Une fois dehors, ils ne semblaient pas se connaître et s’éloignaient par groupes de trois ou quatre.
Mais leur point de réunion était arrêté d’avance, je ne tardai pas à en acquérir la certitude.
M’étant attaché au pas de deux de ces singuliers sans-culottes, je les vis gagner la terrasse des Feuillants, où tous les autres ne tardèrent pas à les rejoindre... Puis, quand ils furent en nombre, ils se présentèrent aux portes de l’Assemblée nationale, où ils furent admis.
J’en avais trop fait pour ne pas poursuivre jusqu’au bout l’aventure, et d’ailleurs la curiosité m’aiguillonnait jusqu’à me faire oublier Marie-Thérèse.
Je pénétrai donc, à mon tour, dans la salle de l’Assemblée, et je reconnus tous ces hommes disséminés dans les galeries publiques, avec tant d’art, pour paraître très nombreux, qu’on eût dit que des places leur avaient été réservées.
Bientôt un orateur parut à la tribune... C’était un député Girondin. Les sans-culottes de la place du Carrousel ne lui laissèrent pas articuler dix paroles... Il essaya de lutter, de tenir tête à l’orage, inutiles efforts. Le président agitait sa sonnette à la briser... en vain.
Des députés se levèrent pour imposer silenceaux perturbateurs, ils furent couverts de huées... le complot était évident.
Épouvanté, je descendis quatre à quatre, et j’envoyai un huissier chercher mon parrain M. Goguereau.
Dès qu’il parut, et avant qu’il pût me demander ce que j’avais et pourquoi j’étais si pâle, je l’entraînai dans un coin, et d’une voix émue, je lui racontai ce que je venais de découvrir.
Il m’écouta, les sourcils froncés, et même une larme roula dans ses yeux.
Puis, lorsque j’eus achevé:
—Ce que tu me dis là, Justin, fit-il, je le savais et tous mes collègues le savent... Oui, il est des hommes qui ont formé le dessein de tuer la liberté par les excès qu’ils commettent en son nom... S’ils triomphaient, à l’heure où l’ennemi se presse à la frontière, c’en serait fait de la révolution et peut-être de la France... Mais nous veillons, et le moment est proche où seront déjouées leurs criminelles espérances... Et toi, mon enfant, n’ébruite pas ce que tu as surpris, il n’y a déjà que trop de causes de défiances et de désordres...
J’avais trop le respect de mon parrain pour ne pas me taire, puisqu’il me le recommandait.
Mais Fougeroux n’était pas quelqu’un pour moi, ma confiance en lui était entière et absolue,je ne vis nul inconvénient à lui raconter ce que j’avais surpris.
J’en eus quasi regret, tant fut terrible l’émotion qu’il en ressentit.
Il est vrai que cela me mettait à même de juger de l’effet que pouvaient produire sur les rudes patriotes du faubourg ces histoires de complots incessamment colportées, et qui allaient grossissant de bouche en bouche.
Ce garçon si honnête, qui était la bonté même, qui n’eût pas, comme on dit, fait de mal à une mouche, devint livide; ses yeux étincelèrent, et remuant les bras terriblement:
—Il faudrait pourtant en finir, s’écria-t-il avec tous ces conspirateurs, avec M. Véto et ces aristocrates de malheur!... Nous prennent-ils donc décidément pour un bétail qui est leur propriété! Quoi! plutôt que de reconnaître nos droits, ils sont allés chercher l’étranger comme un particulier irait chercher la garde pour mettre à la raison ses domestiques révoltés!... Rappelez-vous ce que je vous dis aujourd’hui, M. Justin, c’est une trahison qui leur coûtera cher!...
Je le calmai, parce que mon influence sur lui était toute puissante, mais en moi-même, je me disais:
—Les autres, ceux des faubourgs, qui les calmera?... Qui peut se flatter, après les avoirmis en branle, de les arrêter à son gré; de leur dire: Vous n’irez pas plus loin, et d’être écouté!
Fougeroux m’avait bien promis d’être discret, mais je ne tardai pas à reconnaître que mon secret était celui du drame, tout le monde le connaissait.
Les journaux ne cessaient de dénoncer leClub nationalde la rue du Carrousel, etl’Ami de la Vérité,—une feuille relativement modérée,—publia une liste de ses principaux membres et de longs détails sur sa constitution et son but.
Il s’y rencontre, écrivait-il, des militaires, des journalistes, un ancien ministre, des chanteurs publics, enfin des affidés de toutes conditions, prêts à revêtir tous les travestissements pour se faufiler partout, dans les comités de l’Assemblée nationale, dans toutes les sociétés patriotiques, et jusqu’aux Jacobins.
On y trouve des applaudisseurs gagés, des orateurs forts en gueule qui débitent les discours qu’on leur apprend par cœur, des motionneurs chargés d’inspirer les groupes, des lecteurs de place publique, des distributeurs d’écrits, des observateurs et enfin toute une armée de faux sans-culottes...
L’Ami de la Véritéajoutait que ce club national coûtait à la cour cent soixante-quatre mille livres par mois...
Le jour même où furent imprimées ces révélations, il y eût dans les tribunes publiques de l’Assemblée une rixe où deux hommes furent laissés pour morts, entre les sans-culottes à gourdins et les fédérés des départements.
Car les fédérés étaient toujours à Paris, et il en arrivait chaque matin...
Il avait été décidé qu’ils ne feraient qu’assister à la fête de la Fédération et qu’ils partiraient ensuite, mais on les laissait sans ordres.
Et les gens, selon leurs opinions, affirmaient qu’ils étaient retenus par la cour dans la crainte qu’ils n’arrêtassent l’invasion prussienne, ou encore que chacun des partis qui déchiraient l’Assemblée prétendait les garder pour les enrôler au service de ses ambitions et de ses rancunes...
En attendant, on leur donnait trente sous par jour, et ils passaient leurs journées à l’Assemblée nationale, leurs soirées dans les clubs, leurs nuits n’importe où, pourvu qu’ils y eussent la licence de faire tapage.
Il m’arriva de causer avec plusieurs d’entre eux, et je constatai qu’ils étaient extraordinairement montés.
Avaient-ils tort?... Non, tel n’est pas mon avis.
Quoi! brûlants du plus pur enthousiasme patriotique, ils avaient tout quitté, pays, famille, amis, intérêts, pour marcher à l’ennemi, et on leslaissait à Paris... Quoi! on avait déclaré la patrie en danger, et on n’utilisait pas les forces vives de la nation!...
De même que Fougeroux, ils répétaient: Il faut en finir!...
Et la province n’était guère moins agitée.
Mon père nous écrivait que les achats de grains devenaient de plus en plus difficiles. Encore que la récolte eût été bonne, on n’en voyait presque pas paraître sur les marchés. Ceux qui en avaient, le cachaient, les uns, par peur, les autres, par spéculation. Ceux qui se décidaient à en montrer quelques sacs, exigeaient de l’or en échange. De l’or!... on eût dit qu’il avait émigré, il n’y avait plus que les agioteurs qui en avaient plein leurs poches. Tout se payait avec des assignats, d’autant plus dépréciés qu’il en circulait beaucoup de faux.
De là un renchérissement extraordinaire du blé qui faisait souffrir les populations et les exaspérait.
Dans une bourgade des environs de Chartres, mon père avait vu une bande de gens armés envahir le marché, taxer arbitrairement le grain, et l’enlever à ce prix.
Déjà cette scène déplorable avait eu lieu à Etampes, l’année précédente, et le maire de la ville, Simoneau, avait été tué en essayant des’opposer à cette taxe forcée, violation inique de la liberté de commerce.
Même l’Assemblée nationale avait décrété qu’en souvenir de son dévouement à la loi, un monument lui serait élevé sur une des places d’Etampes, et que son écharpe serait suspendue aux voûtes du Panthéon français.
