Chapter 2

Encore un baiser, Lamourette,Encore un baiser!...

Encore un baiser, Lamourette,Encore un baiser!...

Encore un baiser, Lamourette,Encore un baiser!...

Enfin, des députés que j’avais vu de mes yeux, dans les bras l’un de l’autre, s’embrassant comme du pain, écrivirent aux journaux pour démentir le fait.

Cette scène de réconciliation n’avait-elle donc été qu’une hypocrisie préméditée des partis, désireux d’endormir leurs mutuelles défiances?...

N’était-elle, comme d’aucuns l’insinuaient, qu’une comédie convenue entre le roi et l’évêque de Lyon pour détourner les esprits de la discussion de la loi du danger de la patrie, et laisser ainsi aux Prussiens le temps d’arriver?

M. Goguereau, que je me permis d’interroger, m’affirma que ce n’était ni l’un ni l’autre.

—Pourquoi donc, me dit-il, n’aurions-nous pas été sincères!... La haine n’est pas si douce!... Nous avons été émus et entraînés... Toutes les assemblées sont exposées à des surprises sentimentales de ce genre...

Je vous donne l’explication telle qu’elle m’a été donnée. Ce qui n’empêche qu’une célébrité de ridicule est demeurée attachée à cette scène, qui m’avait tiré des larmes... Encore aujourd’hui, un «baiser Lamourette» est le synonyme de comédie et de trahison.

Mais précisément parce qu’ils étaient furieux d’avoir été dupes d’un mouvement de leur cœur, les partis n’en étaient devenus que plus acharnés.

Une mesure qu’on ne manqua pas de dire provoquée par la cour devait d’ailleurs attiser encore les colères.

Je l’appris, au matin, d’un ouvrier, qui était entré dans notre boutique acheter un pain. Comme il me semblait exaspéré, je lui demandai ce qu’il avait:

—J’ai, me répondit-il, que le directoire de Paris vient de suspendre Pétion de ses fonctions, et veut le poursuivre comme organisateur de la manifestation du 20 juin.

C’était si grave que, tout d’abord, je crus à une de ces fausses nouvelles comme on en lançait dix par jour dans la circulation.

Frapper Pétion, le maire de Paris, l’homme le plus populaire du moment... était-ce possible.

C’était vrai. Le premier passant m’apprit que le roi, au lieu d’annuler, comme il le pouvait, cette décision, venait de la notifier à l’Assemblée, en lui laissant «le soin de statuer sur l’événement.»

—C’est encore une trahison! criaient les sans-culottes, furibonds.

—Quelle épouvantable maladresse! gémissaient les patriotes paisibles.

Mais le sentiment général était que la cour n’eût point hasardé ce coup de partie, si elle n’eût été sûre de l’approche des Prussiens.

Quoi qu’il en soit, c’est au milieu de ce déchaînement de l’opinion, que fut enfin présentée à l’Assemblée par Hérault de Séchelles, la déclaration du danger de la patrie.

C’était le 11 juillet 1792.

Le rapport entendu, les conclusions furent adoptées, et, aussitôt après, le président se levant, prononce d’une voix émue et au milieu d’un silence effrayant, la formule solennelle:

«Citoyens, la patrie est en danger.»

L’effet, je me le rappelle, fut terrible.

Il n’y eut pas un cri dans les tribunes publiques, pas un mot, pas un geste.

Et quand la séance fut levée, la foule, turbulente d’ordinaire, et qui emplissait les escaliers du tumulte de ses discussions, la foule s’écoula muette et consternée.

Cependant, les patriotes étaient satisfaits.

—Voilà enfin un acte, disaient-ils, et qui vaut un peu mieux que les embrassades de l’autre jour... Ça ira, maintenant; il faudra bien que M. Véto marche droit.

Mais c’est en vain que le lendemain on attendit les grandes mesures du salut public.

La déclaration demandée le 30 juin, formuléele 4 juillet et votée le 11, ne devait être proclamée que le 22 juillet. Il fallut tout ce temps pour obtenir du pouvoir exécutif l’autorisation nécessaire.

Je vous laisse à penser si pendant ces onze jours les esprits se montèrent. Je voyais, pour ainsi dire, l’exaltation augmenter d’heure en heure...

La veille, les ministres en masse avaient donné leur démission et avaient été remplacés par d’autres. Bast! on n’y avait pas pris garde. Ce n’est assurément pas sur eux qu’on comptait.

J’avais acheté une carte des frontières, et tous nos voisins venaient la consulter. Et il fallait que je leur montre Coblentz, où était, disait-on, l’armée prussienne, et nous calculions les journées de marche qu’il y a pour une grande troupe de la frontière à Paris.

Les gens, d’ailleurs, répétaient comme un verset d’Evangile, une phrase du dernier discours de Robespierre aux Jacobins.

«Dans des circonstances aussi critiques, avait-il dit, les moyens ordinaires sont dérisoires: Français, sauvez-vous vous-mêmes.»

—Voilà, pensais-je, qui est parler!

Mais la préoccupation de l’étranger ne faisait pas oublier Pétion.

M. Goguereau, qui avait promis à mon pèrede venir nous voir tous les jours, en son absence, était obligé de se cacher pour tenir sa promesse, tant les gens des environs qui le connaissaient l’assaillaient de questions indiscrètes.

De tous côtés Paris signait des pétitions en faveur de son maire. Il y en eut une, celle des ouvriers du bâtiment, qui réunit quarante mille signatures. On en faisait circuler une dans notre quartier: j’y mis mon nom, et nos trois garçons, ne sachant pas écrire, y apposèrent leur croix.

Pour un empire je n’aurais pas manqué la séance où Pétion parut à la barre de l’Assemblée.

Il s’avança la tête haute. Jamais homme ne ressembla moins à un accusé qui vient se disculper.

«Mon crime, commença-t-il, est d’avoir empêché le sang de couler...»

On ne le laissa pas poursuivre...

Il avait été disgracié par la cour, l’Assemblé l’admit aux honneurs de la séance, et décréta «que le maire de Paris serait rétabli dans ses fonctions, et que le pouvoir exécutif serait tenu d’exécuter le décret dans la journée même.»

C’était le 13 juillet 1792.

Le lendemain allait avoir lieu la fête de la Fédération.

Instituée pour perpétuer le souvenir de la prise de la Bastille, cette fête du 14 juillet inspiraitaux meilleurs patriotes les plus vives appréhensions.

Paris était alors comme un baril de poudre, et chacun sentait bien qu’il suffirait de la moindre étincelle pour déterminer une formidable explosion.

Or, quel serait le résultat d’une explosion?... C’est ce que nul n’était capable de dire avec quelque certitude.

Qui pouvait garantir que l’ivresse ne tournerait pas à la fureur et qu’on ne compromettrait pas en un jour le patrimoine précieux des libertés conquises!

Ce qui augmentait l’anxiété, c’était la présence à Paris d’un certain nombre de Fédérés de la province.

Les cinq cents Marseillais qu’on attendait n’étaient pas arrivés encore, mais il était venu des Bretons et des Lyonnais.

Presque tous étaient jeunes et brûlants d’un enthousiasme chauffé à blanc par les démonstrations patriotiques dont ils avaient été l’objet tout le long de leur route.

Ils étaient logés, quelques-uns chez des patriotes, le plus grand nombre rue de la Pépinière, à l’ancienne caserne des gardes françaises.

Déjà, depuis quelques jours, on les rencontrait par bandes dans les rues. Ils se promenaient,hantaient les clubs et se multipliaient si bien qu’on les eût cru dix mille.

Déjà, même, ils avaient occasionné quelques rires.

Le soir du 13 juillet précisément, huit ou dix d’entre eux voulurent tout casser chez le restaurateur Cerni, dont l’établissement faisait le coin de la rue des Moulins. Il est juste d’ajouter qu’ils avaient été imprudemment provoqués.

