Viene CecilliaViene da frettaViene!T'aspetta Giorgine[7].
Viene CecilliaViene da frettaViene!T'aspetta Giorgine[7].
Avertie se répéta ces vers. «Viene da fretta!» Son cœur bondit: «t'aspetta!»
—Il y a-t-il un télégraphe près d'ici, Monsieur? demanda-t-elle à Rampoli.
—Mais certainement, Madame. Permettez-moi de vous y conduire.
Laissant ses deux compagnons «fouiller l'âme du Giorgione», comme disait Floche, Avertie suivit le jeune homme.
Une heure après, elle était sur la route d'Asolo, confortablement installée dans la calèche avec Floche et le Peintre.
Le temps restait somptueux, le peintre et Floche se faisaient des yeux genre reconnaissance, des yeux de gens qui se sont embrassés derrière les portes; leurs pensées, sûrement, étaient moinsinsipides que la grand'route, «ruban blanc sur un billard», disait le Peintre; «ténia sur épinards,» affirmait Floche.
À la croisée des chemins, des petites niches, taillées à vif dans des massifs d'aubépine, servaient de chapelle à de modestes Vierges; plus d'une âme y avait laissé sa flamme au bout d'un cierge; Floche appelait ces niches, avec insistance, despergolaen faisant rouler l'r, croyant préciser le sens de ce mot dont l'assonnance lui plaisait; elle s'imaginait ainsi savoir la langue du pays.
Mais les voyageurs s'ennuyaient sur cette route monotone, où les montagnes, du fond, molles et bleuâtres, semblaient reculer indéfiniment. Floche seule, quand on traversait quelque village, se réveillait, jetait aux alentours un coup d'œil de poule. Enchantée, elle transperçait du regard les murs des chaumières, les cours, les fumiers, convaincue d'avoir ainsi pénétré la vie agricole de la Lombardie.
ÀRiese, le cocher arrêta la calèche et, ôtant presque son chapeau, leur annonça que c'était, ici, la patrie de S. S. le Pape. Il leur montra lapetite maison où le «futur saint» avait passé son enfance paysanne. Une plaque de marbre la désignait à la vénération des fidèles. Sur le pas de la porte, une vieille femme les regardait avec intérêt. Elle était maigre, propre, brèche-dents et ses yeux clairs lui donnaient un air énergique. Un foulard sombre, noué à la bordelaise, serrait ses cheveux gris.
C'était la sœur de Pie X. Elle tenait là une auberge où Floche, prise d'une soif subite, se fit servir de la bière.
—Vous pourrez lui donner des nouvelles de Mrson frère, puisque vous avez eu le bonheur de le voir, il y a quinze jours! dit Floche au Peintre. Cela nous mettrait en relations... en bons termes, même. Et elle pourrait nous procurer des indulgences et des prières pour toutes nos familles.
Ils entrèrent. Dans un buffet, quelques vaisselles usuelles s'amoncelaient, bols pots, cafetières, assiettes, etc. Floche, que hantait toujours l'idée de l'occasion, avisa un huilier en terre de pipe, d'une jolie couleur ivoire et auquel une statuette centraledonnait quelque tournureXVIIIesiècle.
—Oh! ma chère, quelle merveille! Croyez-vous qu'on me vendrait cet huilier? Est-il de l'époque? Et que faut-il en offrir?
Elle avait la parole courte et essoufflée des gens auxquels la seconde qui passe paraît décisive pour la conclusion de la «bonne affaire».
—Peuh! fit Avertie, ça m'a l'air douteux, ce bibelot avec sa Suissesse! Et puis s'embarrasser d'un colis fragile jusqu'à Paris...
—Mais j'y tiens, moi! C'est une merveille, je vous dis! Voyons, répondez! Descendez-donc un peu de votre grandeur dédaigneuse... Combien dois-je lui offrir?
—Dix francs, décida Avertie.
—Dix francs! Vous n'y pensez pas! C'est beaucoup trop cher!
Avertie et le Peintre, honteux de la tournure qu'allait prendre le marchandage, sortirent de l'auberge. Par les fenêtres ouvertes, ils entendirent la voix de Floche: «Madame, voulez-vous me vendre votre huilier? Je vous en offre trois francs.» Et elle devait lever trois doigts et les secouer devant le nez de la sœur du Pape.
—Il est à vous! répondit la vieille, simplement.
Et quand Floche, brandissant son huilier, rouge, essoufflée, rejoignit ses amis dans la voiture, elle cria:
—Mes enfants, je suis refaite! Elle me l'a laissé pour trois francs... C'est donc que ça ne vaut pas quatre sous...
—Oh! pauvre Floche, que votre méfiance doit vous faire souffrir dans la vie...
—Allez! votre huilier est charmant et rien que le plaisir de rapporter à Paris un souvenir de la sœur du Pape vaut bien trois francs! lui affirma le Peintre avec quelque douceur découragée dans la voix.
Asolo, bientôt apparu, était un petit village simple et blanc. Il s'accrochait en parure à la colline qui dominait le château de Cornaro. Cette grande dame de jadis, qui aimait les beaux sites, s'était bâti ce château pour demeure dernière. Et le soir, le front couvert d'un voile de gaze noire, quand le soleil se couchait derrière les Alpes tragiques et que la poussière d'or se répandait sur la plaine, Cornaro avait dû sentirenfin son cœur inondé de cette paix refusée trop longtemps à son âme passionnée.
Avertie pensa longtemps à ce château dominant le pays, à cette reine, à son caractère énergique et sensuel et pourtant sentimental. Elle se rappela son portrait du Musée de Vienne, où Véronèse la représente, belle et déterminée, un arc et des flèches symboliques dans les mains. Elle envisagea aussi l'époque où la vie de Cornaro s'était magnifiquement déroulée. Elle se représenta l'ampleur des flots passionnels qui avaient dû, parfois, la si violemment soulever... et ses petites passions à elle, Avertie, lui parurent de bien misérables ruisseaux!
C'était à Dick qu'elle avait télégraphié de Castel-franco. Elle l'attendrait à Possagno le lendemain, et inventerait bien un prétexte pour échapper à ses compagnons. Mais l'idée qu'elle avait fait «le signe qui engage» la troubla. L'asservissement de sa volonté diminuait son désir. En cet instant, elle eût voulu s'affranchir de toute obligation; son goût pour le jeune Anglais s'affaiblissait et pourtant elle enrageait de toutes ses hésitations....
