Voilà comment vers la fin d’août nous étions encore à Paris, Fougeroux et moi et les deux volontaires dont s’était chargé mon père, et qui étaient un serrurier et un clerc de procureur de notre quartier.
Mais que de choses, que d’événements pendant ce mois, qui nous parut, à nous impatients, aussi long qu’un siècle.
Les Marseillais étaient arrivés à Paris, le dixaoût avait eu lieu, et Danton, selon son expression, avait été porté au ministère par un boulet de canon; Danton, l’homme qui proposait aux enrôlés enragés de combattre, de courir au champ de bataille pour s’y armer des fusils des morts...
Les Marseillais dont je vous parle étaient cinq cents volontaires, qui, pour répondre à l’appel de Barbaroux et de Rebecqui, députés des Bouches-du-Rhône, venaient de traverser la France.
Ils étaient arrivés à Paris le 30 juillet, et il me semble les voir encore à la barrière de Charenton, reçus par deux bataillons de fédérés des départements, et par une députation de Jacobins, ayant en tête Héron, de la Bretagne, et Fournier l’Américain...
Quel fut leur rôle, à Paris, j’étais trop jeune pour le bien comprendre.
Ce que je vis, c’est que ces méridionaux, exaltés par les ovations qui les avaient accueillis tout le long d’une route de plus de deux cents lieues, se laissèrent aller à de certains excès regrettables.
Il y en eut qui, dans les rues, arrachaient aux passants les cocardes de soie tricolore qu’ils portaient au chapeau, les obligeant à y substituer des cocardes de laine.
Puis, un soir, à la suite d’un banquet qui leur avait été offert aux Champs-Elysées, ils dégainèrentet se jetèrent sur des grenadiers de la section des Filles-Saint-Thomas et des Petits-Pères.
Mais il faut tout dire...
Pendant que les Marseillais buvaient au salut de la patrie, et à la victoire de nos soldats, à un restaurant qu’on appelait:Le grand Salon du couronnement de la Constitution, ils avaient entendu partir d’une guinguette voisine, nommée leJardin royal, des éclats de rire moqueurs et des cris de: Vive le roi!
Cruellement offensés en leur patriotisme, se croyant insultés et bravés, ils avaient brisé les treillages qui séparaient les deux établissements, et une lutte s’était engagée, lutte fratricide, à laquelle applaudissait une héroïne alors aussi célèbre que Théroigne de Méricourt, la fameuse reine Audu.
J’étais aux Champs-Elysées, ce soir-là, avec mon père et mon parrain, et ce n’est pas sans un frisson que je vis ce dernier se jeter au plus fort de la mêlée pour séparer les combattants.
Ils ignoraient qui il était, et des deux côtés on appuyait des canons de pistolet sur ses tempes et on le menaçait d’épées nues.
Mais que lui importait la mort, à ce député de Paris... Qui sait même si son souhait le plus ardent n’était pas de mourir ainsi sur le champ d’honneur du devoir.
Ah! c’était un spectacle terrible que de voir cet homme à cheveux blancs, la tête nue, les habits en désordre, ballotté entre ces furieux en armes, rempart vivant entre ces haines furibondes, impassible quand sa chair eût dû frémir au contact glacé du fer.
Pour lui, offrir sa poitrine n’était pas une figure de rhétorique.
Il voulait parler, il parla... Il sut contraindre à l’écouter ces hommes qui semblaient incapables de rien entendre...
«Insensés, leur criait-il, ne comprenez-vous donc pas que nos discordes sont la joie de nos ennemis et font toute leur audace!... Quoi! pendant que nos volontaires pleurent de rage de n’avoir pas d’armes, vous, assez heureux pour en posséder, vous les tournez les uns contre les autres!... Le flot de l’invasion monte, et pour un vivat vous en venez aux mains!... Faut-il donc que je vous relise l’insultant manifeste de Brunswick!... La France ne doit plus avoir qu’une pensée, qu’une haine, qu’un cri: dehors les barbares!... Il serait voué à l’exécration des races futures, le malheureux qui verserait une goutte de sang Français, pendant que les Prussiens souillent notre sol.»
Mais ce n’est que bien imparfaitement que je vous traduis les paroles de mon parrain... Tousles journaux d’alors les rapportèrent, et on pourrait les y retrouver...
Ce que je puis vous dire, c’est que je vis les sabres rentrer au fourreau, honteux d’en être sortis... C’est que les Marseillais voulurent rendre hommage à l’homme courageux qui les avait rappelés au devoir, c’est qu’ils l’escortèrent jusqu’à sa maison en chantant l’hymne sublime dont ils firent, les premiers, retentir les échos de Paris...
Cet hymne, mes amis, c’était la Marseillaise.
Comment il fut trouvé, ce chant sacré de la patrie armée, à Strasbourg, à deux pas de l’ennemi, dans l’atmosphère brûlante des bataillons volontaires... nul ne l’ignore.
Les volontaires partaient le lendemain au jour, pour marcher à l’ennemi... Le maire de Strasbourg, Diétrich, les réunit à un banquet où vinrent leur serrer la main les officiers de la garnison... Les demoiselles Diétrich et nombre de jeunes filles de l’Alsace, assistaient à ce repas d’adieu, quelques-unes le cœur bien gros et dissimulant mal leurs larmes.
Vers la fin, pendant que se choquaient les verres, on voulut chanter des chants patriotiques... mais lesquels?... Ce n’était pas la sauvageCarmagnoleni le colériqueÇa ira!qui pouvaient traduire les émotions de ces convives unis en unecommunion fraternelle avant d’affronter, au nom sacré de la liberté, les balles de l’ennemi...
On chercha un refrain, et un des volontaires s’écria: «Aux armes!...»
«Aux armes!...» Ces deux mots disaient tout. Un officier de vingt ans, Rouget de l’Isle, s’en empara... Il se précipite dehors et l’instant d’après le visage inspiré par le génie de la révolution, il rentrait en chantant:
Allons enfants de la patrie,Le jour de gloire est arrivé...
Allons enfants de la patrie,Le jour de gloire est arrivé...
Allons enfants de la patrie,Le jour de gloire est arrivé...
Ce fut comme un éclair du ciel... Ce chant qu’ils entendaient pour la première fois, ils le reconnurent, ils le savaient en quittant la table, ils le répandirent par toute la France, par le monde entier...
Et certes, il était temps qu’il fût trouvé l’hymne de la patrie en danger, le chant qui électrise les bataillons et gagne les batailles...
Les Prussiens avaient marché, pendant le mois d’août...
Le 27, on apprit à Paris qu’ils avaient passé la frontière, qu’ils avaient impitoyablement pendu à Sierck quelques pauvres paysans coupables d’avoir défendu leur pays, et enfin qu’ils s’étaient emparés de Longwy.
Paris eut un instant de stupeur.
Longwy pris!... Longwy au pouvoir des Prussiens!...
Allons donc!... Personne n’y voulait croire... Les prophètes de malheur de la veille étaient devenus les plus obstinés sceptiques du lendemain.
Longwy, disait-on, était défendu par des soldats français, donc les Prussiens n’y sont pas...
Ceux-là même qui avaient proclamé le danger de la patrie doutaient... Car en le proclamant, c’est à peine s’ils y croyaient, ou du moins ils le supposaient bien éloigné encore. Ils avaient voulu surtout prendre leurs précautions contre l’improbable. Et pas du tout, ce qui de leur part n’avait été qu’un acte de prévoyance devenait une mesure de salut.
Car à la fin, il fallut bien se rendre à l’évidence.
La nouvelle apportée par un courrier ne tarda pas à être confirmée de dix côtés à la fois.
Les Prussiens étaient bien réellement à Longwy.
Oh! mes amis, j’assistai ce jour-là à un mouvement sublime. Foulé le long du Rhin par le sabot des chevaux barbares, le sol de la patrie tressaillit jusqu’à la Méditerranée.
