«Le 24 juillet 1827, le brick la Roxelane faisait voile de Marseille, et allait charger du café à Moka, des épiceries à Bombay, et du thé à Canton; il relâcha, pour renouveler ses vivres, dans la baie de Saint-Paul-de-Loanda, située, comme chacun sait, au centre de la Guinée inférieure.
«Pendant que les échanges se faisaient, le capitaine Pamphile, qui en était à son dixième voyage dans les Indes, prit son fusil, et, par une chaleur de soixante et dix degrés, s'amusa à remonter les rives de la rivière Bango. Le capitaine Pamphile était, depuis Nemrod, le plus grand chasseur devant Dieu qui eût paru sur la terre.
«Il n'avait pas fait vingt pas dans les grandes herbes qui bordent le fleuve, qu'il sentit que le pied lui tournait sur un objet rond et glissant comme un troc d'un jeune arbre. Au même instant, il entendit un sifflement aigu, et, à dix pas devant lui, il vit se dresser la tête d'un énorme boa, sur la queue duquel il avait marché.
«Un autre que le capitaine Pamphile eût certes ressenti quelque crainte, en se voyant menacé par cette tête monstrueuse dont les yeux sanglants brillaient, en le regardant, comme deux escarboucles; mais le boa ne connaissait pas le capitaine Pamphile.
«Tron de Diou de répétile! essé qué tu crois me fairé peur? dit le capitaine.
«Et, au moment où le serpent ouvrait la gueule, il lui envoya une balle qui lui traversa le palais et sortit par le haut de la tête. Le serpent tomba mort.
«Le capitaine commença par recharger tranquillement son fusil; puis, tirant son couteau de sa poche, il alla vers l'animal, lui ouvrit le ventre, sépara le foie des entrailles, comme avait fait l'ange de Tobie, et, après un instant de recherche active, il y trouva une petite pierre bleue de la grosseur d'une noisette.
«—Bon! dit-il.
«Et il mit la pierre dans une bourse où il y en avait déjà une douzaine d'autres pareilles. Le capitaine Pamphile était lettré comme un mandarin: il avait lu lesMille et Une Nuitset cherchait le bézoard enchanté du prince Caram-al-aman.
«Dès qu'il crut l'avoir trouvé, il se remit en chasse.
«Au bout d'un quart d'heure, il vit s'agiter les herbes à quarante pas devant lui et entendit un rugissement terrible. À ce bruit, tous les êtres semblèrent reconnaître le maître de la création. Les oiseaux, qui chantaient, se turent; deux gazelles, effarouchées, bondirent et s'élancèrent dans la plaine; un éléphant sauvage, qu'on apercevait à un quart de lieue de là, sur une colline, leva sa trompe pour se préparer au combat.
«—Prrrou! prrrou! fit le capitaine Pamphile, comme s'il se fût agi de faire envoler une compagnie de perdreaux.
«À ce bruit, un tigre, qui était resté couché jusqu'alors, se leva, battant ses flancs de sa queue: c'était un tigre royal de la plus grande taille. Il fit un bond et se rapprocha de vingt pieds du chasseur.
«—Farceur! dit le capitaine Pamphile, tu crois qué jé vais té tirer à cetté distance, pour té gâter ta peau? Prrrou! prrrou!
«Le tigre fit un second bond qui le rapprocha de vingt pieds encore; mais, au moment où il touchait la terre, le coup partit, et la balle l'atteignit dans l'œil gauche. Le tigre boula comme un lièvre, et expira aussitôt.
«Le capitaine Pamphile rechargea tranquillement son fusil, tira son couteau de sa poche, retourna le tigre sur le dos, lui fendit la peau sous le ventre, et le dépouilla comme une cuisinière fait d'un lapin. Ensuite il s'affubla de la fourrure de sa victime, comme l'avait fait, quatre mille ans auparavant, l'Hercule néméen, dont, en sa qualité de Marseillais, il avait la prétention de descendre; puis il se remit en chasse.
«Une demi-heure ne s'était point écoulée, qu'il entendit une grande rumeur dans les eaux du fleuve dont il suivait les rives. Il courut vivement sur le bord, et reconnut que c'était un hippopotame qui allait contre le cours de l'eau, et qui, de temps en temps, montait à la surface pour souffler.
«—Bagasse! dit le capitaine Pamphile, voilà qui va t'épargner pour six francs de verroteries.
«C'était le prix courant des bœufs à Saint-Paul-de-Loanda, et le capitaine Pamphile passait pour être économe.
«En conséquence, guidé par les bulles d'air qui dénonçaient l'hippopotame en venant crever à la surface de la rivière, il suivit la marche de l'animal, et, lorsque celui-ci sortit son énorme tête, le chasseur, choisissant le seul point qui soit vulnérable, lui envoya une balle dans l'oreille. Le capitaine Pamphile aurait, à cinq cents pas, touché Achille au talon.
«Le monstre tournoya quelques secondes, mugissant effroyablement et battant l'eau de ses pieds. Un instant, on eût cru qu'il allait s'engloutir dans le tourbillon que lui creusait son agonie; mais bientôt ses forces s'épuisèrent, il roula comme un ballot; puis, peu à peu, la peau blanchâtre et lisse de son ventre apparut, au lieu de la peau noire et pleine de rugosités de son dos, et, dans son dernier effort, il vint s'échouer, les quatre pattes en l'air, au milieu des herbes qui poussaient au bord de la rivière.
«Le capitaine Pamphile rechargea tranquillement son fusil, tira son couteau de sa poche, coupa un petit arbre de la grosseur d'un manche à balai, l'aiguisa par le bout, le fendit par l'autre, planta le bout aiguisé dans le ventre de l'hippopotame, et introduisit, dans le bout fendu, une feuille de son agenda, sur laquelle il écrivit au crayon:
«Au cuisinier du brick de commerce la Roxelane, de la part du capitaine Pamphile, en chasse sur les rives de la rivière Bango.»
«Puis il poussa du pied l'animal, qui prit le fil de l'eau et descendit tranquillement la rivière, étiqueté comme le portemanteau d'un commis voyageur.
«—Ah! fit le capitaine Pamphile, lorsqu'il vit les provisions en bonne route vers son bâtiment, je crois que j'ai bien gagné que je déjeunasse.
«Et, comme c'était une vérité que lui seul avait besoin de reconnaître pour que toutes ses conséquences en fussent déduites à l'instant même, il étendit par terre sa peau de tigre, s'assit dessus, tira de sa poche gauche une gourde de rhum qu'il posa à sa droite, de sa poche droite une superbe goyave qu'il posa à sa gauche, et de sa gibecière un morceau de biscuit qu'il plaça entre ses jambes, puis il se mit à charger sa pipe pour n'avoir rien de fatigant à faire après son repas.
«Vous avez vu parfois Debureau, faire avec grand soin les préparatifs de son déjeuner pour que Arlequin le mange? Vous vous rappelez sa tête, n'est-ce pas, lorsqu'en se tournant, il voit son verre vide et sa pomme chippée?—Oui.—Eh bien, regardez le capitaine Pamphile, qui trouve sa gourde de rhum renversée, et sa goyave disparue.
«Le capitaine Pamphile, à qui le privilège du ministre de l'intérieur n'a point interdit la parole, fit entendre le plus merveilleux «Tron de Diou!» qui soit sorti d'une bouche provençale depuis la fondation de Marseille; mais, comme il était moins crédule que Debureau, qu'il avait lu les philosophes anciens et modernes, et qu'il avait appris, dans Diogène de Laerce et dans M. de Voltaire, qu'il n'est point d'effet sans cause, il se mit immédiatement à chercher la cause dont l'effet lui était si préjudiciable, mais cela sans faire semblant de rien, sans bouger de la place où il était, et tout en ayant l'air de grignoter son pain sec. Sa tête seule tourna, cinq minutes à peu près, comme celle d'un magot de la Chine, et cela infructueusement, lorsque tout à coup un objet quelconque lui tomba sur la tête et s'arrêta dans ses cheveux. Le capitaine porta la main à l'endroit percuté et trouva la pelure de sa goyave. Le capitaine Pamphile leva le nez et aperçut, directement au-dessus de lui, un singe qui grimaçait dans les branches d'un arbre.
«Le capitaine Pamphile étendit la main vers son fusil, sans perdre de vue son larron; puis, appuyant la crosse à son épaule, il lâcha le coup. La guenon tomba à côté de lui.
«—Pécaïre! dit le capitaine Pamphile en jetant les yeux sur sa nouvelle proie, j'ai tué un singe bicéphale.
«En effet, l'animal gisant aux pieds du capitaine Pamphile avait deux têtes bien séparées, bien distinctes, et le phénomène était d'autant plus remarquable, que l'une des deux têtes était morte et avait les yeux fermés, tandis que l'autre était vivante et avait les yeux ouverts.
«Le capitaine Pamphile, qui voulait éclaircir ce point bizarre d'histoire naturelle, prit le monstre par la queue et l'examina avec attention; mais, à sa première inspection, tout étonnement disparut. Le singe était une guenon, et la seconde tête celle de son petit, qu'elle portait sur son dos au moment où elle avait reçu le coup, et qui était tombé de sa chute sans lâcher le sein maternel.