Trouvant mauvais le vin qu’on leur servait, ils en avaient demandé de meilleur, et Cerni leur avait répondu qu’il en avait, mais qu’il le gardait pour les Prussiens.

C’est notre voisin l’épicier qui, ayant été témoin de l’algarade, accourut nous la raconter.

Il trouva chez nous cinq ou six commerçants de la rue, qui agitaient la question de savoir s’ils ouvriraient leur boutique le lendemain.

En digne femme de Jean Coutanceau ma mère dit:

—Je ne fermerai pas, quoi qu’il arrive, un boulanger ne doit jamais fermer.

Mais son courage n’alla pas jusqu’à me donner, tout d’abord, la permission d’aller voir la fête.

Elle ne pouvait oublier que l’année précédente, le 27 juillet, le Champ-de-Mars avait été le théâtre d’une collision sanglante.

—Que veux-tu aller faire là, me répétait-elle;tu es encore trop jeune, ce n’est pas ta place...

Cependant, j’insistai tant qu’elle finit par céder, mais à la condition que je me ferais accompagner de notre premier geindre, et que je ne le quitterais pas...

Ce geindre, nommé Fougeroux, âgé d’une quarantaine d’années, était chez nous depuis vingt ans, et faisait en quelque sorte partie de la famille. Il mangeait à notre table, logeait dans notre maison, et c’était ma mère qui raccommodait ses hardes.

C’était un hercule, avec des épaules larges comme un dressoir, et des bras qui, à battre la pâte, avaient pris des proportions véritablement colossales.

Son intelligence n’était pas très développée et il était têtu comme une mule, mais il était honnête et bon.

Dire qu’il nous était dévoué serait dire trop peu. Son affection pour mon père, pour ma mère et pour moi surtout, qu’il avait vu naître, tenait du fanatisme. Quand il avait parlé de son jeune bourgeois, il n’y avait plus qu’à tirer l’échelle. Et malheur à qui se fût avisé de ne me point trouver parfait.

Avec cela, Fougeroux était un déterminé sans-culotte. Les affaires publiques le préoccupaient àun degré d’autant plus étonnant qu’il n’avait pas la plus vague idée de la révolution qui s’opérait. Son incessant désespoir était de n’avoir jamais pu apprendre à épeler ses lettres. Aussi n’était-il sortes de cajoleries qu’il ne me fît pour me déterminer à lui lire le journal.

Je lui lisais souvent, amplement payé de ma peine par le plaisir que j’avais à le voir écouter bouche béante et les yeux écarquillés, tout ces mots qui se suivaient, auxquels il ne comprenait absolument rien mais qui l’enchantaient.

Son autre passion, dès qu’il avait une heure de libre, était de courir à une guinguette du quartier, où on serinait, à raison de deux sous la séance, des chansons patriotiques, laCarmagnoleouÇa ira...

L’idée de m’accompagner ne pouvait manquer de ravir Fougeroux.

—Je réponds de lui, bourgeoise, dit-il à ma mère, en retroussant ses manches, pour montrer ses bras d’athlète, geste qui lui était familier.

Et en effet, le lendemain, 14 juillet, sur les six heures du matin, nous nous mîmes en route après avoir mangé une bouchée.

Nous nous attendions à trouver les rues pleines de monde; point. Jamais je n’avais vu Paris si morne.

Nul bruit; pas de marchands comme d’habitude,ni laitières, ni maraîchers, pas un garçon de boutique lavant le seuil de sa maison.

A peine, de loin, en loin, apercevions-nous un petit groupe de bourgeois suivant le même chemin que nous...

Lorsque nous arrivâmes au Champ-de-Mars, ou au Champ de la Fédération, comme on disait alors, il était absolument vide.

Fougeroux n’en revenait pas.

—Et dire, répétait-il, qu’il y a deux ans à pareille date, dès quatre heures du matin, la foule était si drue, que si on eût jeté une épingle en l’air, elle ne serait pas tombée par terre.

Pour la première fois de ma vie, mes amis, j’allais assister à une grande solennité populaire. J’étais ému. Tout, dans cette journée, devait me frapper extraordinairement. Soixante-dix-huit ans se sont écoulés depuis, eh bien! il n’est pas un détail de cette fête de la Fédération qui ne soit présent à ma mémoire, comme si elle datait hier.

Sur des monticules de sable disposés en cercle, on avait monté quatre-vingt-trois petites tentes, ombragées chacune d’un peuplier.

C’était le symbole des quatre-vingt-trois départements, c’était la France entière, campant en présence de l’ennemi.

Deux bourgeois, qui examinaient comme nous, ne comprirent pas cette idée, ou ne l’approuvèrentpas, car il y en eut un qui dit tout haut:

—On aurait dû, pendant qu’on y était, planter quarante-quatre mille peupliers, pour figurer les quarante-quatre mille municipalités...

Il ricanait, et l’intention était si visiblement insultante, que Fougeroux commençait à relever ses manches, et que je jugeai prudent de l’entraîner plus loin.

Au centre du Champ-de-Mars, on avait dressé quatre catafalques, figurant les tombeaux des volontaires qui étaient morts ou qui allaient mourir à la frontière, pour la défense de la patrie.

Sur un des côtés on lisait: Nous les vengerons!

L’autel de la patrie, formé d’une colonne tronquée, était dressé tout en haut des gradins construits en 1790. Sur quatre autels plus petits, on avait placé des urnes funéraires et des brûle-parfums.

A cent toises de l’autel, en allant vers la rivière, s’élevait un grand arbre, l’arbre de la féodalité, dont toutes les branches étaient chargées de couronnes, de tiares, de chapeaux de cardinaux, d’écussons, de mitres d’évêques, de manteaux d’hermine, de casques, d’armoiries et de parchemins... On devait y mettre le feu.

Une statue de la loi et une statue de la liberté, de grandeur colossale, et montées sur des roulettes, étaient près de l’arbre.

A droite et à gauche ou avait établi deux tentes très-vastes, destinées, celle de droite au roi et à l’Assemblée nationale, celle de gauche aux corps administratifs de Paris.

Enfin, cinquante-quatre pièces de canon bordaient le Champ-de-Mars du côté de la Seine, et tous les arbres étaient surmontés du bonnet rouge...

Nous avions tout vu, et cependant l’espace immense où s’élevait le décor que je vous décris continuait à rester désert...

Ce n’est guère que vers neuf heures que les curieux commencèrent à arriver. Parmi eux se trouvait un sans-culotte, ami de Fougeroux, lequel nous apprit que tout le peuple était à la Bastille, où soixante députés posaient la première pierre d’un monument qu’on devait élever sur les ruines de la forteresse maudite.

Mon premier mouvement fut de m’écrier:

—Courons à la Bastille!... Courons voir!...

Mais Fougeroux m’arrêta.

—Il est trop tard maintenant, me dit-il, visiblement dépité d’avoir manqué cette cérémonie. Et, puisque nous sommes ici les premiers profitons-en pour nous choisir une bonne place d’où nous verrons tout.

Tout à côté des bâtiments de l’École militaire se trouvaient accumulés des matériaux deconstruction, destinés à des écuries dont on apercevait les fondations à fleur de terre.

C’est là que Fougeroux et moi prîmes position, au grand détriment de nos mains et de nos habits, sur un énorme tas de briques, qui s’élevait bien à la hauteur d’un premier étage.

Nous finissions de consolider notre installation, quand un petit homme à figure chafouine, tout de noir habillé, et que je pris pour un clerc de procureur, vint poliment nous demander une petite place à nos côtés. Pour toute réponse, je lui tendis la main et il grimpa.

De ce poste, nous dominions si entièrement le Champ-de-Mars, que je distinguais jusqu’aux canonniers, qui, tout à l’extrémité, sur le bord de la Seine, s’empressaient autour de leurs pièces.

On avait annoncé que le serment serait prêté sur l’autel de la patrie, à midi précis.

Onze heures sonnaient, lorsque des salves d’artillerie et des roulements de tambours annoncèrent l’arrivée du roi.