De même que s’il eût ressenti la secousse d’un tremblement de terre, chaque citoyen s’élançahors de sa maison, ses armes à la main, éperdu de colère et criant:
—Où sont-ils?
Puis, les esprits se mirent à rechercher les causes de cette défaite inouïe, et un mot effrayant vola de bouche en bouche, murmure d’abord, bientôt clameur immense...
—Trahison!... trahison!...
On se compta, chacun d’un œil défiant interrogea les yeux de son voisin...
On se dit que parmi nous, généreux et faciles, beaucoup vivaient pour qui notre premier échec était un premier triomphe, et qui, secrètement, se frottaient les mains pendant que nous avions peine à retenir des larmes de douleur et de rage.
Et après avoir crié: trahison, on cria:
—Justice! justice!...
Mais où chercher la vérité, où prendre des renseignements, comment se procurer des détails... des détails minutieux, infinis?...
Pour calmer l’angoisse publique, il n’y avait rien que la dépêche affichée aux districts, dont l’effrayant laconisme ouvrait le champ aux plus lamentables suppositions...
Les Prussiens occupent Longwy...
Par l’éducation que m’avait donnée mon bon et honnête père, j’étais de notre maison et de celle des voisins, le plus apte à donner des indicationssur cette ville de Longwy, sur sa situation, sur son importance...
J’étais donc occupé à chercher dans mes livres de quoi satisfaire, de quoi tromper, plutôt, la curiosité de tous, lorsque M. Goguereau arriva chez nous, suivi d’un tout jeune homme, je suis sûr qu’il n’avait pas vingt ans, revêtu de l’uniforme de l’artillerie, chaussé de fortes bottes et crotté jusqu’à l’échine...
C’était un des courriers expédiés à l’Assemblée nationale, qui avait assisté à l’affaire de Longwy, et que mon parrain sachant nous être agréables, avait invité à dîner chez nous.
Par ce jeune officier, nous sûmes tout ce qui s’était passé...
C’était le 19 août 1792, que l’armée prussienne avait franchi la frontière, s’avançant du côté de Longwy.
Le roi de Prusse et le duc de Brunswick conduisaient l’avant-garde, l’armée suivait par lignes.
La première ligne s’arrêta vers les bois de Chenière, ayant Longwy à dos, couvrant ainsi la place comme un corps d’observation.
La seconde ligne campa sur les hauteurs en face de la ville.
Puis, entre ces deux corps, et aux extrémités, se massèrent les dragons de Bareith, de Lothumet de Normann; les cuirassiers de Weymar et d’Ilow...
La forteresse de Longwy était alors un hexagone, avec cinq demi lunes et un ouvrage à corne du côté de Saint-Marc. Les casemates y étaient dans le meilleur état, soixante-douze pièces de canon étaient en batterie sur les remparts et les magasins étaient abondamment pourvus de vivres et de munitions.
Avec de tels moyens de défense, il n’était pas un seul des dix-huit cents soldats composant la garnison qui ne fût persuadé que le commandant Lavergne allait faire une longue et glorieuse résistance.
Le jour même, cependant, de l’investissement de la place, le roi de Prusse fit sommer le gouverneur Lavergne de se rendre... Il répondit, en présence de la garnison, qu’il tiendrait tant qu’il aurait un biscuit, un boulet et un homme valide.
Seconde sommation, le lendemain... même fière réponse.
Les Prussiens annoncèrent donc qu’ils allaient bombarder la ville.
C’était le colonel du génie Tempelhof, qui avait été chargé de conduire les opérations du siége.
Le 21, dans la journée, il fit établir deux batteries de quatre obusiers, et le soir, sur les sept heures, à la tombée de la nuit, il ouvrit le feu.
Il n’endommagea que fort peu la place...
L’obscurité profonde de la nuit l’empêchait de calculer ses distances et une pluie torrentielle empêchait absolument l’effet de ses obus...
De son côté, la garnison de Longwy riposta par un feu très vif, mais si mal dirigé, par suite de la jeunesse et de l’inexpérience des canonniers, que les Prussiens en souffrirent très peu...
Suspendu vers les trois heures du matin, le bombardement recommença dès qu’il fit jour...
A huit heures, il était dans toute sa violence...
Mais les défenseurs de la place ne s’en étonnaient pas. En quelques heures, ils avaient acquis une certaine habileté; les officiers pointaient les pièces et les boulets commençaient à n’être plus perdus...
Voilà où en était le siége quand, un peu avant neuf heures, huit ou dix bombes, tombant presque simultanément dans la place, tuèrent une douzaine d’habitants, hommes et femmes, et mirent le feu à deux maisons et à un magasin à fourrages.
Épouvantés de ces premiers désastres, les habitants s’assemblent tumultueusement, et demandent à grands cris qu’on ouvre les portes aux Prussiens plutôt que de laisser incendier la ville.
Menacés de mort par ces lâches, indignes du nom de Français, les magistrats qui font partiedu conseil de défense, prennent peur à leur tour, se réunissent en hâte et se rendent chez le gouverneur pour le sommer de capituler.
Lavergne leur résista d’abord, essayant de prouver qu’ils se trouvaient sous le coup des menaces de la proclamation du duc de Brunswick, puisque en somme, peu ou prou, ils se sont défendus.
Deux d’entre eux ripostent en ricanant qu’ils sauront bien s’arranger avec les Prussiens.
Lavergne, alors, demande à consulter les officiers placés sous ses ordres. Il les envoie quérir aux remparts où ils faisaient leur devoir, et leur expose la situation.
Tous, d’une même voix répondent que se rendre serait une abominable lâcheté.
Persuadés que leur commandant est de leur avis, ils se retirent... Mais lui, revenu près des magistrats, se laisse convaincre, envoie secrètement un parlementaire aux avant-postes ennemis, et signe la capitulation qui livre Longwy au roi de Prusse.
Tout ce qu’on lui avait accordé, c’était que la garnison sortirait avec les honneurs de la guerre le lendemain 23.
Un seul des magistrats avait refusé d’apposer sa signature au bas de cet acte infâme...
Les habitants mirent le feu à sa maison et lecommandant prussien le condamna à être pendu séance tenante...
Déjà, il avait autour du cou la corde fatale, quand soudain le clou se détache... Il tombe de la hauteur du second étage, se relève sans blessures, prend sa course et disparaît avant que ses bourreaux soient revenus de leur étonnement.
Le lendemain, cet homme courageux réussissait à gagner sain et sauf l’armée française où on le nommait capitaine en récompense de sa belle conduite...
Telle est, mes amis, la douloureuse histoire de la capitulation de Longwy, telle que nous la racontait l’hôte de mon père, un de ces intrépides volontaires qu’elle avait réduit à mettre bas les armes sans combat...
Je crois le voir encore, cet officier de vingt ans, tel qu’il m’apparut ce soir-là.
Les larmes de rage que lui avait arrachées l’humiliation n’étaient pas sèches encore, et on comprenait à son accent qu’il n’avait plus au monde qu’une ambition, qu’un espoir: prendre une revanche éclatante, terrible.
—Demain, nous disait-il, je repars pour l’armée rejoindre mes camarades, et ce que nous avons souffert, ah! il faudra bien que les Prussiens nous le payent!...
Puis, revenant sur les circonstances de la capitulation:
—Et cependant, poursuivait-il, les Prussiens ne nous ont pas vaincus... La forteresse qu’ils nous ont prise, ils l’avaient achetée... Car, voyez-vous, rien ne m’ôtera de l’idée que tout était, d’avance, arrêté, convenu et payé... Ce bombardement de six heures qui n’a aucunement endommagé la ville... comédie! Cette émeute de bourgeois, cette réunion du conseil de défense, le semblant de résistance du commandant de place Lavergne... comédie. Il fallait bien tromper la garnison, puisqu’il n’y avait aucune chance de la corrompre... Et pendant que nous autres, pauvres soldats naïfs, nous ne songions qu’à faire notre devoir, résolus à mourir sur la brèche, les traîtres ouvraient une poterne à l’ennemi et nous livraient...
