[1]Maroufler le décor, c'est l'encoller en dessous et le garnir de papier pour empêcher la transparence des toiles.
[1]Maroufler le décor, c'est l'encoller en dessous et le garnir de papier pour empêcher la transparence des toiles.
Mais le salut ne devait pas encore venir de moi. Un soir, comme nous prenions le café dans le verger, sous les citronniers en fleur, on nous annonça la visite du propriétaire de la villa, qui était aussi le propriétaire de la tartane que Moranbois avait louée pour aller à notre recherche. Rien n'était encore payé.
—Voici le quart d'heure de Rabelais, nous dit Bellamare en regardant Moranbois, qui jurait entre ses dents.
—Soyez tranquilles, leur dis-je, je suis encore en fonds; recevons poliment le créancier.
Nous vîmes alors apparaître un jeune homme de haute taille, serré à la ceinture comme une guêpe, ruisselant d'or et de pourpre, beau de visage comme l'antique, et plein de grâce majestueuse dans son riche costume de palikare.
—Lequel de vous, messieurs, dit-il en bon français et en saluant avec courtoisie, est le directeur de la troupe?
—C'est moi, répondit Bellamare, et j'ai à vous remercier de la confiance avec laquelle le gardien de cette villa m'a, en votre nom, autorisé à m'y installer avec mes pauvres naufragés encore malades, sans me demander d'arrhes; mais nous sommes en mesure…
—Il ne s'agit pas de cela, reprit le brillant personnage; je ne loue pas cette maison, je la prête. Je ne fais pas non plus payer à des naufragés le secours que tout homme doit à ses semblables.
—Mais, monsieur…
—Ne parlez plus de cela, ce serait m'offenser. Je suis le prince Klémenti, riche en mon pays, ce qui serait pauvreté dans le vôtre, où l'on a d'autres besoins, d'autres habitudes, mais aussi d'autres charges. Tout est relatif. J'ai été élevé en France, au collége Henri IV. Je suis donc un peu civilisé et un peu Français; ma mère était Parisienne. J'aime le théâtre, dont je suis privé depuis longtemps, et je considère les artistes comme gens d'esprit et de savoir qui seraient bien nécessaires à notre progrès. Ma visite n'a pas d'autre objet que celui de vous emmener passer le printemps dans nos montagnes, où vous vous rétablirez tous promptement dans un air salubre, au milieu de gens de cœur que vos talents charmeront, et qui se regarderont, ainsi que moi, comme vos obligés, quand vous voudrez bien leur en faire part.
Bellamare, séduit par cette gracieuse invitation, nous consulta du regard, et, se voyant généralement approuvé, promit de se rendre aux ordres du prince pour quelques jours seulement, aussitôt que nous serions en état de jouer et de chanter.
—Non, non, reprit le beau Klémenti, je ne veux pas attendre. Je veux vous emmener, vous donner du bien-être et du repos chez moi tout le temps qu'il vous en faudra; vous n'y jouerez la comédie que quand il vous plaira, et pas du tout, si bon vous semble. Je ne vous considère encore que comme des naufragés auxquels je m'intéresse, et dont je veux faire mes amis en attendant qu'ils soient mes artistes.
Léon, qui n'aimait pas les protecteurs, objecta que nous étions attendus à Constantinople et que nous avions pris des engagements.
—Avec qui? s'écria le prince, avec M. Zamorini?
—Précisément.
—Zamorini est un coquin qui va vous exploiter et vous laisser sans ressources sur le pavé de Constantinople. L'année dernière, j'ai trouvé à Bucharest une Italienne qu'il avait emmenée commeprima donna, et qu'il avait abandonnée dans cette ville, où elle était servante d'auberge pour gagner son pain; sans moi, elle y serait encore. Aujourd'hui, elle chante à Trieste avec succès. C'est une personne distinguée, qui a conservé de l'amitié pour moi, et à qui j'ai rendu sa liberté après lui avoir demandé quelques leçons de chant. Je ne vous demanderai, à vous, que de causer avec moi de temps à autre pour me dérouiller et me perfectionner dans le français, que je crains d'oublier. Quand vous serez tous bien portants, vous reprendrez votre volée, si vous l'exigez, et, si vous tenez à aller chez nos ennemis les Turcs, je vous en faciliterai les moyens; mais je serais bien étonné si Zamorini n'a pas fait faillite avant ce moment-là. Il avait une femme fort belle qui remontait son commerce quand il était à bas. Elle s'est lassée d'être exploitée par ce misérable, et l'a quitté afin d'exploiter pour son propre compte un Russe de la mer Noire, qui l'a emmenée il y a trois mois.
Le beau prince continua de causer ainsi avec cette facilité d'élocution qui est particulière aux Esclavons, car il n'était point Albanais, comme nous l'avait fait croire la ressemblance de son costume avec celui de cette nation. Il se disait Monténégrin, mais il était plutôt de l'Herzégovine ou de la Bosnie par ses ancêtres. Chose très-plaisante, lesdits ancêtres, dont nous vîmes bientôt les portraits chez lui, avaient le type carré et osseux des Hongrois, et il devait son beau type grec à sa mère qui, nous le sûmes plus tard, était une marchande de modes de la rue Vivienne, pas plus Grecque que vous et moi. Ce personnage expansif et parfaitement aimable à la surface nous séduisit presque tous, et, comme il assurait que sa principauté n'était qu'à une journée de Raguse, nous cédâmes au désir qu'il exprimait de nous emmener dès le lendemain.
Comme la rade de Gravosa est fort profonde dans les terres, nous fûmes rembarqués avec tout notre matériel dans la tartane qui nous avait amenés, et dont le prince nous fit les honneurs avec beaucoup de désinvolture. Il ne parut pas se douter que l'intérieur eût pu être plus propre, et ce détail nous donnait à penser sur les habitudes du pays. Du reste, cette embarcation, dont le prince se servait rarement, et qui le reste du temps faisait le cabotage à son profit, ne manquait pas de prétentions quand elle transportait Son Altesse. On la couvrait alors d'une tente bariolée et on y adaptait une sorte deroofdécoupé et décoré dans le goût des féeries de nos boulevards. Il est vrai que cette ornementation semblait avoir passé par les mains d'un décorateur de Carpentras.
On nous débarqua pour nous faire gagner en voiture Raguse, où un copieux déjeuner nous attendait, et où il nous fut permis de visiter le palais des doges avant de remonter dans les voitures de louage. Enfin nous nous dirigeâmes vers les montagnes, par une belle route ombragée qui montait assez doucement, et qui à chaque détour nous faisait embrasser un pays admirable. Nous étions redevenus gais, insouciants, prêts à tout accepter. Le voyage en terre ferme était notre élément, toutes nos peines s'effaçaient comme un rêve.
