—Grooonnn! fit Tom.
—J'entends bien, répondit l'ouvreuse: vous dormez, mon brave homme; mais vous serez encore mieux dans votre lit; allez, allez. Votre femme doit être inquiète. Il n'entend pas, ma parole d'honneur! A-t-il le sommeil dur!
Elle lui frappa sur l'épaule.
—Grooonnn!
—C'est bon, c'est bon. Ce n'est plus le moment d'intriguer; d'ailleurs, on vous connaît, beau masque. Tenez, voilà qu'on baisse la rampe et qu'on éteint le lustre. Voulez-vous qu'on aille chercher un fiacre?
—Grooonnn!
—Allons, allons, allons, la salle de l'Odéon n'est pas une auberge; en route! Ah! c'est comme cela que vous le prenez? oh! monsieur Odry, fi donc! À une ancienne artiste! Eh bien, monsieur Odry, je vais appeler la garde; le commissaire de police n'est pas couché encore. Ah! vous ne voulez pas vous conformer aux règlements? vous me donnez des coups de poing?... Vous battez une femme? Ah! nous allons voir. Monsieur le commissaire! monsieur le commissaire!
—Qu'est-ce qu'il y a? répondit le pompier de garde.
—À moi, monsieur le pompier! à moi! cria l'ouvreuse.
—Ohé! les municipaux!...
—Qu'est-ce? dit la voix du sergent qui commandait la patrouille.
—C'est la mère Chose qui appelle au secours, à l'avant-scène des premières.
—On y va.
—Par ici, monsieur le sergent! par ici! cria l'ouvreuse.
—Voilà, voilà, voilà. Où êtes-vous, l'amour?
—N'ayez pas peur, il n'y a pas de marches. Par ici là! par ici! Il est dans le coin, contre la porte de communication du théâtre. Oh! le bandit! c'est qu'il est fort comme un Turc.
—Grooonnn! fit Tom.
—Tenez, l'entendez-vous? Je vous demande un peu si c'est une langue de chrétien.
—Allons, mon ami, dit le sergent, dont les yeux habitués à l'ombre commençaient à distinguer Tom dans l'obscurité. Nous savons tous ce que c'est d'être jeune, et, tenez, moi comme un autre, j'aime à rire, n'est-ce pas la petite mère? mais je suis esclave des règlements; l'heure de rentrer au corps de garde paternel ou conjugal est arrivée; pas accéléré, en avant, marche! et vivement du pied gauche.
—Grooonnn!
—C'est très joli, et nous imitons à merveille le cri des animaux; mais passons à un autre genre d'exercice. Allons, allons, camarade, sortons de bonne volonté. Ah! nous ne voulons pas? nous faisons le méchant? Bon, bon, bon, nous allons rire. Empoignez-moi ce gaillard-là, et à la porte.
—Il ne veut pas marcher, sergent.
—Eh bien, mais pourquoi avons-nous des crosses à nos fusils? Allons, allons, dans les reins et dans le gras des jambes.
—Grooonnn! grooonnn! grooonnn!
—Tapez dessus, tapez dessus.
—Dites donc, sergent, dit un des municipaux, m'est avis que c'est un ours véritable: je viens de l'empoigner au collet et la peau tient à la chair.
—Alors, si c'est un ours, les plus grands ménagements pour l'animal: son propriétaire nous le ferait payer. Allez chercher la lanterne du pompier.
—Grooonnn!
—C'est égal, ours ou non, dit un des soldats, il a reçu une bonne volée, et, s'il a de la mémoire, il se souviendra de la garde municipale.
—Voilà l'objet demandé, dit un membre de la patrouille en apportant la lanterne.
—Approchez la lumière du visage du prévenu.
Le soldat obéit.
—C'est un museau, dit le sergent.
—Jésus, mon Dieu! dit l'ouvreuse en se sauvant, un vrai ours!
—Eh bien, oui, un vrai ours. Faut voir s'il a des papiers, et le reconduire à son domicile; il y aura probablement récompense; cet animal se sera égaré, et, comme il aime la société il sera entré au bal de l'Odéon.
—Grooonnn!
—Voyez-vous, il répond à la chose.
—Tiens, tiens, tiens, fit un des soldats.
—Qu'y a-t-il?
—Il a un petit sac pendu au cou.
—Ouvrez le sac.
—Une carte!
—Lisez la carte.
Le soldat prit et lut:
«Je m'appelle Tom; je demeure rue du Faubourg-Saint-Denis, n° 109; j'ai cent sous dans ma bourse, quarante sous pour le fiacre, trois francs pour ceux qui me reconduiront.»
—En vérité Dieu, voilà les cent sous! s'écria le municipal.
—Ce citoyen est parfaitement en règle, dit le sergent. Deux hommes de bonne volonté pour le reconduire à son domicile politique.
—Voilà, dirent en chœur les municipaux.
—Pas de passe-droit. Tout à l'ancienneté. Que les deux plus chevronnés jouissent du bénéfice de la chose. Allez, mes enfants.
Deux gardes municipaux s'avancèrent vers Tom, lui passèrent au cou une corde à laquelle ils firent faire, pour plus grande précaution, trois tours autour du museau. Tom ne fit aucune résistance: les coups de crosse l'avaient rendu souple comme un gant. Arrivé à quarante pas de l'Odéon:
—Bah! dit un des gardes, le temps est beau; si nous ne prenions pas le fiacre, ça promènerait le bourgeois.
—Et puis nous aurions chacun quarante sous au lieu de trente.
—Une demi-heure après, ils étaient à la porte du n° 109. Au troisième coup, la portière vint ouvrir elle-même, à moitié endormie.
—Tenez, la mère l'Éveillée, dit un des gardes municipaux, voilà un de vos locataires. Reconnaissez-vous le particulier comme faisant partie de votre ménagerie?
—Tiens, je crois bien, dit la portière; c'est l'ours de M. Decamps.
Le même jour, on porta au domicile d'Odry une note de petits gâteaux, se montant à sept francs cinquante centimes. Mais le ministre de Schahabaham Ierprouva facilement son alibi; il était de garde aux Tuileries.
Quant à Tom, il avait gardé, à compter de ce jour, une grande frayeur de ce corps respectable qui lui avait donné des coups de crosse dans les reins, et qui l'avait fait marcher à pied, quoiqu'il eût payé son fiacre.
On ne s'étonnera donc pas qu'en voyant apparaître, à la porte d'entrée du salon, la figure du municipal, il ait à l'instant battu en retraite jusqu'au plus profond du jardin. Rien ne donne du cœur à un homme comme de voir reculer son ennemi. D'ailleurs, ainsi que nous l'avons dit, le garde municipal ne manquait pas de courage: il se mit donc à la poursuite de Tom, qui, acculé dans son coin, essaya d'abord de grimper contre le mur, et, voyant, après deux ou trois essais, que la tentative était illusoire, il se dressa sur ses pattes de derrière et se prépara à faire bonne défense, utilisant en cette circonstance les leçons de boxing que lui avait données son ami Fau.
Le municipal, de son côté, se mit en garde et attaqua son adversaire dans toutes les règles de l'art. À la troisième passe, il fit feinte du coup de tête et porta le coup de cuisse; Tom arriva à la parade de seconde. Le municipal menaça Tom d'un coup droit; Tom revint en garde, fit un coupé sur les armes, et, attrapant de toute la force de son poing la garde du sabre de son ennemi, il lui renversa si violemment la main, qu'il lui luxa le poignet. Le municipal laissa tomber son sabre, et se trouva à la merci de son adversaire.
Heureusement pour lui et malheureusement pour Tom, le commissaire arrivait en ce moment; il vit l'acte de rébellion qui venait d'avoir lieu contre la force armée, tira de sa poche son écharpe, la roula trois fois autour de son ventre, et, se sentant soutenu par la garde, fit descendre le caporal et les neuf hommes dans le jardin, leur ordonna de se ranger en bataille, et demeura sur le perron pour commander le feu. Tom préoccupé de ces dispositions, laissa le municipal battre en retraite, portant sa main droite dans sa main gauche, et resta debout et immobile contre le mur.