Tous, peu à peu, nous avions été gagnés par la douleur et l’indignation de notre hôte...
Ma mère pleurait. Fougeroux, dans un coin, étouffait des blasphèmes en crispant ses redoutables poings. Quant à mon parrain, dont j’épiais non sans anxiété les impressions, je voyais son visage s’assombrir de plus en plus.
—Peut-être avez-vous raison, jeune homme, dit-il à l’officier, peut-être, en effet, y a-t-il eu trahison...
Mais mon père l’interrompant:
—Quoi!... s’écria-t-il, vous doutez, mon vieil ami!... moi, non! Résolus à violer notre territoire avec l’espoir de nous en arracher un lambeau, les Prussiens ont prodigué l’or avant d’oser employer le fer... Une ténébreuse invasion de traîtres a précédé et préparé l’invasion armée... Trop loyaux pour soupçonner une telle perfidie, nous avons accueilli leurs espions en amis, nous leur avons accordé notre confiance et ils vivent au milieu de nous, écoutant nos délibérations, guettant nos mouvements, cherchant à deviner nos projets les plus secrets, pour les dévoiler... Ils nous entourent, n’attendent que l’heure de tendre la main à qui paye leur infâmie, prêts à voler pour les vendre les clés de nos poternes, prêts à enclouer nos canons... Ah! pas de merci pour de tels misérables... Auriez-vous donc pitié de l’infâme à qui vous auriez donné un abri sous votre toit, une place à votre table, et qui, pour prix de votre hospitalité, la nuit, pendant votre sommeil, irait à pas de loup ouvrir la porte de votre maison à une bande d’assassins!...
La colère emportait mon père au delà, peut-être, de l’exacte réalité, mais il ne se trompait pas...
Trois jours plus tard, Paris eut une preuve irrécusable de la trahison qui avait ouvert Longwy aux Prussiens.
Le 31 août 1792, Guadet, le député Girondin, chargé du rapport de cette affaire honteuse, monta à la tribune, et dit:
«On a découvert dans les papiers de M. Lavergne une lettre qu’on lui adressait du camp ennemi, datée de l’avant-veille de l’investissement de la place, et qui contient ces dégradantes exhortations.
»Vous ne balancerez pas, sans doute, entre le parti de servir notre cause ou d’être le stipendié de Pétion... Vous savez que votre femme est désolée, qu’elle vous a écrit plusieurs fois... Je suis chargé de la part de S. M. le roi de Prusse et du duc de Brunswick de vous assurer que votre zèle pour nos intérêts ne restera pas sans récompense...
Mais l’indignation de l’Assemblée nationale n’avait pas attendu pour éclater la découverte de ce document accusateur.
»Pour un soldat, pour un Français, n’était-ce pas déjà trahir que de s’avouer vaincu sans combat!...»
L’Assemblée publia cette brève proclamation:
«Citoyens, la place de Longwy vient d’être rendue ou livrée... Les Prussiens s’avancent... Peut-être se flattent-ils de trouver partout des incapables, des lâches ou bien des traîtres, ils se trompent... La patrie vous appelle, partez...»
Et voici le décret qu’elle rendait le même jour:
«Tout citoyen qui, dans une ville assiégée,parlera de se rendre, sera puni de mort...»
La France entière applaudit à ce décret, qui nous paraissait, à tous, inspiré par le génie même de la liberté.
De plus, l’Assemblée avait décidé:
Que la ville de Longwy serait rasée.
Que ses habitants seraient, pendant dix ans, privés de leurs droits civils...
Que les citoyens qui ne marcheraient pas à l’ennemi seraient obligés de remettre leur fusil aux citoyens prêts à partir pour la frontière...
Cependant, il était des gens que rien ne semblait rassurer, ni l’énergie de l’Assemblée, ni le nombre des volontaires, ni l’admirable spectacle de la France debout en armes...
M. Laloi, comme de raison, était de ce nombre.
A toutes les mesures de salut, on le voyait hocher la tête et répéter:
—Je n’ai pas confiance... Non, je n’ai pas confiance du tout.
Jusqu’à ce qu’un soir je le vis arriver dans notre boutique, brandissant une douzaine de feuilles de papier.
—Lisez-moi cela, me dit-il, et nous verrons si vous m’appellerez encore alarmiste...
C’était une douzaine de pages d’une méchante histoire de Frédéric-le-Grand, que M. Laloi avait trouvées parmi les vieilles paperasses qu’il achetait à la livre pour envelopper ses épiceries.
Lorsqu’il vit que je les avais parcourues:
—Eh bien!... me demanda-t-il.
—Quoi?...
—Comment, quoi!... vous ne comprenez donc pas ce qui est imprimé là?... La Prusse est comme qui dirait un immense camp retranché, dont chaque ville est une caserne et chaque maison un poste. Tous les Prussiens sont militaires dès la mamelle et passent leur vie à faire l’exercice. C’est un de leurs rois, Frédéric-le-Grand, qui les a organisés comme cela, pour qu’ils pussent un jour conquérir le monde entier... Vous n’avez donc pas vu que ce roi dépensait des sommes immenses pour attirer de tous les coins de l’Europe les hommes les plus grands et les plus forts dont il faisait des grenadiers. Il les forçait ensuite à épouser des espèces de géantes, et obtenait de ces unions des soldats d’une taille et d’une force exceptionnelles. Eh bien! cher monsieur Justin, voilà les troupes qui nous attaquent. Là, de bonne foi, comment voulez-vous que nous leur résistions!
Je ne pouvais m’empêcher de sourire encore que je n’en eusse guère envie.
—Que faudrait-il donc faire, selon vous, cher M. Laloi, demandai-je...
Il rougit légèrement, et avec un embarras visible:
—Dame!... bégaya-t-il, je ne sais pas, moi... Il me semble que si les Prussiens n’étaient pas trop exigeants...
—Halte-là!... interrompit une voix terrible... Vous proposez de capituler?... Rappelez-vous le décret: peine de mort!...
Déjà M. Laloi, épouvanté, s’était précipité dehors, sans avoir eu le temps de reconnaître que c’était mon père qui se moquait de lui.
Malheureusement, tous les alarmistes n’étaient pas de si facile composition.
Et Dieu sait s’il y en avait, de ces gens qui, soit pusillanimité, soit affectation de sagesse, soit enfin on ne sait quel inqualifiable sentiment, prenaient à tâche de semer autour d’eux le découragement...
Qui s’en allaient évoquant de ces terreurs qui enfantent la panique des armées et les grands crimes politiques des peuples au désespoir...
C’était à croire que les Prussiens étaient des ogres, et nous des enfants dont ils n’allaient faire qu’une bouchée.
D’après eux, songer, non pas à vaincre, mais à résister seulement, était folie... Nos armées, ilsles diminuaient jusqu’à zéro, multipliant au contraire jusqu’à l’absurde, les bataillions ennemis... Selon leurs calculs, les Prussiens n’étaient plus quatre-vingt-dix mille, mais cinq cent mille, un million, plusieurs millions...
Et ils vous les montraient partout à la fois, sur tous les points du territoire... ici, là, ailleurs encore... Ce n’était plus seulement Longwy qu’ils tenaient, mais deux autres places fortes... toutes nos places fortes...
Hélas!... L’événement sembla donner raison à leurs sinistres prévisions.
Un matin, Paris, à son réveil, apprit que Verdun venait de capituler...
C’est par la relation d’un officier du Maine-et-Loire, qui faisait partie de la garnison de Verdun, que Paris apprit, en même temps que la reddition de la place, les détails de ce nouveau malheur.
Apportée par un courrier qui avait franchi en trente-deux heures les soixante-cinq lieues qui séparent Verdun de Paris, cette relation avait été imprimée dans la nuit, et, dès sept heures du matin, on l’avait distribuée à des vendeurs qui se répandirent par la ville, criant tout le long des rues:
—Achetez ce qui vient de paraître: la capitulation de la ville et de la citadelle de Verdun,contenant l’exposé des faits de guerre et le récit du patriotisme du commandant de place...