Mais, au bout d'un court trajet, plus de route, un affreux sentier à pic. Les voitures sont payées et renvoyées. Les caisses et les décors sont confiés à des gensad hoc, qui les transporteront à bras en deux jours. Des mules, conduites par des femmes aux haillons pittoresques, nous attendaient sur le sommet de la montagne, qu'il nous fallut gravir à pied. Je le fis avec plaisir pour mon compte, en sentant que mes jambes, loin de refuser le service, s'affermissaient à chaque pas; mais je craignais pour Bellamare et pour Impéria la suite d'un voyage qui ne s'annonçait pas comme semé de fleurs.
Il fut très-pénible en effet. D'abord, nos femmes eurent peur en se trouvant perchées sur des mules dans des sentiers vertigineux, et confiées à d'autres femmes qui ne cessaient de jaser et de rire, tenant à peine la bride des montures et leur laissant raser avec insouciance le bord des précipices. Peu à peu cependant, nos actrices se fièrent à ces robustes montagnardes, qui font tous les durs travaux dont se dispense l'homme, adonné seulement à la guerre; mais la fatigue fut grande, car il nous fallut faire ainsi une dizaine de lieues, presque toujours courbés en avant ou en arrière sur nos montures, et ne pouvant respirer qu'à de courts intervalles sur un terrain uni. Léon, Marco et moi, nous préférâmes marcher, mais il fallut aller vite; le prince, monté sur un excellent cheval qu'il maniait avec une maestria éblouissante, tenait la tête de file avec deux serviteurs à longues moustaches, courant à pied derrière lui, la carabine sur l'épaule et la ceinture garnie de coutelas et de pistolets. Les montagnardes, fières de leur force et de leur courage, se faisaient un point d'honneur de les suivre à courte distance. Nous marchions derrière, ennuyés et embarrassés de nos mules et de nos chevaux qui ne se faisaient pas remorquer par la bride,—ils étaient pleins d'ardeur et d'émulation,—mais qui, voulant toujours passer devant nous, faisaient rouler des avalanches de pierres dans nos jambes. Lambesq se fâcha tout rouge avec son mulet, qui, en évitant ses coups, perdit la tête et se lança dans l'abîme. Le prince et son escorte n'en prirent pas le moindre souci. Il fallait sortir du défilé avant la nuit, nous mourions de soif, et le rocher calcaire n'avait pas un filet d'eau à nous offrir.
Enfin, au crépuscule du soir, nous nous trouvâmes sur le gazon d'une étroite vallée que surplombaient de tous côtés des cimes désolées. Une grande maison surmontée d'un dôme, et d'où partaient des lumières, s'étendait sur une colline à peu de distance. Cela avait l'air d'un vaste couvent. C'était un couvent en effet. Notre prince avait rang d'évêque, bien qu'il fût laïque, et cet antique monastère, où ses oncles avait régné en princes, était devenu la résidence où il se prélassait en évêque.
Je ne vous expliquerai pas les étrangetés de cet état social d'un pays chrétien qui est censé turc, et qui, toujours en guerre contre ses oppresseurs, n'obéit et n'appartient en somme qu'à lui-même. Nous étions à la limite de l'Herzégovine et du Monténégro. Je n'ai presque rien compris à ce que j'ai vu là de bizarre et d'illogique selon nos idées. J'y ai peut-être porté l'insouciance du Français et la légèreté de l'artiste qui voyage pour promener son esprit à travers des choses nouvelles sans vouloir se pénétrer du pourquoi et du comment. A des acteurs, tout est spectacle; à des acteurs ambulants, tout mieux encore est surprise et divertissement. Si le comédien se pénétrait en philosophe des idées d'autrui, les choses ne l'impressionneraient plus comme il a besoin d'être impressionné.
Mes camarades étaient comme moi sous ce rapport. Rien ne nous parut plus simple que d'avoir un couvent pour palais, et un guerrier monténégrin pour abbé.
Nous nous attendions pourtant à voir apparaître une longue file de moines sous ces voûtes romanes. Il n'y avait qu'un seul religieux, qui gouvernait la pharmacie et la cuisine. Le reste de la communauté grecque avait été transféré dans un autre couvent que le prince lui avait fait bâtir à peu de distance de l'ancien. Celui-ci tombant en ruine, il l'avait fait réparer et fortifier. C'était donc aussi une citadelle, et une douzaine de têtes de mort qui ornaient le couronnement d'une tourelle d'entrée témoignaient de la justice sommaire du souverain hobereau. Couper des têtes avec lechicoriental tout en parlant de Déjazet, se battre comme un héros d'Homère tout en imitant Grassot, ces contrastes vous résumeront en deux mots l'existence inénarrable du prince Klémenti.
Il avait des vassaux comme un baron du moyen âge, et ces vassaux guerriers étaient plutôt ses maîtres que ses clients. Il était chrétien fervent, et il avait un harem de femmes voilées qu'on n'apercevait jamais. Comme avec le mélange des mœurs et coutumes qui caractérise les provinces limitrophes il avait cette particularité d'être Français par sa mère et par ses années de lycée, il offrait le type le plus bizarre que j'aie jamais rencontré, et je dois vous dire que, sans sa richesse relative et son patriotisme éprouvé, il n'eût probablement pas été accepté par ses voisins, plus sérieusement dramatiques, les chefs éternellement insurgés du Monténégro et de la Bosnie.
Ses sujets, au nombre d'environ douze cents, étaient de toutes les origines et se vantaient d'avoir des aïeux mirdites, guègues, bosniaques, croates, vénitiens, serbes, russes; il y avait peut-être aussi des Auvergnats! Ils étaient de toutes les religions, juifs, arméniens, coptes, russes, catholiques latins, catholiques grecs; il y avait même parmi eux bon nombre de musulmans, et ceux-ci n'étaient pas les moins dévoués à la cause de l'indépendance nationale. Le prince possédait aussi un village, c'est-à-dire un campement de tchinganes idolâtres, qui sacrifiaient, dit-on, des rats et des chouettes à un dieu inconnu.
