CHAPITRE XI

À la porte de l'Arsenal, Avertie admira les lions du Pirée; géants, hiératiques, tranquilles et tristes, ils étaient venus de Grèce pour orner la gloire de Venise. Parce qu'un gamin, avec du goudron, s'était amusé à leur faire moustaches et barbiche ils avaient un masque d'empereur de carnaval. Mais leur prestige était encore assez grand pour défier toute vulgarité.

«Goethe a raison, se dit Avertie. Le lion de Saint-Marc n'est qu'un matou ailé à côté d'eux.»

Le Corso Garibaldi, que les Pèlerins traversèrent pour regagner leVapore, fourmillait d'animation.Dans ce coin, trop peu pittoresque pour retenir les étrangers, pullulait tout un petit monde savoureux et affairé. Des familles, en groupes animés et nombreux, venaient s'abattre sur les provisions ménagères dont les petites voitures à bras charriaient les riches couleurs.

En arrivant auVapore, les Pèlerins firent leur premier adieu à Venise en la personne de Carlo. Avertie mit sa main fraîche et nue dans la main calleuse du gondolier. Comme s'ils se fussent un peu possédés par ce contact, elle se sentit aussi frôleuse qu'un félin apprivoisé....

Les voilà tous installés sur leVaporettoqui cingle vers les Îles Mortes. Maud est des leurs. Le vent souffle violent et le voile de gaze des Pèlerines flotte dans l'air, horizontal comme la fumée du vapeur.

Sous un ciel dont se fût volontiers inspiré un vieux peintre flamand, gaiement ils voguent sur l'algue marine. De temps en temps, c'est un coup de soleil sous les nuages et aussitôt les bancs de sable, rosés davantage dans la transparence de l'eau, forment de grandes taches doucesqui s'étendent sur le calme insouciant de la lagune.

De gros chalands naviguent; ils rappellent les joujoux désuets de l'Arsenal; avec la placidité des bélandres de l'Escaut, ils font le service des marchandises, le ventre plein de légumes ou de bois, la proue réjouie par la ronde peinturlurée de leurs danseuses pompéïennes. Les grandes ailes jaunes et rouges des barques de pêche semblent posées sur un drap d'argent et, dans le fond, Burano giflé d'un coup de soleil....

Les Pèlerins sont heureux de sentir si pareillement ces choses; ils s'en aiment mutuellement davantage. Silencieux, respectueux, ils glissent dans l'écume du sillage, tandis que, de chaque côté duVaporetto, la mousse blanche ouvre son compas et s'en va molle et rampante se perdre, en un court horizon.

Au moment d'atteindre Burano, le chenal et même le paysage se rétrécissent étrangement. De folles et désordonnées végétations herbeuses bordent la lagune—à Venise, l'herbe est inconnue—et, sur les rives, quelques maisons s'élèvent. L'une d'elles, pauvre, misérable, auxvolets verts rongés de lichens, à l'attitude ventrue d'une femme enceinte, est flanquée d'un lourd balcon dont la balustrade marron s'écaille en vieux rose. Sur le seuil, deux femmes, l'une assise, l'autre debout, gardent des poses de tableaux vivants. Un fichu vert, posé à la juive, encadre leur type oriental. Tout autour de leur maison, le long du mur, court un cordon d'iris, raides et fleuris, dont le foisonnement est limité par une bordure de petites briques vernissées.

Dès que le bateau fut à quai derrière Burano, Avertie éprouva le sentiment très vif de l'Orient.

«Une Hollande orientale, se dit-elle; c'est cela exactement, et toute pourrie, comme si le soleil n'avait pas eu encore le temps de la sécher... Grands Dieux, que c'est beau, ces couleurs!»

Empoignée, elle n'osait même plus avancer, craignant d'amoindrir, en la déplaçant, sa béatitude et de dérober ainsi une parcelle d'extase à son enchantement.

Floche gloussait, toute différente dans sonenthousiasme. Elle criait en vendeuse de sardines:

—Petites Venises! Couleurs vives! Petites Venises, couleurs toutes fraîches!

Tandis qu'ils avançaient le long du canal, le bruit de leurs talons et de leurs voix résonnait dans l'écho des quais déserts. Quelques gondoles étaient venues jusque-là et voisinaient avec d'autres barques plus modestes, dont la couleur criarde cachait mal l'effritement humide. Des ponts en dos d'âne rompaient parfois la perspective. L'un d'eux fit accéder les Pèlerins à la rue centrale, large, courte et dallée, rendez-vous d'une foule en récréation. Les hommes fumaient, appuyés au parapet du canal. D'aucuns, en bure marron, les pantalons serrés aux chevilles, les pieds nus, un grand chapeau mou sur leurs cheveux bouclés, réalisaient bien le type aimé des peintres romantiques. Les femmes, en robes claires sous leurs châles, deux par deux toujours, penchées l'une vers l'autre, nonchalantes, semblaient attendre le rappel d'une cloche.

Qu'avaient-elles besoin de se hâter, ces patientes etfines dentelières, puisqu'elles résumaient toute leur vie passionnée, joyeuse ou triste, dans quelques fleurs de lin blanc aux pistils délicats, minutieusement ouvrés par leurs doigts résignés?

Dans un coin de la place, le cercle bruyant des invités entourait une mariée en robe gris perle, couronnée d'oranger. En face, un tourniquet absorbait l'attention d'autres groupes, ainsi qu'un marchand de sorbets et dedolci, où Avertie reconnut les délicieux fruits glacés au sucre, grosses perles de Venise, soufflées, blondes, luisantes, embrochées sur de fines échardes de bois blanc: nèfles dorées, raisins noirs et vernis, noix croquantes... Et devant l'église, un petit carrousel italien, dont l'orgue râlait d'humidité, tournait avec des saccades de joujou mécanique. Tout cela mettait sur cette place de Burano une animation inattendue.