Ainsi, du moins, on n’eut pas comme pour Longwy le tourment de l’incertitude.
La France entière connut le désastre dans toute son étendue, avec les circonstances capables de l’alléger ou de le rendre plus douloureux.
Ecrite par un homme du métier, cette relation avait de plus cet avantage de nous donner une idée exacte des opérations, des intentions et des espérances de nos ennemis.
Maître de la place de Longwy, au lieu de profiter de ce premier avantage pour se porter en avant, le duc de Brunswick avait perdu plusieurs jours dans le camp retranché qu’il avait établi autour de la place.
Pressé par son maître, le roi de Prusse et par les émigrés qui encombraient son quartier général, de poursuivre son mouvement offensif, de marcher immédiatement sur Mouzon ou sur Sedan, le duc de Brunswick avait résisté avec une invincible opiniâtreté.
Il lui fallait, disait-il, avant toutes choses, assurer ses communications entre Longwy et Luxembourg, rallier différents corps chargés de protéger sa marche, établir des magasins de vivres et de fourrages, et organiser des boulangeries et des équipages de ponts.
Quatre jours furent ainsi perdus pour le salut de la France.
Ce n’est que le 28 août que l’armée prussienne commença à s’ébranler. Elle coucha le soir à Longuyon et le lendemain à Etain et à Pillon.
Enfin, le 30, elle campa sur les hauteurs de Saint-Michel, situées à deux mille pas de Verdun et dominant entièrement la ville.
Les deux lignes prirent position entre Fleury et Grand Bras, pendant que les avant-postes s’étendaient jusqu’à Marville, Montmédy et Juvigny.
Le duc de Brunswick établit son quartier général àRegretet le roi de Prusse àGlorieux.
Circonstance singulière, et qui donna lieu, vous le pensez, à plus d’un jeu de mots, car le nom de ces deux villages traduisait parfaitement la disposition morale du roi et de son généralissime.
Les émigrés qui escortaient les Prussiens s’étaient, eux, installés à Hettange avec les troupes hessoises.
La place de Verdun avait, pour résister à toute cette armée, dix bastions liés entre eux par des courtines, des fossés profonds et quelques ouvrages légers sur les deux rives de la Meuse.
La citadelle, affectant la forme d’un pentagone irrégulier, était entourée d’une fausse braie.
Tous ces ouvrages avaient été laissés en assez mauvais état, mais le commandant de la place, Beaurepaire, était un homme.
Officier de carabiniers sous l’ancienne monarchie, Beaurepaire avait organisé et commandait depuis 1789 le bataillon de Maine-et-Loire.
A la première nouvelle de l’invasion, ces intrépides patriotes n’avaient pas perdu une heure en stériles discussions... Ils avaient traversé la France au pas de course et s’étaient jetés dans Verdun.
Ils avaient si bien le pressentiment que les trahisons dont la Révolution était entourée les vouaient à une mort certaine, qu’ils avaient chargé un député de porter à leur famille leur testament et leurs adieux.
Marié depuis peu de jours, les mains encore mouillées des larmes de sa jeune femme, Beaurepaire n’en était pas moins résolu à une de ces résistances enragées qui illustrent une ville et ses défenseurs.
Ses trois mille cinq cents soldats brûlaient de combattre, et le nom seul des officiers placés sous ses ordres en dit plus que tout les commentaires; ils s’appelaient Lemoine, Dufour, Marceau...
Malheureusement, les habitants de Verdun n’étaient rien moins que disposé à seconder l’héroïsme de la garnison.
Beaucoup appelaient de tous leurs vœux l’armée prussienne... Plusieurs avaient franchi les remparts sans courir au-devant d’elle... Et dès le premier jour la populace avait essayé de piller les magasins et de noyer les poudres aux cris de:
—Pas de siége!... Pas de siége!... Vivent les Prussiens!...
Le duc de Brunswick n’ignorait rien de ces dispositions.
Le 31 août, au moyen d’un pont jeté sur la Meuse, il compléta l’investissement de la place, et le roi de Prusse la fit sommer de se rendre.
—Se rendre est un mot qui n’est pas français, répondit Beaurepaire en congédiant les parlementaires.
Peu de moments après, sur les six heures du soir, le bombardement commençait.
Il dura jusqu’à une heure du matin et reprit le lendemain de trois heures jusqu’à sept.
Était-ce un bombardement véritable ou un simulacre? On pouvait douter, tant les coups étaient mal dirigés... C’est à peine si le feu prit à cinq ou six maisons.
Et cependant, les bourgeois s’assemblèrent, comme à Longwy, réclamant la capitulation, disant qu’ils ne souffriraient pas qu’on les ensevelit, eux et leurs familles, sous les ruines de leur cité.
De même qu’à Longwy, le conseil de défense se réunit, délibère et déclare qu’une plus longue résistance n’amènerait qu’une inutile effusion de sang.
En vain Beaurepaire et ses officiers s’opposent de toutes leurs forces à cette détermination...
Vainement Marceau insiste sur la nécessité de se défendre, en indique les moyens et répond du succès...
Une seconde sommation menaçant d’un assaut immédiat redouble les terreurs des lâches et exalte l’audace des traîtres, le conseil décide qu’il va capituler.
Frémissant d’indignation, Beaurepaire, une fois encore, essaie de ramener à la voix de l’honneur ces Français indignes, c’est à peine s’ils daignent l’écouter.
Alors, lui, les écrasant du regard:
—«Messieurs, dit-il, j’ai juré de mourir plutôt que de me rendre... survivez à votre ignominie, puisque vous en avez le courage... Moi je meurs...»
Et il se brûle la cervelle...
Eh bien! mes amis, ce trait d’héroïsme qui valut à Beaurepaire les honneurs du Panthéon, un nom immortel et l’admiration passionnée de la France, n’émut pas les bourgeois du conseil de défense...
Ils osèrent enjamber ce cadavre pour porter au roi de Prusse les clés de Verdun.
Le chef de bataillon Lemoine avait bien eu le temps de se jeter dans la citadelle avec quelques soldats de Maine-et-Loire, mais ils manquaient de pain, d’eau et de poudre... Force leur fut de capituler...
Et le lendemain, quand le roi de Prusse entra dans Verdun, vingt jeunes filles vêtues de blanc s’avancèrent au-devant de lui, jonchant le sol de fleurs effeuillées, sous le sabot de son cheval...
Cependant le lieutenant-colonel de Noyon, à qui revenait après la mort de Beaurepaire le commandement en chef, sut obtenir pour ses soldats des conditions honorables.
La garnison sortit avec tous les honneurs de la guerre, tambours battants, enseignes déployées, emportant ses armes et ses bagages, traînant deux pièces de quatre avec leurs caissons, et un fourgon qui renfermait le corps de l’héroïque Beaurepaire.
Debout devant une des portes, à l’avancée, entouré de son état-major, le roi de Prusse regardait défiler ces fiers soldats, lorsqu’il remarqua un chef de bataillon qui marchait à pied, vêtu d’un uniforme déchiré, sans manteau, sans armes...
Il s’informe, et apprenant que cet officier aperdu ses bagages, qu’on lui a tout pillé, il s’approche et lui demande:
—Que voulez-vous qu’on vous rende?
Mais l’autre, le regardant avec des yeux enflammés, dit simplement:
—Mon sabre.
Cet officier c’était Marceau.
Vous le voyez, mes amis, la France déchirée et saignante avait encore le droit d’être fière de ses enfants.
Mais le coup était si terrible qu’on n’apercevait que le résultat.
La trahison de Longwy avait été un malheur, un accident, en quelque sorte, dont on avait pris son parti.
La capitulation de Verdun parut un désastre irréparable.
—Combien y a-t-il de lieues de Verdun à Paris? voilà ce que de tous côtés vous demandaient des gens effarés.
Et quand vous leur répondiez:
—Soixante-cinq.