«Le capitaine Pamphile, à qui le dévouement de Cléobis et de Biton n'aurait pas fait verser une larme, prit le petit singe par la peau du cou, l'arracha du cadavre qu'il tenait embrassé, l'examina un instant avec autant d'attention qu'aurait pu le faire M. de Buffon; et, pinçant les lèvres d'un air de satisfaction intérieure:
«—Bagasse! s'écria-t-il, c'est un callitriche; cela vaut cinquante francs comme un liard, rendu sur le port de Marseille.
«Et il le mit dans sa gibecière.
«Puis, comme le capitaine Pamphile était à jeun par suite de l'incident que nous avons raconté, il se décida à reprendre la route de la baie. D'ailleurs, quoique sa chasse n'eût duré que deux heures environ, il avait tué, dans cet espace de temps, un serpent boa, un tigre, un hippopotame, et rapportait vivant un callitriche. Il y a bien des chasseurs parisiens qui se contenteraient d'une pareille chance pour toute la journée.
«En arrivant sur le pont du brick, il vit tout l'équipage occupé autour de l'hippopotame, qui était heureusement parvenu à son adresse. Le chirurgien du navire lui arrachait les dents, afin d'en faire des manches de couteau pour Villenave et de faux râteliers pour Désirabode; le contremaître lui enlevait le cuir et le découpait en lanières, afin d'en confectionner des fouets à battre les chiens et des garcettes à épousseter les mousses; enfin, le cuisinier lui taillait des bifteks dans le filet et des grillades dans l'entre-côtes pour la table du capitaine Pamphile: le reste de l'animal devait être coupé par quartiers et salé à l'intention de l'équipage.
«Le capitaine Pamphile fut si satisfait de cette activité, qu'il ordonna une distribution extraordinaire de rhum et fit remise de cinq coups de garcette à un mousse qui était condamné à en recevoir soixante et dix.
«Le soir, on mit à la voile.
«Vu ce surcroît de provisions, le capitaine Pamphile jugea inutile de relâcher au cap de Bonne-Espérance, et laissant à droite les îles du prince Édouard, et à sa gauche la terre de Madagascar, il s'élança dans la mer des Indes.
«La Roxelane marchait donc bravement vent arrière, filant ses huit nœuds à l'heure, ce qui, au dire des marins, est un fort joli train pour un bâtiment de commerce, lorsqu'un matelot des vigies cria des huniers:
«—Une voile à l'avant!
«Le capitaine Pamphile prit sa lunette, la braqua sur le bâtiment signalé, regarda à l'œil nu, rebraqua de nouveau sa lunette; puis après, un instant d'examen attentif, il appela le second et lui remit silencieusement l'instrument entre les mains. Celui-ci le porta aussitôt à son œil.
«—Eh bien, Policar, dit le capitaine, lorsqu'il crut que celui auquel il adressait la parole avait eu le temps d'examiner à son aise l'objet en question, que dis-tu de cette patache?
«—Ma foi, capitaine, je dis qu'elle a une drôle de tournure. Quant à son pavillon—il reporta la lunette à son œil—le diable me brûle si je sais quelle puissance il représente: c'est un dragon vert et jaune, sur un fond blanc.
«—Eh bien, saluez jusqu'à terre, mon ami; car vous avez devant vous un bâtiment appartenant au fils du soleil, au père et à la mère du genre humain, au roi des rois, au sublime empereur de la Chine et de la Cochinchine; et, de plus, je reconnais, à sa couronne arrondie et à sa marche de tortue, qu'il ne rentre pas à Pékin le ventre vide.
«—Diable! diable! fit Policar en se grattant l'oreille.
«—Que penses-tu de la rencontre?
«—Je pense que ce serait drôle...
«—N'est-ce pas?... Eh bien, moi aussi, mon enfant.
«—Alors, il faut...?
«—Monter la ferraille sur le pont et déployer jusqu'au dernier pouce de toile.
«—Ah! il nous a aperçus à son tour.
«—Alors, attendons la nuit, et, jusque-là, filons honnêtement notre câble, afin qu'il ne se doute de rien. Autant que je puis juger de sa marche, avant cinq heures, nous serons dans ses eaux; toute la nuit, nous naviguerons bord à bord, et, demain, dès le matin, nous lui dirons bonjour.
«Le capitaine Pamphile avait adopté un système. Au lieu de lester son bâtiment avec des pavés ou des gueuses, il mettait à fond de cale une demi-douzaine de pierriers, quatre ou cinq caronades de douze et une pièce de huit allongée; puis, à tout hasard, il y ajoutait quelques milliers de gargousses, une cinquantaine de fusils, et une vingtaine de sabres d'abordage. Une occasion semblable à celle dans laquelle on se trouvait se présentait-elle, il faisait monter toutes ces bricoles sur le pont, assujettissait les pierriers et les caronades sur leurs pivots, traînait la pièce de huit sur l'arrière, distribuait les fusils à ses hommes, et commençait à établir ce qu'il appelait son système d'échange. Ce fut dans ces dispositions commerciales que le bâtiment chinois le trouva le lendemain.
«La stupéfaction fut grande à bord du navire impérial. Le capitaine avait reconnu, la veille, un navire marchand, et s'était endormi là-dessus en fumant sa pipe à opium; mais voilà que, dans la nuit, le chat était devenu tigre, et qu'il montrait ses griffes de fer et ses dents de bronze.
«On alla prévenir le capitaine Kao-Kiou-Koan de la situation dans laquelle on se trouvait. Il achevait un rêve délicieux: le fils du soleil venait de lui donner une de ses sœurs en mariage, de sorte qu'il se trouvait beau-frère de la lune.
«Aussi eut-il beaucoup de peine à comprendre ce que lui voulait le capitaine Pamphile. Il est vrai que celui-ci lui parlait en provençal et que le nouveau marié répondait en chinois. Enfin, il se trouva, à bord de la Roxelane, un Provençal qui savait un peu de chinois, et, à bord du bâtiment du sublime empereur, un chinois qui parlait passablement provençal, de sorte que les deux capitaines finirent par s'entendre.
«Le résultat du dialogue fut que la moitié de la cargaison du bâtiment impérial capitaine Kao-Kiou-Koan passa immédiatement à bord du brick de commerce la Roxelane capitaine Pamphile.
«Et, comme cette cargaison se composait justement de café, de riz et de thé, il en résulta que le capitaine Pamphile n'eut besoin de relâcher ni à Moka, ni à Bombay, ni à Pékin; ce qui lui fit une grande économie de temps et d'argent.
«Cela le rendit de si bonne humeur, qu'en passant à l'île Rodrigue, il acheta un perroquet.
«Arrivé à la pointe de Madagascar, on s'aperçut qu'on allait manquer d'eau; mais, comme la relâche du cap Sainte-Marie n'était pas sûre, pour un bâtiment aussi chargé que l'était la Roxelane, le capitaine mit son équipage à la demi-ration, et résolut de ne s'arrêter que dans la baie d'Algoa. Comme il procédait au chargement des barriques, il vit s'avancer vers lui un chef de Gonaquas, suivi de deux hommes qui portaient sur leurs épaules, à peu près comme les envoyés des Hébreux la grappe de raisin de la terre promise, une magnifique dent d'éléphant: c'était un échantillon que le chef Outavari, ce qui veut dire, dans la langue gonaquas, fils de l'orient, apportait à la côte, espérant obtenir une commande dans la partie.
«Le capitaine Pamphile examina l'ivoire, le trouva de première qualité, et demanda au chef gonaquas ce que lui coûteraient deux mille dents d'éléphant pareilles à celle qu'il lui montrait. Outavari répondit que cela lui coûterait au juste trois mille bouteilles d'eau-de-vie. Le capitaine voulut marchander; mais le fils de l'orient tint bon, en soutenant qu'il n'avait point surfait; de sorte que le capitaine fut obligé d'en venir où le nègre voulait l'amener; ce qui, au reste, ne lui coûta pas extrêmement, attendu qu'à ce prix il y avait à peu près dix mille pour cent à gagner. Le capitaine demanda quand pourrait se faire la livraison; Outavari exigea deux ans; ce délai cadrait admirablement avec les engagements du capitaine Pamphile; aussi les deux dignes négociants se serrèrent la main et se séparèrent enchantés l'un de l'autre.
«Cependant, ce marché, tout avantageux qu'il était, tourmentait la conscience mercantile du digne capitaine; il réfléchissait, à part lui, que, s'il avait eu l'ivoire à si bon marché à la pointe orientale de l'Afrique, il devait le trouver à moitié prix à la pointe occidentale, puisque c'était surtout de ce côté que les éléphants étaient en si grand nombre, qu'ils avaient donné leur nom à une rivière. Il voulut donc en avoir le cœur net, et, arrivé sous le 30edegré de latitude, il ordonna de mettre le cap sur la terre; seulement, s'étant trompé de quatre ou cinq degrés, il aborda à l'embouchure de la rivière d'Orange, au lieu de celle des Éléphants.