Mais près de Chartres, il ne se trouvait pas de Simoneau, et mon père s’était vu arracher des mains le blé qu’il venait d’acheter pour les deux tiers du prix qu’il l’avait payé.
Sa lettre trahissait une tristesse profonde et de sinistres appréhensions.
«Je ne suis pas sensible, nous disait-il à la fin de sa lettre, à une perte d’argent, et je plains plus que je ne maudis les malheureux qui me l’ont fait subir, mais si nous en sommes-là, au mois de juillet, que sera-ce cet hiver...»
Cet effroi d’un avenir qui s’assombrissait de plus en plus, était celui de tous les hommes de bon sens, et arrêtait toutes les affaires. Plus d’industrie, plus de commerce, plus de travail, rien...
Courir aux nouvelles, lire les journaux, suivre les séances de l’Assemblée et des clubs, pérorer, discuter, s’inquiéter des projets de la cour encore plus que de ceux de l’ennemi, piquer sur des cartes la marche de l’armée prussienne, voilà toute l’occupation de Paris.
A voir la population oisive qui circulait dans les rues, qui emplissait les promenades et les places publiques, on eût dit une ville de rentiers et que chacun avait sa fortune faite.
Jamais la misère n’avait été si affreuse.
Que de fois, pendant que je restais à la boutique, assis dans le comptoir, que de fois j’ai vu se coller contre les vitres le hâve et maigre visage de quelque pauvre patriote exténué de besoin.
L’instant après, un homme entrait timidement, à qui la honte ramenait un peu de sang aux joues, et qui d’une voix à peine intelligible balbutiait:
—Citoyen, je n’ai pas mangé depuis avant-hier.
Jamais, ni ma mère ni moi, nous n’avons eu l’affreux courage de refuser une livre de pain à qui nous la demandait. Mon père d’ailleurs, ne l’eût pas souffert.
Et Dieu sait, cependant, s’il était grand le nombre de ceux qui venaient nous tendre la main. C’était comme une procession, à certains jours, et j’ai vu des fournées entières s’en aller ainsi morceau à morceau.
Fougeroux, parfois s’en fâchait.
—Vous êtes trop bonne, madame Coutanceau, disait-il, on abuse...
Ma mère ne répondait pas, elle pleurait.
—Quel métier, Seigneur! gémissait-elle, que le métier de boulanger, par cette grande misère... Nous ne pouvons pourtant pas nourrir tous ceux qui ont faim!
Non, nous ne le pouvions pas, et le peu que nous faisions était encore énorme pour nous, et insensiblement diminuait le petit avoir péniblement gagné par mes parents.
Mais mon père ne songeait pas à se plaindre. Il n’était pas de ceux qui n’avaient vu dans la Révolution qu’une occasion de se pousser et d’assouvir leurs convoitises. Patriote ardent et sincère, il avait fait, je lui ai entendu dire souvent, le sacrifice de sa fortune, et il était prêt à faire celui de sa vie, pour le maintien des droits de l’homme...
Croyez que les généreuses idées de mon père étaient alors celles d’un grand nombre de citoyens. Si les agioteurs et les intrigants continuaient à étaler un luxe impudent au Palais-Royal, les honnêtes gens supportaient fièrement les privations. On ne rougissait pas d’être pauvre.
Je me rappelle avoir entendu mon parrain, M. Goguereau, nous décrire un dîner où il avait été invité, chez un restaurateur des Champs-Élysées et qui avait été, nous disait-il, extraordinairement servi.
Il s’y trouvait trois députés, dont un ancien ministre, et leurs femmes, en tout six convives: la carte ne s’était pas élevée à quinze francs...
Cependant, les grands événements approchaient; nous étions au 22 juillet.
S’il est dans notre histoire une date héroïque, mes amis, c’est cette date du 22 juillet 1792, et il n’est pas d’âme vraiment française qui la puisse oublier.
La France, ce jour-là pour la première fois, fit l’épreuve de son énergie, et sûre de ses forces, reprit pour ainsi dire possession d’elle-même.
Il n’était pas six heures du matin, lorsque je fus éveillé en sursaut par un grand bruit, dont il me fut tout d’abord impossible de me rendre compte.
J’écoutai... Le bruit se renouvela et les vitres de ma chambre tremblèrent... Il n’y avait pas à s’y méprendre, c’était une salve d’artillerie.
Palpitant, la sueur au front, je me jetai à bas de mon lit, je me vêtis en un tour de main et d’un bond je fus dans la boutique.
Elle était pleine de voisins, qui causaient avec une animation extraordinaire, mêlés à nos ouvriers dont le travail venait de finir.
—Qu’est-ce, m’écriai-je, qu’y a-t-il?
Fougeroux s’avança vers moi, et, d’un accent où vibrait son patriotisme:
—Il y a, répondit-il, que M. Véto a été obligé de céder... On promulgue aujourd’hui le décret qui proclame la patrie en danger.
Fou que j’étais!... Tout entier à l’obsédant souvenir de Marie-Thérèse, j’avais oublié!...
Furieux contre moi-même, j’allais m’élancer dehors, quand l’honnête Fougeroux me barra le passage.
—Attendez-moi, M. Justin, dit-il, je vous accompagne.
L’instant d’après, en effet, dès qu’il eut tout ordonné pour que la boulangerie ne souffrit pas de son absence, nous sortions ensemble.
Déjà, la rue Saint-Honoré était pleine de monde et des crieurs publics vendaient aux passants l’ordre et la marche de la cérémonie.
La Commune avait voulu que la promulgation fût faite avec une solennité austère, qui répondit à l’effrayante gravité des circonstances, et elle avait chargé Sergent du programme.
Artiste médiocre, Sergent était allé demander des inspirations à Danton, et il s’est surpassé.
On sentait un puissant souffle révolutionnaire dans l’ordonnance de cette solennité, et il n’était pas un détail qui ne fut admirablement choisi pour frapper les imaginations et exalter le patriotisme.
David, qui depuis a été l’ordonnateur de Robespierre, a fait plus grandiose, il n’a jamais fait mieux ni surtout plus juste.
Les canons du Pont-Neuf avaient annoncé la solennité par cette salve de trois coups qui m’avait éveillé.
Ils continuèrent à tirer d’heure en heure, toute la journée, jusqu’à sept heures du soir.
Des détonations profondes leur répondaient... C’était l’artillerie de l’Arsenal qui faisait écho.
Les six légions de la garde nationale de Paris avaient été convoquées à la place de Grève, et c’est là que nous les trouvâmes, Fougeroux et moi, attendant des ordres, l’arme au pied.
A huit heures précises, on les divisa en deux colonnes qui prirent chacune en même temps, une direction différente, pour porter dans tout Paris la proclamation.
Chaque cortége avait en tête un escadron de cavalerie, avec tambours, trompettes, et six pièces de canon.
Quatre huissiers à cheval, en grand costume, portaient des drapeaux où on lisait:Liberté-Egalité-Constitution-Paris.
Douze officiers municipaux ceints de leur écharpe, suivaient, groupés autour d’un garde national à cheval qui soutenait une immense bannière tricolore, où on avait écrit, en grosses lettres, ces mots effrayants et sauveurs:
LA PATRIE EST EN DANGER
LA PATRIE EST EN DANGER
LA PATRIE EST EN DANGER
Puis venaient encore six pièces de canon, roulant sur le pavé avec un bruit sinistre, et les légions de la garde nationale.
Un escadron de cavalerie fermait la marche.
A tous les carrefours, sur les ponts et sur les places, le cortége s’arrêtait.
Les huissiers agitaient leurs drapeaux et un long roulement de tambours commandait le silence...
Alors un officier municipal se détachait du groupe, et se haussant sur son cheval pour être entendu de plus loin, lisait l’acte de l’Assemblée législative.
Puis, par deux fois il répétait:
La patrie est en danger!... La patrie est en danger!...
Pour nous tous, c’était la voix même de la France menacée, faisant au dévouement de ses enfants un suprême appel.