C’était comme si vous leur eussiez coupé bras et jambes, et consternés ils s’éloignaient en trébuchant.
Pourquoi ne vous le dirais-je pas, mes amis?...
Ce temps que j’évoque eut trop de grandeurspour qu’il soit utile de dissimuler ou d’atténuer ses faiblesses...
Paris fut terrifié... Paris fut saisi du vertige honteux de la peur... Paris vit les Prussiens à ses portes...
Alors, toutes les sinistres prophéties semées par les alarmistes levèrent et portèrent leurs fruits.
Sept ou huit cents personnes s’enfuirent de la capitale dans la journée, emportant ce qu’elles avaient de plus précieux.
Le prix des voitures haussa pour ainsi dire d’heure en heure...
A midi, un de nos voisins paya mille livres en assignats une méchante carriole attelée de deux rosses, qui devait le conduire avec sa famille jusqu’à Orléans.
Le récit de ce qui se passait au conseil des ministres et dans certaines réunions de députés, ne contribuait pas peu à augmenter l’épouvante.
On affirmait que les Girondins—et ce n’était cependant pas des lâches—s’étaient écriés à la nouvelle du désastre:
—Abandonnons Paris aux Prussiens... Portons dans le Midi la statue de la liberté!...
Roland, le ministre de l’intérieur, avait dit, prétendait-on:
—Les nouvelles sont alarmantes, il faut queles ministres et l’Assemblée quittent Paris!...
—Pour aller où?... demanda Danton.
—A Blois, et nous emmènerons le trésor et le roi...
Clavières et Servan avaient appuyé la proposition de Roland, et aussi et surtout le député Kersaint, admis à cette conférence parce qu’il arrivait de Sedan, où il avait été envoyé en mission.
—Oui, il faut partir, s’était écrié Kersaint, car il est aussi impossible que dans quinze jours Brunswick ne soit pas à Paris, qu’il l’est que le coin n’entre pas dans la bûche quand on frappe dessus...
Ces bruits étaient exacts, de même qu’il était parfaitement vrai que Danton, à force de passion et d’éloquence, avait obtenu qu’on ne prit aucune détermination...
Aussi dans tous les groupes entendait-on dire:
—Avant huit jours... avant trois jours... demain, les Prussiens seront à Paris, et Dieu sait ce qu’ils feront de nous!...
Les menaces du manifeste du duc de Brunswick troublaient toutes les cervelles.
Ne déclarait-il pas qu’il traiterait comme rebelle, qu’il jugerait et exécuteraitsommairementtous les Français qui OSERAIENT se défendre, tous les Français qui avaient embrassé la cause de la Révolution!...
Autant dire qu’il exterminerait Paris, qu’il l’anéantirait...
—Et c’est ce qu’il fera, disaient les trembleurs blêmes, «toute la population, de même que les troupeaux qu’on mène à l’abattoir, sera conduite dans la plaine Saint-Denis, et mitraillée sans triage, sans distinction d’âge, de sexe et de rang...»
Vous le voyez, mes amis, quels que soient les temps, les mêmes calamités rappellent les mêmes effarements...
Nous étions à la fin du dix-huitième siècle, nous nous étions armé du scepticisme de Voltaire, et cependant nous reculions soudainement jusqu’aux époques de Charles VI, alors que l’Anglais envahissait la France... Que dis-je!... Nous reculions jusqu’aux invasions barbares, en ces temps où les foules saisies de panique s’enfuyaient en criant:
—Voilà les barbares!... C’est lefléau de Dieuqui approche, c’est le jugement dernier!...
Danton était inaccessible à ces terreurs.
Au sortir du conseil des ministres, il s’était rendu à l’hôtel de ville.
Là, il rassemble la Commune, et Manuel, le procureur-syndic, inspiré par lui, se lève et propose que, «tous les citoyens en état de porter les armes se réunissent au Champ-de-Mars, ycampent, et le lendemain marchent sur Verdun pour purger le sol français des barbares qui le souillent, ou mourir...»
La commune décrète ensuite.
Que tous les chevaux de luxe pouvant servir aux volontaires qui partent pour la frontière seront requis...
Qu’un état sera dressé des hommes prêts à partir...
Que le canon d’alarme sera tiré sans discontinuer, le tocsin sonné, la générale battue...
Informée des mesures que vient de prendre la commune pour la levée en masse, l’Assemblée bat des mains...
Et Vergniaud, le grand orateur de la Gironde, dont le génie croît avec le danger de la patrie, s’élance à la tribune et dit:
«Il paraît que le plan des Prussiens est de marcher droit sur Paris en laissant les places fortes derrière eux... Eh bien! ce projet fera notre salut et leur perte... Nos armées, trop faibles pour leur résister, seront assez fortes pour les harceler sur leurs derrières; et tandis qu’ils arriveront poursuivis par nos bataillons, ils trouveront en leur présence l’armée parisienne, rangée en bataille sous les murs de la capitale, et, enveloppés là de toutes parts, ilsseront dévorés par cette terre qu’ils avaient profanée...
»Mais au milieu de ces espérances flatteuses, il est un danger qu’il ne faut pas dissimuler, c’est celui des terreurs paniques...
»Nos ennemis y comptent et sèment l’or pour le produire...
»Et vous le savez, il est des hommes pétris d’un limon si fangeux qu’ils se décomposent à l’idée du moindre danger...
»Je voudrais qu’on put signaler cette espèce sans âme et à la figure humaine, et réunir tous les individus dans une même ville, à Longwy, par exemple, qu’on appellerait la ville des lâches, et là, devenus l’opprobre du genre humain, ils ne sèmeraient plus l’épouvante chez leurs concitoyens...
»... Ils ne nous feraient plus prendre des nains pour des géants, et la poussière qui vole devant un escadron de uhlans pour une innombrable armée...
»Parisiens, l’heure est venue de montrer votre énergie...
»Pourquoi vos retranchements ne sont-ils pas avancés?...
»Où sont les bêches et les pioches qui ont pour notre grande solennité d’il y a deux ans, bouleversé le Champ-de-Mars?
»Vous avez montré pour les fêtes une grande ardeur... En auriez-vous donc moins pour les combats?...
»Vous avez célébré, acclamé, chanté la liberté... Il faut maintenant la défendre...
»Ce n’est plus des statues qu’il s’agit de renverser, mais un monarque de chair et d’os, le roi de Prusse, armé de toute sa puissance...
»Je demande donc que l’Assemblée nationale donne le premier exemple et envoie douze commissaires, non pour faire des exhortations, mais pour travailler eux-mêmes, et piocher de leurs mains à la face de tous les citoyens...»
Des applaudissements frénétiques saluent les dernières paroles de Vergniaud.
Sa proposition est votée d’enthousiasme, et un autre orateur lui succède à la tribune: Danton.
D’une voix brève et saccadée il rend compte des mesures de salut prises par la Commune, puis, avec ce geste impérieux qui imposait aux foules ses terribles volontés:
»Une partie du peuple, poursuit-il, va se porter aux frontières, une autre va creuser des retranchements et la troisième, avec des piques, défendra l’intérieur de nos villes.
»Mais ce n’est pas assez: il faut envoyer partout des commissaires et des courriers pour engager la France entière à imiter Paris; ilfaut rendre un décret par lequel tout citoyen soit obligé, sous peine de mort, de servir de sa personne ou de remettre ses armes...»
Il était deux heures, à ce moment.
Le canon venait de commencer à tonner aux quatre coins de Paris; toutes les cloches jetaient au vent les lamentations du tocsin, la générale battait dans les rues...
Danton s’interrompit, levant la main comme pour dire:
—Écoutez...
Et durant plus de deux minutes, il y eut dans l’Assemblée et dans les tribunes publiques un silence solennel, comme celui qui se fait autour du lit d’un agonisant.
Alors, lui, de l’accent d’une indomptable énergie:
«Le canon que vous entendez, s’écria-t-il, n’est pas le canon d’alarme... c’est le pas de charge sur les ennemis de la patrie... Pour les vaincre, pour les atterrer, que faut-il? De l’audace, et la France sera sauvée!...»