«Le capitaine Pamphile ne s'en inquiéta point autrement; les distances étaient si rapprochées, qu'elles ne devaient produire aucune variété dans le prix; en conséquence, il fit mettre la chaloupe en mer et remonta le fleuve jusqu'à la ville capitale des petits Namaquois, située à deux journées dans l'intérieur des terres. Il trouva le chef Outavaro revenant d'une grande chasse où il avait tué quinze éléphants. Les échantillons ne manquaient donc pas, et le capitaine put se convaincre qu'ils étaient encore supérieurs à ceux d'Outavari.
Il en résulta entre Outavaro et le capitaine un marché beaucoup plus avantageux encore pour ce dernier que celui qu'il avait passé avec Outavari. Le fils de l'occident donnait au capitaine Pamphile deux mille défenses pour quinze cents bouteilles d'eau-de-vie; c'était un tiers meilleur marché que son confrère; mais, comme lui, il demandait deux ans pour confectionner sa fourniture. Le capitaine Pamphile n'apporta point de discussion à propos de ce délai; au contraire, il y trouvait une économie, c'était de ne faire qu'un voyage pour les deux chargements. Outavaro et le capitaine se serrèrent la main en signe de marché fait, et se quittèrent les meilleurs amis du monde. Et le brick la Roxelane reprit sa route vers l'Europe.»
À ce moment de l'histoire de Jadin, la pendule sonna minuit, heure militaire pour presque tous ceux qui logeaient au-dessus du cinquième étage. Chacun se levait donc pour se retirer, lorsque Flers rappela au docteur Thierry qu'il restait une dernière vérification à faire. Le docteur prit le bocal, l'exposa à la vue de tous. Il n'y restait pas une seule mouche; en revanche, mademoiselle Camargo avait acquis le volume d'un œuf de dinde, et semblait sortir d'un pot à cirage. Chacun s'éloigna en félicitant Thierry sur son immense érudition.
Le lendemain, nous reçûmes une lettre ainsi conçue:
«MM. Eugène et Alexandre Decamps ont l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils viennent de faire de mademoiselle Camargo, morte d'indigestion, dans la nuit du 2 au 3 mars. Vous êtes invité au repas funèbre qui aura lieu dans la maison mortuaire, le 6 du courant, à cinq heures précises du soir.»
Aussitôt après le dîner funéraire, qui finit sur les sept ou huit heures du soir, Jadin, dont le récit dans la précédente séance avait inspiré le plus vif intérêt, fut invité à le continuer. Mademoiselle Camargo tout intéressante qu'elle était, n'avait pu, vu l'existence claustrale qu'elle avait menée pendant les six mois et un jour qu'elle avait habité l'atelier de Decamps, laisser de profonds souvenirs ni dans l'esprit ni dans le cœur des habitués. Thierry était celui de nous avec lequel elle avait eu le plus de relations: encore ces relations étaient-elles purement scientifiques; il en résulta que les regrets causés par sa mort furent de courte durée et effacés bientôt par l'immense avantage qu'en avait retiré la science. On comprendra donc facilement ce retour rapide à la curiosité que nous inspiraient les aventures de notre ami Jacques, racontées par un narrateur aussi fidèle, aussi consciencieux et aussi habile que Jadin, dont la réputation était déjà faite comme peintre par son beau tableau desVacheset, comme historien par sonHistoire du prince Henry, ouvrage composé en collaboration avec M. Dauzats, et qui même avant sa publication, jouit déjà dans le monde de toute la réputation qu'il mérite. Jadin tira donc sans se faire prier son manuscrit de sa poche, et reprit l'histoire où il l'avait laissée.
«Le perroquet qu'avait acheté le capitaine Pamphile était un cacatois de la plus belle espèce, au corps blanc comme la neige, au bec noir comme l'ébène, et à la crête jaune comme du safran, crête qui se relevait ou s'abaissait selon qu'il était de bonne ou de mauvaise humeur, et lui donnait tantôt l'air paterne d'un épicier coiffé de sa casquette, tantôt l'aspect formidable d'un garde national orné de son bonnet à poils. Outre ces avantages physiques, Catacoua avait une foule de talents d'agrément; il parlait également bien l'anglais, l'espagnol et le français, chantait leGod save the kingcomme lord Wellington, lePensativo estaba el cidcomme don Carlos, et laMarseillaisecomme le général La Fayette. On comprend qu'avec de pareilles dispositions philologiques, il ne tarda point, tombé qu'il était entre les mains de l'équipage de la Roxelane, à étendre rapidement le cercle de ses connaissances; si bien qu'à peine se trouva-t-on, au bout de huit jours, en vue de l'île Sainte-Hélène, qu'il commençait à jurer très proprement en provençal, à la grande jubilation du capitaine Pamphile, qui, comme les anciens troubadours, ne parlait que la langue d'oc.
«Aussi, quand le capitaine Pamphile avait passé en se réveillant l'inspection de son bâtiment, regardé si chaque homme était à son poste et chaque chose à sa place; lorsqu'il avait fait distribuer la ration d'eau-de-vie aux matelots et les coups de garcette aux mousses; lorsqu'il avait examiné le ciel, étudié la mer et sifflé le vent; lorsqu'il arrivait enfin avec cette sérénité de l'âme que donne la certitude d'avoir rempli ses devoirs, il allait à Catacoua, suivi de Jacques, qui grossissait à vue d'œil, et qui partageait avec son rival emplumé toute l'affection du capitaine Pamphile, et lui donnait sa leçon de provençal; puis, s'il était content de son élève, il introduisait un morceau de sucre entre les barreaux de la cage, récompense à laquelle Catacoua paraissait très sensible, et dont Jacques se montrait fort jaloux; aussi, dès qu'un incident imprévu attirait le capitaine Pamphile d'un autre côté, Jacques s'approchait de la cage, et faisait si bien, que le morceau de sucre changeait habituellement de destination, au grand désespoir de Catacoua, qui, la patte en l'air et la crête dressée, faisait alors retentir l'air de ses chants les plus formidables ou de ses jurons les plus terribles; quant à Jacques, il restait d'un air innocent auprès de la prison où le volé faisait rage, fourrant, lorsqu'il n'avait pas le temps de le croquer, dans les poches de ses joues le corps du délit, qui y fondait tout doucement, tandis qu'il se grattait le côté, clignait béatement les yeux, forcé qu'il était, pour toute punition, de boire son sucre au lieu de le manger.
«On comprend que cette atteinte à la propriété mobilière était des plus désagréables à Catacoua, et, sitôt que le capitaine Pamphile s'approchait de lui, il défilait tout son répertoire. Malheureusement, aucun de ses instituteurs ne lui avait appris à crier au voleur, de sorte que son maître prenait cette sortie, qui n'était autre chose qu'une dénonciation en forme, pour le plaisir que lui causait sa présence, et, convaincu qu'il avait mangé son dessert, se contentait de lui gratter délicatement la tête; ce que Catacoua appréciait jusqu'à un certain point, mais infiniment moins cependant que le morceau de sucre en question. Catacoua comprit donc qu'il fallait qu'il s'en remît à lui seul du soin de sa vengeance, et, un jour qu'après lui avoir volé le morceau, Jacques repassait la main à travers la cage pour en ramasser les miettes, Catacoua se laissa pendre par une patte, et, tout en ayant l'air de s'occuper de gymnastique, attrapa le pouce de Jacques et le mordit outrageusement. Jacques jeta un cri perçant, s'accrocha aux cordages, monta tant qu'il trouva du chanvre et du bois; puis, s'arrêtant sur le point le plus élevé du navire, il resta là piteusement cramponné de ses trois pattes au mât, et secouant la quatrième comme s'il eût tenu un goupillon.
«À l'heure du dîner, le capitaine Pamphile siffla Jacques: mais Jacques ne répondit pas; ce silence était si contraire à ses habitudes hygiéniques, que le capitaine Pamphile commença à s'en inquiéter; il siffla derechef, et, cette fois, il entendit une espèce de grondement qui semblait lui répondre des nuages; il leva les yeux et aperçut Jacques, qui donnait la bénédictionurbi et orbi: alors il s'établit entre Jacques et le capitaine Pamphile un échange de signaux, dont le résultat fut que Jacques refusait obstinément de descendre. Le capitaine Pamphile, qui avait formé son équipage à une obéissance passive, et qui ne voulait pas que ses mesures de discipline fussent faussées par un singe, prit son porte-voix et appela Double Bouche. L'individu interpellé apparut incontinent, montant à reculons l'échelle de la cuisine, et s'approcha du capitaine à peu près comme le chien qu'on dresse, s'approche du garde qui le châtie; le capitaine Pamphile, qui ne se prodiguait pas avec ses inférieurs, montra au mousse le récalcitrant qui grimaçait sur la pointe de son mâtereau; Double-Bouche comprit à l'instant même ce qu'on demandait de lui, s'accrocha à l'échelle qui conduisait aux haubans, et se mit à grimper avec une agilité qui indiquait que le capitaine Pamphile, en honorant Double-Bouche de cette mission hasardeuse, avait fait un choix des plus judicieux.