Alors l'interrogatoire commença: Tom, accusé de s'être introduit nuitamment avec effraction dans une maison habitée et d'avoir commis sur la personne d'un agent public une tentative de meurtre qui n'avait échoué que par des circonstances indépendantes de sa volonté, n'ayant pu produire de témoin à décharge, fut condamné à la peine de mort; en conséquence, le caporal fut invité à procéder à l'exécution, et donna l'ordre aux soldats de préparer leurs armes.
Alors il se répandit dans la foule accourue à la suite de la patrouille un grand silence, et la voix seule du caporal se fit entendre: il commanda les unes après les autres toutes les évolutions de la charge en douze temps. Cependant, après le mot en joue, il crut devoir se retourner une dernière fois vers le commissaire; alors un murmure de compassion circula parmi les assistants, mais le commissaire de police, qu'on avait dérangé au milieu de son déjeuner, fut inexorable; il étendit la main en signe de commandement.
—Feu! dit le caporal.
Les soldats obéirent, et le malheureux Tom tomba percé de huit balles.
En ce moment, Alexandre Decamps rentrait avec une lettre de M. Cuvier, qui ouvrait à Tom les portes du Jardin des Plantes, et qui lui assurait la survivance de Martin.
Tom était originaire du Canada: il appartenait à cette race herbivore, habituellement circonscrite dans les montagnes situées entre New-York et le lac Ontario, et qui, l'hiver, lorsque la neige la chasse de ses pics glacés, se hasarde à descendre parfois en bandes affamées jusque dans les faubourgs de Portland et de Boston.
Maintenant, si nos lecteurs tiennent à savoir comment, des bords du fleuve Saint-Laurent, Tom était passé sur les rives de la Seine, qu'ils aient la bonté de se reporter à la fin de l'année 1829 et de nous suivre jusqu'à l'extrémité de l'océan Atlantique, entre l'Islande et la pointe du cap Farewell. Là, nous leur montrerons, marchant avec cette allure honnête qu'ils lui connaissent, le brick de notre ancien ami le capitaine Pamphile, qui, dérogeant cette fois à son goût pour l'orient, a remonté vers le pôle, non pas afin d'y chercher, comme Ross ou Parry, un passage entre l'île Melvil et la terre de Banks, mais dans un but plus utile et surtout plus lucratif: le capitaine Pamphile ayant deux années d'attente encore pour que son ivoire fût prêt, en avait profité pour essayer de naturaliser dans les mers du Nord le système d'échange que nous lui avons vu pratiquer avec tant de succès vers l'archipel Indien. Ce théâtre de ses anciens exploits devenait plus stérile, attendu ses fréquents colloques avec les navires en croisière sous cette latitude, et, d'ailleurs, il avait besoin de changer d'air. Seulement, cette fois, au lieu de chercher des épiceries ou du thé, c'était à l'huile de baleine que le capitaine Pamphile avait particulièrement affaire.
Avec le caractère donné de notre brave flibustier, on comprend qu'il ne s'était pas amusé à recruter son équipage de matelots baleiniers, ni à surcharger son bâtiment de chaloupes, de cordages et de harpons. Il s'était contenté de visiter, au moment de se mettre en mer, les pierriers, les caronades et la pièce de huit qui, comme nous l'avons dit, lui servaient de lest; il avait passé l'inspection des fusils et fait donner le fil aux sabres d'abordage, s'était muni de vivres pour six semaines, avait franchi le détroit de Gibraltar, et, vers le mois de septembre, c'est-à-dire au moment où la pêche est en pleine activité il était arrivé vers le 60edegré de latitude, et avait incontinent commencé à exercer son industrie.
Comme nous l'avons vu, le capitaine Pamphile aimait fort la besogne faite. Aussi c'était particulièrement aux bâtiments qu'il reconnaissait, à leur marche, pour être convenablement chargés, qu'il s'adressait de préférence. Nous savons quelle était sa manière de traiter dans ces circonstances délicates; il n'y avait apporté aucun changement, malgré la différence des localités: il est donc inutile de la rappeler à nos lecteurs; nous nous contenterons, en conséquence, de leur faire part de sa parfaite réussite. Aussi revenait-il avec une cinquantaine, tout au plus, de tonneaux vides, lorsqu'en passant à la hauteur du banc de Terre-Neuve, le hasard fit qu'il rencontra un navire qui revenait de la pêche de la morue. Le capitaine Pamphile, tout en se livrant aux grandes spéculations, ne méprisait pas, comme nous l'avons vu, les petites. Il ne négligea donc point cette occasion de compléter son chargement. Les cinquante tonneaux vides passèrent à bord du bâtiment pêcheur, qui, en échange, se fit un plaisir d'envoyer au capitaine Pamphile cinquante tonneaux pleins. Policar fit observer que les tonneaux pleins portaient trois pouces de hauteur de moins que les tonneaux vides; mais le capitaine Pamphile voulut bien passer sur cette irrégularité, en faveur de ce que la morue venait d'être salée la veille même; seulement, il examina les tonneaux les uns après les autres, pour s'assurer que le poisson était de bonne qualité; puis, les faisant clouer à mesure, il ordonna qu'on les transportât à fond de cale, à l'exception d'un seul qu'il garda pour son usage particulier.
Le soir, le docteur descendit près de lui au moment où il allait se mettre à table. Il venait, au nom de l'équipage, demander l'abandon de trois ou quatre tonneaux de morue fraîche. Depuis près d'un mois, les vivres étaient épuisés, et les matelots ne mangeaient que des tranches de baleine et des côtelettes de phoque. Le capitaine Pamphile demanda au docteur si les provisions manquaient; le docteur répondit qu'il y en avait encore une certaine quantité de celles que nous venons de dire, mais que cette sorte de nourriture, déjà exécrable étant fraîche, ne se bonifiait aucunement par la salaison. Le capitaine Pamphile répondit qu'il était bien désolé, mais qu'il avait justement, de la maison Beda et compagnie, de Marseille, une commande de quarante-neuf tonneaux de morue salée, et qu'il ne pouvait manquer de parole à une si bonne pratique; d'ailleurs, que, si son équipage voulait de la morue fraîche, il n'avait qu'à en pêcher, ce dont il était parfaitement libre, lui, capitaine Pamphile, ne s'y opposant aucunement.
Le docteur sortit.
Au bout de dix minutes, le capitaine Pamphile entendit un grand bruit sur la Roxelane.
Plusieurs voix disaient:
—Aux piques! aux piques!
Et un matelot cria:
—Vive Policar! à bas le capitaine Pamphile!
Le capitaine Pamphile pensa qu'il était temps de se montrer. Il se leva de table, passa une paire de pistolets à sa ceinture, alluma son brûle-gueule, ce qu'il ne faisait que dans les grandes tempêtes, prit une espèce de martinet d'honneur, confectionné avec un soin tout particulier, et duquel il ne se servait que dans les circonstances mémorables, et monta sur le pont. Il y avait émeute.
Le capitaine Pamphile s'avança au milieu de l'équipage, divisé par groupes, regardant à droite et à gauche pour voir s'il y aurait, parmi tous ces hommes, un insolent qui osât lui adresser la parole. Pour un étranger, le capitaine Pamphile aurait paru faire une ronde ordinaire; mais, pour l'équipage de la Roxelane, qui le connaissait de longue main, c'était tout autre chose. On savait que le capitaine Pamphile n'était jamais si près d'éclater que lorsqu'il ne disait pas une parole; et, pour le moment, il avait adopté un silence effrayant. Enfin, après avoir fait deux ou trois tours, il s'arrêta devant son lieutenant, qui paraissait, comme les autres, n'être pas étranger à la révolte.
—Policar, mon brave, demanda-t-il, pouvez-vous me dire à quoi est le vent?
—Mais, capitaine, dit Policar, le vent est à... Vous dites... le vent?
—Oui, le vent... à quoi est-il?