Nous fûmes installés tous dans deux chambres, mais si vastes, que nous aurions pu nous y livrer à des exercices d'hippodrome. Des tapis d'Orient un peu fanés, mais encore très-riches, divisaient en plusieurs compartiments la chambre des femmes, leur permettaient d'avoir chacune un chez-soi. Dans celle des hommes, une énorme natte d'aloès divisait l'espace en deux parts égales, une pour dormir, l'autre pour se promener. En fait de lits, des divans et des coussins à profusion; pas plus de draps et de couvertures que dans la chambre bleue.
Le prince, après nous avoir souhaité le bonsoir, disparut, et le moine cuisinier nous apporta du café et des conserves de rose. Nous pensâmes que c'était l'usage avant le repas, et nous attendîmes un souper qui ne vint point. On se jeta sur les confitures, et, comme nous étions très-fatigués, on s'en contenta, espérant être dédommagé par le déjeuner du lendemain.
Dès la pointe du jour, me sentant très-dispos quand même, je courus voir le pays avec Léon. C'était un décor admirable, une oasis de verdure dans un cadre d'escarpements grandioses couronnés par des cimes encore couvertes de neige. A une brèche de forme particulière, je reconnus ou crus reconnaître la dentelure d'alpes roses que nous avions eu le loisir d'admirer dans cette direction durant notre captivité sur l'écueil.
La vallée que dominait le manoir n'avait pas deux kilomètres d'étendue, c'était une longue prairie que nous franchîmes rapidement pour voir au delà. Ce bel herbage bordé d'amandiers en fleur semblait fermé par une muraille calcaire à pic; mais nous avions remarqué dans notre voyage, la veille, que les innombrables vallons enfermés dans le réseau bizarre de ces alpes communiquaient entre eux par des brèches étroites, et un peu d'escalade nous permit de pénétrer dans une autre vallée plus vaste que la première et bien cultivée, qui faisait la meilleure partie des domaines du prince. Un ravissant petit lac y recevait les eaux sortant d'une grotte et ne les rendait pas à la surface. Léon m'expliqua que c'était unponor, c'est-à-dire un de ces nombreux ruisseaux et fleuves souterrains qui montrent et cachent de place en place leur cours mystérieux dans ce pays peu accessible, dont la géographie n'existe pas encore.
Cette eau faisait la richesse du prince Klémenti, car c'est la sécheresse qui est le fléau de ces contrées en même temps que la garantie de leur indépendance. Il y existe, m'a-t-on dit, des espaces considérables, de véritables saharas, où, faute d'eau, les troupes ennemies ne peuvent faire campagne.
En rentrant de notre promenade, nous trouvâmes nos actrices faisant une razzia de soupières et de baquets dans les cuisines. On n'avait pas soupçonné que des chrétiens eussent besoin de faire des ablutions, et les cuvettes et autres vaisseaux de toilette de faïence anglaise qui décoraient l'office servaient à contenir des pâtés de gibier.
De son côté, Bellamare réclamait au moine cuisinier un déjeuner plus solide que le souper de la veille. Celui-ci s'excusa avec une politesse obséquieuse, disant que le repas serait pour midi, et qu'il n'avait pas d'ordre pour le devancer. On prit encore patience et beaucoup de café. Le frère Ischirion, ce cuisinier barbu, en robe noire et en bonnet de juge, avait bien autre chose à faire que d'écouter nos plaintes. C'était une sorte de maître Jacques qui, en ce moment, fourbissait des armes et des mors de chevaux. Comme il parlait italien, il nous apprit que le prince était parti de grand matin pour organiser la revue de son armée, qui devait avoir lieu sur la pelouse à dix heures. Il ajouta que probablement Son Altesse avait à cœur d'offrir ce divertissement à Nos illustrissimes Seigneuries. Libre à nous de le croire, mais en réalité le prince avait de plus sérieuses préoccupations.
Nos actrices, averties de la solennité qui se préparait, s'habillèrent du mieux qu'elles purent. Leurs toilettes de ville avaient bien éprouvé quelques avaries sérieuses sur lescoglio maledetto; mais, avec le goût et l'adresse des Françaises et des artistes, elles réparèrent lestement le dommage, et purent se montrer dans une tenue qui nous faisait honneur. Elles nous rendirent le service de recoudre bien des boutons absents à nos habits et de repasser plus d'un col de chemise outrageusement déformé. Enfin, à dix heures, nous étions assez présentables, et, après s'être fait annoncer, le prince nous apparut dans tout l'éclat de son costume de guerre, les jambières blanches rehaussées de galons rouges et or d'un travail merveilleux, la fustanelle d'un blanc de neige sur des grègues de cachemire écarlate, le dolman de drap rouge chamarré de boutons et de passementeries étincelantes avec des manches de soie brodées d'or et d'argent, la toque d'astrakan et de velours surmontée d'une aigrette retenue par une agrafe de pierreries, la ceinture tout en or, remplie d'un arsenal d'yatagans et de pistolets qui s'allongeaient en têtes d'oiseaux et de serpents. Il était si beau, si beau, qu'il avait l'air de sortir de la boîte enchantée de quelque génie desMille et une Nuits. Il nous conduisit sur la plate-forme de la tour d'entrée, et c'est là que les têtes coupées, auxquelles nos femmes n'avaient pas encore fait attention, les frappèrent d'horreur et de dégoût. Impéria, à qui le prince avait offert son bras et qui s'avançait la première, étouffa un cri, et, quittant son guide avec précipitation, s'élança sur l'escalier en spirale en disant à ses compagnes, qui la suivaient:
—Pas là! n'allez pas là, c'est hideux!
La peur des femmes est toujours accompagnée d'une avide curiosité. Bien que très-effrayées d'avance, Anna, Lucinde et Régine voulurent voir, et revinrent à nous en criant comme des folles. Le prince se mit à rire du bout des lèvres, un peu surpris, un peu blessé; mais il ne put les décider à rester dans un lieu si empreint de couleur locale. Il eut beau leur dire que des têtes de Turcs n'étaient pas des têtes humaines et qu'elles étaient desséchées par le vent, par conséquent fort propres; elles déclarèrent qu'elles renonceraient au plaisir de voir la revue plutôt que de la voir en cette compagnie. Klémenti nous conduisit sur une autre tour, ce qui le contrariait un peu et le forçait à modifier son programme de spectacle, c'est-à-dire son plan de manœuvre; puis il nous quitta, et nous le vîmes reparaître sur le pont-levis, piaffant et rutilant sur un magnifique cheval de montagne qui jetait du feu par toutes ses ouvertures, et qui semblait vouloir avaler tous les autres.
