«Les malheurs vont par troupe», dit un proverbe russe qui mérite de devenir français tant il est juste: quelques jours à peine s'étaient écoulés depuis la mort de Tom, que Jacques Ierdonna des signes d'indisposition auxquels il n'y avait point à se tromper, et qui alarmèrent toute la colonie, à l'exception de Gazelle, qui, retirée dans sa carapace les trois quarts de la journée, paraissait fort insouciante à tout ce qui ne la touchait pas personnellement, et qui, d'ailleurs, nous le savons, n'était pas des plus intimes amies de Jacques.
Les premiers symptômes de la maladie furent une somnolence continue, accompagnée de lourdeurs de tête; en deux jours, l'appétit disparut entièrement et fit place à une soif qui devint de plus en plus ardente; vers le troisième jour, les coliques légères qu'il avait éprouvées jusque-là prirent une intensité si grande et amenèrent une douleur tellement permanente, qu'Alexandre Decamps monta en cabriolet et alla chercher le docteur Thierry. Celui-ci reconnut à l'instant même la gravité de la maladie, sans cependant pouvoir la caractériser positivement, flottant qu'il était entre une invagination d'entrailles, une paralysie d'intestins, ou une inflammation de la péritonite. En tout cas, il pratiqua une saignée de deux palettes de sang, promit de revenir le même soir en pratiquer une seconde, et ordonna, dans l'intervalle qui devait s'écouler entre elles, l'application de trente sangsues sur la région abdominale; de plus, Jacques devait être mis aux boissons délayantes et à tout ce que le traitement antiphlogistique peut offrir de plus énergique. Jacques se prêta à tout avec une complaisance indiquant qu'il comprenait lui-même la gravité de la maladie.
Le soir, lorsque le docteur revint, il trouva que la maladie, loin de céder au traitement, avait fait de nouveaux progrès; il y avait augmentation de soif, inappétence complète, ballonnement du ventre et rougeur de la langue; le pouls était petit, serré, concentré et fréquent, et les yeux enfoncés dans leur orbite dénotaient la souffrance que le pauvre Jacques éprouvait.
Thierry pratiqua une seconde saignée de deux autres palettes, à laquelle Jacques se prêta avec résignation; car le matin, après pareille opération, il s'était senti momentanément soulagé. Le docteur ordonna de continuer les boissons délayantes pendant toute la nuit; on envoya chercher une garde pour les lui administrer d'heure en heure; bientôt vint une petite vieille qui avait l'air de la femelle de Jacques, et qui demanda, en voyant le malade, une augmentation au salaire qu'on lui donnait ordinairement, sous le vain prétexte qu'elle était habituée à soigner les hommes et non pas les singes, et que, comme elle dérogeait, il fallait l'indemniser de sa complaisance: cela s'arrangea comme avec tout ce qui déroge, en payant le double.
La nuit fut mauvaise: Jacques empêcha la vieille de dormir, et la vieille battit Jacques; le bruit de la lutte parvint jusqu'à Alexandre, qui se leva et entra dans la chambre du malade. Jacques, exaspéré de la conduite déloyale de la vieille à son égard, avait rappelé toutes ses forces, et, au moment où elle se baissait vers lui pour le frapper, il lui avait arraché son bonnet et le mettait en morceaux.
Alexandre arrivait à temps pour mettre le holà; la vieille exposa ses raisons, Jacques mima les siennes; Alexandre comprit que les torts étaient du côté de la vieille; elle voulut se défendre, mais la bouteille presque pleine, quoique la nuit fût aux deux tiers écoulée, emporta sa condamnation.
La vieille fut payée et renvoyée malgré l'heure indue, et Alexandre, à la grande joie de Jacques, continua auprès du lit la veille commencée par la sorcière infâme qu'il venait de renvoyer. Alors à l'énergie qu'avait un instant déployée le malade, succéda une prostration complète. Jacques retomba comme expirant. Alexandre crut que le moment fatal était arrivé; mais, en se penchant vers Jacques, il vit que c'était de l'accablement et non de l'agonie.
Vers les neuf heures du matin, Jacques tressaillit et se souleva sur sa couche, donnant quelques signes de joie; aussitôt on entendit des pas, et la sonnette fut agitée; à l'instant, Jacques tenta de se lever, mais il retomba sans force; aussitôt la porte s'ouvrit et Fau parut. Il avait été prévenu à l'instant même par le docteur Thierry de la maladie de Jacques, et il venait faire une visite à son élève.
Ce fut un moment d'émotion pour Jacques, pendant lequel il parut oublier ses douleurs; mais bientôt la force morale céda aux accidents physiques; des nausées affreuses se déclarèrent, qui furent, au bout d'une demi-heure, suivies de vomissements.
Le docteur arriva sur ces entrefaites: il trouva le malade couché sur le dos, ayant la langue blanchâtre, sèche et couverte d'un enduit muqueux. La respiration était fréquente et saccadée; la scène entre Jacques et la vieille avait fait faire des progrès effrayants à la maladie. Thierry écrivit aussitôt à un de ses confrères, le docteur Blasy, et fit porter la lettre par un rapin de Decamps. Une consultation était devenue nécessaire: Thierry ne répondait pas du malade.
Vers midi, le docteur Blasy arriva; Thierry l'introduisit près de Jacques, lui détailla les accidents, et lui exposa ses ordonnances. Le docteur Blasy reconnut la sagesse et l'aptitude du traitement; puis, ayant examiné à son tour le malheureux Jacques, son avis, comme celui de Thierry, fut qu'il était atteint d'une paralysie d'intestins occasionnée par la quantité de blanc de plomb et de bleu de Prusse que Jacques avait dévorée.
Le malade était si faible, que l'on n'osa point pratiquer une nouvelle saignée, et que les hommes de la science s'en remirent aux ressources de la nature. La journée se passa ainsi, accidentée à tout moment par des crises; le soir, Thierry revint et n'eut besoin que de jeter un seul coup d'œil sur Jacques pour s'apercevoir que la maladie avait fait encore de nouveaux progrès. Il secoua tristement la tête, ne prescrivit rien de nouveau, et dit que, si le malade manifestait quelque caprice, on pouvait lui donner tout ce qu'il demanderait: même chose arrive pour les condamnés, la veille du jour où on les mène à la guillotine. Cette déclaration de Thierry jeta tout le monde dans la consternation.
Le soir, Fau arriva, déclarant que personne autre que lui ne veillerait Jacques. En conséquence de la décision du docteur, il avait bourré ses poches de dragées, de pralines et d'amandes fraîches; ne pouvant sauver Jacques, il voulait au moins adoucir ses derniers moments.