L'église, pourtant grande ouverte à tous, restait déserte. Nul n'avait l'idée d'y entrer. De la rue, on voyait briller doucement dans la pénombre le ver luisant des lanternes dorées. Elles étaient, ces lanternes de pacotille, juchéessur de hautes hampes et piquées en procession le long de la nef. Avertie franchit le seuil. La Vierge de l'entrée, si pâle et si éteinte dans sa fresque douce, sembla la saluer avec les yeux tristes de ceux que personne ne regarde.

À la sortie, un vieux pauvre, qui les suivait depuis quelque temps, lui demanda l'aumône. Il avait un bonnet phrygien de doge, un grand manteau jaune rapiécé, des lunettes et le teint safran. Ce vieil homme était répugnant. Il rappelait à Avertie lescanocci, ces hors-d'œuvre duVapore, surtout à cause de ses petits yeux vifs et cruels derrière les lunettes. Le Peintre le photographia, lui donna deux sous, et le vieux, par remerciement, dansa et lui envoya un baiser. Ce fut si ignoble qu'Avertie eut envie de pleurer.

Maud, américaine précise, regarda sa montre. Il fallait rentrer. Elle rappela les retardataires.

Ils voulurent, pour regagner leur gondole, passer par les mêmes chemins afin de retrouver les mêmes impressions et, au hasard de la percée des rues, revoir l'étendue de la chère lagune et le ciel de l'Adriatique.

Même là, dans ce Burano perdu, Avertie retrouva un lion pour l'émouvoir. Celui-là n'était qu'en fer blanc découpé et servait d'enseigne à l'échopped'all Leone d'oro. Mais dans sa vile et plate matière, il s'efforçait au geste altier des lions de Venise.

Qu'elle était jolie, au seuil de sa porte, la petite Buranienne aperçue plus loin, la tête appuyée sur l'avant-bras et qui leur souriait avec toutes ses dents de petite fauve engageante.

Plus loin, des filles sans pudeur s'acharnaient aux basques du Peintre nonchalant et attardé. Toutes prêtes à lui indiquer leur nid de colombe, elles le dévisageaient en riant avec effronterie. Les narines mouvantes, le geste prompt, elles repoussaient du coude un vieux lubrique, en l'insultant grossièrement; et leur accent était si doux qu'elles avaient l'air de le caresser encore.

Floche, gênée, entraîna vivement Avertie que ce manège amusait.

—Ne faites pas attention, disait-elle pour les excuser, c'est le soleil qui veut ça!

Au loin, dans un cabaret, des hommes chantaient en chœur. Avertie, qui attendait le Peintreen train de liquider, sans ennuis, ses faciles conquêtes, s'accouda un instant sur le pont pour embrasser une dernière fois l'ensemble de toutes ces choses.

Quelques maisons, par leurs couleurs diverses et accolées, figuraient les lais d'un immense drapeau, pâli, apaisé par l'ardeur du soleil, tandis que d'autres, au contraire, s'enveloppaient d'une pourriture insinuante. Cette mousse rase et verte montait du fond du canal, puis, grimpante, s'étendait légère sur les maisons proches pour se mêler au rose, au bleu, au jaune de leurs murs, masquer leurs fentes et parer leur décrépitude.... «Ah! emporter un peu de ces choses, pour se chauffer en hiver derrière les vitres maussades», pensait Avertie.

—De ma vie, dit Floche, je n'ai vu une chose plus belle! Venise n'est rien à côté! Aussi, viens-je d'acheter un petit pot en faux marbre qui m'a coûté quatre sous. Vous voyez, je me suis fendue! Mais c'est tout l'image de Burano avec ses tons chocolat, vert pisseux, cuisse de nymphe, gorge de pigeon, cheveux de la Reine et caca-dauphin...

—Assez! Assez! lui cria Avertie, qui venait de parer Burano de couleurs plus lyriques. Mais c'est vrai, tout cela est sur votre pot de quatre sous. Il ne vaut pas plus d'ailleurs....

—Vous êtes jalouse, Avertie! Je vous ai vue et si je n'avais pas crié, en entrant dans la boutique: «Je prends le marbre!» c'est vous qui me le souffliez! N'importe, il est à moi! J'en ai plus de plaisir que d'un Cellini! Ce petit pot, mais, c'est simplement l'âme de Burano que je vais avoir tout l'hiver sur ma table de nuit...

La sirène du bateau les rappela pour Torcello; sur l'eau frémissante juste assez pour montrer qu'elle n'était pas morte, se baignait un horizon d'Orient avec un ciel plus accessible et mélancolique. Sa pureté était tachetée de petits nuages moutonneux et compacts.

—On en mangerait! déclara Avertie.

—De quoi? de quoi?

—De ces nuages à la crème écrasés contre le firmament....

Torcello contrastait entièrement avec Burano. Dans maints pays, Avertie avait débarqué en des endroits plus pittoresques. Ces champs, cesterres cultivées, ces haies négligées, c'était simplement le printemps «à la campagne». Il faisait déjà trop chaud pour l'insuffisance des feuilles; un canal étroit, aux eaux sales sorties de la lagune, longeait le sentier où ils marchaient; les oiseaux chantaient, les boutons d'or et les pâquerettes, les fleurs de toutes les banlieues fleurissaient, et il fallait éviter les ordures qu'elles cachaient.