Le cocher débarqua les Pèlerins à l'Albergo Grande, dont le patron les reçut à bras ouverts, comme de vieilles connaissances. Il leur montra leurs chambres. Elles avaient un grand balcon commun aux trois pièces et d'où la vue s'étendait sur le village et l'infini de la plaine. Le temps était doux à cette heure agréable d'une fin de journée. Ce village intime et familial semblait les appeler. Ils sortirent et allèrent s'accouder à la terrasse du château.
Là, ils restèrent longtemps, silencieux, reposés et heureux, chacun perdu dans son rêve.
Un vent caressant leur passa sur la nuque et aussitôt Floche se nettoya les oreilles «pour mieux entendre la brise».
Sur un promontoire, la villa du poète Browning surplombait le vide, lanterne posée à la pointe du pays. Elle était entourée d'un petit jardin gauche et soigné, fleuri à l'italienne avec des iris et des orangers dans des pots roses de Vicence.
Ainsi qu'au temps de Cornaro, le soleil s'évada derrière les Alpes immuables; la mêmepoussière d'or et la grande paix de la Reine s'étendirent sur le pays.
Avant de rentrer, Floche tenta l'escalade de la tour; d'une de ses fenêtres presque mauresques, elle engagea le Peintre à la rejoindre pour voir «un drôle de petit théâtre, tout sombre, avec des loges en bois peint et des coulisses de style gothique... parfaitement»!
Le Peintre se précipita. L'obscurité de la scène, la singularité de l'endroit l'incitèrent à lâcher sa déclaration. Elle dut être si brûlante, en tombant dans les mains de Floche, que celle-ci, rouge et confuse, trébuchait à chaque marche de l'escalier en redescendant.
À l'Albergo Grande, ils trouvèrent un dîner très primitif pour leurs estomacs creux. Il cuisait sur la braise d'un âtre en pierre à hauteur de ceinture, en des chaudrons étincelants et cabossés. Tout s'imprégnait de cette bonne odeur de fumée si chère aux saumons et aux jambons du Nord. L'auberge, au reste, était remarquable de propreté et la servante amusante. Elle ne savait pas le français et, comme une sourde-muette, épiait les moindres désirs des hôtespour les satisfaire avec une vivacité exercée.
Les Pèlerins furent très gais et, une fois dans leurs chambres, ils allèrent encore sur le balcon dire bonsoir à la lune et à Asolo qui, toutes lumières éteintes, s'endormait.
Dès six heures, le lendemain matin, le Peintre siffla joyeusement. Cet air de Delmet dans ce pays d'Asolo fit rire les Pèlerines qui s'éveillaient. Avertie, plus avisée que sa compagne, s'étonna davantage de cette manifestation de bonne humeur. Depuis le début du voyage, le Peintre, en effet, était resté mélancolique. Il avait été sans doute amoureux de chacune d'elles, alternativement ou à la fois.
Aussi Avertie dit à Floche:
—Floche, mon amie, voyez-vous, le Peintre a dû enfin dompter «le Malin».
—Le Malin? demanda Floche inquiète, qu'appelez-vous le «Malin»?
—Ah voilà! répondit Avertie en la scrutant dans les yeux. Le Malin, c'est quelque chose quise trouve dans les coulisses des petits théâtres de Lombardie...
Puis elle fit une pirouette et laissa Floche à sa confusion.
Après s'être concertés sur le tour qu'ils feraient pour rejoindre Vérone, les Pèlerins commandèrent une voiture. Floche, affolée par le lucre et les faïences, voulait se rendre directement àBassano, où une remarquable fabrique de majolique (d'après les gens du pays) devait lui tourner la tête. Là elle ferait enfin toutes ses emplettes, souvenirs destinés à ses petites amies et connaissances. Avertie, qui n'avait nulle envie d'aller voir faire des pots, les pria de la laisser, en passant, àPossagno, où quelques fresques et les œuvres de Canova l'intéressaient... Le sort en était jeté. Elle attendrait Dick.
Une superbe calèche garnie de damas, cramoisi cette fois, avança devant l'auberge. Les chevaux avaient des harnais chamarrés de cuivreries, et des guides de grosse laine rouge tressée. Sur le sommet du collier pointu, une clochette enfermée dans une sorte de petite casserole faisait un bruit de messe.
Floche fut prête, ce jour-là, avant l'heure; astiquée, harnachée, déjà sur le marchepied, elle s'écria:
—Voyez! l'amour des voyages me prend! D'ailleurs, l'amour a toujours fait faire des prodiges...
Et son œil se mouilla aux regards du Peintre. Celui-ci, d'une bonne humeur délicieuse, répondit galamment, sur un ton pointu à l'unisson de la petite casserole des colliers.
Tandis que la calèche traversait les rues d'Asolo, toutes fraîches encore au réveil, Avertie se pencha vers ces choses charmantes que jamais, sans doute, elle ne reverrait.
Dans la vieille cour renaissance d'un couvent de Carmélites, des paons steppaient au soleil; ils enchâssaient leurs riches couleurs dans les fers des balustrades, comme en des verrières auxquelles les Alpes faisaient un fond bleu attendri.
Sur la route, le paysage se déroula, ordinaire; ainsi fut-il de leur conversation.
Floche demanda à propos des médailles de saint Antoine:
—Y a-t-il des fabriques d'aluminium à Possagno?
—... D'aluminium? répondit Avertie. À quel propos? Possagno, c'est la patrie de Canova...
—Mais, c'est vous, ma chère, qui m'avez dit qu'en Italie il y avait beaucoup d'aluminium! Nous touchons à la fin du voyage, et je n'ai vu, en somme, de ce métal, que les petites médailles de Padoue!
—Moi? Parler ainsi d'aluminium en Italie! Vous m'étonnez. C'est peut-être le Peintre qui vous a parlé d'alumine?
—Oh! pas du tout! protesta Floche. Je sais ce que je dis, car je recueille toutes vos paroles comme les apôtres celles de Notre Seigneur.
À Possagno, devant la maison de Canova, Avertie descendit la dernière de voiture. Sur les larges degrés formés de galets pointus, elle se crut aussi grande et longue que les femmes du Tintoret dans l'église de laMadona.
La maison de Canova était solitaire et intime. Dans une sorte d'atelier blanc, on avait réuni ses œuvres reproduites en plâtre. Avertie les regarda vaguement, car son esprit était inquiet. Elle laissaFloche épuiser les ressources du catalogue, sans daigner même sourire à ses remarques saugrenues: elle se hâta de sortir pour jeter un coup d'œil sur l'endroit où elle passerait la soirée avec celui qu'elle avait appelé.