Il ne tarda pas à paraître... Il était dans un immense carrosse tout doré, avec la reine, ses enfants et la princesse de Lamballe.

Aux portières, de chaque côté, marchaient les ministres, et ce détail parut révolter notre compagnon, le petit homme maigre.

—N’est-ce pas une honte, me dit-il, de voir lesministres de la nation à pied, dans la crotte, confondus parmi les palefreniers et les laquais!... Il est vrai que c’est l’étiquette!

Je ne répondis pas, car nous étions à une époque où on ne s’ouvrait pas volontiers à des inconnus, mais j’avoue que j’étais choqué. Et je compris comment les plus misérables questions de cérémonial peuvent engendrer des haines atroces.

Du reste, notre inconnu, à nous, semblait connaître la cour sur le bout du doigt. Il nous nomma toutes les personnes qui suivaient la famille royale dans deux voitures superbes. Il nous montra le prince de Poix et M. de Brézé, madame de La Roche-Aymon, madame de Maillé et madame de Tarente. Les hommes portaient des costumes brodés sur toutes les coutures, et les femmes étaient en grand habit de gala avec les coiffures très hautes.

Le cortége, fort imposant, était composé de cavalerie et de troupes de ligne.

Des grenadiers, volontaires nationaux, escortaient les voitures, et la marche était fermée par quatre compagnies des grenadiers suisses.

Le roi me parut accablé de lassitude. Il était affaissé plutôt qu’assis dans le fond de la voiture, ses traits étaient extraordinairement boursoufflés, on eût dit qu’il dormait... La reine, au contraire, qui avait une toilette très brillante, redressait la tête d’un air fier, et ses yeux erraient dans la foule comme pour y compter ses amis et ses ennemis. On voyait qu’elle avait pleuré.

Une partie des troupes traversa l’Ecole-Militaire, sous le portique du milieu, pour aller se former dans le Champ-de-Mars.

Le roi et la reine mirent pied à terre, et un moment après nous les vîmes paraître au balcon, qui était tendu d’un riche tapis de velours cramoisi brodé d’or.

C’est de là qu’ils devaient assister au défilé du cortége national.

—Nous serons aussi bien qu’eux, me disait Fougeroux ravi.

Mais déjà les canons recommençaient à tonner, les tambours s’étaient remis à battre, le cortége national approchait.

Presque au même moment, de tous les côtés à la fois et par toutes les issues, des flots de peuple se ruèrent dans le champ de la Fédération. Il n’y a que la mer rompant ses digues qui puisse donner idée d’un pareil spectacle. En un clin d’œil, l’immense espace, presque vide jusqu’alors, se trouva plein d’une foule compacte, se poussant, se pressant, se tassant...

Et de toutes les poitrines un même cri sortait, incessant, obstiné, furieux:

—Vive Pétion!...

Fougeroux se frottait les mains; notre compagnon dit:

—C’est la revanche du maire de Paris.

Je n’écoutais pas, je n’avais pas assez d’yeux pour voir.

Le cortége entrait par la grille de la rue de Grenelle, défilait devant le balcon de l’Ecole et allait se ranger autour de l’autel de la patrie.

Des gendarmes nationaux ouvraient la marche, immédiatement suivis de deux ou trois cents musiciens jouant avec une sorte de frénésie l’air de:Ça ira!... Puis, venait un bataillon de volontaires nationaux, puis deux compagnies de fédérés des départements traînant un canon, puis un régiment d’hommes armés de piques, puis... plus rien qu’une foule en délire, où les rangs, les âges, les sexes se confondaient et se mêlaient en une inexprimable cohue...

—Jamais tous ces gens ne trouveront de place, répétait Fougeroux, inquiet pour notre fragile édifice de briques...

Et cependant, il en arrivait toujours... C’étaient des bataillons de sans-culottes, coiffés de bonnets rouges, brandissant des miches au bout de leurs piques... des groupes de petites filles en blanc, couronnées de fleurs... des troupes de femmes portant des bannières où on lisait:Honneuraux braves morts à la prise de la Bastille, ou encore Aux armes! Vengeons ceux qui meurent à la frontière!...

Et les tambours battaient toujours, les cuivres mugissaient, les canons tiraient à coups si précipités que leur fumée fermait l’horizon... Et au-dessus de tout, s’élevait de plus en plus formidable le même cri:

—Vive Pétion!...

C’était comme le mot d’ordre de la journée...

On le voyait sur tous les drapeaux. Des milliers d’hommes avaient écrit à la craie sur leur bonnet ou sur leur chapeau: Pétion ou la mort!...

D’où j’étais, en me penchant, je pouvais apercevoir le roi.

Il était immobile comme une statue, regardant d’un œil morne cette marée humaine qui montait toujours...

C’étaient les sections qui défilaient... Le 104erégiment passa, précédant des fédérés qui portaient lestables de la loiet un modèle en plâtre de la Bastille... Puis vint la section Saint-Marceau, dont la musique jouait:Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille...

Enfin, le triomphateur de la journée, Pétion lui-même, parut à la tête de la municipalité.

Ses habits étaient en désordre, sa coiffure dérangée, il était pâle comme la mort et semblaitprès de défaillir, écrasé sous le poids de son triomphe...

Il s’appuyait au bras d’un ami, et par moments faisait un geste de la main, comme pour dire: «Grâce!... assez!...» Mais ce geste, loin de calmer les acclamations, redoublait leur violence.

Quand il passa devant notre tas de briques, Fougeroux se dressa, et agitant son chapeau, clama d’une voix de tonnerre! «Pétion ou la mort!...» Puis, se retournant vers moi:

—Ah! on se ferait tuer pour cet homme-là, me dit-il.

J’étais bouleversé; cependant je ne pus m’empêcher de sourire et je lui demandai:

—Pourquoi?...

Il parut embarrassé, puis haussant les épaules:

—Je ne sais pas, me répondit-il, mais n’importe: Vive Pétion!...

Le tour était venu de l’Assemblée nationale. Elle s’avançait, formant un bataillon compacte de huit cents hommes, ayant à sa tête son président, qui était, ce jour-là, Aubert-Dubayer.

L’Assemblée s’arrêta, devant le portique de l’Ecole-Militaire, et le roi descendit, pour se rendre, au milieu d’elle, jusqu’à l’autel de la patrie...

Lorsque les députés se remirent en marche, la reine quitta le balcon, et quand elle reparutl’instant d’après, elle tenait une longue vue, dont elle se servit pour suivre le roi...

De notre tas de briques, nous le distinguions à son habit brodé... Il avançait péniblement, ballotté par la foule comme une coquille de noix par les vagues... Deux fois je le perdis de vue... puis enfin il apparut au sommet de l’autel de la patrie.

Je le vis lever la main pour prêter serment...

Tous les canons éclatèrent à la fois, les tambours roulèrent et une acclamation s’éleva, formidable, à faire crouler le ciel.

L’instant d’après, le roi avait disparu, et je crus apercevoir comme une mêlée au bas des gradins...

Je sus, le soir, ce que c’était: Le président de l’Assemblée avait proposé au roi de mettre le feu à l’arbre de la Féodalité, et le roi avait refusé en disant:

—C’est inutile... Il n’y a plus de féodalité en France.

N’importe! le programme était rempli... ou à peu près.

Un escadron de cavalerie se mit en mouvement au pas, et cette manœuvre permit au roi de regagner sans encombre l’Ecole-Militaire.

Il se montra au balcon, et quelques timides: Vive le roi! le saluèrent, aussitôt étouffés sous des: Vive Pétion! plus furieux que jamais.

L’instant d’après, nous le vîmes remonter en carrosse et s’éloigner...

Il s’agissait de nous retirer nous-mêmes, et en vérité ce n’était pas chose aisée, que de traverser diagonalement le Champ de Mars, pour gagner une des grilles.

Le départ du roi n’avait en rien diminué la cohue, et l’exaltation, s’il est possible, augmentait.