—Ma foi, je ne sais pas, dit Policar.
—Eh bien, je vais vous le dire, moi!
Et le capitaine Pamphile examina avec un sérieux imperturbable le ciel, qui était sombre; puis, étendant la main dans la direction de la brise, il siffla selon l'habitude des matelots; en se tournant vers son lieutenant:
—Eh bien, Policar, mon brave, je vais vous le dire, moi, à quoi est le vent; il est à la schlague.
—Je m'en doutais, dit Policar.
—Et maintenant, Policar, mon brave, voulez-vous me faire l'amitié de me dire ce qui va tomber?
—Ce qui va tomber?
—Oui, comme une grêle.
—Ma foi, je ne sais pas, dit Policar.
—Eh bien, des coups de garcette, mon brave, des coups de garcette. Ainsi donc, Policar, mon camarade, si tu as peur de la pluie, rentre vivement dans la cabine, et n'en sors pas que je ne te le dise, entends-tu, Policar?
—J'entends, capitaine, dit Policar descendant l'escalier.
—Ce garçon est plein d'intelligence, continua le capitaine Pamphile.
Puis il fit de nouveau deux ou trois tours sur le pont et s'arrêta devant le maître charpentier, qui tenait une pique.
—Bonjour, Georges, lui dit le capitaine; qu'est-ce que ce joujou, mon ami?
—Mais, capitaine..., balbutia le charpentier.
—Dieu me pardonne, c'est mon jonc à épousseter.
Le charpentier laissa tomber la pique; le capitaine la ramassa et la cassa en deux, comme il eût fait d'une baguette de saule.
—Je vois ce que c'est, continua le capitaine Pamphile; tu voulais battre tes habits. Bien, mon ami, bien! la propreté est une demi-vertu, comme disent les Italiens.
Il fit signe à deux aides de s'approcher.
—Venez ici, vous autres; prenez chacun cette badine, et tapez ferme sur la veste de ce pauvre Georges, et, toi, Georges, mon enfant, laisse le corps dessous, je te prie.
—Combien de coups, capitaine? dirent les aides.
—Mais vingt-cinq chacun.
L'exécution commença, les deux aides opérant chacun à leur tour avec la régularité des bergers de Virgile; le capitaine comptait les coups. Au treizième, Georges s'évanouit.
—C'est bien, dit le capitaine, emportez-le dans son hamac. On lui donnera le reste demain: à chacun son dû.
On obéit au capitaine; il se remit à faire trois autres tours, puis il s'arrêta une dernière fois près du matelot qui avait crié: «Vive Policar! à bas le capitaine Pamphile!»
—Eh bien, lui dit-il, comment va cette jolie voix, Gaetano, mon enfant?
Gaetano voulut répondre; mais, quelque effort qu'il fît, il ne sortit de son gosier que des sons indistincts et inarticulés.
—Bagasse! dit le capitaine, nous avons une extinction. Gaetano, mon enfant, ceci est dangereux, si l'on n'y porte pas remède. Docteur, envoyez moi quatre carabins.
Le docteur désigna quatre hommes qui s'approchèrent de Gaetano.
—Venez ici, mes amours, dit le capitaine, et suivez bien mon ordonnance: vous allez prendre une corde; vous l'assujettirez à une poulie, vous en passerez un bout, en guise de cravate, autour du cou de cet honnête garçon, vous tirerez l'autre bout jusqu'à ce que vous ayez élevé notre homme à une hauteur de trente pieds; vous l'y laisserez dix minutes, et, quand vous le descendrez, il parlera comme un merle, et sifflera comme un sansonnet. Faites vite, mes amours.
L'exécution commença en silence et s'accomplit de point en point sans qu'un seul murmure se fît entendre. Le capitaine Pamphile y donna une si grande attention, qu'il laissa éteindre son brûle-gueule. Dix minutes après, le cadavre du matelot rebelle retombait sur le pont sans mouvement. Le docteur s'approcha de lui et s'assura qu'il était bien mort; alors on lui attacha un boulet au cou, deux aux pieds, et on le jeta à la mer.
—Maintenant, dit le capitaine Pamphile en tirant son brûle-gueule éteint de sa bouche, allez me rallumer ma pipe tous ensemble, et qu'il n'y en ait qu'un qui me la rapporte.
Le matelot le plus proche du capitaine prit, avec les marques du plus profond respect, la vénérable relique que lui présentait son supérieur, et descendit l'échelle de l'entrepont, suivi de tout l'équipage, laissant le capitaine seul avec le docteur. Au bout d'un instant, Double-Bouche parut, tenant le brûle-gueule rallumé.
—Ah! c'est toi, brigand! dit le capitaine. Et que faisais-tu pendant que ces honnêtes gens se promenaient sur le pont en devisant de leurs affaires? Réponds, petite canaille!
—Ma foi, dit Double-Bouche voyant à l'air du capitaine qu'il n'avait rien à craindre, je trempais mon pain dans le pot-au-feu pour voir si le potage serait bon, et mes doigts dans la casserole pour m'assurer que la sauce était bien salée.
—Eh bien, drôle, prends le meilleur bouillon du pot-au-feu et le meilleur morceau de la casserole, et fais avec le reste de la soupe à mon chien; quant aux matelots, ils mangeront du pain et ils boiront de l'eau pendant trois jours; cela les assurera contre le scorbut. Allons dîner, docteur.
Et le capitaine descendit dans sa chambre, fit apporter un couvert pour son convive, et se remit à manger de la morue fraîche comme si rien ne s'était passé entre le premier et le second service.
En sortant de table, le capitaine remonta sur le pont pour faire son inspection du soir; tout était dans l'ordre le plus parfait: le matelot de quart à son poste, le pilote à son gouvernail, et la vigie à son mât. Le brick marchait sous toutes ses voiles, et filait bravement ses huit nœuds à l'heure, ayant à sa gauche le banc de Terre-Neuve et à sa droite le golfe Saint-Laurent; le vent soufflait ouest-nord-ouest, et promettait de tenir; de sorte que le capitaine Pamphile, après un jour orageux, comptant sur une nuit tranquille, descendit dans sa cabine, ôta son habit, alluma sa pipe et se mit à sa fenêtre, suivant des yeux tantôt la fumée du tabac, tantôt le sillage du vaisseau.
Le capitaine Pamphile, comme on a pu en juger, avait plus d'originalité dans l'esprit que de poésie et de pittoresque dans l'imagination; cependant, en véritable marin qu'il était, il ne pouvait voir la lune brillante, au milieu d'une belle nuit, argenter les flots de l'océan sans se laisser aller à cette rêverie sympathique qu'éprouvent tous les hommes de mer pour l'élément sur lequel ils vivent; il était donc penché ainsi depuis deux heures à peu près, le corps à moitié sorti de sa fenêtre, n'entendant rien que le clapotement des vagues, ne voyant rien que la pointe de Saint-Jean, qui disparaissait à l'horizon comme une vapeur marine, lorsqu'il se sentit saisir vigoureusement par le collet de sa chemise et par le fond de sa culotte; en même temps, les deux mains qui se permettaient cette familiarité agirent en opérant un mouvement de bascule, l'une pesant, l'autre levant, de sorte que les pieds du capitaine Pamphile, quittant la terre, se trouvèrent immédiatement plus élevés que sa tête. Le capitaine voulut appeler au secours, mais il n'était plus temps; au moment où il ouvrait la bouche, la personne qui faisait sur lui cette étrange expérience, ayant vu que le corps était arrivé au degré d'inclinaison qu'elle désirait lui donner, lâcha à la fois la culotte et le collet de l'habit, de sorte que le capitaine Pamphile, obéissant malgré lui aux lois de l'équilibre et de la pesanteur, piqua une tête presque verticale et disparut dans le sillage de la Roxelane, qui continua sa route, gracieuse et rapide, sans se douter qu'elle fût veuve de son capitaine.