À travers les arceaux d'un cloître ruiné, s'étendait, comme aux Arméniens, un jardin abandonné dont aucun novice, par contre, n'était venu, de longtemps, régler l'ordonnance. La végétation printanière n'avait respecté qu'une large allée bordée par des buissons fous de pivoines roses épanouies. Quelques arbustes graciles marquaient encore l'emplacement d'anciens massifs et des cyprès dressaient çà et là leur taille rigide de juges. Au fond, un pin parasol répandait la grande tache noire de son ombre sur un coin du chaud jardin. Arrêtée près du grillage d'enclosure, Avertie plongeait son regard à pic dans la vallée que limitaient, au lointain, les Alpes bleues. Cette barrière refoula ses pensées: Dick devait, à cette même heure, être sur la route, et, par delà les vallons et les villages, son esprit se tendait sûrement vers Possagno. Elle l'imagina, allongé dans la voiture, sapipe de bruyère entre les lèvres, les yeux mi-clos dans une expression qu'elle connaissait si bien, de volupté et de souffrance... Dans quelques heures, il serait auprès d'elle... De joie et de peur, son âme chavirait.
Mais les Pèlerins l'appelèrent. Elle constata en eux un certain empressement à partir sans délai et à la laisser seule à Possagno.
—Il me faudra acheter tant de pots à Bassano, pour les souvenirs que je veux rapporter, insista Floche. Et comme je veux bien me rendre compte des formes, du dessin, des couleurs et même des teintes, avant la nuit, il faut nous séparer de suite, ma pauvre amie!
—Alors, Peintre, vous me laissez seule ici, reprit Avertie avec malice. Vous n'avez pas peur qu'un brigand suisse ou simplement un bel Italien vienne troubler ma solitude?
Le Peintre, embarrassé, rougit légèrement, car, «au fond», il ressentait quelque honte de s'être décidé à la plus facile conquête.
Mais Floche continua, autoritaire:
—Allons, Peintre, laissez cette folle à ses rêveries, à ses jardins; vous verrez qu'un jourelle se fera pousser un petit cerisier dans le nez, par amour des plantes. Elle n'aime que ça, elle!
Avertie sourit, les laissa partir et contempla leurs silhouettes: elles étaient aussi dissemblables que possible. Et elle pensa à cette phrase de Schopenhauer où il est dit que, «pour la conservation de l'espèce, l'instinct sexuel vous pousse vers ce qui vous complète.» Se compléteraient-ils bientôt?
Penchée sur le parapet, elle regarda le long cordon blanc de la route. Elle vit, au loin, une voiture et entendit bientôt le bruit des clochettes au son de messe. Puis, elle distingua le cocher, une valise et un voyageur allongé. La route serpentait sur la roide colline. Pour arriver à la maison de Canova, elle passait sous le parapet où Avertie s'était assise. Celle-ci reconnut Dick avant qu'il pût songer à lever la tête pour voir si elle était là. Elle eût voulu l'avertir de sa présence; l'appeler lui parut inconvenant. Mais toute son âme alla vers lui... D'une main elle chercha sa poitrine comme pour en arracher son cœur et le lui jeter en signal. Son geste avait effleuré une pivoine qui oscilla sur sa tige. Avertie souriantede son lyrisme, la cueillit aussitôt, visa le jeune homme et le manqua.
Quelques instants après, au fond du jardin, partit un sifflotement, et un appel familier:
—Deary?
Le mot caressa son oreille et tomba dans son cœur. Elle se leva. Au bout de l'allée, Dick venait doucement vers elle, les bras ouverts. Comme ils étaient de la même taille et qu'ils s'aimaient, du seul fait de s'être rencontrés, leurs bouches se trouvèrent jointes et leurs bras et tout leur corps. Quelle chère étreinte, sous l'ombre du pin parasol! Les bras enlacés, serrés l'un contre l'autre, ils errèrent, sans rien voir du jardin sauvage et charmant. Ils passèrent ainsi devant la maison qu'Avertie proposa de visiter.
Basse et sympathique, propre et très blanche, entièrement meublée à l'Empire, elle avait l'air encore habitée. Sans doute le soleil, qui entrait abondamment par les croisées ouvertes et l'emplissait de vie et de chaleur, devait être surtout son hôte familier.
Sur les murs du rez-de-chaussée, une collection de gouaches dans le genre pompéïen, et oùCanova avait mis du goût et de l'intention, représentaitle Marchand d'amour. Les deux amants, d'un même mouvement, se serrèrent l'un contre l'autre.
Au premier étage, la vieille femme aux clefs qui les accompagnait leur montra la chambre ensoleillée de Canova. Une indienne jaune à macarons rouges en recouvrait le meuble. Le grand lit, où, sans pudeur, leurs yeux se rencontrèrent, reluisait sous le verni de son acajou massif et confortable. De larges châssis dorés encadraient laSorpresa, et à côtéVénus et le Satyre. Dick regardait avec complaisance le corps de Vénus et ses chairs d'abricot rosé. Une gaze jaune et si légère qu'on eût dit une buée voilait pudiquement le giron de la Déesse.
Ils s'accoudèrent à la croisée et jouèrent avec les grappes de glycines toutes chaudes de soleil et qui semblaient vivantes sous leurs doigts caressants. Le jardin embaumait et les Alpes, entrevues sous le pin parasol, attendaient, en cette fin de jour, la tardive venue du soleil couchant.
—Qu'il fait bon être ici...! murmura Dick. Du soleil, des fleurs et la Mieux Aimée! Et ilembrassa doucement l'épaule d'Avertie dont la chair, comme celle de laSorpresa, transparaissait sous le corsage.
La vieille, comprenant qu'ils ne visiteraient pas les autres appartements, leur demanda s'ils comptaient dîner et passer la nuit.
—Oui! répondit fermement Dick.
Un souper simple et bon leur fut aussitôt servi sous le cloître propice. Ils parlaient peu, se regardaient sérieusement et se serraient parfois la main à travers la petite table. Le festin expédié, ils s'en furent, penchés sur la balustrade, jouir des dernières lueurs de la journée. Dick, heureux, confiant dans l'heure prochaine, alluma une cigarette, et, tenant Avertie par la taille, s'amusa à faire passer la fumée d'orient sur la nuque vermeille. La jeune femme se plut à ce jeu qui la faisait frissonner lorsque les lèvres de Dick effleuraient une mèche folle.
Brusquement, il jeta sa cigarette par-dessus le parapet. Avertie la regarda tomber comme si sa propre destinée eût dépendu de son point de chute; elle s'arrêta à mi-hauteur du talus, d'où une petite fumée s'éleva tout droit.
—Deary! murmura Dick, vous regardez? C'est un peu d'encens qui brûle sous notre amour...