A défaut du roi, quatre députés, Jean Debry, Gensonné, Antonelle et Garreau, étaient allés mettre le feu aux matières inflammables dont on avait entouré l’arbre de la Féodalité, et le peuple s’étouffait pour le voir brûler, battant des mains chaque fois que la flamme atteignait un des emblèmes dont il était chargé.

De notre place, nous ne distinguions qu’un tourbillon de fumée noire et d’étincelles; mais cela suffisait pour transporter Fougeroux.

—Très-bien! criait-il. Ça ira, ça ira..

Mais notre compagnon, le petit bonhomme au nez pointu, était plus difficile à contenter.

—Imbéciles! grommelait-il, qui croient, en brûlant le simulacre, anéantir la réalité!...

Moi qui savait combien le salpêtre était rare, et qu’on organisait des explorations dans les caves de Paris pour s’en procurer, je pensais:

—Toute cette poudre qu’on brûle, on feraitbien mieux de la réserver pour les Prussiens!...

C’est que Dieu sait ce que l’on en perdait... Aux sourdes détonations des canons du bord de l’eau, se joignaient de tous côtés les pétillements de la mousqueterie. Tous les hommes armés de fusils, volontaires nationaux ou fédérés des départements, déchargeaient leurs armes en l’air. On ne s’entendait plus; on se serait cru au fort d’une bataille. L’odeur de la poudre vous saisissait à la gorge, et au-dessus du Champ de la Fédération, planait un nuage immense de poussière et de fumée, dans lequel tourbillonnaient comme des papillons blancs les enveloppes des cartouches.

A vingt-cinq toises de nous était arrêtée une charrette, sur laquelle on avait établi une presse, et des ouvriers en manche de chemise, coiffés du bonnet rouge, imprimaient et distribuaient à profusion des chansons patriotiques.

En face de l’Ecole Militaire, des volontaires avaient, je ne sais comment, déblayé un assez large espace, et on y dansait des rondes, au son de musiques véritablement enragées...

Jamais je n’avais vu, jamais je n’ai vu depuis chose pareille... Paris entier était là, Paris saisi de vertige, délirant, fou.

Alors je compris la contagion des grandes passions qui bouleversent les masses... Je sentaisla fièvre me gagner, mes idées se brouillaient; j’éprouvais comme un vague besoin d’imiter tous ces gens que je voyais là, de crier, de me démener...

Malheureusement, je me sentais aussi défaillir... Il était quatre heures, et je n’avais rien pris de la journée qu’une croûte de pain et un doigt de vin blanc.

Fougeroux me vit si blême qu’il s’en inquiéta.

—Il faut rentrer coûte que coûte, me déclara-t-il résolument, la bourgeoise doit être inquiète.

C’était bien mon avis, mais mesurant de l’œil la distance à parcourir et l’effroyable épaisseur de la foule, je me sentais découragé.

—Si nous nous engageons dans cette cohue, répondis-je, nous serons peut-être des heures pour nous en tirer.

—Essayons toujours, gronda Fougeroux, en retournant ses manches et en faisant mine de descendre de notre tas de briques.

Mais notre compagnon à mine chafouine l’arrêta en nous disant:

—Permettez, citoyens... un service en vaut un autre. Grâce à vous, j’ai très-bien vu, je vais, en échange, vous tirer d’ici... Le peuple, voyez-vous, ça me connaît... Laissez-moi seulement passer devant.

Il se laissa glisser à terre, et nous l’imitâmes,mais sans avoir grande confiance en ses promesses...

Même Fougeroux me dit:

—C’est un farceur, ce citoyen, vous verrez qu’il compte tout simplement sur mes coudes.

Il se trompait.

A peine nous étions-nous jetés dans la foule, qui se referma sur nous, que se manifesta le singulier pouvoir de ce petit homme, que j’avais pris pour un clerc de procureur.

Il glissait dans la mêlée, comme une anguille dans la vase, sans effort, pour ainsi dire, échangeant à tout moment des signes de reconnaissance avec des gens qu’il trouvait sur son passage.

Apercevait-il un groupe où l’exaltation paraissait plus grande, vite il s’y faufilait, et là, on lui faisait place, on s’écartait autant que s’écarter était possible, et même, on le saluait...

Fougeroux, sur les talons de qui je marchais, en était confondu, et il se retournait en grommelant:

—Ah ça! bourgeois, qu’est-ce que ce citoyen?

Nous ne tardâmes pas à l’apprendre.

Au moment où nous traversions un bataillon de sectionnaires, huit ou dix se mirent à crier, et tous les autres répétèrent:

—Vive Goudril!...

Tout nous était expliqué. Je le connaissais ce Goudril, maintes fois j’avais vu son nom dans les journaux, et j’avais entendu cent fois mon père en parler comme d’un scélérat fort dangereux.

C’était un ancien clerc de Danton, chassé par Danton, qui avait été un moment au service de Marat et qui, pour le moment, rédigeait une espèce de journal dépassant de beaucoup en ignominie lePère Duchêne, l’immonde feuille d’Hébert.

Il s’était en outre improvisé tribun, et s’était fait une sorte de renom, par la violence ordurière de son langage et l’excentricité de ses motions.

En ce moment, il me parut jouir délicieusement de ce renom, et je m’ébahissais à voir de quel air superbe il distribuait des poignées de main.

Puis, comme on le priait de parler, il avisa les épaules d’un énorme sectionnaire, s’y hissa et commença un discours...

Et positivement, on en entendait quelque chose, malgré l’effroyable vacarme, tant il forçait sa voix aigre et perçante comme un fifre.

Il n’était pas d’ailleurs le seul à se livrer à cet exercice étrange, et, en me haussant sur la pointe des pieds, je pouvais apercevoir à quelque distancecinq ou six orateurs qui péroraient pareillement du haut de ce qu’on appelait alors une «tribune patriotique...»

Mais nous ne restâmes pas longtemps à l’écouter.

Voyant que bien décidément il nous oubliait:

—Mettez-vous derrière moi, bourgeois, me dit Fougeroux, tenez-moi solidement, et en route.

Durant un moment, grâce aux puissantes épaules de mon compagnon, tout alla bien. Mais quand nous arrivâmes aux grilles, comme beaucoup de gens voulaient sortir, et se précipitaient, je crus qu’il nous faudrait battre en retraite. Littéralement on s’y étouffait, et par moments nous entendions des cris déchirants.

Enfin, une vigoureuse poussée nous dégagea, et nous nous trouvâmes sains et saufs rue de Grenelle, Fougeroux avec ses vêtements tout déchirés, moi ayant perdu mon chapeau dans la bagarre.

Nous avançâmes assez loin dans la rue, pour nous mettre à l’abri de la foule, et n’en pouvant plus, nous nous assîmes sur les marches d’une maison pour reprendre haleine.

Nous y étions bien depuis cinq minutes, quand tout à coup, d’une rue qui nous faisait presque face, nous vîmes sortir en courant de toutes ses forces, une femme toute jeune—une jeune fille,plutôt, vêtue comme l’étaient alors les cuisinières.

Dix ou douze hommes déguenillés, armés de piques pour la plupart, et dont quelques-uns avaient des figures atroces, la poursuivaient...

La malheureuse avait bien une quinzaine de pas d’avance, mais la frayeur troublait sa raison et l’aveuglait, car au lieu de tourner d’un côté ou de l’autre de la rue de Grenelle, elle poursuivit sa course tout droit, et vînt donner et s’abattre contre la maison devant laquelle nous étions assis...

Les hommes aussitôt l’entourèrent, en l’accablant d’injures et en proférant les plus terribles menaces.

Je dois en convenir, mes amis, à cette époque héroïque, mais étrangement troublée que j’essaie de vous faire connaître, il ne se passait guère de jour que la rue ne fût le théâtre de quelque scène de désordre ou de violences.

