Première nuit:
Grâce au soin que nous avons pris de présenter à nos lecteurs le capitaine Pamphile comme un nageur de premier ordre, nous espérons qu'ils n'auront pas conçu une trop vive inquiétude en le voyant tomber à l'eau avec ses compagnons de voyage; en tout cas, nous nous empressons de les rassurer, en leur disant qu'au bout de dix minutes d'une coupe acharnée il gagna sain et sauf le rivage.
À peine s'était-il secoué, opération qui ne fut pas longue vu l'exiguïté du costume auquel il était réduit, qu'il aperçut la flamme que le Serpent-Noir avait allumée pour rallier ses camarades. Son premier soin fut de tourner le dos à ce signal et de s'en éloigner au plus vite.
Malgré les soins délicats que le grand chef avait eus de lui pendant les six journées qu'ils étaient restés ensemble, le capitaine Pamphile avait constamment nourri l'espoir qu'une occasion se présenterait un jour ou l'autre de s'en séparer; aussi, de peur que le hasard ne lui en envoyât pas une seconde il résolut de profiter de la première; et, malgré l'obscurité et la tempête, il s'enfonça dans les forêts qui s'étendent des rives du fleuve à la base des montagnes.
Après deux heures de marche à peu près, le capitaine Pamphile, pensant qu'il avait mis une distance suffisante entre lui et ses ennemis, se décida à faire une pause et à songer aux moyens de passer la meilleure nuit possible.
La position n'était rien moins que confortable; le fugitif se retrouvait avec sa peau de castor pour vêtement, et il fallait qu'elle lui tînt lieu, pour le moment de matelas et de couverture; il frissonnait d'avance à l'idée de la nuit qu'il allait passer, lorsqu'il entendit, de trois ou quatre côtés différents, des hurlements lointains qui détournèrent sa pensée de cette première préoccupation pour la reporter sur une autre perspective bien autrement inquiétante; dans ces hurlements, le capitaine Pamphile avait reconnu le cri nocturne et affamé des loups, si communs dans les forêts du Canada, qu'ils descendent parfois, lorsque la nourriture leur manque, jusque dans les rues de Portland et de Boston.
Il n'avait pas encore eu le temps de prendre une résolution, lorsque de nouveaux hurlements retentirent plus rapprochés; il n'y avait pas un instant à perdre: le capitaine Pamphile, dont l'éducation gymnastique avait été soigneusement développée, comptait parmi ses talents les plus distingués celui de monter aux arbres comme un écureuil; il avisa donc un chêne d'une grosseur tout à fait raisonnable, l'empoigna corps à corps, comme s'il eût voulu le déraciner, et atteignit les premières branches au moment où les cris qui lui avaient donné l'éveil retentissaient pour la troisième fois, à cinquante pas à peine de lui; le capitaine Pamphile ne s'était pas trompé, une bande de loups dispersés dans la circonférence d'une lieue à peu près l'avaient éventé, et revenaient au grand galop vers le centre où ils espéraient trouver à souper. Ils arrivèrent trop tard: le capitaine Pamphile était perché.
Cependant les loups ne se tinrent pas pour battus; rien n'est entêté comme un estomac vide; ils se rassemblèrent au pied de l'arbre et commencèrent à se plaindre si lamentablement, que le capitaine Pamphile, tout brave qu'il était, ne fut pas, en entendant ce cri triste et prolongé, à l'abri de toute terreur, quoique, de fait, il fût à l'abri de tout danger.
La nuit était sombre, mais pas si sombre cependant qu'il n'aperçût dans l'obscurité, pareils aux flots d'une mer moutonneuse, les dos fauves de ses ennemis; d'ailleurs, chaque fois que l'un d'eux levait la tête, le capitaine Pamphile voyait luire dans l'ombre deux charbons ardents, et, comme le désappointement était général, il y avait des moments où ces têtes se dressant à la fois, la terre semblait semée d'escarboucles mouvantes qui, en se croisant, enlaçaient des chiffres étranges et diaboliques...
Mais bientôt, à force de regarder fixement le même point, ses yeux se troublèrent; aux formes réelles succédèrent des formes fantastiques; son intelligence elle-même, tant soit peu brouillée par l'effet d'un trouble qui lui avait été jusqu'alors à peu près inconnu, cessa de se rendre compte du danger réel pour rêver des dangers surhumains. Une foule d'êtres qui n'étaient ni hommes ni animaux, lui apparurent en place des quadrupèdes bien connus qui s'agitaient au-dessous de lui; il lui sembla voir surgir des démons aux regards de flamme, qui se tenaient par la main et dansaient autour de lui la danse satanique; à cheval sur sa branche comme une sorcière sur son manche à balai, il se voyait le centre d'un sabbat infernal où il était appelé à jouer son rôle.
Le capitaine sentit instinctivement que le vertige l'attirait en bas, et que, s'il obéissait à cette attraction, il était perdu; il rassembla toutes ses forces de corps et d'esprit dans un dernier acte d'intelligence, se lia fortement au tronc de l'arbre avec la corde qui maintenait autour de ses reins la peau de castor, et, se cramponnant de ses deux mains à la branche supérieure, il renversa la tête en arrière et ferma les yeux.
Alors la folie et le délire triomphèrent complètement; le capitaine Pamphile sentit d'abord son arbre se mouvoir, se courbant et se relevant comme les mâts d'un vaisseau pendant la tempête; puis il lui sembla qu'il faisait, pour arracher ses racines du sol, des efforts pareils à ceux que tente un homme dont les pieds sont enfoncés dans un marais; après quelques instants de lutte, le chêne réussit, et, de cette blessure qu'il avait faite à la terre sortirent des flots de sang que les loups se mirent à boire; l'arbre profita de leur avidité pour s'éloigner d'eux et fuir, mais seulement par secousse, et comme un invalide qui sautille sur une jambe de bois. Bientôt, leur pâture épuisée, les loups, les démons, les vampires, dont croyait être débarrassé le brave capitaine, se mirent à sa poursuite; ils étaient conduits par une vieille femme dont on ne pouvait apercevoir la figure, et qui tenait un couteau à la main; et tout cela courait d'une course insensée.
Enfin l'arbre, lassé, haletant, essoufflé, parut manquer de force, et se coucha comme un homme éperdu; alors, les loups, les démons, toujours conduits par la vieille femme, s'approchèrent avec leurs yeux brûlants et leurs langues sanglantes; le capitaine jeta un cri et voulut étendre les bras, mais aussitôt un sifflement aigu se fit entendre derrière sa tête, une impression glacée courut par tout son corps: il lui sembla sentir que de froids anneaux l'étouffaient en l'enlaçant; puis cette impression diminua graduellement, les fantômes disparurent, les hurlements s'éteignirent, l'arbre éprouva encore quelques secousses, et tout rentra dans le silence et l'obscurité.
Peu à peu, grâce au silence, les nerfs du capitaine Pamphile se calmèrent; son sang, qui bouillonnait, enflammé par le délire, se refroidit, et ses esprits, plus tranquilles, rentrèrent des domaines fantastiques où ils s'étaient égarés dans la nature positive et réelle; il jeta les yeux autour de lui, et se retrouva au milieu de sa forêt sombre, solitaire et silencieuse. Il se tâta pour voir si c'était bien lui-même, et finit par reconnaître sa situation telle qu'elle était; attaché à son arbre, à cheval sur sa branche, il était, non pas aussi bien que dans son hamac de la Roxelane ou que sur la peau de buffle du grand chef, mais au moins en sûreté contre les attaques des loups, qui, au reste, avaient disparu. En reportant les yeux vers le bas du chêne, le capitaine crut bien encore distinguer une masse informe et mouvante qui paraissait rouler autour du tronc de l'arbre; mais, comme bientôt les plaintes qu'il avait cru entendre cessèrent, et comme l'objet sur lequel il avait les yeux fixés devint immobile, le capitaine Pamphile crut que c'était un reste du songe infernal qu'il venait de faire, et, haletant, couvert de sueur, écrasé de fatigue, il finit par s'endormir d'un sommeil aussi tranquille et aussi profond que le permettait la situation précaire dans laquelle il se livrait au repos.