Elle se retourna en souriant et les derniers rayons du soleil lui firent un nimbe de ses cheveux blonds. Alors Dick lui prit les bras, les passa autour de son cou et la regarda de si près que ses yeux d'acier semblaient transpercer ceux de son amie.
—Comme je vous aime! dit-il; et la veine de son front, soudain gonflée, en barra la blancheur.
Elle sentit des lèvres tièdes se poser sur chacun de ses yeux et des mains timides chercher sa trop menue poitrine.
—Ah! s'écria Dick, vous emporter, vous emporter dans mes bras, jusqu'au paradis, pour toujours!...Darling... Vous m'aimez? Dites-moi que vous m'aimez, que vous voulez être à moi, toute à moi, ce soir... en ces lieux que vous avez choisis... Parlez, répondez,my Darling!...
Mais, sans rien dire, elle l'embrassa longuement, tendrement... En cet instant de paix infinie, ellegoûta, peut-être, la plus grande volupté de cet amour.
La nuit était venue tout à fait et la fraîcheur. Il fallait rentrer. Leur enlacement ne se désunit qu'au seuil de leurs chambres. La vieille avait affecté à Dick celle de Canova; Avertie était logée tout à côté.
Quand la jeune femme eut quitté Dick, plein d'espoir impatient dans l'heure qui allait les unir, elle s'assit sur un des meubles d'indienne et se prit à réfléchir. Elle avait peur, maintenant, la peur de l'artiste devant l'œuvre qu'il a rêvée et qu'il craint de réaliser. Elle se déshabilla lentement, avec méthode, plia chacun de ses vêtements, ainsi qu'elle avait accoutumé de le faire au couvent; par habitude et pour gagner du temps, elle mit ses bottines sur leurs embauchoirs. Puis, après une minutieuse toilette, elle se recoiffa et piqua dans son chignon clair un bouton de rose. Elle répandit un parfum frais sur sa nuque, sur le reste de son corps, les mains et les bras surtout, et revêtit un peignoir de mousseline blanche. Ensuite, accoudée à la fenêtre, elle attendit, pleine d'angoisse, tremblante.
Soudain, elle tressaillit; Dick l'appelait à mi-voix:
—Darling, est-ce vous qui êtes là? Là tout près? Venez... Par ce clair de lune, les Alpes sont belles, de ma fenêtre.
Obéissante, elle se redressa et ouvrit la porte.
Sur un sopha qu'il avait approché de la croisée, Dick était étendu, enroulé dans l'indienne jaune et rouge qui recouvrait le lit de Canova. Son bras libre pendait nu comme celui duMarsdans le Botticelli de laNational Gallery; ses cheveux, si lisses qu'ils en avaient l'air mouillé, prenaient, sous les rayons de lune, l'éclat de ces étoffes de verre filé qu'Avertie, aux arcades de Saint-Marc, avait convoitées pour les toucher. Sous la draperie improvisée, le corps du jeune homme se devinait, maigre et musclé.
Avertie vint s'asseoir à ses pieds, au bord du sopha, et le regarda avec un immense plaisir... Mais, lui, impatient, l'attira violemment. Il murmurait des paroles incohérentes. Sa poitrine écrasait les petites chevilles roses des seins d'Avertie. Passionnément enserrée, elle sentit, à travers les étoffes légères, le corps ardent et nu du jeune homme.
À ce contact, elle retrouva sa liberté d'esprit la plus entière. La griserie tomba, ses sens s'apaisèrent et, piteusement, elle se retrouva l'âme critique de la voyageuse. LaSorpresasuspendue,Vénus et le Satyre, Dick ou leMars de Botticelli, là, sur le sopha, tout ce qu'elle voyait autour d'elle se précisa une seconde, puis une sorte d'étourdissement la saisit. Ses oreilles bourdonnèrent, elle eut l'impression de se noyer.
Ni le charme de ce corps qu'elle désirait, ni l'adresse et la simplicité avec laquelle Dick avait su éviter tout ce que ce jeu aurait pu avoir de banal ou de choquant, non plus que l'ardeur de cette belle figure et l'amour profond, vraiment, de ces yeux égarés, ne purent lui rendre cette ivresse passionnée qui seule, à ses propres yeux, eût excusé le don d'elle-même.
Elle frissonna de se sentir si détachée et si loin de l'acte définitif que Dick exigeait d'elle. Et comme ce dernier l'embrassait éperdument, avec les instances d'une juvénile ardeur, tout d'un coup, il la comprit lointaine, presque hostile.
Alors, les dents serrées, le menton avancé, il supplia:
—Mais,Darling, dites que vous voulez... que vous voulez bien de moi. Vous... Là, si près, sur mon cœur, sur mon corps, et que, pourtant, je sens si loin! Pourquoi? Oh! vous finirez bien par vous donner, dites? Dites,dearest?
Cependant, elle cherchait à se dégager. Il la retint; Avertie, qui ne pouvait souffrir aucune contrainte, devint franchement hostile. La lutte s'engagea; elle était disproportionnée et la jeune femme se vit sur le point d'être terrassée. Elle eut peur et, brutalement, saisit l'oreille de Dick.
La douleur aiguë le dégrisa. Il desserra les bras et resta stupide devant le tas blanc et rose que formait Avertie épuisée. Assis sur le sopha, la tête dans le creux de sa main, il la regardait avec dépit et amertume. Elle eut pitié de lui et honte d'elle-même; saisissant ses mains inertes, elle se mit à genoux devant lui et, humblement, lui demanda pardon; puis elle se releva—la mousseline de son vêtement lui faisait de grandes ailes—et déposa sur le front immobile de Dick un baiser de libellule. Tandis qu'il restait là, contracté dans son étonnement et sa rancune, elle courut dans sa chambre et ferma la porte à clef.
—Sans leJiu-Jitsu, j'étais frite! se dit-elle, quand, une fois couchée entre ses draps de grosse toile, elle se sentit comme sauvée d'un péril. Ça non et non! se donner par nécessité, contrainte, obligation... c'est un sacrilège! Il faut être libre jusqu'au bout... Et voilà, je ne suis pas libre! Je l'ai senti: je suis esclave du B.-A. Oui, son es-cla-ve...
Puis, infiniment complexe, elle mélangea son amour à ses désirs, ses remords de «sauvage apprivoisée» à ses regrets profonds de n'avoir pu ni voulu cumuler. Elle soupira. Une sorte de honte la prit; la confusion rosit son corps tout entier jusqu'à ses orteils. Enfin le sommeil impérieux l'abattit le nez sur l'oreiller.