Et on y était si bien accoutumé, que les gens qui revenaient du Champ de la Fédération ne daignaient seulement pas s’arrêter pour voir ce dont il s’agissait.

Plus curieux et moins blasé, je m’étais vivement approché.

Déjà la jeune fille s’était redressée et appuyée fortement au mur, comme si elle eût espéré qu’il s’ouvrirait miraculeusement pour lui livrer passage,elle faisait face à ses ennemis. Bien qu’elle fût d’une pâleur mortelle et que ses cheveux s’échappassent en désordre de son bonnet de linge, elle me parut d’une beauté merveilleuse, et ses grands yeux noirs rencontrant les miens, je me sentis bouleversé.

Aux injures dont l’accablaient les misérables qui l’entouraient elle ne répondait rien.

Et l’un d’eux lui ayant mis le poing sous le nez pendant qu’un autre brandissait une pique au dessus de sa tête, pas un des muscles de son visage ne bougea.

Mais je n’en pus pas supporter davantage, et m’adressant à ces malheureux:

—N’avez-vous pas honte, m’écriai-je, vibrant d’indignation, de vous mettre à dix pour outrager une femme!...

Tous se retournèrent, surpris, et l’un d’eux, qui semblait le chef de la bande, peut-être parce qu’il avait une plus mauvaise figure que les autres, me toisa d’un air furieux, en disant:

—Toi, citoyen joli-cœur, j’ai un conseil à te donner... Passe ton chemin!...

Je n’ai jamais été très-endurant, et à ce moment-là, après toutes les émotions qui me secouaient depuis le matin, j’étais dans une exaltation qui me transportait hors de moi-même.

Saisissant donc à la poitrine le grossiersans-culotte, je le secouai rudement en criant de ma plus grosse voix:

—Et moi je vous préviens que le premier qui manquera de respect à mademoiselle, aura affaire à moi!...

Toute la colère de ces gens aussitôt se tourna contre moi.

—Qu’est-ce que c’est, clamaient-ils, qu’est-ce que c’est que cet aristocrate, qui vient insulter d’honnêtes patriotes?...

—Ne voyez-vous pas, hurlait le chef, que je tenais toujours, ne voyez-vous pas qu’il arrive de Coblentz! C’est un émissaire des Prussiens...

De pareilles accusations, en ce temps-là, suffisaient pour vous conduire droit au fond de la Seine avec une pierre au cou.

Je n’y songeai même pas.

Écartant d’un vigoureux effort les enragés qui m’entouraient, je me jetai devant la jeune fille, en appelant:

—A moi! Fougeroux...

Il n’avait pas attendu mon appel, le brave garçon, pour retrousser ses manches, et il guettait le moment d’intervenir.

Me voyant menacé, il se rua sur le groupe, qu’il rompit d’un seul coup d’épaules, pendant que ses formidables poings s’abattant sur lesdeux plus hargneux de la bande les envoyaient prendre la mesure du pavé.

—Ah! on veut toucher à mon jeune bourgeois!... ricanait-il.

Il y eut parmi les assaillants dix secondes de stupeur... C’est d’un œil hésitant qu’ils considéraient le torse du formidable champion qui semblait me tomber du ciel.

Lui, calme autant que s’il eût été devant son pétrin, en profita pour passer sous mon bras le bras de la jeune fille, et nous poussant:

—Allez, nous dit-il, m’attendre au coin de la rue du Bac... j’en ai pour une minute à régler le compte de ces braves sans-culottes.

Mais ils étaient déjà revenus de leur surprise, et les trois plus vigoureux se précipitèrent sur Fougeroux, s’accrochant à ses vêtements... Il s’en débarrassa d’un tour de reins, aussi aisément qu’un lion qui secouerait des roquets acharnés à sa peau. Et comme je revenais à son aide:

—Mais, allez-vous en donc, jarniguié! jura-t-il, vous voyez bien que vous nous empêchez de nous entendre, les citoyens et moi.

A l’attitude de nos adversaires, je compris que Fougeroux les avait dégoûtés de la bataille, et que toute leur fureur se passait en criailleries.

Reprenant donc le bras de la jeune fille, jel’entraînai rapidement le long de la rue de Grenelle.

Ce qui ne laissait pas que de me surprendre, c’est que durant toute cette scène, elle était demeurée muette et impassible.

Était-ce sang-froid, était-ce au contraire stupeur? Je ne savais.

Tout en marchant, je l’observais du coin de l’œil. Les couleurs étaient revenues à ses joues, elle allait d’un pas aisé; jamais, à voir son calme, on n’eût soupçonné le danger qu’elle venait de courir...

Comme de raison, mille questions se pressaient dans mon esprit.

Qu’était cette jeune fille, et quels étaient ces hommes?... Qu’avait-elle fait? comment s’était-elle attiré leur colère, et que voulaient-ils d’elle?

Mais je n’osais interroger... De nous deux, maintenant celui qui tremblait, c’était moi.

De ma vie, je n’avais approché une femme si belle!... Qu’était près d’elle la fille de M. Despois, l’armurier, notre voisin, qui avait dans tout le quartier Saint-Honoré un immense renom de beauté!... J’aurais passé des siècles près de mademoiselle Despois, sans que mon cœur battît plus vite à un moment qu’à l’autre, tandis que près de celle-ci!... Puis, celle-ci me semblait extraordinairement imposante, en dépit de sesvêtements plus que simples. Il y avait en elle tant de noblesse et tant de grâce en ses moindres mouvements, que près d’elle, mademoiselle Despois, dont on disait qu’elle avait «un port de reine,» aurait eu l’air d’une laveuse de vaisselle.

Si je puis aujourd’hui vous dire si exactement mes sensations, jugez de ce que je dus éprouver alors!...

Je mourais d’envie de lui parler, et je n’osais pas... Je sentais très bien que je devais dire quelque chose, et ma langue était comme collée à mon palais... Et plus j’avais conscience du ridicule de ma situation, plus mon embarras redoublait.

Bien certainement, nous serions allés jusqu’à la rue du Bac sans échanger une parole, si elle n’eût rompu le silence.

Elle appuya légèrement la main sur mon bras, pour me faire ralentir le pas, et d’une voix qui me parut douce comme une musique céleste:

—Je vous dois la vie, monsieur, me dit-elle... plus encore, peut-être: l’honneur. Comment pourrai-je jamais m’acquitter envers vous!...

Je me sentais plus rouge que le feu, et c’est d’une voix étranglée que je balbutiai quelque chose comme ceci:

—Je suis trop payé, déjà, mademoiselle, parle bonheur d’avoir pu vous être utile en quelque chose... Ce que j’ai fait n’est rien...

—Comment, rien!... Vous avez risqué votre vie, monsieur.

—Ne le croyez pas, mademoiselle...

—Pardonnez-moi. Ces misérables vous auraient bel et bien massacré, sans ce robuste... citoyen qui nous est venu en aide.

—Non, mademoiselle, non... Ces gens étaient fort exaltés, c’est vrai, mais croyez bien qu’au fond ils ne sont pas méchants.

Elle s’arrêta court, et m’examinant attentivement:

—Croyez-vous vraiment ce que vous dites? me demanda-t-elle.

—Assurément.

Pour parler vrai, je ne le croyais qu’à demi et mon accent devait manquer d’assurance. Elle eût cependant l’air de me croire, et se remettant à marcher.

—Du moins, poursuivit-elle d’un ton moitié plaisant et moitié attendri, du moins vous me direz, je l’espère, le nom de mon sauveur pour que je puisse le joindre à mes prières... Comment vous nommez-vous, monsieur?

—Justin Coutanceau, mademoiselle...

Et poussé par un mouvement de vanité:

—Le prénom de Justin, ajoutai-je, est celuide mon parrain, M. Goguereau, le député de Paris.

Je sentis que son bras tressaillait sous le mien, et avec une vivacité singulière:

—Quoi! s’écria-t-elle, vous êtes le filleul de Goguereau!... C’est bien l’ami de Vergniaud, n’est-ce pas? de Gensonné, de l’ancien ministre Roland, et de tous les Girondins!...

