III

Après avoir enseveli mon pauvre père, je partis pour la Normandie dans la situation d'esprit d'un homme qui voyage à la recherche de choses nouvelles pour se distraire d'un profond chagrin, nullement avec l'ivresse d'un pauvre diable qui a gagné à la loterie et qui va toucher son capital. J'avais gardé de ma première et unique visite à mon oncle un souvenir très-maussade. Il ne m'avait pas bien accueilli, vous vous en souvenez, puisque vous vous souvenez de tout, et sa gouvernante m'avait regardé de travers. Je retrouvai le manoir tel qu'il l'avait laissé, c'est-à-dire en très-bon état de réparation. Le vieux garçon était homme d'ordre, il ne manquait pas une ardoise à son toit, pas une pierre à ses murs; mais l'ornementation intérieure était d'un goût détestable. Il y avait de l'or partout, du style nulle part. Comme on avait mis les scellés, et que jusqu'à sa dernière heure il avait été absolu et méfiant, sa gouvernante, qui ne le gouvernait pas autant que je l'avais supposé, n'avait pu se livrer au pillage. Je trouvai, outre un immeuble splendide, des fermages très-productifs, des affaires très-bien établies et de belles sommes en réserve. Je congédiai la gouvernante en la priant d'emporter les trois quarts du riche et affreux mobilier, et, cédant à une fantaisie d'artiste, à un irrésistible besoin de mettre de l'harmonie dans toutes les parties de ce monument d'un autre âge, je passai tout mon temps à m'installer avec goût, avec science, avec esprit enfin, en m'ingéniant à dissimuler le confort sous l'archéologie. Vous verrez ça demain au jour; c'est assez bien réussi, je crois, et ce sera mieux quand tout sera terminé. Seulement j'ai peur, quand je n'aurai plus rien à faire chez moi, de ne pouvoir plus y rester, car, aussitôt que je m'arrête un instant, je bâille et j'ai envie de pleurer. Je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir que, si je voulais m'épargner beaucoup de désagréments et de méfiances, il fallait que je répondisse aux politesses qui m'étaient adressées. J'avais pris une liste des amis et connaissances de mon oncle. J'avais adressé des billets de faire part en mon nom, puisque j'étais l'unique représentant de la famille. Je reçus beaucoup de cartes, et même celles des plus gros bonnets. Je risquai mes visites. Je fus accueilli avec plus de curiosité que de bienveillance; mais il paraît que je triomphai d'emblée de toutes les préventions. On me trouvabeaucoup de fond et un ton parfait. On sut que, dans mes affaires de prise de possession, je m'étais conduit en grand seigneur. Toutes mes visites me furent rendues. On me trouva occupé à rhabiller mes vieux murs, et on comprit que je n'étais pas un bourgeois ignorant. Mon goût et mes dépenses me posèrent en savant et en artiste, mon isolement acheva de me poser en homme sérieux. On s'était imaginé que j'amènerais mauvaise compagnie; quelle compagnie pouvais-je amener? Des acteurs? Je ne saurais où prendre un seul de ceux que j'ai connus courant le monde. Des ouvriers de mon village? A moins de leur faire des rentes, je ne pourrais les enlever à leur travail.

On ne se rendit pas compte de l'isolement extraordinaire où m'avait jeté une destinée exceptionnelle; on crut que je m'abstenais volontairement de camaraderie et de tapage nocturne. On m'en sut un gré infini. On m'invita à paraître dans le monde du cru. Je répondis que la mort récente de mon père me rendait encore trop triste et trop peu sociable. On m'admira d'avoir aimé mon père! Des jeunes gens, mes voisins, m'invitèrent à leurs chasses. Je promis d'y prendre part quand j'aurais fini mes travaux d'installation. Ils s'étonnèrent, en partant pour Paris à l'entrée de l'hiver, que je n'eusse pas de regret de ne pas les y suivre; ils m'eussent présenté dans le plus beau monde. Je ne voulus pas poser l'excentricité; je promis d'être plus tard un homme du monde.—Mais mon parti est bien pris, mon cher ami! J'ai déjà assez vu la plupart de ces gens-là. Leur existence ne sera jamais la mienne. Ils sont vides presque tous. Ceux qui me semblent avoir de l'intelligence et du mérite ont contracté dans le bien-être des habitudes d'oisiveté qui me rendraient fou. Ceux qui servent le gouvernement sont des machines. Ceux qui ont de l'indépendance dans les idées ne se servent pas de leur énergie intérieure ou s'en servent mal. Tous prennent au sérieux cette chose sans cohésion et sans but qu'ils appellent le monde, et où je n'aperçois rien qui ait un sens sérieux. Non, non, encore une fois, ne croyez pas que je m'en méfie de parti pris, j'y cherche au contraire avec anxiété le point lumineux qui pourrait m'attirer et me passionner. Je n'y vois qu'un fourmillement de petites choses effacées, incomplètes, inachevées. Je n'ai encore vu que les répétitions de la pièce qu'on y joue. Eh bien, cette pièce est décousue, incompréhensible, sans intérêt, sans passion, sans grandeur et sans gaieté. Les acteurs que j'ai pu étudier sont incapables de la débrouiller, car ceux qui auraient du talent sont dédaigneux ou blasés, ou bien ils sentent que leurs rôles sont irréalisables, et ils les jouent froidement. J'ai été nourri, moi, de nobles tragédies et de beaux drames. La plus mauvaise œuvre d'art a d'ailleurs un plan et vise à prouver quelque chose; une soirée dans le monde semble n'avoir pour but que de tuer le temps. Que voulez-vous qu'aille faire là un homme habitué devant le public à préciser ses gestes, à épier ses entrées, à ne pas dire un mot inutile, à ne pas faire un pas au hasard? Représenter une action, c'est faire acte de logique et de raisonnement; dire des riens dont le souvenir s'efface à mesure qu'on les dit, écouter des discussions oiseuses que le bon goût défend même d'approfondir, c'est faire preuve d'usage et de savoir-vivre; mais c'est ne rien faire du tout, et je suis incapable de me résigner jamais à ne rien faire.

La morale de ceci n'est pas qu'un comédien soit trop supérieur à la réalité pour s'identifier à elle: ne me prêtez pas cette forfanterie; mais comprenez donc qu'un artiste quelconque a fait de la réalité un moule que sa personnalité occupe et remplit. Là où son empreinte ne marque pas, il ne vit plus, il se pétrifie. J'ai besoin d'être, non pour qu'on voie qui je suis, mais pour sentir que j'existe. Pour le moment, je suis archéologue, antiquaire, numismate; plus tard, je serai peut-être naturaliste, ou peintre, ou chroniqueur, ou sculpteur, ou romancier, ou agriculteur, que sais-je? Il faudra que j'aie toujours une passion, une tâche, une curiosité; mais je ne serai jamais ni député, ni préfet, ni chasseur, ni diplomate, ni homme politique, ni thésauriseur, rien enfin de ce qui fait de nos jours ce que l'on appelle l'homme pratique. Je verrai si cette maison que je crée m'inspire quelque chose, sinon je la quitterai et je ferai de grands voyages; mais j'ai peur de la solitude en voyage comme j'ai peur de l'oisiveté dans la vie sédentaire. Ce qu'il me faudrait, ce qui est de mon âge, ce que mon cœur appelle en même temps qu'il le redoute, c'est l'amour, c'est la famille. Je voudrais être marié, car je ne saurai jamais me résoudre à me marier. Pourtant la pensée m'en est venue plusieurs fois depuis que je connais ma voisine, et il est temps que je vous parle de ma voisine.

Elle s'appelle Jeanne, et elle a les cheveux bruns ondés. Ce sont là ses seuls défauts, car ce sont ses seuls points de ressemblance avec Impéria, qui s'appelle, vous vous en souvenez, Jane de Valclos, et j'aurais voulu aimer une femme qui ne me rappelât en rien celle pour qui j'ai tant souffert. Du reste, le contraste est complet. Elle est grande et belle; l'autre était petite et jolie. Elle n'a pas la voix timbrée ni la prononciation vibrante d'une actrice. C'est une voix douce, un peu sourde et voilée, qui caresse et ne fait pas tressaillir, une prononciation qui glisse sans accuser et n'insiste que sur ce qui est très-senti. Je dirais volontiers de cette femme que c'est un instrument garni de ces cordes de soie qui n'ont pas assez de sonorité pour un orchestre d'opéra, mais qui chantent avec plus de moelleux et de suavité dans lamusica di camera.

Elle est grande et belle, vous disais-je, et j'ajouterai qu'elle est un peu gauche, ce qui me plaît infiniment. Elle ne saurait pas faire trois pas sur un théâtre sans se heurter partout. Cela tient aussi à une vue courte qui ne lui permet pas de voir à l'œil nu les détails des choses. Pour moi, la source des instincts et des goûts est dans le sens de la vue. Ceux dont l'œil étendu embrasse tout sont plastiques; au contraire, ceux qui ont besoin de regarder de près sont spécialistes. La spécialité de ma voisine, c'est la vie d'intérieur, une petite activité qui ne se voit pas du dehors, mais qui est ingénieuse et incessante, une sollicitude attentive et continue, délicate et inépuisable pour ceux dont elle entreprend la guérison. Elle est le contraire de moi, qui sais pratiquer le dévouement par un grand parti pris de volonté, mais qui, rendu à moi-même, ne puis plus rien voir qu'au travers de moi-même. Elle s'oublie, elle; elle prendrait toutes les empreintes qu'on voudrait lui donner, elle saurait êtreun autre, voir par ses yeux, respirer par ses poumons, s'identifier à lui et disparaître.