La route parut longue à leurs pieds chauds, pour arriver jusqu'aux trois ou quatre masures, restes de l'antique bourgade. Le canal se terminait tout à coup en vivier fangeux; une péniche y dormait sur l'eau morte, encadrée du reflet des grands arbres touffus et des chaumières badigeonnées de rouge... Où Avertie avait-elle déjà eu cette impression reposante? C'était la seconde fois, en quelques heures, que la Hollande se présentait à son souvenir en ces coins italiens baignés par les eaux mortes. Quels rapports pouvait-il y avoir entre ces îles vénitiennes et cette Hollande, autrefois tant goûtée? Sans doute, une vision d'intimité si rare en Italie où le ciel, la nature, la vie vous comblent toujoursde leurs dons, avant même que vous ayez eu le temps de les désirer. Il en est ainsi de certains baisers.

Le bleu céleste sur lequel l'église et la tour immense de Torcello se profilaient n'était pas du Nord, cependant, ni cette femme gracieuse au pas de biche, qui, un foulard blanc posé en triangle sur la tête, rapportait dans une cruche ventrue l'eau d'un puits roux, ni les débris d'architecture réunis sur l'herbe en petit musée de plein vent, ni, enfin, la Rotonde deSan Foscaavec sa collerette blanche, propre, nette, lessivée par le soleil.

Ils entrèrent dans l'église abandonnée. Elle était vieille et si noble avec son décor de moisissure vert de gris, cette princesse des solitudes!

—Oh, ma chère petite amie! s'écria Floche devant d'anciennes mosaïques. Venez vite me raconter leur histoire, vous qui savez tout! Vous m'avez tant intéressée à Saint-Marc! Peut-être est-ce encore de la Bible?

—Non, c'est du Nouveau Testament, fit Avertie.

—Quoi! vous avez reconnu tout de suite!

—Ce sont des allégories; voyez: d'abord tous des crânes qui crachent par les yeux et la bouche de gros vers blancs....

—Ah! oui, quelle horreur!

—C'est le jugement dernier, la pourriture des corps, à ce moment désagréable. Puis, vous voyez, les uns sont en enfer et les flammes les dévorent jusqu'aux sourcils... Les autres sortent du feu, libérés; ils lèchent leurs brûlures, s'ôtant des lambeaux de peau sèche dans le creux des mains: c'est le purgatoire. Enfin, d'autres s'embarquent pour le ciel dans la barque à Caron—à saint Pierre plutôt—ceux-là sont tout à fait purs.

—Oui, le feu purifie tout. Les cuisinières disent toutes ça!

—Jésus, au centre, là, assis sur un œuf—je ne saisis pas ce symbole—les attend avec patience, les mains ouvertes. Puis tout le monde va s'asseoir à sa droite et à sa gauche pour l'Éternité.

—Ah! ma foi! je les comprends! Après cette chienne de vie de fatigue que nous menons sur la terre!

Cependant le Peintre s'était mis à dessiner la table de communion. Il ne pouvait rendre l'expression byzantine des lions de marbre et des paons qui se faisaient vis-à-vis dans l'ingénieuse souplesse de leurs corps, tout verdis par la lèpre d'humidité fine.

—C'est pour moi que vous travaillez, mon ami? demanda Floche en s'approchant. Vous avez donc deviné mes désirs? Ils sont adorables ces paons, du vrai fromage de Roquefort... C'est même curieux qu'ils n'infectent pas l'église! Une pure merveille, en tous cas, et qui fera un motif épatant pour me broder un sac à ouvrage.

Quand Avertie jeta les yeux sur la coupole, une grande Sainte Vierge, d'une minceur de cierge, la regarda. («Toutes les Saintes Vierges me regardent aujourd'hui!») L'or des mosaïques qui sertissait la madone semblait sourdre de sa flamme intérieure. Ces ondes débordantes, en s'écartant, lui faisaient, malgré sa cagoule étroite, une abondante chevelure blonde, muée par le temps dans l'ombre du sanctuaire, du rouge assourdi au jaune vibrant. Ainsi le soleil dorait-il au dehors les tignasses des Vénitiennes.

Les yeux de la Vierge étaient pénétrants et étranges; ses sourcils rejoints accentuaient son type phénicien; un long nez courbé vers une bouche un peu niaise lui donnait quelque chose de dur dans l'expression et une tache sur la joue, près de l'œil, posait un grain de beauté irrespectueux. Elle était raide et énergique d'aspect, tandis qu'autour d'elle tout n'était que courbes et douceurs. Le regard glissait de la coupole qui s'élargissait, en angles arrondis, jusqu'aux courbes du chœur, aux gradins des hémicycles, sans pouvoir se heurter ni s'accrocher à quelque ressaut de la ligne.

«Si suaves, ces Italiens! se disait Avertie. Voulaient-ils vraiment adoucir toutes choses, sachant combien la vie suffit à blesser par elle-même?»

Tout en marchant le nez en l'air, perdue dans les ors des coupoles, elle heurta du pied un pauvre évêque, allongé là, pour le restant de ses vieux os, dans son effigie de pierre rose. Derrière l'autel, dont elle fit le tour, tout était couvert du velours émeraude et ras de la moisissure rampante. D'autres Vierges de marbre allaitaientleurs enfants dans le secret des niches humides. Elles avaient les mêmes yeux de fièvre, tirés vers les tempes par des pensées trop sombres et les mêmes regards d'oiseau de proie. Ah! comme on saurait le leur prendre, malgré tout, leur Divin Enfant!

Puis quand les Pèlerins sortirent du mystère et de la décomposition de cette ineffable église, le soleil les inonda, chauffa leurs reins et leurs cœurs: on pouvait vivre et aimer.

Assis devant leurs maisons, sur des chapiteaux mutilés, des paysans nonchalants faisaient danser leurs mioches. La note rouge, qui toujours traîne dans leurs vêtements, montait le ton rosé des pierres.

Floche, en blouse de toile blanche, était gaie et s'agitait.