Aussi, à chaque proclamation, un frisson terrible courait dans la foule, pareil à la rafale qui couche les épis de blé.
A cette pensée de la patrie en danger, chacun se sentait menacé en son existence même, en son honneur, en sa famille, en sa liberté...
Et aux salves de l’artillerie, aux appels lugubresdes trompettes, un cri immense, le cri de tout un peuple répondait:
—Aux frontières!... Aux frontières!...
Ah! on n’oublie jamais ces émotions poignantes, quand on les a ressenties!...
Je n’avais pas un fil de sec sur moi, mes dents claquaient, les oreilles me tintaient, et il me montait au cerveau comme des bouffées de flamme.
Ce jour-là je compris l’exaltation des martyrs, l’ivresse sainte du sacrifice, je compris tout ce qu’on peut éprouver de joie à verser pour la défense du sol sacré de la patrie la dernière goutte de son sang.
Ému d’une émotion non moins profonde que la mienne, Fougeroux me serrait le poignet à le briser.
Il était blême, de grosses larmes roulaient le long de ses joues, et c’est d’une voix à peine articulée qu’il balbutiait:
—Maintenant les Prussiens peuvent venir, la France les recevra!...
Mais ce n’était pas tout que d’exalter jusqu’au délire le sentiment national.
De tous côtés des amphithéâtres avaient été dressés pour recevoir les enrôlements.
Il y en avait à la Place Royale, au Parvis Notre-Dame, à l’Estrapade, place Maubert et au Carré Saint-Martin.
Chacun d’eux se composait d’une estrade grossièrement charpentée, recouverte d’une tente pavoisée de banderolles et de drapeaux tricolores, ornée de couronnes et de branches de chêne. On y arrivait par un escalier de quatre à six marches.
Une large planche, posée sur des tambours servait de table.
Trois officiers municipaux et six notables recevaient les engagements, les enregistraient et délivraient à chaque volontaire un certificat d’inscription.
Une triple rangée de gardes nationaux isolaient l’amphithéâtre et en défendaient l’accès.
Et, certes, c’était une sage mesure que d’entourer ainsi les estrades.
La foule s’y ruait avec un si furieux enthousiasme que les factionnaires avaient mille peines à la modérer et à la contenir.
Près de moi, j’entendis une vieille femme me dire:
—Ils ne se presseraient pas plus quand il s’agirait d’entrer en paradis.
Elle avait raison. C’était à qui franchirait le premier le roide escalier, à qui tiendrait son certificat d’inscription et l’agiterait en l’air en criant:Vive la Nation!...
A tout instant, il fallait qu’un officier municipal se levât pour calmer le tumulte.
—Patientez, répétait-il. Que diable! nous ne pouvons cependant pas vous inscrire tous à la fois!...
Ce qui n’empêche que las de s’étouffer au bas de l’escalier, des impatients cherchaient à escalader l’estrade.
De tous côtés, on entendait des gens crier: «Inscrivez-moi, je suis un tel, âgé de tel âge, demeurant telle rue, tel numéro... D’autres écrivaient leur déclaration au crayon, sur des morceaux de papier qu’ils jetaient aux officiers municipaux.
Tout se confondait en un même délire, en un pareil élan, les conditions et les âges. C’était bien l’égalité absolue devant le danger de la patrie. Il n’y avait plus là des inférieurs et des supérieurs, des riches et des pauvres, il n’y avait que des citoyens réclamant un même droit, celui de défendre leur pays...
Il en venait de tout jeunes, des enfants, qui s’efforçaient de prouver qu’ils avaient seize ans, l’extrême limite d’âge fixée par l’Assemblée, et qui se retiraient désespérés de n’être pas admis...
Il se présentait des vieillards, qui brandissaient des armes entre leurs mains débiles, jurant que la vue de l’ennemi leur rendrait toute leur énergie, qu’ils étaient encore assez robustes pour combattre et qu’en tout cas ils sauraient mourir.
Les partants, eux, chantaient, quand le soir, les officiers municipaux les conduisaient à l’Hôtel-de-Ville. Ils criaient à la foule émue:
—Chantez donc avec nous!
Il y eut le premier jour près de cinq mille enrôlements... Il avait été impossible d’en inscrire davantage.
Et ce qui s’était fait à Paris, le même jour et à la même heure, se répéta dans toutes les communes de France.
Et partout où se fit entendre le cri de détresse de la patrie, un dévouement pareil répondit.
La Gironde déclara qu’elle n’enverrait pas, qu’elle marcherait tout entière sur le Rhin. A Arcis, sur une population de dix mille mâles, quatre mille s’enrôlèrent. A Argenteuil, tous les hommes partirent...
Voilà quelles nouvelles nous apportaient chaque matin les journaux, et ils ajoutaient qu’on n’avait plus qu’un embarras, celui du nombre...
Une lettre de mon père, que ses affaires avaient conduit à Vendôme, vint nous donner une idée exacte de l’enthousiasme des départements.
«Tout se soulève, nous écrivait-il, tout marche!...
»Les citoyens de chaque canton choisissent entre eux ceux qui doivent partir. Ceux qui ont obtenu cet honneur se rendent au chef-lieudu district, où on leur donne de la poudre, des balles et une feuille de route...
»D’uniforme, il n’en est pas question. La France n’en a pas à en donner, on s’en passera... Il n’est pas besoin d’un uniforme, pour marcher au combat, pour vaincre ou pour mourir!...»
Mon père ajoutait encore:
«Une grande joie pour moi, c’est que tous les partis abjurent leurs rancunes... J’ai vu les hommes des opinions les plus opposées se réconcilier devant l’autel de la Patrie, s’embrasser et partir bras dessus bras dessous pour le district... Ils ne se souviennent plus que d’une chose, c’est qu’ils sont Français et que la France est menacée...»
L’émotion de mon parrain M. Goguereau était visible, lorsque je lui lus cette lettre où éclatait le plus pur patriotisme.
—Dieu veuille, me dit-il, que ton père ne se trompe pas... L’union seule, en un si grand péril, peut nous sauver... User notre énergie à des querelles intestines, ce serait ouvrir notre frontière à l’ennemi, et avant un mois les Prussiens feraient boire leurs chevaux à la Seine...
Il eût fallu être dépourvu de bon sens pour ne pas reconnaître qu’il avait mille et mille fois raison, et tous les voisins réunis chez nous, cesoir-là, et qui l’écoutaient religieusement applaudissaient.
—Rien de si juste! disait Fougeroux. Si nous ne sommes pas d’accord, eh bien! nous nous arrangerons plus tard, entre nous... Mais écrasons d’abord l’ennemi.
M. Goguereau, cependant, d’un accent prophétique, poursuivait:
—Ne nous abusons pas, mes amis, ce n’est pas une guerre politique que nous fait la Prusse... C’est une guerre de races. Les hommes du Nord s’avancent fatalement vers le Midi, c’est l’immuable loi des invasions... Ce qu’ils veulent, ces Prussiens, ce qui enflamme leurs convoitises, c’est notre climat plus doux, notre sol fertile, nos coteaux où mûrit le raisin... Ce n’est pas une armée, qu’il faut envoyer contre eux, ni deux, ni trois, c’est la nation tout entière... Les vaincre ne suffit pas, ils reviendraient plus nombreux, il faut les écraser... Donc, debout tous, et à la frontière!...
Et tout le monde se levait, et si prodigieux était l’élan, qu’il y avait des imbéciles pour dire et pour croire que ceux-là même qui l’avaient provoqué s’en épouvantaient.
Il me semble voir encore le semeur de nouvelles sinistres, M. Laloi, l’épicier, entrer tout pâle dans notre boutique, nous tirer à part, Fougerouxet moi, et nous dire en grand mystère:
—Vous savez ce qui arrive?... Tous les députés se sauvent. Vergniaud, Guadé, Gensonné et Brissot ont déjà pris leur passe-port pour l’Angleterre.
