relâcha son étreinte et se rejeta vivement en arrière. Puis, les bras croisés, il la contempla sombrement.

—Êtes-vous donc si froide, ou si perverse que vous puissiez rester insensible à ce que vous me faites éprouver? Et quelle puissance a donc votre douce voix pour me dominer ainsi? Ah! petite sirène qui avez peuplé de votre image mes paradis imaginaires, qu'êtes-vous venue faire sur ma route si vous ne voulez pas me noyer avec vous dans l'amour infini! (Et il la regardait ardemment.) Vous avez écrit: «J'ai besoin de la chaleur de votre corps comme de celle du soleil... J'ai faim de vous... Le paradis entrevu sur votre bouche adorée...» Le paradis,dearest! (et sa voix était un souffle passionné) il est partout où vos adorables pieds—petitscuttle fischesdes plages de l'Adriatique—précèdent les miens, partout où je puis respirer votre haleine... Vous êtes ma rose blanche... Embrassez-moi!

Elle regarda le poète de ce regard où l'on cherche à voir dans une âme quelque chose d'extraordinaire. Ils se mesurèrent tous deux un instant et leurs lèvres se joignirent.

Mais la gondole débouchait sur laGiudecca. Dick se souvint du temps et des lieux. Il s'assit auprès de sa compagne, tenant encore une de ses mains frêles dans la sienne; et, leurs doigts enlacés étroitement, comme eussent désiré l'être leurs corps, ils goûtèrent, exaltés par l'amour, la beauté de Venise.

Au débarcadère du Jardin Eaden, Avertie se leva et tendit la main à Dick.

—Adieu.

—Non, reprit-il, laissez-moi espérer. Je sais que nous nous reverrons.

Et il partit d'un pas ferme, sans se retourner.

Un laquais recevait les touristes et portait, leurs cartes à Mrs. Eaden qui tenait salon à larges portes, sous les tonnelles. Là, on la saluait simplement en passant.

Avertie, que hantait encore le souvenir de Dick, se trouva seule; elle regrettait de rentrer dans un monde qu'elle avait presque oublié.

Le soleil dardait ses rayons brûlants sur les parterres de fleurs éblouissantes. Le ciel d'orage, qui pesait sur cette terrasse immense, en intensifiait la floraison. Au milieu des carrés de tulipes,demuguets et d'iris, échantillons de couleursen masses éclatantes, des statues dérobées à d'autres lieux, quelques pierres à caractère, délabrées et belles, des margelles de puits étaient posées çà et là, sans hasard, avec recherche et symétrie. Ces grandes plates-bandes se reliaient entre elles par des berceaux de pampres dont les feuilles tendres gardaient encore le velours des pousses nouvelles. Seules, les glycines débordaient de sève, ployant sous le faix de leurs grappes mauves, si lourdes qu'on eût voulu les presser pour un vin inconnu. L'électricité de l'atmosphère faisait l'odeur des fleurs plus violente. Avertie en humait l'air parfumé avec délice.

Mais quoi? LeRoyal œilletde Legrand et leZaokode Guerlain que venaient-ils donc faire ici? Elle se retourna. Ah! le couple que ces deux odeurs mélangées lui précisèrent! Il débouchait sous les pampres du jardin. D'une élégance defive o'clock, couverts de fourrures, le collet relevé, mâchonnant des «Valda» par crainte des microbes et des rhumes, ce monsieur et cette dame étaient insolites au milieu de cette nature exubérante.

Dès qu'elle les eut abordés, Avertie devint l'amabilité et la convention mêmes. Le tour de ces jardins, enserrés par l'incomparable lagune, la mit nez à nez avec les autres pèlerins qui la cherchaient, sans hâte, crut-elle remarquer.

Floche faisait la moue. Elle salua assez aigrement les Parisiens et pressa Avertie de prendre congé, «car il était une heure fort avancée déjà».

Le couple aussitôt s'évada. Quand ils le virent bien calfeutré sous lefelze, les rideaux tirés alors que le soleil dardait toujours son insolence, Avertie pensa: «Et dire qu'eux aussi s'aiment peut-être et que, lui, va murmurer les éternelles paroles d'amour, et l'appeler, aussi, sa rose blanche! Ah! sa rose blanche!»

Floche, éleva la voix, grognon:

—Jardin de curé, avec chicards! Votre Maud est une sotte. Appeler ces jardins Eaden une merveille! Avec ça qu'on vient à Venise pour voir des jardins d'Anglaises! Mais c'est auPapadopouliqu'il eût fallu aller! Voilà au moins un nom qui promet... Et puis, c'est dans tous les guides... pas pour des prunes, je suppose?

—Allons au Papadopouli!

Quand ils y débarquèrent, la grille en était close. Ils regardèrent à travers les barreaux; sur de hautes tiges, des fleurs étranges, fantastiques se mouvaient. C'étaient les perroquets, les beaux aras Papadopouli. Avec leurs plumes ébouriffées aux couleurs éclaboussantes et acides, ils avaient l'air, sur le fond triste du parc froid et pourri d'humidité, de tulipes échevelées et géantes.