Elle déclara «follement jouir de cette délicieuse journée». Alors le Peintre se rapprocha d'elle et, ne croyant être vu de personne, l'embrassa sur la nuque: «Chauds, Chauds, les marrons, chauds!» murmura-t-il en lui passant vivement les deux mains sous les aisselles unpeu moites... Elle se retourna surprise, rougissante, enchantée.

Une fois rentrée au bateau, Floche s'assit auprès de son séducteur et, les yeux noyés dans l'horizon:

—Cette lagune... c'est une chose qu'on ne peut pas rendre... on ne peut que la sentir... Dieu, que ça pue!

Et elle huma l'air, les narines dilatées, en regardant amoureusement le Peintre, puis le garçon qui circulait avec un plateau chargé de thé et de nombreux gâteaux.

Soudain inquiète, elle se retourna brusquement vers Maud.

—Vous avez perdu votre porte-monnaie? demanda celle-ci.

—Il s'agit bien de mon porte-monnaie!... Nous avons simplement manqué les vieux palais! ceux dont votre mari nous avait parlé! Sur le petit canal... j'en suis sûre! Tout ce qu'il y a de plus beau, une colonnade du temps où les Vénitiens avaient peur des Huns. Vous savez, j'en ai le feu au derrière rien que d'y penser! Il faut y retourner!

Mais le bateau piquait déjà droit sur Venise.

—Ah! toute ma journée est gâchée à présent! C'est bien ça, la vie!

Et elle retomba avec un geste mourant, mais bien calculé, le nez sur le thé et les gâteaux que le Peintre lui avait préparés.

L'horizon, sous les rayons obliques du soleil, se teintait de corail rose. Un léger vent du large s'était levé qui faisait s'incliner les voiles au loin et hâter l'allure des barques de pêche.

En regardant Venise prendre peu à peu une forme plus nette, Avertie songea à Dick. Cela lui sembla un présage étrange que chaque tour d'hélice la rapprochât inéluctablement de celui qui vivait là-bas dans cette masse lointaine et l'attendait sans doute. Son cœur se dilata à l'espoir de le voir encore. L'adieu qu'il lui avait fait avait été une menace, presque. Elle s'effraya soudain de la ténacité qu'elle devinait en lui. Anxieuse, elle se demandait maintenant ce qu'il ferait d'elle.

Puis elle réfléchit qu'il perdrait certainement sa trace dès qu'elle aurait quitté Venise pour des pays peu fréquentés. Mais le soupir, si spontané et siprofond, qui monta de son cœur, lui révéla le sentiment vrai qu'elle avait pour lui.

Ah! comme elle eût voulu le retrouver à la fin de ce jour qui la laissait toute vibrante des beautés entrevues, toute secouée d'émotions!... Comme elle les lui eût fait partager, la tête sur son cœur, sous le ciel nocturne de l'enivrante Venise!

Il était sept heures quand la petite bande débarqua aux Esclavons. Le Peintre et Floche partirent ensemble pour quelques achats de photographies. Avertie, maintenant triste et abattue, préféra rester avec Maud. Celle-ci, voyant les portes de Saint-Marc encore ouvertes, proposa à sa compagne d'y rentrer.

Le salut du Lundi de Pâques s'achevait. Les chrétiens, silencieux et recueillis, groupés au milieu de cet immense temple, formaient une petite masse noire, sombre tache, sur un grand tapis. Les deux amies allèrent s'asseoir au fond de la nef, sous le lustre byzantin. Des lampions aux couleurs de Venise dessinaient en lueurs jaunes et rouges les formes de la Croix carrée; ces petites flammes dans les verres colorés faisaient chatoyer les ors et les nacres du lustreavec la douceur, le mystère, le «royal» des illuminations de féeries. Sur ses mains dégantées, sur la figure de son amie, Avertie voyait danser leurs tons veloutés; les lumières de l'autel devant laPala d'oroen projetaient les richesses de vermeil et de pierres précieuses jusque sur la coupole, où les idoles hiératiques, éblouies, élargissaient leurs pupilles énormes, sur leur fond d'or fondu, gras, assourdi par l'heure tardive.

Un vieux prêtre, près d'un baptistère, vendait pour deux sous l'image d'une Vierge miraculeuse que les amies échangèrent entre elles, en souvenir des petits cadeaux pieux d'autrefois. Avertie, à cette heure redevenue jeune fille, confondait ses souvenirs mystiques et ceux plus naïfs encore des rêves de son enfance oùles Mille et une Nuitset lesContes merveilleuxracontés par sa mère avaient tenu la place prépondérante. Ceux-ci avaient remplacé ceux-là, quand, une fois au couvent, elle n'avait plus vécu que dans laVie des Saintesardentes jusqu'aux stigmates et préférées du Seigneur jusqu'aux miracles. L'heure présente lui plaisaitparce qu'elle était à la fois mystique et fabuleuse.

Les chants liturgiques, la voix puissante et aiguë des enfants de chœur faisaient vibrer la poussière d'or de l'église. La solennité du moment, la magnificence de l'apparat vidèrent le cœur d'Avertie des joies faciles et insouciantes du voyage, des sensualités passagères. Il lui eût fallu, maintenant, pour le remplir, quelque chose de stable et d'éternel.

Dans ce petit cœur païen s'éleva une prière confuse à la Vierge miraculeuse, prière qui eût pu être celle-ci:

«Regarde-moi, petite Vierge grecque, toute droite, Vierge d'or et d'argent, Vierge toujours vêtue d'habits de fête, et dis-moi, je t'en supplie, dis-moi:—Calme-toi, Avertie. Pourquoi t'agiter? N'as-tu pas choisi ta part, toi-même? Elle doit être la meilleure puisque tu aimes...»