Le spectacle fut très-beau. L'armée se composait de deux cent cinquante hommes, mais quels hommes! Ils étaient tous grands et maigres, élégants, bien costumés, armés jusqu'aux dents et cavaliers admirables. Leurs petits chevaux, hérissés et nerveux comme des chevaux cosaques, dévoraient le terrain. Ils exécutèrent plusieurs figures très-habilement rendues, imitant surtout des charges de cavalerie, descendant et remontant du même galop la pente rapide de la vallée, sautant des fossés énormes et se retrouvant en bon ordre de manœuvre après un steeple-chase à faire frémir. Il y eut ensuite une petite guerre d'embuscade dans les rochers qui nous faisaient face. Les cavaliers se serraient sur d'étroites plates-formes avec leurs chevaux, qu'ils tenaient d'une main, tandis que de l'autre ils s'envoyaient des coups de fusil; ensuite ils s'exercèrent à tirer à balle au galop sur des têtes de Turcs, cette fois postiches.
Le prince prit part à tous ces exercices et y déploya une adresse accompagnée de grâce qui donna un nouveau lustre à sa prestigieuse beauté. Un festin homérique réunit ensuite tous les guerriers sur la pelouse. Vingt moutons y furent servis entiers. Officiers et soldats assis sur l'herbe, sans distinction de rang, mangèrent avec leurs doigts fort gravement et fort proprement, sans faire une tache à leurs beaux habits.
La fumée de ces viandes nous rappela que nous étions presque à jeun depuis Raguse, et, bien que l'on ne parût point songer à nous, nous nous invitâmes nous-mêmes et descendîmes de notre observatoire avec la résolution de gens qui n'avaient nulle envie de recommencer le jeûne de l'écueil maudit.
Le prince, qui présidait le banquet, était en train de porter untoastqui dégénérait enspeech. Nous nous dirigeâmes droit sur le frère Ischirion, qui officiait en plein vent, et Bellamare s'empara d'une casserole qui bouillait sur la cantine et qui contenait la moitié d'un mouton avec du riz. Le moine voulut s'y opposer.
—Veux-tu que je te crève? lui dit Moranbois en fixant sur lui son regard d'oiseau de proie.
Le malheureux comprit ce regard à défaut de la formule de menace, soupira et laissa faire.
Réfugiés et cachés dans un massif de lentisques, nous fîmes chère lie, chacun de nous se détachant à son tour pour aller s'emparer ouvertement, qui d'une pièce de gibier, qui d'un poisson du lac de la vallée voisine. Le prince s'aperçut de notre manége, et, se dérobant un moment aux soins de son empire, il se glissa parmi nous, s'excusant de ne pas nous avoir invités à ce festin tout militaire, parce que ce n'était pas l'usage d'y admettre des étrangers, et qu'en tout temps d'ailleurs les femmes ne mangeaient pas avec les hommes.
—Monseigneur, lui répondit Bellamare, nous sommes tous Auvergnats, nous autres, ni hommes ni femmes, c'est-à-dire tous égaux. Libre à vos guerriers de l'Iliadede nous prendre pour des tchinganes; mais nous avions faim et nous ne pouvons pas vivre de confitures sèches. Faites que nous mangions de la viande, ou renvoyez-nous; car, avec le régime trop recherché auquel votre ministre des affaires culinaires paraît vouloir nous soumettre, jamais nous ne serons capables de vous réciter trois vers.
Le prince daigna sourire et nous promettre que dès le lendemain nous serions traités à l'européenne.
—Il faut, ajouta-t-il, que vous me laissiez cette journée, consacrée à des affaires bien sérieuses. Demain, je serai tout à vous.
—Puisqu'il en est ainsi, dit Moranbois dès qu'il eut tourné les talons, lestons nos poches pour le reste de la journée.
Et il plongea plusieurs perdrix rôties dans sa vaste sacoche de voyage.
Nous allâmes passer le reste de la journée au bord du petit lac que Léon et moi avions découvert le matin. C'était un endroit vraiment délicieux. Au milieu, l'eau était limpide comme du cristal; à l'entrée et à la sortie du torrent souterrain qui l'alimentait, elle bouillonnait dans des rochers couverts de lauriers-roses et de myrtes en fleur. Nous nous sentîmes tous guéris dans cette oasis, et on se livra à des accès de gaieté folle que depuis bien longtemps nous ne connaissions plus; même Moranbois et Léon se déridèrent, et Purpurin essaya de faire de la poésie.
Nous eûmes un reste de spectacle en voyant défiler sur le chemin qui traversait la prairie les beaux cavaliers qui nous avaient donné lafantasiaet qui s'en allaient par groupes, s'enfonçant dans divers angles de la montagne par des sentiers que nous ne pouvions deviner. De temps en temps, ces groupes reparaissaient sur des hauteurs vertigineuses. L'or de leurs costumes et leurs belles armes étincelaient au soleil couchant.
—Je n'ai jamais été à l'Opéra, dit judicieusement Purpurin, mais je trouve que ceci est encore plus beau.
Nous nous serions oubliés là jusqu'à la nuit, quand un grand vieillard à longues moustaches blanches, les bras nus jusqu'à l'épaule, et portant un fusil démesuré en guise de houlette, passa avec un troupeau, s'arrêta en nous saluant d'un air affable et grave, et nous tint un discours qu'aucun de nous ne comprit; mais, comme il nous montrait avec insistance tantôt le soleil et tantôt le monastère, nous devinâmes que, pour une raison ou pour une autre, nous devions rentrer. Bien nous en prit, car on allait lever le pont quand nous nous présentâmes. La petite forteresse était rigidement close aussitôt que le soleil plongeait derrière la plus basse des montagnes. Nous ne fûmes pas effrayés à l'idée d'être ainsi prisonniers toutes les nuits: aucun de nous ne prévoyait que la chose pût devenir très-désagréable.
Frère Ischirion étant le seul serviteur avec qui l'on pût s'entendre, nous essayâmes de le faire causer quand il nous apporta l'excellent café à la turque et les éternelles confitures qui devaient, selon lui, nous suffire après le repas de midi. Il nous apprit que le prince avait gardé près de lui les principaux chefs de son armée et qu'il tenait conseil avec eux dans l'ancienne salle du chapitre.
—Dieu sait, ajouta-t-il, d'un ton emphatique et pénétré, quel rayon de soleil ou quel éclat de foudre sortira de cette conférence! la paix ou la guerre!
—La guerre avec les Turcs? lui demanda Bellamare. Est-ce que ces messieurs les attaquent quelquefois?
