Des philosophes expliquaient ces lenteurs et tant d’incurie, en disant que le génie de notre nation est de se précipiter en avant et non de s’immobiliser pour la résistance, que la France est le glaive alerte qui frappe, et non le pesant bouclier qui pare les coups.
Chansons, que tout cela...
Il s’agit bien, vraiment, d’instincts particuliers, quand l’étranger souille le sol de la patrie de son exécrable présence!... L’expulser par tous moyens, l’écraser, l’anéantir n’importe comment, voilà le génie d’un grand peuple et le plus sacré de ses devoirs.
La timidité de plusieurs des administrateurs, chargés des travaux de défense, ne contribuait pas peu à les ralentir.
—D’abord, vous disaient les uns, rien ne prouve que nous serons vaincus dans la grande bataille; il faut espérer que nous ne le serons pas...
Et les autres, d’un ton discret de diplomate, ajoutaient:
—Prendre des mesures énergiques pour la défense de la capitale en cas de malheur est biendifficile... Ne serait-ce pas effrayer la population et lui donner à penser que nous doutons de la vaillance de nos soldats et de la victoire?
A quoi de véritables patriotes répondaient:
—Épouvantez la population, s’il le faut, mais, morbleu! sauvez la patrie. Que craignez-vous? Que les lâches ne s’enfuient? Tant mieux!... Débarrassés des bouches inutiles, nous tiendrons plus longtemps, nous qui resterons, résolus à nous ensevelir sous les ruines de notre ville, plutôt que d’y laisser entrer l’ennemi... Ce n’est pas désespérer de la victoire que de prévoir un revers... Creusez donc nos fossés profonds comme des abîmes, élevez nos remparts plus haut que nos clochers; faites, s’il le faut, dix lieues de désert autour de Paris.
Tout cela ne remuait pas une charretée de terre.
Chose étrange, à une époque où, par suite de la suspension de toute industrie, tant de gens mouraient de faim, ce n’est qu’à grand peine qu’on trouvait des ouvriers pour le camp retranché.
C’est alors que Vergniaud, voyant le peu de résultat de son discours, résolut de prêcher d’exemple.
Un matin, les flâneurs qui venaient quotidiennement inspecter l’état des travaux, furent toutsurpris de voir arriver le grand orateur de la Gironde, accompagné de deux de ses collègues de l’Assemblée nationale.
Ils mirent habit bas, et s’armant chacun d’une pioche, ils commencèrent à creuser un fossé, tracé depuis longtemps par les ingénieurs... Et toute la journée ils travaillèrent aussi rudement que le dernier des manœuvres.
Si bien que le bruit de cet événement s’étant répandu dans Paris, il vint, entre midi et six heures, plus de trente mille personnes pour voir de leurs yeux.
Mon père, Fougeroux et moi, fûmes, je dois l’avouer, de ces curieux...
Mais quand nous reconnûmes Vergniaud et les deux députés ses amis, remuant la terre, le visage tout en sueur, la honte nous saisit, et sautant sur une bêche, nous allâmes travailler à côté d’eux...
Des milliers de patriotes nous imitèrent, l’élan était donné.
Singulier peuple que nous sommes!... Donner un coup de main aux fortifications devint une fureur, une rage... une mode, enfin!
On allait en partie de plaisir piocher à la tranchée, rouler la brouette ou planter des palissades... C’était le ton, comme autrefois de se montrer à Longchamps dans un carrosse...
Tout Paris voulut être ouvrier volontaire au camp retranché. On y put voir ce qui restait de muscadins et de femmes à la mode; car les femmes s’en mêlèrent. Un jour, toute la Comédie Française y vint, Fleury et Louise Contat en tête.
Ce qui manquait, c’était les outils, ils ne manquèrent pas bien longtemps...
Des industriels élevèrent quantité de petites baraques, où ils vendaient des pelles et des pioches patriotiques.
Des guinguettes aussi s’établirent, où on venait se rafraîchir et même déjeuner et dîner après avoir joué au terrassier.
Tout cela n’empêchait pas l’angoisse publique de devenir plus poignante, à mesure qu’on sentait approcher le moment où serait livrée la bataille décisive...
Ah! si nous n’avions eu que les Prussiens à craindre!...
Mais en 1792, mes amis, la France avait contre elle l’Europe entière, car les rois qui ne lui faisaient pas ouvertement la guerre conspiraient sourdement sa ruine.
Le choc terrible qui venait de renverser Louis XVI, avait si terriblement ébranlé tous les trônes, que tous les monarques de l’Europe s’étaient coalisés pour étouffer en son berceau,la France, cette révolution qui émancipait les peuples...
Nos frontières du Nord étaient forcées, nos frontières du Midi étaient menacées, l’ennemi était partout, de tous côtés...
Les Prussiens, enivrés de leurs succès de Longwy et de Verdun, s’avançaient en Champagne... Mais les Autrichiens étaient, eux aussi, entrés en France, et Luckner, un de nos généraux, avait été forcé d’abandonner les positions qu’il occupait à Longeville, près de Metz, pour essayer de les arrêter...
Jamais aucun peuple, en aucun temps, ne fut si près de sa perte que nous l’étions... S’ils eussent triomphé, les coalisés nous destinaient le sort qu’ils firent peu après subir à la malheureuse Pologne... Avant d’entrer en campagne, ils avaient tiré au sort entre eux nos dépouilles futures, l’Alsace, la Lorraine et la Franche-Comté. C’était la peau du lion endormi qu’ils se partageaient... et le lion allait se réveiller.
A l’époque dont je vous parle, cependant, les Prussiens seuls causaient nos angoisses.
Ils étaient, nous le savions, nos ennemis les plus acharnés et les plus avides. Leur armée était la plus nombreuse... Enfin ils étaient en Champagne, aux portes de Paris...
Chaque jour, des lettres arrivaient des officiersde notre armée, que les journaux reproduisaient, et qui nous apprenaient à connaître ces insolents envahisseurs...
Frédéric-Guillaume II, leur roi, qui avait recueilli la succession du grand Frédéric, était alors âgé de quarante-huit ans...
Implacable adversaire de la Révolution française, il était d’autant plus dangereux que la faiblesse de son caractère, son goût immodéré pour le plaisir, ses superstitions grossières et ses velléités de gloire le livraient aux intrigues d’indignes favoris ou de courtisanes effrontées.
Son confident le plus influent n’était autre que Rietz, son valet de chambre, et le mari complaisant d’une de ses maîtresses, Wilhelmine Encke, celle qui reçut plus tard le titre de comtesse de Lichteneau...
Son autre conseiller intime était Rodolphe de Bischofswerder... Celui-là était son rose-croix, un chef d’illuminés, qui devait son influence à des scènes de sorcellerie. Quand Frédéric-Guillaume avait soupe, Bischofswerder lui faisait apparaître des fantômes, l’ombre de César, par exemple, qui prédisait au roi de Prusse l’empire de Charlemagne.
Sans répudier la reine sa femme, sans éloigner Wilhelmine Encke, Frédéric-Guillaume II avait épousé en plein soleil la comtesse d’Enhof. Il estvrai qu’en même temps qu’il leur donnait ce scandale inouï, il imposait à ses sujetsl’édit de conscience, qui avait la prétention de réformer l’enseignement religieux.
Tel était Frédéric-Guillaume II, tel était ce souverain qui, tout enflammé de l’espoir d’une proie magnifique, s’avançait au cœur de la France...
Et certes, il ne doutait pas du succès, d’un succès prompt et glorieux.
Comment en eût-il douté, après tous les témoignages de servile admiration dont il s’était vu l’objet.
Son voyage, de Berlin jusqu’à notre frontière, n’avait été qu’une longue marche triomphale.
Partout, des acclamations requises le saluaient victorieux avant le combat; les maisons se tapissaient de drapeaux, on jonchait la route de bouquets et de lauriers.