Ah! Si le B.-A. avait été là, seulement! Mais il était loin, très loin, et Avertie sanglota.

Et, tandis que les cierges et les vêpres chantées s'éteignaient et que les femmes en châle se glissaient vers les sorties, Avertie, de son pas ferme,reprit, avec son âme chancelante, le chemin de sa destinée.

***

Le soir de cette belle journée, Floche conclut:

—Mes amis, je vous avouerai franchement que ce que j'ai préféré dans Venise, ç'a été nos stations le soir chez le petit marchand de cartes postales. Oh! vous n'avez pas besoin de vous esclaffer de rire! Je ne suis pas si bête... les cartes postales, c'est un peu le mannequin du chef-d'œuvre que nous pouvons nous approprier!...

Ensuite ce furent les adieux auVapore. Avertie, bonne et simple, tenait à remercier le propriétaire des soins particuliers qu'il avait eus pour eux. Mais il n'était pas là; alors elle avisa son fils, lui serra la main et:

—Au revoir, Monsieur, dit-elle aimablement, nous partons demain pour la France. Merci de votre excellente hospitalité. Vous nous avez admirablement soignés et vous voudrez bien faire tous nos compliments à votre papa.

Puis elle le salua de son air de reine. Derrière elle, ses compagnons riaient. Avertie ne comprit pas pourquoi. Elle comprit moins encore, quand, une fois dans la rue, Floche se mit à l'invectiver:

—Folle, triple folle! «à votre papa»! bien des choses à «votre papa»! Pourquoi pas à «votre dame»! Voyons! Est-ce qu'on parle de son papa à un fils de gargotier? Est-ce qu'on lui serre la main? Pour les trois plats qu'il nous a servis, qui nous ont flanqué la colique, et pas gratis encore!

—Ah! bien... Qu'auriez-vous dit, vous?

—J'aurais dit: «Au revoir, Môssieu, très contente de vos services. Je parlerai de vous à Paris à mes amis et connaissances et je vous enverrai du monde.» Voilà qui aurait eu le sens commun!

Mais la même femme au sens commun, ce soir-là, dans une boutique, faillit sauter au cou d'un commis qui avait mis quelque complaisance à chercher dans un énorme tas la photographie duCygne et Léda.

—Oh! cher Monsieur, lui dit Floche, je suissi heureuse de votre trouvaille! Vous êtes positivement un grand homme tout à fait sympathique.

Et sur leVaporetto, après dîner, un coup de vent ayant dispersé ses cartes postales:

—Ah! s'écria-t-elle en détresse. Mescartolinas, mescartolinas! Peintre!Avente presto! Malorino terriblo!Sortez vite deux sous, promettez-les à tout l'équipage, si on me rattrape mes cartes!

Et elle serra avec effusion les mains d'un gaillard malpropre qui les lui rapporta.

Le jour du départ, dès le matin, Avertie avait déjà son humeur de retour, c'est-à-dire la petite joie de retrouver ses habitudes et la très grande de revoir bientôt le B.-A. Lui seul la «complétait» absolument, parce qu'il la comprenait.

Elle jeta un œil mélancolique et attendri par la fenêtre, tandis que Floche, en pet-en-l'air, se montrait sans pudeur à la nature et déclarait:

—Oh! lagune rose, adieu! Oh! Reine de l'Adriatique, salut! On n'a pas tort de te dénommer ainsi, ville inoubliable! etc....

La figure couverte de son masque de pommade, elle repassait à haute voix ses sensations de voyage, devant Venise qui s'étalait sur l'eau glauque de sa toilette matinale; et elle nommaSan Giorgio, laSalute, lesArméniens.

—Les Arméniens, répéta sourdement Avertie.

En bouffée soudaine, l'odeur des fleurs du cloître et l'enivrement de cette matinée d'avril lui revinrent à la tête, ainsi que sa folle lettre à Dick, son propre abattement quand il l'avait menée en gondole aux jardins Eaden et sa désespérance à Saint-Marc. Ne saurait-elle donc jamais «la vanité de tous désirs profanes»? Et se reposerait-elle un jour dans la paix sous des ombrages semblables à ceux chantés par Virgile? Oui, ce jour-là viendrait, elle le savait, mais dans la vieillesse et si près de la mort, peut-être? Ah! elle ne les désirait certes pas, ni la vieillesse, ni la mort: elle voulait vivre la vie le plus possible et elle s'enorgueillit d'être aimée.

Soudain elle aperçut le bouquet qu'elle avait trouvé la veille sur la cheminée de sa chambre, dans un vase d'aventurine, d'une forme simple et antique; c'était un narcisse, une rose blanche, une tulipe et quelques cinéraires—les fleurs des Arméniens.

Elle découvrit au pied du vase une carte sur laquelle Dick avait transcrit en vers:

And you came, my love, so stealthilyThat I saw you notTill I felt that your arms were hotRound my neck, and my lips were wetWith your lips; I had forgetHow sweet you were. And lo! the sun has setAnd the pale moon came up silently[6].

And you came, my love, so stealthilyThat I saw you notTill I felt that your arms were hotRound my neck, and my lips were wetWith your lips; I had forgetHow sweet you were. And lo! the sun has setAnd the pale moon came up silently[6].

Et, subitement, elle eut envie de lui donner rendez-vous dans le village d'Asolo, où ils devaient s'arrêter au retour. Presque aussitôt elle repoussa violemment cette idée.

Floche, qui procédait à sa toilette, l'interpella comme tous les matins.

—Pouvez-vous me sangler?

Elle avait positivement maigri en ces dix jours; le cran était gagné: la marque noire du lacet se voyait à quelques centimètres au delà de son œillet habituel. Avertie le lui annonça avec autant de joie que pour la naissance d'un fils. Floche poussa des hourra!