Vous le voyez, c'est l'idéal de la compagne, de l'amie, de l'épouse. Joignez à cela qu'elle est libre, veuve et sans enfants. Elle a mon âge à peu près. Elle est assez riche pour n'avoir aucun souci de ma fortune, et sa naissance ne diffère pas de la mienne: son grand-père était un paysan. Elle a vu le monde, elle ne l'a jamais aimé. Elle veut le quitter tout à fait, n'ayant rencontré personne qui lui ait fait désirer de se remarier. Elle a appris que l'abbaye de Saint-Vandrille était à vendre pour une somme assez minime, et, comme elle a assez de goût et d'instruction pour aimer la conservation des belles choses, elle est venue passer quelques mois dans les environs, afin de savoir si le climat conviendrait à sa santé et si le pays environnant lui assurerait le genre de vie tranquille et retiré qu'elle rêve. La maisonnette qu'elle a louée touche à mon parc, et nous nous voyons une ou deux fois par semaine; nous pourrions nous voir tous les jours: l'obstacle, hélas! vient de moi, de ma pusillanimité, de mes retours vers le passé, de ma crainte de ne plus savoir aimer malgré le besoin d'amour qui me consume.

Il faut que je vous dise comment nous avons fait connaissance. C'est le plus prosaïquement du monde. J'avais été passer deux jours à Fécamp pour chercher un maître ouvrier, à l'effet de réparer de vieilles boiseries admirables, reléguées au grenier par mon prédécesseur. Revenu dans la soirée, assez tard, je dormis tard le matin, et je vis, de ma fenêtre, cette belle et charmante femme en grande conversation avec le sculpteur sur bois, qui commençait à installer son travail en plein air devant la salle du rez-de-chaussée. Elle était si simplement vêtue qu'il me fallut de l'attention pour reconnaître en elle une femme d'un certain rang dans la hiérarchie des femmes honnêtes. Je descendis dans la salle qu'il s'agissait de lambrisser, et, quand je vis la chaussure, le gant et la manchette, je ne doutai plus. C'était une Parisienne et une personne des plus distinguées. Je sortis dans la cour, je la saluai en passant, et j'allais respecter son investigation, lorsqu'elle vint à moi avec un mélange d'usage et de timidité qui donnait un grand charme à son action.

—Je dois, me dit-elle, demander pardon au châtelain de Bertheville (c'est le nom de mon abbaye) pour le sans-gêne avec lequel j'ai franchi les portes ouvertes de son manoir…

—Pardon? lui répondis-je, quand j'aurais à vous en rendre grâce!

—Voilà qui est très-aimable, reprit-elle avec une bonhomie enjouée qui ne l'empêcha pas de rougir un peu; mais je n'abuserai pas, je me retire, et, vous sachant ici, ce que j'ignorais encore, je ne me permettrai plus…

—Je vais repartir à l'instant même, si ma présence vous empêche d'examiner mes travaux.

—J'ai fini… Je venais demander quelques renseignements pour mon compte.

J'offris de lui donner ceux dont le propriétaire dispose, et elle vit tout de suite que j'allais être sérieux et parfaitement convenable. Elle ne fit donc pas de difficulté pour me dire qu'elle avait envie de Saint-Vandrille, mais qu'elle était effrayée de la dépense à y faire pour rendre ce débris habitable. Elle avait voulu savoir de mon maître ouvrier le prix de son travail. Il y avait à Saint-Vandrille un très-beau revêtement de ce genre, qui exigeait aussi une restauration.

J'avais déjà vu Saint-Vandrille, mais sans me rendre compte du parti à en tirer. Je proposai d'y aller le jour même et de faire un petit travail accompagné d'une estimation approximative des dépenses. Elle accepta en me remerciant beaucoup, mais en me disant qu'elle enverrait chercher mon travail, et en ne m'engageant point à le lui porter.

Quand elle me laissa, j'étais un peu étourdi par sa beauté et son air de franchise; je me ravisai presque aussitôt. Je me raillai de l'excès de mon obligeance, car j'allais perdre ma journée et me donner beaucoup de peine pour une personne qui ne souhaitait pas me revoir; mais j'avais promis, et deux heures après j'étais à Saint-Vandrille. J'y trouvai ma belle voisine, qui vint à moi en me remerciant de mon exactitude. Je m'étais informé d'elle dans l'intervalle. Je savais qu'elle s'appelait madame de Valdère, qu'elle habitait Paris ordinairement, qu'elle venait de louer tout près de moi, qu'elle vivait absolument seule avec une vieille gouvernante, une cuisinière et un domestique, ne connaissant ou ne voulant encore connaître personne aux environs, passant ses matinées à la promenade et ses soirées à broder ou à lire.

Saint-Vandrille est, comme Jumiéges, une vaste ruine dans un petit enclos. Vous connaissez sans doute Jumiéges. Si vous ne le connaissez pas, figurez-vous l'église de Saint-Sulpice ruinée, éventrée, au milieu d'un joli jardin anglais, dont les allées sablées circulent à travers de beaux gazons sous des arcades à jour tapissées de lierre et enguirlandées de plantes folles. Les deux tours monumentales de l'église dressent leurs squelettes blancs comme de vieux os sur le beau ciel normand, si riche de couleur quand le soleil perce ses brumes. Des volées d'oiseaux de proie jettent de grands cris rauques en voletant sans cesse autour de ces donjons à jour, dont la dentelle protége leurs nids. Au bas des grandes murailles de la nef découverte croissent des arbres magnifiques et des buissons pleins de grâce. Dans un reste des anciens bâtiments de service, le propriétaire actuel, homme de science et de goût, s'est arrangé une demeure encore très-vaste et décorée dans le meilleur style. Des débris retrouvés dans les ruines, il a fait un musée intéressant. C'est une habitation à la fois sévère, confortable et charmante, en face d'un splendide décor que vivifie et parfume une admirable végétation, bien dirigée dans sa pittoresque ordonnance.

En examinant Saint-Vandrille, nous ne parlâmes que de Jumiéges, dont l'appropriation était à mes yeux un chef-d'œuvre et pouvait servir de type aux projets de madame de Valdère.

—Je comprends très-bien, me dit-elle, que l'acquisition de ces monuments historiques crée des devoirs sérieux. Les restaurer n'appartient qu'à des fortunes princières, et je ne vois pas trop où serait le grand profit pour l'art et la science, qui ont bien assez de spécimens archéologiques encore debout. Je n'attache, d'ailleurs, aucun prix à ce qui est presque entièrement refait à neuf, avec des matériaux nouveaux et par des mains qui n'ont plus l'individualité du passé. Quand une ruine est vraiment une ruine, il faut lui laisser sa beauté relative, son grand air d'abandon, son mariage avec la plante qui l'envahit et la solennité de son enseignement. La préserver de la dévastation brutale, l'encadrer de verdure et de fleurs, c'est tout ce qu'on peut et doit faire, et cette partie de ma mission, je la remplirais assez bien, je crois; j'aime les jardins et je m'y entends un peu; mais l'appropriation de mon habitation personnelle à ce voisinage exigeant, voilà ce qui m'inquiète. Et puis, ajouta-t-elle, il y a dans ce genre de propriété une servitude qui m'effraye: on n'a pas le droit d'en refuser l'entrée aux amateurs et même aux oisifs et aux indifférents. Dès lors, on n'est plus chez soi, et que deviendrai-je, moi qui chéris la solitude, si je ne peux me promener dans mes ruines qu'à la condition d'y rencontrer à chaque pas des Anglais ou des photographes? Si nous étions aux portes de Paris, on aurait des jours et des heures à sacrifier au public; mais ici a-t-on le droit de refuser la porte à des gens qui ont fait trente ou quarante lieues pour voir un monument dont vous n'êtes en réalité que le gardien ou le cicerone?

A cela, je n'avais rien à répondre. Je savais par quelles exigences indiscrètes, par quelles brutales récriminations, l'inépuisable obligeance de notre voisin de Jumiéges était souvent payée. Je conseillai à madame de Valdère de se construire un chalet au milieu des bois et de ne plus penser à Saint-Vandrille.

J'aurais dû rester sur cette sage conclusion, abandonner mon expertise et prendre congé d'elle; mais la passion de l'archéologie m'entraîna. Saint-Vandrille a une plus belle église et mieux conservée en beaucoup d'endroits que Jumiéges. Les bâtiments adjacents sont laids et incommodes; mais il y a un jardin carré qui descend en terrasses sur de riantes prairies, et ce jardin de moines, dessiné dans l'ancien style, était, pour mes rêves de décorateur consciencieux, une grande séduction. Il y a aussi une immense salle de chapitre très-entière, tout entourée d'arcades élégantes. D'une grande tribune qui communique avec le réfectoire, on plonge dans le vaste vaisseau. Je me revis dans la salle du chapitre de Saint-Clément, j'y évoquai la conférence magistrale du prince avec ses vassaux, les rapides et déchirantes funérailles de Marco; puis, mon hallucination suivant sa pente, je crus me retrouver dans la bibliothèque immense où nous avions joué la tragédie devant les seigneurs monténégrins; je revis Impéria chantant et mimantla Marseillaise, et, dans une confusion de fantômes et de fictions, Lambesq hurlant les fureurs d'Oreste, tandis que je déclamais Polyeucte. La bonne et plaisante figure de Bellamare m'apparaissait dans la coulisse, d'où la voix caverneuse de Moranbois nousenvoyait le mot. Des larmes me vinrent aux yeux, un rire nerveux me crispa la gorge, et je m'écriai involontairement:

—Ah! la belle salle de spectacle!