«Un autre point, mais qui reposait tout entier, je ne dirai pas sur l'étude du cœur, mais sur la connaissance de l'estomac, avait encore influencé la détermination du capitaine Pamphile; Double-Bouche était spécialement employé à la cuisine, fonctions honorables appréciées de tout l'équipage, et notamment de Jacques, qui affectionnait surtout cette partie du bâtiment; il s'était donc lié d'une amitié sympathique avec le nouveau personnage que nous venons d'introduire en scène, lequel devait le nom expressif qui avait remplacé son appellation patronymique, à la facilité que lui donnait son poste de dîner avant les autres; ce qui ne l'empêchait pas de dîner encore après les autres. Jacques avait donc compris Double-Bouche, de même que Double-Bouche avait compris Jacques, et il résulta, de cette appréciation mutuelle, qu'au lieu de chercher à fuir, ce qu'il n'eût pas manqué de faire si tout autre que Double-Bouche lui eut été envoyé, Jacques fit la moitié du chemin, et que les deux amis se rencontrèrent sur la barre du grand perroquet, et redescendirent immédiatement, l'un portant l'autre, sur le pont, où le capitaine Pamphile les attendait.
«Le capitaine Pamphile ne connaissait qu'un remède aux blessures, de quelque nature qu'elles fussent: c'était une compresse d'eau-de-vie, de tafia ou de rhum; il trempa donc un linge dans le liquide précité et en enveloppa le doigt du blessé; au contact de l'alcool et de la chair vive, Jacques commença par faire une grimace atroce; mais, comme il vit, pendant que le capitaine Pamphile avait le dos tourné, Double-Bouche avaler vivement ce qui était resté du liquide dans le verre où l'on avait trempé le linge, il comprit que la liqueur, douloureuse comme médicament, pouvait être bienfaisante comme boisson; en conséquence, il approcha la langue de l'appareil, lécha délicatement la compresse, et, peu à peu, prenant goût à la chose, finit tout bonnement par sucer son pouce; il en résultat que, comme le capitaine Pamphile avait recommandé que l'on imbibât le bandage de dix minutes en dix minutes, et que l'on exécutait ponctuellement ses ordres, au bout de deux heures, Jacques commença à cligner des yeux et à dodeliner la tête, et que, comme le traitement allait toujours son train, et que Jacques appréciait de plus en plus le traitement, il finit par tomber ivre-mort entre les bras de son ami Double-Bouche, qui descendit le blessé dans la cabine et le coucha dans son propre lit.
«Jacques dormit douze heures de suite: et, lorsqu'il se réveilla, la première chose qui frappa ses yeux fut son ami Double-Bouche occupé à plumer une poule. Ce spectacle n'était pas nouveau pour Jacques; cependant, il parut, cette fois, y donner une attention singulière; il se leva doucement, s'approcha les yeux fixes, examina le mécanisme à l'aide duquel le travailleur procédait, et demeura immobile et préoccupé pendant tout le temps que dura l'opération; la poule plumée, Jacques, qui se sentait la tête encore un peu lourde, monta sur le pont afin de prendre l'air.
«Le vent continuait d'être favorable le lendemain, de sorte que le capitaine Pamphile, voyant que tout marchait au gré de ses vœux, et jugeant inutile de transporter à Marseille les poules qui restaient à bord et qu'il n'avait point d'ailleurs achetées dans un but de spéculation, donna ordre, sous prétexte que sa santé commençait à se déranger, qu'on lui servît tous les jours, outre sa tranche d'hippopotame et sa bouillabaisse, une volaille fraîche, bouillie ou rôtie. Cinq minutes après ces ordres donnés, les cris d'un canard que l'on égorgeait se firent entendre.
À ce bruit, Jacques descendit de la grande vergue si rapidement, que quelqu'un qui n'aurait point connu son caractère égoïste, aurait cru qu'il courait au secours de la victime, et se précipita dans la cabine. Il y trouva Double-Bouche, qui remplissait consciencieusement son office de marmiton, en plumant la volaille jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus le moindre duvet sur le corps; cette fois comme l'autre, Jacques parut prendre le plus grand intérêt à la chose; puis il remonta sur le pont, lorsqu'elle fut finie, s'approcha pour la première fois depuis son accident de la cage de Catacoua, tourna plusieurs fois autour de lui, tout en ayant soin de se tenir hors de la portée de son bec; puis enfin, saisissant le moment favorable, il attrapa une plume de sa queue, et la tira tant et si bien, malgré les battements d'ailes et les jurements de Catacoua, qu'elle finit par lui rester dans les mains. Cette expérience, si peu importante qu'elle parut au premier abord, sembla cependant faire grand plaisir à Jacques; car il se mit à danser sur ses quatre pieds, s'élevant et retombant à la même place, ce qui était de sa part la manifestation du plus suprême contentement.
«Cependant on avait perdu de vue la terre, et l'on voguait à pleines voiles dans l'océan Atlantique; partout le ciel et l'eau, et, derrière l'horizon, le sentiment de l'immensité. De temps en temps, des oiseaux de mer au long vol, mais ceux-là seulement, passaient à perte de vue se rendant d'un continent à l'autre; aussi le capitaine Pamphile, se fiant à l'instinct animal qui devait apprendre à Catacoua que ses ailes étaient trop faibles pour se hasarder dans un long voyage, ouvrit-il la prison de son pensionnaire et lui donna-t-il liberté entière de voltiger dans les cordages. Catacoua en profita aussitôt pour monter jusqu'au mât de perroquet, et, arrivé là, joyeux jusqu'au ravissement, il se mit, à la grande satisfaction de l'équipage, à défiler tout son répertoire, faisant autant de bruit à lui tout seul que les vingt-cinq matelots qui le regardaient.
«Pendant que cette parade se passait sur le pont, une scène d'un autre genre s'accomplissait dans la cabine. Jacques selon son habitude, s'était approché de Double-Bouche au moment de la plumaison; mais, cette fois, le mousse, qui avait remarqué l'attention de son camarade à le regarder faire, avait cru reconnaître en lui une vocation inconnue jusqu'alors pour l'office qu'il exerçait. Il en résulta qu'une pensée des plus heureuses vint à l'esprit de Double-Bouche: c'était d'employer désormais Jacques à plumer ses poules et ses canards, tandis que, changeant de rôle, lui se croiserait les bras et le regarderait faire. Double-Bouche était un de ces esprits décidés qui mettent le moins d'intervalle possible entre l'idée et l'exécution; aussi s'avança-t-il doucement vers la porte qu'il ferma, se munit-il à tout hasard d'un fouet qu'il passa dans la ceinture de sa culotte, en ayant soin d'en laisser le manche parfaitement visible, et, revenant immédiatement à Jacques, lui mit-il entre les mains le canard qui devait se déplumer dans les siennes, lui montrant du bout de l'index le manche du fouet qu'il comptait, en cas de discussion, prendre pour tiers arbitre.
«Mais Jacques ne lui donna même pas la peine de recourir à cette extrémité; soit que Double-Bouche eut deviné juste, soit que le nouveau talent qu'il mettait Jacques à même d'acquérir parût à ce dernier le complément obligé de toute éducation, il prit le canard entre ses deux genoux, comme il avait vu faire à son instituteur, et il se mit à la besogne avec une ardeur qui dispensa Double-Bouche de toute voie de fait envers lui; vers la fin même, et lorsqu'il vit que les plumes disparaissaient, faisant place au duvet et le duvet à la chair, le sentiment qui l'animait s'éleva jusqu'à l'enthousiasme; si bien que, lorsque la besogne fut entièrement terminée, Jacques se mit à danser, comme il avait fait la veille à côté de la cage de Catacoua.
De son côté, Double-Bouche était dans la joie; il ne se faisait qu'un reproche, c'était de ne pas avoir profité plus tôt des dispositions de son acolyte; mais il se promit bien de ne pas les laisser refroidir; aussi, le lendemain, à la même heure, dans les mêmes circonstances, et les mêmes précautions prises, il recommença la seconde représentation de la pièce de la veille; elle eut le même succès que la première; de sorte que, le troisième jour, Double-Bouche, reconnaissant Jacques comme son égal, lui noua son tablier de cuisine à la ceinture et lui confia entièrement la partie des dindons, des poules et des canards; Jacques se montra digne de sa confiance, et, au bout d'une semaine, il avait laissé son professeur bien loin derrière lui en promptitude et en habileté.
«Cependant le brick marchait comme un navire enchanté: il avait dépassé la terre natale de Jacques, laissé à sa gauche et hors de vue les îles de Sainte-Hélène et de l'Ascension, et s'avançait à pleines voiles vers l'équateur; c'était pendant une de ces journées des tropiques où le ciel pèse sur la terre: le pilote seul était à la barre, la vigie dans les haubans, et Catacoua sur son mâtereau: quant au reste de l'équipage, il cherchait le frais partout où il croyait pouvoir le trouver, tandis que le capitaine Pamphile lui-même, étendu dans son hamac et fumant son gourgouri, se faisait éventer par Double-Bouche avec une queue de paon. Cette fois, par extraordinaire, Jacques, au lieu de plumer sa poule, l'avait reposée intacte sur une chaise, s'était dépouillé de son tablier de cuisine et paraissait comme tout le monde, ou accablé par la chaleur ou perdu dans ses réflexions. Cependant cette atonie fut de courte durée: il jeta autour de lui un regard rapide et intelligent; puis, comme effrayé de sa hardiesse, il ramassa une plume, la porta à sa gueule, la laissa retomber avec indifférence, se gratta le côté en clignant de l'œil, et, d'un bond où l'observateur le plus méticuleux n'aurait pu voir que l'effet d'un caprice, il sauta sur le premier bâton de l'échelle: là, il s'arrêta encore un instant, regardant le soleil par les écoutilles, puis il se mit à monter nonchalamment sur le pont, comme un flâneur qui ne sait que faire, et qui s'en va cherchant des distractions sur le boulevard des Italiens.