Ah! mes amis, ce cri sublime du tragique orateur de la Révolution, pour Paris, pour la France entière, ce fut le cri de la patrie...
Consternée la veille, la grande ville se redressa, saisie d’un désespoir furieux, plus que jamais menaçante et terrible, honteuse de sa paniqueet résolue à la faire payer cher aux Prussiens...
C’est que chacun de nous ne sentait que trop qu’il s’agissait de bien plus que la vie...
C’était le patrimoine de nos droits et de nos libertés qui allait être l’enjeu de cette suprême partie, ce patrimoine si chèrement acquis, payé de tant et de si immenses sacrifices.
Songer qu’on tomberait sous le fer du vainqueur après avoir subi son insolence, après avoir eu peut-être sa maison en flammes et sa famille outragée, c’était déjà horrible, n’est-ce pas?...
Ce n’était rien, comparé à cette pensée qui nous poignait le cœur, qu’il allait s’éteindre sous le pied des chevaux Prussiens, ce foyer d’une civilisation nouvelle, qui de Paris rayonnait sur le monde.
C’est ainsi que, dans la douleur de ces deux désastres successifs, Longwy et Verdun, la France puisa l’énergie qui devait assurer sa victoire...
Justement, le grand élan qui avait suivi la proclamation du danger de la patrie, s’était insensiblement ralenti...
Beaucoup, qui s’étaient enrôlés, hésitaient à partir... Quelques-uns discutaient la valeur de leur engagement... D’autres, qui ne cessaient de réclamer des armes aux refrains furieux duÇa ira!ne les demandaient certes pas pour voler à la frontière...
La capitulation de Verdun tomba comme de l’huile sur un feu près de s’éteindre... La flamme du patriotisme se ranima plus vive.
Et, de ce jour, je puis le dire, date le grand, le gigantesque effort.
Du matin au soir, Paris prit l’aspect d’une place forte en état de siége.
Partout du canon, des munitions, des armes, des soldats... Au Champ-de-Mars, des bataillons de volontaires s’exerçaient à la manœuvre et au maniement du fusil. Dans la plaine des Sablons, on organisait un régiment de cavalerie avec les chevaux de luxe mis en réquisition...
Le travail était prodigieux, l’activité dévorante...
La nuit, de tous côtés, on apercevait des comme des lueurs d’incendie... C’était le reflet des forges où nuit et jour on forgeait des armes.
Les églises avaient été transformées en ateliers, où des milliers de femmes travaillaient incessamment à préparer des tentes, des habits, des sacs, des effets d’équipement.
Puis, chacun, pour ainsi dire, s’était fait recruteur, prêchant la guerre sainte. Et de porte en porte, des vieillards s’en allaient, offrant aux jeunes quelque vieil uniforme, un sabre, un fusil, des cartouches...
C’est qu’ils voulaient, dans la mesure de leursforces, parfois au delà, servir la patrie menacée, ceux qui ne pouvaient lui donner leur sang.
Les dons patriotiques affluèrent dans des proportions qui vous paraîtraient à peine croyables.
Deux hommes, à eux seuls, montèrent, armèrent et équipèrent trois escadrons de cavalerie.
Un fabricant de tissus, Lemoine, donna toute sa fortune, huit cent mille livres environ, ne réservant qu’une rente de deux cents louis, non pour lui, mais, «pour sa femme âgée et infirme.»
Gerson, un propriétaire de la Bourgogne, mit ses vignes aux enchères, pour «le prix en être versé dans les caisses de la nation,» et il se trouva un financier pour les acheter le double de leur valeur.
Des villages se cotisèrent, qui envoyèrent à l’Assemblée des sommes fabuleuses—pour le temps—des trente, des quarante, des cent vingt mille livres—et en or, pas en assignats.
Et cela mieux que tout le reste, vous dit l’universalité du mouvement et sa profondeur, et de quelle fièvre brûlait le cœur de la France.
Un paysan déterrer ses vieux louis lentement et péniblement économisés et les donner? L’héroïsme du sacrifice ne saurait aller plus loin. Quand le paysan a donné son argent, que lui importe son sang, il le prodigue...
Et sur ces listes infinies de dons patriotiques, que d’offrandes touchantes!
Ce sont de pauvres femmes de la Halle, qui apportent un jour quatre mille livres, «produit de la vente de leurs bijoux,» de leurs boucles d’oreilles, sans doute, et de leurs anneaux de mariage.
C’est une mercière de la rue Saint-Denis, qui offre sa croix d’or...
C’est une pauvre veuve qui donne une timbale et un couvert d’argent, reliques précieuses d’un enfant qu’elle a perdu.
C’est encore une jeune fille, une ouvrière, qui vend, pour en verser le prix, dix-huit livres seize sols, un dé d’or dont son fiancé lui avait fait présent...
Pendant ce temps, chaque jour partaient de Paris cinq cents, mille et jusqu’à quinze cents volontaires...
Vingt mille partirent ainsi successivement, et il y en eût eu bien d’autres si on ne les eût retenus...
L’Assemblée nationale fut obligée de renfermer et de faire garder à vue les typographes qui imprimaient le compte-rendu de ses séances.
Il fallut décréter que tels ouvriers, les serruriers, par exemple, resteraient à Paris, où ilsservaient mieux la nation en forgeant des armes qu’en courant à la frontière.
Alors, véritablement, du sol de la patrie souillé par les pas de l’ennemi, surgissent des armées.
La France s’ébranla pour marcher tout entière au-devant des Prussiens, résolue à les vaincre, ne fût-ce que par le nombre, sûre de les écraser sous sa masse, fût-ce au prix de torrents de sang et de milliers de cadavres...
Mais l’immense sacrifice accepté froidement d’avance, devait être inutile.
Dans les rangs de cette armée, qui était le peuple même, marchaient encore inconnus les héros dont l’occasion allait révéler le génie.
Pour conduire à la victoire de la liberté ces légions de volontaires, partis au chant de laMarseillaise, Dieu leur devait et leur donna de ces capitaines dont un seul, en d’autres temps eût suffi pour illustrer un pays...
Il leur donna Kellerman, Macdonald, Masséna, Desaix, Hoche, Marceau, Davoust, Ney, Bernadotte, Jourdan, Augereau, Moncey, Joubert, Victor, Lefebvre, Kléber, Oudinot, Mortier, toute cette foule enfin de glorieux soldats qui enseignaient d’exemple à vaincre ou à mourir.
Je vois votre surprise, mes amis...
Vous vous demandez comment nous pouvions craindre avec de si prodigieuses ressources, commentnous doutions de la victoire, nous sentant appuyés sur tout un peuple debout...
Croyez-moi, nous étions excusables en 1792.
La France d’alors ne se peut mieux comparer qu’à ce géant qui n’ayant jamais essayé ses forces s’effrayait des menaces d’un enfant.
Nous n’avions expérimenté, nous autres, ni l’ascendant des idées, ni la puissance d’une nation qui combat pour son indépendance et ses libertés.
Nul, d’ailleurs, n’ignorait qu’une force ne vaut qu’autant qu’elle est organisée, réglée, répartie, dirigée...
Et le désordre était partout, nous nous débattions au milieu des ruines.
De l’ancienne monarchie, que nous restait-il? Rien. Ou plutôt elle ne nous avait légué que des embarras et des obstacles. Tous les ressorts étaient disloqués et rompus, de cette machine compliquée qui s’appelle un gouvernement régulier.
Et lorsque tout était à improviser, vous m’entendez, tout absolument, le temps manquait... Ce n’était pas par mois, qu’il nous fallait compter, ce n’était pas par semaines ni par jours... c’était par minutes.
Si encore l’ivresse de la liberté nouvellement conquise n’eût pas égaré les meilleurs esprits!...
Tous ces fédérés, qui arrivaient par centaineset par milliers, avaient fait le sacrifice de leurs intérêts, de leurs affections et de leur vie... nullement celui de leur volonté.