Madame de Valdère me regardait avec émotion, elle crut sans doute que je devenais fou: elle devint pâle et tremblante.

Je crus devoir, pour la rassurer, lui faire la déclaration que j'ai coutume de lancer à ceux qui m'examinent avec méfiance et curiosité.

—J'ai été comédien, lui dis-je en m'efforçant de sourire.

—Je le sais bien, reprit-elle encore émue. Je connais, je crois, toute votre histoire. N'en soyez pas surpris, monsieur Laurence. J'ai eu à Blois une jolie petite maison renaissance, au numéro 25 d'une certaine rue où il y avait des tilleuls et des rossignols. Il s'est passé dans cette maison une singulière aventure dont vous étiez le héros. L'héroïne, qui était venue là à mon insu et sans ma permission, bien qu'elle fût mon amie, m'a tout confessé par la suite. Pauvre femme! elle est morte avec ce souvenir.

—Morte! m'écriai-je. Je ne la verrai donc jamais!

—C'est tant mieux pour elle, puisque vous ne l'eussiez pas aimée.

Je vis que madame de Valdère savait tout. Je la pressai de questions, elle les éluda; ce souvenir lui était pénible, et elle n'était nullement disposée à trahir le secret de son amie. Je ne devais jamais savoir son nom, ni quoi que ce soit qui pût me faire retrouver sa trace dans un passé fermé, enseveli sans retour.

—Vous pouvez au moins, lui dis-je, me parler du sentiment qu'elle a eu pour moi: était-il sérieux?

—Très-sérieux, très-profond, très-tenace. Vous n'y avez pas cru?

—Non, et j'ai probablement manqué le bonheur par méfiance du bonheur; mais a-t-elle souffert de cet amour?… est-ce la cause?…

—De sa mort prématurée? non. Elle avait gardé l'espérance ou elle l'avait recouvrée, quand elle a su que vous aviez quitté le théâtre. Elle allait peut-être tenter de vous rattacher à elle quand elle est morte des suites d'un accident; le feu a pris à sa robe de bal… Elle a beaucoup souffert; elle est morte il y a deux ans. Ne parlons plus d'elle, je vous en prie; cela me fait beaucoup de mal.

—Cela m'en fait aussi, repris-je, et j'en voudrais parler! Ayez un peu de courage par pitié pour moi.

Elle me répondit avec bonté qu'elle s'intéressait à mon regret, s'il était réel; mais pouvait-il l'être? Ne serais-je pas porté à dédaigner au delà de la tombe une femme que j'avais dédaignée vivante? Étais-je disposé à écouter avec respect ce qu'on me dirait d'elle?

Je jurai que oui.

—Cela ne me suffit pas, reprit madame de Valdère. Je veux connaître vos sentiments intimes à son égard. Racontez-moi cette aventure sincèrement, à votre point de vue. Dites-moi le jugement que vous avez porté sur mon amie et toutes les raisons qui vous ont entraîné à lui écrire que vous l'adoriez, pour l'oublier ensuite et retourner à la belle Impéria.

Je lui racontai fidèlement tout ce que je vous ai raconté, sans rien omettre. J'avouai qu'il y avait eu peut-être un certain dépit dans mon premier élan vers l'inconnue, et un autre dépit dans mon silence, quand elle avait douté de moi.

—J'étais sincère, lui dis-je; j'avais aimé Impéria, mais je me jetais dans un nouvel amour avec courage, avec loyauté, avec ardeur. Votre amie eût pu me sauver, elle ne l'a pas voulu. Je n'aurais jamais revu Impéria, je l'aurais oubliée sans retour et sans regret. Rien ne m'était plus facile dans ce moment-là. L'inconnue s'est montrée jalouse sous des formes hautaines dont la froide générosité m'a humilié profondément. J'ai eu peur d'une personne exigeante au point de me faire un crime d'avoir aimé avant de la connaître, et maîtresse d'elle-même au point de cacher son mépris sous des bienfaits. J'aurais mieux aimé une jalousie ingénue; j'aurais trouvé des paroles émues, des serments vrais pour la rassurer. J'ai prévu des luttes terribles, une amertume invincible amassée dans son cœur. J'ai été poltron dans mon orgueil. J'ai renoncé à elle! Et puis sa position et la mienne étaient trop disparates. Maintenant, je ne serais plus si timide et si susceptible. Je ne craindrais pas de lui paraître ambitieux, et je saurais vaincre sa méfiance; mais elle n'est plus, ma destinée n'était pas d'être heureux en amour. Elle n'a pas su combien je l'aurais aimée, et, moi, j'ai été repoussé par Impéria, comme si le ciel eût voulu me punir de n'avoir pas saisi le bonheur quand il m'était offert.

—Oui, reprit madame de Valdère; en cela, vous avez été très-coupable envers vous-même, et vous avez cruellement méconnu une femme aussi loyale et aussi sincère que vous. Mon amie était de bonne foi quand elle vous écrivait pour vous offrir son concours auprès d'Impéria. Elle n'était ni méfiante ni hautaine. Elle était brisée de douleur, elle se sacrifiait. Elle n'était point parfaite, mais elle avait la candeur complète des âmes romanesques; en prenant peur de son caractère, vous avez fait, permettez-moi de vous le dire, la plus grande bévue qu'un homme d'esprit puisse faire. Elle était d'une douceur qui dégénérait en faiblesse, et vous eussiez gouverné comme une enfant cette prétendue femme terrible.

—J'ai été enfant moi-même, répondis-je, et j'en ai été bien puni!

—Sans doute, puisque vous vous êtes repris d'amour pour Impéria, et que cet amour est devenu un mal incurable.

—Qu'en savez-vous? m'écriai-je.

—Je l'ai vu là tout à l'heure, quand vous vous êtes écrié: «Voilà une belle salle de spectacle!» Tout votre passé d'illusions, tout votre avenir de regrets, étaient écrits dans vos yeux; vous ne vous consolerez jamais!

Il me sembla que c'était un reproche direct, car les yeux de cette belle femme étaient humides et brillants. Je lui pris la main sans trop savoir ce que je faisais.

—Ne parlons plus ni d'Impéria, ni de l'inconnue, lui dis-je. Il n'y a plus de passé pour moi, pourquoi n'y aurait-il pas d'avenir?

Je m'aperçus, à sa surprise, que je lui faisais une déclaration, et je me hâtai d'ajouter:

—Parlons de Saint-Vandrille.

Je lui offris mon bras pour descendre dans le jardin inculte et abandonné, et nous ne parlâmes point de Saint-Vandrille. Nous revenions toujours à l'inconnue, et je croyais voir qu'à force de parler de moi et de me dépeindre à madame de Valdère, elle avait excité chez celle-ci une grande curiosité de me voir, peut-être un intérêt plus vif que la curiosité. Ma voisine me parut, sinon aussi aventureuse que son amie, du moins aussi romanesque, et je commençai à sentir qu'il me serait très-facile de m'éprendre d'elle, pour peu que j'y fusse encouragé.

Je ne le fus point, et je m'épris davantage. Je n'avais pas osé lui demander de me recevoir; elle s'enferma si bien durant quelques jours, que je rôdai en vain autour de sa demeure sans l'apercevoir. C'est alors que l'idée me vint de transformer en cabinet de travail la chambre à coucher de mon oncle, et d'installer mes pénates dans le pavillon carré, qui deviendrait la chambre bleue de Blois. Du moment que je connaissais la véritable créatrice de cette jolie chambre, elle me deviendrait doublement intéressante, et je commençai à y travailler de mémoire avec beaucoup d'ardeur. Quand, au bout de quelques jours, elle commença à ressembler à l'original, j'écrivis à madame de Valdère pour la supplier de venir me donner sur place un renseignement et un conseil. J'avais été si obligeant pour elle qu'elle crut ne pouvoir me refuser. Elle vint, fut très-surprise, très-touchée même de ma fantaisie sentimentale, et déclara que mes souvenirs étaient très-fidèles. Elle me permit alors d'aller la voir, et me montra mes deux lettres à l'inconnue, que celle-ci lui avait confiées en mourant, lui disant de les brûler quand elle les aurait lues.

—Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? lui dis-je.

—Je ne sais, répondit-elle. J'ai toujours rêvé que je vous rencontrerais quelque part et que je pourrais vous les rendre.

Pourtant, elle ne me les rendit pas, et je n'avais aucun motif pour les réclamer. Je lui demandai si elle n'avait pas un portrait de son amie.

—Non, dit-elle, et, si j'en avais un, je ne vous le montrerais pas.

—Pourquoi? Sa méfiance lui servit; elle vous a défendu… soit! Je ne veux plus aimer dans le passé; j'en ai assez, j'en ai été assez malheureux pour que tout soit expié. J'ai le droit d'oublier mon long martyr.

—Pourtant la chambre bleue!

—La chambre bleue, c'est vous, répondis-je. C'est vous, créatrice et habitante de cette chambre, que dans cette chambre j'ai aimée en rêve avant l'apparition de votre amie.