«Arrivé au dernier échelon, Jacques vit le pont abandonné: on eût dit un navire vide qui flottait au hasard. Cette solitude parut satisfaire Jacques au dernier degré; il se gratta le côté, fit claquer ses dents, cligna les yeux et exécuta deux petits sauts perpendiculaires, tout en ayant soin de chercher des yeux Catacoua, qu'il aperçut enfin à sa place accoutumée, battant des ailes et chantant à plein bec leGod save the king. Alors Jacques parut ne plus s'occuper de lui; il monta sur les bastingages les plus éloignés du mât d'artimon, au haut duquel son ennemi était perché, gagna les vergues, s'arrêta un instant dans les huniers, grimpa au mât de misaine, se hasarda sur le cordage isolé qui conduit au mât d'artimon; arrivé au milieu de ce chemin tremblant, il se suspendit par la queue lâcha les quatre pattes et se balança la tête en bas, comme s'il ne fût venu que pour jouer à l'escarpolette. Puis, convaincu que Catacoua ne faisait aucune attention à lui, il s'en approcha doucement, tout en ayant l'air de penser à autre chose, et, au moment où son rival était au plus fort de sa chanson et de sa joie, criant à tue-tête et battant l'air de ses bras emplumés, comme un cocher qui se réchauffe, Jacques rompit son ariette et sa jubilation, en le saisissant vigoureusement de la main gauche par l'endroit où les ailes s'attachent au corps. Catacoua jeta un cri de détresse; mais personne n'y fit attention, tant l'équipage entier était accablé par la chaleur étouffante que versait à flots le soleil à son zénith.
«—Tron de l'air! dit tout à coup le capitaine Pamphile, en voilà un de phénomène, de la neige sous l'équateur...
«—Eh non! dit Double-Bouche, ça n'est pas de la neige; c'est... Ah! bagasse!
«Et il s'élança dans l'escalier.
«—Eh bien, qu'est-ce que c'est? dit le capitaine Pamphile se soulevant de son hamac.
«—Ce que c'est, cria Double-Bouche du haut de son échelle, c'est Jacques qui plume Catacoua.
«Le capitaine Pamphile fit retentir les échos de son bâtiment d'un des plus magnifiques jurons qui aient jamais été entendus sous l'équateur, et monta lui-même sur le pont, tandis que tout l'équipage réveillé en sursaut comme par l'explosion de la sainte-barbe, grimpait à son tour par tout ce que la carcasse du brick présentait d'ouvertures.
«—Eh bien, drôle! cria le capitaine Pamphile saisissant un épissoir, et s'adressant à Double-Bouche, qu'est-ce que tu fais donc? Alerte! alerte!
«Double-Bouche s'accrocha aux cordages et grimpa comme un écureuil; mais plus il mettait de promptitude, plus Jacques mettait d'activité: les plumes de Catacoua formaient un véritable nuage et tombaient comme la neige au mois de décembre; de son côté, Catacoua, en voyant s'approcher Double-Bouche, redoubla de cris; mais, au moment où son sauveur étendait le bras vers lui, Jacques, qui n'avait, jusqu'alors, paru faire aucune attention à ce qui se passait sur le navire, jugea que sa besogne habituelle était suffisamment faite, et lâcha son ennemi, auquel il ne restait plus que les plumes des ailes. Catacoua, troublé au plus haut degré par la douleur et par la crainte, oublia que le contre-poids de sa queue lui manquait, voleta un instant d'une manière grotesque, et finit par tomber à la mer, où il se noya, n'ayant point les pieds palmés.»
—Flers, dit Decamps interrompant le lecteur, toi qui as une belle voix, crie donc à la petite fille de la portière de nous monter de la crème, nous n'en avons plus.
Flers ouvrit la porte et s'avança sur l'escalier, afin de réclamer la chose demandée; puis il rentra sans s'apercevoir que Tom, qui l'avait suivi, était resté dehors; alors Jadin, qui s'était interrompu à la mort de Catacoua, fut prié de continuer sa lecture.
—Ici, messieurs, dit-il en montrant le manuscrit terminé, la simple narration va se substituer aux mémoires écrits, en raison du peu d'importance des événements qu'il nous reste à raconter; l'offrande faite par Jacques aux dieux de la mer les rendit favorables au bâtiment du capitaine Pamphile, de sorte que le reste de la traversée s'accomplit sans autres aventures que celles que nous avons rapportées; un seul jour, on craignit un accident funeste pour Jacques. Voici à quelle occasion:
«Le capitaine Pamphile, en passant à la hauteur du cap des Palmes, en vue de la Guinée supérieure, avait attrapé dans sa chambre un magnifique papillon, véritable fleur volante des tropiques, aux ailes diaprées et étincelantes comme la gorge d'un colibri. Le capitaine, ainsi que nous l'avons vu, ne négligeait rien de ce qui pouvait avoir une valeur quelconque à son retour en Europe; en conséquence, il avait pris son hôte imprudent avec les plus grandes précautions, afin de ne point miroiter le velours de ses ailes, et l'avait cloué avec une épingle contre le lambris de l'appartement. Il n'y a pas un de vous qui n'ait vu l'agonie d'un papillon, et qui, entraîné par le désir de conserver, dans une boîte ou sous un verre, ce gracieux enfant de l'été, n'ait étouffé sous ce désir la sensibilité de son cœur. Vous savez donc combien de temps lutte, en tournant sur le pivot qui lui traverse le corps, la pauvre victime qui meurt de sa beauté. Le papillon du capitaine Pamphile vécut ainsi plusieurs jours, battant des ailes comme s'il eût sucé le suc d'une fleur; ce mouvement attira l'attention de Jacques, qui le regarda du coin de l'œil sans faire semblant de rien voir, mais qui, profitant d'un moment où le capitaine Pamphile avait le dos tourné, sauta contre la boiserie, et, jugeant de la bonté de l'animal par l'excellence de ses couleurs, le dévora avec sa gloutonnerie accoutumée. Le capitaine Pamphile se retourna aux bonds et aux culbutes que faisait Jacques; en avalant le papillon, il avait avalé l'épingle; l'arête de cuivre lui était demeurée dans la gorge; le malheureux étranglait.
«Le capitaine, qui ne connaissait point la cause de ses grimaces et de ses contorsions, le crut en gaieté, et s'amusa un instant de sa folie; mais, voyant qu'elle se prolongeait indéfiniment, que la voix du sauteur imitait de plus en plus l'accent de Polichinelle, et qu'au lieu de sucer son pouce comme il avait coutume de le faire depuis son traitement, il se fourrait jusqu'au coude la main dans le gosier, il se douta qu'il y avait dans toutes ces gambades quelque chose de plus pressant que le désir de lui être agréable, et alla vers Jacques; le pauvre diable roulait des yeux qui ne laissaient aucun doute sur la nature des sensations qu'il éprouvait, de sorte que le capitaine Pamphile, voyant que décidément son singe bien-aimé allait passer de vie à trépas, appela le docteur de toute la force de ses poumons: non qu'il crût beaucoup à la médecine, mais afin de n'avoir rien à se reprocher.
«La voix du capitaine Pamphile avait pris, en raison de l'intérêt qu'il portait à Jacques, un tel caractère de détresse, que non seulement le docteur, mais encore tous ceux qui l'entendirent, accoururent aussitôt; parmi les plus empressés se trouva Double-Bouche, qui, occupé de ses fonctions habituelles, en avait été tiré par l'appel du capitaine et était accouru tenant à la main un poireau et une carotte qu'il était en train d'éplucher; le capitaine n'eut pas besoin d'expliquer la cause de ses cris; il n'eut qu'à montrer Jacques, qui continuait de donner, au milieu de la chambre, les mêmes signes d'agitation et de douleur. Chacun s'empressa autour du malade, le docteur déclara qu'il était atteint d'une congestion cérébrale, maladie à laquelle était particulièrement fort sujette l'espèce des callitriches, qui, ayant pris l'habitude de se suspendre par la queue, est naturellement exposée à ce que le sang lui porte à la tête, qu'il fallait, en conséquence, saigner Jacques sans retard, mais que, dans tous les cas, comme il n'avait pas été appelé dès les premiers symptômes de l'accident, il ne répondait pas de le sauver; après ce préambule, il tira sa trousse, apprêta sa lancette, et recommanda à Double-Bouche de maintenir le patient, pour qu'il ne lui ouvrit pas une artère au lieu d'une veine.