Le lendemain, à dix heures du matin, comme le capitaine Pamphile, contre son habitude, n'avait point encore fait sa tournée sur le pont, le docteur entra dans sa chambre et la trouva vide; à l'instant, le bruit se répandit dans l'équipage que le patron avait disparu; le commandement du navire revenait de droit au lieutenant; on alla, en conséquence, tirer Policar de la cabine où il gardait religieusement ses arrêts, et on le proclama capitaine.
Le premier acte de pouvoir du nouveau chef fut de faire distribuer à chaque homme une portion de morue, deux rations d'eau-de-vie, et de remettre à Georges les vingt coups de bâton qui lui restaient à recevoir.
Trois jours après l'événement que nous venons de rapporter, il n'était plus question du capitaine Pamphile, à bord du brick la Roxelane, que si ce digne marin n'eut jamais existé.
Lorsque le capitaine Pamphile revint sur l'eau, le brick la Roxelane était déjà hors de la portée de la voix; aussi ne jugea-t-il pas à propos de se fatiguer en cris inutiles: il commença par s'orienter pour voir quelle terre était la plus proche, et, ayant avisé que ce devait être le cap Breton, il se dirigea vers lui au moyen de l'étoile polaire, qu'il maintint soigneusement à sa droite.
Le capitaine Pamphile nageait comme un phoque; cependant, au bout de quatre ou cinq heures de cet exercice, il commençait à être un peu fatigué; d'ailleurs, le ciel se couvrait, et le fanal qui dirigeait sa marche avait disparu; il pensa donc qu'il ne ferait pas mal de prendre quelque repos; en conséquence, il cessa de tirer sa marinière, et commença à faire la planche.
Il resta à peu près une heure dans cette position, ne faisant que le mouvement strictement nécessaire pour se maintenir à fleur d'eau, et voyant s'effacer les unes après les autres toutes les étoiles du ciel.
De quelque philosophie que fût doué le capitaine Pamphile, on comprend que la situation était peu récréative; il connaissait à merveille le gisement des côtes, et il savait qu'il devait être encore à trois ou quatre lieues de toute terre. Sentant ses forces revenues par le repos momentané qu'il avait pris, il venait de se remettre à nager avec une nouvelle ardeur, lorsqu'il aperçut, à quelques pas devant lui, une surface noire qu'il n'avait pu remarquer plus tôt, tant la nuit était sombre. Le capitaine Pamphile crut que c'était quelque îlot ou quelque rocher oublié par les navigateurs et les géographes, et se dirigea de ce côté. Il l'atteignit bientôt; mais il eut peine à prendre terre, tant la surface du sol, lavée incessamment par les vagues, était devenue glissante; il y parvint cependant après quelques efforts, et se trouva sur une petite île bombée, de vingt à vingt-cinq pas de longueur et élevée de six pieds à peu près au-dessus de la surface de l'eau; elle était complètement inhabitée.
Le capitaine Pamphile eut bientôt fait le tour de son nouveau domaine; il était nu et stérile, à l'exception d'une espèce d'arbre de la grosseur d'un manche à balai, long de huit à dix pieds et entièrement dépourvu de branches et de feuilles, et de quelques herbes mouillées encore, qui indiquaient que, dans les grosses mers, la vague devait couvrir entièrement le rocher. Le capitaine Pamphile attribua cette circonstance à l'oubli incroyable des géographes, et se promit bien, une fois de retour en France, d'adresser à la Société des voyages un mémoire scientifique dans lequel il relèverait l'erreur de ses devanciers.
Il en était là de ses plans et de ses projets, lorsqu'il crut entendre parler à quelque distance de lui. Il regarda de tous côtés; mais, comme nous l'avons dit, la nuit était si sombre, qu'il ne put rien apercevoir. Il écouta de nouveau, et, cette fois, il distingua parfaitement le son de plusieurs voix; quoique les paroles lui demeurassent inintelligibles, le capitaine Pamphile eut d'abord l'idée d'appeler à lui; mais, ne sachant si ceux qui s'approchaient dans l'obscurité étaient amis ou ennemis, il résolut d'attendre l'événement. En tout cas, l'île où il avait abordé n'était pas tellement éloignée de la terre, que, dans le golfe si fréquenté du Saint-Laurent, il eût la crainte de mourir de faim. Il résolut donc de se tenir coi jusqu'au jour, à moins qu'il ne fût découvert lui-même; en conséquence de cette résolution, il gagna l'extrémité de son île la plus éloignée du point où il avait cru entendre ces paroles humaines que, dans certaines circonstances, l'homme craint plus encore que le rugissement des bêtes féroces.
Le silence s'était rétabli, et le capitaine Pamphile commençait à croire que tout se passerait sans encombre, lorsqu'il sentit le sol se mouvoir sous ses pieds. Sa première idée fut celle d'un tremblement de terre; mais, dans toute l'étendue de son île, il n'avait point aperçu la moindre montagne ayant l'apparence d'un volcan; il se rappela alors ce qu'il avait entendu souvent raconter de ces formations sous-marines qui apparaissent tout à coup à la surface de l'eau, y demeuraient quelquefois des jours, des mois, des années, donnaient à des colonies le temps de s'y établir, d'y semer leurs moissons, d'y bâtir leurs cabanes, puis qui, à un moment, à une heure donnés, détruites comme elles s'étaient formées, sans cause apparente, disparaissaient tout à coup, entraînant avec elles la trop confiante population qui s'était établie sur elles. En tous cas, comme le capitaine Pamphile n'avait eu le temps ni de semer ni de bâtir, et qu'il n'avait à regretter ni son blé ni ses maisons, il se prépara à continuer son excursion à la nage, trop heureux encore que son île miraculeuse eût apparu à la surface de la mer assez de temps pour qu'il s'y reposât. Il était donc parfaitement résigné à la volonté de Dieu, lorsqu'à son grand étonnement, il s'aperçut que le terrain, au lieu de s'enfoncer, semblait marcher en avant traçant derrière lui un sillage à la manière de la poupe d'un vaisseau. Le capitaine Pamphile était sur une île flottante; le prodige de Latone se renouvelait pour lui et il voguait, sur quelque Délos inconnue, vers les rivages du nouveau monde.
Le capitaine Pamphile avait vu tant de choses dans le cours de sa vie nomade si aventureuse, qu'il n'était pas homme à s'étonner de si peu; il remarqua seulement que son île, avec une intelligence qu'il n'aurait pas osé exiger d'elle, se dirigeait directement vers la pointe septentrionale du cap Breton. Comme il n'avait pas de prédilection pour un point plutôt que pour un autre, il résolut de ne pas la contrarier et de la laisser aller tranquillement où elle avait affaire, et de profiter de la circonstance pour cheminer avec elle. Mais, comme la nature glissante du terrain était rendue plus dangereuse encore par le mouvement, le capitaine Pamphile, quoiqu'il eût le pied marin, n'en remonta pas moins vers la région élevée de son île; et, se soutenant à l'arbre isolé et sans feuillage qui semblait en marquer le centre, il attendit les événements avec patience et résignation.
Cependant le capitaine Pamphile, qui était, comme on le comprendra facilement, devenu tout yeux et tout oreilles, dans les intervalles moins sombres où le vent chassant un nuage laissait briller quelque étoile comme un diamant de la parure céleste, croyait apercevoir, pareille à un point noir, une petite île qui servait de guide à la grande, marchant à la distance de cinquante pas d'elle, à peu près; et, quand la vague qui venait battre les flancs de son domaine était moins bruyante, ces mêmes voix qu'il avait entendues passaient de nouveau à ses oreilles emportées sur un souffle de brise, incertaines et inintelligibles comme le murmure des esprits de la mer.
Ce fut lorsque le crépuscule commença de paraître à l'orient, que le capitaine Pamphile parvint à s'orienter complètement, et s'étonna, avec l'intelligence qu'il s'accordait à lui-même, de ne s'être pas rendu compte plus tôt de sa situation. La petite île qui marchait la première était une barque montée par six sauvages canadiens; la grande île où il se trouvait, une baleine que les anciens alliés de la France traînaient à la remorque; et l'arbre privé de branches et de feuilles contre lequel il était appuyé, le harpon qui avait donné la mort au géant de la mer, et qui entré dans la blessure à la profondeur de quatre ou cinq pieds, en sortait encore de huit ou neuf.