Jacques le reçut avec une suprême expression de joie: lorsqu'il le vit s'établir à la place où s'était assise la vieille, il comprit le dévouement de son maître, et l'en remercia par un petit grognement amical. Fau commença à lui donner un verre de la potion commandée par Thierry; Jacques, visiblement pour ne pas contrarier Fau, fit des efforts inouïs pour l'avaler; mais presque aussitôt il la rendit avec des efforts si violents, que Fau crut qu'il allait lui passer entre les bras; cependant, au bout de quelques minutes, les contractions de l'estomac cessèrent, et Jacques, quoique tremblotant encore de tous ses membres, tant la crise avait été forte, retrouva un instant non pas de repos, mais d'accablement.
Vers les deux heures du matin, les premiers accidents cérébraux se manifestèrent; ne sachant que donner à Jacques pour le calmer, on lui présenta des pralines et des amandes: le malade reconnut aussitôt ces objets, qui tenaient un rang des plus distingués parmi ses souvenirs gastronomiques. Huit jours auparavant, il se serait fait fouetter et pendre pour des pralines et des amandes. Mais la maladie est une dure correction. Elle avait laissé à Jacques le désir et lui avait enlevé la possibilité: Jacques choisit tristement les pralines qui contenaient des amandes et qui avaient le sucre en plus, et, ne pouvant avaler, il les fourra dans les poches que la nature lui avait octroyées de chaque côté de la mâchoire: de sorte qu'au bout d'un instant ses joues s'abaissèrent sur sa poitrine, comme faisaient les favoris de Charlet avant qu'il ne les eût coupés.
Cependant, quoique Jacques ne pût, à son grand regret, avaler les pralines, il éprouva un certain plaisir dans l'opération intermédiaire qu'il venait d'accomplir: humecté par la salive, le sucre qui enveloppait les amandes fondait doucement, ce qui n'était pas sans douceur pour le moribond; et, à mesure que le sucre fondait, le volume des provisions diminuait et laissa bientôt place dans les poches pour introduire de nouvelles pralines. Jacques étendit la main; Fau comprit Jacques, lui présenta une pleine poignée de dragées parmi lesquelles le malade choisit celles qu'il trouvait le plus à sa convenance, et les poches reprirent une rotondité tout à fait respectable; quant à Fau, il retrouva quelque espoir à ce désir, car, ayant vu les poches diminuer, il avait attribué à la mastication le phénomène de la fusion, et en avait auguré un mieux sensible dans l'état du malade, qui mangeait maintenant et qui tout à l'heure ne pouvait même pas boire.
Malheureusement, Fau se trompait: vers les sept heures du matin, les accidents cérébraux devinrent effrayants; c'est ce qu'avait prévu Thierry; car, lorsqu'il entra, il ne s'informa point comment allait Jacques, mais demanda si Jacques était mort. Sur la réponse négative, il parut fort étonné, et entra dans la chambre où étaient déjà réunis Fau, Jadin, Alexandre et Eugène Decamps: le malade était à l'agonie. Alors, ne pouvant plus rien pour le sauver, et voyant que dans les deux heures il aurait cessé d'exister, il envoya le domestique chez Tony Johannot avec injonction de ramener Jacques II, afin que Jacques Iermourant entre les bras d'un individu de son espèce, pût au moins lui communiquer ses suprêmes volontés et ses derniers désirs.
Le spectacle était déchirant; tout le monde aimait Jacques, qui, à part les défauts inhérents à son espèce, était ce qu'on appelle entre garçons un bon vivant: il n'y avait que Gazelle qui, comme pour insulter au moribond, était passée de l'atelier dans la chambre, traînant une carotte qu'elle se mit à manger sous une table avec une impassibilité qui indiquait un excellent estomac, mais un fort mauvais cœur; Jacques la regarda plusieurs fois de côté avec une expression qui peut-être eut fait peu d'honneur à un chrétien, mais qui était tout à fait excusable chez un singe. Sur ces entrefaites, le domestique rentra: il apportait Jacques II.
Jacques II n'était aucunement prévenu du spectacle qui l'attendait, de sorte que son premier mouvement fut tout à la crainte. Cette couche mortuaire sur laquelle était étendu un de ses semblables, ces animaux d'une autre espèce que la sienne qui entouraient le moribond, et dans lesquels il reconnut des hommes, c'est-à-dire une race habituée à persécuter la sienne, tout cela l'impressionna de telle façon, qu'il se mit à trembler de tous ses membres.
Mais aussitôt Fau alla vers lui, une praline à la main; Jacques II prit le bonbon, le tourna et le retourna pour voir s'il n'y avait pas de surprise, le goûta du bout des dents, puis, convaincu par le témoignage de ses sens qu'on ne lui voulait aucun mal, revint peu à peu de son effroi.
Alors le domestique le déposa près de la couche de son compatriote, qui, faisant un dernier effort, se retourna de son côté, la mort empreinte sur le visage. Jacques II comprit alors ou du moins parut comprendre la mission qu'il était appelé à remplir; il s'approcha du moribond, que les poches de ses bajoues pleines d'amandes rendaient méconnaissable; puis enfin, lui prenant la patte et le plaignant doucement, il parut l'inviter à lui confier ses dernières pensées. Le malade fit un effort visible pour rappeler toute son énergie, parvint à se mettre sur son séant; puis, marmottant dans sa langue maternelle quelques paroles à l'oreille de son ami, il lui montra Gazelle toujours impassible, avec un geste pareil à celui que faisait, dans le beau drame d'Alfred de Vigny, la maréchale d'Ancre montrant à son fils, au moment de mourir, Albert de Luynes, le meurtrier de son père. Jacques II fit un signe de tête, indiquant qu'il avait compris, et Jacques Ierretomba sans mouvement.
Dix minutes après, il porta les deux mains à sa tête, regarda encore une fois ceux qui l'entouraient, comme pour leur adresser un dernier adieu, se souleva par un effort suprême, jeta un cri et retomba entre les bras de Jacques II.
Jacques Ierétait mort.
Il y eut parmi les assistants un instant de stupeur profonde que parut d'abord partager Jacques II. Les yeux fixes, il regardait son ami qui venait de trépasser, immobile comme le cadavre lui-même; puis, lorsque, après cinq minutes d'examen, il se fut bien assuré qu'il ne restait plus l'ombre d'existence dans le corps qu'il avait sous les yeux, il porta les deux mains à la bouche du mort, la lui ouvrit en tirant les mâchoires en sens inverse, introduisit sa main dans les bajoues, en tira les amandes des pralines et les fourra immédiatement dans les siennes; ce que l'on avait pris pour le dévouement d'un ami n'était rien autre chose que la cupidité d'un héritier!...
Fau arracha le cadavre de Jacques Ierdes bras de son indigne exécuteur testamentaire, et le remit à Thierry et à Jadin, qui le réclamaient, le premier au nom de la science, le second au nom de l'art: Thierry voulait ouvrir le corps pour voir de quelle maladie il était mort; Jadin voulait mouler la tête afin de conserver son masque et d'enrichir la collection des masques célèbres: la priorité fut accordée à Jadin, afin qu'il accomplit son opération avant que la mort eût altéré les traits du visage, puis il fut convenu qu'il remettrait le cadavre à Thierry, qui procéderait à l'autopsie.
Comme l'opération du moulage donnait une bonne heure à Thierry, il en profita pour aller chercher Blasy, avec lequel il devait se rendre chez Fontaine, où le corps allait être transporté, et serait remis à la disposition des deux docteurs.
Ces dispositions prises, Jadin, Fau, Alexandre et Eugène Decamps montèrent aussitôt en fiacre pour se rendre chez Fontaine, emportant Jacques Ieravec eux et laissant Jacques II et Gazelle maîtres absolus de la maison.
L'opération, faite avec le plus grand soin, réussit à merveille, et l'empreinte fut prise avec une justesse qui donna au moins la consolation aux amis de Jacques de garder sa ressemblance.
Ils venaient de remplir cette triste et dernière fonction lorsque les deux docteurs entrèrent: l'art avait fait son œuvre, la science demandait à commencer la sienne. Jadin seul eut le courage de rester à cette seconde opération; Fau, Alexandre et Eugène Decamps se retirèrent, ne pouvant prendre sur eux d'assister à ce triste spectacle.
Autopsie faite, on trouva le péritoine fortement enflammé, présentant çà et là de légères taches blanches, puis épanchement d'un liquide séroso-sanguinolent; tout cela était l'effet et non la cause. Les deux docteurs poursuivirent donc leur investigation; enfin, vers le milieu à peu près de l'intestin grêle, ils découvrirent une légère ulcération livrant passage à la pointe d'une épingle, dont la tête était restée cachée dans l'intestin; ils se rappelèrent alors la fatale circonstance du papillon, et tout leur fut expliqué. La mort était donc inévitable, et les deux docteurs eurent la consolation de voir que, bien qu'ils eussent commis une légère erreur sur la cause de la maladie, celle de Jacques était mortelle, et que toutes les ressources de l'art ne pouvaient le sauver de l'accident causé par la gourmandise.
Quant à Fau, à Alexandre et à Eugène Decamps, ils remontaient fort tristes l'escalier du n° 109, lorsque, arrivés au second étage, ils commencèrent à sentir une odeur de friture singulière; à mesure qu'ils montaient, l'odeur devenait plus forte, et, parvenus au palier de leur appartement, ils s'aperçurent que cette exhalaison venait de chez eux: ils ouvrirent la porte avec empressement, car, n'ayant pas laissé la cuisinière au logis, ils ne pouvaient se rendre compte de ces préparatifs culinaires; l'odeur venait de l'atelier.
Ils y entrèrent vivement; on entendait frire quelque chose dans le poêle et une grande fumée en sortait. Alexandre en ouvrit vivement la porte et trouva sur la tôle rougie Gazelle retournée sur le dos, et cuisant à l'étouffée dans sa carapace.
La vengeance de Jacques Ieravait été accomplie par Jacques II.
On lui pardonna en faveur de l'intention, et on le renvoya chez son maître.
Quelque temps après les événements que nous venons de raconter, l'hiver était survenu, et chacun avait fait, selon sa fortune ou ses prévisions, des arrangements pour le passer le plus confortablement possible; cependant, comme Matthieu Laensberg annonçait pour l'année un hiver peu rigoureux, beaucoup de personnes avaient assez médiocrement garni leur bûcher, et du nombre de ces personnes était Tony Johannot, soit qu'il eût confiance dans les prédictions de Matthieu Laensberg, soit par toute autre raison que nous avons été assez discret pour ne pas approfondir. Il résultait de cette négligence que, vers le 15 janvier, le spirituel illustrateur du Roi de Bohême et ses sept châteaux, allant chercher lui-même une bûche pour mettre dans son poêle, s'aperçut que, s'il continuait à faire du feu à la fois dans son atelier et dans sa chambre à coucher, il n'aurait plus de combustible que pour une quinzaine de jours à peine.
Or, depuis une semaine, on patinait sur le canal, la rivière charriait comme au temps de Julien l'Apostat, et M. Arago, mal d'accord avec le chanoine de Saint-Barthélemy, annonçait, du haut de l'observatoire, que le froid, qui était arrivé à 15 degrés, continuerait de monter ainsi jusqu'à 23; c'était, à six degrés près, le froid qu'il fit pendant la retraite de Moscou. Et, comme le passé servait d'exemple à l'avenir, tout le monde commençait à croire que c'était M. Arago qui avait raison, et qu'une fois par hasard Matthieu Laensberg avait bien pu se tromper.
Tony sortit du bûcher, très préoccupé de la certitude douloureuse qu'il venait d'acquérir: c'était à choisir, de geler le jour ou de geler la nuit. Cependant, après avoir profondément réfléchi, tout en bléreautant un tableau de l'Amiral de Coligny pendu à Montfaucon, il crut avoir trouvé un moyen d'arranger la chose: c'était de transporter son lit de sa chambre dans son atelier. Quant à Jacques II, une peau d'ours pliée en quatre ferait l'affaire. En effet, le même soir, le double déménagement fut accomplit; et Tony s'endormit caressé par une douce chaleur et se félicitant d'avoir reçu du ciel une imagination aussi fertile en ressources.
Le lendemain, en se réveillant, il chercha un instant où il était, puis, reconnaissant son atelier, ses yeux, dirigés par la préoccupation paternelle qu'éprouve l'artiste pour son œuvre, se tournèrent vers son chevalet; Jacques II était assis sur le dossier d'une chaise, juste à la hauteur et à la portée du tableau. Tony crut, au premier coup d'œil, que l'intelligent animal, à force de voir la peinture, était décidément devenu connaisseur, et que, comme il paraissait regarder la toile de très près, il admirait le fini de l'exécution. Mais bientôt Tony s'aperçut qu'il était tombé dans une erreur profonde: Jacques II adorait le blanc de plomb, et, comme le tableau de Coligny était à peu près terminé, et que Tony avait fait toutes ses lumières avec cet ingrédient, Jacques passait sa langue partout où il en pouvait trouver.
Tony sauta à bas de son lit, et Jacques à bas de sa chaise; mais il était trop tard, tous les nus exécutés au moyen de cette couleur avaient été léchés jusqu'à la toile, de sorte que le cadavre de l'amiral était déjà avalé; il y avait encore la potence et la corde, mais il n'y avait plus de pendu. C'était une exécution à refaire.
Tony commença par se mettre dans une atroce colère contre Jacques; puis, réfléchissant qu'à tout prendre, c'était sa faute, puisqu'il n'aurait eu qu'à l'attacher, il alla chercher une chaîne et un crampon, scella le crampon dans le mur, y fixa un bout de la chaîne, et, ayant ainsi tout préparé pour la nuit suivante il se remit d'ardeur à son Coligny, qui se retrouva à peu près rependu vers les cinq heures du soir. Alors, pensant que c'était bien assez de besogne comme cela pour une journée, il alla faire un tour sur le boulevard, revint dîner à la taverne anglaise, puis s'en alla au spectacle, où il resta jusqu'à onze heures et demie.
En entrant dans son atelier, qu'il trouva tiède encore de la chaleur de la journée, Tony vit avec satisfaction que rien n'avait été dérangé en son absence et que Jacques dormait sur son coussin: il se coucha donc à son tour dans une quiétude parfaite et s'endormit bientôt du sommeil du juste.
Vers minuit, il fut réveillé par un bruit de vieilles ferrailles: on eût dit que tous les revenants d'Anne Radcliffe traînaient leurs chaînes dans l'atelier; Tony croyait peu aux fantômes, et, pensant qu'on venait lui voler le reste de son bois, il étendit sa main vers une vieille hallebarde damasquinée, et ornée d'une houppe qui faisait partie d'un trophée pendu au mur.
Son erreur fut courte.
Au bout d'un instant, il reconnut la cause de tout ce vacarme et enjoignit à Jacques de se recoucher. Jacques obéit, et Tony reprit, avec l'ardeur d'un homme qui a bien travaillé toute la journée, son sommeil momentanément interrompu. Au bout d'une demi-heure, il fut réveillé par des plaintes étouffées.
Comme Tony demeurait dans une rue écartée, il crut qu'on assassinait quelqu'un sous ses fenêtres, sauta à bas de son lit, prit une paire de pistolets et courut ouvrir la croisée. La nuit était calme, la rue tranquille; pas un bruit ne troublait la solitude du quartier, si ce n'est le murmure sourd qui veille incessamment, planant au-dessus de Paris, et qui semble la respiration d'un géant endormi. Alors il referma sa fenêtre et s'aperçut que les plaintes venaient de la chambre même.
Comme il n'y avait que lui et Jacques dans la chambre et que lui n'avait d'autre raison de se plaindre que d'être réveillé, il alla à Jacques; Jacques ne sachant que faire, s'était amusé à tourner au pied de la table sous laquelle il était couché; mais, au bout de cinq ou six tours, sa chaîne s'était rétrécie; Jacques n'en avait tenu compte et avait continué son manège; de sorte qu'il avait fini par se trouver arrêté par le collet, et, comme il poussait toujours en avant sans penser à retourner en arrière, il s'étranglait davantage à chaque effort qu'il faisait pour se dégager. De là les plaintes que Tony avait entendues.
Tony, pour punir Jacques de sa stupidité, l'eût volontiers laissé dans la situation où il s'était placé; mais, en condamnant Jacques à la strangulation, il se vouait à l'insomnie: il détourna donc la corde autant de fois que Jacques l'avait tournée, et Jacques, satisfait de se trouver les voies respiratoires dégagées, se recoucha humblement et sans bruit. Tony, de son côté, en fit autant, espérant que rien ne troublerait son sommeil jusqu'au lendemain matin; Tony se trompait, Jacques avait été dérangé dans ses habitudes de sommeil et avait empiété sur sa nuit, de sorte que, maintenant qu'il avait dormi ses huit heures, c'était le chiffre de Jacques, il ne pouvait plus fermer l'œil; il en résulta qu'au bout de vingt minutes, Tony sauta une troisième fois à bas de son lit; seulement, cette fois, ce ne fut ni une hallebarde, ni un pistolet qu'il prit, mais une cravache.
Jacques le vit venir, reconnut ses intentions et se blottit sous son coussin; mais il était trop tard. Tony fut impitoyable et Jacques reçut une correction consciencieusement mesurée au délit. Cela le calma pour le reste de la nuit, mais alors ce fut à Tony qu'il fut impossible de se rendormir; ce que voyant, il se leva bravement, alluma sa lampe, et, ne pouvant peindre à la lumière, il commença un de ces bois délicieux qui l'ont fait le roi des illustrations.
On comprend que, malgré le bénéfice pécuniaire que Tony trouvait à son insomnie, cela ne pouvait durer dans les mêmes conditions; aussi, le jour venu, pensa-t-il sérieusement à trouver un moyen qui conciliât les exigences de son sommeil et les intérêts de sa bourse: il était au plus abstrait de ses méditations, lorsqu'il vit entrer dans son atelier une jolie chatte de gouttière, nommée Michette, que Jacques aimait parce qu'elle faisait tout ce qu'il voulait, et qui, de son côté, aimait Jacques parce que Jacques lui cherchait ses puces.
Tony ne se fut pas plus tôt rappelé cette douce intimité, qu'il pensa à en tirer parti. La chatte, avec sa fourrure hivernale pouvait parfaitement remplacer le poêle. En conséquence, il mit la main sur la chatte, qui, ignorant les dispositions que l'on venait de prendre à son égard, ne fit aucune tentative pour fuir, l'introduisit dans la niche grillée de Jacques, y poussa Jacques derrière elle, et rentra dans l'atelier afin de regarder par le trou de la serrure comment les choses allaient se passer.
D'abord les deux captifs cherchèrent tous les moyens de sortir de leur prison, employant ceux qui leur étaient suggérés par leurs différents caractères: Jacques sauta alternativement contre les trois parois de sa niche, et revint secouer les barreaux, puis recommença vingt fois le même manège sans s'apercevoir qu'il était parfaitement inutile; quant à Michette, elle resta où on l'avait mise, regarda autour d'elle sans remuer autre chose que la tête, puis, revenant aux barreaux, elle les caressa doucement avec un côté, ensuite avec l'autre, en faisant le gros dos et en pliant sa queue en arc; puis, à la troisième fois, elle essaya, tout en ronronnant, de passer la tête entre chaque barreau; enfin, lorsque la chose lui fut démontrée impossible, elle fit entendre deux ou trois petits miaulements plaintifs; mais, voyant qu'ils demeuraient sans résultat, elle alla faire son nid dans un coin de la niche, se roula dans le foin, et présenta bientôt l'apparence d'un manchon d'hermine vu par l'une de ses extrémités.
Quant à Jacques, il demeura un quart d'heure, à peu près, sautant, cambriolant et grognant; puis, voyant que toutes ses gambades étaient inutiles, il alla se blottir dans le coin opposé à celui de la chatte: animé par l'exercice qu'il venait de prendre, il demeura un instant accroupi et conservant un geste d'indignation, puis bientôt, le froid le gagnant, il se mit à grelotter de tous ses membres.
Ce fut alors qu'il avisa son amie chaudement roulée dans sa fourrure, et que son instinct égoïste lui donna le secret du parti qu'il pouvait tirer de sa cohabitation forcée avec sa nouvelle compagne; en conséquence, il s'approcha doucement de Michette, se coucha près d'elle, lui passa un de ses bras sous le corps, introduisit l'autre dans l'ouverture supérieure du manchon naturel qu'elle formait, roula sa queue en spirale autour de la queue de sa voisine, qui ramena complaisamment le tout entre ses jambes, et parut aussitôt parfaitement rassuré sur son avenir.
Cette persuasion gagna Tony, qui, satisfait de ce qu'il avait vu, retira son œil de la serrure, sonna sa ménagère et lui ordonna, outre les carottes, les noix et les pommes de terre de Jacques une pâtée pour Michette.
La ménagère suivit à la lettre cette injonction; et tout se serait honorablement passé pour l'ordinaire de Michette et de Jacques, si ce dernier, par sa gourmandise, ne fût venu tout bouleverser. Dès le premier jour, il avait remarqué, dans les deux repas qu'on lui servait régulièrement, l'un à neuf heures du matin, l'autre à cinq heures du soir, et qui, grâce à la complaisance de ses voies digestives, durait toute la journée, l'introduction d'un nouveau mets. Quant à Michette, elle avait parfaitement reconnu le matin sa pâtée au lait, et le soir sa pâtée à la viande, de sorte qu'elle s'était mise à manger l'une et l'autre, quoique parfaitement satisfaite du service, avec cette délicatesse dédaigneuse que tous les observateurs ont remarquée chez les chattes de bonne maison.
D'abord, préoccupé de l'aspect des comestibles, Jacques l'avait regardée faire; puis, comme Michette, en chatte bien élevée, avait laissé de la pâtée au lait dans son assiette, Jacques était venu derrière elle, l'avait goûtée, et, la trouvant excellente avait achevé le plat. À dîner, il avait fait la même expérience et, trouvant la pâtée à la viande également à son goût, il avait, toujours chaudement accolé à Michette, passé la nuit à se demander pourquoi on lui donnait, à lui, commensal de la maison, des carottes, des noix, des pommes de terre et autres légumes crus, qui lui agaçaient les dents, tandis qu'on offrait à une étrangère tout ce qu'il y avait de plus velouté et de plus délicat en pâtée.
Le résultat de cette veille fut que Jacques trouva la conduite de Tony souverainement injuste et résolut de rétablir les choses dans leur ordre naturel en mangeant la pâtée, et en laissant à Michette les carottes, les noix et les pommes de terre.
En conséquence, le lendemain matin, au moment où la femme de charge venait de servir le double déjeuner de Jacques et de Michette, et où Michette s'approchait en ronronnant de sa soucoupe, Jacques la prit sous son bras, la tête tournée du côté opposé à la soucoupe, et la maintint dans cette position tout le temps qu'il y resta quelque chose à manger; puis, la pâtée achevée, et Jacques satisfait de son repas, il lâcha Michette, la laissant libre de déjeuner à son tour avec les légumes; Michette alla flairer successivement carottes, noix et pommes de terre; puis, mécontente de l'examen, elle revint, en miaulant avec tristesse, se coucher près de Jacques, qui, l'estomac confortablement garni, s'occupa immédiatement d'étendre la douce chaleur qu'il ressentait vers la région abdominale, à ses pattes et à sa queue, extrémités beaucoup plus sensibles au froid que tout le reste du corps.
Au dîner, la même manœuvre se renouvela; seulement, cette fois, Jacques se félicita davantage encore de son changement de régime, et la pâtée à la viande lui parut aussi supérieure à la pâtée au lait que la pâtée au lait l'était elle-même aux carottes, aux noix et aux pommes de terre. Grâce à cette nourriture plus confortable et à la fourrure de Michette, Jacques passa une nuit excellente, sans le moins du monde faire attention aux plaintes de la pauvre Michette, qui, l'estomac vide et affamé, miaula piteusement depuis le soir jusqu'au matin, tandis que Jacques ronflait comme un chanoine, et faisait des rêves d'or: cela dura trois jours ainsi, à la grande satisfaction de Jacques et au détriment de Michette.
Enfin, le quatrième jour, lorsqu'on apporta le dîner, Michette n'eût plus même la force de faire sa démonstration accoutumée, et elle resta couché dans son coin, de sorte que Jacques, plus libre de ses mouvements, depuis qu'il n'était plus obligé de comprimer ceux de Michette, dîna mieux qu'il ne l'avait jamais fait; son dîner fini, il alla, selon son habitude, se coucher près de sa chatte, et, la sentant plus froide qu'à l'ordinaire, l'enlaça plus étroitement que d'habitude de ses pattes et de sa queue, grognant maussadement de ce que son calorifère se refroidissait.
Le lendemain, Michette était morte et Jacques avait la queue gelée.
Ce jour-là, ce fut Tony qui, inquiet du froid croissant de la nuit, alla visiter en se réveillant ses deux prisonniers, il trouva Jacques victime de son égoïsme et enchaîné à un cadavre; il prit la morte et le vivant, à peu près aussi immobiles, aussi froids l'un que l'autre, et les transporta dans son atelier. Il n'y avait pas de redoublement de chaleur capable de réchauffer Michette; quant à Jacques, comme il n'était qu'engourdi, peu à peu le mouvement lui revint dans tout le corps, excepté vers la région de la queue, qui demeura gelée, et qui, ayant été gelée pendant qu'elle était roulée en spirale autour de celle de Michette, conserva la forme d'un tire-bouchon, forme inouïe et inusitée jusqu'à ce jour dans l'espèce simiane, et qui donna dès lors à Jacques la tournure la plus fabuleusement chimérique qui se puisse imaginer.
Trois jours après, le dégel arriva; or, le dégel amena un événement que nous ne pouvons passer sous silence, non pas à cause de son importance elle-même, mais à cause des suites désastreuses qu'il eut pour la queue de Jacques, déjà passablement hypothéquée par l'accident que nous venons de raconter.
Tony avait reçu, pendant la gelée, deux peaux de lion qu'un de ses amis, qui pour le moment chassait dans l'Atlas, lui avait envoyées d'Alger. Ces deux peaux de lion, fraîchement écorchées, avaient été saisies par le froid en arrivant en France, ce qui leur avait fait perdre leur odeur, et attendaient, déposées dans la chambre de Tony, qui comptait les faire tanner un jour ou l'autre et en orner son atelier. Or, comme, le dégel était arrivé, toute chose dégela, excepté la queue de Jacques, les peaux, en s'amollissant, reprirent cette odeur âcre et fauve qui annonce de loin aux animaux épouvantés la présence du lion. Il résultat de cette circonstance que Jacques, qui, vu l'accident qui lui était arrivé, avait obtenu la permission de demeurer dans l'atelier, éventa, avec cette subtilité d'odorat particulière à sa race, l'odeur terrible qui se répandait peu à peu dans l'appartement, et donna des signes d'inquiétude visible, que Tony prit d'abord pour un malaise occasionné par le retranchement d'un de ses membres les plus essentiels.
Cette inquiétude durait depuis deux jours; depuis deux jours, Jacques, éternellement préoccupé d'une même idée, aspirait tous les courants d'air qui arrivaient jusqu'à lui, sautait des chaises sur les tables et des tables sur les rayons, mangeait à la hâte et en regardant avec crainte autour de lui, buvait à grande gorgée et s'étranglait en buvant, enfin menait une vie des plus agitées, lorsque par hasard je vins faire une visite à Tony.
Comme j'étais un des bons amis de Jacques, et que je ne me présentais jamais à l'atelier sans lui apporter quelques friandises, dès que Jacques m'aperçut, il accourut à moi pour s'assurer que je ne perdais pas mes bonnes habitudes; or, la première chose qui me frappa, en offrant à Jacques un cigare de la Havane dont il était fort friand—non pas pour le fumer à la manière de nos élégants, mais pour le chiquer tout bonnement, à l'imitation des matelots de la Roxelane—la première chose, dis-je, qui me frappa, fut cette queue fantastique que je ne lui avais jamais connue; puis, ensuite, ce tremblement nerveux, cette agitation fébrile que je n'avais point encore remarquée en lui. Tony me donna l'explication du premier phénomène, mais il était aussi ignorant que moi sur le second; il se proposait d'envoyer chercher Thierry pour le consulter à ce sujet.
Je le quittai en l'affermissant dans cette intention, lorsqu'en traversant la chambre à coucher je fus frappé de l'odeur sauvagine que l'on y respirait. J'en demandai la cause à Tony, qui me montra les deux peaux de lion. Tout me fut expliqué par ce seul geste: il était évident que c'étaient ces peaux de lion qui tourmentaient Jacques. Tony n'en voulait rien croire, et, comme il continuait de penser que Jacques était sérieusement indisposé, je lui proposai de tenter une expérience qui lui démontrerait jusqu'à l'évidence que, si Jacques était malade, c'était de peur. Cette expérience était des plus simples et des plus faciles à exécuter; elle consistait purement et simplement à appeler ses deux rapins, qui profitaient de notre sortie momentanée pour jouer aux billes, à leur mettre à chacun un peau de lion sur les épaules, et à les faire entrer dans l'atelier à quatre pattes et vêtus en Hercules Néméens.
Déjà, depuis que la porte de la chambre à coucher était ouverte et que l'odeur des lions pénétrait plus forte et plus directe jusqu'à lui, l'inquiétude de Jacques avait sensiblement augmenté: il s'était élancé sur une échelle double, et, monté sur le dernier échelon, tournait la tête de notre côté, aspirant l'air et poussant de petits cris d'effroi, indiquant qu'il sentait le péril s'approcher et qu'il devinait de quel côté il devait venir.
En effet, au bout d'un instant, un des rapins, suffisamment caparaçonné, se mit à quatre pattes et marcha vers l'atelier, immédiatement suivi de son camarade; l'agitation de Jacques fut à son comble. Enfin il vit apparaître à la porte la tête du premier lion, et cette agitation devint de la terreur; mais une terreur insensée, sans calcul, sans espérance; cette terreur de l'oiseau qui se débat sous le regard du serpent; cette terreur qui brise les forces physiques, paralyse les facultés morales; cette terreur du vertige, qui fait qu'aux yeux effrayés le ciel tourne et la terre vacille, et que, toutes les forces s'anéantissant à la fois, on tombe haletant comme dans un songe, sans jeter un seul cri; voilà ce qu'avait produit le seul aspect des lions.
Ils firent un pas vers Jacques, Jacques tomba de son échelle.
Nous courûmes à lui, il était évanoui; nous le relevâmes: il n'avait plus de queue! la gelée l'avait rendue fragile comme du verre, de sorte que, dans sa chute, elle s'était brisée.
Nous ne voulions pas pousser la plaisanterie aussi loin; aussi renvoyâmes-nous les peaux de lion au grenier, et, cinq minutes après, les rapins rentrèrent sous leur figure naturelle. Quant à Jacques, au bout d'un instant, il rouvrit tristement les yeux, poussant de petites plaintes; et, reconnaissant Tony, il lui jeta les bras autour du cou et se cacha la tête dans sa poitrine.
Pendant ce temps, je préparais un verre de vin de Bordeaux pour rendre à Jacques le courage qu'il avait perdu; mais Jacques n'avait le cœur ni à boire ni à manger: au moindre bruit, il frémissait de tous ses membres, et cependant, petit à petit, et tout en humant l'air, il s'apercevait que le danger s'était éloigné.
En ce moment, la porte se rouvrit, et Jacques ne fit qu'un bond des bras de Tony sur l'échelle double; mais, au lieu des monstres qu'il attendait par cette porte, Jacques vit paraître sa vieille amie la cuisinière; cette vue lui rendit un peu de sécurité. Je profitai de ce moment pour lui mettre sous le nez une soucoupe pleine de vin de Bordeaux. Il la regarda un instant avec défiance, reporta les yeux sur moi pour s'assurer que c'était bien un ami qui lui présentait le breuvage tonique, y trempa languissamment sa langue, la ramena dans sa bouche comme pour me faire plaisir; mais, s'étant aperçu, avec la finesse de dégustation qui le caractérisait, que le liquide inconnu avait un arôme des plus estimables, il y revint de lui-même; à la troisième ou quatrième lapée, ses yeux se ranimèrent, il fit entendre de petits grognements de plaisir qui indiquaient son retour vers des sensations plus joyeuses; enfin, la soucoupe vide, il se redressa sur ses pieds de derrière, regarda autour de lui pour voir où était la bouteille, l'aperçut sur une table, s'élança près d'elle avec une légèreté qui prouvait que ses muscles commençaient à reprendre leur élasticité première, et, se dressant devant la bouteille qu'il prit comme un joueur de clarinette prend son instrument, il introduisit sa langue dans le goulot. Malheureusement, elle se trouva de quelques pouces trop courte pour lui rendre le service qu'il attendait d'elle; alors Tony eut pitié de Jacques et lui versa une seconde soucoupe de vin.
Cette fois, Jacques ne se fit pas prier; il y porta au contraire si vivement les lèvres, qu'il en avala d'abord autant par le nez que par la bouche, et qu'il fut obligé de s'arrêter pour éternuer. Mais cette interruption fut rapide comme la pensée. Jacques se remit immédiatement à l'œuvre, et, au bout d'un instant, la soucoupe était nette comme si on l'eût essuyée avec une serviette; Jacques, en échange, commençait à être singulièrement aviné; toute trace de frayeur avait disparu pour faire place à un air crâne et vainqueur: il regarda de nouveau la bouteille, que Tony avait changée de place et qui se trouvait sur un autre meuble, voulut faire quelques pas debout pour aller à elle; mais, presque aussitôt, sentant qu'il y avait plus de sécurité pour lui en doublant ses points d'appui, il se remit à quatre pattes et s'achemina, avec la fixité de l'ivresse naissante, vers le but qu'il se proposait; il avait parcouru déjà les deux tiers, à peu près, de l'espace qui séparait son point de départ de la bouteille, lorsque, sur la route, il rencontra sa queue.
Ce spectacle le tira momentanément de sa préoccupation. Il s'arrêta devant elle pour la regarder, agita le bout de fouet qui lui restait; et, après quelques secondes d'immobilité, il en fit le tour pour l'examiner plus en détail; l'examen fini, il la ramassa négligemment, la tourna et retourna entre ses mains comme une chose qui lui inspirait une assez médiocre curiosité, la flaira une dernière fois, y goûta du bout des dents, et, la trouvant d'un goût assez insipide, il la laissa tomber avec un profond dédain, et reprit sa route vers la bouteille.
C'est le plus beau trait d'ivrognerie que j'aie vu faire de ma vie, et je le livre à l'admiration des amateurs.
Jamais, depuis, Jacques ne reparla de sa queue; mais il ne se passa point un jour qu'il ne demandât sa bouteille. De sorte qu'aujourd'hui, ce dernier héros de notre histoire est non seulement affaibli par l'âge, mais encore abruti par la boisson.
Pour peu que nos lecteurs n'aient pas perdu, par suite du vif intérêt qu'ils ont dû prendre à la mort de Jacques Ier, la mémoire des événements antérieurs à ceux que nous venons de raconter, ils se rappelleront sans doute qu'en revenant de son onzième voyage dans l'Inde après avoir fait son chargement de thé, d'épices et d'indigo aux dépens du capitaine Kao-Kiou-Koan, et avoir acheté un perroquet aux îles Rodrigue, le respectable marin dont nous décrivons la véridique histoire avait successivement relâché dans la baie d'Algoa et à l'embouchure de la rivière orange.
Sur chacune de ces deux côtes, il avait, on se le rappelle encore, fait marché, d'abord avec un chef cafre nommé Outavaro, et ensuite avec un chef namaquois nommé Outavari, pour quatre mille défenses d'éléphant. Or, c'était, comme nous l'avons dit, pour donner le temps à ses deux estimables commanditaires de se mettre en mesure de faire honneur à leur engagement, que le capitaine avait tenté cette fameuse spéculation de la pêche à la morue pendant laquelle il avait été soumis à de si terribles tribulations, et qui cependant s'était terminée à sa plus grande gloire, grâce à son courage et à sa présence d'esprit, secondé par le dévouement de Double-Bouche, qui avait été, à cette occasion, comme on se le rappelle, élevé au grade éminent de maître coq du brick de commerce la Roxelane.
Aussi, le premier soin du capitaine Pamphile, après s'être défait avantageusement de sa morue au Havre et de ses oursons à Paris, avait-il été de recommencer ses apprêts pour un treizième voyage qui lui présentait des chances non moins sûres que les douze premiers. En conséquence, fidèle à ses antécédents dont il avait pu apprécier les bons résultats, il avait pris la voiture d'Orléans, rue de Grenelle-Saint-Honoré, était descendu à l'hôtel du Commerce, et, aux questions habituelles de l'aubergiste, il avait répondu qu'il était un membre de l'Institut, section des sciences historiques, et qu'il venait dans le chef-lieu du département du Loiret faire des recherches sur la véritable orthographe du nom de Jeanne d'Arc, que les uns écrivent par un Q et les autres par un K, sans compter ceux qui, comme moi, l'écrivent avec un C.
Dans un moment où tous les esprits graves sont tournés vers les études historiques, un semblable prétexte devait paraître parfaitement plausible aux habitants d'Orléans, la discussion était assez importante, en effet, pour que l'Académie des inscriptions et belles-lettres s'en occupât sérieusement, et envoyât un de ses membres les plus distingués pour approfondir cette importante question; en conséquence, le jour même de son arrivée, l'illustre voyageur fut présenté par son hôte à un membre du conseil municipal, qui le présenta le lendemain à l'adjoint, qui le présenta le surlendemain au maire, lequel, avant la fin de la semaine, le présenta à son tour au préfet; celui-ci, flatté de l'honneur que recevait en sa personne la ville tout entière, invita le capitaine à dîner afin d'arriver plus vite et plus sûrement à la solution de ce grand problème, avec le dernier descendant de Bertrand de Pelonge, lequel, comme chacun sait, conduisit Jeanne la Pucelle de Domrémy à Chinon, et de Chinon à Orléans, où, ayant pris femme, sa race s'était perpétuée jusqu'à nos jours, et brillait de toute sa splendeur en la personne de M. Ignace Nicolas Pelonge, liquoriste en gros, place du Martroy, sergent-major de la garde nationale et membre correspondant des académies de Carcassonne et de Quimper-Corentin; quant à la suppression du «de» qui, comme Cassius et Brutus, brille par son absence, c'était un sacrifice que M. de Pelonge père avait fait à la cause du peuple pendant la fameuse nuit où M. de Montmorency brûla ses lettres de noblesse, et où M. de la Fayette renonça à son titre de marquis.
Le hasard servait le digne capitaine au delà de ses souhaits: ce qu'il estimait, comme on peut bien le penser, dans le citoyen Ignace Nicolas Pelonge, sergent-major de la garde nationale et liquoriste en gros, c'était, non pas l'illustration qu'il tenait de ses ancêtres, mais celle qu'il s'était acquise par lui-même: le citoyen Ignace Nicolas Pelonge étant connu pour faire, non seulement en France, mais encore à l'étranger, des envois considérables de vinaigres et d'eau-de-vie. Or, on sait le besoin qu'éprouvait le capitaine Pamphile d'une partie assez considérable d'alcool, engagé qu'il était, avec Outavari et Outavaro, à leur en livrer, à l'un quinze cents, et à l'autre deux mille cinq cents bouteilles en échange d'un nombre égal de défenses d'éléphant; aussi accepta-t-il avec reconnaissance l'invitation que lui faisait M. le préfet.
Le dîner fut véritablement académique. Les convives, qui savaient à quel homme ils avaient affaire, étaient arrivés avec tous les trésors de l'érudition locale, et chacun possédait une telle masse de preuves irrécusables en faveur de son opinion, que, lorsque arriva le dessert, les uns ayant pris parti pour Guillaume le Cruel, et les autres pour Pierre de Fenin, on allait se jeter les assiettes du gouvernement à la tête, si le capitaine Pamphile n'avait concilié toutes les opinions, en invitant leurs représentants à envoyer chacun un mémoire à l'Institut, promettant de faire distraire deux mille francs du prix Motyon, et une croix d'honneur de la distribution des 27, 28 et 29 juillet, pour les accorder à celui dont l'opinion prévaudrait.
Cette offre fut accueillie avec enthousiasme, et le préfet, se levant, proposa un toast en l'honneur du corps respectable qui faisait à la ville d'Orléans cette grâce, de lui envoyer un de ses membres les plus distingués pour puiser aux sources locales un des rayons de cette lumière dont le soleil parisien éclaire le monde.