La comtesse Floche voulut entrer. Elle sonna, fit du vacarme. Enfin, on vint ouvrir d'assez mauvaise grâce. Rien n'était plus banal que cet enclos, entouré d'arbres trop grands aux feuillages mornes. Avertie s'était bien rendu compte, dès l'abord, que les perroquets, seuls, en étaient la flore rare et que, malgré la gloire d'avoir assez de terre sur le grand canal pour y faire pousser des arbres immenses, ce jardin était, somme toute, fort médiocre.

Floche, elle-même, n'y prit qu'un agrément, celui de s'éclipser avec le Peintre derrière un massif de roses pompon.

***

Le dîner auVaporefut terne ce soir-là. Chacun étaitfatigué et retiré dans ses pensées.

Depuis le soir de la «Vache mode», où Avertie avait surpris les attentions du Peintre pour Floche, ils étaient, croyait-elle, moins simples tous deux et moins naturellement familiers. Avertie savait que c'était le prélude de tout drame lyrique et s'en amusa; mais elle eût désiré connaître la genèse de ce flirt, et quel avait été le mot, le geste, déclanchement du désir.

Après le dîner, ils allèrent à pied rejoindre leur bateau. Sur laPiazzetta, on faisait de la musique. L'éclairage, l'animation populaire, les flonflons qui rythmaient la nonchalante ballade, et dans la pénombre la grandeur fabuleuse de Saint-Marc et celle du palais des Doges découpé au bord de l'eau sur un ciel féerique, tout cela donnait l'illusion du merveilleux.

Avertie entendit le peintre dire à Floche:

—C'est tellement magique qu'on se croirait toujours au théâtre.

—Quant à moi, répondit celle-ci, tant de sublimité me tue. Je ne suis plus moi-même; il me semble que je sois nue, avec des ailes aux talons, dans le paradis d'un turc très riche!

—Je regrette qu'en réalité vous ne portiez pas ce costume. Vous me poseriez un tableau magnifique! Un tapis haute laine vous servirait de turc très riche, et moi, je serais l'artiste heureux et flatté d'un tel modèle!

—Vraiment? C'est curieux ce que vous dites là. Alors vous êtes comme tous les hommes, vous préférez la femme nue? Mais je ne pourrais pas poser ainsi, ce doit être esquintant.

—Quoi? Le nu? Qui vous empêcherait de vous reposer? Ce n'est pas moi, certes! Rien n'est délicieux comme les causeries après la pose, sur un moelleux divan, dans une douce et étroite intimité... et j'espère que vous n'auriez pas un cœur de pierre!

Elle se mit à rire convulsivement et d'une façon si «disproportionnée» qu'Avertie n'osa pas se retourner. Il avait dû la serrer de près!

Mais comme retentissait le canon de l'extinction des feux, Floche poussa un cri strident de femme de chambre qu'on pince et courut rejoindre Avertie.

***

Le lendemain, en se réveillant, Avertie pensa que, peut-être, elle ne reverrait jamais Dick, car elle ne voulait pas l'informer de son départ pour la Lombardie. Cela la rendit mélancolique. Quel piment avaient été pour elle ses entrevues avec le jeune poète! Partagée entre le désir de se l'attacher à jamais et celui de le «liquider» avant de souffrir, elle hésitait à lui écrire une lettre dont le ton, elle s'en rendait compte aujourd'hui, n'atteindrait pas le lyrisme de la première.

Les Pèlerins, cependant, avaient décidé, pour le dernier jour, d'aller à l'Arsenal et aux Îles Mortes.

Le matin, tandis qu'ils rangeaient dans la gondole les menus bagages dont ils avaient besoin pour la journée, Avertie se prit d'une grande affection pour leur singe de Carlo si soigneux, si attentif, si paternel pour leurs petits bibelots, au point qu'elle l'avait surpris, un jour,lavant les caoutchoucs de la comtesse Floche et brossant les paletots.

—Pour un bon gondolier, c'est un bon gondolier! répétait Floche. Et puis il a le buste court, les jambes longues, Carlo! le type classique! Et quel professeur d'italien! Comme il sait redresser votre prononciation franco-latine, Peintre!

Elles s'étaient embarquées avec du romanesque en provision. Elles allaient voir le Bucentaure!

Quand Floche se trouva devant le morceau de bois pourri où traînait un semblant de couleur pourpre, seul reste de cette inoubliable et glorieuse galère, elle laissa tomber ses bras, découragée:

—Ô mes ami! le Bu-cen-taure! Voilà bien la vie!

—Le rêve et la réalité! dit le Peintre.

Et Avertie:

—On a même fait des pièces là-dessus!

Dans une vitrine, au-dessus de l'épave, une galère joujou reconstituait le célèbre bâtiment. Ce fut une consolation pour Floche. Elle monologua sur l'emplacement et la pose que devaitavoir le doge quand, jetant l'anneau, il se mariait à l'Adriatique.

Les Pèlerins s'amusèrent aux minuscules embarcations de toutes les époques. Leurs formes compliquées, esthétiques, ornées de grandes voiles latines, étaient presque toutes désuètes... Joujoux de tous les «Musées de la Marine» où fréquentent, plus souvent que les marins, les amants pusillanimes, combien d'amoureux n'avez-vous pas invités à l'embarquement pour Cythère?


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