—Alors, c'est aussi le passé?

—Pourquoi ne serait-ce pas le présent?

Elle me reprocha de venir chez elle pour lui dire des fadeurs.

C'était de mauvais goût, j'en convins; mais que devait-elle attendre d'un ancien amoureux de théâtre?

—Taisez-vous, dit-elle, vous vous calomniez! Je vous connais très-bien; mon amie avait reçu assez de lettres de M. Bellamare pour vous apprécier, et, moi qui ai lu ces lettres, je sais qui vous êtes. N'espérez pas m'en faire douter.

—Qui suis-je, selon vous?

—Un homme sérieux et délicat qui ne fera jamais légèrement la cour à une femme qu'il estime; un homme qui, pendant trois ans, a caché son amour à Impéria, parce qu'il la respectait. Dès lors, une femme qui se respecte et qui sait cela n'accepterait pas volontiers le marivaudage avec vous; convenez-en.

Je ne fis donc pas la cour à madame de Valdère, je ne la lui fais pas; mais je la vois souvent, et je l'aime. Il me semble qu'elle m'aime aussi. Peut-être suis-je un fat, peut-être n'a-t-elle pour moi que de l'amitié,—comme Impéria! C'est peut-être ma destinée d'inspirer l'amitié. C'est doux, c'est pur, c'est charmant, mais cela ne suffit pas. Je commence à m'irriter de cette confiance dans ma loyauté, qui n'est pas si réelle qu'elle le paraît, puisqu'elle me coûte. Et voilà où j'en suis! Amoureux timide et méfiant, impatient et craintif, parce que… parce que, faut-il tout vous dire? j'ai autant de peur d'être aimé que de peur de ne pas l'être. Je vois que j'ai affaire à une femme foncièrement honnête, qui ne comprendrait pas un amour de passage quand elle peut m'appartenir à jamais. J'aspire au bonheur de posséder une telle femme et de l'aimer toujours, comme je me sais capable d'aimer. Il ne tient qu'à moi de lui donner cette confiance en lui exprimant une passion vraie, et je reste là depuis bientôt deux mois comme un écolier qui craint de se laisser deviner et qui craint qu'on ne le devine pas. Pourquoi, me direz-vous?…

—Oui, m'écriai-je, pourquoi? Dites pourquoi, mon cher Laurence!… confessez-vous entièrement.

—Eh! mon Dieu, répondit-il en se levant et en se promenant avec agitation dans la chambre bleue, parce que j'ai contracté dans ma vie errante une maladie chronique très-grave: le vouloir irréalisable, la fantaisie de l'impossible, l'ennui du vrai, l'idéal sans but déterminé, la soif de ce qui n'est pas et ne peut pas être! Ce que j'ai rêvé à vingt ans, je le rêve toujours; ce qui m'a fui, je le cherche toujours dans le vide.

—La gloire de l'artiste! est-ce cela?

—Peut-être! J'ai eu à mon insu quelque ambition inassouvie. Je me suis cru modeste parce que je voulais l'être; mais ma vanité froissée a dû me ronger, comme ces maladies qu'on ne sent pas et qui vous tuent. Oui, ce doit être cela! j'aurais voulu être un grand artiste, et je ne suis qu'un critique intelligent. Je suis trop cultivé, trop raisonneur, trop philosophe, trop réfléchi; je n'ai pas été inspiré. Je ferai très-bien un peu de tout, je ne serai maître en rien. C'est une souffrance de comprendre le beau, de l'avoir analysé, de savoir en quoi il consiste, comment il éclôt, se développe et se manifeste, et de ne pouvoir le faire jaillir de soi-même. C'est comme l'amour, voyez-vous! on le sent, on le touche, on croit le saisir; il vous échappe, il vous fuit. On reste devant le souvenir d'un rêve ardent et d'une déception glacée!

—Impéria! lui dis-je, c'est Impéria! Vous y pensez toujours!

—Impéria insensible et mon ambition déçue, c'est tout un, répondit-il. Ces deux premiers éléments de vitalité sont le point de départ de ma vie. J'ai perdu les trois plus belles années de ma jeunesse à les voir m'échapper jour par jour, heure par heure. Je retrouverai peut-être des biens préférables; mais ce que je ne retrouverai pas, c'est mon cœur d'enfant, mon espoir obstiné, ma confiance aveugle, mes aspirations de poëte, mes jours d'insouciance et mes jours de fièvre. Tout cela est fini, fini! Je suis un homme fait, et j'aime une femme faite. Je suis excellent, elle est adorable; nous pourrons être très-heureux… Me voilà riche comme un nabab et logé comme un prince. D'un grabat bourré de paille, je passe à un lit d'or et de soie. Je peux contenter toutes mes fantaisies, me griser avec du vin qui a cent ans de bouteille, avoir un harem mieux installé et mieux caché que celui du prince Klémenti. Je peux avoir mieux que lui un théâtre, une troupe à mes gages; mon oncle m'a fait une subvention de cent mille francs, comme celle de l'Odéon! J'aurai de l'art pour mon argent, comme j'ai de la poésie par droit d'héritage, une belle nature où je taille et plante à mon gré. Voyez! n'est-ce pas un site romantique? ajouta-t-il en tirant le rideau ouaté de la fenêtre et en me montrant le paysage à travers les vitres claires, diamantées au bord par la gelée. Regardez! je n'aime pas les persiennes. Rien n'est plus doux que de regarder du coin de son feu les frimas du dehors. La neige ne tombe plus que par légers flocons que la lune argente mollement. Là-bas, au-dessous de mon parc, la Seine, large comme un bras de mer, coule paisible et puissante. Ces grands cèdres noirs qui encadraient le fond laissent glisser sans bruit sur la neige qui tapisse leurs pieds les amas de neige qui tapissent leurs branches. Voilà un beau décor délicieusement éclairé! c'est grand et solennel, c'est morne, c'est muet comme un cimetière, c'est mort comme moi!… O Impéria!

En jetant ce nom, d'une voix déchirée qui fit vibrer sur les consoles les Amours en porcelaine de Saxe et les cristaux de Bohême, il frappa du pied comme un nécromant qui évoque un spectre rebelle; tout vibra de nouveau et tout rentra dans le silence. Il donna un coup de poing qui fit voler en éclats toute une étagère chargée de précieux bibelots, puis se mit à rire en disant avec un sang-froid amer:

—Ne faites pas attention; j'ai souvent besoin de casser quelque chose!

—Laurence, mon cher Laurence, lui dis-je, vous êtes plus malade que je ne pensais! Ceci n'est pas une affectation, je le vois. Vous souffrez beaucoup, et vous vous soignez à contre-sens. Il faut quitter cette solitude, il faut voyager, mais avec une compagne. Il faut épouser madame de Valdère et partir avec elle.

—S'il ne s'agissait que de moi, reprit-il, je n'hésiterais pas, car elle me plaît, et je suis sûr qu'elle est tendre et dévouée; mais, si je ne la rends pas heureuse, si mes tristesses et mes bizarreries l'affligent et la découragent! En ce moment, elle ne songe qu'à me guérir du passé; je ne lui cache plus rien, elle l'exige. Tout ce que je vous dis, elle l'entend; tout ce que je vous laisse voir, elle le voit; tout ce que je souffre, elle le sait. Elle me questionne, elle me devine, elle me fait raconter tous les détails de ma vie passée et présente. Elle s'y intéresse, elle me plaint; me console, me gronde et me pardonne. C'est une amie angélique, elle croit me guérir, et je me laisse faire; et je m'imagine qu'elle me guérit, et je sens qu'elle me calme. Elle ne s'inquiète pas trop de mes rechutes. Elle a une patience inouïe! Eh bien, oui, elle m'est nécessaire et je ne pourrais plus me passer du baume qu'elle met sur mes blessures; mais je crains que mon amour ne soit égoïste… odieux peut-être!… car, si on venait un matin frapper à ma porte en disant: «Bellamare est en bas avec Impéria, ils viennent te chercher pour jouer la comédie à Caudebec ou à Yvetot,» je sens que je descendrais comme un fou, que je sauterais en pleurant de joie dans leur carriole, et que je les suivrais au bout du monde… Comment voulez-vous qu'avec cette folie dans le cerveau je jure à une femme de cœur de ne vivre que pour elle? Quels seraient son humiliation et son désespoir d'avoir couvé si tendrement cet œuf de colombe sédentaire d'où s'échapperait un pigeon voyageur! Non, je ne suis pas encore mûr pour le mariage, il ne faut pas me dire de me hâter. Il faut me donner le temps de me porter en terre et de ressusciter, si la chose est possible!

Il avait raison. Nous nous quittâmes à trois heures du matin, je devais absolument repartir à sept; mais je lui jurai de dépêcher mes affaires et de revenir passer une semaine avec lui.

J'étais depuis deux jours à Duclair, et je déjeunais seul à la table d'hôte, n'ayant pu arriver à l'heure accoutumée, lorsque je vis entrer un homme encore jeune, c'est-à-dire pas très-jeune, et pas très-beau, c'est-à-dire assez laid, dont le salut, le regard et le sourire me prévinrent en sa faveur. Il s'assit devant moi et mangea à la hâte, sans paraître se soucier de ce qu'on lui servait et tout en consultant un carnet de notes. Je le pris pour un voyageur de commerce. Je ne sais quoi d'enjoué, de railleur et de bienveillant à la fois me faisait désirer qu'il me parlât; mais il paraissait trop bien élevé pour entamer la conversation à tort et à travers, et je pris le parti de le prévenir en lui demandant, ce que je savais fort bien, à quelle heure passait le bateau à vapeur pour le Havre.