Les Hurons, de leur côté, en voyant la double capture qu'ils avaient faite, laissèrent échapper une exclamation de surprise. Mais, jugeant aussitôt qu'il était au-dessous de la dignité de l'homme de paraître étonné de quelque chose, ils continuèrent à ramer silencieusement vers la terre sans s'occuper davantage du capitaine Pamphile, qui, voyant que les sauvages, malgré leur insouciance apparente, ne le perdaient pas de vue, affecta la plus grande tranquillité d'esprit, quelle que fût la préoccupation réelle que lui inspirait son étrange situation.
Lorsque la baleine fut arrivée à un quart de lieue à peu près de l'extrémité nord du cap Breton, la chaloupe s'arrêta; mais l'énorme cétacé, continuant à suivre le mouvement d'impulsion qui lui était donné, s'approcha insensiblement du petit bateau, qu'il finit par joindre. Alors celui qui paraissait le maître de l'équipage, grand gaillard de cinq pieds huit pouces, peint en bleu et en rouge, avec un serpent noir tatoué sur la poitrine, et qui portait sur sa tête rasée une queue d'oiseau de paradis, implantée dans la seule mèche qu'il eût conservée de sa chevelure, passa un grand couteau dans son pagne, prit son tomahawk dans sa main droite, et s'avança lentement et avec dignité vers le capitaine Pamphile.
Le capitaine Pamphile, qui de son côté avait vu tous les sauvages du monde connu, depuis ceux qui descendent de la Courtille le matin du mercredi des cendres, jusqu'à ceux des îles Sandwich, qui tuèrent traîtreusement le capitaine Cook, le laissa tranquillement approcher sans paraître faire la moindre attention à lui.
Arrivé à trois pas de distance de l'Européen, le Huron s'arrêta et regarda le capitaine Pamphile; le capitaine Pamphile, décidé à ne pas reculer d'une semelle, regarda alors le Huron avec le même calme et la même tranquillité que celui-ci affectait; enfin, après dix minutes d'inspection réciproque:
—Le Serpent-Noir est un grand chef, dit le Huron.
—Pamphile, de Marseille, est un grand capitaine, dit le Provençal.
—Et pourquoi mon frère, continua le Huron, a-t-il quitté son vaisseau pour s'embarquer sur la baleine du Serpent-Noir?
—Parce que, répondit le capitaine Pamphile, son équipage l'a jeté à la mer, et que, fatigué de nager, il s'est reposé sur le premier objet venu sans s'inquiéter de savoir à qui il appartenait.
—C'est bien, dit le Huron; le Serpent-Noir est un grand chef, et le capitaine Pamphile sera son serviteur.
—Répète un peu ce que tu dis là, interrompit le capitaine d'un air goguenard.
—Je dis, reprit le Huron, que le capitaine Pamphile ramera dans la barque du Serpent-Noir quand il sera sur l'eau, portera sa tente d'écorce de bouleau lorsqu'il voyagera par terre, allumera son feu quand il fera froid, chassera les mouches quand il fera chaud, et raccommodera ses mocassins quand ils seront usés; en échange de quoi, le Serpent-Noir donnera au capitaine Pamphile les restes de son dîner et les vieilles peaux de castor dont il ne pourrait pas se servir.
—Ah! ah! fit le capitaine; et, si ces conventions ne plaisent pas à Pamphile et que Pamphile les refuse?
—Alors le Serpent-Noir enlèvera la chevelure de Pamphile et la pendra devant sa porte, avec celles de sept Anglais, de neuf Espagnols et de onze Français qui y sont déjà.
—C'est bien, dit le capitaine, qui vit qu'il n'était pas le plus fort: le Serpent Noir est un grand chef et Pamphile sera son serviteur.
À ces mots, le Serpent-Noir fit un signe à son équipage, qui débarqua à son tour sur la baleine et entoura le capitaine Pamphile. Le chef dit quelques mots à ses hommes, qui transportèrent aussitôt sur l'animal plusieurs petites caisses, un castor, deux ou trois oiseaux qu'ils avaient tués à coup de flèche, et tout ce qu'il fallait pour faire du feu. Alors le Serpent-Noir descendit dans la pirogue, prit une pagaie de chaque main, et se mit à ramer dans la direction de la terre.
Le capitaine était occupé à regarder avec la plus grande attention s'éloigner le grand chef, admirant avec quelle rapidité la petite barque glissait sur l'eau, lorsque trois Hurons s'approchèrent de lui; l'un lui détacha sa cravate, l'autre lui enleva sa chemise et le troisième le débarrassa de son pantalon, dans lequel était sa montre; puis deux autres lui succédèrent, dont l'un tenait un rasoir, et l'autre une espèce de palette composée de petites coquilles remplies de couleur jaune, rouge et bleue; ils firent signe au capitaine Pamphile de se coucher, et, tandis que le reste de l'équipage allumait le feu comme il aurait pu le faire sur une île véritable, plumait les oiseaux et dépouillait le castor, ils procédèrent à la toilette de leur nouveau camarade: l'un lui rasa la tête, à l'exception de la mèche que les sauvages ont l'habitude de conserver; l'autre lui promena son pinceau imprégné de différentes couleurs par tout le corps et le peignit à la dernière mode adoptée par les fashionables de la rivière Outava et du lac Huron.
Cette première préparation terminée, les deux valets de chambre du capitaine Pamphile allèrent ramasser, l'un un bouquet de plumes arraché à la queue duwipp-poor-willque l'on flambait en ce moment, et l'autre la peau de castor qui commençait à rôtir, et revinrent à leur victime; ils lui fixèrent le bouquet de plumes à l'unique mèche qui restait de son ancienne chevelure, et lui attachèrent la peau de castor autour des reins. Cette opération terminée, un des Hurons présenta un miroir au capitaine Pamphile: il était hideux!
Pendant ce temps, le Serpent-Noir avait gagné la terre et s'était acheminé vers une habitation assez considérable que l'on voyait de loin s'élever blanchissante au bord de la mer; puis bientôt il en était sorti accompagné d'un homme vêtu à l'européenne, et l'on avait pu juger à ses gestes que l'enfant du désert montrait à l'homme de la civilisation la capture qu'il avait faite en pleine mer et amenée pendant la nuit à la vue des côtes.
Au bout d'un instant, l'habitant du cap Breton monta à son tour dans une barque avec deux esclaves, rama vers la baleine, en fit le tour afin de la reconnaître, mais sans cependant y aborder; puis, après avoir probablement reconnu que le Huron lui avait dit la vérité, il reprit le chemin du cap, où le chef l'avait attendu assis et immobile.
Un instant après, les esclaves de l'homme blanc portèrent différents objets que le capitaine Pamphile ne put distinguer, à cause de la distance, dans la pirogue de l'homme rouge, le chef huron reprit ses pagaies et se mit à ramer de nouveau vers l'île provisoire où l'attendaient son équipage et le capitaine Pamphile.
Il y aborda au moment où le castor et leswipp-poor-willétaient cuits à point, mangea la queue du castor et les ailes deswipp-poor-will, et, selon les conventions arrêtées, donna le reste de son repas à ses serviteurs au nombre desquels il parut enchanté de retrouver le capitaine Pamphile.
Alors les Hurons apportèrent le butin fait sur leur prisonnier, afin qu'il choisît comme chef, parmi les dépouilles opimes, celles qui lui plairaient le mieux.