A Erfurth, où il avait couché une nuit, des illuminations et des feux d’artifice avaient célébré son arrivée... Aux portes de la ville, on lui avait élevé un arc de triomphe et il y avait pu lire cette inscription due à l’ingénieuse courtisanerie d’un de ses favoris:
A FRÉDÉRIC-GUILLAUME IIQu’il vive, pour sa gloireIl anéantira les Français
Anéantir les Français, s’emparer de leurs provinces!... Quel rêve pour un roi de Prusse, pour le chef de la nation de proie, pour l’héritier des traditions de conquête à tout prix, par la force ou par la ruse,per fas et ne fasdu grand Frédéric!...
Et ce rêve splendide, l’entourage de Frédéric-Guillaume prenait à tâche de l’entretenir.
Circonvenues par l’or de la coalition, ses maîtresses le poussaient vers la France.
Rietz, son valet de chambre et son confident, lui garantissait la victoire.
N’avait-il pas entendu l’illuminé Bischofswerder, au moment de l’entrée en campagne, dire, après une revue, aux généraux réunis:
«N’achetez pas trop de chevaux, messieurs... La comédie ne durera pas longtemps... Déjà les fumées de la liberté se dissipent à Paris... L’armée des avocats sera bientôt anéantie, et nous serons de retour dans nos foyers pour l’automne...»
Et ces belles espérances, le généralissime de S. M. le roi de Prusse, le duc de Brunswick les partageait...
Et cependant il avait la réputation d’un sage, celui-là, d’un politique avisé et d’un philosophe, il avait gagné des batailles et s’était garanti des désordres de la cour dissolue où il avait été élevé.
Il connaissait le monde autrement que par ses flatteurs... Souverain, il avait voyagé en simple particulier, il avait visité la France et s’était arrêté plusieurs mois à Paris...
Mirabeau, qui avait été à même d’étudier le duc de Brunswick dans sa capitale même, nous a laissé de lui ce portrait:
«... Sa figure annonce profondeur et finesse... Il parle avec précision et élégance, il est prodigieusement laborieux, instruit, perspicace... Religieusement soumis à son métier de souverain, il a compris que l’économie était son premier devoir... Sa maîtresse, mademoiselle de Hartfeld, est la femme la plus raisonnable de la cour... Véritable Alcibiade, il aime les grâces et les voluptés, mais elles ne prennent jamais sur son travail et sur ses devoirs, même de convenance. Est-il à son rôle de général Prussien, personne n’est aussi matinal, aussi actif, aussi minutieusement exact... Ce prince n’a que cinquante ans. Son imagination brillante et sa verve ambitieuse se prennent facilement de premier mouvement, mais sa méfiance des hommes et le soin de sa réputation le ramènent bientôt aux hésitations de l’expérience et à une circonspection peut-être excessive...»
Dans un autre passage de sa correspondance secrète, Mirabeau nous montre le duc de Brunswickcomme «dominé, surtout, et avant tout, par une frayeur extraordinaire de perdre ou seulement de compromettre l’énorme réputation militaire qu’il s’était acquise pendant la guerre de sept ans...»
Si donc le roi de Prusse eût conservé quelques doutes, ils se fussent dissipés devant l’assurance de son généralissime, lequel, non moins présomptueux que Bischofswerder, le rose-croix, disait à ses officiers:
«Surtout, messieurs, pas d’embarras, pas de dépense... Ce n’est pas une campagne que nous entreprenons, mais une simple promenade militaire...»
Il est vrai que Brunswick, lui aussi, avait été rassasié jusqu’au dégoût,—ce sont les propres expressions de sa lettre—de basses adulations et de louanges anticipées...
Il n’avait pas encore quitté Coblentz, que déjà on ne l’appelait plus quele bras droit des rois et le héros du Rhin...
Il faut ajouter encore qu’autour du roi de Prusse se pressaient les émigrés, si remuants, si exigeants et si pleins de jactance que l’empereur d’Autriche les avait éloignés de son quartier général.
Quel rôle jouaient-ils, ces nobles qui avaient abandonné aux Tuileries le roi et la reine, pourcourir implorer contre la Révolution l’aide et l’assistance de l’étranger? Ils ne le comprenaient pas.
Ce que l’étranger exigerait de la France après une invasion victorieuse, quand ils lui tiendraient l’épée sous la gorge, les émigrés ne se le demandaient pas. Peut être avaient-ils pris pour argent comptant ces hypocrites protestations de désintéressement dont les envahisseurs masquent toujours leur avidité.
Ou plutôt, non: les émigrés ne songeaient qu’à la restauration de leurs priviléges, à leurs intérêts compromis, à la satisfaction de leurs convoitises, de leurs rancunes et de leurs mesquines ambitions.
Ils promettaient monts et merveilles à Frédéric-Guillaume... Ils lui promettaient à Paris une guerre civile qui tendrait la main à l’invasion.
A les entendre, la France les appelait de tous ses vœux, ils y avaient laissé un parti puissant obéissant à un mot d’ordre, un parti qui, dès le premier signal, se lèverait, troublant la paix des villes et la discipline des armées, prêt à trahir la patrie au profit de l’étranger, de l’ennemi...
Fiers de leur nombre, car ils étaient plus de vingt mille... Fiers de leurs régiments de cavalerie, qui portaient l’habit bleu des gardes du corps, le gilet rouge, la culotte de nankin et lacocarde blanche et noire, les émigrés disaient qu’à eux seuls ils réduiraient la Révolution.
L’armée française ne les troublait guère. Ils n’avaient pas assez de quolibets pour ce «ramassis de tailleurs et de savetiers,» comme ils disaient.
Et ils sollicitaientl’honneurde marcher à l’avant-garde de l’armée prussienne, l’honneurde la guider à travers la France pour lui ouvrir la route et provoquer les trahisons...
Frédéric-Guillaume n’avait pas besoin de leurs tristes services pour être exactement informé de tout ce qui se faisait chez nous.
S’il acceptait la complicité des émigrés, s’il se réjouissait d’en profiter, il comptait plus encore sur les émissaires à sa solde.
Suivant en cela des traditions nationales, que la Prusse a bien perfectionnées depuis, il avait fait précéder son invasion d’une avant-garde plus dangereuse pour nous que des batteries d’obusiers.
De la frontière à Paris, les espions prussiens s’étaient abattus en nuées, comme des sauterelles.
On en trouvait partout, aux sections, dans les clubs et jusque dans les tribunes de l’Assemblée nationale.
Avec une audace et une obstination incroyables,ils se faufilaient à travers tous les obstacles. Nos arsenaux, nos magasins d’équipements n’avaient pas de secrets pour eux. Tous les travestissements leur étaient bons, dès qu’il s’agissait de lever le plan de nos forteresses ou de vérifier l’état de nos armements.
On en arrêta sur les routes, en train de compter les volontaires qui passaient pour rejoindre l’armée.
Mêlés au rebut de la population, ils organisaient le tumulte de la rue. Répandus dans tous les quartiers, ils promenaient partout, à la même heure, les mêmes fausses nouvelles. Alarmistes par excellence, ils épouvantaient les lâches en énumérant les forces irrésistibles, assuraient-ils, de l’armée prussienne, prêchant l’inutilité de la résistance et les avantages d’une prompte soumission à un vainqueur généreux.
Et on n’élevait pas un épaulement au camp de Paris, on n’y creusait pas un fossé que Frédéric-Guillaume n’en reçut le dessin...
C’est à ce point que Lanverdale affirme dans ses mémoires, qu’entre Paris et le quartier général du roi de Prusse, un service de courriers était organisé, plus rapide que celui qui mettait en communication notre armée et l’Assemblée nationale...
Et cependant, vous pouvez m’en croire, à cemétier d’espion pour le compte de S. M. le roi de Prusse, en 92, on jouait gros jeu...
Toutes ces circonstances, vous devez le comprendre, mes amis, exaltaient jusqu’au délire la confiance de ces Prussiens, qui, au mépris de toute justice, envahissaient notre territoire.