—Tous les ans, répondit le moine, et voici bientôt la saison propice pour leur prendre quelque fort ou quelque passage. Dieu veuille que ce ne soit pas avant deux mois, car alors notre lac sera desséché! Les excellents poissons qu'il nourrit seront rentrés avec lui dans les cavernes, et l'ennemi, ne trouvant ni à manger ni à boire dans le pays, ne s'aventurera pas jusque chez nous, au cœur de la montagne.
—De quoi donc vivez-vous durant l'été? lui demanda Régine.
—L'été, répondit le moine, notre gracieux maître, le prince Klémenti, va à Trieste ou à Venise. Nous autres, nous buvons du lait aigre et nous mangeons du fromage frit dans le beurre, comme les autres habitants de la prairie.
—Ça n'engraisse pas, dit Régine, car on voit le jour à travers vos côtes.
—Il paraît, nous dit Bellamare quand le moine fut sorti, que notre amphitryon veut s'amuser jusqu'au moment d'entrer en campagne. C'est une singulière idée de nous avoir amenés chez lui au milieu de pareilles préoccupations, à moins qu'il ne nous ait racolés pour faire partie de son armée, qui est plus belle qu'elle n'est grosse. Voyons, mes enfants, est-ce que cela ne vous amuserait pas de faire le coup de fusil contre les infidèles?
—Non certes! s'écria Lambesq. Il ne nous manquerait plus que cela! Nous serions tombés dans un joli guêpier!
—Moi, dit Moranbois, qui aimait comme tout le monde à contrarier Lambesq, je ne serais pas fâché de pointer le canon sur ces petits remparts et de casser la tête à quelques musulmans.
—Alors, réjouis-toi, dit Léon continuant la plaisanterie; je sais que l'intention du prince est de nous confier la garde de sa forteresse quand il entrera en campagne, et il y a dix à parier contre un que nous aurons à soutenir quelque assaut.
—Je ne m'en sens pas de joie, s'écria Marco, j'ai toujours rêvé de jouer le mélodrame au naturel.
La colère et la peur de Lambesq nous remirent en belle humeur, et on se proposa de passer gaiement la soirée; mais avant tout nous voulûmes savoir si nous étions bien chez nous, et si nous pouvions être bruyants sans molester notre hôte et sans troubler la solennité de son conseil de guerre. Bellamare, Léon, Marco, Impéria, Lucinde et moi, marchant en tête avec un flambeau, nous résolûmes d'aller à la découverte dans ce romantique monastère que nous n'avions pas encore eu le loisir d'explorer. Nos chambres avaient accès sur un bastion que dominait une autre construction crénelée sur laquelle une sentinelle se promenait jour et nuit. Nous pouvions contempler un bel effet de lune plongeant à travers les lignes aiguës des fortifications; mais la présence de cette sentinelle et son pas régulier avaient quelque chose de gênant et d'irritant. Le décor n'était point gai, et la soirée était froide. Nous voulûmes chercher ailleurs un lieu propice à nos ébats ou aux douceurs d'unfarnientegénéral, quelque chose qui nous rappelât le foyer d'un grand théâtre. A travers de longs cloîtres à voûtes surbaissées et des escaliers mystérieux qui ne conduisaient parfois qu'à des portes murées ou à des effondrements,—car certaines parties intérieures du monastère étaient encore ruinées,—nous découvrîmes la bibliothèque, qui était fort belle et complétement privée de ses livres vénérables, transportés, ainsi que l'imprimerie, dans le nouveau couvent. Dans une des armoires erraient seulement quelques volumes dépareillés d'Eugène Sue et de Balzac avec les Chansons de Béranger, plus un livre donné en accessit, au collége Henri IV, à l'élève Klémenti. Une guitare turque privée de ses cordes ou plutôt de sa corde, car laguzlan'en a qu'une, quelques longs fusils hors de service, de vieux divans placés au hasard, des escabeaux pour monter aux rayons vides, des tapis roulés, des tables boiteuses, enfin mille choses d'en casou de rebut dans un désordre poudreux, témoignaient de l'entier abandon de cette salle, aussi vaste qu'une église et largement éclairée par de hautes fenêtres cintrées; mais la lune jetait sur le pavé des lueurs de sépulcre. Il eût fallu un luminaire de théâtre pour égayer ce désert. Les femmes jurèrent qu'elles y mouraient de peur et qu'il fallait chercher autre chose.
—Attendez! dit Lucinde, voilà sur un rayon là-haut une quantité de cierges qui nous procureraient une illumination. Essayez d'y grimper, messieurs!
Nous aidâmes Marco à rouler un des massifs escabeaux, et déjà il atteignait la provision de cierges, lorsque nous entendîmes marcher dans la galerie qui s'ouvrait au fond de la bibliothèque; c'était le claquement traînard des sandales du frère Ischirion, et chaque pas le rapprochait de nous. Comme des écoliers en maraude surpris par le pion, nous éteignîmes notre lumière, nous nous cachâmes tous, qui çà qui là, derrière les divans et les piles de coussins; Marco, accroupi sur le haut de son escabeau, se tint prêt à souffler la lampe du moine, s'il passait à sa portée. Nous étions décidés à lui faire peur plutôt que de lui laisser constater notre délit de vagabondage; mais ce fut lui qui nous glaça le sang par l'étrange scène dont il nous rendit témoins.
Il portait un vaste panier qui paraissait fort lourd et il marchait lentement, élevant sa lampe pour se diriger à travers l'encombrement des vieux meubles. Quand il fut tout près de nous, il s'arrêta devant l'armoire qui contenait la mince bibliothèque et l'accessit du prince. Là, tenant toujours sa lampe et posant son panier près de lui, il en tira une à une les douze têtes desséchées que nous avions vues sur la tour; puis, de ses mains qui préparaient les aliments de son maître et de ses hôtes, il plaça et rangea avec soin, on pourrait dire avec amour, ces hideux trophées sur le rayon le plus apparent; après quoi, il les regarda avec attention, les aligna de nouveau comme il eût fait d'une rangée de mets sur une table, et avec ses doigts noueux repeigna un peu les barbes qui pendaient encore à quelques mentons.
Le pauvre diable ne faisait qu'obéir au prince, qui, pour complaire à nos dames, lui avait ordonné de cacher ces têtes, tout en les conservant avec soin dans son musée; mais le sang-froid qu'il portait dans cette lugubre occupation irrita Marco, qui, en imitant le cri de la chouette, lui jeta une brassée de cierges sur le corps et descendit précipitamment de l'escabeau avec l'intention de le battre. Nous le retînmes; le malheureux moine, prosterné sur le pavé, invoquait d'une voix plaintive tous les saints et tous les dieux du paradis slave, et s'efforçait d'exorciser les démons et les sorciers. Sa lampe s'était échappée de ses mains et fumait dans les plis de sa robe. Nous pûmes nous esquiver sans qu'il nous vît, mais en imitant le cri de divers animaux, chacun selon son talent, afin de lui laisser croire qu'il avait affaire aux esprits de la nuit.