Fougeroux ne le laissa pas continuer.
—Ce n’était vraiment pas la peine de quitter vos pains de sucre, lui dit-il, pour venir nous débiter des sottises pareilles!
Et dans le fait, Fougeroux avait raison d’écouter son gros bon sens plutôt que les cancans dont M. Laloi se faisait l’écho.
Le lendemain même, Brissot publiait dans son journal, lePatriote français, cette noble et fière réponse:
«Les agents de l’étranger—et il n’en est que trop à Paris de ces misérables—ont seuls pu répandre le bruit de notre fuite... Nous méprisons trop les lâches qui abandonnent leur poste à l’heure du danger pour partager leur ignominie.»
Mais les plus stupéfaits de l’enthousiasme inouï des volontaires, et de ces enrôlements innombrables, étaient assurément les recruteurs du quai de la Ferraille, dont le métier désormais était perdu.
Ces recruteurs était de vieux soudards, presque tous sous-officiers, portant pour la plupart, les plus étranges surnoms.
Ils s’appelaient Belle-Rose ou La Tulipe, La Ramée ou la Clé-des-Cœurs.
Chargés de racoler pour le roi, ils rôdaient par la ville ou traînaient de mauvais lieu en mauvais lieu, faisant sonner dans leur poche les écus de la prime.
Avaient-ils un homme à leur convenance, ils l’abordaient sous un prétexte quelconque, lui offraient à boire, l’entraînaient au cabaret et lui versaient du vin, jusqu’à ce qu’il fut assez ivre pour trinquer à la santé du roi, et apposer sa signature, ou sa croix s’il ne savait pas écrire au bas d’un acte d’engagement.
Et le lendemain, l’ivrogne se réveillait soldat, trop heureux s’il ne se trouvait pas dépouillé de la prime dont on l’avait alléché.
Mais, en dépit de ces manœuvres honteuses, malgré les piéges grossiers et les ignobles séductions, les hommes manquaient aux recruteurs, et c’est à grand peine si chaque année ils réunissaient quelques milliers de simples d’esprit, de pauvres diables mourants de faim, ou de gredins à bout d’expédients.
Et voilà que tout à coup, à un roulement de tambour, ils voyaient surgir des armées.
—Voilà un peuple bien changé, disaient-ils... Rien autrefois ne l’effrayait autant que le service militaire, tandis que maintenant...
Il se trompait.
Ce n’était pas le peuple qui avait changé, mais bien les conditions du service.
Qu’était le soldat de l’ancienne monarchie? Un paria.
Soldat du roi, ou plutôt de son colonel, que lui importaient les causes confiées à son courage, en quoi le touchaient-elles?
Il n’avait même pas de drapeau à défendre, car le drapeau, le clocher de la patrie armée, est une idée de la Révolution, et c’est autour d’une bannière portant les armes du propriétaire du régiment que se battait le soldat.
En échange de sa liberté et de son sang, qu’avait-il à attendre? Rien.
L’armée de la monarchie, c’était la noblesse, à qui étaient exclusivement réservés tous les grades, et qui dévorait, à elle seule, plus de la moitié du budget de la guerre.
Le reste ne comptait pas.
Qui était soldat, restait soldat ou sous-officier, sans espoir d’avancement... Et il n’était pas d’application, de courage, de génie même, capables de combler l’abîme qui séparait le sergent de l’officier...
Aussi est-ce dans ces rangs sacrifiés que la Révolution trouva et prit tous les grands généraux qui ont illustré nos armes.
Jourdan, Joubert et Kléber, qui d’abord avaient servi, avaient quitté l’armée comme une impasse, comme une carrière désespérée.
Augereau était sous-officier d’infanterie.
Hoche était sergent aux gardes.
Marceau était simple soldat.
Et ces héroïques jeunes gens étaient cloués là pour toujours...
Hoche, qui avait vingt et un ans, n’en faisait pas moins son éducation, comme s’il eût eu le pressentiment de sa destinée. Et comme sa faible solde ne lui suffisait pas à acheter les livres indispensables, ce grand homme brodait des gilets d’officier, qu’il allait vendre dans un café...
Le peuple savait cela, et voilà pourquoi il avait en horreur le service militaire...
Tout changea, le jour où il cessa d’être le soldat du roi et devint le soldat de la nation.
Ayant reconquis la patrie, fier de ses droits nouveaux, sentant que la cause qui se débattait était sienne, il sauta sur ses armes...
Et ce n’est pas tout:
Une généreuse émulation, l’ambition la plus avouable enflammait encore le courage de l’armée de 92.
Elle savait bien qu’il allait falloir choisir dans ses rangs les officiers qui la commanderaient... Elle comprenait que les grades allaient être, nonle privilége du plus noble, mais la récompense du plus digne...
Comment donc n’eut-elle pas été invincible...
Mais en 1792, mes amis, l’épreuve n’était pas faite, et la France ignorait ce que seraient les phalanges héroïques à qui elle allait confier ses destinées.
Elle se demandait, anxieuse, ce qu’ils feraient au feu, ces volontaires qui abandonnaient, pour la défendre, l’atelier, la boutique, la charrue, le foyer de la famille.
Résisteraient-ils au choc qu’on disait irrésistible des vieilles bandes prussiennes?...
Certes, leur résolution était puissante, leur courage grand comme le danger, leur enthousiasme communicatif vibrait dans toutes les âmes, mais il est un abîme entre la volonté et le fait. Autre chose est de dire: Je pars, et je saurai, héros obscur, mourir pour la patrie... et de le faire.
Quand on les voyait défiler le long des rues, ces enrôlés de la veille, marchant au pas et chantant:
Petits comme grands, tous sont soldats dans l’âme!
Petits comme grands, tous sont soldats dans l’âme!
Petits comme grands, tous sont soldats dans l’âme!
on les applaudissait, mais on leur eût souhaité peut-être plus de gravité et de recueillement qui sied aux grands sacrifices.
Donc, je dois vous le dire, parce que c’est la vérité, la France était fiévreuse et inquiète.
Il n’était pas un patriote qui, en passant devant l’Hôtel-de-Ville, ne se sentit le cœur serré, lorsqu’il y voyait arborée en permanence la grande bannière tricolore où on lisait: La patrie est en danger.
Il n’était pas un citoyen vraiment digne de ce nom qui n’eût payé de la dernière goutte de son sang la joie de voir le péril conjuré et cet étendard fatal enlevé.
C’est que c’était comme un immense crêpe de deuil étendu au-dessus de Paris, au-dessus de la France!... C’était l’angoisse perpétuelle du lendemain paralysant tout...
Vous ne rencontriez que des visages mornes ou des yeux étincelants, selon que les gens s’abandonnaient au découragement ou frémissaient de colère...
Sans se connaître, on s’abordait, chacun espérant qu’un autre saurait peut-être quelque chose, qu’il ignorait, de ce qui se passait là-bas, vers Sierck, vers Longwy, là où nos soldats défendaient le sol sacré de la patrie.
—Eh bien!... se demandait-on, la grande colonne des Prussiens, où est-elle?...
Selon les uns, elle demeurait immobile dans ses cantonnements, ou même reculait... A entendreles autres, elle avançait à grandes journées...
Et comme chacun affirmait tenir ses renseignements de source certaine, on ne savait que croire, que craindre ni qu’espérer.
Il avait été décrété que des relais seraient établis de la frontière à Paris, et que matin et soir un courrier apporterait à l’Assemblée nationale un bulletin de l’armée, lequel serait aussitôt publié.
Mais il arrivait un accident au courrier, ou bien les chevaux manquaient, ou bien encore un général écrasé de fatigues et de soucis n’avait pas eu le temps de rédiger son rapport.
Souvent les dépêches ne contenaient que ces trois mots: Rien de nouveau! Et la fièvre de Paris redoublait. Est-ce possible, se disait-on, qu’il n’y ait rien de nouveau. Puis, on trouvait toujours les bulletins trop laconiques. On eut voulu des détails infinis...