—Au moins, comme cela, ça m'aura servi à quelque chose de voir Venise!

***

À l'heure dite, ils montèrent tous trois dans le petit canot automobile qui fait le service de la gare.

La lagune les laissa partir sans un tressaillement de sa belle peau liquide; pas un souffle, même pour accrocher les voiles des voyageuses...

—Ce calme, dit Floche, ça sent mauvais l'orage. Cela s'appelle laBonace(elle semblait parler d'un plat sucré). Tout cela c'est très joli, mais quand on a un peu souci du voyage, cette perspective de typhon vous gâte non seulement le moment présent, mais le reste de la journée.

Avertie, ayant répliqué à Floche d'un air assez maussade qu'elle gâtait aussi par ses réflexions saugrenues le plaisir des autres, celle-ci l'appela avec dédain: «Sophie!»

La fumée s'élevait lourdement et stagnait dans l'air. Venise à cette heure, trop nette et limpide,ressemblait, avec les fenêtres bien découpées de ses édifices, à un jeu de dominos dont le Palais des Doges aurait été le double-six.

Floche qui regardait les mouettes effleurer en Saint-Esprit le calme de l'eau, dit dans un soupir:

—Ça rappelleParsifalet ce bon Wagner, mort ici. Ce sont peut-être ses mânes qui traînent un peu dans le corps de ces bêtes?

Puis, comme un nuage passait surSan Giorgio, du même ton pénétré:

—Tiens! le campanile qui fume sa pipe!

Et plus loin, après avoir dépassé les gros pilotis en botte d'asperges qui jalonnent le canal:

—Oh! le malheur affreux! Un bateau qui a fait faillite!

C'était uncargo-boatsombré.

***

À la gare, Maud et son mari étaient venus dire adieu aux Pèlerins. Tous se promenaient,bras dessus, bras dessous, à la Buranienne, tandis que Floche choisissait soigneusement des cartes postales et que le Peintre prenait son temps et les billets.

Tout à coup, il y eut un effarement. Le train partait dans trois minutes. Le courrier musard ne s'était pas soucié de débarquer les bagages:

—Il y a toujours, marmonnait-il, le train suivant qu'on peut prendre!

On lui arracha les colis des mains, à grand'peine, car il avait peur de ne pas être payé. On donna à Maud de véhémentes explications pour le «faire suivre» des malles, et, traînant les valises énormes et lourdes, on s'échappe vers les wagons.

—Padova! Padova!hurlait Floche d'une voix glapissante, agitant en sémaphore des bras de toile blanche vers le chauffeur qui riait.

Quand, enfin, ils se retrouvèrent établis sur les banquettes de velours rouge d'un confortable wagon et qu'ils se comptèrent, le Peintre seul fut constaté privé de son bagage. Son précieux sac était resté sur le quai, oublié dans la bagarre. Il contenait, naturellement, les objets les plus utiles à leur«tour de fantaisie»: provisions de bouche, Bædeker, kodack, indicateurs et lettres de recommandations.

Mais ils étaient jeunes et dans le bon train. Cela ne suffisait-il pas? Floche, cependant, ne pouvait se consoler de ses efforts infructueux.

—Et ce qui m'aurait fait mordre cet homme, dit-elle en parlant du courrier, c'est que, moi, Floche, archi-prête à neuf heures du matin, j'aurais pu manquer le train par la faute de son imbécillité! (Et les deux autres gardant le silence.) Cela n'empêche pas, reprit-elle un peu choquée, que si je ne vous avais pas entraînés, les bras au ciel, en criantPadova! Padova!comme un certain général de l'Empire dont j'ai oublié le nom, nous serions tous encore, sur le quai, à faire les zozos!

Avant midi, ils atteignirent Padoue. Ils débarquèrent sans plan, ni guide, mais avec le soleil, de la bonne humeur et un brave cocher qui les mena droità Santa Maria de l'Arena, où ils tombèrent sur «la pièce importante» de Padoue, l'église aux fresques de Giotto.

Le jardin qui la précédait était encore toutfrais du printemps de la veille. Dans une sorte d'arène, petite cuvette de verdure, où les vieilles pierres se laissaient ronger par les lierres voraces, les gradins avaient disparu sous la verdure, la brique écrasée rosissait les sentiers tandis que des bambous, sous la brise, inclinaient leur feuillage vert tendre.

Les fresques de Giotto leur firent une impression forte. Ce n'était plus la grâce et la volupté de cette trop suave Italie, mais quelque chose de douloureux, de primitif, de rudimentaire, de sincèrement profond et souffrant dans la naïveté de l'expression. Ainsi eussent peint les premiers chrétiens et les Martyrs.

Les tons effacés des fresques ajoutaient au charme de l'ensemble. Et les personnages nobles et sérieux de la vie du Christ, de la mort de la Vierge, pensaient bien à leur terrible mission.

Les Pèlerins s'en furent ensuite auxErimitanis, église gaie et moins ancienne, avec ses Mantegna plus académiques, plus conventionnels, mais plus vigoureux, plus humains aussi, et d'une superbe majesté, conçus par un cerveau sain, noble, fervent et audacieux.

Devant le martyre de saint Christophe, Floche s'écria:

—Alors cette grosse jambe, c'est le saint qu'on étrille? Et cette grosse masse de viande, le géant, c'est celui-là, mon ami, dont je porte la médaille? Ah! je ne suis qu'une pauvre imbécile!

Le «tour de ville» fut charmant, car, à cette heure de midi, chacun quitte ses affaires pour le repas du jour. Les rues étaient sillonnées d'étranges voitures à l'ancienne mode, cannées comme de vieux paniers d'osier, posées sur des roues trop hautes et trop écartées. Ces singuliers véhicules de gala, peints en jaune, étaient devenus l'ordinaire cabriolet des marchands et des petits bourgeois.