Depuis Frédéric-Guillaume, jusqu’au dernier goujat des cantines, il n’était pas un homme de toute cette armée qui ne se tint pour assuré de coucher à Paris avant quinze jours.
Tous les mémoires du temps—et ils sont nombreux—qui rapportent les projets et les conversations des états-majors, sont unanimes sur ce point.
A Coblentz, auCafé des trois couronnes, le passe-temps favori des émigrés était de jouer des dîners et des parties de plaisir payables à Paris.
Les officiers prussiens, gens remplis de prudence, quêtaient de tous côtés des renseignements sur la façon de vivre en France, et particulièrement à Paris. Ils s’informaient du prix de toutes choses, des modes et des bons endroits.
Beaucoup étaient munis d’une sorte de guide, où étaient indiqués, étape par étape, les meilleurs gîtes, les bons hôtels des villes que l’armée devait traverser, les vins qu’il fallait boire selon le pays.
J’ai eu entre les mains un de ces itinéraires,trouvé dans la poche d’un officier tué à Valmy. Le pauvre diable y avait noté les adresses d’une table d’hôte à trois livres, rue Saint-Honoré, et d’une maison meublée rue du Bouloi... A la suite, était une longue liste d’objets de toilette et de fantaisie que sa maîtresse et ses sœurs l’avaient chargé de leur rapporter.
Enfin, beaucoup des chefs de l’armée avaient écrit à Paris pour qu’on leur retint des logements, et si forte était leur persuasion qu’ils les occuperaient, qu’ils avaient fait verser des arrhes par leurs agents...
Gœthe, que le roi de Prusse traînait à sa suite, pour qu’il fût l’historiographe de ses conquêtes, Gœthe a raconté dans sa correspondance les transports d’orgueil de son souverain.
C’était la veille de l’invasion, et l’armée prussienne tout entière était campée sur notre frontière...
Tant loin qu’il put s’étendre, on ne distinguait que baïonnettes, casques et armures, reluisant au soleil.
Au centre, était massée une artillerie formidable que devait alimenter un parc immense de caissons et de fourgons.
Au premier plan, s’alignaient droits et raides comme un mur, les régiments de la garde, les vieux grenadiers de Frédéric-le-Grand, toushommes de six pieds, restes des vieilles bandes qui avaient conquis la Silésie, que le soleil et la glace, les journées de marcher sans pain, les nuits sur la terre mouillée, avaient endurci et bronzé.
Ceux-là passaient pour des soldats invincibles, les premiers de l’Europe pour la discipline, qui en faisait autant d’automates, et par leur mépris de la mort qu’ils avaient tant de fois bravée.
A midi, Frédéric-Guillaume parut à cheval, suivi du duc de Brunswick, escorté de tout un escadron d’officiers emplumés et dorés.
Il se posta sur un tertre élevé, et contemplant autour de lui ce fourmillement terrible d’hommes et de chevaux qui emplissait l’horizon, le vertige de l’orgueil lui monta au cerveau et il s’écria:
—La France est à moi!... Je serai généreux!...
C’est le lendemain de cette revue que l’armée prussienne entra en France.
Malheureusement cette générosité, dont Frédéric-Guillaume avait plein la bouche, ses soldats ne l’avaient pas au cœur.
Ils avaient pris à la lettre cette phrase abominable du manifeste du duc de Brunswick, cette phrase qui semble la déclaration de guerre, non d’un prince civilisé, mais d’un chef de sauvages:
«Les habitants des bourgs, villes et villages, quioseraient se défendrecontre les troupes de S. M. le roi de Prusse, et tirer sur elles, soit en rase campagne, soit par les fenêtres ou les portes de leurs maisons,seront punis sur le champ suivant la rigueur du droit de la guerre, et leurs maisons démolies et brûlées.»
Sierck le premier village français où parurent les uhlans, fut le premier théâtre de leurs sanglants exploits, et apprit à mesurer la distance qui sépare l’hypocrisie des chefs de la cruauté de ses soldats.
A Sierck, un bataillon de volontaires de Seine-et-Oise avait été placé en observation, avec ordre de se replier sur Thionville dès que paraîtrait l’ennemi.
Les malheureux se gardaient mal, jugeant peut-être la prudence au-dessous de leur courage, ou plutôt ignorant cet art merveilleux qu’ont les cavaliers prussiens d’apparaître là où ils savent qu’ils ne trouveront pas de résistance...
Les volontaires étaient en train de préparer leur soupe, quand tout à coup ils se virent assaillis, entourés, cernés...
Se défendre... impossible. Ils n’avaient même pas leurs armes à la portée de la main. Ils se rendirent...
Mais qu’importaient aux uhlans les lois sacrées des peuples civilisés, qui déclarent inviolable l’ennemi désarmé?...
Parmi ces prisonniers qu’ils viennent de faire, ils choisissent les deux principaux, le capitaine et un lieutenant du bataillon de Seine-et-Oise, et à trente qu’ils sont, ils s’acharnent sur ces deux hommes, et à coups de sabre et de crosse de pistolets, il les tuent...
Ce fut le signal du massacre... Puis, le meurtre ne suffisant plus à leur férocité, ils y joignent l’insulte. Ils dépouillent le cadavre de deux volontaires et, après les avoir coiffés d’un bonnet rouge, il les accrochent à un arbre à l’entrée du village.
Le râle d’agonie de ces malheureux arriva-t-il jusqu’aux oreilles de sa magnanime majesté Frédéric-Guillaume II?...
Non, assurément... Et d’ailleurs que lui eût importé!...
La fortune souriait à ses glorieuses armes, ses traîtres et ses espions venaient de lui livrer Longwy...
Il y triompha, mais il se plaignit d’une victoire trop facile... Il ne voulait pas trop de résistance, mais il en voulait un peu, sinon pour lui du moins pour l’Europe qui avait les yeux sur son armée.
De là, cette résolution, qui fut prise et exécutée, de jeter quelques bombes dans Verdun. On en jeta trois cents... Bombes perdues, en vérité, puisque là encore, la trahison attendait, le doigt sur le loquet de la porte...
Nouveau triomphe du roi de Prusse, orné cette fois de jeunes filles effeuillant des roses sous ses pas.
Pauvres jeunes filles, hélas! Pauvres vierges de Verdun!... Elles devaient bien peu après payer de leur vie ce crime qui était celui de leurs parents.
Verdun pris, le roi de Prusse l’occupa quelques jours... Il y régna, il y administra comme dans une de ses villes, comme à Berlin. Il nomma un gouverneur, un maire, des juges... tous prussiens.
Même, cela fit ouvrir aux émigrés de grands yeux surpris... Peut-être comprirent-ils que si jamais ce monarque si désintéressé venait à conquérir la France, il serait bien difficile de lui arracher ce qu’il aurait conquis.
Ils réclamèrent... Le roi leur fit dire qu’il n’avait pas le temps d’entendre leurs remontrances, qu’il les écouterait à Paris.
Si quelque chose troublait sa joie, ce n’était assurément pas cela. C’était la mort héroïque de Beaurepaire, se brûlant la cervelle plutôt que decapituler, c’était le regard brûlant de Marceau, répondant à ses prévenances royales: «rendez-moi mon sabre.»
On dit qu’il fit venir le chef de son armée d’espions et de traîtres, et qu’il lui demanda:
—Y a-t-il, en France, beaucoup d’hommes comme ces deux-là?...
L’espion dut répondre: «Non, sire.»
L’événement prouva que si.
Fort des intelligences qu’ils avaient dans Thionville, le roi et le duc de Brunswick se flattaient que cette place, qui leur avait fermé ses portes, ne résisterait pas longtemps.
Ce fut leur première déception.
Longwy et Verdun avaient capitulé. Thionville tenait toujours. Bien plus, à une sommation nouvelle, les assiégés répondirent en plantant sur leurs remparts un cheval de bois qui avait une botte de foin liée autour du cou.
Au-dessous, ils avaient écrit: «Quand ce cheval mangera ce foin, Thionville se rendra.»
Cependant cette déconvenue ne dérangeait nullement le plan du duc de Brunswick, qui avait résolu de négliger les places fortes, de les tourner et de marcher droit sur Paris, comme un boulet de canon.
Une division de troupes Autrichiennes fut chargée de bloquer Thionville...
Et le roi de Prusse s’avança en France, n’ayant qu’une crainte, c’est que notre armée, cette armée de tailleurs et de savetiers, ne l’attendît pas et se dispersât à son approche, comme les feuilles sèches au souffle de l’ouragan...
Et nous, pour contenir ce torrent de barbares faméliques et pillards, pour résister à ces escadrons d’émigrés frémissants de haine, qu’avions-nous?...
Ah! mes amis, vous le dire, c’est vous expliquer le désarroi des ministres, la stupeur de l’Assemblée, le découragement de Kersaint, les terreurs désordonnées de Paris.
Vous le dire, c’est vous rappeler tout ce que nous devons de reconnaissance à ces hommes qui ne désespérèrent pas du salut de la patrie, quand tout était désespéré...
L’armée que nous avions à opposer à l’invasion, l’armée nationale, jaillie du grand effort de la patrie en danger, n’existait encore que sur le papier, sur les registres d’enrôlement... Les ateliers patriotiques n’avaient pas achevé ses uniformes, ses armes n’étaient pas sorties des mains de l’ouvrier.
Ce qu’on en avait pu mettre sur pied, commençait en hâte dans les camps et sur nos places publiques son éducation militaire, ou dispersé par petits pelotons sur toutes les routes deFrance, doublait les étapes pour joindre plus tôt l’ennemi.
Notre seule force disponible se composait donc de troupes de ligne, comme on disait alors grossies de quelques centaines de bataillons de fédérés de 91, et de gardes nationales non soldées.
Si encore elle eût été solidement unie, cette armée si faible, soumise à une forte discipline, maniable et enflammée du même patriotisme!...
Hélas! telle n’était pas la situation.
L’émigration, en lui enlevant les deux tiers de ses officiers, l’avait disloquée. Elle était déchirée par les factions, livrée à une incroyable licence, dévorée de soupçons et de défiances et travaillée sans relâche par les ignobles tentatives d’embauchage des espions du roi de Prusse.
«J’ai parmi mes troupes, écrivait Kellermann désespéré, un millier de scélérats qui n’attendent qu’un coup de fusil pour se débander et répandre partout la panique, au cri de: sauve qui peut, nous sommes trahis!...»
Si seulement cette chétive armée, notre suprême ressource et notre unique espoir eût été réunie en une seule masse!...
On eût pu la lancer à la rencontre de la formidable colonne des Prussiens ou la rappeler en arrière pour couvrir Paris.
Mais non!...
L’impéritie, la faveur, le désir de fournir à beaucoup l’occasion de se distinguer, l’espoir de s’assurer des créatures en distribuant des commandements, et plus que tout cela encore, peut-être, la crainte de donner trop de prépondérance à un général, avait fait étendre, sans raison, ni mesure, disséminer, émietter nos forces.
A Lille, à Maubeuge et au camp de Maulde, nous avions trente mille hommes dont la mission impossible à remplir, assurément, était de couvrir nos frontières du Nord et des Pays-Bas...
Vingt-trois mille campaient à Sedan.
Vingt mille formaient un corps d’observation à Longeville, appuyés sur Metz.
Nous en avions enfin de trente à trente-cinq mille, tant à Landeau que disséminés par toute l’Alsace.
C’était en tout cent mille soldats, étendus sur un territoire immense, sans communications entre eux, sans direction, sans plan, et dont la présence à la frontière était bien inutile, puisque Brunswick avait forcé leurs lignes, qu’il était déjà hors des atteintes de la plupart d’entre eux et qu’il s’avançait en plein cœur de la France.
Et de tout les généraux, nul n’avait assez d’autorité, une supériorité assez unanimement reconnue, assez de dévouement ou d’audace pours’emparer sous sa responsabilité d’une situation si périlleuse.
Je dois ajouter que les troupes campées à Sedan n’avaient même pas de chef du tout.
Leur général, l’homme au cheval blanc, celui que Mirabeau appelait Cromwel-Grandisson, et d’Antraigues, «le nageur entre deux eaux,» Lafayette enfin, venait de passer à l’ennemi.
Du jour où il vit que jamais il ne parviendrait à se tailler un fauteuil de dictateur dans les débris du trône qu’il avait tant contribué à renverser, la Révolution lui fit horreur.
Et le 21 août, abandonnant ses soldats, il monta à cheval, et suivi de presque tous ses officiers-généraux, il franchit les avants-postes et se rendit aux Autrichiens.
Mais il est des hommes que leur chance heureuse protége contre eux-mêmes...
Les Autrichiens qui eussent dû faire grand accueil à Lafayette, le mirent en prison et le gardèrent plusieurs années dans les cachots de Magdebourg et d’Olmutz...
Si bien que l’intérêt de la persécution s’attachant à sa personne, fit oublier l’odieux de son action...
Quoiqu’il en soit, Lafayette venant de passer aux Autrichiens, il n’y avait pas à songer à l’opposer à Brunswick.
Beurnonville, Moreton et Duval, qui commandaient à Maulde, à Maubeuge et à Lille, n’offraient pas, quelque fût d’ailleurs leur talent militaire, les garanties qu’en exige d’un général en chef.
Kellermann ne s’était pas encore révélé.
Custine, alors en Alsace, était déjà suspect.
Restait le maréchal Luckner, commandant le corps d’armée de Metz, qui offrait cet avantage d’être étranger,—il était Hanovrien,—et de n’appartenir à aucun des partis qui se disputaient le pouvoir.
Luckner ne manquait pas d’esprit, mais son âme était petite. Il était d’une avarice sordide et sans éducation. Parvenu au sommet de la hiérarchie militaire, son penchant et ses habitudes le ramenaient toujours à un rôle subalterne. Par exemple, le grand air de Lafayette lui avait toujours imposé prodigieusement.
Il avait encore l’activité corporelle d’un hussard, mais ses idées étaient des plus confuses.
De tout le plan de la campagne des Pays-Bas, qui lui avait été confiée, il n’avait jamais pu se loger dans la tête que l’avant-garde, et à toutes les explications du ministre de la guerre, il n’avait su que répéter de son accent tudesque:
—«Oui, oui, moi tourne par la droite, moi tourne par la gauche et marcher vite.»
Et dans le fait de cette expédition des Pays-Bas, qui, bien conduite, eût peut-être détourné le torrent de l’invasion prussienne, Luckner n’avait fait qu’une «housardaille.»
Ce qui l’effrayait, c’était le train de son armée et des équipages. C’était son objection à tous les mouvements qu’on lui proposait.
Général d’armée, il aurait volontiers passé toute la campagne dans son camp de Metz, et serait allé de sa personne faire la petite guerre.
Chef d’avant-garde, il aurait mené une armée au bout du monde.
Le matin, il était tout dévoué à la nation, et le soir tout attaché au roi. Il ne concevait rien à la Révolution. Il confondait tous les objets et tous les partis, et ne cessait de se plaindre d’être entouré de factieux.
Il se levait avant le jour, montait à cheval sans autre but que de se montrer aux soldats, rentrait fort tard, dînait mal, bourrait tout le monde, signait des lettres qu’il ne lisait pas et se couchait à neuf heures.
Enfin, pour achever de le peindre, il se croyait le plus grand capitaine de son temps, depuis la mort de Frédéric-le-Grand, soigneusement entretenu dans cette persuasion, par son chef d’état-major Berthier, le futur major-général de l’empire, le futur prince de Neufchâtel.
Allait-il donc falloir confier à ce soudard étranger les destinées de la patrie menacée?...
Ah! c’eût été une impiété!... Jamais aux heures du péril suprême, n’a fait défaut à la France un de ses fils pour la sauver...
Dumouriez fut nommé général en chef.
Gardez dans votre mémoire, mes amis, le nom de Dumouriez...
D’aucuns vous diront que l’homme qui l’a fait illustre ne fut pas exempt de reproches.
S’ils ont tort ou raison, nous n’avons pas le droit de le rechercher...
Ce qui est sûr, positif, indiscutable, c’est que tel jour Dumouriez a sauvé la patrie.
Des hommes de son temps, qui vivaient dans son intimité et qui ont eu sa confiance, racontent qu’il portait en lui le pressentiment de quelque grande tâche à remplir.
Et eux étaient persuadés qu’il saurait hausser son génie au niveau des plus grandes et des plus difficiles circonstances.
Doué des aptitudes les plus diverses, brave comme son épée, prodigieusement instruit, entreprenant, spirituel, habile, dévoré d’ambition et assoiffé de renommée, Dumouriez semblait fait pour arriver à tout, et pour y arriver très vite et d’un seul bond.
Il n’en fut pourtant pas ainsi.
Jusqu’à la Révolution, il languit dans les grades subalternes ou dans les emplois diplomatiques à peine avoués et qui ont une teinte d’espionnage.
Allez, ce serait une histoire curieuse et étrangement mouvementée que celle de cet homme si éminemment supérieur, dont la vie jusqu’à cinquante-six ans, s’usa à se débattre contre une fortune qu’il sentait bien n’être pas à sa taille, déployant à écarter de son chemin des toiles d’araignée une énergie à déplacer des montagnes.
C’est qu’entre ses rêves et leur réalisation, un obstacle se dressait, qui était presque infranchissable alors: sa naissance.
Dumouriez était noble, mais de très petite noblesse de robe, et, avant 1789, grades, cordons, faveurs étaient le patrimoine exclusif de la noblesse de cour.
Né à Cambrai, en janvier 1739, d’une vieille famille parlementaire de Provence, Charles-François Dumouriez dut à son père, commissaire des guerres, le plus honnête des hommes, mais un parfait original, une éducation supérieure.
Tristes et pénibles furent ses premières années. Jusqu’à sept ans, il demeura comme noué, traîné sur une chaise roulante et emmaillottée de fer.
Il fût mort, dans cette armure barbare où l’emprisonnaient l’ignorance des médecins, sansun digne chantre de la cathédrale de Cambrai, qui, en ayant pitié, l’emporta chez lui, le délivra, le soigna, et fit de l’être chétif et à peine viable, un robuste garçon capable de supporter les plus grandes fatigues.
A dix-sept ans, après trois ans passés au collége Louis-le-Grand, il avait si bien oublié les infirmités de sa première enfance, qu’il voulait à toute force entrer chez les jésuites pour devenir missionnaire et avoir ainsi l’occasion de voyager, de dépenser son besoin d’activité, de braver des périls inconnus.
Cette «vocation» ne persista pas...
La guerre de sept ans ayant été déclarée, il suivit son père qui venait d’être nommé intendant de l’armée, qui sous les ordres du maréchal d’Estrée, devait opérer en Hanovre.
Apprenti commissaire des guerres, Dumouriez trouvait là l’occasion de s’initier à tous les détails de l’administration militaire, administration modeste, assurément, mais dont dépendent les armées... et la victoire;
A ses heures de liberté, il recevait les leçons d’un chef d’état major de grand talent, M. de Montazet, qui l’avait pris en amitié et s’en faisait aider dans ses importantes et délicates fonctions.
Mais on ne tarda pas à se battre près de Brême,où se trouvait alors Dumouriez... L’odeur de la poudre lui monta à la tête.
Il quitta un moment la plume pour le mousquet, et se mêlant à une compagnie de grenadiers de la légion royale, il chargea l’ennemi et reçut sa première blessure avec une demi-douzaine de balles dans ses habits.
La bataille venait de lui révéler sa véritable vocation.
C’est pourquoi, sans rien dire à son père de son projet, un beau matin il s’engagea dans le régiment d’Escars, celui qui portait cette devise sur son étendard:fais ce que dois, advienne que pourra.
Après ce beau coup, il rentra l’oreille un peu basse, redoutant une semonce paternelle. Point.
—Tu as bien fait de suivre tes goûts, dit simplement son père.
Alors, lui, radieux:
—J’entre tard au service, s’écria-t-il, mais je ne perdrai pas de temps. Je vous jure qu’avant quatre ans je serai chevalier de Saint-Louis ou mort...
Et il partit pour rejoindre, en Basse-Normandie, le régiment d’Escars, où il entrait comme simple cavalier...
Il n’avait pas oublié la parole donnée à son père,et bientôt, à sa conduite, il fut aisé de voir qu’il la tiendrait.
Envoyé en Allemagne, on le vit à la suite d’un combat perdu par l’infatuation du chevalier de Müy, rallier autour de l’étendard de son régiment les escadrons décimés et débandés, sauver une batterie de cinq pièces, et couvrir la retraite et le passage difficile d’une rivière de toute une brigade.
Il avait eu un cheval tué sous lui et avait reçu deux blessures...
Savez-vous, mes amis, quelle fut sa récompense, pour cette action d’éclat où il avait à vingt ans fait preuve du plus admirable sang-froid?... Écoutez, car ceci, mieux que tout, vous dira les difficultés de cette étonnante carrière.
Il reçut une gratification de cent écus, qu’il distribua dans son escadron.
Mais sa destinée, en un moment de caprice, allait lui ménager pour l’avenir une revanche bizarre. Elle allait le rapprocher du duc de Brunswick.
C’était la veille du combat de Closterkamp, la veille de ce combat immortalisé par le dévouement sublime de d’Assas, jetant à ses soldats cet avertissement suprême qui devait lui coûter la vie: «A moi, Auvergne!... Voilà les ennemis.»
Dumouriez, qui était d’ordonnance auprès du comte de Thiars, fut envoyé par ce général porter un ordre à l’aile gauche de l’armée...
Il venait à peine de dépasser nos colonnes, quand il est assailli par une vingtaine de hussards ennemis.
Il se défend, il met deux hussards hors de combat, mais son cheval tombe mort sous lui, et cela si malheureusement, que son pied se trouve pris dans l’étrier.
Il dégage sa jambe, mais il se trouve retenu par le pied et soutient, dans cette position, un combat de quatre à cinq minutes contre des furieux.
Cependant, il parvient à se blottir entre une haie et le cadavre de son cheval, et blesse encore trois hommes.
Les hussards, alors, s’éloignent de la portée de son sabre, l’entourent et lui tirent presque à bout portant des coups de carabine et de pistolet, dont un lui emporte le doigt du milieu de la main droite et le désarme; un autre l’atteint au bras, un autre à la cuisse, et tous les autres enfin lui brûlent les sourcils, les paupières et les cheveux, et lui criblent le visage de grains de poudre...
Il allait succomber, évidemment, lorsqu’un officier supérieur ennemi, qui survint, le baronBehr, lui sauva la vie, commanda qu’on le porta à son propre bivouac et lui fit faire un premier pansement.
Dumouriez avait treize blessures, sans compter quantité de coups et de meurtrissures, sans compter ses grains de poudre au visage qui le faisaient beaucoup souffrir.
Ce qui l’affectait le plus était de ne pouvoir faire usage de ses bras, et d’être ainsi à la merci de ceux qui l’entouraient, encore qu’on eût pour lui les plus grandes attentions.
Le lendemain, il fut présenté au duc de Brunswick, qui l’accueillit en lui prodiguant les plus grands éloges, mais qui le retint prisonnier...
Il fut retenu ainsi plusieurs semaines, et comme compensation, sans doute, le duc en lui rendant la liberté, écrivit au marquis de Castries une lettre où le courage de Dumouriez était porté aux nues.
Certes, le duc de Brunswick ne prévoyait pas que cette lettre serait le point de départ de la fortune militaire de son jeune prisonnier, ni qu’il le retrouverait encore, mais général en chef de l’armée française, alors, et lui barrant le chemin de Paris.
Les quatre années que Dumouriez s’était accordées n’étaient pas écoulées, quand il reçut la croix de Saint-Louis. On lui donna de plus unecompagnie à ce régiment d’Escars qui l’avait vu simple cavalier... Il n’avait pas vingt-trois ans...
Mais je m’aperçois, mes amis, que j’en aurais pour plus d’une journée, si j’entreprenais de vous conter en détail l’existence aventureuse de cet homme, un des plus extraordinaires, à coup sûr, de notre histoire.
Oui, certes, il me faudrait plus d’un jour pour vous dire ses luttes, ses voyages, ses duels, ses multiples intrigues, ses amours en Espagne et l’étrange et touchant roman de son mariage.
Je ne m’attacherai donc qu’à l’essentiel.
Commandant d’une compagnie du régiment d’Escars et chevalier de Saint-Louis à un âge où tant d’autres viennent à peine d’être mis au port d’armes, Dumouriez devait croire au plus brillant avenir...
Croyance illusoire, au moins pendant bien des années.
Survint la paix de 1763, et il se trouva mis en non activité, ou plutôt brusquement mis à la réforme, en même temps qu’un millier de braves officiers qui venaient de faire la guerre de sept ans.
Quel prix retirait-il de tant d’intelligence déployée, de ses campagnes, de ses actions d’éclat, de ses vingt-deux blessures?
Un brevet de pension de six cents livres.
Un autre eût désespéré, lui non.
«A travers les nuages de l’adversité, écrit-il à un de ses amis, je voyais toujours briller mon étoile.»
Le malheur est qu’il fallait vivre.
Et c’est alors que les inéluctables nécessités de chaque jour, plus encore que la dévorante activité de son imagination, le lancèrent dans les voies ténébreuses de la diplomatie occulte.
«On m’a reproché, dit-il dans une autre lettre à son ami Fabvier, d’avoir été peu scrupuleux sur les moyens de m’élever.
«J’aurais bien voulu voir mes censeurs à ma place.
«Comme si j’avais eu le choix des moyens!...»
Toujours est-il qu’au retour d’un voyage en Italie, qu’il avait entrepris et accompli à pied et presque sans argent, il adressa au ministère Choiseul un mémoire sur les «voies et moyens pour unir étroitement l’île de Corse à la France.»
Mal reçu par le ministre, le trouvant opposé à ses vues et rien moins qu’au courant de la question, Dumouriez s’emporta si fort et s’oublia si bien, qu’il n’eut rien de mieux à faire en sortant de l’audience que de mettre vite la frontière entre lui et une lettre de cachet plus que probable.
Mais M. de Choiseul se ravisa.
Il manda Dumouriez, et après lui avoir donnéla satisfaction d’une réparation publique, il le nomma aide-maréchal-général-des-logis du corps d’armée que la France envoyait en Corse, et lui fit payer une forte gratification d’entrée en campagne.
Lui, du moment où son amour-propre était satisfait, ne marchanda pas plus son zèle qu’il n’épargna sa personne.
Et l’intelligence, la bravoure et l’activité qu’il déploya dans cette pénible guerre de Corse, eussent suffi à assurer la réputation d’un homme moins enguignonné que lui.
C’est qu’il était,—l’aveu est un de ses plus cruels ennemis,—il était un de ces instruments trop précieux pour que ceux qui les emploient tirent jamais volontairement de l’obscurité.
Les prodiges qu’il avait accomplis en Corse ne firent que mettre de nouveaux bâtons dans les roues de sa fortune.
Revenu à Paris avec le duc de Lauzun, pour donner au roi les détails de la conquête de l’île de la Corse, il se vit reçu en serviteur dont on se débarrasserait de grand cœur, si on avait seulement l’ombre d’un prétexte.
Il était trop délié pour ne pas comprendre tout ce qu’il peut tenir de menaces dans un sourire de cour.
Aussi se tint-il coi, vivant de trois mille livresde revenu qui venaient de lui échoir par la mort de son père, et d’une pension que lui avait fait octroyer le duc de Choiseul.
Sa société se composait alors presque exclusivement d’artistes et de gens de lettres; il passait gaiement la soirée avec eux, et comme il fallait bien que son activité trouvât une issue, il employait ses nuits à rédiger des projets de campagne.
Il se croyait oublié, et il faut bien le dire, il s’en désolait, quand M. de Choiseul l’envoya chercher.
Il s’agissait de se rendre en Pologne, et d’y organiser le parti patriote polonais assez fortement pour le mettre à même de résister aux entreprises de la Russie, qui déjà préludait à l’effacement de la carte d’Europe, de ce malheureux pays.
Pour cette mission, un homme d’expédients et de décision était nécessaire, un homme dévoué, en même temps, et prêt à tout, même à être désavoué et puni au besoin, car l’expédition devait être tenue absolument secrète même aux ambassadeurs et agents officiels du gouvernement français...
Dumouriez accepta toutes les chances et partit.
Son œuvre de six mois est à peine croyable. De rien, du néant, il tira quelque chose. De quelquessoldats épars, il constitua le noyau d’une armée de l’indépendance. Il improvisa une artillerie avec de vieux canons de tous les titres, qu’il déterra de droite et de gauche. Il créa même deux places fortes, dont l’une résista à une sérieuse attaque des Russes...
Il fit plus. Aidé puissamment par une intriguante, spirituelle au possible et d’une rare beauté, la comtesse de Mniszeck, il fut sur le point de mettre un terme aux divisions séculaires des Polonais; divisions funestes, qui avaient commencé la décadence de la patrie, et allaient consommer sa ruine.
Si Dumouriez eût réussi, la Pologne serait peut-être aujourd’hui la puissance prépondérante du nord.
Et il allait réussir, quand le ministre Choiseul fut disgracié.
La politique fut changée... Dumouriez reçut l’ordre de rentrer en France et revint à Paris, Gros-Jean comme devant, pleurant ses desseins avortés, mais point découragé...
C’était le temps où s’étendait au-dessus de l’Europe le filet d’intrigues le plus inextricable qui fut jamais...
Comment aurait-on laissé inactif un homme tel que Dumouriez.
Il n’avait pas débouclé ses malles qu’il fut envoyéen Suède, toujours en qualité d’agent secret, pour on ne sait trop quelle louche négociation.
L’aventure, cette fois, tourna mal pour lui... Forcés de le renier, ceux qui l’employaient le firent arrêter à Hambourg où il levait des troupes, et jeter à la Bastille.
Il y resta six mois, bien traité, mais fort fracassé par des juges qui eussent été ravis de lui arracher son secret. Il se défendit si vertement que l’un d’eux disait: «Ma foi! si c’est un poulet qu’on a cru nous donner-là, il est diantrement coriace!...»
Sa fermeté lui porta bonheur.
Relâché, il obtint enfin un poste plus digne de lui et au grand jour. Il fut nommé commandant de Cherbourg, chargé de présider à la fondation de ce grand port militaire dont il avait le premier conçu la pensée.
Promu au grade de maréchal de camp au tour d’ancienneté, en 1788, il fut, en 1791, attaché à la 12edivision militaire, qui englobait la Vendée, dont il prévit dès lors, ses lettres en font foi, le soulèvement.
Rappelé à Paris, en 1792, par le ministre de la guerre, il s’y trouva un moment réduit à une telle détresse, qu’après avoir vendu son argenterie, il eût été réduit à vendre ses livres, sansl’aide d’une amie dévouée et fidèle, qui était la sœur de Rivarol.
Mais ni les soucis de la gêne ni les incertitudes de l’avenir n’abattaient son courage, et plus que jamais il rédigeait des notes, des rapports, des mémoires, qu’il faisait parvenir au roi par l’entremise de son ami Laporte.
Tous ces travaux ne l’empêchaient pas de paraître au club des Jacobins, de suivre les séances de l’Assemblée, et de se lier avec les députés Girondins les plus influents, principalement avec Gensonné.
Et voilà comment, le 15 mars 1792, Dumouriez fut nommé ministre des affaires étrangères...
S’il était encore en France un homme capable de sauver la cause presque perdue de la vieille monarchie, cet homme assurément c’était Dumouriez.
Mais si le débonnaire et faible Louis XVI en avait eu le vague pressentiment, ses amis, les ambitieux et les intrigants qui l’entouraient, furent moins clairvoyants que lui.
Il n’y eut qu’un cri de stupeur et de colère, dans les antichambres des Tuileries, quand on connut le nom des membres du nouveau cabinet.
Les rares courtisans demeurés près du roi s’en allaient le long des corridors, le visage long d’une aune, hochant la tête et répétant:
—C’en est fait, nous avons un ministère sans-culottes.
Cela se disait si haut que Dumouriez l’entendit.
—Sans-culottes, oui, certainement, répondit-il: on en verra que mieux que nous sommes des hommes.
On ne l’appelait lui-même, que le ministre «bonnet rouge,» parce qu’un soir, à une séance des Jacobins, on l’avait vu dans une tribune ayant sur la tête le fameux emblème phrygien.
Peut-être ne s’en était-il pas coiffé beaucoup plus volontiers que Louis XVI le 20 juin—il l’affirme, du moins, dans ses mémoires,—mais il n’en était pas à une concession près, lorsqu’il la jugeait opportune.
Ne disait-il pas à ce sujet:
—Si j’étais le roi, je me ferais Jacobin, et Jacobin si furieux que les plus furieux Jacobins ne seraient plus près de moi que des scélérats d’aristocrates.
Ce n’est pas avec de tels propos, commentés et envenimés qu’il pouvait imposer silence aux clabauderies.
Aussi, quand il venait aux Tuileries pour le conseil, tout le monde s’écartait-il de lui comme d’un pestiféré.
On chuchotait sur son passage, et certainsgardes du corps, de ces «habiles de la main» recrutés dans les académies d’escrime, par Bertrand de Molleville, lui adressaient des regards provoquants.
A l’occasion, on réveillait pour l’embarrasser et le gêner, des questions d’étiquette...
Car il y avait une étiquette encore, aux Tuileries, le cérémonial du pouvoir survivait au pouvoir lui-même, l’apparence à la réalité.
La première fois que Dumouriez parut à la cour, avec Roland, son collègue du ministère de l’intérieur, la simplicité du costume de ce dernier, qui avait l’air d’un pédant endimanché, son chapeau rond, et les rubans qui nouaient ses souliers firent l’étonnement et le scandale des valets.
Le maître des cérémonies s’approcha de Dumouriez, d’un air inquiet; le sourcil froncé, la voix basse et contrainte montrant Roland, du coin de l’œil:
—Eh! monsieur, point de boucles à ses souliers, point de boucles...
Sur quoi Dumouriez avec un grand sang-froid:
—C’est vrai, monsieur, répondit-il, tout est perdu...
Dumouriez était alors au mieux avec Roland, et ce bon accord persista jusqu’au jour où il déplutà madame Roland, et par contre à tous les députés Girondins...
La cause de la brouille qui amena la dislocation du ministère, vaut la peine d’être contée:
En arrivant au pouvoir, les six ministres étaient convenus de dîner entre eux seuls, les trois jours de conseil de chaque semaine, tour à tour chez l’un d’entre eux.
Là, chacun apportait son portefeuille, on convenait des affaires qu’on présenterait au roi, on les discutait à fond et on se formait une opinion commune.
Cela dura environ un mois, au bout duquel Roland prétendit que chez lui sa femme fût admise.
Cette prétention fit bondir Dumouriez, et, avec une brusquerie toute militaire, il répondit que la place de madame Roland était dans son salon dont «elle faisait les honneurs comme personne.»
Rien ne pouvait blesser plus profondément une femme qui était l’incarnation même de la vanité, la virilité de son mari et l’Egérie pieusement écoutée d’un grand parti politique.
Elle se vengea en répétant à qui voulait l’entendre que Dumouriez avait l’esprit délié mais le regard faux, et qu’il serait prudent de s’en défier... Qu’il avait de l’esprit et de la bravoure,qu’il était bon général et capable de grandes entreprises, mais qu’il manquait absolument de caractère et de moralité.
Elle le déclarait «plaisant avec ses amis, mais prêt à les tromper tous, galant auprès des femmes, mais peu propre à réussir près de celles qu’un commerce tendre séduit.»
Enfin elle lui reprochait d’avoir trop d’aptitudes pour les intrigues ministérielles d’une cour corrompue, et de s’être fait le courtisan du roi jusqu’au point de descendre à le recréer en lui contant des gaillardises.
Madame Roland, vous le voyez, quand elle entreprenait un ennemi, elle n’y allait pas de main morte.
Seulement, elle se trompait: ce n’était pas par des gaillardises que Dumouriez avait séduit Louis XVI—jamais monarque ne fut moins gaillard—mais par une sorte de franchise brutale, bien affectée à coup sûr, car il était la politesse même.
Dès la première entrevue, il prit vis-à-vis du roi l’attitude d’un homme qui ne mâche pas la vérité, comme on dit, et il la mâcha si peu, qu’après son départ, le roi stupéfait s’écriait:
—Jamais je n’avais rien entendu de pareil.
Reçu par la reine, il continua si bien ce mêmerôle, que l’altière Marie-Antoinette rougissant de colère, s’écria:
—Prenez garde, monsieur!... vous êtes tout puissant en ce moment, mais cela ne durera pas.
Cette explosion qu’il avait provoquée, ne fit rien perdre à Dumouriez de son sang-froid, et il mena si habilement le reste de l’audience, qu’il se flattait, en se retirant, de posséder l’entière confiance de la reine...
Cependant Dumouriez, l’infatigable rédacteur de mémoires, arrivait au ministère avec tout un plan de réformes en tête.
Lui, qui, depuis trente ans, avec l’ardeur de l’ambition souffrante, avait tout étudié, la diplomatie, l’administration, l’armée, l’intérieur et l’extérieur, il voyait partout des améliorations à introduire, jugeant que pour que la machine politique continuât à fonctionner, il était indispensable de modifier les institutions dans le sens de la Révolution...
Enfin, lui qui avait tant enfanté de projets, il allait quitter le domaine des théories pour celui de la réalité.
C’est vous dire qu’il se mit à l’œuvre avec cette dévorante activité, qui était un des traits essentiels de son génie, travaillant jusqu’à effrayer ses employés obligés, bon gré malgré de l’imiter quelque peu.
Debout à quatre heures, à cinq il était dans son cabinet; à six, son secrétaire général, Bonne-Carrière, venait travailler avec lui. A onze heures, commençaient les rendez-vous et les audiences qui étaient son désespoir, à cause du temps qu’il y perdait... A quatre heures, il se mettait à table. A quatre heures et demie, il rentrait dans son cabinet, et n’en sortait qu’à minuit ou une heure, pour souper ou se coucher...
Les jours de conseil ou de séance nécessaire à l’Assemblée ou au comité diplomatique lui apportaient un surcroît de besogne...
Il est vrai qu’un fardeau déjà si lourd à ce moment, du ministère des affaires intérieures il joignait celui du ministère de la guerre, dont le titulaire, Degrave, n’avait aucune expérience des armées.
C’était donc Dumouriez qui, au vu et au su de tout le monde, réglait le mouvement des troupes et l’avance des officiers supérieurs, qui surveillait le service des places fortes et dressait les plans de campagne...
Mais la tâche qu’il s’était imposée était au-dessus de la puissance humaine...
Il avait espéré concilier les intérêts de la Révolution et ce que Louis XVI appelait ses droits: folies!... Il échoua.
Le 14 juin 1792, le ministère dont il faisaitpartie fut disloqué, trois ministres durent se retirer.
Dumouriez prit alors le ministère de la guerre mais juste un mois plus tard, le 14 juillet, il se vit lui-même obligé de donner sa démission.
On a essayé de flétrir Dumouriez de bien des accusations diverses; on n’a jamais du moins suspecté sa probité.
Cet officier de fortune, comme on disait alors, cet agent à peine reconnu des plus troubles intrigues politiques, cet homme qui mena la vie d’un chevalier d’aventures était désintéressé et méprisait l’argent.
Ses ennemis, lorsqu’il abandonna le pouvoir, essayèrent bien de l’attaquer de ce côté, mais il leur répondit si victorieusement, que l’attaque tourna à leur confusion et à sa gloire.
Il résumait exactement sa situation, lorsque d’un ton moitié plaisant et moitié attristé il disait à son ami Berneron:
—Je me suis enrichi, au ministère, d’un fonds inépuisable d’ennemis.
Comment en eût-il été autrement.
Il garda son sang-froid lorsque tout le monde perdait la tête, il prétendit demeurer modéré quand toutes les passions étaient déchaînées.
Arrivé au ministère par l’influence des Girondins,le ministère le brouilla mortellement avec les Girondins.
Simple lieutenant-général, il était au mieux avec les Jacobins... Devenu ministre, il amassa sur sa tête toutes les colères, toutes les rancunes des Jacobins...
Si encore l’armée lui fût restée!... mais pendant qu’il avait eu le portefeuille de la guerre, il avait poursuivi cette chimère de rendre à chacun la justice qui lui était due, et n’avait réussi qu’à se faire autant d’ennemis qu’il y avait d’officiers généraux et de maréchaux...
Il fallait vivre, cependant... force lui fut de reprendre son grade de lieutenant-général dont les appointements lui donnaient du pain.
Après mûres réflexions, il se décida à reprendre du service sous les ordres du maréchal Luckner qui venait d’évacuer Courtrai et Menin et se repliait sur Valenciennes.
C’est donc à Valenciennes que Dumouriez rejoignit l’armée.
Il fut très mal reçu par le vieux maréchal, et plus mal encore, s’il est possible, par les officiers d’état-major.
Il y avait eu des paris qu’il n’oserait pas joindre cette armée; d’aucuns même avaient gagé qu’il n’y serait pas reçu.
Berthier, chef d’état-major, ne mit pas à l’ordre son arrivée, quoique par droit d’ancienneté, il dut prendre aussitôt le commandement de la gauche.
On ne lui envoya ni le mot d’ordre, ni ordonnances, ni garde d’honneur, et il resta quelques jours à Valenciennes comme un simple particulier.
Comme il n’y avait ni ennemis en présence, ni plan de campagne, ni même un ordre de bataille dans cette armée, encore moins de discipline et d’esprit militaire, il patienta quelques jours sans faire ni plaintes ni représentations, examinant le désordre de cette armée et l’incapacité de son chef...
Puis, au bout d’une semaine, il força le maréchal à lui accorder une audience, pensant le déterminer à abandonner le camp où il avait concentré son armée, et qui était détestable...
Mais Luckner s’emportant, lui répondit en jurant qu’il n’avait de conseils à recevoir de personne et qu’il était résolu à envoyer dans une citadelle le premier officier qui raisonnerait, cet officier eût-il été ministre des affaires étrangères ou de la guerre.
Ce fameux camp de Famars, enlevé plus tard par les Autrichiens, était cependant aussi mauvais que possible.
Le voisinage de Valenciennes tenait les troupesdans un état intolérable d’indiscipline et de débauche.
Officiers, soldats, généraux étaient nuit et jour à la ville.
Ce camp avait en arrière l’Escaut, qu’on n’aurait pu, en cas de malheur, passer que sur trois points, dont deux, à la moindre affaire, devaient infailliblement tomber aux mains de l’ennemi.
En avant coulait, il est vrai une petite rivière, la Rouelle, mais elle était guéable presque partout, et le terrain s’élevant sur les deux rives en amphithéâtre, donnait un feu égal à l’artillerie.
Tous ces inconvénients préoccupaient tellement Dumouriez, qu’à tous risques, il força une seconde fois la porte du maréchal, résolu à le contraindre de se rendre à l’évidence.
Luckner convint de tout, jura après les officiers dont il subissait les inspirations, les traita d’intrigants et de factieux, pleura et jura que tout allait prendre désormais une face nouvelle.
Et en effet, pendant le dîner où il avait prié Dumouriez de rester, il tança vertement ses aides de camp Lameth et Montmorency.
Le résultat de cet acte d’autorité fut que le lendemain, pour la première fois après huit ou dix jours, Berthier vint rendre sa visite au général Dumouriez, auquel il devait son avancement,et qui lui dit sérieusement, mais avec bonté, qu’il était temps de finir cette comédie et de penser à faire la guerre...
Malheureusement Luckner n’était pas homme à vouloir la même chose huit jours de suite.
Ses aides de camp reprirent leur empire sur lui et Dumouriez, après une seconde explication très orageuse, reçut l’ordre de partir sous les vingt-quatre heures pour aller prendre le commandement du camp de Maulde.
Ce camp, devenu fameux depuis, était destiné à couvrir les plaines si riches et les prairies qui s’étendent entre Lille, Douai, Valenciennes et Condé.
Seulement, il répondait mal à son importante destination.
Excellent pour dix ou douze mille hommes, il était des plus dangereux pour les dix ou douze bataillons qui s’y trouvaient et qui risquaient incessamment d’être tournés ou coupés.
Le général que venait remplacer Dumouriez avait bien couronné les hauteurs voisines de sept redoutes et élevé, en avant de Maulde, quelques mauvais ouvrages en terre, mais il n’y avait pas au camp assez de troupes pour défendre des fortifications si faibles qu’elles pouvaient être enlevées à la baïonnette.
Du premier coup d’œil Dumouriez vit bienqu’on l’avait envoyé là non-seulement pour se débarrasser d’un censeur incommode, mais aussi avec l’espoir qu’il y recevrait quelque échec. Il le manda même à quelques personnes à Paris, afin que, si un événement malheureux arrivait le blâme ne tombât pas sur lui seul.
Pour commencer, il s’établit à Saint-Amand et envoya quelques observations au maréchal Luckner. Mais, bien loin de lui accorder les renforts qu’il demandait, le maréchal ne daigna pas lui répondre.
Voyant que bien décidément on l’abandonnait à lui-même, Dumouriez quitta Saint-Amand et vint s’établir au camp, gagnant ainsi l’amitié des soldats, qui le voyaient partager leurs privations et leurs fatigues.
Il établit des communications réglées avec les généraux qui commandaient Douai et Lille, et il alla même les trouver pour concerter des mouvements combinés en cas de besoin.
Il figura par des petits postes la chaîne des grands postes qui auraient été nécessaires pour couvrir cette frontière. Il fit élever des batteries à la tête de la ville de Saint-Amand, et il rendit plus vive la petite guerre contre Tournay, Bury et Leuze, pour faire croire qu’il était en forces. Enfin, il fortifia Orchies, et y plaça un bataillon emprunté à la garnison de Douai.
Comme de raison, il rendait compte de toutes ces dispositions à Luckner, qui les approuvait.
Cependant, il poursuivait toujours sa petite guerre, et il y obtenait des succès dont on parlait d’autant plus que c’était le seul point par où l’ennemi ne pénétrait pas encore sur notre territoire et où nous soutenions encore l’offensive.
Partout ailleurs, et jusqu’aux alentours de nos armées, des hordes faméliques et pillardes de uhlans ravageaient le pays, mettant à sac les villages, incendiant les fermes isolées, massacrant les habitants sans défense; se conduisant enfin en bandits de grande route plutôt qu’en soldats d’une nation qui se piquait de civilisation.
C’est ainsi que, par des alertes continuelles et par des combats de chaque jour, Dumouriez habituait les troupes du camp de Maulde à une exacte discipline.
C’est ainsi qu’il leur donnait cet entrain à l’attaque et cette solidité sous le feu qui les distinguèrent tant que dura la campagne.
On avait cru lui nuire; on lui fournit simplement l’occasion de montrer des qualités de patience qu’on ne soupçonnait guère chez un homme qui était tout de premier mouvement.