—Oui, mademoiselle, répondis-je, confondu d’entendre une jeune fille, une ouvrière, parler de tels hommes comme si elle les eût connus.

Pour la première fois, ma protégée daigna prendre attention à mon humble personne, et elle m’examina d’un rapide et subtil coup-d’œil.

Mais elle devait être, et fut déroutée, par ma mise, plus recherchée que celle des jeunes gens de ma condition, et aussi par ma taille et ma figure, qui me faisaient paraître quatre ou cinq bonnes années de plus que mon âge.

—Et vous..., citoyen, reprit-elle, vous étudiez sans doute pour devenir un avocat célèbre, comme ces messieurs de l’Assemblée?

Elle ne disait plus: «monsieur,» elle disait: «citoyen.»

L’ironie était palpable, elle se moquait de l’Assemblée nationale, et de Justin Coutanceau, par la même occasion.

—Je n’ai pas une ambition si haute, mademoiselle, répondis-je d’un ton vexé.

Elle avança dédaigneusement les lèvres et murmura:

—Oh! si haute!... si haute!...

—Je vis chez mon père, ajoutai-je, et je n’ai pas encore de profession.

—Et que fait votre père!

—Il est boulanger, mademoiselle.

—Et... patriote, n’est-ce pas?... C’est-à-dire grand partisan des idées nouvelles; hantant les clubs et les sections.

C’était, à ce qu’il me parut, une superbe occasion de prendre ma revanche de ses sarcasmes.

Me drapant donc de toute la dignité dont j’étais capable:

—Vous l’avez dit, mademoiselle, répondis-je, mon père est patriote... Mon père est de ceux qui pensent que «tous les citoyens sont égaux, et que s’ils doivent être distingués entre eux, c’est par la vertu et non par la naissance... Mon père croit que chaque citoyen a des droits et doit mourir plutôt que de les abandonner...»

Je puis bien vous dire, mes amis, que cette belle phrase, qui était du citoyen Robespierre, et non de moi, parut égayer singulièrement ma compagne.

Elle m’interrompit d’un éclat de rire, en disant:

—A merveille!... Je vois que j’ai eu ce rare bonheur d’être secourue par un philosophe... Je doute seulement, citoyen, que vos beaux principes eussent suffi à me tirer des mains des patriotes qui voulaient m’écharper... Les poings du robuste sans-culotte qui est venu à notre secours m’inspireraient plus de confiance... Vous le connaissez beaucoup, ce sans-culotte?

—C’est un des geindres... je veux dire un des garçons de mon père.

—Et il vous est dévoué.

—Aveuglément.

—De sorte que, si vous lui commandiez quelque chose, n’importe quoi, il ne réfléchirait ni ne discuterait..., il obéirait.

—Je le crois, mademoiselle...

Elle parut réfléchir, et moi j’essayai de mettre un peu d’ordre dans mes idées en déroute.

Si naïf que je fusse, je comprenais bien, désormais, que ce n’était pas une ouvrière que j’avais au bras, et je n’en admirais que plus son sang-froid, son courage, et jusqu’à son aisance superbe à se moquer de moi.

Cependant, nous étions arrivés au coin de la rue du Bac, et je cherchais des yeux quelque établissement où ma protégée pût réparer le désordre de sa toilette, désordre dont elle ne s’apercevait pas, mais qui provoquait les quolibets des passants.

J’allais me décider à la conduire chez un petit traiteur de la rue de Grenelle, quand j’aperçus de loin Fougeroux, qui arrivait en se dandinant lourdement selon sa coutume.

J’en eus un mouvement de joie, car, malgré ma confiance en sa force prodigieuse, songeant au nombre de ses adversaires, et qu’ils pouvaient se raviser, j’étais inquiet.

J’entraînai donc vivement ma protégée à sa rencontre, et dès qu’il fut à portée de la voix:

—Eh bien!... lui criai-je.

Il haussa dédaigneusement les épaules, et riant de son large rire, qui lui fendait la bouche jusqu’aux oreilles:

—Les citoyens ont compris que j’avais raison, répondit-il, et ils m’ont payé une bouteille.

Puis, s’adressant à notre inconnue:

—Maintenant, toi, citoyenne, lui dit-il, voudrais-tu nous faire le plaisir de nous dire pourquoi ces braves patriotes t’en voulaient si fort?

Elle rougit un peu, mais c’est du ton le plus dégagé qu’elle répondit:

—C’est ce qu’ils ont oublié de m’apprendre.

A l’air capable dont Fougeroux hocha la tête, je vis bien que ses adversaires avaient dû parler, et qu’il était travaillé de défiances.

—A d’autres!... grogna-t-il. Des patriotes sont incapables de malmener, sans raison, unejeune fille comme toi... Je les ai interrogés, ils prétendent que tu n’es qu’une aristocrate déguisée, une émissaire de Coblentz et des Prussiens...

—Ah! ils prétendent cela.

—Mais, oui... Au moment où la reine quittait le champ de la Fédération, ils t’ont vue te faufiler jusqu’à son carrosse et lui jeter un billet...

Je pensais qu’elle allait essayer de nier: point.

—Et après!... fit-elle audacieusement. Existe-t-il donc une loi qui défende de remettre un placet à la reine de France!...

Je voyais que la colère la gagnait et je sentais son bras se dégager peu à peu du mien.

Je frémis à l’idée qu’elle pouvait nous planter là, que je ne saurais rien d’elle, que je ne la reverrais plus...

Imposant donc silence à Fougeroux, dont la grossièreté me révoltait, je me retournai vers la jeune fille, et du ton le plus humble:

—Croyez, mademoiselle, dis-je, que ce citoyen n’a nullement eu l’intention de vous offenser... Et la preuve c’est qu’il sera, de même que moi, trop heureux de vous escorter jusqu’à votre domicile...

Visiblement elle hésita.

—En vérité, citoyen, me dit-elle, je ne sais si je dois accepter votre offre... je ne vous ai déjà causé que trop d’embarras.

—Je vous en prie, insistai-je.

—Vous le voulez, fit-elle, soit, venez.

Et reprenant mon bras, elle m’entraîna du côté du Pont-Royal, si rapidement qu’on eût dit qu’elle essayait de distancer Fougeroux, lequel, les mains dans les poches et sifflant la Carmagnole, marchait obstinément sur nos talons.

Mais, comme bien vous le pensez, je ne remarquais pas ce détail. Je ne pouvais détacher mon esprit de cette idée que j’allais être séparé de cette étrange jeune fille. Et la douleur que j’en ressentais me donnait du courage.

—Ne saurai-je donc pas, mademoiselle, demandai-je, à qui j’ai eu le bonheur de rendre service.

—On vous l’a dit, répondit-elle en souriant, à une aristocrate déguisée.

—Ainsi, vous ne me laisserez même pas l’espérance de vous revoir.

—A quoi bon!...

—Qui sait... je pourrais peut-être vous être utile encore.

Elle s’arrêta, et arrêtant sur moi un regard si intense que tout mon sang afflua à mon visage:

—Bien vrai, monsieur Justin, murmura-t-elle d’une voix d’une douceur infinie, bien vrai; si je vous demandais quelque chose, vous me l’accorderiez...

Ah! elle ne m’appelait plus citoyen, maintenant.

—Je donnerais mon sang pour vous, mademoiselle, m’écriai-je.

Elle réfléchit un moment, puis vivement:

—Eh bien! où demeurez-vous? me demanda-t-elle.

—Rue Saint-Honoré, juste en face de Doniol, le gantier de la reine...

—Doniol... oui, en effet, je vois cela d’ici... Et maintenant, si je voulais vous faire tenir un billet, comment devrais-je m’y prendre?...

—Adressez-le à Fougeroux, il m’est dévoué, je le préviendrai, il me le remettra. Fougeroux... vous rappellerez-vous de ce nom?