Le capitaine Pamphile fut éveillé au commencement du jour par le caquetage de mille oiseaux de différentes espèces qui voltigeaient joyeusement sous le dôme touffu de la forêt. Il ouvrit les yeux, et la première chose qu'il aperçut fut l'immense voûte de verdure qui s'étendait au-dessus de sa tête, et à travers les intervalles de laquelle glissaient obliquement les premiers rayons du soleil. Le capitaine Pamphile n'était pas dévot de sa nature; cependant, comme tous les marins, il avait ce sentiment de la grandeur et de la puissance de Dieu que développe la vue éternelle de l'océan au fond de l'âme de ceux qui labourent incessamment ses immenses solitudes; son premier mouvement fut donc une action de grâces à celui qui tient le monde dans sa main, que le monde s'endorme ou s'éveille: puis, après un instant de contemplation instinctive, il abaissa ses regards du ciel vers la terre, et, au premier coup d'œil, toutes les impressions de la nuit lui furent expliquées.
À vingt pas autour du chêne, la terre était écorchée par les griffes impatientes des loups, comme si une charrue y eût passé, tandis qu'au pied de l'arbre, un de ces animaux, brisé et sans forme, sortait aux deux tiers de la gueule d'un immense boa, dont la queue s'enroulait autour du tronc de l'arbre, à la hauteur de sept ou huit pieds. Le capitaine Pamphile s'était trouvé entre deux dangers qui s'étaient détruits l'un par l'autre: sous ses pieds les loups, sur sa tête un serpent; ce sifflement qu'il avait entendu, ce froid qu'il avait ressenti, ces anneaux qui l'avaient étouffé, c'était le sifflement, le froid et les anneaux du reptile, dont l'aspect avait fait fuir les animaux carnassiers qui l'assiégeaient; un seul, arrêté par les étreintes mortelles du monstre, avait été broyé dans ses replis; ce mouvement de l'arbre qu'avait senti le capitaine, c'étaient les secousses de son agonie; puis le serpent vainqueur avait commencé d'engloutir son adversaire, et, selon l'habitude des reptiles constricteurs, il en digérait une moitié, tandis que l'autre exposée encore à l'air, attendait son tour d'être engloutie.
Le capitaine Pamphile resta un instant immobile et les regards fixés sur le spectacle qu'il avait à ses pieds; plusieurs fois, en Amérique et dans l'Inde, il avait vu des serpents semblables, mais jamais dans des circonstances aussi propres à l'impressionner: aussi, quoiqu'il sût parfaitement que, dans la position où il était, le reptile était incapable de lui faire aucun mal, il avisa au moyen de descendre autrement qu'en se laissant glisser le long du tronc; en conséquence, il commença par dénouer la corde qui l'attachait; puis, avançant à reculons sur la branche, jusqu'à ce qu'il la sentit plier, il se confia à sa flexibilité, et alors, la courbant sous son poids, il se suspendit par les deux mains et se trouva si près du sol, qu'il pensa qu'il pouvait sans inconvénient abandonner son soutien. L'événement seconda ses espérances: le capitaine lâcha sa branche et se trouva à terre sans accident.
Il s'éloigna aussitôt, non sans regarder plus d'une fois derrière lui; il marcha au-devant du soleil. Aucune route n'était tracée dans la forêt; mais avec l'instinct du chasseur et la science du marin, il n'eut qu'à jeter un coup d'œil sur la terre et le ciel pour s'orienter à l'instant; il s'avança donc sans hésitation, comme s'il eût été familier avec cette immense solitude; plus il pénétrait dans la forêt, plus elle prenait un caractère grandiose et sauvage. Peu à peu la voûte feuillée s'épaissit au point que le soleil cessa d'y pénétrer; les arbres poussaient rapprochés les uns des autres, droits et élancés comme des colonnes, et comme des colonnes supportant un toit impénétrable à la lumière. Le vent lui-même passait sur ce dôme de verdure, mais sans se glisser dans ce séjour des ombres: on eût dit que, depuis la création, toute cette partie de la forêt avait sommeillé dans un crépuscule éternel.
À la lueur blafarde de ce demi-jour, le capitaine Pamphile voyait de grands oiseaux dont il lui semblait impossible de distinguer l'espèce, des écureuils ailés sauter légèrement et voler en silence d'une branche à l'autre; dans ces espèces de limbes, tout paraissait avoir perdu sa couleur naturelle et primitive pour prendre la teinte cendrée des papillons nocturnes; un daim, un lièvre et un renard qui se levèrent au bruit des pas de celui qui troublait leur demeure, tout en gardant des formes différentes, semblaient avoir revêtu la livrée monotone et uniforme de la mousse sur laquelle ils couraient sans bruit.
De temps en temps, le capitaine Pamphile s'arrêtait les yeux fixes: des champignons fauves et gigantesques, appuyés les uns aux autres comme des boucliers, formaient des groupes si ressemblants par leur couleur et leur dimension à des lions couchés, que, quoiqu'il sût parfaitement que ce roi de la création n'habitait pas cette partie de son empire, il tressaillait au témoignage de ses yeux.
De grandes plantes grimpantes et parasites, à qui la respiration semblait manquer, se tordaient autour des arbres, montaient avec eux, s'accrochant aux branches, et passant comme des festons de l'une à l'autre, jusqu'à ce qu'elles arrivassent à la voûte; là, elles se glissaient comme des serpents pour aller épanouir au soleil leurs corolles écarlates et parfumées, tandis que celles qui étaient forcées de s'ouvrir en chemin fleurissaient pâles, inodores, maladives et comme jalouses du bonheur de leurs amies, qui s'échauffaient à la clarté du jour et sous le sourire de Dieu.
Sur les deux heures, le capitaine Pamphile sentit vers la région de l'estomac des tiraillements qui lui annoncèrent qu'il n'avait pas soupé la veille, et que l'heure de son déjeuner était passée depuis longtemps. Il regarda autour de lui: des oiseaux voletaient toujours d'arbre en arbre, des écureuils ailés sautaient incessamment de branche en branche, comme s'ils eussent fait la même route que lui; mais il n'avait ni fusil ni sarbacane pour les atteindre. Il essaya bien de leur jeter quelques pierres; mais il comprit bientôt que cet exercice ajouterait encore à son appétit sans amener de résultat propre à le calmer; en conséquence, il résolut de chercher d'autres ressources et de se rabattre sur les végétaux. Cette fois, sa quête fut plus heureuse: après quelques instants d'une recherche attentive, rendue difficile par cette demi-obscurité, il trouva deux ou trois racines de la famille des souchets, et quelques-unes de ces plantes appelées vulgairement choux caraïbes.
C'était à peu près tout ce qu'il fallait pour amuser son estomac; mais le capitaine Pamphile était homme de précaution: il pensa qu'il n'aurait pas plus tôt calmé sa faim, qu'il allait avoir soif; alors il chercha un ruisseau comme il avait cherché des racines. Par malheur, la chose était plus rare.
Il écouta avec attention: aucun murmure n'arriva jusqu'à lui; il aspira l'air pour tâcher d'y saisir quelque faible émanation; mais il n'y avait pas d'air sous cette voûte, toute gigantesque qu'elle était: il n'y régnait qu'une atmosphère lourde et épaisse, que les animaux et les plantes condamnés à ramper sur la terre respiraient avec effort, et qui semblait insuffisante à la vie.
Alors le capitaine Pamphile prit son parti; il ramassa un caillou aigu; puis, au lieu de continuer une quête inutile, il s'en alla d'arbre en arbre, examinant chaque tige avec attention; enfin il parut avoir trouvé ce qu'il cherchait: c'était un magnifique érable, jeune, lisse et vigoureux. Il le prit alors dans son bras gauche, tandis que, de la main droite, il lui enfonça le caillou aigu dans l'écorce; quelques gouttes de ce sang végétal et précieux avec lequel les Canadiens font un sucre plus beau que celui de la canne s'en échappa aussitôt comme d'une blessure; le capitaine Pamphile, satisfait de l'expérience, s'assit tranquillement au pied de sa victime et commença son déjeuner; puis, lorsqu'il eut fini, il appliqua sa bouche altérée à la plaie dont la sève sortait alors comme d'une fontaine, et se remit en route plus frais, plus dispos et plus vigoureux que jamais.
Vers les cinq heures du soir, à peu près, le capitaine Pamphile crut voir quelques rayons du jour se glisser à travers les ténèbres: sa marche en reprit une nouvelle ardeur, et il parvint aux limites de cette forêt pareille à celle de Dante, qui semblait n'appartenir ni à la vie ni à la mort, mais à une puissance intermédiaire et sans nom. Alors il lui sembla entrer dans un océan de lumière; il se précipita au milieu de ses vagues dorées par les rayons du soleil couchant, pareil à un plongeur qui, retenu longtemps au fond de la mer, accroché à quelque branche de corail, ou enlacé par quelque polype, se dégage de l'obstacle mortel, remonte à la surface de l'eau et respire.