Le capitaine et l'équipage avaient grande confiance dans le docteur; aussi écoutèrent-ils avec un profond respect la dissertation scientifique dont nous avons rapporté le principal argument: il n'y eut que Double-Bouche qui secoua la tête en signe de doute. Double-Bouche avait une vieille haine contre le docteur: un jour que des prunes confites dont le capitaine Pamphile faisait le plus grand cas, attendu qu'elles lui venaient de son épouse, un jour donc que ces prunes, renfermées dans une armoire particulière avaient visiblement diminué de nombre, il avait rassemblé son équipage pour connaître les voleurs capables de porter la dent sur les provisions particulières du chef suprême de la Roxelane: chacun avait nié, et Double-Bouche comme les autres; cependant, comme celui-ci était coutumier du fait, le capitaine avait pris sa dénégation pour ce qu'elle valait, et avait demandé au docteur s'il n'y avait pas quelque moyen d'arriver à la vérité. Le docteur, dont la devise était celle de Jean-Jacques,vitam impendere vero, avait répondu que rien n'était plus facile, et qu'il y avait pour cela deux moyens infaillibles: le premier et le plus prompt était d'ouvrir le ventre à Double-Bouche, opération qui pouvait se faire en sept secondes; le second était de lui donner un vomitif qui, selon son gré de force entraînerait un délai plus ou moins long, mais qui, dans tous les cas, ne dépasserait pas une heure; le capitaine Pamphile, qui était l'homme des moyens doux, opta pour le vomitif; sa médecine fut immédiatement et de force administrée, puis le délinquant remis aux mains de deux matelots, qui eurent ordre précis de le garder à vue.
«Trente-neuf minutes après, montre en main, le docteur entra avec cinq noyaux de prune, que, pour plus grande sûreté, Double-Bouche avait cru devoir avaler avec le reste, et qu'il venait de restituer à son corps défendant. Les preuves du délit étaient palpables, Double-Bouche ayant positivement déclaré n'avoir mangé depuis huit jours que des bananes et des figues d'Inde; aussi la punition ne se fit pas attendre; le coupable fut condamné à quinze jours de pain et d'eau, puis après chaque repas, à recevoir, à titre de dessert, vingt-cinq coups de garcette qui lui furent administrés régulièrement par le contremaître. Il était résulté de ce petit événement que Double-Bouche, comme nous l'avons dit, détestait cordialement le docteur, et ne laissait jamais, depuis cette époque, échapper une occasion de lui être désagréable.
Aussi Double-Bouche fut-il le seul qui ne crut pas un mot de ce que disait le docteur: il y avait dans la maladie de Jacques des symptômes que Double-Bouche connaissait parfaitement pour les avoir éprouvés lui-même, lorsqu'il lui était arrivé, surpris au moment où il goûtait à la bouillabaisse du capitaine, d'avaler un morceau de poisson, sans prendre le temps d'en extraire les arêtes. Ses yeux se portèrent donc instinctivement autour de lui pour chercher, par analogie, ce qui avait pu tenter la gourmandise de Jacques. Le papillon et l'épingle avaient disparu; il n'en fallut pas davantage à Double-Bouche pour lui révéler la vérité tout entière: Jacques avait le papillon dans le ventre et l'épingle dans le gosier.
«Aussi, lorsque le docteur, la lancette à la main, s'approcha de Jacques, que Double-Bouche tenait entre ses bras, celui-ci déclara-t-il, à la grande stupéfaction et au grand scandale du capitaine et de l'équipage, que le docteur s'était trompé; que Jacques n'était pas le moins du monde menacé d'apoplexie, mais bien de strangulation, et qu'il n'avait pas pour le moment le moindre épanchement au cerveau, mais une épingle qui lui barrait l'oesophage, employant pour Jacques le remède qu'il pratiquait ordinairement sur lui-même, lui enfonça, à plusieurs reprises, dans le gosier le poireau qu'il tenait par hasard à la main lorsqu'il était accouru aux cris du capitaine, de manière à faire glisser vers des voies plus larges le corps étranger qui était resté dans les voies étroites; puis, certain que l'opération avait réussi à son honneur, il posa au milieu de la chambre le moribond, qui, au lieu de continuer les gambades exagérées auxquelles tout l'équipage l'avait vu se livrer cinq minutes auparavant, resta assis un instant dans une tranquillité parfaite, comme pour s'assurer que la douleur avait bien disparu; puis cligna des yeux, puis se mit à se gratter le ventre d'une main, puis à danser sur ses pattes de derrière; ce qui était, comme nos lecteur le savent, le signe chez Jacques du parfait contentement. Mais ce n'était pas tout encore, Double-Bouche, pour porter le dernier coup à la réputation du docteur, tendit au convalescent la carotte qu'il avait apportée, de sorte que Jacques, qui était on ne peut plus friand de ce légume, s'en empara immédiatement, et donna la preuve en le grignotant sans retard et sans interruption, que les voies nutritives étaient parfaitement débarrassées, et ne demandaient pas mieux que de reprendre leur service. L'opérateur était triomphant. Quant au docteur, il se promit de prendre sa revanche, si Double-Bouche tombait malade; mais, pendant le reste de la route, Double-Bouche n'eut malheureusement, à la hauteur des Açores, qu'une petite indigestion qu'il traita lui-même à la manière des anciens Romains, en s'introduisant le doigt dans la bouche.
«Le brick la Roxelane, capitaine Pamphile, après une heureuse traversée, arriva donc, le 30 septembre, dans le port de Marseille, où il se défit avantageusement du café, du thé et des épiceries qu'il avait échangés, dans l'archipel Indien, avec le capitaine Kao-Kiou-Koan; quant à Jacques Ier, il fut vendu, pour la somme de soixante et quinze francs, à Eugène Isabey, qui le céda pour une pipe turque à Flers, qui le troqua contre un fusil grec avec Decamps.
«Et voilà comment Jacques passa des bords de la rivière Bango à la rue du faubourg Saint-Denis, n° 109 où son éducation acquit, grâce aux soins paternels de Fau, le degré de perfection que vous lui connaissez.»
Jadin s'inclinait modestement au milieu des applaudissements de l'assemblée, lorsqu'un grand cri se fit entendre du côté de la porte: nous nous précipitâmes vers l'escalier, et nous trouvâmes la petite fille de la portière à moitié évanouie entre les bras de Tom, qui, effrayé de notre sortie inattendue, se mit à descendre l'escalier au galop. Au même instant, nous entendîmes un second cri plus perçant encore que le premier; une vieille marquise, qui demeurait depuis trente-cinq ans au troisième étage, attirée par le bruit, était sortie, son bougeoir à la main, s'était trouvée face à face avec le fugitif et s'était évanouie tout à fait. Tom remonta quinze marches, trouva la porte du quatrième ouverte, entra comme chez lui, et tomba au milieu d'un repas de noces. Pour le coup, ce furent des hurlements; les convives, mariés en tête, se précipitèrent sur l'escalier. Toute la maison, de la cave aux mansardes, se trouva en un instant échelonnée de palier en palier, chacun parlant à la fois, et, comme il arrive en pareille circonstance, personne ne s'entendant plus.
Enfin, on remonta à la source: la petite fille qui avait donné l'alarme, raconta qu'elle grimpait sans lumière, la crème demandée à la main, lorsqu'elle s'était senti prendre la taille; croyant que c'était quelque locataire impertinent qui se permettait cette familiarité, elle avait riposté à la déclaration par un vigoureux soufflet; Tom avait répondu au soufflet par un grognement qui avait à l'instant même révélé son incognito; la petite fille, épouvantée de se trouver dans les griffes d'un ours, quand elle se croyait saisie par les bras d'un homme, avait jeté le cri qui nous avait fait sortir; notre sortie, comme nous l'avons dit avait effrayé Tom et l'effroi de Tom avait amené les événements subséquents, c'est-à-dire l'évanouissement de la marquise et la déroute de la noce.
Alexandre Decamps, qui était plus particulièrement lié avec lui, se chargea de l'excuser auprès de la société, et, comme preuve de sa sociabilité, il offrit d'aller chercher Tom partout où il serait et de le ramener comme sainte Marthe avait ramené la tarasque avec une simple faveur bleue ou rose: un petit drôle de douze à quinze ans s'avança alors et lui présenta la jarretière de la mariée, qu'il venait de prendre sous la table pour en décorer les convives lorsque l'alerte avait été donnée. Alexandre prit le ruban, entra dans la salle à manger, et trouva Tom qui se promenait avec une adresse merveilleuse sur la table toute servie: il en était à son troisième baba.
Ce nouveau délit le perdit: le marié avait malheureusement les mêmes goûts que Tom; il fit appel aux amateurs de baba; de violents murmures s'élevèrent aussitôt, que ne put calmer la docilité avec laquelle le pauvre Tom suivit Alexandre. À la porte, il rencontra le propriétaire, à qui la marquise venait de signifier qu'elle donnait congé; le marié, de son côté, déclara qu'il ne resterait pas un quart d'heure de plus dans la maison, si on ne lui faisait pas justice; le reste des locataires fit chorus. Le propriétaire pâlit en voyant d'avance sa maison vide; il signifia, en conséquence, à Decamps que, quel que fût son désir de le garder chez lui, cela devenait impossible, s'il ne se défaisait immédiatement d'un animal qui donnait, à pareille heure et dans une maison honnête, de si graves sujets de scandale. De son côté, Decamps, qui commençait à se dégoûter de Tom, ne fit de résistance que juste ce qu'il en fallait pour qu'on lui sût gré de céder. Il engagea sa parole d'honneur que, le lendemain, Tom quitterait le logement, et, pour rassurer les locataires qui demandaient que l'expropriation se fît à l'heure même, déclarant que, s'il y avait retard, ils ne coucheraient pas chez eux, il descendit dans la cour, fit, bon gré mal gré, entrer Tom dans une niche à chien, tourna l'ouverture contre une muraille, et chargea la niche de pavés.