Quand la logeuse lui apporta, le lendemain, son déjeuner du matin, Dick aperçut sur le plateau une lettre d'Avertie. Elle mandait:
***
«Cher Dick, je pars sans vous revoir, le cœur ulcéré par ma lâcheté, je vous le jure, remplide remords et surtout d'un regret infini de vous perdre à jamais.
«Devant la volupté absolue que vous m'avez offerte, j'ai senti que je ne pouvais vous donner, en échange, qu'un amour passager... un amour de voyage.
«Ma vie est faite. J'ai rencontré, avant de vous connaître, la passion absolue, tyrannique, entière dont on est l'esclave, non par devoir, mais par dilection. Je ne m'en suis tout à fait rendu compte qu'hier auprès de votre corps que j'aime. Comment puis-je vous écrire tout cela? Mais vous êtes philosophe; j'ai l'espoir que vous me comprendrez.
«VotreDarlingest bien peu intéressante. Ceci vous aidera à vous consoler et aussi les belles jeunes Américaines qui sauront vous aimer comme il convient.
«Et que votre vanité satisfaite adoucisse un peu votre amertume: Vous étiez absolument beau hier. L'Adonisde Canova, qui vous contemplait de son cadre, eût pu envier votre grâce et votre parfaite harmonie.
«Par vous, j'ai goûté l'Italie plus âprement.Comment vous oublier désormais, cher Dick? Ne vous rencontrerai-je pas toujours de par le monde des tableaux et des marbres? Pourrai-je oublier jamais l'ivresse dont m'a remplie votre amour si simple, si direct?
«Et maintenant, adieu au corps charmant, aux lèvres si douces et insinuantes. J'embrasse une dernière fois les petites amandes blanches de votre bouche que j'aime.
«darling.»
Pendant que Dick lisait ces lignes, Avertie, triste et fatiguée, sous le cloître, attendait sa voiture. Elle avait cueilli cette grappe de glycine qu'ils avaient, toute vivante de soleil, tenue la veille, dans leurs mains. Elle regarda les fenêtres de Dick; elles étaient closes.
La voiture avança et, au moment où Avertie enjambait le marchepied, elle crut voir le jeune homme s'approcher de la croisée... Fallait-il retarder son départ, lui dire adieu, lui expliquer sa lettre? À quoi bon? La comprendrait-il? Elle se rappela son menton énergique et son front têtu; une dernière brutalité qu'elle méritait luiparut possible; elle eut peur et partit sans retourner la tête. L'air vif, sur la route, dissipa sa migraine. Dans son indifférence lasse de toutes choses, elle fut indulgente au paysage monotone que seul le printemps paraît un peu, comme la jeunesse embellit parfois une fille vulgaire.
Puis, aux approches deBassano, un peu de joie lui vint de retrouver ses compagnons...
Ils n'étaient pas à l'hôtel. Elle se fit conduire de suite à la fabrique. Floche, agitée, la reçut avec des exclamations de désespoir.
—Ah! ma pauvre amie! Quelles cochonneries! Quelle déception! Venez voir les horreurs, les immondices que ces porcs d'Italiens font ici sous la rubrique de vases artistiques! Pauvre Donatello, pauvre Michel-Angelo, que vous êtes loin, mes chers grands artistes!
Et, d'une main tremblante, elle montrait le mauvais goût de ces vases grossiers, ornés de peintures polychromes, articles pour «la province riche».
—Pensez, chère amie, combien c'est affreux! Être venue de si loin, avoir fait tout ce voyage et dépensé tant d'argent pour échouer dans cesale trou de fabrique d'où je comptais, à bon compte, tirer tous mes souvenirs avec l'estampille, le cachet de l'Italie, la souveraine, la royale, la divine Italie! Ah! c'est du propre! Que faire, à présent?
—Ne pas se lamenter outre mesure, ma pauvre Floche, répondit Avertie, et surtout ne rien acheter. Une fois rentrée, choisissez, avenue de l'Opéra ou au «Grand Dépôt», quelques poteries bien françaises. Elles feront encore des cadeaux inédits et italiens si on veut, avec le mauvais goût en moins! Le Peintre vous dessinera même les marques des meilleurs et plus anciens maîtres potiers. Je lui prêterai monRis-Paquot. N'est-ce pas, Peintre?
Le jeune homme, que cette station dans la boutique avait excédé, affirma qu'il connaissait toutes les marques de fabrique et qu'il était prêt à commettre tous les faux qu'on voudrait.
Ils s'accoudèrent sur un pont de bois; peint et couvert, il était charmant et pittoresque. En levant les yeux, Avertie aperçut le plafond de grosses solives. De distance en distance, des poutres formaient colonnade sur le parapet. Letout était peint en rouge brun, chaud de tons sous le soleil ardent. À travers les larges joints du rustique plancher, elle regarda couler l'eau verte et tumultueuse de la Brenta.
—Ah! Ah! dit Floche glapissante. Voilà qui vaut mieux que les pots! Mes amis, c'est la couleur du Rhin, à la Valteline!—et elle faisait voler dans l'air le mot de Valteline!—Peintre! il faut m'en faire un croquis; absolument! et ne pas rater l'opposition du caca Grand-Dauphin du pont avec le vert de l'eau!... Du Van Dyck et du Véronèse, allez-y! Et nous unissons ainsi les deux nations les plus opposées: les Flandres et l'Italie!... Vous savez, mes enfants, ce pont est un bijou! En Suisse, on ne manquerait pas d'en fabriquer de petites réductions en bois, avec un ours dansant dessus, comme ça!
Et elle imita, avec son ombrelle sur les épaules, les ours debout, le bâton passé derrière le cou.
—Dites donc, Floche, demanda Avertie, qui riait, avez-vous vu la jolie entrée de pierre en arcade renaissance? C'est curieux, ce mélange d'art raffiné et de...
—Mais c'est un échafaudage grossier, lourd, un crapaud d'art que ce pont! Un squelette, une tour Eiffel, dans son genre, qui attend qu'on lui mette des chairs sur les os! Allons, ouste! Aux cartes postales!
Du libraire, on alla chez le pâtissier, chez les quincailliers et chez d'autres marchands de pots où Floche se décida à trouver des «merveilles». Elle faisait faire de gros paquets et en chargeait le Peintre qui, muet, songeur, le nez un peu plus long que d'habitude, courbait le dos sous le poids. Il était devenu coltineur en pots. Cette résignation, ce silence attirèrent l'attention, d'Avertie. Floche, généralement respectueuse des libertés de chacun, le traitait positivement en sujet corvéable. Ni l'un ni l'autre n'avaient plus l'air «en voyage». L'une à sa passion des pots «que je désire depuis 20 ans pour ma cheminée», l'autre à ses pensées de fort de la halle, ils passaient dans cette ville sans en goûter le charme provincial; ni les maisons aux fresques effritées et déteintes, ni les innombrables fuseaux des cyprès rayant le ciel ne les détournèrent de leurs égoïstes préoccupations.