Seuls, les effrontés spéculateurs du Palais-Royal, les agioteurs du Perron, comme on disait alors, ne partageaient pas ces poignantes émotions... S’ils se préoccupaient des douloureuses anxiétés de Paris, c’était uniquement pour les exploiter... Pourvu que le cours du louis et des assignats variât incessamment, ils se tenaient pour satisfaits... Et ils ne reculaient devant aucune manœuvre pour provoquer ce résultat, lorsqu’il ne se produisait pas naturellement.
A ce point que «nouvelle du perron» était devenu le synonyme de mensonge impudent...
Avec tout cela, le nombre des volontaires grossissait toujours.
Et s’il s’en trouvait qui n’avaient pas conscience des devoirs qui leur étaient imposés, beaucoup, je vous l’affirme, se préparaient froidement à la terrible partie qu’ils allaient jouer pour la France.
Ils savaient, ceux-là, que présenter intrépidement sa poitrine aux balles n’est pas tout, et ils s’exerçaient au maniement des armes qui allaient leur être confiées.
Résolus à mourir, s’il le fallait, ils voulaient que leur mort fut au moins profitable, et vendre chèrement leur vie.
Parmi ces volontaires, il s’en trouvait une certaine quantité de notre quartier, mes camarades d’enfance, et je suivais leurs exercices.
Chaque jour nous nous rendions rue des Bons-Enfants, chez un vieux maître d’armes nommé Sylvain, qui avait été longtemps sergent aux gardes-françaises, et il nous enseignait ce qu’on enseigne aux conscrits, lorsqu’ils arrivent au régiment.
C’est lui qui, le premier, m’a fait tenir debout, les talons sur la même ligne, les épaules effacées, qui m’a commandé tête droite et tête gauche, etqui m’a fait marcher au pas: une!... deux!... une!... deux!...
Il n’avait pas de fusils pour nous tous, mais les gardes nationaux des environs se faisaient un plaisir de nous prêter les leurs, que nous reportions religieusement après chaque leçon...
Et durant des heures, le père Sylvain nous montrait comment on s’aligne et comment on se tourne, comment on se serre sans se gêner.
Il nous apprenait encore à connaître notre fusil, à démonter et remonter la batterie, à changer la pierre, à renouveler les amorces, à le charger vite et bien, à l’épauler, à ajuster, à tirer...
Il nous démontrait la puissance de la baïonnette, l’arme par excellence des volontaires de 1792, et nous exerçait à la croiser, à la lancer en avant et à s’en servir pour parer les coups de sabre de la cavalerie.
C’est à ce vieux brave homme que j’ai entendu dire un mot singulier et profond, qui m’est toujours resté dans la mémoire, et que plus d’une fois j’ai répété depuis.
Un de nos camarades, que les longueurs parfois fastidieuses de l’exercice ennuyaient beaucoup, jeta un jour son fusil dans un coin, en disant:
—C’est assez comme cela de porter arme etde présenter arme... J’en sais plus qu’il n’en faut pour mourir pour la patrie.
Le père Sylvain rougit jusqu’à la racine des cheveux, et d’une voix tonnante:
—Mourir, s’écria-t-il, mourir, c’est bientôt dit, citoyen!... Ce n’est pas de mourir qu’il s’agit, mais de vaincre...
Pour mon compte, je commençais à exécuter fort proprement la charge par temps et mouvements, quand, un samedi soir, au moment où nous nous mettions à table, ma mère et moi, mon père entra...
Sa dernière lettre, datée de Blois, ne nous annonçait pas son retour, et nous l’attendions si peu, que nous ne pûmes retenir un cri.
—C’est pourtant moi! fit-il.
Et comme ma mère, tout émue, s’était dressée, il l’embrassa avec une effusion de tendresse qui me parut présager quelque malheur.
Cette impression dut être celle de ma mère, car vivement elle demanda:
—Que se passe-t-il, Jean?...
—Rien, répondit-il, rien que je n’aie prévu depuis longtemps... Si je reviens, c’est que c’est perdre son temps que de courir après du blé qui se cache...
Déjà son couvert était mis, il s’assit, et touten mangeant, et de la façon la plus simple et la plus naturelle du monde:
—Ah! nos affaires ne sont pas brillantes, poursuivit-il... Pauvre femme aimée, pauvre cher fils, de cent trente mille francs que nous possédions l’an passé, bien liquides et ne devant rien à personne, c’est à peine si les deux tiers nous restent. C’est la ruine, dans un temps donné...
Et comme ma mère soupirait:
—Je vous dis cela, ajouta-t-il, pour vous prévenir et non pour me plaindre... Il ne serait pas digne d’être Français, celui qui songerait à ses intérêts, quand l’étranger va peut-être fouler le sol de la France... Nous devons notre sang à la patrie, nous lui devons tout ce que nous possédons...
Je n’avais jamais douté de l’ardent patriotisme de mon père, et cependant ses derniers mots me firent tressaillir de joie.
Ils étaient pour moi plus qu’une promesse, la certitude qu’il ne s’opposerait pas à une résolution que j’avais arrêtée dans mon esprit.
Aussi, notre modeste repas terminé, ma mère étant sortie pour quelques ordres à donner:
—Père, lui dis-je, tant que tu étais absent, mon devoir était de rester ici... Mais maintenant que te voici de retour, que dois-je faire?...
Ce que je voulais dire, quelle était ma résolution, mon père le comprit à l’instant même, car il devint extraordinairement pâle.
Ah! mes amis, ce qu’il ressentait alors, je l’ai ressenti depuis... J’ai eu le cœur brisé par cette douleur horrible que ne sauraient soupçonner seulement ceux qui n’ont pas un fils.
Une larme brilla dans ses yeux, mais elle fut aussitôt séchée, et c’est d’une voix ferme qu’il me dit.
—Tu veux t’enrôler, Justin?
—Oui mon père.
—Tu vas nous abandonner, ta mère et moi, pour courir à la frontière?
—Oui.
Je craignais une objection, elle ne vint pas.
—C’est ton devoir, en effet, mon fils, me dit simplement mon père. La patrie est en danger, tu lui offre ta vie, c’est bien... Moi, je lui ai donné ma fortune, je lui donne aujourd’hui mon enfant... Dieu tout-puissant, en échange de tant de sacrifices à une sainte et juste cause, tu nous dois bien la victoire!...
C’est ainsi que parla mon père. Mais ce que je ne puis vous traduire, c’est son accent qui me remua jusqu’au plus profond de moi-même, c’est le regard brûlant d’une tendresse infinie dont il m’enveloppa.
Je voulais lui répondre, parler, lui dire ce que je ne sentais que trop; que mon sacrifice près du sien n’était rien, absolument rien... impossible; ma langue était comme collée à mon palais.
Lui, cependant, craignant sans doute de me montrer la profondeur de son émotion, se mit à marcher comme au hasard par la chambre.
Il se versa ensuite un grand verre d’eau, qu’il but, et, revenant à moi:
—Je ne t’aurais jamais conseillé de t’enrôler, Justin, reprit-il, mais, tiens, je le sens là—et il se frappait la poitrine—si tu ne l’avais pas fait, je t’aurais peut-être moins aimé... Tu es jeune, tu es robuste, tu seras bon soldat... Ah! si tu savais seulement manier un fusil!...
—Je le sais, mon père, non très bien encore, mais assez pour vendre chèrement ma vie... Je m’exerce tous les jours; j’ai pris des leçons.
Le visage de mon père rayonna, et me serrant la main:
Bien! approuva-t-il, c’est très bien d’avoir fait cela... Ah! que n’en ont-ils fait autant, tous nos jeunes hommes... Toutes les heures perdues dans les cafés à discuter les nouvelles, que ne les ont-ils employées à s’exercer au maniement des armes! La France, à cette heure, rirait bien des menaces de ces barbares qui prétendent l’envahir.