Ils prétendaient n’obéir qu’à eux seuls, c’est-à-dire aux officiers choisis et élus par eux.
Et ces officiers, si remarquables d’ailleurs que fussent leurs qualités personnelles, leur patriotisme et leur bravoure, ignoraient presque tous les premiers et les plus vulgaires éléments de l’art militaire.
Être assimilés aux troupes de ligne révoltait les volontaires... Ils se fâchaient dès qu’on leur disait que sans discipline il n’est pas d’armée, partant pas de victoire. L’idée de subordination, dans leur imagination défiante, était inséparable de l’idée de despotisme.
Je me rappelle qu’un de mes parents, un homme superbe, de vingt ans, maître corroyeur, nommé Lefort, qui avait été élu commandant d’un bataillon, disait gravement à mon père:
—Jamais les sans-culottes que je commande ne subiront les ordres d’un général, je ne les subirais pas moi-même...
—Cependant, objectait mon père, pour tenir campagne, pour livrer bataille...
—Eh bien!... qu’est-il besoin d’un général!... Je conduis mes hommes à l’ennemi... ce n’est pas difficile, n’est-ce pas?... Je commande en avant...nous nous précipitons et nous sommes vainqueurs, et nous ne sommes pas tués...
En vain, pendant tout une soirée, nous nous tuâmes, mon père et moi, à expliquer à cet entêté qu’il n’est d’efforts efficaces que ceux qui sont concertés... Vainement nous nous épuisâmes à lui démontrer qu’une bataille est une action immense dont chaque épisode doit être réglé par un chef suprême utilisant à propos toutes les ressources...
Il nous écoutait attentivement, hochant même la tête d’un air d’approbation; puis, quand nous pensions l’avoir convaincu:
—Tout cela est bel et bon, nous disait-il, mais notre idée à nous autres est de marcher comme je vous l’ai dit...
Ce n’est que deux ans plus tard, après le déblocus de Landau, si je ne m’abuse, que je revis mon parent Lefort.
Il était capitaine de grenadiers. Nous passâmes une journée ensemble, et comme je le voyais mener ses hommes un peu... militairement, je lui rappelai ses opinions et ses discours d’autrefois.
De ma vie, je n’ai vu un homme rire de meilleur cœur.
—C’est pourtant vrai, me répondit-il, je vous ai dit toutes ces bêtises-là... et le pis est que jeles pensais... Ce que c’est pourtant que de vouloir raisonner sur des choses qu’on ignore!... Mais les plus courtes folies sont les meilleures, et la mienne n’a guère duré... Nous n’avions pas rejoint l’armée depuis trois fois vingt-quatre heures, que je m’étais jugé... Je rassemblai donc mes volontaires, et après leur avoir fait former le cercle: «Mes enfants, leur dis-je, pourquoi m’avez-vous nommé votre commandant? Parce que je suis un honnête homme, n’est-ce pas, un bon vivant et un gaillard que ne fera jamais bouder une balle prussienne... Je vous remercie de l’honneur... Malheureusement, comme je ne suis pas seulement capable de commander un à gauche par quatre, comme le premier caporal venu m’en remontrerait, si je vous mène au feu, je suis dans le cas de vous faire tous massacrer sans profit pour la patrie. C’est pourquoi je m’en vais de ce pas aller trouver le général en chef et le prier de nous nommer un commandant qui sache son métier et nous apprenne le nôtre, qui est de tuer le plus possible et d’être tué le moins qu’on peut... Si ça vous va, tant mieux! sinon, tant pis! Et là-dessus: Vive la nation! et rompez le cercle...» Et aussitôt dit, aussitôt fait. Kellermann nous envoya un solide lapin qui savait sa théorie comme une dévote sonpater, et je devins simplegrenadier comme les camarades... Un mois après j’étais sergent, me voici capitaine, avant cinq ans, si un boulet ne m’emporte pas, je serai général, et je saurai mon métier...
Mais tous les volontaires n’avaient pas ce bon sens et cette bonne foi.
Il n’y en eut que trop qui ne surent pas reconnaître ou ne voulurent pas avouer que le courage sans discipline ne sert de rien. Et Kellermann, Beurnouville et Custine n’eurent que trop à se plaindre de l’insubordination des fédérés qui arrivaient au camp de Châlons.
Il y en eut d’autres qui ne s’étaient pas parfaitement rendu compte du sacrifice qu’ils faisaient à la patrie, qui partirent pour la frontière comme pour une partie de plaisir et que les premières privations étonnèrent et irritèrent jusqu’à la révolte.
Si j’avais sous la main les journaux du mois de septembre 1792, je vous lirais une pétition qu’adressait à l’Assemblée nationale le bataillon d’une petite ville de l’ouest...
Mais je suis assez sûr de ma mémoire pour vous la citer textuellement:
«Citoyens législateurs, écrivaient ces soldats, un peu plus que naïfs, nous venons vous dénoncer notre général, qui ne peut être qu’untraître vendu aux Prussiens, ou un aristocrate...
»Voici quatre nuits qu’il nous fait coucher en plein champ, sur la terre nue, sans couverture, et cela, par une bruine épaisse qui nous mouille et nous refroidit jusqu’aux os... Aussi, sommes-nous presque tous atteints de maux de gorge...
»Ce traître, la nuit dernière, a poussé la perfidie jusqu’à nous empêcher d’allumer des feux, sous prétexte que leurs lueurs révéleraient notre position aux Prussiens... comme si se cacher de l’ennemi n’était pas indigne d’un patriote.
»Nous n’avons depuis deux jours d’autres vivres que la farine dont nous faisons une sorte de bouillie d’autant plus détestable que nous manquons totalement de sel... Pas de vin, pas de viande, pas d’eau-de-vie, rien enfin!...
»Il est clair, citoyens législateurs, que l’aristocrate qui nous commande a formé le projet exécrable de nous affaiblir, de nous exténuer, pour nous livrer plus aisément à l’ennemi...
»Nous vous demandons sa mise en jugement...»
Eh bien! mes amis, il se trouva un membre de l’Assemblée nationale, pour appuyer cette étrange pétition... Il demanda une enquête, etqui peut savoir ce qu’il eût demandé, si sa voix n’eût pas été couverte par un immense éclat de rire...
Je dois ajouter que moins de deux mois plus tard, ceux qui avaient signé la pétition ne s’en vantaient pas...
C’est vers cette époque qu’un matin des conscrits du bataillon de Saint-Laurent se présentent tumultueusement à Kellermann.
—Citoyen général, lui dit l’orateur de la troupe, on nous a donné des souliers si mal ajustés et d’un cuir si grossier que nous souffrons des pieds.
Lui les regarde, avec ce flegme étonnant qui ne le quittait jamais, et les montrant à quelques grenadiers de la Moselle debout près de lui:
—Avez-vous jamais vu, leur dit-il, des mâtins d’aristocrates pareils... La patrie leur donne des souliers et ils ne sont pas encore contents!...
...Mais c’est le côté le moins grave et même comique, en quelque sorte, de notre situation, que je vous expose ici...
Ces conscrits qu’effrayait un rhume, qui s’indignaient parce que leurs chaussures les blessaitent, baptisés au feu de Valmy et de Jemmapes, allaient devenir ces grenadiers indomptables qui, vingt années durant, promenèrent à traversl’Europe, dans les plis de notre drapeau tricolore, nos idées d’affranchissement et de liberté.
Nous avions, en 1792, d’autres sujets d’inquiétude.
Si prodigieux avait été le mouvement d’hommes provoqué par les appels de l’Assemblée nationale, que le nombre constituait presque un danger...
L’armée risquait de devenir cohue.
Dans leur empressement d’accueillir quiconque se présentait pour défendre la patrie, les municipalités avaient trop oublié qu’un soldat doit être en état de porter l’arme qui lui est confiée, et de s’en servir avec succès.