Il était arrivé à un de ces vastes steppes jetés comme des lacs de verdure et de lumière au milieu des immenses forêts du nouveau monde; de l'autre côté de cette clairière, une nouvelle ligne d'arbres s'étendait comme une muraille sombre et opaque, tandis qu'au-dessus d'elle on voyait capricieusement onduler dans les derniers flots du jour le sommet neigeux des montagnes dont la chaîne tortueuse sépare toute la presqu'île.
Le capitaine jeta avec satisfaction ses regards autour de lui; car il voyait qu'il ne s'était pas écarté de sa route.
Enfin ses yeux s'arrêtèrent sur une colonne blanchâtre et tortueuse qui se détachait sur le fond et montait en flottant vers le ciel: il ne lui fallut pas une longue inspection pour reconnaître la fumée d'une hutte, et presque aussitôt, amie ou ennemie, il se détermina à marcher vers elle, le souvenir de la nuit qu'il venait de passer ayant influé d'une manière prompte et décisive sur sa détermination.
Seconde nuit:
Le capitaine Pamphile trouva un petit sentier qui paraissait conduire de la forêt à la hutte. Il le prit, quoique ce ne fut pas sans quelque inquiétude des boquiéros et des serpents cuivrés, si communs dans ces cantons, qu'il marcha au milieu des herbes hautes et touffues.
À mesure qu'il approchait de la fumée qui lui servait de guide, il voyait s'élever la hutte, située à la lisière de la plaine et de la forêt; la nuit vint avant qu'il l'eût jointe, mais sa route n'en fut que plus facile et mieux tracée.
La porte s'ouvrait du côté du voyageur, et, en face de la porte, au fond de la hutte, brillait un feu qui semblait un phare allumé tout exprès pour le guider dans la solitude. De temps en temps, devant la flamme passait et repassait une figure qui se détachait en noir sur le foyer.
Parvenu à quelque distance, il reconnut que c'était une femme, et en reprit une nouvelle confiance; enfin, arrivé sur le seuil, il s'arrêta et demanda s'il y avait place pour lui au foyer qu'il voyait briller de si loin, et qu'il désirait depuis si longtemps.
Une espèce de grognement, que le capitaine interpréta à sa guise, lui répondit. En conséquence, il entra sans hésiter, et alla s'asseoir sur un vieil escabeau qui semblait l'attendre à une distance convenable de la flamme.
De l'autre côté du foyer, les coudes sur les genoux et la tête dans ses mains, immobile et sans souffle comme une statue, était accroupi un jeune Indien rouge de la tribu des Sioux; son grand arc de bois d'érable était près de lui et à ses pieds gisaient plusieurs oiseaux de l'espèce des colombes et quelques petits quadrupèdes percés de flèches. Ni l'arrivée ni l'action de Pamphile ne parurent le tirer de cette apathie apparente sous laquelle les sauvages cachent la défiance éternelle qu'ils éprouvent à l'approche de l'homme civilisé; car, au seul bruit de ses pas, le jeune Sioux avait reconnu le voyageur pour un Européen. Le capitaine Pamphile, de son côté, le regarda avec l'attention profonde d'un homme qui sait que, pour une chance de rencontrer un ami, il y en a dix de trouver un ennemi. Puis, comme cet examen ne lui apprit rien autre chose que ce qu'il voyait, et que ce qu'il voyait le laissait dans son incertitude, il se décida à lui adresser la parole.
—Mon frère est-il endormi, demanda-t-il, qu'il ne lève même pas la tête à l'arrivée d'un ami?
L'Indien tressaillit; et, sans répondre que par l'action même, il souleva son front et montra du doigt au capitaine un de ses yeux sorti de son orbite, et pendant à un nerf, tandis que de la cavité qu'il avait occupée coulait sur le bas de sa figure et sur sa poitrine une rigole de sang; puis, sans dire une seule parole, sans pousser une seule plainte, il laissa retomber sa tête dans ses mains.
Une flèche s'était cassée au moment où la corde de son arc était tendue, et un des fragments du roseau brisé était revenu crever l'œil de l'Indien; le capitaine Pamphile comprit tout cela du premier regard et ne poussa pas plus loin ses questions, respectant la force d'âme de ce sauvage héros du désert. Alors il se retourna vers la femme.
—Le voyageur est las et a faim; sa mère peut-elle lui donner un repas et un lit?
—Il y a sous les cendres un gâteau et dans ce coin une peau d'ours, dit la vieille; mon fils peut manger l'un et se coucher sur l'autre.
—N'avez-vous donc rien autre chose? continua le capitaine Pamphile, qui, après le dîner frugal qu'il avait fait dans la forêt, n'eût pas été fâché de trouver un souper plus substantiel.
—Si fait, j'ai autre chose, dit la vieille se rapprochant d'un mouvement rapide, et fixant ses yeux avides sur la chaîne d'or qui soutenait, au cou du capitaine Pamphile, la montre que lui avait rendue le grand chef. J'ai... Mon fils a une bien belle chaîne!... J'ai de la chair de buffle salé et de bonne venaison. Je serais bien heureuse d'avoir une chaîne pareille.
—Eh bien, apportez votre buffle salé et votre pâté de daim, répondit le capitaine Pamphile évitant de répondre au désir de la vieille, ni par une promesse, ni par un refus; puis, si vous aviez, dans quelque coin, une bouteille d'eau-de-vie d'érable, elle ne serait pas déplacée, je crois, en si bonne compagnie.
La vieille s'éloigna, tournant de temps en temps la tête pour regarder encore le bijou qui lui faisait si visiblement envie; puis enfin, soulevant une natte de roseaux, elle passa dans une autre partie de la hutte. À peine eut-elle disparu, que le jeune Sioux releva vivement la tête.
—Mon frère sait-il où il est? dit-il à voix basse au capitaine.
—Ma foi, non, répondit celui-ci avec insouciance.
—Mon frère a-t-il quelque arme pour se défendre? continua-t-il en baissant encore la voix.
—Aucune, répondit le capitaine.
—En ce cas, que mon frère prenne ce couteau et ne s'endorme pas.
—Et toi? dit le capitaine Pamphile hésitant à accepter l'arme qu'on lui offrait.
—Moi, j'ai mon tomahawk. Silence!
À ces mots, le jeune sauvage laissa retomber sa tête dans ses mains et rentra dans son immobilité, la vieille soulevant la natte: elle apportait le souper. Le capitaine Pamphile passa le couteau à sa ceinture, la vieille jeta de nouveau les yeux sur la montre.
—Mon fil, dit-elle, a rencontré un homme blanc sur le sentier de la guerre; il a tué l'homme blanc et lui a pris cette chaîne, puis il l'a frottée pour en effacer le sang. Voilà pourquoi elle est si brillante.
—Ma mère se trompe, dit le capitaine Pamphile commençant à soupçonner le danger inconnu dont l'avait prévenu l'Indien: j'ai remonté la rivière Outava jusqu'au lac Supérieur, pour chasser le buffle et le castor; puis, quand j'ai eu beaucoup de peaux, j'ai été à la ville, et j'en ai échangé la moitié contre de l'eau-de-feu, et l'autre moitié contre cette montre.
—J'ai deux fils, continua la vieille en posant la viande et l'eau-de-vie sur la table, qui chassent depuis dix ans le buffle et le castor, et jamais ils n'ont porté assez de peaux à la ville pour revenir avec une chaîne pareille. Mon fils a dit qu'il avait faim et soif, continua-t-elle, mon fils peut boire et manger.
—Mon frère des prairies ne soupe-t-il pas? dit le capitaine Pamphile s'adressant au jeune Sioux et approchant son escabeau de la table.
—La douleur nourrit, répondit le jeune chasseur sans faire un seul mouvement; je n'ai ni faim ni soif; j'ai sommeil et je vais dormir; que le Grand Esprit garde mon frère!
—Combien mon fils a-t-il donné de peaux de castors pour cette montre? interrompit la vieille revenant à son sujet favori.
—Cinquante, répondit à tout hasard le capitaine Pamphile en attaquant bravement un filet de buffle.
—J'ai ici dix peaux d'ours et vingt peaux de castor; je les donne à mon fils rien que pour la chaîne.
—La chaîne tient à la montre, répondit le capitaine, on ne peut pas les séparer; d'ailleurs, je désire ne me défaire ni de l'une ni de l'autre.
—C'est bien, dit la vieille avec un sourire de sorcière, que mon fils les garde!... Tout homme vivant est maître de son bien. Il n'y a que les morts qui n'ont rien à eux.