Il réfléchit, et à demi-voix, comme s’il eût répondu aux objections de son esprit.
—N’importe! poursuivit-il, la masse aussi est une force, et une force irrésistible! Ceux qui ne sauraient pas se battre sauraient toujours se faire tuer, user les munitions de l’ennemi, et faire de leur cadavre un rempart...
Oui, c’est devant moi, son fils, à la veille de partir, qu’il disait cela, et aussitôt après:
—Demain, Justin, dit-il, je t’accompagnerai au bureau d’enrôlement.
Mais il se tut, mon parrain, M. Goguereau entrait, qui venait nous rendre sa visite quotidienne.
Il dut être fort surpris du retour inopiné de mon père, il nous le dit, mais sa physionomie n’en conserva pas moins l’expression d’une profonde tristesse.
A ce point que saisi d’inquiétude:
—Serions-nous donc menacé de quelque désastre! m’écriai-je.
Il hocha la tête et s’étant assis:
—Peut-être!... répondit-il. J’arrive du Palais-Royal, et l’effervescence y est à son comble... Si grande y est la foule qu’on n’y circule plus... A tout instant, sans raison, sans prétexte, il s’y engage des rixes et des mêlées... On a renversé les étalages des marchands des galeries de bois...On se dispute dans les cafés, et il passe par moments des bandes de gens qui crient on ne sait quoi, et qui semblent prendre à tâche d’augmenter le désordre...
Il soupira, et d’une voix plus grave:
—On dirait, continua-t-il, que nous ne sommes pas d’accord... Pas d’accord, quand les Prussiens sont aux portes de Sierk... est-ce possible! Ah! nous avons été trop généreux, nous avons gardé parmi nous des amis et des agents de nos ennemis... En Prusse, on n’ignore rien de ce qui arrive à Paris, nous ne savons rien, nous, de ce qui se passe chez eux. Ce soir même, j’ai entendu des gens qui ont osé dire que nous n’étions pas de force à soutenir la lutte et qu’il fallait s’en remettre à leur générosité... Étaient-ils Français, les gens qui disaient cela?... Non, n’est-ce pas...
Il ébranla la table d’un formidable coup de poing, et s’animant de plus en plus.
—La générosité des Prussiens!... poursuivit-il, quelle dérision... Généreux, ces barbares qui ne cherchaient qu’un prétexte pour fondre sur nous pour nous écraser des forces qu’ils accumulaient en silence depuis des années... Allez, allez, c’est toujours le sang germain qui demande compte au sang gaulois de siècles de domination et de suprématie... On parle d’hypocrites protestationsde désintéressement qu’ils répandent en Europe... Fiez-vous-y... Je vous l’ai déjà dit, ce qu’ils veulent de nous, c’est deux ou trois provinces... Justes dieux! demander à la France une de ses provinces autant vaudrait demander à chacun de nous de se laisser couper la main... Entrer vainqueurs à Paris... voilà leur rêve, mais croyez que la gloire ne leur suffirait pas... Le jour où on les a soulevés, on leur a montré Paris, comme une proie magnifique à dépecer... Là-bas, leur a-t-on dit, vous trouverez l’assouvissement de toutes vos convoitises, une chère exquise, des vins comme vous n’en avez bu, et les femmes tremblantes seront à vos genoux... Et ils avancent avec l’espoir de rentrer chez eux pliant sous le butin...
Mes cheveux se dressaient, en l’écoutant, et je frémissais d’une colère comme jamais je n’en avais ressenti... Alors, je comprenais la haine, la vengeance, cette fureur aveugle qui fait qu’on se jette sur son ennemi sans souci de la vie, pourvu qu’on prenne la sienne.
—Non, ils ne viendront pas à Paris, m’écriai-je, non, jamais, car nous serions un million d’hommes pour le défendre, un million qui, à défaut de fusils, nous battrons avec des bâtons, avec des faulx et avec des fourches, avec les pierres du chemin...
—Bien, approuvait mon parrain, très bien!... C’est ainsi que tout homme de cœur doit parler, et, en France, Dieu merci, ce ne sont pas les hommes de cœur qui manquent...
Quant à cela, il avait bien raison, il n’y avait aucun mérite alors à faire le sacrifice de sa vie; quiconque eût paru seulement hésiter eût été montré au doigt.
Une vingtaine de jeunes gens de je ne sais quel petit village, ayant refusé de s’enrôler, les jeunes filles envoyèrent à chacun une quenouille.
A Paris, c’était une autre histoire:
Souvent, quand il passait des bandes de jeunes gens, chantant à tue-tête des chants patriotiques les boutiquiers sortaient de chez eux, et, leur barrant le passage, demandaient:
—Êtes-vous enrôlés?
—Oui.
—Montrez-nous, en ce cas, votre certificat d’inscription.
S’ils le montraient, tout était dit, on leur donnait des poignées de main et on les laissait passer.
Si, au contraire, ils répondaient qu’ils n’étaient pas enrôlés, ou s’ils n’avaient pas de certificat à montrer:
—Alors nous vous défendons de chanter, disaient les boutiquiers... Ceux-là seuls ont le droitde chanter des hymnes patriotiques qui sont résolus à courir à la frontière mourir pour la patrie.
Résistaient-ils, les bourgeois se fâchaient, certains que tous les passants prendraient parti pour eux.
Mais neuf fois sur dix les chanteurs répondaient:
—Ah! il faut nous enrôler pour avoir le droit de crier à notre aise... Eh bien, nous y allons...
Et ils y allaient.
Mais quoi qu’on fît, quoi qu’on pût faire, rien ne paraissait étrange, tant les âmes s’exaltaient jusqu’au délire, en songeant à tout ce que représentaient peut-être de misère, de douleurs et d’humiliations ces cinq mots terribles:La patrie est en danger!
Tout ce qu’ils enfantaient de chimériques projets ou de conceptions ridicules, il me faudrait des journées pour vous le dire...
Et cependant, puisque je m’efforce de vous donner une idée de ces temps d’impérissable gloire, il est certains traits que je ne saurais vous passer sous silence.
Un soir que j’étais allé avec mon père et Fougeroux aux Cordeliers, voilà que tout à coup, au milieu de la séance, le président se lève.
—Citoyens, dit-il, je demande à vous donnercommunication de la lettre d’un patriote de Landrecies, qu’on me remet à l’instant.
—Lisez, lui cria-t-on de toutes parts, lisez.
Il prit la lettre sur son pupitre et commença:
«Citoyen président,
»C’est avec une très grande surprise que j’apprends par les feuilles publiques, par l’Ami de la Liberté, notamment que vous admettez, vous autres Parisiens, la possibilité d’une armée prussienne s’avançant jusque sous les murs de la capitale...
»C’est que vous n’avez pas réfléchi, citoyen président, et je le prouve. Combien, entre la frontière de l’Est et Paris, pensez-vous qu’il y ait d’arbres, de fondrières, de fossés, de rochers, capables de cacher un homme à l’affût? Mettons quatre millions...
»Eh bien! il faut que chaque fossé, chaque fondrière, chaque arbre abrite son patriote armé d’un fusil, prêt à tirer, à tuer ou être tué.
»Pour cette guerre d’embuscades et de buissons, nul besoin d’uniforme, d’artillerie, de charrois... Un fusil, de la poudre, des balles, et quelques livres de pain dans un bissac suffisent...
»C’est dans cet équipage que j’entre en campagne ce soir avec mon aîné, et notre cousinFichet... Et si les Prussiens s’avancent, tant pis pour eux... Nous sommes chez nous, n’est ce pas!...
»Que deux millions, qu’un million seulement de patriotes, de ceux qui sont trop jeunes ou trop vieux pour l’armée nous imitent, et si un seul Prussien rentre chez lui raconter à son épouse ce qu’il a vu chez nous, je veux perdre le nom dont je signe:
»Salut et fraternité.
»SATURNIN VAROT.»Patriote de Landrecies.»