—Je crois, répondit-il, qu'il passe à deux heures.

Ce peu de paroles fut un trait de lumière pour moi; il parlait du nez! Une vague révélation s'était déjà faite en moi à mon insu. J'avais envie de lui demander son nom, lorsque je le vis s'approcher d'un encrier et mettre l'adresse d'une lettre qu'il avait tirée de sa poche. J'eus l'indiscrétion de jeter les yeux sur cette lettre et j'y lus:A Monsieur Pierre Laurence, à Arvers…

—Permettez, lui dis-je, je viens, par une de ces distractions qui ne s'expliquent pas, de regarder le nom que vous écriviez, et je crois devoir vous donner un renseignement. Laurence n'est plus à Arvers.

Il me regarda d'un air pénétrant, levant les yeux sans lever la tête, et, s'étant assuré qu'il ne m'avait jamais vu, mais que j'avais une honnête figure, il me pria de vouloir bien lui donner la nouvelle adresse de Laurence.

—On l'appelle ici le baron Laurence; mais il n'aime pas qu'on lui donne ce titre, dont il n'a pas hérité en ligne directe. Il habite son château, le château de feu son oncle, à quelques heures d'ici.

—Il a donc hérité?

—Parfaitement, il a cent mille livres de rente.

—Comme il va rire de ma missive! N'importe, veuillez me dire le nom du château.

—Bertheville.

—Ah! c'est vrai, je me souviens, dit l'homme gai en écrivant et en souriant jusqu'aux oreilles. Quel coup du sort! Ce cher enfant! le voilà riche et heureux! Il l'a bien mérité!

—Il n'est peut-être pas si heureux que vous croyez, monsieur Bellamare!

—Ah çà! vous me connaissez donc?

—Vous voyez!

—Et lui?…

—Lui, il est mon ami.

—Oh! alors,—je sais que vous êtes inspecteur des finances, on me l'a dit dans l'auberge,—vous allez avoir la bonté de vous charger de ça, une traite de cinq mille francs, que je lui dois depuis des années. Je sais qu'il me tiendra quitte des intérêts.

—Et de la somme aussi. Je vous jure qu'il ne voudra pas la recevoir! N'importe, je connais votre délicatesse, je lui remettrai votre papier. Où pourrai-je vous le renvoyer?

—Je ne veux pas qu'il me le rende. S'il est riche, il doit être généreux. Il y a des pauvres plus pauvres que moi et mes comédiens; mais est-ce que je ne pourrais pas le voir? Est-ce qu'il ne recevrait pas son ancien ami, son ancien directeur?… Laurence était de ces cœurs qui ne peuvent changer.

—Cher monsieur Bellamare, il ne vous recevrait que trop bien; mais devez-vous réveiller le feu qui couve sous la cendre?

—Que voulez-vous dire?

—Puis-je vous demander si mademoiselle Impéria fait encore partie de votre société?

—Impéria? mais oui, certes! Je l'attends dans une heure avec le reste de mes associés.

—Léon, Moranbois, Anna et Lambesq?

—Ah çà! vous nous connaissez tous?

—Laurence m'a raconté toute sa vie dans les plus grands détails. Avez-vous encore Lucinde et Régine?

—Non, elles ne nous ont pas suivis en Amérique, où nous venons de passer deux ans et d'organiser, autour de notre petit noyau, des troupes de rencontre de distance en distance; mais mes cinq associés ne m'ont jamais quitté.

—Et Purpurin est toujours à votre service?

—Toujours; il mourra près de moi. Pauvre Purpurin!

—Quoi donc?

—Oh! nous avons eu bien des aventures, c'est notre destinée, entre autres une rencontre avec de prétendus sauvages, convertis par les missionnaires et civilisés, qui ont voulu nous scalper. Purpurin y a laissé un peu de sa chevelure, la peau avec. Nous sommes arrivés à temps pour ravoir le reste. Il est guéri; mais cette petite opération et la peur qu'il a eue n'ont pas apporté un développement sensible à son intelligence. Il a dû renoncer à la réclamation, ce qui après tout n'est pas un mal… Mais parlez-moi donc de Laurence. Est-ce qu'il pense toujours à Impéria?

—Plus que jamais.

—Diable!

—Elle ne l'a jamais aimé?

—Si fait. Je crois que si.

—Et à présent?

—Elle nie, comme toujours.

—Pourquoi?

—Ah! voilà, pourquoi! je ne puis vous le dire; peut-être l'effroi d'une vie qui n'eût pas convenu à ses goûts et à ses habitudes d'artiste.

—Mais maintenant qu'il est riche…

—Est-ce qu'à présent il l'épouserait?

—J'en suis certain!

Bellamare devint très-pâle et marcha avec agitation le long de la table.

—Perdre Impéria, me dit-il, c'est tout perdre, car elle a beaucoup de talent aujourd'hui, et, par son courage, son amitié, son dévouement, son intelligence, elle est le nerf, elle est l'âme de toutes nos existences. Nous séparer d'elle, c'est nous briser tous, et moi-même…

Il s'arrêta suffoqué par un sanglot intérieur qu'il étouffa en marchant de nouveau autour de la chambre.

—Écoutez-moi, lui dis-je, je ne suis pas plus d'avis que vous qu'il doive épouser mademoiselle de Valclos. L'inconnue de Blois est morte, mais…

—Morte? quel dommage!

—Mais elle a laissé une amie, une confidente qui aime Laurence, qui demeure près de lui, et que Laurence épouserait, s'il pouvait oublier Impéria. Je suis persuadé que ce mariage conviendrait beaucoup mieux à l'un et à l'autre…

—Dites-moi donc, reprit Bellamare m'interrompant avec préoccupation, depuis quand madame de Valdère est morte.

—Madame de Valdère?

—Ah! oui, son nom m'est échappé; mais qu'est-ce que cela fait à présent, puisque la pauvre inconnue n'est plus de ce monde? Son roman était si pur, c'était une femme si droite, si chaste et si bonne! Vous n'êtes pas homme à trahir ce secret-là?

—Non, certes; mais je ne comprends rien à ce que vous dites; madame de Valdère n'est pas du tout morte, c'est elle qui est la voisine, l'amie, la confidente, presque la fiancée de Laurence.

—Eh bien!… Ah! j'y suis… Non, attendez! L'avez-vous vue, cette voisine?

—Pas encore. Je sais qu'elle est grande, belle…

—Et très-blonde?

—Non, blanche avec des cheveux bruns, à ce que m'a dit Laurence.

—Oh! des cheveux! on les a de la couleur qu'on veut! Son prénom?

—Jeanne.

—C'est elle! veuve? sans enfants? assez riche? vingt-huit à trente ans?

—Oui, oui, oui! Laurence m'a dit tout cela.

—Eh bien, c'est elle, je vous jure que c'est elle! Et Laurence ne devine pas que l'amie de son inconnue est son inconnue elle-même qui se fait passer pour morte? Ce garçon-là sera toujours ingénu et modeste jusqu'à l'aveuglement! Oh! voilà qui change bien la situation, cher monsieur! Laurence est un homme d'imagination. Quand il saura la vérité, il aimera de nouveau ce qu'il a aimé dans des circonstances romanesques. Il aimera l'inconnue, il oubliera Impéria.

—Et ce sera mieux ainsi pour lui, pour elle, pour Impéria et pour vous tous.

—Oui, certes! Il faut avertir madame de Valdère que la feinte a duré assez longtemps et qu'elle doit se révéler à Laurence, parce qu'il y a péril en la demeure, parce qu'Impéria est de retour… Moi, je ne me suis fait encore annoncer nulle part. Les journaux de la province n'ont pas imprimé mon nom. Débarqué au Havre depuis deux jours, je voulais gagner Rouen sans donner de représentations durant le trajet. Je fais encore mieux, je passe inaperçu, je brûle Rouen, et je m'en vais travailler le plus loin possible. Vous ne direz pas notre rencontre à Laurence, vous ne parlerez pas de moi, il peut pendant quelques mois me croire encore au Canada… Faites qu'il épouse madame de Valdère dans quelques semaines, et tout est sauvé.

—Alors, il faudrait partir vite; il se peut que Laurence vienne me voir ici, où il vient souvent. Il peut nous apparaître d'un moment à l'autre. Que feriez-vous alors?

—Je lui dirais qu'Impéria est restée en Amérique, mariée à un millionnaire.

—Mais ne peut-elle pas apparaître au même instant? Ne m'avez-vous pas dit que vous l'attendiez?

—Oui, nous devions nous arrêter ici; j'avais quelqu'un à voir aux environs, un ami qui ne m'attend pas, qui ne saura pas que je suis passé. Voilà qui est décidé, je vais au-devant de ma troupe pour qu'elle n'entre pas dans cette ville. Adieu! merci! Permettez-moi de vous serrer la main et de me sauver bien vite.

—Reprenez votre argent, lui dis-je, puisqu'il ne faut pas que Laurence sache notre entrevue. Vous avez le temps de régler ce compte avec lui.

—C'est juste; adieu encore.