Des feuilles de route avaient été délivrées sans discernement ni mesure à un nombre incroyable d’enfants, de vieillards et d’infirmes, qui, bien loin d’être utiles, paralysaient tous les efforts des organisateurs de la défense.
Le 20 août 1792, un mois jour pour jour avant Valmy, Kellermann écrivait aux commissaires de l’Assemblée:
«Si le patriotisme suffisait pour faire mordre la poussière à l’ennemi, je vous dirais que nous pouvons braver l’Europe. Malheureusement, il n’est pas d’enthousiasme, si brûlant qu’on le suppose, qui ne s’éteigne après deux jours de jeûne, et nous jeûnons ici. Les vivres manquent,les bouches inutiles nous ruinent.»
Deux jours plus tard, le même général dépêchait au ministre Servan un courrier extraordinaire avec cette lettre:
«Arrêtez, sans retard, le mouvement des volontaires sur le camp.
»La plupart de ces soldats, sans armes, sans gibernes et déguenillés de la façon la plus pitoyable, ne peuvent ni ne sauraient être de la moindre utilité... Qu’on les lance contre l’ennemi quand tout sera désespéré, j’y consens... Mais en ce moment, il y aurait une barbarie dont je suis incapable, à exposer ces pauvres gens à des coups de fusil qu’ils ne sont pas dans le cas de rendre... Livrés à eux seuls, surtout avec des chefs élus par eux, les volontaires ne peuvent en rien concourir au bien de la chose... J’ai pris le parti de les renvoyer sur les derrières avec des instructeurs qui, en un mois, m’en feront des soldats... En attendant, j’incorpore les meilleurs et les plus solides dans les troupes de ligne, où ils seront incomparables...»
Biron de son côté, écrivait au même Servan:
«Les gardes nationales non soldées forment des troupes admirables, calmes et solides...
»Les volontaires nationaux sont appelés à rendre d’immenses services, et ils sauverontpeut-être la patrie, si on parvient à leur persuader qu’ils sont soldats et que tous les devoirs de l’état militaire sont renfermés dans l’obéissance passive... Nous n’en sommes pas là, malheureusement... Leurs officiers, qu’on leur laisse la liberté de nommer, jusqu’au grade de lieutenant-colonel, inclusivement, n’ont sur eux aucune influence...
»Au camp, tout va encore; c’est dans les marches que les inconvénients sautent aux yeux... Les colonnes s’allongent à l’infini, les queues restent dans les cabarets, et j’ai des quantités de trainards en arrière de deux ou trois marches...
»Recruter nos troupes de ligne, par les volontaires, braves et plein d’élan malgré leur insubordination, est le seul moyen que j’imagine de reconstituer très vivement une armée solide...»
Et ce n’est pas tout encore:
Ce flot d’hommes qui se précipitait vers nos frontières envahies, roulait son écume, la lie des populations des grandes villes.
Il se rencontra des volontaires, indignes de ce nom qui s’écartaient de leur bataillon, désertaient leur drapeau, et s’en allaient à l’aventure à travers la France, maraudant le long des chemins, frappant des réquisitions les habitantseffrayés des petits villages qu’ils rencontraient.
«Ces malheureux, dit l’emphatique Beurnouville, dans un rapport à Pache, ne sont plus les enfants de l’honneur, mais les compagnons du crime et de la débauche... J’en tiens un certain nombre en prison, et j’ai eu beaucoup de peine à empêcher l’armée indignée d’en faire bonne et prompte justice.»
Si j’entre dans ces détails, mes amis, c’est qu’il faut que la vérité soit connue...
C’est qu’il est irritant aussi de voir la légende se substituer à l’histoire, et d’entendre obstinément déprécier toutes les générations au profit d’une seule.
On ne cesse de répéter:
—Ah! les hommes de 92!...
Les hommes de 92 n’étaient que des hommes, et partout, en tous les lieux et en tous temps, l’homme est semblable à lui-même, incompréhensible amalgame de ce qu’il y a de meilleur et de ce qu’il y a de pire.
Nous avons eu en 92 une page sublime!... S’en suit-il qu’elle doive être la dernière du livre d’or de la France?...
Hélas! si nous eûmes nos splendeurs, nous eûmes aussi nos misères cruellement ressenties... On ne voit plus que les splendeurs, aujourd’hui; à la distance d’un siècle les misères s’effacent...C’est ainsi que dans la nuit on n’aperçoit pas la fumée du feu qui brille dans le lointain...
Mais moi je puis vous affirmer que vers le commencement de septembre 1792, la France désespérait presque d’elle-même...
Après ce grand effort de la levée en masse, après cette explosion terrible de colère. Il y eut une heure d’affaissement et de torpeur...
Les pulsations du cœur de Paris s’arrêtèrent pour ainsi dire.
Chacun se sentait oppressé comme le joueur qui, sur une seule carte, risquerait tout ce qu’il possède, tout ce qu’il a de plus cher au monde: honneur, famille, fortune...
Tout ce qu’elle pouvait faire, la France l’avait fait, ses destinées, désormais, étaient aux mains de la Providence, son sort dépendait d’une bataille...
Les Prussiens étaient à six marches de Paris, la faible armée de la Révolution les arrêterait-elle?...
Aussi, mes amis, quelles inexprimables angoisses!... Quelles tortures quand on songeait combien faibles étaient nos chances et grandes celles de nos ennemis... Ils étaient tant nous et étions si peu!...
Toute existence sociale était suspendue. On ne vivait plus, on ne mangeait plus, on ne dormaitplus... On attendait la grande nouvelle, la nouvelle de vie ou de mort. Tout homme qui paraissait à cheval aux barrières était pris pour un courrier, arrêté et questionné... Il y avait des gens qui prêtaient l’oreille, croyant, ô folie de l’anxiété, entendre dans le lointain le grondement sourd du canon.
Il ne fallait rien moins que la grande voix de Vergniaud pour arracher la France à cette stupeur.
Il parut à la tribune:
«Tous les jours, commença-t-il, j’entends dire: nous pouvons éprouver une défaite. Que feront alors les Prussiens? Viendront-ils à Paris? Non, si Paris est dans un état de défense respectable, si vous préparez des postes où vous puissiez opposer une forte résistance; car alors l’ennemi craindrait d’être poursuivi et enveloppé par les débris même de l’armée qu’il aurait vaincue, et d’en être écrasé comme Samson sous les ruines du temple qu’il renversa... Au camp donc, citoyens, au camp!...
»Eh quoi! tandis que vos frères, vos concitoyens, par un dévouement héroïque abandonnent ce que la nature doit leur faire chérir le plus, leurs femmes, leurs enfants, leurs foyers, demeurerez-vous plongés dans une molle oisiveté!
»N’avez-vous d’autre manière de prouver votre patriotisme que de demander comme les Athéniens: Qu’y a-t-il de nouveau aujourd’hui? Au camp, citoyens, au camp!...
»Tandis que vos frères arrosent peut-être de leur sang les plaines de la Champagne, ne craignons pas d’arroser de quelques sueurs les plaines Saint-Denis, pour assurer leur retraite!...»
Il n’était pas de citoyen en état de raisonner un peu, qui n’applaudit aux éloquentes et énergiques exhortations de Vergniaud.
Les plus simples comprenaient fort bien que les Prussiens seraient fatalement anéantis jusqu’au dernier, si éblouis de leur facile victoire, ils osaient se hasarder entre Paris devenu un camp retranché et la France entière soulevée et armée autour d’eux, coupant leurs communications, les tuant un à un, et les réduisant à mourir de faim.
«Ils seraient là, écrivait Camille Desmoulins, comme une bande de loups qui se serait aventurée entre les vagues de la marée montante et des falaises inaccessibles.»
Oui, mais il eût fallu faire de ce Paris ce camp retranché imprenable, et c’est ce dont on ne s’occupait pas assez.
On discourait beaucoup, les ingénieurs traçaientdes plans et enfonçaient leurs jalons sur le terrain, chacun avait son projet ou son idée, qu’il exposait et discutait avec passion... Seulement rien n’avançait.