Le capitaine Pamphile jeta un coup d'œil rapide sur le jeune Indien; mais il paraissait profondément endormi; il revint donc à son souper, auquel il fit à tout hasard le même honneur que s'il se fût trouvé dans une situation moins précaire; puis, le repas fini, il jeta une brassée de bois sur le feu et alla se coucher sur la peau de buffle étendue dans un coin de la hutte, non pas dans l'intention de dormir, mais pour ne donner aucun soupçon à la vieille, qui était rentrée dans le second compartiment et avait disparu.
Un instant après que le capitaine Pamphile fut couché, la natte se souleva doucement, et l'horrible tête de la mégère reparut, fixant tour à tour ses petits yeux ardents sur chacun des dormeurs; ne leur voyant faire aucun mouvement, elle entra dans la chambre, alla à la porte de la hutte qui donnait à l'extérieur, et écouta comme si elle attendait quelqu'un; mais, aucun bruit n'étant parvenu à son oreille, elle se retourna, et, comme pour ne pas perdre son temps, elle alla détacher des parois de la hutte un long couteau de cuisine, et, se mettant à cheval sur une meule à repasser, elle la fit tourner avec le pied et commença d'aiguiser soigneusement son arme. Le capitaine Pamphile voyait l'eau tomber goutte à goutte sur la pierre, et ne perdait pas un de ces mouvements qu'éclairait la lueur tremblante du foyer; les préparatifs étaient parlants; le capitaine Pamphile tira son couteau de sa ceinture, l'ouvrit, en essaya la pointe avec le doigt, passa son pouce sur le tranchant, et, satisfait de l'examen, il attendit l'événement, immobile et simulant le sommeil le plus calme et le plus profond.
La vieille continuait toujours son opération infernale; cependant elle s'interrompit tout à coup et prêta l'oreille. Le bruit qu'elle avait entendu se renouvela plus rapproché; elle se leva vivement comme si l'ardeur du meurtre eût rendu à ses membres toute leur souplesse, replaça le couteau à la muraille et alla de nouveau à la porte; cette fois, ceux qu'elle attendait arrivaient sans doute, car elle leur fit de la main un geste silencieux de se presser, et rentra dans la hutte pour jeter encore un coup d'œil sur ses hôtes. Pas un d'eux n'avait fait un mouvement, et ils paraissaient toujours plongés dans le plus profond sommeil.
Presque aussitôt deux jeunes gens de haute taille et de forte stature parurent sur le seuil de la hutte: ils portaient sur leurs épaules un daim qu'ils venaient de tuer. Ils s'arrêtèrent pour regarder silencieusement et d'un air sinistre les hôtes qu'ils trouvaient dans leur chaumière, puis l'un d'eux demanda en anglais à sa mère pourquoi elle avait reçu chez elle ces chiens de sauvages. La vieille lui fit signe du doigt de se taire: les chasseurs vinrent alors jeter le daim mort aux pieds du capitaine Pamphile. Ils disparurent derrière la natte; la vieille les suivit, emportant la bouteille d'eau-de-vie d'érable à laquelle avait à peine touché son hôte, et la hutte ne se trouva plus occupée que par les deux dormeurs.
Le capitaine Pamphile resta un instant encore sans mouvement; on entendait pour tout bruit la respiration calme et égale de l'Indien; ce sommeil était si parfaitement simulé, que le capitaine Pamphile commença à croire que, tout en faisant semblant de dormir, il s'était endormi réellement. Alors, tâchant d'imiter le modèle qu'il avait sous les yeux, il se retourna, comme agité par un de ces mouvements capricieux communiqués au corps endormi par le cerveau qui veille, et, de cette manière, au lieu d'avoir le visage tourné contre le mur, il se trouva en face de l'Indien.
Il demeura un instant immobile dans cette nouvelle position puis il entrouvrit ses paupières: il vit alors le jeune Sioux dans la même position où il l'avait laissé; seulement, sa tête n'était plus supportée que par sa main gauche; l'autre était retombée pendante auprès de lui et reposait près de son tomahawk.
En ce moment, on entendit un léger bruit; les doigts de l'Indien se crispèrent aussitôt autour du manche de sa massue, et le capitaine vit que, comme lui, il veillait et s'apprêtait à faire face au danger commun.
Bientôt la natte se souleva et donna passage aux deux jeunes gens, qui se glissèrent dessous, l'un après l'autre, rampant sans bruit comme des serpents, derrière eux et après eux apparut la tête de la vieille, dont le corps resta caché dans l'obscurité de l'autre chambre, et qui, pensant qu'il était inutile qu'elle prît part à la scène qui allait se passer, voulait du moins, si besoin était, exciter les assassins de la voix et du geste.
Les jeunes gens se relevèrent lentement en silence, et sans perdre de vue l'Indien et le capitaine Pamphile; l'un d'eux tenait à la main une espèce de serpe recourbée et tranchante en dedans: il voulut s'avancer immédiatement vers l'Indien, mais son frère lui fit signe d'attendre qu'il se fût armé à son tour. En effet, il s'approcha de la muraille sur la pointe du pied et détacha le couteau; alors ils échangèrent un dernier regard d'intelligence, puis reportèrent les yeux sur leur mère comme pour l'interroger.
—Ils dorment, dit la vieille à voix basse, allez.
Les deux jeunes gens obéirent, s'approchant chacun de la victime qu'il avait choisie; l'un leva le bras pour frapper l'Indien, l'autre se pencha pour poignarder le capitaine Pamphile.
Au même instant, les deux assassins reculèrent poussant chacun un cri: le capitaine avait plongé à l'un son couteau jusqu'au manche dans la poitrine, et le jeune Indien avait fendu la tête de l'autre avec son tomahawk. Tous deux restèrent encore debout un instant, oscillant sur leurs jambes comme s'ils étaient ivres, tandis que les voyageurs, d'un mouvement instinctif et spontané, s'étaient rapprochés l'un de l'autre; puis les deux jeunes gens tombèrent, pareils à des arbres déracinés par une tempête. Alors la vieille poussa une imprécation et le jeune Sioux un cri de triomphe: puis, prenant la corde de son arc, il s'élança dans le second compartiment, en ressortit bientôt traînant la vieille par les cheveux, et, la tirant hors de la hutte, il alla la garrotter à un jeune bouleau distant de la cabane d'une dizaine de pas. Puis il rentra bondissant comme un tigre, ramassa le couteau que l'un des assassins avait laissé tomber, tâta de la pointe s'ils étaient encore vivants; mais voyant que ni l'un ni l'autre ne remuaient, il fit signe au capitaine Pamphile de sortir; puis lorsque celui-ci eut obéi machinalement, le jeune Sioux prit au foyer une branche de sapin tout enflammée, mit le feu aux quatre coins de la cabane, sortit sa torche à la main, et commença d'exécuter autour de la hutte une danse étrange accompagnée d'un chant de victoire.
Quelque habitué que fût le capitaine Pamphile aux scènes violentes, il ne put s'empêcher de donner à celle-ci son attention tout entière. En effet, le lieu, l'isolement, le danger qu'il venait de courir, tout donnait à l'acte de justice qui s'accomplissait un caractère de vengeance sauvage; il avait bien entendu dire parfois que, des chutes du Niagara aux rives de l'Atlantique, c'était une vieille législation établie que de brûler l'habitation des meurtriers; mais il n'avait jamais assisté à une exécution de ce genre.
Appuyé contre un arbre et immobile comme s'il eût été garrotté lui-même, il vit d'abord une fumée noire et épaisse sortir par toutes les ouvertures, puis des langues de flamme traversèrent le toit, pareilles à des fers de lance rouges; bientôt de tous côtés, des colonnes de feu surgirent, suivant des ondulations de la brise, tantôt se tordant comme des serpents, tantôt flottant comme des banderoles.
Pendant ce temps, et pareil au démon de l'incendie, le jeune Indien tournait, dansant et chantant toujours. Au bout d'un instant, toutes ces flammes se réunirent et formèrent un immense foyer qui jeta sa lueur à une demi-lieue à la ronde, s'étendant d'un côté sur l'immense steppe de verdure, plongeant de l'autre sous le dôme sombre de la forêt; enfin, la chaleur devint si violente, que la vieille, quoiqu'à dix pas de l'incendie, poussa des cris de douleur. Tout à coup le toit s'abîma, une colonne de flammes s'éleva, comme lancée par le cratère d'un volcan, poussant au ciel des milliers d'étincelles; puis successivement chaque paroi s'abattit, et, à chaque chute, le foyer diminua de chaleur et de lumière. L'obscurité reconquit peu à peu le terrain qu'elle avait perdu; enfin il ne resta bientôt de la hutte maudite qu'un amas de charbons brûlants amoncelés sur les cadavres des meurtriers.