—Est-ce que vous me défendez de vous suivre? J'avoue que j'ai une envie folle de voir Moranbois, Léon…

—C'est-à-dire Impéria? Allons, venez; vous les verrez tous, mais ne leur parlez pas de Laurence.

—C'est entendu.

Je pris mon chapeau, et tous deux de courir vers la campagne. Bellamare, avisant un loueur de voitures, s'arrêta et fit marché avec lui pour un grand omnibus qui fut attelé à la hâte. Nous sautâmes dedans et prîmes la route de Caudebec.

—Cet omnibus, me dit-il, va recevoir mon monde et mon bagage, qui seront transbordés sur le chemin sans que nous ayons à rentrer dans la ville. Je dirai à mes camarades que l'ami que je voulais voir à Duclair n'y demeure plus, que l'auberge est mauvaise et chère, et nous filons tout de suite sur Rouen par Barentin, où nous prenons le chemin de fer.

Au bout d'un quart d'heure de marche, durant lequel je renseignai amplement Bellamare sur la situation d'esprit où j'avais laissé Laurence, nous accostâmes un autre omnibus qui amenait lasociété. Bellamare alla lui donner les explications projetées, et je me mis à aider au transbordement des femmes et des bagages pour avoir l'occasion de regarder tous ces personnages duroman comiquede Laurence qui m'intéressaient vivement.

La première femme qui sauta légèrement et sans précaution sur le chemin encore rempli de neige fut la petite Impéria. Elle était bien petite et bien menue en effet, cette femme qui avait tenu une si grande place dans la vie de mon ami. Serrée dans sa petite robe de voyage, les cheveux roulés sous son microscopique toquet de faux astrakan, elle avait l'apparence d'une fillette qui va en vacances; mais, en la regardant mieux, je vis qu'elle avait bien trente ans et qu'elle avait perdu toute fraîcheur. Malgré ses traits purs et réguliers, elle ne me sembla pas jolie. Anna la blonde était un peu grasse pour jouer les ingénues, et ses joues marbrées par le froid étaient d'un ton fort triste. Elle portait dans ses bras un gros enfant. Moranbois, entièrement chauve et toujours coiffé d'une casquette de loutre, trouva moyen de me brutaliser quand je lui offris de l'aider à porter un gros coffre qui me prouva que les forces de l'Hercule n'avaient pas diminué malgré le temps, les voyages et les aventures. Léon, très-pâle et trop bien rasé, me parut un homme usé et malade. Il était d'un type distingué, et son extrême politesse contrastait avec la brutalité de Moranbois. Lambesq était gros et laid; il marchait de côté comme les crabes, et se plaignait d'avoir encore dans les jambes le roulis de la traversée. Purpurin, scalpé, portait un faux toupet pris sans doute aux accessoires du théâtre, et d'un ton mal assorti à sa chevelure. Vraiment ils n'étaient pas beaux, ces pauvres artistes voyageurs que j'avais vus si intéressants et si caractérisés à travers les récits de Laurence. J'eus le loisir de les examiner pendant que Moranbois, qui faisait les comptes, se querellait avec les conducteurs, menaçant d'un bras, et de l'autre portant le poupon d'Anna. Impéria s'approcha de Bellamare, qui s'inquiétait d'elle, et lui jura d'un air décidé et enjoué qu'elle se portait bien et se trouvait heureuse de voir de la terre et des arbres, même des arbres sans feuilles, après vingt-huit jours de navigation. Elle admirait la Normandie, elle préférait décidément le Nord aux pays chauds. Enfin elle causa près de moi pendant quelques instants, et je compris son charme et sa puissance. En parlant, elle se transfigurait; ses traits fatigués et tirés reprenaient leur élasticité. La maigreur disparaissait; la finesse transparente de la peau se colorait d'une nuance particulière qui tenait le milieu entre le marbre et la vie. Elle avait encore des dents magnifiques, et ses yeux prenaient un éclat pénétrant qui pouvait bien devenir irrésistible. Elle était de ces êtres qui ne frappent pas, mais qui fascinent.

Bellamare aussi me paraissait rajeuni depuis le premier moment où il m'était apparu; en quelques minutes, Léon me fit le même effet. Je me rendis compte de ces résultats d'une vie de surexcitation nerveuse. De telles gens n'ont pas d'âge. Ils paraissent toujours plus jeunes ou plus vieux qu'ils ne le sont. Quand je les vis partir, il me sembla que j'aurais voulu pouvoir les suivre pour les étudier davantage, et puis je m'attendrissais à l'idée de leur misère et de leur probité. Ils semblaient n'avoir pas de quoi payer leur voiture, et ils rapportaient cinq mille francs à Laurence!

Je rentrai à l'auberge, où Laurence précisément m'attendait. Qu'il était loin de se douter de l'éclat de foudre qui venait de passer si près de lui! Ce matin-là, il n'était occupé que de madame de Valdère. Elle lui avait paru triste et découragée depuis notre entrevue de l'avant-veille. C'est que lui-même, agité par ses épanchements avec moi, lui avait laissé voir un redoublement de mélancolie. Maintenant, il avait peur qu'elle ne se préparât mystérieusement à le fuir pour toujours. Il en était furieux et désolé.

—Les femmes, disait-il, n'ont que de l'orgueil; pas de pitié vraie!

Il me supplia d'aller demeurer chez lui. Je n'avais d'affaires que durant quelques heures de la journée. Il me promettait de me conduire et de me ramener chaque jour dans un équipage rapide comme le vent.

—C'est pourtant un plaisir, lui disais-je en revenant avec lui à Bertheville dans une voiture, souple comme un arc, qu'enlevaient trois chevaux admirables attelés de front, c'est un vrai plaisir que de voler ainsi à travers la neige et la glace, les pieds sur une excellente bouilloire, les genoux enveloppés dans une fourrure soyeuse.

—Avec un ami près de soi, me dit-il en me serrant la main; là seulement est le plaisir de prince, et je suis né paysan. Les cahots d'une charrette au trot d'une vieille mule valent mieux pour la santé. Je n'ai plus appétit ni sommeil à présent. La destinée est une folle qui se trompe toujours, comblant ceux qui ne lui demandent rien et frustrant ceux qui l'invoquent.

Le soir, il me conduisit chez madame de Valdère et me présenta comme son unique ami.

—Unique? Bellamare, Léon… etles autressont-ils morts? demanda-t-elle d'un ton ému.

—C'est tout comme, aujourd'hui, répondit Laurence; je n'ai pas pensé à eux de la journée, et je ne vois pas pourquoi les jours qui se suivent ne se ressembleraient pas.

Madame de Valdère se détourna pour servir le thé, mais je vis un rayon de joie sur ses beaux traits. Laurence ne me l'avait pas surfaite; sa beauté, sa fraîcheur, la perfection de sa forme, l'attrait pénétrant de sa physionomie, étaient incontestables; ses cheveux étaient bruns naturellement. Plus tard, quand je lui demandai pourquoi Laurence et Bellamare l'avaient vue blonde, elle me raconta qu'à cette époque elle avait eu pendant quelque temps la fantaisie de la poudre d'or, qui commençait à être de mode. Cette circonstance avait aidé à son déguisement dans le souvenir de Laurence.

En un instant, je vis qu'elle l'aimait éperdument et absolument. Je désirais être seul avec elle, mais c'était impossible sans que Laurence s'en aperçût. Je pris le parti de lui écrire séance tenante. Tout en crayonnant sur un album, je traçai ces mots que je lui remis à la dérobée.

«Je ne puis disposer de votre secret sans votre aveu. Dites la vérité à Laurence. Il le faut!»

«Je ne puis disposer de votre secret sans votre aveu. Dites la vérité à Laurence. Il le faut!»

Elle sortit pour lire le billet, et rentra un peu troublée. Elle n'avait pas l'aplomb et l'expérience de son âge, elle avait encore l'émotion et la candeur de la première jeunesse; Laurence était son premier, son unique amour.

Elle lui demanda un livre qu'il avait promis de lui apporter. Il l'avait oublié. Il prétendit l'avoir laissé dans la poche de sa pelisse et sortit comme pour le chercher dans l'antichambre; mais il sortit de la maison, s'élança à pied à travers la neige et la nuit, et courut chez lui chercher le livre. Nous l'entendîmes sortir.

—Nous sommes seuls, me dit madame de Valdère; parlez vite.

Je lui racontai tout ce qui s'était passé dans la journée.

—Ainsi, me dit-elle, ils sont partis? Impéria ne le verra pas, elle ne saura pas qu'elle est encore aimée, qu'elle est riche, qu'elle peut le rendre heureux? Je ne puis accepter cela. Je ne veux pas devoir Laurence à une surprise, à un mensonge, car le silence en serait un. S'il doit aimer toujours mademoiselle de Valclos, il faut que mon destin s'accomplisse. Il en est temps encore; il ne m'a rien promis, je ne lui ai fait aucun aveu, ni donné droit sur ma vie. Je partirai, vous ferez venir ici la troupe de Bellamare, et, si cette épreuve ne me chasse pas du cœur de Laurence, je reviendrai. Dites-lui tout de suite qu'il peut les rejoindre à Rouen. Il ira, j'en suis bien sûre… Moi, je m'éloignerai jusqu'à ce que je sache mon sort. Quel qu'il soit, je le subirai avec courage et dignité.