Le Serpent-Noir examina avec assez de dédain la cravate, la chemise et le pantalon du capitaine; en revanche, il donna une attention toute particulière à la montre, dont il est évident qu'il ne connaissait pas l'usage; cependant, après l'avoir tournée et retournée en tous sens, suspendue par la petite chaîne, balancée par la grande, convaincu qu'il avait affaire à un être animé, il la porta à son oreille, écouta avec attention le mouvement, la tourna et la retourna encore pour tâcher d'en découvrir le mécanisme, mit une main sur son cœur, tandis que, de l'autre, il reportait une seconde fois le chronomètre à son oreille; et, convaincu que c'était un animal, puisqu'il avait un pouls qui battait à l'instar du sien, il la coucha avec le plus grand soin auprès d'une petite tortue large comme une pièce de cinq francs et grosse comme la moitié d'une noix, qu'il conservait précieusement dans une boîte qu'à la richesse de son incrustation en coquillages, on devinait facilement avoir fait partie de son trésor particulier; puis, comme satisfait de la part qu'il s'était appropriée, il poussa du pied la cravate, la chemise et le pantalon, les laissant généreusement à la disposition de son équipage.
Le déjeuner terminé, le Serpent-Noir, les Hurons et le prisonnier passèrent de la baleine sur la pirogue. Le capitaine Pamphile vit alors que les objets apportés par les Hurons étaient deux carabines anglaises, quatre bouteilles d'eau-de-vie et un baril de poudre: le Serpent-Noir, jugeant au-dessous de sa dignité d'exploiter lui-même la baleine qu'il avait tuée, l'avait troquée avec un colon contre de l'alcool, des munitions et des armes.
En ce moment, l'habitant du cap Breton reparut sur le rivage, accompagné de cinq ou six esclaves, descendit dans un canot plus grand que celui qu'il avait choisi pour sa première course, et se mit de nouveau en mer. Au moment où il quittait le rivage, le Serpent-Noir, de son côté, donna l'ordre de quitter la baleine, afin de n'inspirer aucune crainte à son nouveau propriétaire. Alors commença l'apprentissage du capitaine Pamphile. Un Huron, croyant l'embarrasser, lui mit une pagaie entre les mains; mais, comme il avait passé par tous les grades, depuis celui de mousse jusqu'à celui de capitaine, il se servit de l'instrument avec tant de force, de précision et d'adresse, que le Serpent-Noir, pour lui témoigner toute sa satisfaction, lui donna son coude à baiser.
Le même soir, le chef huron et son équipage s'arrêtèrent sur un grand rocher qui s'étend à quelque distance d'un plus petit, au milieu du golfe Saint-Laurent. Les uns s'occupèrent aussitôt à dresser la tente d'écorce de bouleau que les sauvages de l'Amérique septentrionale portent presque constamment avec eux lorsqu'ils vont en voyage ou en chasse; les autres se répandirent autour du roc et se mirent à chercher, dans les anfractuosités, des huîtres, des moules, des oursins et autres fruits de mer, dont ils apportèrent une telle quantité, que, le Grand-Serpent rassasié, il en resta encore pour tout le monde.
Le souper fini, le Grand-Serpent se fit apporter la boîte où il avait renfermé la montre, afin de voir s'il ne lui était arrivé aucun accident. Il la prit, comme le matin, avec la plus grande délicatesse; mais à peine l'eût-il entre les mains, qu'il s'aperçut que son cœur avait cessé de battre; il la porta à son oreille, et n'entendit aucun mouvement; alors il essaya de la réchauffer avec son souffle; mais, voyant que toute tentative était inutile:
—Tiens, dit-il la rendant à son propriétaire avec une expression de profond dédain, voilà ta bête, elle est morte.
Le capitaine Pamphile, qui tenait beaucoup à sa montre, attendu que c'était un cadeau de son épouse, ne se le fit pas dire deux fois, et passa la chaîne à son cou, enchanté de rentrer en possession de son bréguet, qu'il se garda bien de remonter.
Au jour naissant, ils repartirent, continuant de s'avancer vers l'occident; le soir, ils débarquèrent dans une petite anse isolée de l'île Anticoste, et, le lendemain, vers quatre heures de l'après-midi, après avoir doublé le cap Gasoée, ils s'engagèrent dans le fleuve Saint-Laurent, qu'ils devaient remonter jusqu'au lac Ontario, d'où le grand chef comptait gagner le lac Huron, sur les rives duquel était situé sonwigwam.
Le capitaine Pamphile avait, comme nous l'avons vu, pris son parti avec plus de promptitude et de résignation qu'on aurait dû l'attendre d'un homme aussi violent et aussi absolu. C'est que, grâce aux différentes situations dans lesquelles il s'était trouvé pendant le cours d'une vie des plus orageuses, et dont nous n'avons montré à nos lecteurs que le côté brillant, il avait pris l'habitude de résolutions promptes et décisives; or, comme nous l'avons dit, voyant qu'il n'était pas le plus fort, il avait à l'instant même puisé, dans un vieux fond de philosophie qu'il tenait toujours en réserve pour les occasions semblables, une résignation apparente dont le Serpent-Noir, quelque rusé qu'il fût, avait été la dupe.
Il est vrai d'ajouter que le capitaine Pamphile, amateur comme il l'était du grand art de la navigation, ne se trouve pas, sans un certain plaisir à même d'étudier le degré où cet art était arrivé chez les nations sauvages du haut Canada.
La membrure du canot dans lequel le capitaine Pamphile était embarqué, lui sixième, était faite d'un bois très fort mais pliant, uni par des pièces d'écorce de bouleau cousues les unes aux autres, et recouvertes sur leurs coutures d'une forte couche de goudron. Quant à l'intérieur, il était doublé de planches de sapin très minces, placées l'une sur l'autre, comme les tuiles d'un toit.
Notre observateur était trop impartial pour ne pas rendre justice aux ouvriers qui avaient construit le véhicule, grâce auquel il était transporté, bien malgré lui, du septentrion au sud; il avait donc, d'un seul signe, mais d'un signe d'amateur, indiqué qu'il était satisfait de la légèreté du canot; cette légèreté, en effet, lui donnait deux avantages immenses: le premier de dépasser, en supposant un nombre de rameurs égal, en moins de cinq minutes et d'une distance considérable, le canot anglais le plus fin et le mieux construit; le second, et qui était tout local, d'être facilement tiré à terre et transporté à l'aise par deux hommes, quand les rapides dont le fleuve est semé forcent les navigateurs à suivre la rive, quelquefois pendant l'espace de deux ou trois lieues. Il est vrai que ces deux avantages sont compensés par un inconvénient: un seul mouvement faux le fait chavirer à l'instant même. Mais cet inconvénient cesse d'en être un pour des hommes qui, comme les Canadiens, vivent autant dans l'eau que sur terre; quant au capitaine Pamphile, nous avons vu qu'il était de la famille des phoques, des lamentins et autres amphibies.
Le soir du premier jour de navigation intérieure, la barque s'arrêta dans une petite anse de la rive droite: l'équipage la tira aussitôt à terre, et se prépara à passer la nuit sur le sol du Nouveau-Brunswick.
Le Serpent-Noir avait été si content de l'intelligence et de la docilité de son nouveau serviteur pendant les quarante-huit heures qu'ils avaient passées ensemble, qu'après lui avoir laissé, comme la veille, une part très confortable de son souper, il lui donna une peau de buffle à laquelle il restait encore quelques poils, pour lui servir de matelas. Quant à la couverture, force fut au capitaine Pamphile de s'en priver. Or, comme nos lecteurs se rappelleront, s'ils ont bonne mémoire, qu'il n'avait pour tout vêtement qu'une peau de castor qui lui prenait au bas des côtes et lui retombait jusqu'à moitié des jambes, ils ne s'étonneront pas que ce digne négociant, habitué comme il l'était à la température de la Sénégambie et du Congo, ait passé la nuit presque entière à changer de place sa peau de castor, afin de réchauffer successivement les différentes parties de son individu; cependant, comme toute chose a son bon côté, son insomnie servit à lui prouver qu'il était, de la part de ses compagnons, l'objet d'une défiance assidue; à chaque mouvement, si léger qu'il fût, il voyait une tête se soulever et deux yeux brillant dans l'obscurité comme ceux d'un loup se fixer à l'instant sur lui. Le capitaine Pamphile comprit qu'il était observé, et sa prudence en redoubla.