—Très bien... Alors, c’est entendu. Si vous recevez un billet signé Marie-Thérèse, vous viendrez au rendez-vous qu’il vous assignera...

—Je vous le jure...

Nous avions alors traversé la Seine, et nous nous trouvions en face du guichet des Tuileries.

Brusquement la jeune fille abandonna mon bras, et s’adressant à Fougeroux et à moi:

—Il ne me reste plus, citoyens, nous dit-elle, qu’à vous remercier... Me voici arrivée... Selon les circonstances, adieu, ou... au revoir.

Et légère comme l’oiseau, elle s’élança sous le guichet du palais et disparut.

Je ne sais, en vérité, combien de temps jeserais demeuré planté sur mes pieds devant les Tuileries, si Fougeroux ne m’eût arraché à l’extase où j’étais plongé.

—Allons, allons, fit-il en me tirant par la manche, il est l’heure de rentrer, monsieur Justin, j’ai ma fournée qui m’attend.

Machinalement, je répondis:

—Oui, va, je te suis.

Mais je ne pouvais m’éloigner de cette place d’où j’avais vu disparaître cette jeune fille dont la rencontre devait bouleverser ma vie.

Qu’attendais-je?... Qu’elle reparût?... Je savais bien qu’elle ne reparaîtrait pas. Et je restais, cherchant à m’imaginer l’intérieur de ce palais, d’après les récits de ceux qui y avaient pénétré le 20 juin. Qu’y faisait-elle en ce moment? Sans doute elle racontait le danger qu’elle avait couru, forcée ainsi de s’occuper de moi.

Ah! que c’est beau la jeunesse, mes amis, que c’est beau, et que je plains ceux qui n’ont pas eu leurs années de généreuses folies et de radieuses illusions!

Par bonheur, si je divaguais, Fougeroux avait le parfait sang-froid d’un homme à jeun depuis le matin.

Aussi, tout en me ramenant à la maison par la rue Saint-Nicaise, qui allait de la Seine à la rue Saint-Honoré.

—Eh bien! commença-t-il, avais-je raison, quand je vous disais que c’était une aristocrate déguisée, que nous venions de tirer des mains des patriotes!...

—Rien ne le prouve.

L’allégation était si audacieuse que Fougeroux en fut d’abord interdit.

—Comment, rien ne le prouve! s’écria-t-il ensuite. Une coquine qui se déguise pour jeter des billets dans la voiture de la reine, qui se moque de l’Assemblée nationale et qui loge aux Tuileries! Et encore je ne vous ai pas tout dit. Dès que madame Véto a eu lu le billet, elle l’a déchiré menu comme balle d’avoine, et après elle a donné un ordre à un officier à cheval, qui est parti au grand galop... Qu’était-ce que ce billet? Encore quelque conspiration contre les patriotes?

—Que m’importe! interrompis-je. Des lâches menaçaient une femme, il était de notre devoir de la défendre.

Si peu clairvoyant que fût Fougeroux, mon emportement l’éclaira.

—Oh!... fit-il du ton d’un homme surpris d’une soudaine découverte. Oh!... c’est vrai qu’elle est diantrement jolie, la ci-devant...

Jamais l’honnête garçon ne m’avait paru si absolument stupide, je l’aurais battu.

—Je te prie, lui dis-je, de me faire grâce de tes réflexions.

C’était la première fois de ma vie que je lui parlais brutalement, il dut être navré.

—Comme cela, insista-t-il, c’est bien vrai: si elle vous écrit, vous irez à son rendez-vous.

Ce fut mon tour d’être stupéfait.

—Comment sais-tu qu’elle doit m’écrire? dis-je.

—La belle malice!... Je marchais sur vos talons, quoiqu’elle cherchât à vous éloigner de mes oreilles, la fine mouche, et j’ai tout entendu.

A quoi bon nier, puisque pour dérober à mes parents le secret de cette correspondance je devais avoir besoin de la complaisance de Fougeroux.

—Si j’avais ce bonheur, répondis-je, qu’elle me donnât un rendez-vous, je passerais au travers du feu pour y courir.

C’est d’un air consterné que le brave garçon leva les bras au ciel.

—Y pensez-vous, monsieur Justin! s’écria-t-il. Revoir une ennemie de la nation, une émissaire de Coblentz, une amie de madame Véto.

Il n’était guère, alors, de patriote qui n’eût partagé la répulsion de Fougeroux, tant était abominable la réputation de Marie Antoinette et des femmes de son intimité.

Même, beaucoup ont prétendu que c’était laRévolution, que c’était le peuple, qui avait inventé les calomnies atroces qui se débitaient en 92. C’est faux.

C’est à Versailles, c’est à la cour que se fabriquaient les pamphlets immondes qui couraient Paris, et où on racontait les orgies supposées de la reine, ses prétendues parties fines, ses soi-disant aventures au bal de l’Opéra.

Comment le peuple n’eût-il pas cru ce que répandaient des gens de la noblesse. Je le croyais si ferme, pour ma part, que je ne trouvais rien à répondre à Fougeroux.

Et lui poursuivait:

—D’ailleurs, cher M. Justin, qu’avez-vous à espérer!... Que cette aristocrate vous aime, vous, le fils à Jean Coutanceau le boulanger? Vous savez bien que ce n’est pas possible... Donc, si jamais elle vous assigne un rendez-vous, ce sera pour se moquer ou pour tirer de vous quelque avantage... C’est que je la connais, moi, cette race!... On me dirait qu’elle veut vous corrompre, vous enrôler contre la nation, faire de vous un agent des émigrés et des Prussiens, que je n’en serais pas surpris.

Et s’exaltant à cette pensée, comme on s’exaltait à cette époque de fièvre.

—Vous, un agent de l’étranger, s’écriait-il,vous!... Ah! je vous tuerais avant de ma propre main...

Si les craintes de Fougeroux étaient exagérées, ses soupçons n’étaient pas non plus sans quelque vraisemblance, je le reconnaissais. Mais la passion a toujours des sophismes à son service.

Non-seulement je rassurai le digne garçon, mais j’obtins de lui—non sans peine par exemple—le serment qu’il me garderait le secret.

Il était temps; nous approchions de la maison, et déjà j’apercevais ma mère, causant devant la porte de la boulangerie avec deux de ses voisins, M. Doniol, le marchand de gants, et l’épicier Laloi, qui avait sa boutique au coin de la rue.

A la façon dont elle vint à moi, la pauvre chère femme, et dont elle me jeta les bras autour du cou pour m’embrasser, je compris qu’elle avait été terriblement alarmée de ma longue absence.

Comment ne l’eùt-elle pas été, avec tous les bruits sinistres qui avaient agité Paris. N’était-on pas allé jusqu’à dire que les Suisses avaient tiré sur le peuple, et qu’il était resté un millier de morts sur le carreau.

—Or, je vous le demande, répétait tristement M. Doniol, comment voulez-vous qu’on vende gants avec des affaires pareilles!

C’était M. Laloi qui s’était empressé de conter ces sottises à ma mère, et je le lui reprochai, sans en être étonné. C’était un de ces êtres malfaisants qui ne sont jamais si heureux que quand ils ont une mauvaise nouvelle à vous apprendre. Poltron, avec cela, comme un lièvre, et dissimulant mal sa lâcheté sous des airs de fier-à-bras.

Jusqu’en janvier 1792, il s’était appelé Leroi, comme défunt son père, mais une émeute ayant eu lieu ce mois-là, le 25, je crois, à cause de la cherté extraordinaire du sucre, et une bande de femmes ayant bouleversé sa boutique, il s’était imaginé que son nom y était pour quelque chose, et s’était empressé de changer Leroi en Laloi.

Cet imbécile n’était pas venu à la fête du Champ-de-Mars, mais il était allé le matin, avec sa section, assister à la pose de la première pierre du monument qu’on devait élever sur l’emplacement de la Bastille.