Elle fondit en larmes. Je combattis en vain sa résolution. Pourtant, j'obtins d'elle que Laurence connaîtrait son inconnue avant d'être soumis à l'épreuve décisive. Je lui persuadai d'aller mettre de la poudre d'or et une mantille noire, afin de se montrer telle que de la chambre bleue il l'avait entrevue.

Quand elle revint blonde et voilée, je lui fis tourner le dos à la porte par où Laurence devait rentrer, et je me retirai. Je le rencontrai tout haletant apportant le volume. Je lui dis que j'étais pris d'un violent mal de tête, et que sa voisine m'avait permis de me retirer.

Il rentra fort tard; j'étais couché. Il vint se jeter à mon cou: il était ivre d'amour et de bonheur. Bellamare ne s'était pas trompé. L'homme d'imagination avait repris son existence normale. Il adorait deux femmes dans madame de Valdère, l'inconnue qui l'avait fait rêver, l'amie qui avait généreusement travaillé à le guérir. Il voulait l'épouser dès le lendemain. Il l'eût fait, si la chose eût été possible.

Lui avait-elle révélé le passage d'Impéria? Il ne m'en dit pas un mot, et je n'osai pas le questionner. J'avoue qu'en voyant l'ivresse de Laurence et en l'entendant faire les projets d'un millionnaire amoureux qui veut combler son idole, je pensai avec un certain serrement de cœur à la pauvre petite comédienne qui s'en allait, sans gants et presque sans manteau, sur la neige des chemins, à la recherche d'un cruel travail, avec son talent, ses nerfs, sa volonté, son sourire et ses larmes de commande pour tout capital, pour tout avenir. Jusque-là, j'avais impitoyablement travaillé pour sa rivale. Je me surpris à trouver celle-ci trop facilement heureuse. Resté seul, je ne pus me rendormir. J'étais en proie à je ne sais quelle incertitude, et je me demandais si j'avais eu le droit d'agir comme je l'avais fait.

Je m'habillai, et, comme je regardais le lever d'un beau soleil d'hiver par ma fenêtre, je vis dans la cour un homme enveloppé d'une peau de bique et coiffé d'un bonnet de laine, qui ressemblait à un marinier de la Seine et qui me faisait des signes. Je descendis, et, le voyant de près, je reconnus Bellamare.

—Conduisez-moi, me dit-il, chez madame de Valdère; il faut que je lui parle à l'insu de Laurence. Je sais qu'il s'est couché tard, nous aurons le temps. Je vous dirai en route ce qui m'amène.

Je lui indiquai le chemin, je courus prendre un vêtement et je le rejoignis.

—Vous voyez, dit-il, je suis revenu sur mes pas. A Barentin, j'ai embarqué tout mon monde pour Rouen. J'ai marché toute la nuit dans une mauvaise patache; mais j'étais tourmenté, j'avais la fièvre, je n'ai pas senti le froid. J'avais résolu de faire une mauvaise action, une lâcheté,—par égoïsme! Je ne peux pas l'accomplir. Ce serait la première de ma vie. Impéria s'est toujours sacrifiée pour ses amis. Elle eût pu être engagée à Paris, y avoir de grands succès, y faire fortune, ou tout au moins y trouver une existence aisée et tranquille. Il y a aux Français plus d'une sociétaire qui ne la vaut pas. Elle a refusé pour ne pas nous quitter. Vous savez comment elle a agi lorsqu'elle était comblée des dons du prince Klémenti et de ses hôtes. Vous avez deviné qu'en refusant l'amour de Laurence, c'est encore à nous qu'elle a voulu se consacrer. Cela ne peut pas durer éternellement. Elle a trente ans à présent. Elle est faible, épuisée. Notre petite société ne fera jamais fortune, notre vie sera un éternel tirage. Encore quelques années, tout en riant et chantant, elle succombera à la peine; c'est comme ça que nous finissons, nous autres!—et voilà qu'elle peut avoir cent mille livres de rente et un mari excellent, charmant, qui l'aime toujours, qui sera heureux de la rendre heureuse. Et je le lui cacherais! Non. Je ne dois pas, je ne veux pas. Je veux voir madame de Valdère, car je lui avais juré autrefois de servir sa cause. Il faut qu'elle sache que je l'abandonne, que je dois l'abandonner. C'est une femme d'un très-grand cœur, je le sais; je l'ai revue plus d'une fois depuis l'aventure de Blois, et j'avais toujours cru pouvoir lui donner de l'espérance. Tout est changé depuis l'époque où Impéria a congédié Laurence avec une douleur qu'il lui était impossible de me cacher. C'est à cette époque-là que nous sommes partis pour l'Amérique. Je n'ai donc pas revu la comtesse. Elle voyageait. Je ne savais où lui écrire. Il faut qu'elle sache tout, et que, dans sa suprême délicatesse, elle prononce. Quant à moi, ce qu'il y a de certain, c'est que je ne peux pas tromper Impéria et que je ne le veux pas. Après cela, que ces deux femmes se disputent le cœur de mon ancien jeune premier, ou que la plus généreuse le cède à l'autre, ça ne me regarde plus. J'aurai fait mon devoir.

J'étais trop de l'avis de Bellamare pour le contredire. Nous fîmes réveiller madame de Valdère. Elle nous écouta en pleurant et resta sans force, sans parole, sans résolution et sans défense. Elle fut faible et admirable, car elle n'eut pas un mot pour se plaindre. Elle ne s'occupa que du bonheur de Laurence et se résuma ainsi:

—Je sais qu'il m'aime, j'en suis sûre à présent. Il me l'a dit hier soir avec une passion si persuasive, que je ne l'estimerais pas si j'en doutais; mais il a eu si longtemps l'esprit et le cœur malades que je ne serai pas surprise de le voir m'échapper encore. Je n'ai pas le droit de me révolter contre cette chose fatale. Je l'ai acceptée d'avance en venant m'établir près de lui avec l'intention de me faire aimer pour moi-même, sans fiction et sans poésie. En me faisant passer pour une amie de son inconnue, j'ai voulu connaître à fond et bien comprendre le sentiment qu'il avait eu pour elle. J'ai vu que cet amour n'était rien de plus qu'une émotion passagère, un chapitre du roman ambulant de sa vie, quoiqu'il en parlât avec respect et reconnaissance. J'ai craint alors de lui paraître trop romanesque moi-même en me trahissant, et, pour lui donner en moi la confiance qui lui avait manqué, je lui ai montré que je savais être une amie désintéressée, généreuse et tendre. Il l'a compris; mais cette amitié était encore trop nouvelle pour chasser le souvenir d'Impéria. Je le sentais, je le voyais. Je voulais attendre encore, me conserver libre vis-à-vis de lui, lui rendre mon affection nécessaire et ne lui avouer le passé qu'en lui donnant l'avenir. On m'a forcée hier de me trahir. Il a été enivré, exalté,… et moi, j'ai été lâche, je n'ai pu me résoudre à lui avouer qu'Impéria était là tout près… Vous venez ce matin me dire qu'il faut être sincère et pousser l'épreuve jusqu'au bout. Eh bien, vous me brisez. J'ai été si heureuse en le voyant heureux à mes pieds! N'importe, vous avez raison. Ma conscience obéit à la vôtre. Je ferai tout ce que vous voudrez.

Et de nouveau elle pleura sincèrement, et comme qui dirait à plein cœur; elle fit pleurer Bellamare.

—Voyons, chère madame, lui dis-je, je ne suis pas très-sensible et pas du tout romanesque et pourtant je sens que vous êtes un ange, le bon ange de Laurence probablement; mais, dans votre intérêt, devons-nous vous exposer à quelque reproche dans l'avenir, s'il découvre la vérité en trois points, qui est qu'Impéria est revenue, qu'elle est libre et qu'elle l'aime peut-être? Ne craignez-vous pas que, dans un jour de malaise nerveux, un jour de pluie, à la campagne, un de ces jours où pour un rien on ferait un crime, il ne se plaigne de notre silence à tous, et du vôtre particulièrement?

—Il ne s'agit pas de moi, dit-elle; ne vous occupez pas de moi! Je suis une nature fidèle et recueillie; je ne suis pas une nature exubérante. J'ai attendu longtemps, et pendant longtemps j'ai vécu d'un rêve qui s'effaçait souvent et revenait par crises; je voyageais, je m'instruisais, je me calmais, je faisais même d'autres projets, et, si je n'ai pas pu aimer un autre homme que Laurence, c'est malgré moi. J'aurais voulu l'oublier. Quoi qu'il arrive, je ne me tuerai pas, et je me défendrai du désespoir violent. J'aurai toujours eu trois mois de bonheur dans ma vie et les quelques heures de joie pure et parfaite de la nuit dernière. Ce qu'il nous importe de savoir, ce que je veux savoir absolument, c'est laquelle, d'Impéria ou de moi, donnera plus de bonheur à Laurence.

—Et comment le saurons-nous? dit Bellamare, qui était retombé dans ses perplexités. Qui peut lire dans l'avenir? Celle qui le rendra le plus heureux sera celle qui l'aimera le plus.

—Non, répondit madame de Valdère, car celle qui l'aimera le plus sera celle qui se sacrifiera. Écoutez, il faut sortir de cette impasse, je veux voir Impéria, je veux qu'elle s'explique; j'ai le droit de préserver Laurence d'une nouvelle douleur, si elle l'aime peu ou point.

—Comment arranger tout cela sans qu'il s'en aperçoive? dit Bellamare. N'est-il pas tous les jours chez vous?