Cette promesse, qui venait de recevoir un commencement d'exécution si éclatant, parut suffisante aux plaignants; la petite fille de la portière essuya ses larmes, la marquise s'en tint à sa troisième attaque de nerfs, et le marié déclara magnanimement qu'à défaut de baba, il mangerait de la brioche. Chacun rentra chez soi, et, deux heures après, la tranquillité se trouva parfaitement rétablie.
Quant à Tom, il essaya d'abord, comme Encelade, de se débarrasser de la montagne qui pesait sur lui; mais, voyant qu'il ne pouvait y réussir, il fit un trou au mur, et passa dans le jardin de la maison voisine.
Le locataire du rez-de-chaussée du n° 111 ne fut pas médiocrement surpris de voir le lendemain matin, un ours se promener dans ses plates-bandes: il referma vivement la porte de son perron, qu'il avait ouverte à l'effet de se livrer au même exercice, et essaya de reconnaître, à travers les carreaux, par quelle voie ce nouvel amateur d'horticulture avait pénétré dans son jardin; malheureusement, l'ouverture était cachée par un massif de lilas, de sorte que l'inspection, si prolongée qu'elle fût, n'amena aucun résultat satisfaisant. Alors, comme le locataire du rez-de-chaussée du n° 111 avait le bonheur d'être abonné au Constitutionnel, il se rappela avoir lu, quelques jours auparavant, sous la rubrique de Valenciennes, que cette ville avait été le théâtre d'un phénomène fort singulier: une pluie de crapauds était tombée avec accompagnement de tonnerre et d'éclairs, et cela en telle quantité, que les rues de la ville et les toits des maisons en avaient été couverts. Immédiatement après, le ciel, qui, deux heures auparavant, était gris de cendre, était devenu bleu indigo. L'abonné du Constitutionnel leva les yeux en l'air, et, voyant le ciel noir comme de l'encre et Tom dans son jardin, sans pouvoir se rendre compte de la manière dont il était entré, il commença à croire qu'un phénomène pareil à celui de Valenciennes était sur le point de se renouveler, avec cette seule différence qu'au lieu de crapauds, il allait pleuvoir des ours. L'un n'était pas plus étonnant que l'autre; la grêle était plus grosse et plus dangereuse: voilà tout. Préoccupé de cette idée, il se retourna vers son baromètre, l'aiguille indiquait pluie et tempête; en ce moment, le roulement de la foudre se fit entendre. La flamme bleuâtre d'un éclair pénétra dans l'appartement; l'abonné du Constitutionnel jugea qu'il n'y avait pas un instant à perdre, et, pensant qu'il allait y avoir concurrence, il envoya chercher par son valet de chambre le commissaire de police, et par sa cuisinière un caporal et neuf hommes, afin de se mettre à tout événement sous la protection de l'autorité civile et sous la garde de la force militaire.
Cependant les passants, qui avaient vu sortir du n° 111 la cuisinière et le valet de chambre effarés, s'étaient assemblés devant la grande porte et se livraient aux conjectures les plus incohérentes; ils interrogèrent le portier; mais le portier, à son grand désappointement, n'en savait pas plus que les autres; tout ce qu'il put leur dire, c'est que l'alerte, quelle qu'elle fût, venait du corps de logis situé entre cour et jardin. En ce moment, l'abonné du Constitutionnel parut à la porte du perron qui donnait sur la cour, pâle, tremblant, et appelant à son aide; Tom l'avait aperçu à travers les carreaux, et, habitué à la société des hommes, il était arrivé en trottant, afin de faire connaissance avec lui; mais l'abonné duConstitutionnel, se méprenant à ses intentions, avait vu une déclaration de guerre dans ce qui n'était qu'une démarche de politesse, et avait prudemment battu en retraite. Arrivé à la porte de la cour, il avait entendu craquer les carreaux de la porte du jardin; alors la retraite s'était changée en véritable déroute, et le fuyard était apparu, comme nous l'avons dit, aux yeux des curieux et des badauds, donnant des signes visibles de la plus grande détresse et appelant au secours de toute la force de ses poumons.
Or, il arriva ce qui arrive en pareille circonstance c'est qu'au lieu de répondre à l'appel qui lui était fait, la foule se dispersa; seul, un garde municipal, qui se trouvait dans les rangs, resta solide au poste, et, s'avançant vers l'abonné duConstitutionnel, il porta la main à son schako, et lui demanda en quoi il pouvait lui être agréable; mais celui auquel il s'adressait n'avait plus ni voix ni parole: il montra la porte qu'il venait d'ouvrir et le perron qu'il avait descendu avec tant de précipitation. Le garde municipal comprit que le danger venait de là, tira bravement son briquet, monta le perron, franchit la porte et se trouva dans l'appartement.
La première chose qu'il aperçut en entrant dans le salon fut la figure bonasse de Tom, qui, debout sur ses pieds de derrière, avait passé la tête et les pattes de devant à travers une vitre, et qui, appuyé sur la traverse de bois, regardait curieusement l'intérieur de l'appartement qui lui était inconnu.
Le garde municipal s'arrêta court, ne sachant, tout brave qu'il était, s'il devait avancer ou reculer; mais à peine Tom l'eut-il aperçu, que, fixant sur lui des yeux hagards, et soufflant bruyamment comme un buffle effrayé, il retira précipitamment sa tête du vasistas et se mit à fuir de toute la vitesse de ses quatre jambes vers le coin le plus reculé du jardin, en donnant des signes manifestes de terreur que lui inspirait l'uniforme municipal.
Or, jusqu'à cette heure, nous avons présenté à nos lecteurs notre ami Tom comme un animal plein de raison et de sens il faut donc qu'ils nous permettent de nous interrompre un instant, malgré l'intérêt de la situation, pour leur raconter d'où lui venait cet effroi, que l'on pourrait croire prématuré, puisqu'il n'avait encore été provoqué par aucune démonstration hostile, et qui, par conséquent, pourrait nuire à la réputation irréprochable qu'il a laissée après lui.
C'était un soir de carnaval de l'an de grâce 1831. Tom habitait Paris depuis six mois à peine, et déjà cependant la société artistique au milieu de laquelle il vivait l'avait civilisé au point que c'était un des ours les plus aimables que l'on pût voir: il allait ouvrir la porte quand on sonnait, montait la garde des heures entières debout sur ses pieds de derrière, une hallebarde à la main, et dansait lemenuetd'Exaudet, en tenant, avec une grâce infinie, un manche à balai derrière sa tête. Il avait passé la journée à se livrer à ces exercices innocents, à la grande satisfaction de l'atelier, et venait de s'endormir du sommeil du juste dans l'armoire qui lui servait de niche, lorsque l'on frappa à la porte de la rue. Au même instant, Jacques donna des signes de joie si manifestes, que Decamps devina que c'était son instituteur bien-aimé qui lui venait faire visite.
En effet, la porte s'ouvrit: Fau parut, habillé en paillasse, et Jacques, selon son habitude, s'élança dans ses bras.
—C'est bien, c'est bien!... dit Fau en posant Jacques sur la table et en lui mettant sa canne entre les mains: vous êtes une charmante bête. Portez armes! présentez arme! en joue, feu! À merveille! Je vous ferai faire un uniforme complet de grenadier, et vous monterez la garde à ma place. Mais ce n'est pas à vous que j'ai affaire dans ce moment-ci, c'est à votre ami Tom. Où est l'animal demandé?
—Mais dans sa niche, je crois, répondit Decamps.
—Tom, ici, Tom! cria Fau.
Tom fit entendre un grognement sourd, qui indiquait qu'il avait parfaitement compris que c'était de lui qu'il s'agissait, mais qu'il n'était nullement pressé de se rendre à l'invitation.
—Eh bien, dit Fau, est-ce comme cela que l'on obéit quand je parle? Tom, mon ami, ne me forcez pas d'employer des moyens violents.
Tom allongea une patte, qui sortit de son armoire sans qu'on aperçut aucune autre partie de sa personne, et se mit à bailler d'une manière plaintive et prolongée, comme un enfant qu'on réveille, et qui n'ose pas protester autrement contre la tyrannie de son professeur.
—Où est le manche à balai? dit Fau en donnant à sa voix l'accent de la menace, et en remuant avec fracas les arcs sauvages, les sarbacanes et les lignes à pêcher entassés derrière la porte.
—Présent! cria Alexandre en montrant Tom, qui, à ce bruit bien connu, s'était vivement levé et s'approchait de Fau en se dandinant d'un air innocent et paterne.
—À la bonne heure! dit Fau; soyez donc aimable, quand on vient exprès pour vous du café Procope au faubourg Saint-Denis.