Dans la voiture qui les ramenait à la gare, Floche regarda les Alpes, puis ses gants.
—Eux aussi ont une belle couleur, un vrai pont de Bassano! Savez-vous si l'Empereur a passé dessus? Et comme ils sont bien conservés tout de même après la culotte d'Italie! Pas une piqûre de partie, pas un bouton de sauté! Et tout cela pour 1 fr. 75... C'est moins cher que le voyage et ça dure plus longtemps. Voyons, Peintre! Riez donc de mes bêtises! Vous avez l'air d'un empoté... Ce n'est pas étonnant avec tous ceux que vous portez, si gauchement d'ailleurs! Et puis vous êtes tout endormi, comme si vous n'aviez pas fermé l'œil de la nuit...
Elle se mit à rire, moqueuse, tandis que le Peintre, résigné, lui lançait un coup d'œil de reproche.
Alors Avertie pensa que ce qu'elle n'avait point osé la veille dans la chambre de Canova, il se pouvait bien qu'ils l'eussent accompli, eux, à Bassano.
En wagon, ce fut une ascension pénible de tous les pots emmaillottés dans du filochon, des plaids boudinés en nourrissons et des colis àmains dont le nombre augmentait chaque jour.
Il fallut descendre àCitadellapour la correspondance de Vérone. Une diligence qui sentait la puce les mena déjeuner en ville. L'auberge était remplie de commis-voyageurs de la dernière catégorie. Tout en mangeant du veau, Avertie contemplait par la fenêtre la vieille rue aux arcades écussonnées, aux croisées fleuries de giroflées et de géraniums. «Et dire qu'ici aussi, à Citadella, il y a des gens qui s'aiment, qui s'aiment follement sans doute...», pensait-elle.
Mais Floche, pour clore sa rêverie, s'écria:
—Omnibus à puces, auberge à puces, déjeuner à puces, tout cela pour 3 fr. 50, c'est bien cher!
Et elle jeta ses pelures d'orange à un petit mendiant, d'un geste si généreux qu'il la remercia par ungracias! pénétré.
Vérone. Floche, suivant son plan, voulut se précipiter dans les arènes. Elle trouva dur de débourser les trois pourboires successifs, tandisqu'Avertie se demandait ce qu'elle-même était venue voir là. Elle ne comprit ni la grandeur, ni l'ordonnance, ni la poésie de ces ruines. Un souvenir, seulement, fixa un instant son attention.
N'était-ce pas là qu'une célèbre actrice, presque enfant encore et tenant le rôle de Juliette, avait été impressionnée par la vue d'une étoile qu'elle prit pour un présage, au point de s'évanouir, dans la passion accrue de son jeu? Et ce fut son premier triomphe....
Pendant que ses compagnons gravissaient péniblement les hauts gradins, Avertie s'assit sur la pierre chaude. Devaient-elles avoir les jambes longues, les fameuses courtisanes de l'antiquité, pour atteindre leurs places, les jours de cirque!
La tournée se compléta par une visite au tombeau des Scaliger. En l'apercevant de loin, petit, serré dans un espace trop restreint, Avertie fit remarquer:
—Encore vingt sous à donner, ma pauvre Floche, pour voir des hommes nus qui ont froid.
—Pauvre sotte, osa répondre Floche, je vous pardonne parce que vous êtes aveugle... Ajustez donc votre face-à-main! Ces hommes nus qui ont froid, c'est une splendeur gothique! Une rareté en Italie... Et d'abord ils sont en armures, bardés de fer; et ce soleil les chauffe depuis midi, neuf heures, cinq heures du matin... que sais-je, en ce pays!
Mais Avertie préféra les laisser entrer seuls, et, rôdant autour des tombeaux, elle méprisa le gothique à Vérone, tandis que la petite église paroissiale d'à-côté lui parut délicieuse, dorée par le soleil, grosse poule rousse, entourée de ses petits clochers et clochetons.
Il n'est de bon cocher qui ne vous conduise à la Place-aux-Herbes. Là, les maisons, comme à Bassano, sont peintes à fresque, mais laides et communes. Floche, avec sa vue perçante, détailla ces peintures.
—Oh! par exemple! Elle est bien bonne! Ce sont absolument mes «nainais» que cette grosse femme étale avec impudence! Sapristi, qu'ils sont beaux!
Le Peintre se retourna brusquement, peut-être bienpour les reconnaître. Avertie prit son face-à-main. C'étaient, en effet, de fort beaux «nainais»...
Aupont de la Pietra, Avertie goûta un moment de paix reposante, le premier depuis Possagno. Sur l'Adige calme et beau, le pont solitaire s'affaissait comme un vieil homme dont le dos est écrasé par les ans. Ses pierres avaient cette couleur baisée de soleil que l'on voit aux corps chauds des Gitanes. Avertie et le Peintre s'accoudèrent au parapet. Devant eux se dressaitSan Giorgio in Braida, et tout un coin du vieux Vérone baignait dans les eaux du fleuve. Les hirondelles affolées poursuivaient des insectes invisibles; leurs cris stridents déchiraient nerveusement la calme beauté du soir; l'Adige, dans une courbe souple, venait doucement lécher le pied des maisons où, dans les anfractuosités, des herbes géantes et grasses, des giroflées jaunes et des plantes sauvages poussaient triomphantes. Quelques cyprès, réunis symétriquement sur le haut de la colline comme un faisceau de lances romaines, symbolisaient à leurs yeux l'Italie du Nord. La pureté de l'eau reflétaittoutes ces choses. D'une fenêtre surplombant l'Adige, une vieille femme jeta des épluchures qui ridèrent un instant le chemin d'or du soleil couchant. Les cloches de laChiesavoisine sonnaient l'Angeluslorsque Floche reparut, enchantée. Elle avait étudié les détails du pont, différencié ses deux époques, qu'elle déclara, l'une Carlovingienne (?) et l'autre Piétrovingienne (!)... Mais qu'on pût laisser subsister un «ouvrage d'art» aussi dangereux que cet admirable pont dans une ville si visitée par les touristes, la désolait jusqu'aux lamentations.