Alors le sauvage cessa sa danse et ses chants, alluma à sa torche une seconde branche de sapin, et la présenta au capitaine.
—Maintenant, dit-il, de quel côté va mon frère?
—À Philadelphie, répondit le capitaine.
—Eh bien, que mon frère me suive, et je vais lui servir de guide jusqu'à ce qu'il ait atteint l'autre côté de la forêt.
À ces mots, le jeune Sioux s'enfonça dans les profondeurs du bois, laissant la vieille à moitié brûlée près des débris fumants de sa cabane.
Le capitaine Pamphile jeta un dernier regard sur cette scène de désolation et suivit son jeune et courageux compagnon de voyage. Au point du jour, ils arrivèrent à la lisière de la forêt et au pied des montagnes; là, le Sioux s'arrêta.
—Mon frère est arrivé, dit-il; du haut de ces montagnes, il verra Philadelphie. Maintenant, que le Grand Esprit garde mon frère!
Le capitaine Pamphile chercha ce qu'il pouvait donner au sauvage pour le récompenser du dévouement qu'il lui avait montré; et, ne possédant rien que sa montre, il s'apprêta à la détacher, mais son compagnon l'arrêta.
—Mon frère ne me doit rien, dit-il: après un combat avec les Hurons, le jeune élan fut fait prisonnier et emmené sur les bords du lac Supérieur. Il était déjà attaché au poteau: les hommes apprêtaient leurs couteaux à scalper, et les femmes et les enfants dansaient autour de lui en chantant la chanson de mort, lorsque des soldats qui étaient nés comme mon frère de l'autre côté de la rivière salée dispersèrent les Hurons et délivrèrent le jeune élan. Je leur devais ma vie, j'ai sauvé la tienne. Lorsque tu rencontreras ces soldats, tu leur diras que nous sommes quittes.
À ces mots, le jeune sauvage s'enfonça dans la forêt; le capitaine Pamphile le suivit des yeux tant qu'il pût le voir; puis, lorsqu'il eut disparu, notre digne marin cassa un jeune ébénier, qui pouvait lui servir à la fois de canne et de défense, et commença à escalader la montagne.
Le jeune élan n'avait point menti: arrivé au sommet il aperçut Philadelphie s'élevant, pareille à une reine entre les eaux vertes de la Delawarre et les flots bleus de l'océan.
Quoiqu'il y eût à vue d'œil deux bonnes journées de chemin de l'endroit où était parvenu le capitaine Pamphile jusqu'à Philadelphie, il n'en continua pas moins sa route avec une ardeur merveilleuse, ne s'arrêtant que pour chercher des œufs d'oiseau ou des racines; quant à l'eau, il avait bientôt rencontré les sources de la Delawarre, et la rivière, qui coulait à plein bord, lui avait enlevé toute inquiétude à cet égard.
Il cheminait donc joyeusement, voyant le repos au bout de tant de fatigues, admirant le paysage merveilleux qui se déroulait à sa vue, et dans cette heureuse disposition d'esprit où le voyageur solitaire ne regrette qu'une chose, celle de n'avoir pas un compagnon à qui communiquer le trop plein de ses pensées; lorsqu'en arrivant au sommet d'une petite montagne, il crut apercevoir, à une demi-lieue devant lui un point noir qui s'avançait à sa rencontre. Il chercha un instant à reconnaître quelle chose ce pouvait être; mais, la distance étant trop grande, il se remit en marche, continuant sa route sans s'inquiéter davantage de l'objet, qu'il perdit bientôt de vue, le terrain sur lequel il marchait étant très accidenté. Il allait donc devant lui, sifflotant un air fort en vogue sur la Cannebière et faisant le moulinet avec son bâton, lorsque le même objet s'offrit de nouveau à ses yeux, rapproché de quelques centaines de pas; cette fois, le capitaine était, de la part du nouveau personnage que nous introduisons sur la scène, l'objet du même examen que celui-ci était occupé à faire; le capitaine Pamphile se fit une espèce de longue-vue avec sa main, regarda un instant à travers le tube improvisé et reconnut que c'était un nègre.
Cette rencontre tombait d'autant mieux que le capitaine Pamphile, peu curieux de passer une troisième nuit pareille aux deux nuits précédentes, comptait lui demander des renseignements sur la couchée: il doubla donc le pas, regrettant que les ondulations du terrain le forçassent de perdre de nouveau de vue celui qui pouvait lui donner de si précieux renseignements, mais qu'il espérait retrouver sur la cime d'un petit monticule qui formait à peu près le milieu du chemin à parcourir. Le capitaine Pamphile ne s'était pas trompé dans ses calculs stratégiques: au sommet de la montagne, il se trouva face à face avec ce qu'il cherchait; seulement, la couleur avait trompé le capitaine: ce n'était pas un nègre. C'était un ours.
Le capitaine Pamphile mesura du premier coup d'œil l'étendue du danger qui le menaçait; mais nous n'apprendrons rien de nouveau à nos lecteurs en leur disant que, en pareil cas, le digne marin était homme de ressource: il jeta un regard autour de lui pour examiner la topographie du terrain, et vit qu'il n'y avait pas moyen d'éviter l'animal. À gauche, le fleuve encaissé dans ses rives profondes, et trop rapide pour être traversé à la nage, sans que l'on s'exposât à un péril plus grand peut-être que celui qu'on fuyait; à droite, des rochers à pic, praticables pour les lézards, mais inaccessibles à tout autre animal; derrière et devant soi, une route ou plutôt un sentier large comme celui où Oedipe rencontra Laïus.
De son côté, l'animal avait fait halte à une dizaine de pas du capitaine Pamphile, paraissant tout examiner lui-même avec une attention très particulière.
Le capitaine Pamphile, qui avait rencontré dans sa vie une foule de poltrons déguisés en braves, en augura que l'ours avait peut-être aussi peur de lui qu'il avait peur de l'ours. Il marcha donc à sa rencontre, l'ours en fit autant; le capitaine Pamphile commença à croire qu'il s'était trompé dans ses conjectures, et s'arrêta; l'ours continua de marcher. La chose devenait claire comme le jour: ce n'était pas l'ours qui avait peur. Le capitaine Pamphile pivota sur le talon gauche, de manière à laisser le passage libre à son adversaire, et commença à battre en retraite. Il n'avait pas reculé de trois pas, qu'il trouva les rochers à pic; il s'y adossa pour n'être pas surpris par derrière, et attendit l'événement.
L'attente ne fut pas longue; l'ours, qui était de la plus grosse espèce, s'avança sur la route jusqu'à l'endroit où l'avait quittée le capitaine Pamphile; puis, arrivé là, il dessina le même angle qu'avait tracé l'habile stratégiste auquel il avait affaire, et s'avança droit sur lui. La situation était critique; le lieu était désert; le capitaine Pamphile n'avait de secours à attendre de personne; il ne possédait pour toute arme que son bâton, moyen de défense assez médiocre: l'ours n'était qu'à deux pas de lui, il leva son bâton... À ce geste, l'ours se dressa sur ses pattes de derrière et se mit à danser.
C'était un ours apprivoisé, qui avait rompu sa chaîne et s'était sauvé de New-York, où il avait eu l'honneur de faire ses exercices devant M. Jackson, président des États-unis.
Le capitaine Pamphile, rassuré par les dispositions chorégraphiques de son ennemi, s'aperçut alors que celui-ci était muselé, et qu'un bout de chaîne brisée pendait à son cou: il calcula aussitôt le parti que pouvait tirer d'une pareille rencontre un homme réduit à la pénurie dans laquelle il se trouvait; et, comme ni sa naissance ni son éducation ne lui avaient donné ces fausses idées aristocratiques dont tout autre à sa place eut été peut-être préoccupé, il pensa que le métier de conducteur d'ours était fort honorable, relativement à une foule d'autres métiers qu'il avait vu exercer par quelques-uns de ses compatriotes, en France et à l'étranger. En conséquence, il prit le bout de la corde du danseur, lui appliqua un coup de bâton sur le museau pour lui expliquer qu'il était temps de terminer son menuet, et continua sa route vers Philadelphie, le conduisant en laisse comme il eût fait d'un chien de chasse.