Nous n'avions plus de lumière et nous nous égarâmes dans les ténèbres. Je ne sais où et comment nous nous trouvâmes dans une travée, près d'une voûte faiblement éclairée d'en bas. Nous vîmes au-dessous de nous, dans la profondeur d'une sorte de chapelle, le prince debout, dans une petite chaire, en face d'une douzaine de jeunes et vieux seigneurs ou paysans, tous également nobles, officiers de son corps de partisans: c'était le conseil de guerre dans la salle du chapitre. Klémenti les haranguait d'une voix claire et sur un ton de résolution énergique. Comme nous ne comprenions pas un mot d'esclavon, nous pûmes, comme d'une loge de quatrième rang, assister sans indiscrétion à cette scène sérieuse qui ne manquait pas de couleur. J'ignore si l'orateur était éloquent. Peut-être ne disait-il que des lieux communs, et sans doute il n'en fallait pas davantage à des gens si convaincus de leurs droits et si bien disposés à couper des têtes de mécréants; mais sa prononciation était harmonieuse et ses inflexions assez bonnes. Quand il eut fini, nous faillîmes l'applaudir. Bellamare nous contint et nous emmena vite, sans qu'on se fût aperçu de notre présence.
Enfin nous retrouvâmes notre appartement, qui était assez loin et assez isolé pour nous permettre de parler haut et sans contrainte. Cette certitude étant le but principal de notre expédition, nous résolûmes de nous en contenter. Nous trouvâmes le souper servi dans notre grande chambre par Moranbois et Régine, qui avaient étalé leurs provisions sur une table d'un pied de haut entourée de coussins en guise de siéges, selon la coutume orientale. Anna et Purpurin avaient maraudé de leur côté. Ils avaient pénétré dans l'office, et, pendant que frère Ischirion rangeait ses têtes sur le dressoir de la bibliothèque, ils avaient fait main basse sur les gâteaux et sur quelques bouteilles de vin de Grèce. Le souper fut donc très-présentable, et le café, les pipes turques, les quolibets, les chansons nous conduisirent gaiement jusqu'à trois heures du matin.
Je me sentais pourtant un peu troublé intérieurement, en dépit des lazzis que l'habitude faisait pleuvoir de mes lèvres. La beauté du prince et le prestige de sa fantastique existence avaient, en dépit des têtes coupées, surexcité les imaginations féminines. La grande Lucinde, la petite Anna, voire la grosse Régine, ne se cachaient pas d'être follement éprises de lui. La discrète Impéria interrogée avait répondu avec le mystérieux sourire qu'elle avait en certaines occasions:
—Je mentirais si je vous disais que je ne trouve pas ce paladin admirable sur son cheval. Quand il en descend, et surtout quand il parle français, il perd un peu. Un homme comme celui-là ne devrait parler que la langue des temps fabuleux; mais enfin ce n'est pas sa faute s'il est notre contemporain. Hier, j'étais trop fatiguée pour le regarder; aujourd'hui, je l'ai vu, et, s'il continue à être ce qu'il a l'air d'être, c'est-à-dire un Tancrède du Tasse doublé d'un Ajax d'Homère, je dirai, comme ces dames, que c'est un idéal; mais…
—Mais quoi? dit Bellamare.
—Mais la beauté qui parle aux yeux, reprit-elle, n'est que le prestige d'un moment: l'œil du corps n'est pas toujours celui de l'âme.
Il me sembla qu'elle me regardait, et j'en pris du dépit: avec la santé, l'amour se réveillait en moi, je ne pus dormir. Comme Léon ne dormait pas non plus, je lui demandai, pour faire diversion à mon inquiétude personnelle, s'il avait remarqué l'enthousiasme d'Anna pour notre hôte. Il me répondit sur un ton d'amertume qui m'étonna.
—Qu'as-tu contre moi? lui dis-je.
—Contre toi, répondit-il, rien! J'en ai à la femme en général, et à celle que tu viens de nommer en particulier. C'est la plus écervelée et la plus vaine de toutes.
—Que t'importe? Il faut en rire. Tu ne l'aimes pas, tu ne l'as jamais aimée.
—C'est ce qui te trompe, reprit-il en baissant la voix; je l'ai aimée! Sa faiblesse me semblait une grâce; elle était pure alors, et, si elle eût eu la patience de rester ainsi quelque temps, j'aurais fait l'immense sottise de l'épouser. Elle a eu celle de céder trop vite à ses absurdes entraînements.
—Ce qui est fort heureux pour toi; tu lui dois de la reconnaissance.
—Non, elle m'a rendu défiant et misanthrope dès le début de ma carrière. T'avouerai-je tout? c'est pour elle que je m'étais fait comédien, comme toi pour…
—Pour personne! que dis-tu là?
—Ta prudence et ton silence ne me trompent pas, mon camarade! Nous sommes blessés tous deux, toi par un amour dompté faute d'espoir, moi par un amour enterré faute d'estime.
Ce fut la seule fois que Léon m'ouvrit son cœur. J'ai bien vu depuis que, s'il n'aimait plus Anna, il souffrait toujours de l'avoir aimée.
Le jour suivant, frère Ischirion vint nous dire que le prince désirait savoir l'heure à laquelle il plairait à ces dames de dîner avec lui. Avant de répondre, nous voulûmes connaître les habitudes de Son Altesse. Des réponses du moine, il résulta pour nous que le héros était à la fois sobre et glouton. Comme les loups, il pouvait jeûner indéfiniment et, au besoin, manger de la terre; mais, quand il s'attablait, il mangeait comme quatre et buvait comme six. En temps ordinaire, il ne faisait qu'un solide repas par jour, à trois heures de l'après-midi. Le matin et le soir, il se contentait de quelques friandises. Nous résolûmes de nous conformer au programme, à la condition qu'aux friandises on ajouterait pour nous des œufs, du fromage et beaucoup de jambon. Tout ceci décidé, on demanda au bon frère pourquoi il était si pâle et paraissait si languissant. Il mit sa fatigue sur le compte du repas monstre qu'il avait dû ordonner la veille et se garda bien de parler de son hallucination dans la bibliothèque. Je me hasardai à lui demander d'un air ingénu pourquoi les têtes n'étaient plus sur la tour. De pâle, il devint livide, fit un signe cabalistique dans l'air et répondit d'un air égaré en se sauvant:
—Ce que fait le diable, Dieu seul le sait!