Le Peintre et Avertie ne l'écoutaient pas. Ils gardaient le recueillement des dévots, au sortir du salut. Avertie était heureuse sur lePonte della Pietraet elle eût voulu prolonger ce moment. Aussi accueillit-elle avec un peu d'humeur la proposition d'aller finir la journée aux JardinsGiusti. Comme elle s'attardait à descendre de voiture, Floche l'appela en criant, déjà dans la cour du palais:
—Oh! oh!Bello! Bellissimo! Triumpho del triumpho!
Elle avait un cahier de notes à la main où,avant d'avoir rien regardé, elle écrivait de confiance son admiration, tant il est vrai que la splendeur du spectacle est dans l'imagination du spectateur.
Avertie s'avança méfiante; mais la beauté si nouvelle et si inattendue qu'elle vit devant elle l'étreignit encore.
Dans la petite cour féodale, aux créneaux de briques rose-passé comme en Angleterre, une vigne vierge tendre et fraîche répandait sur les faîtes le vert brillant de ses feuillages mouillés; au travers de la belle et robuste grille antique, un jardin de théâtre ou de rêve s'épandait. Ils entrèrent; Avertie fut étourdie par une sorte d'ivresse.
—Ah! s'aimer, s'aimer dans ce jardin, ne serait-ce pas la seule façon de le comprendre, de l'admirer et d'en jouir? Et son œil attendri s'arrêta sur la vasque proche que remplissait le jet d'eau issu de dauphins cambrés. Sans cesse l'eau venait caresser doucement les angles du bassin où s'accumulaient des mousses visqueuses, vertes et translucides.
Dans le fond des jardins, sous leur dôme deverdure, les Déesses en marbre et les Dieux, nobles et gracieux, nus ou drapés, de leurs gestes utiles et mesurés animaient seuls le paysage.
La verdure, en orgies, garnissait les terrasses dont les balustres très blancs apparaissaient, par places, à travers le feuillage. Dans l'herbe, des massifs de fleurs bien ordonnés, aux couleurs crues, rappelaient la vie de tous les jours, ainsi qu'une petite habitation moderne tapissée de roses et de glycines.
Une allée étroite et mystérieuse, bordée de longs cyprès noirs, sévères, vieux de plusieurs siècles, escaladait une colline et semblait conduire jusqu'au ciel.
—Il faut monter, dit le Peintre. Là-haut, nous verrons Vérone au soleil couchant.
Et prenant Avertie par la main, il l'aida à gravir les terrasses successives. Sur le lichen du sentier humide et sombre, ils marchèrent lentement; Avertie, essoufflée, haletante, s'arrêtait de temps en temps, la main sur son cœur pour en comprimer les battements. La fatigue et l'attendrissement peu à peu la gagnèrent. Elle eût volontiers passé son bras autour de la taille duPeintre pour lui murmurer de tendres choses, tout en sachant fort bien que c'était du jardin seul dont elle s'émotionnait ainsi... Mais son corps et son âme cherchaient un confident.
Un souffle chaud, venant de la ville, soudain frappa leurs visages; ils étaient parvenus à la dernière terrasse.
Vérone, devant eux, s'allongeait à travers les cimes des cyprès; une buée rose, accrochée aux toits de briques douces, ceignait la cité d'une écharpe légère comme celle de laSorpresaà Possagno.
Le silence fut lourd. Le Peintre mesurait les choses d'un œil mi-clos. Voyant la Pèlerine pâle et préoccupée:
—Votre héros se tue-t-il sur cette terrasse? lui demanda-t-il?
Elle tressaillit; justement, elle pensait à Dick.
—Je n'ai pas de héros—et il ne se tue pas, répondit-elle au bout d'un instant.
Elle resta sombre en ses pensées. Si près de l'amour le plus complet, l'avoir refusé par sang-froid, simplement, tandis que pas une de ses semblables n'eût eu la force même de réfléchiren un pareil moment! N'était-elle pas anormale, une sorte de monstre, une «sur-femme» haïssable?
Ah, non! bien au contraire, une femme vulgaire et peu intéressante, décidément, comme elle l'avait écrit à Dick. Et parce que, malgré tout, elle ne manquait ni de bonté ni de générosité, un amer regret lui vint de n'avoir pu combler le jeune Anglais du don d'elle-même.
—Donnez-moi une fleur, Peintre, et redescendons. À quoi bon s'attarder aux choses trop passionnantes, quand, au surplus, on doit les quitter?
Le Peintre ne comprit pas ce ton solennel. Il lui proposa joyeusement de dîner dans cette petite loggia, là, au bord de la terrasse et qui faisait belvédère au-dessus de Vérone. Une femme, justement, y préparait un couvert propre et soigné. Sur la nappe blanche où la soupe fumait déjà, les ustensiles d'étain brillaient; un chat avec acharnement se frottait aux barreaux de la chaise.
Floche arriva toute essoufflée:
—Potage Juliette attendant Roméo! soupirait-elle ducôté de ce dîner. Tiens! mais voilà Roméo!
Par la porte du fond, ouverte doucement, un grand garçon entra. Il paraissait pâle et défait. Délibérément, il tourna le dos aux Pèlerins et s'assit face au paysage. Dans la demi-ombre de la loggia, on le vit se pencher un peu pour allumer une courte pipe de bruyère. Aussitôt, une lumière vive éclaira, par bouffées, le haut de son visage.
Avertie défaillit presque. Elle avait, de suite, reconnu Dick. Son cœur fondit. Elle eût voulu s'élancer à son cou et lui expliquer... Sûrement il comprendrait! Et puis, s'il le voulait, eh bien! elle serait à lui! Elle hésitait, lorsque le jeune homme, s'étant un peu détourné, son profil se dessina énergique jusqu'à la dureté... Ah! non! ce n'était plus l'heure des subtilités! Elle l'avait blessé dans son amour et bafoué dans son orgueil... Tout était fini, pour toujours!
À voix basse et tremblante, elle supplia le Peintre, en l'entraînant vers l'allée des Cyprès:
—Vite, Peintre, sauvons-nous, à présent; dépêchons..., nous allons manquer le train...
Comme elle courait presque, la fleur qu'elle avait au corsage se détacha; elle la rajusta fébrilement. Dans ce léger morceau de nature, caché là, sur son cœur, elle voulait emporter un peu de sa curieuse histoire, le dernier regard de Dick et le parfum des jardins d'Italie...
Et Floche qui courait derrière elle, cria:
—Attendez-moi donc! Vous savez, j'ai eu beau tousser, le beau Roméo n'a pas voulu me regarder! Il n'avait d'yeux que pour sonbrocoli! Les Anglais n'ont pas de sens, décidément!
Cependant, un pénible désordre moral agitait Avertie.