Le soir, comme il traversait la prairie, il s'aperçut que son ours s'arrêtait devant certaines plantes qui lui étaient inconnues; la vie nomade qu'il avait menée l'avait mis à même de faire de profondes études sur l'instinct des animaux. Il présuma que ces haltes renouvelées, quoique sans succès, avaient un motif quelconque; en effet, à la première démonstration du même genre que fit l'animal, le capitaine Pamphile s'arrêta et lui donna tout le temps de développer son attention. Les résultats ne se firent pas attendre: l'ours creusa la terre; puis, au bout de quelques secondes, il mit à nu un groupe de tubercules tout à fait appétissants à voir; le capitaine Pamphile y goûta; ils tenaient à la fois de la truffe et de la patate.
La découverte était précieuse; aussi laissa-t-il toute liberté à son ours d'en chercher de nouvelles; au bout d'une heure, il y en avait une moisson suffisante au souper de l'homme et de l'animal. Le repas terminé, le capitaine Pamphile avisa un arbre isolé, et, après s'être assuré que son feuillage ne recélait point le plus petit reptile, il attacha son ours au tronc, et se servit de lui comme une courte échelle pour atteindre les premières branches. Arrivé là, il s'y établit comme il avait déjà fait dans la forêt; seulement, sa nuit fut parfaitement tranquille, les loups ayant été tenus à distance par l'odeur de l'ours.
Le lendemain matin, le capitaine Pamphile se réveilla tout à fait calme et reposé. Son premier coup d'œil fut pour son ours: il dormait tranquillement au pied de l'arbre. Le capitaine Pamphile descendit et le réveilla; puis tous deux reprirent amicalement le chemin de Philadelphie, où ils arrivèrent à onze heures du soir.
Le capitaine Pamphile avait marché comme l'ogre du petit Poucet.
Il se mit en quête d'une auberge; mais il ne trouva pas un seul hôtelier qui voulût loger à pareille heure un ours et un sauvage; il commençait donc à être plus embarrassé au milieu de la capitale de la Pensylvanie qu'il ne l'avait été au centre des forêts du fleuve Saint-Laurent, lorsqu'il vit une taverne chaudement éclairée, et d'où sortait un tel mélange de bruits de verres, d'éclats de rire et d'imprécations, qu'il était évident qu'il y avait là quelque équipage qui venait de toucher sa paye. L'espoir revint aussitôt au capitaine: ou il avait oublié ce que c'est qu'un marin, ou il y avait là pour lui du vin, de l'argent et un lit, trois choses de première nécessité dans sa situation; il s'approchait donc avec confiance, lorsque tout à coup il s'arrêta comme s'il était cloué à sa place.
Au milieu du tapage, des cris et des jurements, il avait cru reconnaître un air provençal chanté par un des buveurs: il demeura donc le cou tendu et l'oreille ouverte, doutant encore, tant la chose lui paraissait invraisemblable; mais bientôt, à un refrain repris en chœur, il ne lui resta plus aucune incertitude: il avait là des compatriotes. Il fit alors et de nouveau quelques pas en avant et s'arrêta encore; mais, cette fois, sa figure prit une expression d'étonnement qui tenait de la stupidité: non seulement ces hommes étaient des compatriotes non seulement cette chanson, c'était une chanson provençale, mais encore celui qui la chantait, c'était Policar! L'équipage de la Roxelane mangeait son chargement à Philadelphie.
Le capitaine Pamphile n'hésita pas un instant sur le parti qui lui restait à prendre; grâce au barbier et au peintre du Serpent-Noir, il était déguisé de manière à ne pas être reconnu de son meilleur ami; il ouvrit hardiment la porte de la taverne et entra avec son ours. Un hourra général accueillit les nouveaux venus.
Un doute restait au capitaine Pamphile: il avait oublié de faire faire une répétition à son ours, de sorte qu'il ignorait absolument ce dont il était capable; mais l'intelligent animal se chargea lui-même de son prospectus. À peine entré dans le cabaret, il commença de trotter en rond pour faire former le cercle; les matelots montèrent sur les chaises et sur les bancs; Policar s'assit sur le poêle, et le spectacle commença.
Tout ce qu'il est possible d'apprendre à un ours, l'ours du capitaine Pamphile le savait; il dansait le menuet comme Vestris, montait à cheval sur un manche à balai ni plus ni moins qu'un sorcier, et désignait le plus ivrogne de la compagnie, à rendre jaloux l'âne savant; aussi, la séance terminée, il n'y eut qu'un cri tellement unanime, que Policar déclara que, quelque prix que le maître de l'ours demandât de son élève, il le lui achetait pour en faire cadeau à l'équipage; cette décision fut accueillie par un vivat général. L'offre fut donc renouvelée d'une manière formelle; le capitaine Pamphile demanda dix écus de sa bête. Policar, qui était en générosité, lui en offrit quinze; moyennant quoi, il entra immédiatement en possession de l'animal. Quant au capitaine Pamphile, il sortit au premier exercice de la seconde représentation, sans que personne fît attention à lui, sans qu'aucun des matelots eût conçu le moindre soupçon.
Nos lecteurs sont trop intelligents pour n'avoir pas deviné la cause de la disparition du capitaine Pamphile; cependant, comme quelques-uns pourraient n'être pas certains du fait, nous donnerons une explication courte et précise à l'usage des esprits paresseux ou ennemis des conjectures.
Le capitaine Pamphile n'avait point perdu son temps; une fois entré dans la taverne, il avait suivi d'un œil les exercices de son ours, et, de l'autre, il avait compté les matelots; tous étaient au cabaret depuis le premier jusqu'au dernier; il était donc évident que pas un n'était à bord. Double-Bouche seul manquait à la réunion; le capitaine Pamphile en augura qu'on l'avait laissé sur la Roxelane, de peur qu'il ne prît au bâtiment l'envie de retourner tout seul à Marseille. En conséquence de ce raisonnement tout mathématique, le capitaine Pamphile se dirigea vers la rade, en suivant Water-Street, qui se prolonge parallèlement aux quais.
Arrivé sur le port, il jeta un coup d'œil rapide sur tous les bâtiments au mouillage, et, malgré l'obscurité, il reconnut à cinq cents pas de lui la Roxelane, qui se balançait gracieusement, bercée par la marée montante. Au reste, pas une lumière à bord, rien qui indiquât que le bâtiment fût habité: le capitaine Pamphile avait deviné juste. Sans perdre un instant, il piqua une tête dans la rivière et se mit à nager en silence vers le navire.
Le capitaine Pamphile fit deux fois le tour de la Roxelane pour s'assurer que personne ne veillait à bord; puis, satisfait de son examen, il se glissa sous le beaupré, gagna l'échelle de corde, et commença son ascension, s'arrêtant à chaque degré pour écouter s'il n'entendait aucun bruit. Tout resta muet; le capitaine fit une dernière enjambée et se trouva sur le pont de son navire; là, il commença de respirer, il était enfin chez lui.
Le premier besoin du capitaine Pamphile était de changer de costume: celui qu'il portait était trop rapproché de la nature, et pouvait nier son identité. Il descendit donc à son ancienne cabine et retrouva tout à la même place, comme si rien ne s'était passé. Le seul changement opéré, c'est que Policar y avait fait apporter ses effets, et, en homme soigneux, avait rangé ceux du capitaine Pamphile dans une malle. Ce respect du mobilier avait été porté à un tel point, que le capitaine Pamphile n'eut qu'à tendre la main vers l'endroit où il plaçait ordinairement son briquet phosphorique, pour le retrouver à la même place, de sorte que, la neuvième allumette essayée, le capitaine Pamphile avait de la lumière.
Il procéda aussitôt à sa toilette; c'était beaucoup d'avoir repris possession de son bâtiment, mais ce n'était pas assez: il lui fallait encore rentrer dans sa figure; la chose fut plus difficile. Le peintre du grand chef avait fait les choses en conscience; le capitaine Pamphile faillit laisser à sa serviette la peau de son visage. Enfin les ornements étrangers disparurent, et, à force de frotter, notre digne marin se trouva réduit à ses ornements personnels; il se regarda alors dans une petite glace, et, si peu amoureux qu'il fût de sa personne, il éprouva un certain plaisir à se revoir tel qu'il s'était toujours connu.
Cette première transformation accomplie, le reste devint la chose la plus facile du monde: le capitaine Pamphile ouvrit sa malle, enfila son pantalon rayé en long, passa son gilet rayé en travers, endossa sa redingote de bouracan rayée en croix, décrocha son chapeau de paille du champignon où il était suspendu, roula sa ceinture rouge autour de son corps, passa ses pistolets garnis en argent dans sa ceinture, éteignit la lumière, et remonta sur le pont; il le retrouva dans la même solitude et le même silence. Double-Bouche était toujours invisible, comme s'il eût possédé l'anneau de Gigès, et qu'il en eût tourné le chaton en dedans.