—Voilà, nous dit Bellamare, une belle occasion de continuer le rôle du diable! allons chercher les têtes, faisons-les disparaître.
—C'est fait, répondit Marco, je n'ai pas voulu m'endormir sans me procurer une satisfaction. J'ai pris une pincette de brasero, et je me suis glissé dans la bibliothèque. Le moine, qui s'était enfui sans demander son reste, avait laissé sa lampe éteinte et son grand panier béant, j'y ai fourré les têtes et je les ai emportées.
—Et où diable les as-tu mises? s'écria Régine; pas ici, j'espère?
—Non! je les ai cachées dans un trou de vieux mur que j'ai bouché avec des pierres. Je veux les y garder jusqu'à ce que je découvre où ce vieux animal perche. Alors, j'en ornerai son lit; je veux qu'il en crève de peur; c'est une leçon de propreté que je compte lui donner.
—Tu ferais mieux, observa Moranbois, d'infliger cette leçon-là au maître qu'au valet.
—J'y songerai, répliqua gravement le petit bouffon.
A trois heures, le son retentissant d'une effroyable crécelle nous annonça le dîner, et un valet en livrée, dont le costume européen contrastait avec ses longues moustaches et sa martiale figure, vint nous annoncer par gestes que le dîner était servi. Pour la première fois, Purpurin, recouvrant la notion de la vie civilisée et appréciant les choses à sa manière, déclara que ce cosaque du Monténégro avait une fichue tournure dans son habit de cérémonie, et qu'il voulait lui donner une leçon de belle tenue et de belles manières. Il courut donc endosser une vieille livrée de théâtre à la mode Louis XV, mit une perruque poudrée, un peu de fard et des gants de coton blanc, et, dès que nous fûmes au réfectoire, il vint se planter, d'un air gracieux et important, derrière la chaise destinée à Bellamare. L'accès de fou rire qui s'empara de nous et qui se prolongea longtemps, l'agréable surprise que nous fit éprouver la vue d'une table, d'une vraie table servie à l'européenne avec tous les ustensiles qui permettent de ne pas déchiqueter la viande avec les ongles, nous firent oublier que nous avions grand'faim, que les mets refroidissaient et que le prince se faisait attendre plus qu'il ne convenait à un homme élevé en France. Enfin la porte du fond s'ouvrit, et nous vîmes apparaître d'abord un petit groom du type parisien le mieux accentué, en costume anglais irréprochable, puis un grand jeune homme maigre, vêtu à l'avant-dernière mode française, c'est-à-dire de quatre à cinq ans en arrière du mouvement. Il était joli garçon, mais sans grâce, et le bas de son visage avait comme un ravalement de sottise ou de timidité. Nous pensâmes que c'était un secrétaire, peut-être un parent du prince, sortant à son tour du collége Henri IV, peut-être son frère, car il lui ressemblait. Il parla, s'excusant d'avoir mis trop de temps à une toilette dont il avait un peu perdu l'habitude… O déception! c'était le prince lui-même rajeuni et amoindri par la chute de ses puissantes moustaches, rasé, coiffé, pommadé, encravaté, les mouvements emprisonnés dans un habit noir, la poitrine rétrécie dans un gilet blanc à boutons de perles fines accompagné de beaucoup trop de chaînes d'or; le prince tombé du paladin de l'Arioste dans le dandy italien, ou plutôt dans leSchiavonedéguisé enmonsieur, dont nous avions vu l'année précédente les types nombreux à Venise, où ils sont insupportables aux gens tranquilles par leur caquet, leur étourderie et le tapage qu'ils font dans les théâtres.
Notre Klémenti était plus intelligent et mieux élevé que ces petits seigneurs dépaysés qui vont chercher la civilisation hors de chez eux, et qui n'y rapportent pas toujours ce qu'elle a de meilleur. Il y avait en lui un côté chevaleresque et féodal qui l'empêchait d'être ridicule; mais, comme l'élément français transmis par sa mère s'était atrophié dans sa vie belliqueuse et dure, ce qu'il essayait d'en faire reparaître n'était ni de la dernière fraîcheur ni de la première qualité. Ce revers de la belle médaille faisait regretter le profil antique de la veille. Le camée était redevenu pièce de cent sous.
Dépouillé de son costume pittoresque, il ne nous parut plus qu'un personnage de troisième rôle. En toquet à aigrette et en fustanelle, il nous avait semblé parler notre langue aussi bien que nous; vêtu comme nous, les défauts d'élocution nous sautèrent aux oreilles. Il avait un zézayement désagréable et se servait d'expressions vulgaires ou prétentieuses. Ce fut bien pis quand il voulut se faire enjoué à notre manière. Il avait mis en réserve depuis son adolescence (et il avait trente-deux ans) un recueil de vieux lazzis qui avaient trop traîné sur les petits théâtres pour nous sembler drôles. Les lazzis qu'on transporte sur la scène sont déjà usés dans la coulisse quand on les abandonne au public. Jugez s'ils paraissent neufs quand ils ont passé par deux ou trois cents représentations! Le prince tenait pourtant à nous les débiter pour nous faire voir qu'il étaitau courant, et, au lieu de nous parler de son romantique pays, de ses combats et de ses aventures, choses qui nous eussent grandement intéressés, il nous entretenait d'Odry dansles Saltimbanquesou des aventures scandaleuses de certains rats d'Opéra déjà hors d'âge et parfaitement oubliés.
Il essaya aussi d'être égrillard, bien qu'il fût chaste et froid comme un homme qui a trois femmes, c'est-à-dire deux de trop. Il crut plaire à nos actrices; mais Régine seule lui tint tête, et il comprit qu'il faisait fausse route auprès des autres. S'il manquait souvent de goût, il ne manquait pas de finesse.