Le cocher les conduisit ensuite fièrement à Saint-Antoine.

—Saint Antoine de Padoue, celui dont on parle tant depuis quelque temps? demanda Floche. Le vrai, en chair et en os? Nous allons le voir?

—En os surtout, et encore! ajouta Avertie. C'est bien son église, en effet, et voilà déjà son marchand de fétiches.

Avant même d'entrer, Floche se jeta sur la petite boutique et acheta bon nombre de médailles en aluminium («parce que c'était la même chose que l'argent et bien moins cher»), des chapelets, des images et de petites effigies du Saint, de la taille d'un dé à coudre, en os teinté de bleu et de rouge et qui rappelaient étrangement les idoles hindoues ou chinoises.

Derrière les Pèlerins, sur la place, attendant qu'ils voulussent bien le regarder,Gattamelataposait. Donatello l'avait mal perché, mais très noblement, sur un cheval calme, de bon mouvement et aujourd'hui atteint de vert de gris.

—Il est magnifique! s'écria Floche. Il est tout pourri!

Avertie resta indifférente à Gattamelata et, quand ils entrèrent à l'église, elle eut beaucoup de peine à retenir un éclat de rire. Un prêtre, en chaire, objurguait ses ouailles. Ses gestes véhéments semblaient leur jeter des pommes à la tête; marionnette de bazar, il se démenait dans un trop vaste théâtre et déployait une force vaine de vermisseau.

À gauche, sur le sombre bas-côté, les lumièresamoncelées irradiaient d'une chapelle. C'était, au milieu d'elles, le tombeau de saint Antoine, majestueux et entouré de son histoire en beaux bas-reliefs de marbre si patinés qu'on les eût dit taillés en des blocs d'ivoire. Floche suivait attentivement les épisodes de l'iconographie du Saint et cherchait vainement le trait caractéristique qui l'avait consacré «retrouveur d'objets perdus».

—Car, enfin, dit-elle à Avertie, c'est bien le patron des choses égarées? Je ne trouve aucun attribut de cette vertu. Êtes-vous sûre de ne pas vous être trompée? Et n'est-ce pas plutôt le saint Antoine au cochon qui serait offert, ici, à notre vénération?

Avertie éclata de rire.

—Non, non! c'est le célèbre, le révolutionnaire, le sectaire, l'homme énergique, violent, magnifique pour son temps... l'homme aux objets perdus, en effet!

—Oh! que je le plains, alors! Comme il doit avoir à faire!

Des femmes nombreuses cernaient le sarcophage; prosternées, les deux bras tendus, les mains appuyées à la pierre tombale, elles étaientplongées dans l'extase d'une foi ardente qu'elles dépensaient ainsi pour une broche, un écu, ou le cœur volage d'un amant.

Avertie s'agenouilla, elle aussi, beaucoup plus par respect pour le grand saint et le caractère de ce qu'il représentait que par conviction dévote. À tout hasard, elle lui confia tous ceux qu'elle aimait et demanda de leur faire retrouver la force et le courage quand ils les auraient perdus.

À la gare, le déjeuner des Pèlerins était prêt. Ils s'abattirent avec la même fringale sur l'omelette aux fines herbes et les cartes postales qu'on sert toujours en Italie en hors-d'œuvre. Les côtelettes de veau ressemblaient à des casquettes aplaties de cyclistes. Elles étaient graillonnées et graisseuses.

—N'aimez-vous pas? demanda Floche.

Avertie fit la moue.

—Mais que leur reprochez-vous? continua Floche.

Avertie, avec un ton bourru:—Le graillon.

Ton clair de Floche:—Moi... j'ai toujours adoré le graillon...

Et, comme elles se disputaient avec le garçonpour le dessert où ne figurait qu'un seul mendiant:

—J'ai remarqué, fit Floche confidentielle, qu'il ne fallait jamais contrarier les indigènes, surtout en Italie... lajettatura!

Sur le quai de la gare, par lunatisme, les Pèlerins faillirent encore manquer le train de Castel-franco.

Ils se précipitèrent dans le premier wagon ouvert et il se trouva, quand la porte fut refermée et le train parti, qu'on était neuf, avec enfants, valises et paniers de victuailles.

Floche, mécontente, murmura:

—Faudrait toujours être mince en voyage...Le bœuf qui s'asseoit sur la puce, fable... ajouta-t-elle en écrasant résolument une petite fille, à la fureur piaillante de la mère.

Mais ils arrivèrent vite à Castel-franco où, grâce à Maud, une voiture les attendait pour leur expédition extra-bædekeriste.

La glycine violette dont les murs de la gare étaient couverts, les bouquets de roses jaunes grimpantes, le soleil éblouissant, tout cela leur donna de la bonne humeur.

—Faut que nous ayons marché dans quelque chose, dit Floche, pour que tout arrive ainsi à souhait. Et moi qui avais senti laBonace, ce matin!

Un jeune homme comme il faut, au nez pointu surmonté d'un binocle, chapeau à la main, les attendait à la portière d'une confortable calèche tendue de damas nankin. Il se nomma: Comte Rampoli. Prévenu par Maud, il était venu à leur rencontre pour les mener chez son oncle voir les Arènes deCornaro.

Le parc des Rampoli leur causa une impression de fraîcheur, de désordre, tout à fait inattendue. La calèche les emportait vite, au travers des magnolias et des néfliers du Japon; les branches fleuries balayaient parfois leur visage.

Une pièce d'eau à l'anglaise, dont la nappe se divisait en méandres sinueux, créait des perspectives où le maître du jardin avait su peindre des tableaux naturels avec le vert des mélèzes, le blanc argenté des bouleaux et des frênes, le pourpre des hêtres et l'or des negundos....