—J'ai en ce moment tout empire sur lui, répondit la comtesse. Il m'a suppliée hier de fixer le jour de notre mariage. Je vais l'envoyer à Paris chercher mes papiers. J'aviserai mon notaire, par dépêche télégraphique, de les lui faire attendre quelques jours. Allez à Rouen chercher Impéria, et jurez-moi que vous ne lui direz rien encore. C'est par moi, par moi seule qu'elle droit apprendre la vérité.

Bellamare jura et repartit à l'instant même; j'allai éveiller Laurence, qui courut aussitôt chez celle qu'il appelait déjà sa fiancée et dont il était désormais éperdument épris. Elle eut le courage de lui cacher ses agitations, ses terreurs, et de paraître céder à son impatience. Le soir, il partait pour Paris.

Dans la nuit, le train qui l'emmenait à Rouen dut croiser celui qui amenait Bellamare et Impéria à Barentin.

Ceux-ci nous arrivèrent dans la matinée du lendemain. Je les attendais chez madame de Valdère, prêt à me retirer quand ils approcheraient.

—Non, me dit-elle; Impéria ne vous connaît pas et serait gênée pour s'expliquer devant vous; mais je tiens essentiellement à ce que vous puissiez rendre compte à Laurence, un compte minutieux et fidèle de cette entrevue. Passez dans mon boudoir, d'où vous pourrez tout entendre. Écoutez-nous, prenez des notes au besoin, je l'exige.

J'obéis. Impéria entra seule. Bellamare, ne voulant pas gêner les épanchements des deux femmes, monta à l'appartement qu'on lui avait préparé. Madame de Valdère reçut Impéria en lui tendant les deux mains et en l'embrassant.

—M. Bellamare, lui dit-elle, a dû vous prévenir un peu?

—Il m'a dit, répondit Impéria de sa voix nette et assurée, qu'une dame charmante, bonne, belle et instruite m'avait vue autrefois sur les planches… je ne sais où! et avait daigné me prendre en amitié; que cette dame, me sachant dans les environs, désirait me voir pour me faire une communication importante. J'ai eu confiance, et je suis venue.

—Oui, reprit madame de Valdère, dont la voix tremblait; vous avez eu raison. J'ai pour vous la plus grande estime;… mais vous êtes fatiguée, c'est peut-être trop tôt…

—Non, madame, je ne suis jamais fatiguée.

—Vous avez froid…

—Je suis habituée à tout.

—Prenez une tasse de chocolat que j'ai fait préparer pour vous.

—Je vois aussi du thé. Je le préférerais.

—Je vais vous servir; laissez, laissez-moi faire. Pauvre enfant! que cette vie que vous menez est rude pour une personne si délicate!

—Je ne m'en suis jamais plainte.

—Vous avez été élevée dans le bien-être pourtant, dans le luxe même… Je connais votre naissance.

—Comme vous êtes bonne, nous ne parlerons pas de cela; je n'en parle jamais, moi.

—Je le sais; mais j'ai le droit de vous faire une question. Si vous recouvriez de la fortune, ne quitteriez-vous pas le théâtre avec plaisir?

—Non, madame, jamais.

—C'est donc une passion?

—Oui, une passion.

—Exclusive de toute autre?

Impéria garda le silence.

—Pardonnez-moi, reprit madame de Valdère d'une voix encore plus émue. Je suis indiscrète, je suis condamnée à l'être. Mon devoir est de vous interroger, d'obtenir votre confiance sans réserve. Si vous me la refusez… mais ne voyez-vous pas déjà que vous auriez tort, que je suis une personne sincère?… Tenez! ne me prenez pas pour une convertisseuse; il s'agit de bien autre chose! Je suis l'amie dévouée d'un homme qui vous a beaucoup aimée, et qui, devenu très-riche, libre de tout lien, pourrait vous aimer encore…

—C'est de Laurence que vous me parlez, madame; j'ai appris hier, par des gens qui causaient dans le wagon où j'étais, que l'ancien comédien avait hérité d'une grande fortune.

—Ah! eh bien?

—Eh bien, quoi? Je m'en suis réjouie pour lui.

—Et pour vous?

—Pour moi? c'est là ce que vous voulez savoir? Eh bien, non, madame, je n'ai pas songé à moi.

—Vous ne l'avez donc jamais aimé? s'écria madame de Valdère, qui ne put contenir sa joie.

—Je l'ai tendrement aimé, et son souvenir me sera toujours cher, répondit Impéria avec fermeté; mais je n'ai pas voulu être sa maîtresse, ne voulant pas devenir sa femme.

—Pourquoi? Avez-vous conservé les préjugés de la naissance?

—Je ne les ai jamais eus.

—Étiez-vous réellement engagée?

—Vis-à-vis de moi-même, oui.

—L'êtes-vous encore?

—Toujours.

La comtesse ne put se contenir plus longtemps, elle serra mademoiselle de Valclos dans ses bras.

—Je vois, madame, lui dit celle-ci, que vous prenez à moi un intérêt dont je ne suis pas l'objet principal. Permettez-moi de vous rassurer entièrement et de vous dire que bien réellement une autre affection me sépare à jamais de Laurence.

—Eh bien, sauvez-le, sauvez-moi tout à fait; voyez-le et dites-le-lui à lui-même…

—A quoi bon? Je le lui ai dit si sérieusement quand nous nous sommes vus à Clermont pour la dernière fois!

—Mais vous pleuriez alors, il a cru que vous l'aimiez.

—Il vous a dit cela?

—C'est M. Bellamare qui me l'a dit.

—Ah! oui; Bellamare croit aussi que je l'aimais!

—Et que vous l'aimez encore.

—Il sera bientôt désabusé; mais dites-moi, madame, si ma réponse eût été contraire à ce qu'elle vient d'être, qu'eussiez-vous donc fait?

—Ma chère enfant, j'avais pris une grande résolution, et je l'aurais tenue. Je serais partie sans reproche, sans faiblesse et sans ressentiment contre vous.

—Vous êtes l'inconnue de Blois!

—Bellamare vous l'a dit?

—Non, je le devine.

—C'est moi, en effet; à quoi me reconnaissez-vous?

—A votre générosité! Ce n'est pas la première fois que vous êtes prête à agir ainsi. Ne l'avez-vous pas écrit à Bellamare? ne l'aviez-vous pas chargé de me parler de vous?

—Oui. Il l'a fait?

—Il l'a fait sans me dire votre nom, que je sais d'aujourd'hui seulement. Dans le wagon où j'ai appris la brillante position de Laurence, quelqu'un a dit: «Il épousera sa voisine, madame de Valdère.» Soyez donc heureuse sans scrupule et sans effroi, chère madame. J'ai appris cela avec un grand plaisir. J'aime Laurence comme un frère.

—Jurez-le, chère enfant, c'est comme un frère que vous l'avez pleuré?

—Je vois que ces larmes vous resteront sur le cœur; il faut que ma confiance réponde à la vôtre. Vous saurez tout en peu de mots, car vous connaissez toute ma vie, hormis l'histoire secrète de mes sentiments.

—Dites-moi, dites-moi tout! s'écria madame de Valdère.

Impéria se recueillit un instant, et raconta ainsi son histoire:

—Vous savez comment et pourquoi je suis entrée au théâtre. Laurence a dû vous le dire. Je voulais faire vivre mon père, et, malgré toutes les vicissitudes de mon existence, j'ai réussi à lui donner jusqu'à son dernier jour autant de bien-être qu'il en pouvait goûter dans l'état de folie douce où il était tombé. J'allais le voir tous les ans, il ne me reconnaissait pas; mais je m'assurais qu'il ne manquait de rien, et je revenais tranquille. C'est à M. Bellamare que je dois d'avoir pu remplir ce devoir, et c'est de M. Bellamare que je vais vous parler. Quand, pour la première fois, j'allai le trouver secrètement pour lui demander de faire de moi une artiste, il n'était pas un inconnu pour moi. Il était venu monter et diriger une comédie d'enfants et d'amis intimes que nous préparions à Valclos pour la fête de mon pauvre père. J'avais douze ans. Bellamare était encore jeune. Sa laideur comique m'égaya beaucoup d'abord; puis son esprit, sa bonté, sa grâce tendre avec les enfants, prirent mon cœur d'enfant et s'en emparèrent pour jamais.

—Quoi! s'écria madame de Valdère, c'est Bellamare que vous aimez? Est-il possible?

—C'est lui, répondit avec fermeté mademoiselle de Valclos, c'est ce pauvre homme qui a toujours été laid, qui sera bientôt vieux et qui restera toujours pauvre… Regardez-moi; je serai bientôt comme lui, le temps a bien effacé les différences! Quand j'avais douze ans, il en avait trente, et mes yeux ne calculaient pas. Quand il m'eut fait répéter mon rôle, étudier mes gestes, et qu'il m'eut encouragée paternellement en me disant que j'étais née artiste, je fus prise d'un grand orgueil, et le souvenir de l'homme qui m'avait dit le mot de ma destinée s'imprima dans mon cerveau comme le toucher d'un esprit mystérieux venu d'une autre sphère pour m'avertir de ma vocation. Le jour où il quitta Valclos, les petits garçons qu'il avait fait jouer dans notre comédie se jetèrent à son cou. Il était si bon, si gai, il les gouvernait si bien en les amusant, que tous l'adoraient. Il vint à moi et me dit:


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