D’unanimes applaudissements accueillirent cette lettre.
—Il a raison, criait-on de toutes parts, il a parfaitement raison.
Et même il fut voté que le citoyen Varot recevrait une lettre de félicitations et serait mis à l’ordre du jour.
Mais nul, assurément n’était aussi enthousiasmé que Fougeroux. De tous les moyens de défense proposés, aucun ne l’avait autant frappé et séduit.
—C’est qu’il est plein de bon sens, ce patriote de Landrecies, disait-il à mon père, pendant que nous rentrions chez nous. Oui, je comprends très bien son idée. On empoigne son fusil et sonbissac, c’est simple comme bonjour... Et les canons des Prussiens ne leur serviraient pas de grand chose...
Il ne fut pas besoin, Dieu merci, de recourir à ce moyen suprême d’un peuple menacé dans son indépendance et à bout de ressources, mais je me suis demandé parfois si la lettre du citoyen Varot n’avait pas inspiré ces francs-tireurs, ces enfants perdus, ces compagnies infernales, qui plus tard, contre ces mêmes Prussiens, défendirent avec une admirable intrépidité les passages des Vosges.
Et chaque jour, mes amis, voyait éclore quelque plan de ce genre, tandis que d’autre part, des exemples d’héroïque dévouement à la patrie étaient donnés, tels que l’antiquité n’en offre pas de plus magnifiques.
Jamais je n’oublierai une lettre du citoyen Lanthoine qui arracha à Paris et à la France entière, un cri d’admiration.
Ce citoyen, fort riche, et qui menait une de ces heureuses existences où trop souvent se détrempent les caractères, écrivait à un journal:
«Citoyen rédacteur,
»Trois de mes amis et moi avons recruté, équipé, armé et monté à nos frais un escadron de cinq cents cavaliers qui nous ont élu leurs chefs.
»Nous partons aujourd’hui pour la frontièreoù nous nous mettrons aux ordres du général en chef; et tant que durera la campagne, nous vivrons à nos frais.
»Comme évidemment dès la première rencontre notre nombre sera diminué, nous faisons appel aux citoyens de bonne volonté pour combler les vides.
»Pour être admis à remplacer les morts, il suffit d’être robuste, bon cavalier, et de savoir manier un sabre... Il faut aussi prêter un serment ainsi conçu: Je jure de ne rentrer dans mes foyers qu’après que la patrie aura purgé son territoire des ennemis qui le souillent... Si la fortune trahissait nos armes, plutôt que de survivre à l’asservissement de la France, je me donnerais la mort de ma propre main!...»
Voilà, mes amis, ce qu’était notre enthousiasme quand, le 20 juillet 1792, le bruit se répandit que les Prussiens, décidément, avançaient en une seule colonne interminable, marchant droit devant eux comme ces terribles fourmis rouges qui détruisent tout sur leur passage...
On ajoutait que leur général en chef, le duc de Brunswick venait d’adresser un manifeste aux Français.
Comme c’était notre voisin Laloi qui, d’une mine consternée et mystérieusement était venuconter cela à mon père, nous crûmes à une de ces fausses nouvelles qu’il avait tant de plaisir à propager.
Nous y crûmes d’autant mieux, que les détails qu’il nous donnait passaient si bien toute croyance, que mon père lui tourna le dos en lui disant:
—Tenez, Laloi, une fois pour toutes, fichez-moi la paix... Vous mériteriez vous et les gens qui débitent des sornettes pareilles, qu’on vous fessât au coin des rues.
Et cependant, pour cette fois, notre voisin avait raison.
Etant sorti, je ne tardai pas à me procurer un de ces manifestes, que des gens sortis on ne sait d’où, et payés par on ne sait qui, distribuaient à profusion...
Il y était dit que Sa Majesté le roi de Prusse, «bien loin de convoiter nos provinces et de prétendre s’enrichir par des conquêtes,n’avait en vue, en faisant la guerre à la France, que le bonheur des Français...»
Il y était dit que si l’armée prussienne envahissait la France, c’était pour y rétablir l’ordre et un gouvernement à sa guise...
»Que jusqu’à l’arrivée de S. M. le roi de Prusse à Paris, les gardes nationales et les autorités étaient rendues responsables de tout désordre...
»Que les habitants qui OSERAIENT SE DÉFENDRE, seraient punis sur-le-champ commerebelles, et que leurs maisons seraient démolies ou brûlées...»
Ah! tenez, après tantôt un siècle, au souvenir seul de ce manifeste d’une insolence stupide, je sens mon cœur se gonfler de colère...
Qu’il se soit trouvé un roi pour rédiger ce manifeste monstrueux et un général pour le signer, c’est ce qu’on a peine à comprendre.
N’importe! elle fut, cette proclamation, comme l’étincelle tombant sur un baril de poudre...
La France entière fut debout, brandissant ses armes, frémissant d’une rage désormais inapaisable... Quels hommes dégénérés, nous croyaient-ils donc ces barbares!... Ce fut, comme si chaque citoyen eut reçu un soufflet sur la joue...
Quoi! une nation oserait proposer à la France de rendre sa capitale sans combat!...
Des millions de voix répondirent:
—Notre capitale... Viens la prendre...
Et Vergniaud traduisit en un fier et magnifique langage notre pensée à tous, le jour où il s’écria:
«Faites retentir dans toutes les parties de l’Empire ces mots sublimes: Vivre libre ou mourir! que ces cris se fassent entendre jusqu’auprès des trônes coalisés contre vous;qu’on leur apprenne qu’on a compté en vain sur nos divisions intérieures; qu’alors que la patrie est en danger, nous ne sommes plus animés que d’une seule passion, celle de la sauver ou de mourir pour elle; qu’enfin, si la fortune trahissait dans les combats une cause aussi juste que la nôtre, nos ennemis pourraient bien insulter à nos cadavres, mais jamais ils n’auraient un seul Français dans leurs fers.»
Voilà, mes amis, sous l’empire de quelles excitations brûlantes je me rendis au district pour signer mon enrôlement.
Il est de ces dates qu’on n’oublie pas: c’était le 29 juillet 1792.
Fidèle à sa promesse, mon père m’accompagnait, et rien ne paraissait plus sur son mâle visage de sa première émotion.
Il avait été décidé, entre nous, que nous ne dirions rien à ma mère qu’au dernier moment, au moment où le sac au dos et le fusil sur l’épaule, je quitterais la maison paternelle.
Non qu’elle fût femme à essayer de me retenir... Trop noble était son âme pour ne pas s’élever à la hauteur des plus pénibles devoirs; mais nous voulions lui épargner les angoisses de l’attente et le douloureux effort de dissimuler ses larmes...
Il était neuf heures du matin lorsque nous arrivâmes à la maison commune.
Tout autour des groupes de patriotes s’entretenaient avec une grande animation, pendant que d’autres se crevaient les yeux à lire quantité de ces affiches qu’on placardait matin et soir, et où il était donné des nouvelles de l’armée, des départements et de l’Assemblée nationale.
Devant la porte, une douzaine de gardes nationaux entouraient deux de leurs camarades, qui, à cheval sur un banc jouaient aux cartes en fumant leur pipe.
Sur un grand écriteau accroché au mur, on lisait: Le bureau des enrôlements est à gauche, au fond de la cour.
Ayant suivi cette indication, nous arrivâmes à une salle immense, très haute de plafond, froide et nue comme une église pillée, où une trentaine d’hommes de tout âge attendaient leur tour d’inscription.
Tout au milieu, devant une table si petite que les registres des enrôlements la couvrait entièrement, un employé était assis.
Ah! ce n’était plus l’appareil imposant et théâtral du premier jour.
Rien de moins belliqueux que cet employé, petit homme à figure joufflue, le nez surmonté de lunettes, très soigné en sa mise mesquine,portant par dessus son habit vert clair des manches de serge noire.