Le lendemain, avant le jour, les navigateurs se mirent en route; ils étaient encore dans cette partie de l'embouchure du fleuve si large qu'elle semble un lac se rendant à la mer. Rien ne s'opposait donc à leur marche, le courant était presque insensible; le vent, favorable au contraire, avait peu de prise sur la petite embarcation, et de chaque côté se déroulait aux yeux un paysage sans bornes, perdu dans un horizon bleu, au milieu duquel les maisons apparaissaient comme des points blancs; de temps en temps, dans les profondeurs où le regard perdu cessait de rien distinguer, on apercevait la cime neigeuse de quelques montagnes appartenant à cette chaîne qui s'étend du cap Gapsi aux sources de l'Ohio; mais la distance était si grande, qu'il était impossible de reconnaître si cette fugitive apparition appartenait au ciel ou à la terre.
La journée se passa au milieu de ces aspects, auxquels le capitaine Pamphile parut donner une attention continue et accorder une admiration parfaite; cependant ce double sentiment, si puissant qu'il parût, ne le détourna pas un instant de ses devoirs comme matelot; de sorte que le Serpent-Noir, doublement flatté de son bon goût et de son bon service, lui passa, dans un moment de repos, une pipe toute bourrée, faveur que le capitaine Pamphile apprécia d'autant mieux, qu'il était privé de ce plaisir depuis le moment où Double-Bouche avait été rallumer son brûle-gueule éteint pendant la révolte de la Roxelane. Aussi s'inclina-t-il aussitôt en disant:
—Le Serpent-Noir est un grand chef!
Politesse à laquelle le Serpent-Noir répondit en disant à son tour:
—Le capitaine Pamphile est un fidèle serviteur.
La conversation en resta là, et chacun se mit à fumer.
Le soir, on aborda dans une île; la cérémonie du souper se passa, comme d'habitude, à la satisfaction générale. Mais la nuit précédente ne laissait pas le capitaine Pamphile sans inquiétude sur la manière dont il pourrait combattre le froid, plus intense encore, on le sait, sur les îles à fleur d'eau que sur un continent boisé, lorsqu'en déroulant sa peau de buffle, il y trouva une couverture de laine; décidément, le Serpent-Noir était un assez bon diable de maître, et, si le capitaine Pamphile n'avait eu d'autres projets d'avenir, il serait probablement resté à son service; mais si bien qu'il se trouvât sur une île du fleuve Saint-Laurent, entre son matelas de peau de buffle et sa couverture de laine, il avait la faiblesse de préférer son lit à bord de la Roxelane; cependant, quelque inférieure que fût sa couche momentanée, le capitaine n'en dormit pas moins tout d'un trait jusqu'au jour.
Vers les onze heures de la troisième journée, on commença d'apercevoir Québec. Le capitaine avait quelque espoir que le Serpent-Noir relâcherait dans cette ville; aussi, du moment qu'il l'aperçut, se mit-il à ramer avec une ardeur qui lui valut un supplément notable de considération dans l'esprit du grand chef, et qui ne lui permit pas d'accorder à la cascade de Montmorency toute l'attention qu'elle mérite. Mais il se trompait dans ses conjectures; la barque passa devant le port, doubla le cap du Diamant, et s'en alla aborder en face de la cascade de la Chaudière.
Comme il faisait grand jour encore, le capitaine Pamphile put admirer alors cette magnifique chute d'eau qui tombe d'une hauteur de cent cinquante pieds sur une largeur de deux cent soixante, se déployant comme une nappe de neige sur un tapis de verdure, et, à travers des rives merveilleusement boisées, au milieu desquelles, de place en place, des masses de rochers s'élèvent, montrant leurs têtes chauves et blanches comme des fronts de vieillards. Le souper et la nuit se passèrent comme d'habitude.
Le lendemain, la barque fut remise à flot au point du jour; malgré sa philosophie, le capitaine Pamphile commençait à éprouver quelque inquiétude. Il ne se dissimulait pas qu'à mesure qu'il s'enfonçait dans l'intérieur des terres, il s'éloignait de Marseille, et que son évasion devenait plus difficile: il ramait donc avec une nonchalance que le grand chef ne lui avait pas encore vue, mais qu'il lui pardonnait en faveur de ses antécédents, lorsque tout à coup ses yeux se fixèrent sur l'horizon, sa pagaie resta immobile; de sorte que, comme le matelot qui lui était opposé, continuait de ramer, le canot fit deux tours sur lui-même.
—Qu'y a-t-il? dit le Serpent-Noir se soulevant du fond de la barque où il était couché, et ôtant son calumet de sa bouche.
—Il y a, répondit le capitaine Pamphile en étendant la main vers le sud, ou que je ne me connais plus en navigation, ou que nous allons avoir un orage un peu drôle.
—Et où mon frère voit-il quelque signe que Dieu ait dit à la tempête: «Souffle et détruis?»
—Pardieu! répondit le capitaine, dans ce nuage qui nous arrive noir comme de l'encre.
—Mon frère a des yeux de taupe, reprit le chef; ce qu'il aperçoit n'est point un nuage.
—Farceur! dit le capitaine Pamphile.
—Le Serpent-Noir a des yeux d'aigle, répondit le chef; que l'homme blanc attende, et il jugera.
En effet, ce prétendu nuage s'avançait avec une promptitude et une intensité que le capitaine n'avait jamais remarquée dans aucun nuage véritable, quel que fût le vent qui le poussât; au bout de trois secondes, notre digne marin, si confiant dans son expérience, en était venu à douter de lui-même. Enfin, une minute ne s'était pas écoulée, que tous ses doutes furent fixés et qu'il reconnut que le Serpent Noir avait eu raison: ce nuage n'était rien autre chose qu'une bande innombrable de pigeons qui émigraient vers le nord.
D'abord le capitaine Pamphile fut un instant sans en croire ses yeux: les oiseaux venaient avec un tel bruit et faisaient une telle masse, qu'il était impossible de croire que tous les pigeons du monde réunis pussent former un pareil nuage. Le ciel, qui au nord demeurait encore d'un bleu azur, était entièrement couvert au sud, et aussi loin que le regard pouvait s'étendre, d'une espèce de nappe grise dont on ne voyait pas les extrémités; bientôt cette nappe, s'étant répandue sur le soleil, en intercepta les rayons à l'instant même; de sorte qu'on eut dit un crépuscule qui s'avançait au-devant des navigateurs. À l'instant, une espèce d'avant-garde, composée de quelques milliers de ces animaux, passa au-dessus de la barque, emportée avec une rapidité magique; puis, presque aussitôt, le corps d'armée la suivit, et le jour disparut comme si l'aile de la tempête se fût déployée entre le ciel et la terre.
Le capitaine Pamphile regardait ce phénomène avec un étonnement qui tenait de la stupeur, tandis que les Indiens, au contraire, habitués à ce spectacle, qui se renouvelle pour eux tous les cinq ou six ans, poussaient des cris de joie et préparaient leurs flèches afin de profiter de la manne ailée que le Seigneur leur envoyait. De son côté, le Serpent-Noir chargeait son fusil avec une tranquillité et une lenteur qui prouvaient une conviction profonde dans l'étendue du nuage vivant qui passait sur sa tête; enfin, il le porta à son épaule, et, sans se donner la peine de viser, il lâcha le coup; à l'instant même, une espèce d'ouverture pareille à celle d'un puits laissa passer un rayon de jour qui disparut aussitôt; une cinquantaine de pigeons, compris dans la circonférence embrassée par le plomb, tomba comme une pluie dans la barque et autour de la barque; les Indiens les ramassèrent jusqu'au dernier, au grand étonnement du capitaine Pamphile, qui ne voyait aucune raison de se donner tant de mal, tandis qu'avec un ou deux coups de fusil encore, et sans prendre la peine de s'écarter à droite ou à gauche, le canot en pouvait recueillir un nombre suffisant à l'approvisionnement de l'équipage; mais, en se retournant, il vit que le chef s'était recouché, avait posé son arme à côté de lui et repris son calumet.