Et même, il avait rapporté de cette cérémonie une tabatière qu’il montrait fièrement, et qui était tournée dans du bois provenant des démolitions.

C’était un certain Palloy, lequel s’intitulait Palloy le Patriote, qui faisait ce commerce. Chargé de démolir la terrible forteresse, il s’était imaginé de la débiter en menus souvenirs patriotiques, et l’idée lui rapportait gros.

Dans les pierres, il faisait sculpter des Bastilles en miniature; avec les bois de charpente, il fabriquait des cannes, des tabatières ou des éventails; il transformait les ferrures en boucles de souliers ou de chapeau.

C’est donc par notre voisin l’épicier que nous sûmes ce qu’avait été la cérémonie.

Il nous expliqua comment, sous la première pierre, on avait placé une boîte de cèdre contenant la déclaration des droits gravée sur une table d’airain, une copie de la constitution, des monnaies et des assignats...

Mais ce qui l’émerveillait le plus, c’est que le mastic employé pour sceller la pierre, avait été composé avec des cendres d’anciens titres de noblesse...

—Tout cela, soupirait M. Doniol, ne fera pas vendre une paire de gants!...

J’étais jeune, je ne pouvais m’empêcher de rire des gémissements de notre voisin, et cependant, il était bien naturel qu’il s’affligeât. Ce n’est pas quand une nation se sent menacée dans son existence même, qu’elle songe à s’acheter des gants.

Et on peut dire que l’immense péril de la France grandissait d’heure en heure.

Alors, les journaux commençaient à donner sur les Prussiens des renseignements précis. Onsavait que leur armée était de quatre-vingt-dix mille hommes, tous vieux soldats, commandés par le duc de Brunswick, qui passait alors pour le meilleur général de l’Europe, ayant fait ses preuves sous le grand Frédéric, pendant la guerre de Sept-Ans.

On savait aussi que le roi de Prusse s’avançait avec son armée.

Mais ce qui portait à son comble l’exaspération, c’était la certitude où on était que mêlés à ces étrangers, marchaient pour combattre la patrie, vingt-deux mille gentilshommes émigrés, parmi lesquels les frères et les amis du roi.

Comment, après cela, eût-on cru à la sincérité du roi, en admettant qu’il eût été sincère!...

—Il est avec nous par force, disaient les patriotes; il est clair que son cœur est avec les Prussiens, avec ces nobles qui composaient autrefois sa cour, et c’est pour leur triomphe que sont tous ses vœux...

Et il faut bien le reconnaître, le roi et la reine semblaient prendre à tâche de ne négliger aucune imprudence pour accréditer ce bruit qu’ils pactisaient avec l’étranger.

Pendant que les principaux de leur noblesse les avaient abandonnés pour courir à Coblentz, le quartier général de l’émigration, qu’ils emplissaient du tapage de leurs forfanteries et duscandale de leurs amusements, la roi et la reine, aux Tuileries, se trouvaient assaillis de quantité d’ambitieux subalternes, et d’intrigants avides et remuants, qui, sous prétexte de servir la cause royale, achevaient de la ruiner.

Ces ineptes conspirateurs avaient installé, rue Saint-Nicaise, une espèce de bureau de recrutement, où ils enrôlaient pour l’armée de l’invasion, qu’ils appelaient l’armée du roi, tout ce qu’ils rencontraient sur le pavé de vauriens prêts à tout, et de pauvres diables mourant de faim.

Le prix de l’enrôlement était de sept cents livres, payables en assignats hors de France, au quartier général des émigrés. Et en attendant qu’on pût diriger ces malheureux sur la frontière, on les logeait dans un mauvais cabaret, à l’enseigne de l’Ecuelle de bois, près des Tuileries.

C’est à la porte de cette auberge que je les ai vus quelquefois, fumant leur pipe à l’ombre, se moquant sans doute entre eux des niais qui croyaient avoir acheté leur dévouement.

En parvint-il seulement un seul à Coblentz? Ce n’est rien moins que sûr. Il y avait à les faire passer à l’étranger de grandes difficultés, et ceux qu’on expédiait désertaient avant d’arriver à destination et revenaient à Paris.

C’est par les rumeurs du quartier que je connus ce bureau de recrutement, mais c’est par moi-même que je constatai l’existence de ce fameuxClub nationalétabli dans une maison du Carrousel, qui fit tant de bruit à l’époque.

J’avoue, par exemple, que le hasard seul me mit sur sa trace, et d’une façon bien simple:

Depuis ce fameux soir où ma mystérieuse inconnue m’avait si vivement planté là, son souvenir obsédait mon esprit à ce point que j’en perdais le sommeil. Avec quelle amertume je me reprochais ma timidité, et de n’avoir pas insisté pour qu’elle se fit connaître. Ne me devait-elle pas cela, après le service que je lui avais rendu. Tandis que je n’étais même pas sûr de savoir son nom, car rien ne me prouvait que ce nom de Marie-Thérèse qu’elle m’avait jeté fût le sien... Et cependant, je le trouvais bien doux à prononcer!... Jamais réunion de syllabes n’avait eu, pour mon oreille, une telle harmonie.

Comme de raison, je n’aurais pas, pour un empire, bougé de la boutique, le lendemain de la fête de la Fédération: j’espérais, j’attendais un billet. Il n’en arriva pas. Il n’en vint pas davantage les deux jours qui suivirent...

J’étais désolé et furieux, tout ensemble, et la satisfaction de mon confident Fougeroux m’exaspérait.

—Décidément, répondait-il à mes doléances, décidément elle vaut mieux que je ne croyais, cette jolie aristocrate. Elle s’est simplement moquée de vous, M. Justin, et ce rendez-vous n’était qu’un prétexte pour nous fausser poliment compagnie... Croyez-moi, c’est une fière chance que vous avez là.

C’était si peu mon opinion, que je me jurai que je retrouverais l’ingrate, me fallut-il, pour y arriver, fouiller une à une toutes les maisons de Paris...

On se fait pourtant de ces serments-là, à l’âge que j’avais!...

Mais il n’était pas besoin de telles extrémités, puisque je savais ou que je croyais savoir plutôt, qu’elle demeurait aux Tuileries.

De ce moment, je passai mes journées à rôder autour du palais, faisant faction des heures entières devant les guichets, dévisageant toutes les femmes qui allaient et venaient, me donnant le torticolis à épier les ombres qui glissaient le long des fenêtres.

Je me disais qu’à force de temps et de patience, je finirais bien par l’apercevoir, cette jeune fille, dont le souvenir était devenu mon tourment.

Cependant, je perdais mes peines, quand un matin, en traversant le Carrousel, je fus heurté assez rudement par un gentilhomme en uniformede fantaisie, qui, marchant dans le même sens que moi venait de me dépasser.

J’ouvrais la bouche pour lui reprocher sa maladresse, mais il se retourna au même moment, et, en apercevant sa figure, je demeurai béant.

Cette figure, je l’avais déjà vue quelque part, j’en étais sûr. Mais où?

Un effort de mémoire me mit sur la voie.

Ce gentilhomme n’était autre que ce faux ouvrier dont l’exaltation m’avait tant frappé dans les tribunes de l’Assemblée législative le jour du discours de Vergniaud.

Cloué littéralement sur place par la stupeur, je le suivis des yeux et je le vis entrer dans une maison à vingt pas de moi.

Machinalement, je me rapprochai de cette maison pour l’examiner, et en moins de cinq minutes, je comptai plus de soixante personnes qui y entraient, après avoir dit quelques mots à un vieil homme debout sur la porte.

En un temps où dix journaux, tous les matins, dénonçaient chacun son complot, je devais être et je fus assailli des plus sinistres soupçons.

Au lieu donc de m’éloigner, j’attendis, et, au bout d’une demi-heure je vis ressortir tous les gens que j’avais vus arriver. Seulement, ils avaient échangé leur costume contre des haillons et s’étaient coiffés du bonnet rouge...


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