Le dîner fut assez copieux pour nous permettre de manger ce qui était mangeable. Le reste était un mélange insensé d'aliments scandalisés de se trouver ensemble. L'ail, le miel, le piment, le lait caillé, s'arrangeaient comme ils pouvaient avec les viandes et les légumes. Le prince dévorait tout sans discernement. Moranbois, voulant faire allusion au repas des anciens, remarqua tout bas que notre hôte étaitgueulardcomme l'antique. Le groom parisien, qui était un malin singe, l'entendit et se fendit la bouche jusqu'aux oreilles dans un sourire d'approbation. Le drôle était fort réjoui de la figure hétéroclite de Purpurin, et, tout en servant, il lui faisait des niches qui compromettaient cruellement la dignité de notre valet de comédie. Les autres valets, il y en avait une demi-douzaine plantés autour de nous, graves et fiers dans leur costume national, étaient là pour la montre et ne bougeaient non plus que des statues. Heureusement, le groom, leste comme un lézard, courait de l'un à l'autre, nous versant des flots d'un champagne fabriqué à Trieste, à Vienne ou ailleurs, qui nous eût porté vite à la tête s'il eût été assez bon pour nous faire perdre la prudence. Moranbois n'était pas difficile, mais il pouvait boire impunément; Lambesq se croyait encore trop malade pour se risquer, et Marco, placé près de Léon, fut contraint par lui à s'observer.
Le prince seul s'alluma un peu, et, l'instinct batailleur se réveillant, il nous dit quelques mots au dessert sur l'éternelle lutte du pays contre les Turcs. Un bon grain d'ambition se mêlait à son patriotisme, et il nous donna à entendre qu'il pourrait bien être nommé chef de l'insurrection permanente qui avait pour idée fixe l'unité du pays et son indépendance.
Quelqu'un fit demander à lui parler, et il sortit en nous priant de l'attendre à table. Alors, le groom, qui était un rabougri de vingt-deux ans, ivre de joie de trouver à qui parler et ambitieux de parler à des comédiens, se mêla sans hésiter à notre conversation.
—N'allez pas croire, nous dit-il, tout ce que vous débite mon maître. C'est un homme terrible à la bataille, je ne dis pas non, mais pas plus que les autres, allez! Ils sont comme ça une cinquantaine de princes qui s'entendent bien pour flanquer des tripotées aux chiens de Turcs, mais qui voudraient tous commander en premier. Mon maître n'y arrivera pas, il est trop Français; sa mère n'était pas plus noble que moi, et son père ne descendait pas tout droit des fameux Klémenti de l'ancien temps. On ne voit pas de bon œil les genres européens que se donne monsieur, et ces gardes du corps que vous voyez là, plantés comme des chandelles, sans entendre un mot de ce que nous disons, nous méprisent; ils voudraient me tordre le cou parce que je rase monsieur quand il veut être propre pendant quelque temps.
—S'il veut être propre, c'est pour nous plaire apparemment, dit Régine; mais dis-nous, petit! cette moustache coupée prouve que, d'ici à quelque temps, ton maître ne compte pas sur la guerre, car cette lèvre bleuâtre ne serait pas d'ordonnance?
—Ça prouve peut-être, répondit le groom, que monseigneur veut tenter un coup de main sans être reconnu; on ne sait pas. Ça m'est égal, à moi: la paix, la guerre, ça se ressemble tant dans ce pays de brigands, qu'on n'en voit pas la différence.
—Des brigands? s'écria Lucinde; j'ai toujours désiré d'en voir. Il y a en a donc par ici?
—Il n'y a que de ça, mademoiselle, et vous en voyez là autour de vous.
—Allons donc! Ces beaux hommes-là?
—Aussi vrai que je vous le dis! C'est comme les loups: ça ne fait pas de mal quand ça n'a pas faim; mais, quand ça manque de tout, gare aux gens qui prennent fantaisie de voir leurs montagnes! Ils sont très-doux et même accueillants quand tout va bien chez eux; mais, quand ils sont trop molestés par les Turcs, il faut bien qu'ils prennent aux étrangers de quoi acheter du pain et de la poudre. Braves gens tout de même! seulement, c'est sauvage et il ne faudrait pas les agacer! Il y a aussi des ramassis de bandits de tout pays qui parcourent la frontière, soi-disant comme patriotes, mais dont il y a bien à se méfier. N'allez jamais vous promener plus loin que le petit lac et ne vous risquez jamais dans la montagne. Je vous le dis sans rire.
Ce garçon intelligent et effronté, qui s'appelait Colinet et que son maître avait surnommé Meta, moitié d'homme, eût volontiers bavardé toute la nuit; mais le prince rentra et nous emmena prendre le café dans son salon, qui était délicieusement arrangé dans un goût bas-empire très-intéressant. Il nous montra tout l'appartement,—sa chambre à coucher, décorée à la française, avec un lit français où il ne couchait pas, préférant s'étendre sur une peau d'ours en hiver et sur une natte en été,—son boudoir et son cabinet de travail. Ces pièces étaient riches, dorées sur toutes les coutures, mais sans caractère ni confortable sérieux. Nous préférâmes rester dans le salon oriental, où nous attendaient de superbes chibouques et des cigares détestables; mais le café épais commençait à nous paraître délicieux. On s'y fait, et le rude marasquin du pays ne nous parut plus si terrible qu'au commencement.
Le prince s'en abreuva de manière à tomber dans une torpeur qui ressemblait beaucoup au sommeil; Impéria prit sa guipure; Régine, avisant des cartes, défia Moranbois au besigue; Bellamare défia Léon aux échecs; Lambesq prit un numéro duSièclequi avait trois semaines de date, et Marco s'endormit, ce qui lui arrivait toujours quand il ne pouvait rire et gambader. La soirée menaçait d'être trop paisible pour nous, lorsque le prince, se redressant sur son divan, se mit à réciter des vers de Racine en feignant de les avoir oubliés, pour nous engager à les déclamer devant lui.
—C'est nous faire payer notre écot un peu vite, me dit tout bas Bellamare; mais autant vaut payer comptant que de faire des dettes. Allons-y gaiement. Le prince demandait une scène dePhèdre. C'était l'emploi de Lucinde; mais elle avait pris sur l'écueil une extinction de voix qui n'était pas entièrement dissipée, et elle était trop fière de son bel organe pour consentir à le compromettre; elle engagea Impéria à la remplacer.
—Je n'ai jamais joué qu'Aricie, répondit Impéria. Phèdre n'est ni dans mes moyens, ni dans mes études.
—Ça ne fait rien, dit Bellamare. Tu sais le rôle, et, d'ailleurs, Moranbois est là.
Moranbois avait une mémoire prodigieuse et savait par cœur tout le répertoire classique. Il se dissimula derrière un écran, Impéria et Régine se drapèrent dans de grands châles de cachemire que leur offrit le prince, et, se plaçant à distance convenable, les lumières bien disposées et le fauteuil royal misen état, c'est-à-dire posé à son plan, elles commencèrent la scène: