Chapter 6

Il est vrai que, tout en faisant fonction «d’officier instructeur»—car c’est ainsi qu’il se qualifiait,—Il travaillait à un projet d’invasion dansles Pays-Bas. Porter la guerre chez l’ennemi qui l’avait apportée chez nous, et le forcer ainsi à évacuer notre territoire était chez lui une idée fixe.

«Plus j’étudie la question sur le terrain même, écrivait-il à un de ses amis de Paris, plus je me persuade que le plan de campagne dicté par moi au commencement de la guerre était le bon.

»Impéritie ou mauvaise volonté, les généraux ne l’ont pas suivi, le déclarant impraticable...

»Il y faudra bien revenir, et j’envoie à ce sujet des notes au ministre de la guerre...»

Lui-même devait le reprendre plus tard, ce plan de campagne, et en démontrer l’excellence par le succès... Mais alors, disgracié et sans influence, il ne pouvait que s’indigner de voir des incapables, laisser échapper l’occasion qu’il eût été si prompt à saisir... Et, comme toujours, son indignation se répandait en projets et en notes.

—Toi, lui disait en plaisantant son ami Beurnonville, plutôt que de ne pas rédiger des mémoires, tu en rédigerais pour Dieu le père, sur l’art de gouverner le Paradis.

Il est vrai que, de ses jours de mauvaise fortune, Dumouriez avait conservé le secret de tout faire concourir à la réussite de ses plans.

On en peut voir l’exemple passablement romanesque au camp de Maulde même.

Dans le village de Mortagne, vivait un greffier nommé Fernig, qui avait été maréchal-des-logis de hussards.

Ce greffier avait cinq enfants: un fils, qui était officier dans un des régiments de Dumouriez, et quatre filles.

Deux de ces filles, âgées l’une de vingt-deux ans, l’autre de dix-sept, petites, délicates, bien élevées et modestes, avaient suivi plusieurs fois les détachements du camp de Maulde qui allaient en reconnaissance et avaient fait bravement le coup de feu.

L’une d’elles, la plus jeune, était-elle, comme on l’a dit, la maîtresse de Dumouriez?... Le bruit en courait si bien au camp, que les soldats ne l’appelaient jamais que la générale. Lui l’a toujours nié.

Ce qui est sûr, c’est que la bravoure de ces deux héroïnes lui servit à exalter le courage de nos de ses troupes. Comment un grenadier eût-il pu concevoir la pensée de reculer, quand il voyait deux jeunes filles s’élancer en avant sans souci de la fusillade!...

Les demoiselles Fernig devinrent même si célèbres que la Convention leur accorda une pension, et qu’un représentant en mission àl’armée écrivait dans un de ses rapports:

«Elles se sont distinguées dans toutes les actions, et se sont montrées plus extraordinaires encore par leur pudeur et leur vertu que par leur courage... Les soldats ont pour elles autant de respect que d’amitié, et on ne saurait trop proposer ces belles patriotes pour exemple à nos jeunes volontaires...»

Malheureusement nos autres généraux étaient loin d’avoir le génie de Dumouriez et de comprendre comme lui leur devoir.

C’est en ce moment où chacun aurait dû rester à son poste pour défendre la partie des frontières qu’il avait reconnues avec des troupes pareillement accoutumées au pays, que le ministre de la guerre et le maréchal Luckner arrangèrent le mouvement le plus extraordinaire et le plus dangereux: c’était de transporter le maréchal Luckner à Metz, et de faire venir à Valenciennes l’armée de Metz.

Ce mouvement dégarnissait pendant plusieurs jours les frontières et affaiblissait les deux armées par une marche de quatre-vingt lieues en plein mois de juillet.

Une combinaison politique qui n’aboutit pas, pouvait seule l’expliquer.

Quoiqu’il en soit, le 10 juillet, pendant que Dumouriez était occupé à faire tracer différentspetits ouvrages pour les fortifications d’Orchies, il reçut un courrier de Luckner qui lui ordonnait de se rendre sur-le-champ à Valenciennes.

Il partit en toute hâte.

Le maréchal lui fit le meilleur accueil, et non sans un certain embarras lui apprit le mouvement qui devait commencer, dès le lendemain à la pointe du jour.

Puis, sans laisser à Dumouriez le temps d’ouvrir la bouche:

—Je laisse ici, ajouta-t-il, en manière de correctif, toute mon arrière-garde, composée de six bataillons et de cinq escadrons... Je ne touche ni au camp de Maulde ni aux garnisons de Maubeuge et de Dunkerque... Le tout forme un effectif assez considérable pour parer à toutes les éventualités pendant les huit ou dix jours que dureront les marches... Vous garderez le commandement de toutes ces troupes et du département du Nord, jusqu’à l’arrivée du général Dillon à qui vous aurez à le remettre.

Dumouriez avait toutes sortes de raisons pour être blessé de servir sous les ordres de Dillon, officier de mérite, d’ailleurs très brave et très loyal, mais dévoré d’ambition et trop fougueux pour rien ménager.

Cependant il ne laissa rien paraître de son mécontentement, disant simplement au maréchalLuckner qu’il obéirait, mais qu’il jugeait le mouvement horriblement dangereux et fort capable d’amener quelque désastre...

Peu s’en fallut que l’événement ne lui donnât raison.

Les Autrichiens, alors à Tournai, n’eurent pas plutôt appris par leurs espions le départ de Luckner, qu’ils formèrent un petit corps d’armée de cinq mille hommes, lequel alla tomber sur Orchies, où se trouvait un bataillon de volontaires de la Somme avec ses deux pièces de campagne et trente dragons...

C’est avec un élan terrible que les Autrichiens attaquèrent par deux portes, du côté de Douai et du côté de Lille.

On n’avait pas encore eu le temps d’élever les différents ouvrages de défense ordonnés par Dumouriez.

Le bataillon se défendit avec le plus grand courage, mais accablé par le nombre, il fut à la fin forcé de se replier sur Saint-Amand, laissant un de ses canons aux mains de l’ennemi.

Un capitaine, nommé Thory, se couvrit de gloire en cette affaire, et c’est à sa bravoure et à son sang-froid que les débris du bataillon durent leur salut.

C’est le soir, au camp de Famars, que Dumouriez apprit cette attaque.

Il se mit en route sur-le-champ, avec tout ce que Luckner lui avait laissé de troupes, et le lendemain, à la pointe du jour, il arrivait à Saint-Amand.

Déjà, d’après ses ordres, Beurnonville avait ramassé toutes les troupes du camp de Maulde et s’avançait à marches forcées pour couper la retraite à l’ennemi...

D’un autre côte, le commandant de Douai, le général Marassé, arrivait avec huit cents hommes de sa garnison...

Les Autrichiens se seraient trouvés cernés, s’ils ne s’étaient hâtés de se replier pendant la nuit, et de regagner leurs cantonnements...

Mais cette attaque devait être une leçon pour Dumouriez.

Il comprit que laisser éparpillées les faibles forces qui lui avaient été laissées par Luckner, c’était les exposer à être écrasées en détail et sans nul profit pour la défense des frontières.

Il prit donc le parti,—sous sa responsabilité,—de les masser en un seul corps, capable d’une forte résistance, et pouvant même, en cas de revers, infliger des pertes sérieuses à l’ennemi.

Son camp de Maulde lui parut encore la meilleure position.

Il y installa tout son monde, fit élever de nouveaux ouvrages de terre, et se remit de plusbelle à inquiéter l’ennemi, en attendant l’arrivée de Dillon qu’il appelait de tous ses vœux.

Dumouriez l’a avoué depuis: jamais à aucun moment de sa vie tant agitée, il ne s’était senti si près du découragement.

Tout avenir lui semblait irrévocablement fermé. Ses ennemis venaient d’arriver au ministère, et il se savait également haï des deux partis qui se disputaient le pouvoir.

Lui qui avait la conscience de sa valeur, il se voyait condamné pour la vie à servir en sous-ordre et à obéir à des généraux sans capacité et sans vues d’ensemble, bien plus préoccupés de politique que de guerre.

«Je n’ai plus qu’un parti à prendre, écrivait-il à un ami fidèle, me faire oublier. Je vais m’appliquer à mon métier à la façon des bœufs qui tracent un sillon sans souci de savoir à quoi il servira. Et si avantageuses que puissent être mes idées, eh bien! je les garderai pour moi. C’est un fâcheux métier que celui de conseiller et qui ne rapporte que des ennemis, qu’on ait tort ou raison...»

C’était une sage résolution; mais, avec son caractère, plus facile à prendre qu’à exécuter.

Et dès que le général Dillon fut arrivé, après lui avoir remis son commandement, son premier soin fut de lui communiquer ses vues et d’essayerde le déterminer à la guerre offensive.

Le malheur est que le général Dillon avait toutes sortes de mauvaises raisons pour ne pas écouter Dumouriez.

D’abord, il avait toujours déclaré hautement, lui, Dillon, qu’à un fou seul pouvait venir la pensée d’attaquer, quand on avait déjà bien du mal à se défendre.

De plus, il n’avait pu voir sans une jalousie secrète l’influence de Dumouriez sur les troupes, et à quel point il était chéri de ses soldats.

Enfin, les flagorneurs de son état-major ne cessaient de lui répéter à la journée que Dumouriez, parce qu’il avait été ministre, affectait de grands airs de supériorité, frondait les autres généraux et faisait obstacle à leur autorité.

Mais Dillon, avec toutes sortes de travers, était un trop honnête homme et trop loyal pour abuser de son pouvoir et molester un officier dont il ne pouvait s’empêcher de reconnaître le mérite.

Il se contenta donc de remercier froidement Dumouriez de ses avis, disant qu’il aviserait...

Et il le relégua derechef au camp de Maulde, augmenté toutefois de quelques troupes qui portaient l’effectif à vingt-trois bataillons, tant de volontaires que de ligne, et à cinq escadrons de dragons.

Avec douze ou treize mille hommes sous ses ordres, Dumouriez redevint lui-même, il ne désespéra plus de l’avenir.

Voyant autour de lui ses armées se fondre, tous les liens de la discipline se relâcher, des régiments entier se débander, il comprit que le jour était proche où la France se trouverait sans défense contre les âpres convoitises de ses ennemis...

Et il conçut le projet de former une troupe d’élite qui, à l’heure du danger de la patrie, deviendrait le cadre d’une armée de salut.

Dès lors, il n’y eut plus une minute de son temps qui ne fut consacrée à la réalisation de ses desseins.

Du matin au soir, sous le soleil ou sous la pluie, on ne voyait que lui, à cheval, insoucieux de son vieil uniforme tout délabré.

Il n’était pas un détail d’administration qui échappât à son incessante vigilance. Les vivres, les munitions, les équipements, il examinait tout. Ah! ce n’est pas à lui qu’on eût livré pour ses soldats ces fameux souliers de carton qui furent un des scandales de 93.

Avec une patience infatigable, il formait les instructeurs qui devaient ensuite former ses troupes.

Et la nuit venue, il réunissait les officiersdans sa tente, et les leçons continuaient encore.

De même que les soldats il couchait sur la dure, roulé dans son manteau. Et, le plus souvent, c’est à la marmite de quelque bataillon qu’il envoyait chercher son dîner.

Le voisinage de l’ennemi, le péril continuel écartaient l’ennui de cette existence... Et pour lui donner une teinte romanesque, il y avait là les deux demoiselles Fernig, en costume de hussards, qui faisaient les fonctions d’aides de camp du général.

Dumouriez avait commencé par former deux corps de flanqueurs de quatre à cinq cents hommes chacun, qui allaient tous les jours en reconnaissance.

Ils étaient renouvelés tous les huit jours, officiers et soldats, excepté l’état-major, et pris à tour de rôle dans tous les bataillons, pour que chacun y passât à son tour, et s’accoutumât à l’ennemi et à la fatigue.

Chaque commandant de détachement recevait de la main du général une instruction au dos de laquelle était tracée une carte du pays qu’il avait à parcourir, où étaient marqués les chemins, les ponts, les villages, les censes, les moulins, les bois par où il devait passer en allant et revenant, ainsi que les points d’attaque et les endroits où il devait laisser des postes.

Ces reconnaissances étaient presque toujours heureuses, et ramenaient au camp des chevaux, du bétail et des prisonniers.

Il n’y avait au camp ni oisiveté ni cabales.

On n’y était ni Jacobin, ni Girondin, ni Feuillant, on y était soldat. Le général Dillon qui voyait les troupes placées sous ses ordres toujours à la veille de se révolter, n’en revenait pas...

Voilà quels prodigieux résultats avait obtenu Dumouriez, et tout à ses occupations purement militaires, il devait se croire profondément oublié, quand arriva à Paris la nouvelle terrible de l’invasion prussienne...

Je vous ai dit, mes amis, la colère de la France, et le puissant effort qui fit jaillir de notre sol profané des centaines de mille de volontaires...

Mais à ces soldats de la cause la plus sainte, il fallait un général...

Il fallait un chef dont le génie sût tirer parti de tout ce noble sang qui ne demandait qu’à se répandre pour le salut de la patrie...

C’est alors que l’Assemblée nationale, c’est alors que les ministres donnèrent au monde un grand, un sublime exemple de patriotisme.

Leur choix se fixa sur Dumouriez.

Dieu sait s’ils l’aimaient, cependant...

Les ministres revenus au pouvoir étaient précisémentles hommes qui en avait été écartés lorsqu’il avait le portefeuille des affaires étrangères.

A l’Assemblée nationale, la droite et la gauche, les Girondins et les Jacobins le haïssaient presque également.

Les uns l’accusaient de duplicité et d’ingratitude, les autres le soupçonnaient d’être tout prêt à trahir la cause de la Révolution.

N’importe!...

Du moment où le salut de la France envahie fut en question, il n’y eut plus de partis.

Ou plutôt il y eut entre tous les partis une admirable émulation d’abnégation et de sacrifice.

Chacun mit sa gloire à renoncer à ses opinions les plus fortement enracinées, chacun répéta le mot de Gensonné:

«—Il n’est pas de rancune que n’efface dans le cœur d’un patriote la haine de l’étranger.»

Une voix timide s’éleva bien pour dire:

—«Dumouriez est un ambitieux, Dumouriez est un intriguant de l’ancien régime, qui a gardé des relations suspectes...»

Vingt députés se levèrent pour s’écrier:

—«Qu’importe! s’il est le seul qui puisse arrêter Brunswick.»

Et Danton, alors ministre de la justice prenant la parole:

«—Dumouriez, ajouta-t-il, aime trop lagloire pour ne pas vouloir vaincre à tout prix.»

Et c’est à l’unanimité qu’on alla chercher Dumouriez au camp de Maulde, dans la petite position où il était tombé, pour lui confier la défense nationale.

On écarta ou on lui subordonna tous les maréchaux, tous les officiers généraux qui pouvaient prétendre à un commandement.

Luckner fut envoyé à Châlons former des recrues.

Dillon et Kellermann reçurent l’ordre d’obéir...

Forces, pouvoir, tout fut concentré dans la main de l’homme dont on attendait tout...

Promptement informé d’ordinaire de toutes les décisions de l’Assemblée nationale, Dumouriez ne sut rien cette fois.

Debout à l’une des extrémités du camp, ayant à ses côtés la plus jeune des demoiselles Fernig, Dumouriez surveillait le travail d’une centaine de soldats occupés à enfoncer des palissades, lorsqu’une voiture vint s’arrêter à dix pas de lui.

C’était un vieux carrosse sonnant la ferraille, traîné par deux rosses efflanquées garnies de harnais d’artillerie.

Trois hommes, revêtus du costume de députés de l’Assemblée nationale, en descendaient, pendant qu’un quatrième, tout jeune encore, en «pékin,» celui-là, les jambes enveloppées de peauxde mouton, restait assis ou plutôt couché sur la banquette du fond.

Ces trois députés étaient Delmas, Dubois-Dubays et Bellegarde.

Le jeune homme qui demeurait dans le carrosse, et à qui la Révolution allait faire un nom tragique, n’était autre que Couthon, lequel se soignait alors aux boues de Saint-Arnaud, non loin du camp de Maulde, d’une paralysie gagnée dans une escapade amoureuse.

Dumouriez les connaissait les uns et les autres, et cependant il ne bougea pas de sa place...

Telle était alors sa situation qu’il dut croire qu’ils étaient envoyés pour le faire arrêter...

Eux, cependant, s’avancèrent, et le plus âgé, Bellegarde, tirant un portefeuille de sa poche, se mit à lire à Dumouriez le décret qui le nommait général en chef...

Bien des années plus tard, la plus jeune des demoiselles Fernig, sollicitant un bureau de tabac, a raconté dans la pétition qu’elle présentait au gouvernement cette scène tout entière.

Dumouriez devint extraordinairement pâle, et, d’une voix étranglée et de l’air égaré d’un homme qui doute du témoignage de ses sens, il répéta par deux fois:

—Général en chef!... général en chef!

Bellegarde poursuivit:

—C’est l’armée tout entière qu’on vous confie... De ce moment vous avez pleins pouvoirs...

Lui dut avoir un éblouissement.

Les sommets entrevus dans ses rêves d’ambition les plus audacieux, il les atteignait tout à coup, et cela au moment où il s’était cru sur le point de rouler dans l’abîme.

Mais il se remit vite, grâce au prodigieux empire qu’il avait sur lui-même, et c’est d’un ton glacé qu’il dit:

—Du moins, citoyens représentants, vous m’accorderez bien vingt-quatre heures pour me consulter...

Ils l’interrompirent.

—Il n’y a pas à réfléchir, dirent-ils.

Jamais Dumouriez n’avait été soumis à une si terrible épreuve. Elle le surprenait lui que rien encore n’avait surpris.

D’un geste brusque, il enfonça son chapeau sur ses yeux et se mit à marcher comme au hasard, en proie aux plus terribles perplexités.

Puis, tout à coup, revenant sur les représentants, il arrêta sur eux ses petits yeux qui vous fouillaient jusqu’au fond de l’âme, et d’un accent qui trahissait toutes ses défiances:

—Qui me donnera des garanties? interrogea-t-il.

—Quelles garanties? demandèrent les autres, comme s’ils n’eussent pas compris.

—Je puis être... malheureux.

—Eh bien?...

—Ne m’accusera-t-on pas de trahison?

Aucun des députés ne répondit.

Mais du fond du carrosse, s’éleva la voix du paralytique Couthon, qui avait tout entendu, et qui criait:

—Quoi!... la nation t’appelle et tu hésites!... La patrie est en danger, et tu songes à toi!...

Dumouriez demeura un moment pensif... Puis, lui dont la parole avait d’ordinaire l’abondance et la verve méridionale, il dit lentement et en pesant sur chaque mot pour en souligner la valeur:

—C’est plus que la vie que vous me demandez, citoyens représentants, c’est peut-être l’honneur. Allez, je ne m’aveugle pas et je mesure bien le poids de l’effrayante responsabilité dont on me charge... Que je sois vaincu,—et je dois l’être,—et mon nom passera à la postérité accolé à l’ignoble épithète de traître.

—Qu’importe!... interrompit Couthon.

—Et bien! oui, en effet, qu’importe!... Vergniaud m’a tracé ma conduite le jour où il s’écriait à la tribune: «Périsse notre mémoire, mais que la France soit sauvée!...» Citoyens représentants, je ferai mon devoir... j’accepte.

Cependant, le bruit s’était répandu par tout lecamp de l’arrivée de trois représentants du peuple en mission.

Les soldats avaient vu avec étonnement d’abord, puis avec inquiétude, cette voiture qui traversait la ligne.

Et à tous, la même idée était venue:

On vient enlever notre général!...

—Ah! c’est ce que nous ne souffrirons pas! s’étaient-ils dit.

Et sautant sur leurs armes, ils s’étaient précipités vers le théâtre de l’entrevue, et au nombre de plusieurs milliers, haletants d’attention, ils entouraient Dumouriez et les envoyés de l’Assemblée nationale.

Mais lorsqu’ils eurent compris ce dont il s’agissait, quand ils furent certains qu’on élevait à la dignité de général en chef leur général à eux, lorsqu’ils entendirent Dumouriez répondre: J’accepte!...

Oh! alors leur joie déborda en une immense clameur.

—Vive la nation! Vive Dumouriez!... Aux Prussiens! aux Prussiens!...

Dans le fait, il n’était pas un de ces soldats qui ne se sentît flatté au fond de son cœur du choix de l’Assemblée, pas un qui ne fût persuadé qu’il rejaillirait sur lui de la gloire de ce général à qui tous étaient dévoués jusqu’au fanatisme.

Il est vrai que la réflexion ne tarda pas à abattre cette grande joie.

—Maintenant qu’il va commander toutes les armées, pensèrent-ils, notre général va nous quitter!...

C’est pourquoi, dès que les représentants se furent éloignés, toutes les troupes se rassemblèrent autour de la tente de Dumouriez, le conjurant de rester quand même à leur tête...

Comment n’eût-il pas été ému de ces témoignages d’attachement de ces volontaires qu’il avait cependant soumis à la plus rude discipline.

Il leur promit qu’il ne les quitterait pas.

C’était effectivement son premier projet.

Maître absolu, désormais, sans discussion ni contrôle, il ne pouvait pas ne pas reprendre ses plans jusqu’ici contrariés d’une guerre offensive.

Battre Brunswick en France et le rejeter hors de notre territoire, Dumouriez ne le croyait pas possible, mais il était persuadé qu’un grand coup frappé dans les Pays-Bas y appellerait fatalement les Prussiens...

Et, dans ce cas, c’est surtout sur ses soldats du camp de Maulde qu’il comptait pour une de ces entrées en campagne dont la hardiesse et la rapidité déconcertent l’ennemi.

La nuit même qui suivit la communication des députés, le plan de campagne de Dumouriez futarrêté dans son esprit, rédigé et envoyé sous forme de mémoire à l’Assemblée nationale.

Et dès le lendemain, il s’employait avec sa foudroyante activité à organiser son armée d’invasion et à lui donner des chefs...

Malheureusement, ce dernier point présentait d’énormes difficultés... Les généraux lui obéiraient-ils?... Et s’ils n’osaient pas se révolter ouvertement ne mettraient-ils pas à suivre ses instructions cette maladresse habile qui fait avorter les combinaisons les mieux calculées...

Mais chez Dumouriez, le général de génie était doublé d’un diplomate de premier ordre.

Intéresser au succès une douzaine de généraux, ménager les amours-propres et caresser les prétentions, utiliser les rivalités, éveiller et tenir en haleine toutes les ambitions, devait n’être qu’un jeu pour l’ancien agent secret de M. de Choiseul, pour l’homme qui avait été un moment sur le point de reconstituer la Pologne...

Sa première tentative fut un coup de maître.

Il décida Dillon, son ancien, Dillon qui, bien évidemment, se croyait plus de droits que lui à la direction suprême de la guerre, Dillon avec qui constamment il s’était trouvé en opposition, et dont la veille encore il n’était que le lieutenant, il le décida à entrer dans ses vues et à concourir à l’exécution d’un plan dont la veilleencore il se moquait au milieu des rires de son état-major...

Mais il était écrit que toujours des événements imprévus traverseraient le projet favori de Dumouriez.

Il avait tout disposé pour se jeter sur les Pays-Bas; ses lieutenants avaient reçu leur ordre de marche; on avait distribué aux troupes les vivres de campagne. La confiance était absolue, l’enthousiasme immense, et le mouvement devait commencer le surlendemain...

Quand arriva au camp de Maulde un nouvel émissaire de l’Assemblée, sans caractère officiel, il est vrai, mais qui n’en apportait pas moins le dernier mot du ministère...

Cet émissaire était Westermann.

Alsacien de naissance, dissimulant sous les apparences d’une bonhomie de paysan l’esprit délié d’un diplomate consommé, Westermann était l’ami de Danton, ministre de la justice alors, et tout puissant, ami dévoué et fidèle jusqu’à la mort.

Nommé lieutenant-colonel après le 10 août, où il avait été le bras de la Révolution armée, Westermann gardait la tête froide à une époque où le délire emplissait tous les cerveaux.

Il comprenait la situation, et osait dire, à un moment où c’était une audace, que la disciplineseule, et une discipline de fer, pouvait reconstituer notre armée, qui seule pouvait nous sauver.

Il voulait qu’on exigeât des moindres officiers certaines connaissances, et qu’on ne distribuât pas les grades aux plus bruyants parleurs... Il prétendait que le soldat qui reçoit un ordre doit l’exécuter et n’est pas un esclave parce qu’il obéit... Il soutenait que chasser un général uniquement parce qu’il était noble, était stupide... Il s’indignait d’entendre qualifier de traître tout officier malheureux...

Un tel homme devait ressentir pour Dumouriez une vive sympathie.

Aussi, les vit-on se promener bras dessus bras dessous pendant plus d’une heure devant la tente du général en chef.

Que se disaient-ils?... Voilà ce que tout le camp se demandait. Impossible de rien entendre, de saisir même un mot de l’entretien. Les factionnaires tenaient les curieux à distance.

Même, les demoiselles Fernig essayèrent vainement de forcer la consigne.

Envoyé par Danton, Westermann venait apprendre à Dumouriez les premiers succès du duc de Brunswick et les trahisons de Longwy et de Verdun...

Il venait lui dire que l’heure était passée de laguerre offensive, que les Prussiens arrivaient au cœur de la France, qu’ils menaçaient Paris, qu’il fallait essayer de les anéantir à tout prix.

Balancer n’était pas possible.

Dumouriez répondit qu’il allait quitter le camp de Maulde et courir à Sedan prendre le commandement de l’armée que venait d’abandonner Lafayette.

Il passa donc la nuit à contremander les mouvements ordonnés et à dicter de nouvelles instructions, promettant,—ce que personne ne crut,—qu’il serait de retour dans six semaines, et qu’il ferait encore cette année l’expédition de la Belgique...

Il y eut comme une émeute au camp dès qu’on apprit qu’il allait s’éloigner.

Mais il sut calmer ses soldats, qui demandaient à grands cris à le suivre. Il leur expliqua l’utilité de leur présence à Maulde, et comment ils retarderaient et embarrasseraient sa marche.

Et enfin, au jour, il partit à franc étrier, avec Westermann, suivi d’un seul aide de camp, de la plus jeune des demoiselles Fernig et de Baptiste, son fidèle valet de Chambre.

En arrivant à Sedan, il trouva le mal beaucoup plus grand qu’on ne lui avait dépeint.

L’armée était partagée en deux corps:

L’avant-garde, de six mille hommes, occupaitsur la rive droite de la Meuse, sur les hauteurs de Vau, une sorte de camp dont la défense eût exigé pour le moins quarante mille hommes.

Le corps d’armée, qui ne comptait pas dix-huit mille soldats était campé à trois lieues en arrière, sur les hauteurs qui dominent Sedan.

Jamais position ne fut plus mal choisie.

Tout le monde le comprenait si bien que la consternation était générale.

Les soldats regardaient tous les officiers comme des traîtres et prenaient ce prétexte pour ne conserver ni discipline ni obéissance.

Les officiers, de leur côté, craignaient tant leurs soldats qu’ils n’osaient rien commander.

Personne ne donnait d’ordres, les vivres n’arrivaient plus, les munitions manquaient, des régiments entiers s’éparpillaient jusqu’à deux lieues à la ronde pour marauder.

Et certainement, si le duc de Brunswick eût poussé sur Sedan seulement dix mille hommes, l’armée française se débandait, se réfugiait dans les places fortes ou s’enfuyait jusque sous Paris.

Arrivé sans équipages, Dumouriez commença par se procurer un cheval frais, et tout aussitôt passa ses nouvelles troupes en revue.

On les avait de longue main prévenues contre lui.

Aussi leur trouva-t-il à toutes l’air singulièrementdécouragé. L’attitude de la cavalerie surtout était déplorable.

Passant devant une compagnie de grenadiers d’un régiment de ligne, Dumouriez en entendit un qui disait en le montrant:

—C’est pourtant ce chien-là qui a fait déclarer la guerre!...

C’était, en effet, un bruit qu’on avait fait courir pour le rendre odieux. Il le savait. Aussi s’arrêta-t-il et, toisant les grenadiers.

—Y a-t-il quelqu’un, demanda-t-il, assez lâche pour être fâché de la guerre?...

Croyez-vous gagner la liberté sans vous battre?...

Ce mot fit un très bon effet et ranima tout le monde.

Mais n’importe! la situation n’en était pas moins désespérée.

L’armée était sans généraux, sans officiers supérieurs, divisée par les factions et près de se révolter.

Les soldats, ne connaissant pas leur nouveau général, se défiaient d’autant plus de lui qu’il n’avait jamais eu de grand commandement et passait pour être un homme de plume bien plus qu’un homme d’épée.

Lui-même ne connaissait ni un des régiments ni un des officiers de cette armée.

Il n’avait pour le seconder ni officiers généraux ni état-major.

Jamais il n’avait étudié le pays qu’il était chargé de défendre.

De quelque côté qu’il se tournât, il n’apercevait que terreur, défiances ou mauvaise volonté.

Le sort de Longwy et de Verdun lui disait combien peu il devait compter sur la résistance des places fortes.

Sedan, d’ailleurs, n’était pas dans le cas de tenir huit jours, et Mézières n’était pas en meilleur état.

Enfin, il n’avait en tout et pour tout que vingt-trois mille hommes démoralisés, à opposer à cent mille soldats, les meilleurs de l’Europe, conduits par un général illustre.

Et cependant, il se voyait contraint d’abandonner les montagnes, où il eût pu tenir et rendre inutile l’immense cavalerie de l’ennemi, pour courir les vastes plaines de la Champagne d’abord, et ensuite tout le pays ouvert qui s’étend entre la Marne et la Seine.

Et quel secours avait-il à attendre?... Aucun.

L’armée qu’il venait de quitter était trop éloignée pour lui tendre la main... L’armée réunie sous Metz avait assez à faire de protéger cette place, que par une inconcevable incurie on avait négligé de mettre en état de soutenir un siége.

Restait Paris... Mais que pouvait lui envoyer Paris?...

Des bataillons de volontaires, levés à la hâte, brûlant de patriotisme sans doute, mais indisciplinés, sans officiers, sans cohésion, brûlant de combattre mais ne sachant pas tirer un coup de fusil...

A cette situation véritablement sinistre de nos armées et de la France, Dumouriez sut opposer la plus indomptable fermeté.

S’il désespéra, à un moment où tout le monde était si près de désespérer du salut de la patrie, il n’en laissa rien voir.

Officiers et soldats reprirent confiance en voyant l’assurance imperturbable et même la gaieté de leur général, de l’homme qui avait accepté l’effrayante responsabilité de la défense nationale.

Les seuls confidents de ses patriotiques angoisses furent les membres de l’Assemblée nationale envoyés en mission près de lui.

A eux il laissa voir combien chétives étaient nos ressources, immenses celles des Prussiens, combien faibles par conséquent étaient nos chances de succès.

Battre Brunswick et ses cent mille soldats ivres de leurs faciles victoires, il ne l’espéraitpas, il l’avoua... Il ne songeait qu’à retarder leur marche, qu’à les arrêter...

Mais les arrêter un mois, quinze jours seulement, c’était vaincre.

Les immobiliser, c’était laisser à la France le temps d’organiser une seconde armée qui couvrirait Paris, et sur laquelle, en cas de défaite, la première se rallierait.

—Mais, pour atteindre ce but, citoyens représentants, ajoutait Dumouriez, il faut que l’Assemblée nationale et l’armée n’aient qu’une seule et même pensée: chasser l’ennemi. Nous ici, nous saurons verser jusqu’à la dernière goutte de notre sang; vous à Paris, sachez oublier vos rivalités... Pour qui aime sa patrie, il ne peut plus y avoir qu’un cri: «Dehors les Prussiens et vive la France.»

Le soir même du départ des représentants, Dumouriez rassembla un grand conseil de guerre, dans la misérable auberge où il avait établi son quartier-général.

Il y avait réuni le lieutenant-général Dillon, quatre maréchaux de camp, Vouillers, Chazot, Dangest, Dietman, l’adjudant-général Thouvenot et enfin son commissaire ordonnateur Petiet, homme d’un vrai mérite...

«Leur ayant présenté une carte de la Champagne, il leur exposa que les Prussiens ayantpris Longwy et Verdun, menaçant Metz, il ne fallait pas songer à une jonction avec le maréchal Luckner.

»Que, de quelque côté que ce fût, il n’y avait à espérer aucun renfort avant quinze ou vingt jours...

»Que force était donc de ne compter que sur la petite armée réunie autour de Sedan, que seule elle était chargée du salut de la Patrie...

—Notre armée, continuait-il, est des trois-quarts inférieure à celle de l’ennemi c’est vrai; mais notre cavalerie est la meilleure qu’il y ait actuellement en France, et notre infanterie, composée de régiments de ligne et de bataillons de gardes nationales non soldées, a été aguerrie par plus d’une année de campement, de marches et d’escarmouches continuelles... Enfin, notre artillerie est excellente et compte plus de soixante pièces de parc, outre les canons des bataillons...

«Passant de cet exposé de notre position à l’examen de la situation de l’ennemi, il ajoutait que les Prussiens seraient naturellement retardés et affaiblis par la nécessité de faire des siéges et d’assurer leurs communications, par la difficulté de trouver des vivres, par la longueur de leurs convois, par leur nombre même et surtout par l’énorme quantité de leur artillerie tant de siége que de campagne.

»Enfin, la présence du roi et de quantité de princes traînant après eux des équipages brillants et des nuées de domestiques, ne devait pas peu contribuer à appesantir et à embarrasser la marche en avant de l’armée prussienne.»

La conclusion de Dumouriez était que rester à Sedan serait une faute irréparable, et qu’il fallait prendre un parti.

C’était la première fois que Dumouriez rassemblait un conseil de guerre, et jamais, dans la suite, tant qu’il commanda des armées il n’en rassembla.

Son avis était que la décision doit venir de celui qui a la responsabilité, et que communiquer ses plans à ses subordonnés ne convient qu’à des généraux faibles et incertains, et qui cherchent à se ménager des excuses en cas de revers.

Mais en cette circonstance, Dumouriez voulait tâter le caractère et l’esprit de ses généraux, et essayer de découvrir sur qui il pourrait le plus sûrement s’appuyer.

Le lieutenant-général Dillon ouvrit l’avis «de mettre la Marne devant soi, et de gagner Châlons avant que l’ennemi s’y portât.

»Il montra sur la carte que les Prussiens en étaient plus près à Verdun que les Français à Sedan.

»Il dit avec beaucoup de justesse que si l’ennemi nous y prévenait il serait entre Paris et nous, et que le salut de la capitale importait plus que la conservation d’une province que nous n’étions pas sûr de défendre efficacement...»

Dillon concluait donc «à laisser le général Chazot avec quelques bataillons seulement à Sedan, et à marcher rapidement avec le reste de l’armée derrière la forêt de l’Argonne, par Sainte-Menehould, pour gagner Châlons et même Reims, si Châlons était déjà occupé.

»On se porterait ainsi derrière la Marne, on en défendrait le passage et on y attendrait les renforts qui viendraient de partout et permettraient de reprendre l’offensive...»

Cet avis était appuyé de raisons si fortes, qu’il fut adopté par tout le conseil.

Dumouriez alors se leva, dit qu’il réfléchirait, et ordonna à Dillon de replier l’avant-garde, dont il lui donnait le commandement, de la ramener à la gauche de la Marne, et de la camper autour de Mouzon.

Le conseil se sépara et Dumouriez ne retint près de lui que l’adjudant-général Thouvenot.

Il l’avait attentivement étudié tant qu’avait duré la conférence et avait cru deviner en luiune intelligence supérieure et des rapports singuliers avec son caractère à lui, Dumouriez.

Il ne s’était pas trompé, et c’est de ce jour que Thouvenot devint son ami et son bras droit.

Très instruit, versé dans les détails des campements, des reconnaissances et des marches, doué d’un grand courage, d’une infatigable activité et d’une extraordinaire fécondité d’expédients dans les moments difficiles, Thouvenot était le meilleur lieutenant que pût souhaiter un général en chef.

Dès qu’ils furent seuls, Dumouriez lui dit qu’il n’approuvait pas la retraite sur Châlons.

C’était abandonner la Lorraine, les Evêchés et les Ardennes, les reprendrait-on ensuite, quand l’ennemi s’y serait fortifié?

C’était de plus risquer d’avoir bientôt les Prussiens sur ses talons, auquel cas la retraite ne tarderait pas à dégénérer en déroute.

En se retirant derrière la Marne, on ne pourrait faire autrement que de sacrifier Châlons, Soissons et Reims...

On ferait couper forcément d’un côté l’armée laissée au camp de Maulde, et de l’autre l’armée de Luckner.

Puis, après avoir traversé la Champagne pouilleuse, les Prussiens ne trouveraient-ils pasabondamment des vivres dans les riches campagnes de Reims et d’Epernay?...

Prendre position à Châlons, c’était ouvrir au roi de Prusse et à son généralissime Brunswick, la route de Paris, soit par Reims ou Epernay, soit par Vitry et Troyes...

Et encore, qui garantirait qu’une fois maître des Ardennes et de la Lorraine, ils ne s’y cantonneraient pas pour y passer l’hiver en attendant des renforts.

Enfin, était-on sûr de pouvoir défendre à Châlons le passage de la Marne? Assurément non.

Ce qui était certain, malheureusement, c’est que le passage forcé, les Prussiens ramèneraient la faible armée française jusqu’à Paris ou la détruiraient en route, grâce à leur nombreuse et magnifique cavalerie...

Convaincu par cet exposé si précis, Thouvenot se tut...

Et alors Dumouriez montrant du doigt sur la carte la forêt de l’Argonne.

—Voilà, s’écria-t-il, d’un accent inspiré, voilà les Thermopyles de la France. Si j’ai le bonheur d’y arriver avant les Prussiens tout est sauvé!...

Le danger de la patrie venait de hausser jusqu’au génie les talents militaires de Dumouriez.

Thouvenot le comprit si bien, que, tout vibrant d’enthousiasme, il lui sauta au cou en s’écriant:

—Maintenant la France est sauvée!...

Et tous deux se mirent à détailler cet admirable plan.

Les avantages en étaient immenses.

D’abord, nous ne reculions pas, nous ne nous réduisions pas à la Marne pour unique et suprême ligne de défense; puis nous faisions perdre aux Prussiens un temps précieux et nous les obligions à séjourner dans la Champagne-Pouilleuse, dont le sol désolé ne pouvait suffire à l’entretien d’une armée de cent mille hommes.

Arrêtés à la forêt de l’Argonne, les Prussiens n’essayeraient-ils pas de la tourner?

C’était possible, c’était même probable.

Oui, mais s’ils remontaient vers Sedan, les forteresses des Pays-Bas devaient leur barrer le passage; et si, au contraire, ils se portaient sur Metz, l’armée du centre, commandée par Kellermann, serait là pour leur tenir tête et permettre à Dumouriez d’accourir et de les prendre entre deux feux.

Mais il faut, mes amis, que je vous donne une idée exacte du terrain que Dumouriez avait choisi pour y jouer les destinées de la France.

La forêt de l’Argonne est une lisière de bois qui se prolonge de Sedan jusqu’à Passavant, à une forte lieue au delà de Sainte-Menehould.

D’autres parties de bois, entremêlées de plaines,courent vers Bar-le-Duc, dans la direction de Révigny-aux-Vaches...

Mais l’Argonne, proprement dite, ne s’étend que jusqu’à Passavant, c’est-à-dire sur une longueur de treize lieues.

Sa largeur est très inégale.

Dans certaines parties, elle est de trois et quatre lieues, elle n’est que d’une demi-lieue dans certaines autres.

Elle sépare la riche et fertile province des Trois-Evêchés de la Champagne-Pouilleuse, le plus affreux pays qui soit en France, dont le terrain est une glaise tenace, où on ne trouve ni eaux, ni arbres, ni pâturages...

A peine, de loin en loin y rencontre-t-on quelque pauvre village, dont les habitants ont bien du mal à arracher à leur sol ingrat leur chétive subsistance.

Coupée par des montagnes, des rivières, des marais, la forêt de l’Argonne ne présente d’accessibles à la marche d’une armée que cinq passages: le Chêne-Populeux, la Croix-au-Bois, le Grand-Pré, la Chalade et les Islettes.

Le premier de ces défilés va de Sedan à Rethel; le second de Briquenay à Vouziers; le troisième de Stenay à Reims; le quatrième de Varennes à Sainte-Menehould...; le dernier, enfin, est la grand’route de Verdun à Paris...

Voilà les cinq passades qu’il s’agissait d’occuper et de disputer aux Prussiens.

Dumouriez décida que le général Dillon occuperait avec cinq mille hommes la position des Islettes et enverrait un fort détachement pour garder la Chalade.

Il confia la garde de la Croix-aux-Bois à un corps détaché sous les ordres du général Chazot.

Lui-même se réservait le poste de Grand-Pré.

Quant au défilé du Chêne-Populeux, force était à Dumouriez de le laisser momentanément ouvert, faute de troupes suffisantes.

Mais il attendait des renforts.

Le général Duval devait lui amener quatre mille hommes.

Beurnouville avait ordre de faire avancer à marches forcées les troupes excellentes du camp de Maulde.

Enfin, la ville de Reims se tenait prête à envoyer au premier signal quatre pièces de canon et dix-huit cents hommes parfaitement équipés et armés...

Le plan était hardi, mais d’une exécution extraordinairement difficile.

Que fallait-il pour donner l’éveil aux Prussiens? Une indiscrétion, le rapport d’un de ces espions dont ils avaient inondé le pays, un faux mouvement de l’armée française.

Prévenus, ils se seraient empressés de s’emparer des passages où on comptait les arrêter, et c’en eût été fait de nous.

Mais c’est ici que Dumouriez se surpassa lui-même et qu’il fut admirable de coup-d’œil, de précision, de promptitude et d’audace.

De Sedan, où il se trouvait, à Grand-Pré qu’il voulait occuper, on compte douze ou vingt lieues selon qu’on prend en avant ou en arrière de la forêt de l’Argonne.

S’il prenait la première route, il indiquait clairement ses projets aux Prussiens.

Il risquait, en choisissant la seconde, d’être attaqué dans sa marche et de perdre ses équipages et son artillerie.

Après mûres réflexions, il s’arrêta à un troisième parti plus audacieux et qui lui réussit.

Il pensa que si l’ennemi restait immobile sur la rive gauche de la Meuse, c’est qu’il n’avait là qu’un faible corps d’observation, lequel, à la moindre démonstration de l’armée française, s’empresserait, pour un combat, de repasser la rivière.

Sur cette conviction, il arrêta tous ses mouvements.

Il existe au delà de la Meuse, et derrière Stenay, une position excellente, nommée le camp de Brouenne.

Dumouriez ne douta pas que l’ennemi ne s’emparât de ce camp dès que lui-même s’avancerait.

C’est pourquoi il partagea son armée en trois corps.

Son avant-garde eut l’ordre d’aller attaquer Stenay et de le masquer.

Il conduisit lui-même son corps de bataille, composé de douze mille hommes, sans bagages, soutenant son avant-garde.

Et pendant ce temps, le général Chazot, avec cinq mille hommes, escortait les équipages de l’armée et le gros de l’artillerie, par Tannay et les Armoises...

Vous dire que les lieutenants de Dumouriez étaient satisfaits, ce serait, par exemple, vous mentir grossièrement.

Plusieurs, moins intelligents que Thouvenot, ne comprenaient rien au plan qu’on exécutait: les autres étaient indignés qu’on l’eût arrêté sans les consulter.

Dillon obéissait, fidèle à la parole qu’il avait donnée; mais n’ayant point juré de ne pas se plaindre, il se plaignait, et si haut que très souvent les officiers inférieurs et même les soldats l’entendaient.

—Ce b... là, disait-il, nous conduit droit dans la gueule du loup... Nous serons jolis garçons,quand il nous aura enfournés dans les défilés de l’Argonne...

Le langage des autres généraux n’était guère plus convenable.

Même, ils finirent par se montrer si bien entre eux, qu’un beau matin, en plein mouvement, ils s’en allèrent à cinq ou six demander une audience à Dumouriez.

Lui donna ordre de les introduire sur le champ et le plus éloquent d’entre eux se mit à exposer ses griefs et ceux des autres.

Ce fut long, et cependant Dumouriez les laissa aller jusqu’au bout. Mais lorsqu’ils eurent achevé:

—«Mes camarades, leur dit-il, ceci, a l’air d’un conseil de guerre et on ne doit point en en assembler sans que j’en donne l’ordre. Quand je vous demanderai vos avis, à chacun en particulier, votre devoir est de me dire ce que vous croirez le plus utile. Je suis seul responsable, et je sais ce que j’ai à faire... Retournez donc chacun à votre poste, et ne vous occupez que de me bien seconder.»

Cette ferme attitude de Dumouriez lui valut presque une victoire, en ce sens qu’elle lui fit un parti parmi tous les gens de bon sens qui n’avaient pas contre lui de griefs personnels.

Le général Chazot disait:

—«Ce cadet-là ne serait pas si pimpant s’il n’était pas bien sûr du résultat de ses combinaisons. Taisons-nous donc et aidons-le de notre mieux.»

Les autres, réduits à dissimuler leur mécontentement, prirent le parti d’écrire à Paris, pour se plaindre du général en chef, peignant la situation sous des couleurs plus sombres encore que la réalité, s’efforçant de démontrer à leurs amis de l’Assemblée nationale, que cette forêt de l’Argonne où on s’engageait allait devenir le tombeau de l’armée française.

Informé de leurs manœuvres, Dumouriez ne leur en faisait pas plus mauvaise mine.

—«Ce sont des entêtés, disait-il à Thouvenot, et je n’ai qu’un moyen de les convaincre... c’est de vaincre.»

Tout autre général eût été peut-être forcé de céder aux murmures et de modifier son plan, mais Dumouriez, par grand bonheur, avait près de lui et pour lui, toujours prêt à le soutenir et à répondre de lui, Westermann, qui représentait la pensée et la volonté de Danton, alors ministre de la justice et tout puissant aussi bien au conseil des ministres qu’à l’Assemblée.

Or, Westermann ayant adopté d’enthousiasme les plans du général en chef, ne permettait pas qu’on les discutât.

Tâté par Dillon, qui essayait, à mots couverts, de prédire un échec prochain, il le regarda fixement et lui dit ces mots, dont la signification à cette époque était terrible au point de faire pâlir les plus braves:

—Le souhaiteriez-vous?... Il faut le dire.

C’est qu’il ne badinait pas, le héros du 10 août, dès que la discipline était en question.

Beaucoup de volontaires, lorsqu’il était arrivé, s’étaient imaginé qu’il accueillerait toutes leurs réclamations... Ils furent vite détrompés.

Il fallait voir de quel air il écoutait la réclamation, et de quel ton il criait aux réclameurs:

—Allons, c’est bon, la patrie ne vous demande pas tout ça... Demi-tour et à vos rangs!...

Ce fut lui, plus encore peut-être que Dumouriez qui refusa de recevoir Laveneur dans son ancien grade.

Celui-là n’était cependant qu’un étourdi que les amitiés avaient égaré.

Admis dans l’intimité de La Fayette, dont il avait été l’aide de camp, il crut devoir le suivre, quand, à la suite du 10 août, il abandonna son armée et s’enfuit à l’étranger.

Mais de la part de Laveneur ce n’était là qu’un coup de tête.

Il ne sentit pas plus tôt sous ses pieds le solennemi, que le désespoir le prit, et il rentra en France plus vite qu’il n’en était parti.

Lieutenant-général au moment de son départ, il pensait qu’on serait trop heureux de lui rendre ses épaulettes dans une armée où les officiers supérieurs faisaient encore défaut.

Mais ni Dumouriez, ni Westermann n’entendirent de cette oreille.

—Vous avez perdu votre grade, lui déclarèrent-ils, le jour où vous avez franchi la frontière.

Des larmes, dit-on, vinrent aux yeux de Laveneur.

—Quoi! vous me refusez, fit-il, quand la patrie en danger a besoin de tous ses enfants!...

Et les autres ne répondant pas:

—Je veux me battre, cependant, insista-t-il.

Alors Dumouriez:

—Il nous est mort un hussard cette nuit, prononça-t-il froidement, je vous autorise à prendre son cheval, ses armes et son rang dans l’escadron.

Laveneur n’en demanda pas plus.

—Merci, dit-il, je ne resterai pas longtemps simple hussard.

Il devait tenir parole, et son nom est resté attaché à un des plus audacieux exploits de la campagne de 92.

C’était après la bataille de Jemmapes.

Le général Valence, à la suite d’une capitulation, était entré dans Namur; mais six mille soldats ennemis s’étaient retranchés dans le château, et de là prétendaient dicter des conditions à l’armée française.

Le siége du château fut aussitôt ordonné.

Mais il fallait commencer par se rendre maître du fort Vilatte qui en défendait l’accès, et dont l’attaque de vive force était entièrement dangereuse et incertaine, en raison des nombreux fourneaux de mines que les assiégés avaient pratiqué sous les glacis.

C’est alors que Laveneur conçoit le projet de s’en emparer en surprenant la garnison.

A gauche du château se trouvait un chemin de communication d’un accès très difficile, et défendu par des palissades et des parapets. Ce chemin conduisait au fort.

—J’y passerai, dit Laveneur.

A minuit, en effet, guidé par un déserteur, il sort à la tête de douze cents hommes.

On marche en silence, et servi par une obscurité profonde, on arrive aux premiers parapets. Ils ne sont pas gardés ou les sentinelles se sont endormies, on les franchit.

Mais les sentinelles des palissades crient et font feu...

Si dangereuse était la situation que les hommesde Laveneur hésitent. Lui s’élance en avant, mais se trouvant de trop petite taille pour franchir les palissades.

—Jette-moi par-dessus! commande-t-il à un officier très grand et très robuste, qui se trouvait près de lui.

L’officier obéit, puis se précipita après son chef, et quelques grenadiers, entraînés par l’exemple, l’imitent malgré la fusillade la plus meurtrière.

Laveneur, cependant, s’est relevé sans blessures. Il s’élance vers le poste, et apercevant le commandant qui s’efforce de rassembler la garnison, il le saisit au collet d’une main, et de l’autre lui appuie son épée sur la poitrine en lui disant:

—Conduis-moi à tes mines!...

Le commandant, étourdi, hésite.

—Conduis-moi à tes mines, répète Laveneur d’une voix terrible, à l’instant, ou tu es mort!

Et en même temps, il appuie plus fort la pointe de son épée.

Epouvanté, perdant la tête, le commandant se décide à marcher, et Laveneur, sur ses indications, arrache les mèches de sa propre main.

Une heure après, la garnison du fort était prisonnière, et le lendemain le château avec ses six mille défenseurs était au pouvoir de Laveneur...

Eh bien! c’est à cet homme que Dumouriez fit rendre la veste de simple hussard...

Grande, il faut bien le dire, fut la surprise des soldats, mais l’effet fut admirable, et peut-être décisif, tant il est vrai que souvent des circonstances infimes produisent d’immenses résultats. Ce fait décida de la discipline de l’armée. Les plus mutins des volontaires se disaient entre eux.

—Il ne plaisante pas, le général.

Et voyant obéir sans récriminations un homme de la trempe de Laveneur, avec énormes moustaches, son air terrible et son bonnet de police sur le côté, ils ajoutaient:

—Nous ferons bien d’obéir, nous aussi...

Tout réussissait, d’ailleurs, à Dumouriez, en ces commencements d’une campagne qui allait décider du sort de la France... Les événements le récompensaient de la rapidité de ses décisions et de sa prévoyance.

A chaque pas, pour ainsi dire, du difficile mouvement qu’il exécutait pour prévenir les Prussiens aux défilés de l’Argonne, une nouvelle favorable lui arrivait.

L’avant-garde prussienne, tombant en plein dans le piége qu’il avait tendu, s’était retirée devant la démonstration de Dillon... On lui annonçait de Châlons quelques pièces d’artillerie... Les troupes du camp de Maulde, à la seule idéede rejoindre leur général adoré, faisaient deux étapes par jour... Kellermann venait de lui envoyer un de ses aides de camp pour lui promettre le concours le plus dévoué...

Enfin le 4 septembre 1792, Dumouriez put respirer... Il tenait une partie des défilés de l’Argonne, et il était de sa personne campé à Grand-Pré.

C’est alors qu’il écrivit à l’Assemblée nationale la lettre demeurée célèbre:

—Maintenant j’attends les Prussiens... Je suis aux Thermopyles et, plus heureux que Léonidas, je n’y périrai pas!...

Alors, mes amis, de même que leur chef, les soldats espéraient.

La foi, de son radieux flambeau, illuminait leurs routes.

Ils avaient la foi.

Qui eût désespéré de la patrie, eût paru lâche, eût paru traître.

De tous ces volontaires, arrachés la veille à leur charrue ou à leur comptoir, il n’en était pas un qui n’eût fait le sacrifice de sa vie.

Et quand on ne craint plus la mort, on est invincible.

Le soir, réunis autour des feux du bivouac, sans souci de la pluie qui tombait, du jeûne dela journée, des privations du lendemain, ils se disaient entre eux.

«—Qu’ils viennent, les Prussiens, ils verront combien en France nous sommes durs à mourir!»

Et les lettrés d’entre eux—car il était des génies littéraires, dans ces armées du dévouement et de la liberté—les philosophes ajoutaient:

—Qu’ils nous tuent, ces Prussiens, l’idée qui est en nous, l’idée de liberté s’échappera de nos blessures béantes et nous vengera!...

J’étais là, mes amis, mon âme s’exaltait à ces saints enthousiasmes, et en moi-même je me disais:

«O France, mère adorée et sacrée, mère pour qui nous sommes prêts à verser notre sang jusqu’à la dernière goutte, France, si jamais dans l’avenir un tel péril revenait pour toi, veuille Dieu que tes enfants, les nôtres, soient dignes de nous et qu’ils sachent mourir avant que tu ne sois frappée, ô Patrie!...

Cependant, nous étions déjà au 13 septembre...

La saison pluvieuse rendait les chemins détestables.

Les Prussiens, après avoir consommé les vivres qu’ils avaient trouvé dans Longwy et Verdun, achevaient de dévorer le pays déjà épuisé parl’armée française, et en étaient réduits à tirer difficilement leur subsistance de Trêves et de Luxembourg.

Les garnisons de Sedan, Montmédy, Thionville, Metz, même, allaient leur faire une guerre implacable, inquiéter leur ligne de retraite, menacer leurs communications et couper leurs convois.

Beurnonville allait arriver le 14 à Rhétel, à dix lieues de Grand-Pré, avec des renforts.

Kellermann allait être le 18 à Bar, d’où sa jonction ne serait plus qu’une question d’adresse et de manœuvres.

Toutes les attaques des Prussiens ne faisaient qu’irriter le courage de l’armée française, dont la position semblait inexpugnable.

Le roi de Prusse et son généralissime Brunswick commençaient à s’inquiéter.

Les mouvements populaires sur lesquels ils avaient compté ne venaient pas. Les paysans, terrifiés d’abord de leurs proclamations, commençaient à redresser la tête, et sortaient les vieux fusils de leurs cachettes.

Les soldats prussiens commençaient à sentir la faim, et quand ils n’ont pas à manger «plein leur ventre,» ces robustes gens du Nord, ils sont bien malades. On commençait à les rencontrer le long des routes, blêmes, les joues creuses,l’œil brillant, tremblant la fièvre, en quête de quelques mauvais fruits verts, qui étaient comme un poison pour leur estomac délabré, et qui les prédisposaient aux atteintes de la dysenterie.

Alors, ceux qui avaient tant calomnié Dumouriez, devenus ses flatteurs, ne savaient par quels éloges hyperboliques faire oublier leurs blâmes, et le pressaient de livrer bataille.

—Avec une armée telle que la vôtre, lui disaient-ils, la victoire ne saurait être douteuse.

Mais lui, dont la tête restait froide, au milieu des plus brûlantes émotions, répondait tranquillement:

—Laissez faire le temps, laissez faire les pluies!... Livrer une bataille, moi! pas si fou, je pourrai la perdre!... Renfermons-nous dans nos places fortes, hors de la portée des Prussiens; faisons le vide autour d’eux, coupons-leur les vivres, harcelons-les, fatiguons-les, tâchons que la France devienne pour eux un désert où ils erreront comme des loups affamés, et nous en viendrons à bout sans combat.

La fortune nous souriait enfin, quand une faute de Dumouriez mit la France à deux doigts de sa perte, et changea la belle situation dans laquelle il se trouvait en une position plus critique et plus dangereuse que jamais.

Il avait placé à la Croix-aux-Bois un colonel de dragons avec son régiment, deux bataillons de grenadiers et quatre pièces de campagne.

Cette force lui avait paru suffisante pour garder ce passage très difficile, d’autant plus que ce colonel lui avait mandé qu’il avait exécuté ponctuellement ses ordres, et que ses retranchements et ses abatis étaient inattaquables, qu’il les avait prolongés jusqu’à la tête du bois, qu’il avait rendu la route impraticable par des tranchées et par des puits.

Le colonel mandait qu’outre ses bataillons il y avait à Vouziers un excellent bataillon de volontaires des Ardennes, et un de ceux de l’ancienne garnison de Longwy, qu’en leur donnant des armes, ils suffiraient amplement à la défense de ce passage...

Il demandait en conséquence à rejoindre Dumouriez en ramenant avec lui un de ses bataillons et trois escadrons de son régiment.

Dumouriez, sans autre examen, et avec une légèreté impardonnable, en un chef d’armée, ajouta foi au rapport de ce colonel qui avait fait la guerre en Amérique, qui était d’un âge mûr et qui ne paraissait pas devoir en imposer.

La lettre du colonel était du 11 septembre.

Le 12, Dumouriez lui envoya l’ordre de laisser200 hommes dans les retranchements, et de rentrer avec le reste de sa division.

En même temps, il donnait au commandant de son artillerie, l’ordre le plus positif d’envoyer sur le champ 600 fusils au bataillon des Ardennes avec cent cartouches par arme.

Bien plus, il ordonna au commandant de ce bataillon des Ardennes d’aller occuper les retranchements de la Croix-au-Bois avec sa troupe et trois cents cavaliers de la gendarmerie nationale qui se trouvaient en garnison à Vouziers.

Quoique la Croix-au-Bois fût très près de Grand-Pré, Dumouriez n’avait jamais trouvé le temps d’aller visiter ce poste si important.

Il s’en était rapporté à la fidélité des cartes, comme s’il n’eût pas su que les cartes, en France, ne semblent faites que pour induire en erreur ceux qui les consultent.

C’était une première faute.

Il n’y avait pas même envoyé Thouvenot, qui l’eût admirablement suppléé.

Il n’y avait point établi de batterie de canons de huit et de douze, encore qu’il en eût en quantité.

En tout et pour tout, il s’en était rapporté à l’expérience d’un subalterne dont il ne savait rien, sinon qu’il passait pour un habile homme de guerre... Comme s’il n’eût pas su ce qu’il fautcroire de ces réputations banales que rien jamais n’a justifiées et qui s’emparent, par leur impudence, des places qui devraient être réservées au mérite seul.

Seconde faute, qui faillit faire échouer l’admirable plan qu’il avait conçu et que jusqu’alors il avait si bien conduit.

Donc, le 13 au matin, la Croix-au-Bois fut abandonnée par le colonel et la plus grande partie de ses troupes.

Et par surcroît de malheur, l’officier commandant le parc d’artillerie négligea l’ordre si précis qu’il avait reçu, et n’envoya au bataillon des Ardennes, ni armes, ni munitions...

Avertis par leurs espions, les Prussiens ne tardèrent pas à essayer de profiter des fautes commises, et dès le lendemain, avant midi, ils se présentèrent en forces au défilé de la Croix-au-Bois.

Les abatis avaient été si mal faits qu’ils furent à peine un obstacle... La route avait été si superficiellement coupée qu’en moins de rien elle fut assez réparée pour donner passage à l’artillerie.

Les cent hommes laissés en position essayèrent d’abord de se défendre, puis, reconnaissant l’inutilité de leurs efforts, ils se débandèrent, s’enfuirentà travers bois, et ne tardèrent pas à arriver au camp de Dumouriez.

Lui frémit...

Il vit l’Argonne, le boulevard de la France, au pouvoir des Prussiens.

Sans perdre une seconde, il donna au général Chazot deux brigades, six escadrons et douze pièces de huit, lui commandant de courir reprendre à tout prix le défilé.

—Et pas d’hésitation, commanda-t-il... Ne laissez pas l’ennemi se retrancher, abordez-le à la baïonnette...


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