—Le Serpent-Noir a-t-il déjà fini sa chasse? dit le capitaine Pamphile.
—Le Serpent-Noir a tué d'un seul coup tout ce qu'il lui fallait de pigeons pour son souper et celui de sa suite; un Huron n'est point un homme blanc pour détruire inutilement les créatures du Grand Esprit.
—Ah! ah! fit le capitaine Pamphile se parlant à lui-même, ceci n'est pas mal raisonné pour un sauvage; mais je n'aurais pas été fâché de voir faire encore trois ou quatre trouées dans ce linceul emplumé qui est étendu sur notre tête, ne fût-ce que pour être sûr que le soleil est encore à sa place.
—Regarde et tranquillise-toi, répondit le chef en étendant la main vers le sud.
En effet, à l'horizon méridional, une lumière dorée commençait à se répandre, tandis qu'au contraire, en se retournant vers le nord, on apercevait tout le paysage plongé dans l'obscurité; alors la tête de la colonne devait être au moins parvenue à l'embouchure de la rivière Saint-Laurent. Elle avait fait en un quart d'heure le chemin que la barque avait parcouru en quatre jours. Au reste, la nappe grise continuait de passer comme si les génies du pôle l'eussent tirée à eux, tandis que le jour, rapide à son tour, ainsi que l'avait été la nuit, venait à grande course, descendant à flots sur les montagnes, ruisselant dans les vallées et s'étendant à la surface des prairies. Enfin, l'arrière-garde volante passa ainsi qu'une vapeur sur le visage du soleil, qui, ce dernier voile disparu, continua de sourire à la terre.
Si brave que fût le capitaine Pamphile, et quelque peu de danger qu'il y eût dans les phénomènes qu'il venait de voir s'accomplir, il n'en avait pas moins été mal à l'aise tout le temps qu'avait duré cette nuit factice. Ce fut donc avec une joie véritable qu'il salua la lumière, reprit sa pagaie et se mit à ramer, tandis que les autres serviteurs du Serpent-Noir plumaient les pigeons qu'il avait abattu avec son fusil et eux avec leurs flèches.
Le lendemain, la barque passa devant Montréal comme elle avait passé devant Québec, sans que le Serpent-Noir manifestât le moins du monde l'intention de s'arrêter dans cette ville; il fit, au contraire, un signe aux rameurs, et ils s'avancèrent vers la rive droite du fleuve; elle était habitée par une tribu d'Indiens Cochenonegas, dont le chef, accroupi et fumant sur la rive, échangea avec le Serpent-Noir quelques paroles dans une langue que le capitaine ne put comprendre. Un quart d'heure après, on rencontra les premiers rapides; mais, au lieu d'essayer de les franchir à l'aide des crochets placés à cet effet au fond de la barque, le Serpent-Noir ordonna d'aborder, et sauta à terre; le capitaine Pamphile le suivit. Les bateliers prirent le canot sur leurs épaules, l'équipage se fit caravane, et, au lieu de remonter laborieusement le fleuve, suivit tranquillement la rive. Au bout de deux heures, et les rapides étant franchis, la barque fut remise à flot et vola de nouveau sur la surface de la rivière.
Elle voguait ainsi depuis trois heures, à peu près, lorsque le capitaine Pamphile fut tiré de ses réflexions par un cri de joie qu'à l'exception du chef poussèrent en même temps ses compagnons de voyage. Cette exclamation était produite par la vue d'un nouveau spectacle presque aussi curieux que celui de la veille; seulement, cette fois, le miracle, au lieu de se passer en l'air, s'accomplissait sur l'eau. Une bande d'écureuils noirs émigrait à son tour de l'est à l'ouest, comme les pigeons avaient émigré l'avant-veille du sud au nord, et traversait le Saint-Laurent dans toute sa largeur; sans doute, depuis plusieurs jours, elle était réunie sur la rive et attendait un vent favorable, car le courant ayant en cet endroit près de quatre milles de large, si bons nageurs que soient ces animaux, ils n'auraient pu le franchir sans l'aide que Dieu venait de leur envoyer: en effet, une charmante brise soufflait depuis une heure des montagnes de Boston et de Portland, de sorte que toute la flottille s'était mise à l'eau, étendant sa queue en guise de voile, et traversait tranquillement le fleuve vent arrière, ne se servant de ses pattes qu'autant qu'il lui était strictement nécessaire pour se maintenir dans sa direction.
Comme les sauvages sont encore plus friands de la chair des écureuils que de celle des pigeons, l'équipage du canot s'apprêta aussitôt à donner la chasse aux émigrants; le grand chef lui-même ne parut pas mépriser ce genre de délassement. En conséquence, il prit une sarbacane, ouvrit une petite boîte d'écorce de bouleau merveilleusement brodée avec des poils d'élan, et en tira une vingtaine de petites flèches longues de deux pouces à peine et minces comme des fils de fer, dont l'une des extrémités était armée d'une pointe et l'autre garnie de duvet de chardon de manière à remplir la capacité du tube au moyen duquel elle devait être lancée. Deux Indiens en firent autant, deux autres furent désignés comme rameurs. Quant au capitaine Pamphile, il eut, avec le dernier, la charge de ramasser les morts et d'extraire de leurs cadavres les petits instruments à l'aide desquels les Indiens comptaient les faire passer de vie à trépas. Au bout de dix minutes, la barque se trouva à portée et la chasse commença.
Le capitaine Pamphile était stupéfait, il n'avait jamais vu une adresse pareille. À trente et quarante pas, les Indiens atteignaient l'animal qu'ils visaient, et presque toujours dans la poitrine, de manière qu'au bout de dix minutes, le fleuve, dans une circonférence assez étendue, se trouva couvert de morts et de blessés; lorsqu'il y en eut une soixantaine, à peu près, couchés sur le champ de bataille, le Serpent-Noir, fidèle à ses principes, fit signe de cesser le carnage. Il fut obéi par ses hommes avec une soumission qui eût fait honneur à la discipline d'une escouade prussienne, et les fuyards qui, cette fois, ne croyaient pas avoir trop de leurs pattes et de leur queue combinées, gagnèrent hâtivement la terre sans que les Indiens songeassent à les poursuivre.
Cependant, si peu de temps qu'eût duré cette chasse, elle avait suffi pour qu'un orage, que les Indiens n'avaient pas remarqué, s'amassât au ciel; de sorte que le capitaine Pamphile n'en était encore qu'à moitié de sa besogne, lorsqu'il fallut l'interrompre pour prendre sa part de la manœuvre; elle était on ne peut plus simple, et consistait à ramer, lui quatrième, vers la terre où le Serpent-Noir espérait aborder avant que l'ouragan eût éclaté; malheureusement, comme nous l'avons dit, le vent soufflait de la rive même qu'il fallait atteindre, et les vagues se soulevaient avec tant de rapidité, qu'au bout d'un instant on eût pu se croire en pleine mer.
Pour comble d'embarras, la nuit survint et le fleuve ne fut plus éclairé que par la lueur de la foudre; la petite barque était emportée comme une coquille de noix, tantôt au sommet d'une vague, et tantôt précipitée dans les profondeurs du fleuve; de sorte qu'à chaque instant elle était sur le point de chavirer. Cependant on approchait de la rive, et déjà, malgré l'obscurité de la nuit, on commençait à l'apercevoir, pareille à une ligne sombre, lorsque tout à coup le canot, lancé avec la rapidité d'une flèche, descendit d'une vague sur un rocher, et se brisa comme s'il eût été de verre.
Chacun alors oublia ses compagnons pour ne s'occuper que de soi et tira vers la terre. Le Serpent-Noir fut celui qui y aborda le premier; aussitôt, il frotta l'un contre l'autre deux morceaux de bois sec et alluma un grand feu, afin que ses compagnons pussent le rejoindre; cette précaution ne fut pas inutile, et, dix minutes après, guidé par le phare sauveur, tout l'équipage—à l'exception du capitaine Pamphile—était réuni autour du grand chef.