Heureusement que le capitaine Pamphile connaissait les habitudes de son subordonné, et qu'il savait où le trouver lorsqu'il n'était pas où il devait être. En effet, il s'avança sans hésitation vers l'escalier de la cuisine, descendit avec précaution les marches criardes, et, à travers la porte entrouverte, aperçut Double-Bouche occupé des préparatifs de son souper, et se faisant cuire un morceau de morue fraîche à la maître d'hôtel.
Il paraît qu'au moment où le capitaine arriva, le poisson était arrivé à un degré de cuisson convenable; car Double-Bouche acheva de mettre son couvert, fit passer sa morue de la casserole sur une assiette, posa l'assiette sur la table, secoua son bidon, s'aperçut qu'il était entamé, et, craignant de manquer au milieu de son repas, sortit par la porte qui donnait sur la cambuse, afin d'aller chercher un supplément de liquide; le souper était tout dressé, le capitaine Pamphile avait faim, il entra et se mit à table.
Soit que le capitaine, depuis quinze jours, n'eût pas goûté de cuisine européenne, soit qu'effectivement Double-Bouche possédât un talent distingué dans un art qu'il exerçait cependant comme amateur, celui qui profitait du souper, quoiqu'il n'eut pas été fait pour lui, le trouva excellent et procéda en conséquence. Il était au moment le plus brillant de son exécution, lorsqu'il entendit un cri; il retourna aussitôt la tête et aperçut Double-Bouche sur le seuil de la porte, stupéfait, pâle et immobile: il prenait le capitaine Pamphile pour un fantôme, quoique ledit capitaine se livrât à une occupation qui appartient exclusivement aux habitants de ce monde.
—Eh bien, petit drôle, dit le capitaine sans s'interrompre, voyons, qu'est-ce que tu fais là? ne vois-tu pas bien que j'étrangle de soif? Allons, vite à boire!
Les genoux de Double-Bouche commencèrent à trembler et ses dents claquèrent.
—À qui est-ce que je parle? continua le capitaine Pamphile tendant son verre. Eh bien, un peu, nous décidons-nous?
Double-Bouche s'approcha avec la même répugnance que s'il s'avançait vers un gibet, et essaya d'obéir; mais, dans sa terreur, il versa le vin moitié dans le verre, moitié à côté. Le capitaine ne fit pas semblant de s'apercevoir de cette maladresse, et porta son verre à ses lèvres. Puis, après avoir goûté au contenu, il fit claquer sa langue.
—Bagasse! dit-il, il paraît que tu connais le bon endroit. Et d'où avez-vous tiré ce vin, dites-moi un peu, monsieur le sommelier?
—Mais, répondit Double-Bouche arrivé au dernier degré de la terreur, mais au troisième tonneau à gauche.
—Ah! ah! du bordeaux-laffitte. Tu aimes le bordeaux-laffitte?... Je demande si tu aimes le bordeaux-laffitte. Réponds un peu, voyons!
—Certainement, répondit Double-Bouche, certainement, capitaine... Seulement...
—Seulement, il ne supporte pas l'eau, n'est-ce pas? Eh bien, bois-le pur, mon enfant.
Il prit le bidon des mains de Double-Bouche, versa un second verre de vin et le lui présenta. Double-Bouche le prit, hésita encore un instant; puis, adoptant enfin une résolution désespérée:
—À votre santé, capitaine! dit le mousse.
Et il avala la rasade sans perdre de vue celui qui la lui avait versée; l'effet du tonique fut rapide; Double-Bouche commença à se rassurer.
—Eh bien, dit le capitaine, à qui cette amélioration dans les facultés physiques et morales de Double-Bouche n'avait point échappé, maintenant que je sais ton goût pour la morue à la maître d'hôtel et ta préférence pour le bordeaux-laffitte, parlons un peu de nos petites affaires. Que s'est-il passé depuis que j'ai quitté le bâtiment?
—Eh bien, capitaine, ils ont nommé Policar à votre place.
—Voyez-vous!
—Puis ils ont décidé de faire voile pour Philadelphie, au lieu de revenir directement à Marseille, et d'y vendre la moitié de la cargaison.
—Je m'en doutais.
—De sorte qu'ils l'ont vendue, et, depuis trois jours, ils en mangent ce qu'ils ne peuvent pas boire, et ils en boivent ce qu'ils ne peuvent pas manger.
—Oui, oui, répondit le capitaine, je les ai vus à l'œuvre.
—Voilà tout, capitaine.
—Bagasse! mais il me semble que c'est bien assez. Et quand doivent-ils partir?
—Demain.
—Demain? oh! oh! il était un peu temps que je revinsse! Écoute, Double Bouche, mon ami, tu aimes la bonne soupe?
—Oui, capitaine.
—Le bon bœuf?
—Encore.
—La bonne volaille?
—Toujours.
—Et le bon bordeaux-laffitte?
—À mort!
—Eh bien, Double-Bouche mon ami, je te nomme maître coq de la Roxelane, avec cent écus de fixe par an et un vingtième dans les prises.
—Vraiment? dit Double-Bouche, en vérité Dieu?
—Parole d'honneur.
—C'est dit, j'accepte; que faut-il que je fasse pour cela?
—Il faut te taire.
—Facile.
—Ne dire à personne que je ne suis pas mort.
—Bon!
—Et, dans le cas où ils ne partiraient pas demain, m'apporter où je serai caché un peu de bonne morue et de cet excellent laffitte.
—À merveille! Et où serez-vous caché, capitaine?
—Dans la sainte-barbe, afin d'être à même de vous faire sauter tous, si cela ne va pas à ma guise.
—C'est bien, capitaine, on tâchera que vous ne soyez pas trop mécontent.
—Ainsi, c'est chose dite?
—Oui capitaine.
—Et tu m'apporteras deux fois par jour du bordeaux et de la morue?
—Oui, capitaine.
—Eh donc, bonsoir.
—Bonsoir, capitaine! bonne nuit, capitaine! dormez bien, capitaine!
Ces trois souhaits étaient à peu près inutiles; notre digne marin, tout robuste qu'il était, tombait de sommeil; aussi, une fois entré dans la sainte-barbe, et la porte fermée en dedans, à peine se donna-t-il le temps de se faire une espèce de lit entre deux tonneaux et de rouler un baril sous sa tête pour lui servir de traversin; après quoi, il tomba dans un sommeil aussi profond que s'il n'avait pas été obligé de quitter momentanément son navire par les circonstances que nous avons dites: le capitaine dormit douze heures tout d'un trait et les poings fermés.
Lorsqu'il se réveilla, il sentit, au mouvement de la Roxelane, qu'elle s'était remise en marche; pendant son sommeil, le navire avait effectivement levé l'ancre et descendait vers la mer, ne se doutant pas du surcroît d'équipage qu'il avait à bord. Au milieu du bruit et de la confusion qui accompagnent toujours un départ, le capitaine entendit gratter à la porte de sa cachette: c'était Double-Bouche qui lui apportait sa ration.
—Eh bien, mon enfant, dit le capitaine, nous voilà donc partis?
—Vous voyez, cela marche.
—Et où allons-nous?
—À Nantes.
—Et où sommes-nous?
—À la hauteur de Reedy-Island.
—Bon! ils sont tous à bord?
—Oui, tous.
—Et ils n'ont recruté personne?
—Si fait, un ours.
—Bon! et quand serons-nous en mer?
—Oh! ce soir; nous avons pour nous la brise et le courant, et, à Bombay Hook, nous trouverons la marée.
—Bon! et quelle heure est-il?
—Dix heures.
—Je suis parfaitement satisfait de ton intelligence et de ton exactitude, et j'ajoute cent livres à tes appointements.
—Merci, capitaine.
—Et maintenant file vivement et apporte-moi mon dîner à six heures.
Double-Bouche fit signe qu'il serait exact et sortit enchanté des manières du capitaine. Dix minutes après, et comme le capitaine venait de finir son déjeuner, il entendit les cris de Double-Bouche; il reconnut aussitôt à leur régularité qu'ils étaient occasionnés par des coups de garcette. Il en compta vingt-cinq, non pas sans une certaine inquiétude; car il avait le pressentiment qu'il n'était pas étranger à la correction que recevait son pourvoyeur. Cependant, comme les cris cessèrent, que rien n'indiqua un événement quelconque à bord, et que la Roxelane continua de marcher avec la même rapidité, son inquiétude fut bientôt calmée. Une heure après, il sentit au roulis du navire qu'il devait être à la hauteur de Bombay-Hook, le mouvement de la marée ayant succédé à celui du courant. La journée se passa ainsi. Sur les sept heures du soir, on gratta de nouveau à la porte de la sainte-barbe, le capitaine Pamphile ouvrit, et Double-Bouche entra pour la seconde fois.