C'est ainsi que, par un soleil admirable, un air glorieux et calme, au milieu du chant desgrillons accoutumés de cette solitude, ils débouchèrent sur les Arènes Cornaro.

Les Arènes Cornaro! Avertie crut réellement entrer dans le Printemps!

Deux énormes chevaux en pierre, juchés sur d'immenses blocs, en marquaient l'entrée. L'herbe étendait à leurs pieds une épaisse litière. De belles statues, debout sur leurs socles en hémicycle, spectatrices patientes et magnifiques, semblaient attendre un divertissement de jadis et qui jamais ne recommençait.

L'herbe descendait dans l'arène en larges gradins; en haut, un petit bois de lauriers sacrés abritait des rayons du soleil le chef assombri des statues.

Ces déesses drapées, et ces guerriers casqués de plumes, en courtes armures, aux jambes nues, élégantes et longues, rappelaient certains coins des jardins de Versailles.

On avait eu le génie de laisser la nature se répandre aux alentours en draperies sombres. Mais, dans le fond, par une large percée qui projetait sa claire lumière, les belles Alpes bleues apparaissaient derrière les arènes, élevant leurscroupes molles et régulières dans une buée de beau temps.

À la maison, les Rampoli accueillirent les Pèlerins avec une grâce parfaite et patriarcale. Le jeune homme au binocle, de son pas élégant et souple, les devançait et leur expliquait toutes choses, car lui seul parlait le français.

Avertie se demanda un instant, en le voyant ainsi marcher devant elle, si elle aurait encore la force de se complaire à cette grâce d'adulte. Lui restait-il assez de curiosité en réserve, après ses énervements de Venise? Mais oui! Elle sourit dans sa barbe (in petto, disent les Italiens) en suivant d'un œil indulgent les jambes du jeunecicerone. «J'en ai tout de même une santé!» pensa-t-elle.

La grande maison à l'italienne avait fort bon air, sans grande singularité d'ailleurs, sauf celle de représenter la vie large, élégante et confortable d'aristocrates campagnards. Les parquets magnifiques, les rideaux de perse glacée, ainsi qu'un mobilier Louis-Philippe accusaient un goût désuet, un peu mort et, par cela même, rempli de charme.

On entr'ouvrit les volets de la grande salle de bal restée close depuis tant d'années. Presque à ras du sol, des fresques en trompe-l'œil en quadruplaient l'étendue. Tout un monde de jadis semblait s'y mouvoir en silence, à pas de loup, dans une atmosphère de clair de lune verlainien.

En toilettes Napoléon III, des femmes rieuses au bras de jeunes hommes se promenaient sous les colonnades qu'un peintre avait éclairées par la lumière tombant d'une profusion de lustres de cristal. On voyait le renversement des tailles souples dans l'étreinte des danseurs penchés sur les épaules très nues à la mode du temps et l'emmêlement des jambes dans l'envolée des robes bouffantes sur le ballon des crinolines. L'expression des visages était celle du triomphe de la beauté, du plaisir et du détachement mondain des choses sérieuses.

Une danseuse appuyée contre une colonne, la tête languissamment inclinée sur un cou long et blanc qu'elle avait l'air de tendre pour le mieux rafraîchir à coups d'éventail pressés, prenait une vie et un relief saisissants. Dans la surprise de son apparition et la pénombre où lavaste pièce était plongée, elle impressionna vivement Avertie. Ce n'était plus des fresques, mais de réels et silencieux personnages de tableaux vivants...

La dame à l'éventail relevait d'une main potelée ses jupes bouffantes, d'un jaune éclatant, pour laisser voir la fine et luxueuse lingerie de ses dessous. Un petit pied de satin jaune sortait furtif des dentelles, comme impatient de glisser un pas de danse. Un châle de soie puce recouvrait ses épaules rondes et lisses, moitiés de pêches pelées à vif. Ses cheveux étaient vaporeux et délicats; et elle avait un loup sur la figure. Avertie eut un étourdissement. Jamais elle n'avait vu quoi que ce fût lui rappelant davantage un être adoré et qu'elle avait perdu. Même ce loup sur la figure aiguisait davantage son souvenir désolé.

Elle fut mal à l'aise, oppressée par le silence de cette grande salle si vide et si pleine et par l'impression de tristesse profonde que donne toujours l'évocation des joies défuntes.

—Au revoir, les Montijo! clama Floche.

Et le Peintre parla de Goya; en effet, il pouvait yavoir un rapprochement entre ces fresques perdues dans un coin d'Italie et le talent de l'artiste espagnol. L'hallucination d'Avertie tomba. Et elle se retrouva machinalement, avec ses amis, dans les écuries du château. Qu'on y était donc loin des écuries à l'anglaise et qu'un sportman du Nord se fût amusé des stalles tourmentées, des mangeoires rococo, des lanternes Louis XIV, des chaînes argentées... Il n'y manquait que des chevaux en croquignolles, à bouffettes roses, ou des animaux de pastorales régence à pompons bleu ciel et cornes d'or.

Comme l'heure s'avançait, Rampoli leur proposa de les conduire voir la Vierge du Giorgione. Ils quittèrent donc leurs hôtes avec mille grâces et se firent mener à l'église.

Giorgione vécut si mystérieux qu'on doute aujourd'hui encore de son existence, bien que les gens de Castel-franco le réclament comme compatriote. Il avait peint cette Vierge d'après son amante; dans ses yeux de caresse et d'amour, le paysage de ses pensées se reflétait profond et doux à l'infini.

Rampoli, qui avait vingt ans, et sans doute dela sentimentalité, pria le bedeau de retourner le tableau. Il lut à haute voix ce quatrain italien, écrit en gros caractères naïfs:


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