Tom secoua la tête de haut en bas et de bas en haut.
—C'est cela. Maintenant, donnez une poignée de main à vos amis. À merveille.
—Est-ce que tu l'emmènes? dit Decamps.
—Un peu, répondit Fau, et que nous allons lui procurer de l'agrément encore.
—Et où allez-vous ensemble?
—Au bal masqué, rien que cela... Allons, allons Tom, en route mon ami. Nous avons un fiacre à l'heure.
Et comme si Tom eût comprit la valeur de ce dernier argument, il descendit les escaliers quatre à quatre, suivi de son introducteur. Arrivé au fiacre, le cocher ouvrit la portière, abaissa le marchepied, et Tom, guidé par Fau, monta dans l'équipage comme s'il n'avait pas fait autre chose toute sa vie.
—Ah ben, en v'là un drôle de déguisement! dit le cocher; c'est qu'on dirait un ours tout de même. Où faut-il vous conduire, mes bourgeois?
—À l'Odéon, répondit Fau.
—Grooonnn! fit Tom.
—Allons, allons, ne nous fâchons pas, dit le cocher; quoiqu'il y ait une trotte, on y arrivera, c'est bon.
En effet, une demi-heure après, le fiacre s'arrêtait à la porte du théâtre. Fau descendit le premier et paya le cocher; puis il donna la main à Tom, prit deux billets au bureau, et entra dans la salle sans que le contrôleur fît la moindre observation.
Au deuxième tour de foyer, on commença à suivre Tom. La vérité avec laquelle le nouveau venu imitait l'allure de l'animal dont il portait la peau avait frappé quelques amateurs d'histoire naturelle. Les curieux s'approchèrent donc de plus en plus, et, voulant s'assurer que son talent d'observation s'étendait jusqu'à la voix, il lui tirèrent les poils de la queue ou lui pincèrent la peau de l'oreille.
—Grrrooon! fit Tom.
Un cri d'admiration s'éleva dans la société: c'était à s'y méprendre.
Fau conduisit Tom au buffet, lui offrit quelques petits gâteaux, dont il était très friand, et qu'il absorba avec une voracité si bien imitée, que la galerie en pouffa de rire; puis il lui versa un verre d'eau que Tom prit avec délicatesse entre ses pattes, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire quand Decamps lui accordait par hasard l'honneur de l'admettre à sa table, et l'avala d'un trait. Alors l'enthousiasme fut à son comble.
C'est au point que, lorsque Fau voulut quitter le buffet, il se trouva enfermé dans un cercle si serré, qu'il commença à craindre qu'il ne prit envie à Tom, pour en sortir, d'appeler à son secours ses dents et ses griffes, ce qui aurait compliqué la chose; il le conduisit, en conséquence, dans un coin, lui appuya le dos dans l'angle et lui ordonna de se tenir tranquille jusqu'à nouvel ordre. C'était, comme nous l'avons dit, un genre d'exercice très familier à Tom, que celui de monter sa garde, en ce qu'il était parfaitement approprié à l'indolence de son caractère. Aussi, plus fidèle observateur de sa consigne que beaucoup de gardes nationaux de ma connaissance, faisait-il en ce cas patiemment sa faction jusqu'à ce qu'on vînt le relever. Un arlequin offrit alors sa batte pour compléter la parodie, et Tom posa gravement sa lourde patte sur son fusil de bois.
—Savez-vous, dit Fau à l'obligeant enfant de Bergame à qui vous venez de prêter votre batte?
—Non, répondit l'arlequin.
—Vous ne devinez pas?
—Pas le moins du monde.
—Voyons, regardez bien. À la grâce de ces mouvements, à son cou systématiquement penché sur l'épaule gauche, comme celui d'Alexandre le Grand, à l'imitation parfaite de l'organe... comment!... vous ne reconnaissez pas?
—Parole d'honneur, non!
—Odry, dit mystérieusement Fau; Odry, avec son costume de l'ours et le Pacha.
—Mais non, il joue l'ourse blanche.
—Justement! il a pris la peau de Vernet pour se déguiser.
—Oh! farceur! dit l'arlequin.
—Grrrooon! fit Tom.
—Maintenant, je reconnais sa voix, dit l'interlocuteur de Fau; oh! c'est étonnant que je n'aie pas deviné plus tôt. Dites-lui de la déguiser davantage.
—Oui, oui, répondit Fau en se dirigeant vers la salle; mais il ne faudrait pas trop l'ennuyer pour qu'il fût drôle. Je tâcherai qu'il danse le menuet.
—Oh! vraiment?
—Il me l'a promis. Dites cela à vos amis, afin qu'on ne lui fasse pas de mauvaises farces.
—Soyez tranquille.
Fau traversa le cercle, et l'arlequin, enchanté, alla de masque en masque annoncer la nouvelle et répéter les recommandations: alors chacun s'éloigna discrètement. En ce moment, le signal du galop se fit entendre, et le foyer tout entier se précipita dans la salle; mais, avant de suivre ses compagnons, le facétieux arlequin s'avança vers Tom, sur la pointe du pied, et, se penchant à son oreille:
—Je te connais, beau masque, lui dit-il.
—Grooonnn! fit Tom.
—Oh! tu as beau faire gron gron, tu danseras le menuet: n'est-ce pas que tu danseras le menuet, Marécot de mon cœur?
Tom fit aller sa tête de haut en bas et de bas en haut, selon son habitude lorsqu'on l'interrogeait, et l'arlequin, satisfait de cette réponse affirmative, se mit en quête d'une Colombine pour danser lui-même le galop.
Pendant ce temps, Tom était resté en tête-à-tête avec la limonadière, immobile à son poste, mais les yeux invariablement fixés sur le comptoir, où s'élevaient en pyramides des piles de gâteaux. La limonadière remarqua cette attention continue, et, voyant un moyen de placer sa marchandise, elle prit une assiette et avança la main: Tom étendit la patte, prit délicatement un gâteau, puis un second, puis un troisième; la limonadière ne se lassait pas d'offrir, Tom ne se lassait pas d'accepter, et il résulta de cet échange de procédés qu'il entamait sa seconde douzaine lorsque le galop finit et que les danseurs rentrèrent dans le foyer. Arlequin avait recruté une bergère et une pierrette, et il amenait ces dames pour danser le menuet.
Alors, en sa qualité de vieille connaissance, il s'approcha de Tom, lui dit quelques mots à l'oreille; Tom, que les gâteaux avaient mis d'une humeur charmante, répondit par un de ses plus aimables grognements. L'arlequin se tourna vers la galerie et annonça que le seigneur Marécot se rendait avec le plus grand plaisir à la demande de la société. À ces mots, les applaudissements éclatèrent, les cris «Dans la salle! dans la salle!» se firent entendre; la pierrette et la bergère prirent Tom chacune par une patte; Tom, de son côté, en cavalier galant, se laissa conduire, regardant tour à tour et d'un air étonné ses deux danseuses, avec lesquelles il se trouva bientôt au milieu du parterre. Chacun prit place, les uns dans les loges, les autres aux galeries; la plus grande partie faisait cercle; l'orchestre commença.
Le menuet était le triomphe de Tom, et le chef-d'œuvre chorégraphique de Fau. Aussi le succès se déclara-t-il dès les premières passes et alla-t-il croissant; aux dernières figures, c'était du délire. Tom fut emporté en triomphe dans une avant-scène; puis la bergère détacha sa couronne de roses et la lui posa sur la tête; toute la salle battit des mains et une voix alla jusqu'à crier dans son enthousiasme:
—Vive Marécot Ier!
Tom s'appuya sur la balustrade de sa loge avec une grâce toute particulière; au même instant, les premières mesures de la contredanse se firent entendre, chacun se précipita vers le parterre, à l'exception de quelques courtisans du nouveau roi, qui restèrent près de lui, dans l'espérance de lui accrocher un billet de spectacle; mais, à toutes leurs demandes, Tom ne répondit pas autre chose que son éternel grooonnn.
Comme la plaisanterie commençait à devenir monotone, on s'éloigna peu à peu de l'obstiné ministre du grand Schahabaham, en reconnaissant ses talents pour la danse de corde, mais en le déclarant fort insipide dans la conversation. Bientôt trois ou quatre personnes à peine s'occupèrent de lui; une heure après, il était complètement oublié: ainsi passe la gloire du monde.
Cependant l'heure de se retirer était venue; le parterre s'éclaircissait, les loges étaient vides. Quelques rayons blafards de jour se glissaient dans la salle à travers les fenêtres du foyer, lorsque l'ouvreuse, en faisant sa tournée, entendit sortir de l'avant-scène des premières un ronflement qui dénonçait la présence de quelque masque attardé; elle ouvrit la porte et trouva Tom, qui, fatigué de la nuit orageuse qu'il avait passée, s'était retiré dans le fond de sa loge et se livrait aux douceurs du sommeil. La consigne sur ce point est sévère, et l'ouvreuse est esclave de la consigne; elle entra donc, et, avec la politesse qui caractérise cette classe estimable de la société à laquelle elle avait l'honneur d'appartenir, elle fit observer à Tom qu'il était près de six heures du matin, heure raisonnable pour rentrer chez soi.