Il me semble le voir encore, et je ris en pensant à l’air d’importance dont il inscrivait les volontaires qui se succédaient devant sa petite table. On eût dit qu’à chaque coup de plume il sauvait la patrie.
Nous étions beaucoup à l’attendre... il n’en allait pas plus vite, procédant posément et méthodiquement, selon la tradition bureaucratique.
Enfin, mon tour étant arrivé, il me toisa de la tête aux pieds, et d’un ton rogue:
—Votre nom, me demanda-t-il, votre domicile...
—Justin Coutanceau, demeurant rue Saint-Honoré.
—Quel âge avez-vous?
—Dix-sept ans et demi.
—Peste!... vous avez bien poussé, on vous en donnerait au moins vingt-deux...
Il m’adressa plusieurs autres questions, écrivant les réponses à mesure, et finalement il me tendit une plume en me disant de signer:
J’obéis, il me remit mon certificat d’inscription, et nous allions nous éloigner, quand une grosse voix joyeuse et de nous bien connue, dit derrière nous:
—A moi, maintenant.
C’était Fougeroux.
Je ne lui avais rien dit, mais il me connaissait, le brave garçon, il avait surpris certains regards échangés entre mon père et moi, en présence de ma mère, et ayant deviné mes intentions, il nous avait épiés et suivis en cachette, se proposant de nous surprendre.
—Comment, tu veux t’enrôler, lui dit mon père.
—Tout juste, bourgeois. D’abord, moi, voyez-vous, l’idée qu’il y a des Prussiens chez nous, en France, qui veulent nous faire la loi, cela me rongeait... Quand j’ai compris que M. Justin allait partir, je n’y ai plus tenu, et me voilà... Nous partirons ensemble... C’est qu’il est bien jeune, voyez-vous, pour que nous le laissions aller là-bas tout seul, faire le coup de fusil, marcher des journées entières sous le soleil ou sous la pluie, dormir sur la terre mouillée sans rien dans le ventre, souvent... Mais je serai là.
Et s’adressant à l’employé:
—Allons, lui dit-il, inscrivez Pierre Fougeroux, âgé de trente-six ans, garçon boulanger...
Puis, quand il tint son certificat:
—Et maintenant, interrogea-t-il, quand filons nous..., quand nous équipe-t-on... où faut-il se présenter?
—On vous fera prévenir.
—Quand?
—Prochainement.
Je voyais bien que le vague de ces réponses ne convenait point à Fougeroux; sa grosse face devenait cramoisie, et il commençait à parler très haut et à s’en prendre à ce pauvre diable de scribe, lequel évidemment n’en pouvait mais, quand une porte au fond de la salle s’ouvrit et un homme entra à grands pas.
Il n’était guère que de taille moyenne; mais sa stature était herculéenne, ses épaules rondes étaient aussi larges que celles de Fougeroux, et le col de sa chemise déboutonné et sa cravate dénouée laissaient voir un cou énorme et la puissante musculature de sa poitrine velue.
Il était laid, mais d’une laideur étrange et saisissante... La petite vérole avait ravagé son visage et brouillé son teint, son nez était écrasé comme par un coup de poing... mais sa bouche avait une incroyable expression de mépris et d’audace, ses lèvres charnues semblaient faites pour laisser couler des flots de lave et ses yeux lançaient des éclairs.
Il nous avait entendu, car, s’adressant à Fougeroux:
—Qu’est-ce tu veux? lui dit-il d’un ton brusque, des habits de soldat? La patrie n’en a pas à donner à ses volontaires... Elle n’a même pasde souliers à leur mettre aux pieds, pas de pain pour les nourrir... Elle aura tout cela, le jour où les citoyens comprendront toute la signification de ce mot, notre unique salut: patriotisme.
J’ai gardé dans ma mémoire les paroles textuelles de cet homme... Elles n’avaient rien, me direz-vous, d’extraordinaire... Soit, mais il les prononçait d’un tel accent que j’en fus bouleversé...
Et je ne fus pas le seul, car Fougeroux demeura béant, et mon père s’approchant:
—Je t’ai compris, citoyen, dit-il à l’homme... Je ne suis pas riche, mais n’importe!... Je prends l’engagement d’équiper et d’armer mon fils, mon garçon que voici, et deux volontaires pauvres... Avant quinze jours ils seront en route.
L’homme enveloppa mon père d’un regard étonnant de douceur et de bienveillance, et lui serrant la main:
—Ah! tu es un patriote, toi, fit-il, et si jamais tu as besoin de moi...
Des clameurs confuses qui s’élevaient de la rue l’interrompirent, et l’employé se penchant vers lui vivement, lui dit:
—C’est encore de ces maudits volontaires... tous les jours il en vient crier devant la porte, et même quelques-uns entrent qui me traitent très mal... Ils prétendent que, puisqu’ils sont enrôlés, on leur doit les moyens de partir...
—Je vais leur parler... dit l’homme.
Il sortit, en effet, de son pas massif, et nous le suivîmes.
Quatre ou cinq cents volontaires au moins étaient massés devant la maison commune, chantant avec une sorte de frénésie le: Ça ira!...
A la vue de l’homme, ils se turent.
Lui, aussitôt, monta sur un des bancs de pierre placés à droite et à gauche de la porte, et d’une voix qui tonnait comme un bourdon de cathédrale:
—«Ce n’est pas vos chants, commença-t-il, qui chasseront les Prussiens... Que demandez-vous?»
Un seul et même cri lui répondit:
—Des armes!...
Il eut un geste si terrible qu’un frisson courut dans la foule, et avec une violence qui vous électrisait:
—«Et si j’en pouvais faire avec ma chair vous en auriez sur l’heure... La patrie n’en a pas... Que ceux qui en veulent, volent à la frontière... Là, chaque soldat qui meurt laisse échapper son arme... Qu’ils la ramassent et s’en servent pour venger sa mort.»
Ces paroles, vous les trouverez dans toutes les histoires, et c’est à cette occasion qu’il les prononça.
—Vive Danton!... cria la foule.
C’était lui, que je ne connaissais pas... Vivement je me détournai pour le voir encore, il était descendu de son banc et avait disparu.
Du moment où mon père avait promis, rien au monde n’était capable de l’empêcher de tenir sa promesse, sinon l’impossibilité flagrante, le cas de force majeure.
Il avait dit qu’il équiperait et armerait quatre volontaires, ce fut désormais son unique préoccupation.
Le malheur est qu’il n’y avait à Paris ni équipements ni armes.
Et ici, mes amis, je ne vous parle pas d’équipements d’une certaine façon plutôt que de telle autre, je ne vous parle pas d’armes particulières.
A la lettre, il était impossible de se rien procurer de ce qui est indispensable à un soldat.
Les boutiques des armuriers étaient vides; vides, les magasins de fabricants d’uniformes.
Quant à trouver un ouvrier qui consentit à travailler de son métier, il n’y fallait pas songer.
L’atelier avait été déserté pour la place publique, pour les cafés et les cabarets, pour les abords de l’Assemblée nationale.
La terrasse des Feuillants était trop étroite pour les groupes qui s’y tassaient et qu’eut vainementessayé de disperser la garde nationale.
Que faisait dehors, me demanderez-vous, tout ce peuple de la capitale?...
Rien!...
Remué jusqu’en ses profondeurs, jusqu’en ses boues, haletant d’angoisses, dévoré de soupçons, il se débattait dans le vide, triomphant ou consterné, selon qu’un imbécile criait: victoire! ou: sauve qui peut!...
On attendait surtout des nouvelles.
Nouvelles de qui, de quoi, d’où?...
Est-ce qu’on savait!...
Il ne s’était rien passé... n’importe! On voulait le bulletin du néant...
Et de toutes les bornes un orateur surgissait, demandait ce qu’on avait fait, disant ce qu’on eût dû faire, déclarant absurdes toutes les mesures et s’offrant carrément de sauver la patrie, si on voulait avoir confiance en lui...