—Ah! ah! mon enfant, dit le capitaine, qu'y a-t-il de nouveau à bord?
—Rien, capitaine.
—Il me semble que je t'ai entendu chanter un air que je connais.
—Ah! ce matin?
—Eh! oui.
—Ils m'ont donné vingt-cinq coups de garcette.
—Et pourquoi cela? Conte-moi la chose.
—Pourquoi? Parce qu'ils m'ont vu entrer dans la sainte-barbe, et qu'ils m'ont demandé ce que j'y allais faire.
—Ils sont bien curieux! Et que leur as-tu répondu, à ces indiscrets?
—Ah! que j'allais voler de la poudre pour faire des fusées.
—Et ils t'ont donné pour cela vingt-cinq coups de garcette?
—Bah! ça n'est rien; il fait du vent, c'est déjà séché.
—Cent livres de plus par an pour les coups de garcette.
—Merci, capitaine.
—Et maintenant, fais-toi une petite friction intérieure et extérieure avec du rhum, et va te coucher. Je n'ai pas besoin de te dire où est le rhum?
—Non, capitaine.
—Bonsoir, mon brave.
—Bonne nuit, capitaine.
—À propos, où sommes-nous?
—Nous passons entre le cap May et le cap Heulopin.
—Bon! bon! murmura le capitaine, dans trois heures nous serons en mer.
Et Double-Bouche referma la porte, le laissant dans cette espérance.
Quatre heures s'écoulèrent encore sans apporter de changement dans la situation respective des différents individus qui formaient l'équipage de la Roxelane; seulement, les dernières s'écoulèrent plus lentes et remplies d'anxiété pour le capitaine Pamphile. Il écouta avec une attention croissante les différents bruits qui lui annonçaient ce qui se passait autour et au-dessus de lui; il entendit les matelots se coucher dans leurs hamacs, il vit à travers les fentes de la porte les lumières s'éteindre; peu à peu le silence s'établit; puis les ronflements commencèrent, et le capitaine Pamphile, convaincu qu'il pouvait se hasarder à sortir de sa cachette, entrouvrit la porte de la sainte-barbe et passa la tête dans l'entrepont: il était tranquille comme un dortoir de religieuses.
Le capitaine Pamphile monta les six marches qui conduisaient à la cabine, et s'avança sur la pointe du pied jusqu'à la porte; il la trouva entrouverte, s'arrêta un instant pour respirer, puis jeta un coup d'œil dans l'intérieur. Il n'était éclairé que par quelques rayons obliques de la lune, qui glissaient par la fenêtre de l'arrière: ils tombaient sur un homme accroupi à cette fenêtre et regardant si attentivement un objet qui paraissait absorber toute son attention, qu'il n'entendit pas le capitaine Pamphile qui ouvrait la porte et la refermait au verrou derrière lui. Cette préoccupation de celui à qui il avait affaire et qu'il avait parfaitement reconnu pour Policar, quoiqu'il lui tournât le dos, parut amener un changement dans les intentions du capitaine; il repoussa dans sa ceinture son pistolet, qu'il en avait déjà à moitié tiré, s'approcha lentement et silencieusement de Policar, s'arrêtant à chaque pas, et retenant son souffle, afin de ne pas le distraire; puis enfin, lorsqu'il se trouva à portée, instruit de la manœuvre dont lui-même avait été victime en pareille circonstance, il saisit Policar d'une main par le collet de l'habit, de l'autre par le fond de la culotte, opéra le même mouvement de bascule qu'il avait senti exécuter sur lui-même, et l'envoya, avant qu'il eût eu temps de faire la moindre résistance ou de pousser le plus petit cri, examiner de plus près l'objet qu'il regardait avec une si grande attention.
Alors, voyant que l'événement qui venait de s'accomplir n'avait troublé en rien le sommeil de l'équipage, et que la Roxelane continuait de filer ses dix nœuds à l'heure, le capitaine se coucha tranquillement dans son hamac, dont il sentit d'autant mieux le prix, qu'il en avait été momentanément dépossédé, et s'y endormit bientôt du sommeil du juste.
Or, ce que Policar regardait avec une si grande attention, c'était un requin affamé qui suivait le sillage du vaisseau, dans l'espérance qu'il en tomberait quelque chose.
Le lendemain, au point du jour, le capitaine Pamphile se leva, alluma son brûle-gueule et monta sur le pont. Le matelot qui était de quart, et qui se promenait de long en large pour combattre le froid du matin, vit sortir successivement sa tête, ses épaules, sa poitrine et ses jambes de l'escalier, et s'arrêta, croyant qu'il rêvait; c'était justement Georges, dont le capitaine Pamphile avait fait, il y avait une quinzaine de jours, épousseter les habits avec le manche d'une pique.
Le capitaine passa près de lui sans avoir l'air de remarquer son étonnement, et alla s'asseoir, selon son habitude, sur le capot du gaillard d'arrière. Il y était depuis une demi-heure à peu près, lorsqu'un autre matelot monta pour relever celui qui était de garde; mais à peine fut-il sorti de l'écoutille, qu'il s'arrêta à son tour en apercevant le capitaine: on eût dit que le brave marin possédait, comme Persée, la tête de Méduse.
—Eh bien, dit le capitaine Pamphile après un moment de silence, qu'est-ce que tu fais donc, Baptiste? Tu ne relèves pas ce brave Georges, qui est tout gelé de froid, depuis trois grandes heures qu'il est de quart. Qu'est-ce que c'est que cela? Allons, dépêchons-nous un peu!
Le matelot obéit machinalement, alla prendre la place de son camarade.
—À la bonne heure! continua le capitaine Pamphile; chacun son tour, c'est de toute justice. Maintenant, viens ici, Georges, mon ami; prends ma pipe, qui est éteinte, va me la rallumer, et que tout le monde me la rapporte!
Georges prit la pipe en tremblant, descendit, en chancelant comme un homme ivre, l'escalier de l'entrepont, et reparut un instant après, le brûle-gueule allumé à la main. Il était suivi par tout le reste de l'équipage, silencieux et stupéfait: les matelots se rangèrent sur le tillac sans prononcer une seule parole.
Alors le capitaine Pamphile se leva et se promena d'une extrémité à l'autre du bâtiment, tantôt en long, tantôt en large, comme si rien ne s'était passé; à chaque aller et retour, les matelots s'écartaient devant lui comme si son seul contact eût été mortel, et cependant il n'avait aucune arme; il était seul, tandis que ces hommes étaient soixante et dix et avaient à leur disposition tout l'arsenal de la Roxelane.
Au bout d'un quart d'heure de cette inspection, le capitaine s'arrêta à la rampe du commandant, jeta un regard autour de lui, descendit l'escalier, rentra dans sa cabine et demanda son déjeuner.
Double-Bouche lui apporta une tranche de morue à la maître d'hôtel et une bouteille de bordeaux-laffitte. Il était entré en fonctions de maître coq.
Ce fut le seul changement qui fut fait à bord de la Roxelane pendant la traversée de Philadelphie au Havre, où elle aborda après trente-sept jours d'une heureuse navigation, ramenant un homme de moins et un ours de plus.
Or, comme, par hasard, cet ours était une femelle, et que, par miracle, cette femelle se trouva pleine au moment où le capitaine Pamphile la rencontra sur les bords de la Delawarre, elle mit bas en arrivant à Paris, où son maître l'avait conduite pour en faire hommage à M. Cuvier.
Aussitôt, le capitaine Pamphile songea à tirer parti de cet événement, et, malgré le peu de défaite de sa marchandise, il finit par vendre un de ses oursons au propriétaire de l'hôtel de Montmorency, sur le balcon duquel nos lecteurs ont pu le voir se promener jusqu'au moment où un Anglais l'acheta et l'emmena à Londres; et l'autre à Alexandre Decamps, qui le baptisa du nom de Tom, et le confia à Fau, lequel, comme nous l'avons dit, lui donna une éducation qui eût fini par en faire un ours supérieur, même à la grande ourse de la mer Glaciale, sans l'événement malheureux que nous avons raconté, et auquel il succomba à la fleur de l'âge.
Et voilà comment Tom était passé des bords du fleuve Saint-Laurent sur les rives de la Seine.