—Ah! que ne puis-je être «à l'abri» dans les bras du B.-A.! se dit-elle, quand, installée dans le train, et que, toute secouée d'émotion, elle tremblait encore, si démontée qu'elle ne put retenir ses larmes.
—Qu'avez-vous donc, chère amie? vous semblez «tout chose», lui demanda Floche. Oh! mais, je vous comprends, moi, sans savoir au juste; je comprends bien les larmes! J'en ai tant versé dans ma vie, avec mes affreux malheurs... Ce n'est pas moi qui me moquerais de vous...Et puis c'était si beau là-haut! Ça m'a donné le coup du lapin. Je ne m'en remettrai pas... d'autant plus que, dans douze heures, il faudra recirculer dans les choses modernes, les rues, les taxi, les autos, le crottin et les cafés-concerts! J'en mourrai!
Avertie était trop distante pour l'écouter. Bientôt, heureusement, un vieux couple, installé en face d'elle, occupa son attention. C'étaient des gens intimes, bavards, simples, charmants. Ils se faisaient entre eux mille grâces et politesses, mangeant des oranges, après en avoir offert à la ronde. La petite vieille, menue, frêle, avait une physionomie douce. Un bonnet de dentelles noires encadrait les bouclettes de ses cheveux blancs.
—J'ai bien soif, dit-elle à son mari, qui, aussitôt, sortit d'un cabas d'aloès une bouteille fuselée de vin de Chianti. Puis dans la coupe, inconsistante sous ses doigts, d'une moitié de peau d'orange, il versa le vin pourpre. Et ainsi la chère petite vieille put apaiser sa soif avec la grâce des choses et des gestes de son pays.
Les Pèlerins revirent, à Milan, la bibliothèqueAmbroisienne, l'inquiétant Léonard, le doux Luini et la galerie du château Sforza, que Floche s'entêtait à appeler la «Pinatoquèt».
Au Gambrinus, sous l'orchestre sonore des Dames viennoises aux ceintures défraîchies, ils déjeunèrent une dernière fois à l'italienne. Et Floche rafla tout ce qui restait sur la table de pain bis, «ce bon pain d'éléphant et de phoque», et qu'elle garda pour son goûter.
—Finies les vacances! s'écria-t-elle. Fini le voyage! La boucle est bouclée!
—Pas encore! se répondit en elle-même Avertie, et son cœur bondit à Paris, vers le B.-A. Elle était complètement reprise par lui, comme si elle fût rentrée dans sa sphère normale d'influence passionnelle.
Ils reprirent le train de France. Floche bavardait joyeusement et le Peintre l'écoutait.
Avertie ferma les yeux sur l'Italie et les ouvrit sur elle-même. Son âme avait repris sa tenue de retour. Demain, les chères habitudes, les livres sous la lampe et les fleurs apprivoisées des serres parisiennes, la présence du B.-A. calmeraient les derniers tumultes de son cœur.
Mais Floche la tira par la manche hors de sa rêverie.
Elle était furieuse contre le Peintre, qui n'appréciait pas la Suisse:
—Comment peut-on être assez snob, disait-elle, pour ne pas admirer ce pays si universellement goûté? Ainsi, le Gothard, n'est-ce pas un site créé exprès par Dieu pour le chemin de fer?
—Tenez le voilà justement, votre Gothard, avec ses «éternelles neiges»...
—Où ça? où ça? Je veux le voir... Je veux voir le trou du Gothard!
Et elle vit le trou du Gothard à une courbe de la voie et elle admira les petits villages de boîte à joujoux...
À la nuit, chacun s'installa pour dormir. Floche gagna les secondes par économie et quand, à Bâle, l'employé cria: «Tout le monde descend!» la voyageuse avisée demeura introuvable. Il fallut que le Peintre et Avertie débarquassent ses personnels et innombrables colis qu'elle avait laissés dans leur compartiment. Ils eurent cependant le bon cœur de la plaindre:—Elle aura filé sur l'Allemagne, la pauvre!—Allons aux Trois-Rois, c'est un grand hôtel il y aura certainement de la place.
Il était minuit quand, chargés comme des portefaix, ils tombèrent sur les banquettes de l'omnibus. Du fond de la voiture une voix les accueillit qui glapissait:
—Mes chers amis, c'est encore moi qui vous sauve la vie. J'ai retenu trois chambres...
—Vous nous sauvez la nuit, soit! Mais ne vous en vantez pas trop...
—Ne pas m'en vanter! J'en piaffe d'orgueil, au contraire! Le train était plein de sales Anglais... Je les ai devancés au galop. Je savais que vous seriez assez intelligents pour vous débrouiller avec les paquets et pas assez pour retenir les chambres. J'ai un cerveau, moi! Et c'est unTe Deumque vous pourrez chanter en mon honneur dans les chambres 17 et 22! Et puis, vous savez, continua-t-elle délibérément, demain le Peintre et moi nous filons sur l'Allemagne. Vous rentrez, vous?
—Oh! oui, je rentre! répondit Avertie. Bonsoir. Amusez-vous bien, mes amis.
***
Le lendemain matin, dans le rapide de Paris, Avertie relut ses notes de voyage, regarda des photographies, effrita quelques fleurs séchées. Au fond de son sac, elle vit briller les petites mains de cuivre de la gondole. Hors de l'ambiance sérénissime et mirifique de Venise, elles lui parurent lourdes, grossières, «matérielles», sans aucune grâce...
Comment avait-elle pu attacher quelque prix à ces objets vendus par douzaine à tous les gondoliers?
Aussitôt, l'image de Dick s'offrit à ses yeux, déjà lointaine, dépouillée du prestige de son quasi-exotisme, déjà déformée par l'absence.
Et Avertie n'éprouva aucun remords de l'avoir fait souffrir, ni aucune pitié, sauf, peut-être, rétrospective et plutôt pour elle-même. Son esprit, repris par le seul B.-A., évoqua bientôt les heures charmantes de cet amour ancien et encore si frais. N'était-il pas, pour elle, comme un jardin que les années et les soins passionnés embellissent, où chaque printemps met un charme plus fort et rend les verdures anciennes plus vivaces?
Et elle s'émut, en pensant que, ce soir, quand, parée, rose et vibrante, elle tomberait dans les bras du Bien-Aimé, il cueillerait, dans son âme et sur son corps, les fleurs et les fruits dont les autres—les Arts et les Hommes—l'avaient parée en ce dangereux pèlerinage.
FIN
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ACHEVÉ D'IMPRIMERLe trente novembre mil neuf cent sixPARBLAIS ET ROYÀ POITIERSpour le MERCURE DE FRANCE