Le capitaine Pamphile se leva, les larmes aux yeux, et, d'une voix qui trahissait son émotion, répondit, au nom du corps dont il faisait partie, que, si Paris était le soleil de la science, Orléans, grâce aux renseignements qui venaient de lui être donnés et qu'il s'empresserait de transmettre à ses illustres collègues, ne pouvait manquer avant peu d'en être déclaré la lune. Les convives jurèrent en chœur que c'était là toute leur ambition, et que le jour où cette ambition serait comblée, le département du Loiret serait le département le plus fier des quatre-vingt-six départements; sur quoi, le préfet mit la main sur sa poitrine, dit à ses convives qu'il les portait tous dans son cœur, et les invita à passer au salon pour prendre le café.
C'était le moment que chacun attendait pour séduire le capitaine Pamphile; on n'ignorait pas l'influence qu'un membre si distingué, et qui avait fait preuve, pendant le dîner, d'une si vaste érudition, devait avoir sur les décisions de ses collègues; d'ailleurs, il avait adroitement insinué qu'il serait probablement nommé rapporteur de la commission, et, à ce titre, sa voix était d'un grand poids; aussi, son voisin de droite, au lieu de le laisser continuer sa route vers la porte du salon, l'attira-t-il dans le premier angle de la salle à manger, et, là, il lui demanda comment il avait trouvé le raisin sec. Le capitaine, qui n'avait rien contre cet estimable fruit, en fit le plus grand éloge; en raison de quoi, le voisin de droite lui prit la main, la lui serra en signe d'intelligence et lui demanda son adresse. Le digne savant répondit que son domicile scientifique était à l'Institut, mais que sa résidence réelle était au Havre, où il l'avait transportée pour être plus à même de faire des observations sur le départ et le retour des marées, et qu'on pouvait lui faire en ce port tous les envois possibles, à l'adresse du capitaine Pamphile, son frère, commandant le brick de commerce la Roxelane.
Même chose arriva pour le voisin de gauche, qui guettait le moment où le rapporteur de la commission serait libre; celui-là était un confiseur fort estimable, lequel s'informa avec le même intérêt qu'avait fait son voisin l'épicier, du goût qu'avait le capitaine Pamphile pour les sucreries et les confitures. Le capitaine répondit qu'il était généralement reconnu que l'Académie était un corps très friand, et qu'en preuve de ce qu'il avançait, il voulait bien lui avouer que cette honorable assemblée, qui se rassemblait tous les jeudis sous le prétexte ostensible de discuter des questions de science ou de littérature n'avait d'autre but dans ces réunions à huis clos que de s'assurer, en mangeant de la conserve de rose et en buvant du sirop de groseille, des progrès que faisait l'art des Millelot et des Tanrade, que, depuis quelque temps, au reste, elle s'était aperçue de l'abus de la centralisation, sous le rapport de la confiserie, et que les pâtes d'Auvergne et le nougat de Marseille avaient été reconnus dignes des encouragements académiques; quant à lui, il était heureux d'avoir appris par expérience que les confitures d'Orléans, dont il n'avait jamais entendu parler jusqu'à ce jour, ne le cédaient en rien à celles de Bar et de Châlons: c'était une découverte dont il ne manquerait pas de faire part à l'Académie dans une de ses plus prochaines séances. Le voisin de gauche serra la main du capitaine Pamphile et lui demanda son adresse, et le capitaine Pamphile, lui ayant fait la même réponse qu'au voisin de droite, se trouva libre enfin d'entrer dans le salon, où le préfet l'attendait pour prendre le café.
Quoique le capitaine fût un digne appréciateur de la fève d'Arabie, et que celle dont il savourait la flamme liquide lui parût venir directement de Moka, il réserva tous ses éloges pour le petit verre d'eau-de-vie qui l'accompagnait et qu'il compara au meilleur cognac qu'il eût jamais dégusté. À cet éloge, le descendant de Bertrand de Pelonge s'inclina: c'était le fournisseur ordinaire de la préfecture, et la flèche de la flatterie, décochée par le capitaine Pamphile, était allée frapper en plein but.
Il s'ensuivit une longue conférence, entre le citoyen Ignace Nicolas Pelonge et le capitaine Amable Désiré Pamphile, dans laquelle le liquoriste montra une grande habitude pratique et l'académicien une profonde connaissance de la théorie. Le résultat de cette conversation, dans laquelle la question des liquides avait été profondément débattue, fut que le capitaine Pamphile apprit ce qu'il voulait savoir, c'est-à-dire que le citoyen Ignace Nicolas Pelonge était sur le point d'envoyer cinquante pipes de cette même eau-de-vie, contenant cinq cents bouteilles, à la maison Jackson et Williams, de New-York, avec laquelle il était en relation d'affaires, et que cet envoi, actuellement en charge sur le quai de l'Horloge, devait descendre la Loire jusqu'à Nantes, où il serait placé à bord du trois-mâts le Zéphir, capitaine Malvilain, en partance pour l'Amérique du Nord: le tout dans le délai de quinze à vingt jours.
Il n'y avait pas une minute à perdre, si le capitaine Pamphile voulait arriver en temps opportun. Aussi prit-il, le même soir, congé des autorités d'Orléans, sous le prétexte que la lucidité des éclaircissements qu'il avait acquis rendait inutile un plus long séjour dans la capitale du département du Loiret: il serra donc encore une fois la main à l'épicier et au confiseur, embrassa le liquoriste, et quitta la même nuit Orléans, laissant les esprits les plus prévenus contre l'Académie entièrement revenus sur le compte de cet estimable corps.
Le lendemain de son arrivée au Havre, le capitaine Pamphile reçut un demi-quintal de raisins secs et six douzaines de pots de confiture, qu'il ordonna à Double-Bouche de faire amarrer dans son office particulier; puis il s'occupa des préparatifs d'appareillage qui ne furent pas longs, attendu que le digne marin naviguait presque toujours sur son lest, et, comme on l'a déjà vu, ne faisait ordinairement ses chargements qu'en pleine mer; si bien qu'au bout de huit jours il doublait la pointe de Cherbourg, et qu'au bout de quinze, il croisait entre le 47eet le 48edegré latitude, juste en travers de la route que devait suivre le trois-mâts le Zéphir pour se rendre de Nantes à New-York. Il résulta de cette savante manœuvre qu'un beau matin que le capitaine Pamphile, moitié assoupi, moitié éveillé, rêvait paresseusement dans son hamac, il fut tiré tout à coup de ce demi-sommeil par le cri du matelot en vigie qui signalait une voile.
Le capitaine Pamphile descendit de son hamac, sauta sur une longue-vue, et, sans prendre le temps de passer sa culotte, monta sur le pont de son bâtiment. Cette apparition tant soit peu mythologique aurait pu paraître inconvenante, peut-être, à bord d'un navire plus régulier que ne l'était la Roxelane; mais il faut avouer, à la honte de l'équipage, que pas un de ses membres ne fit la moindre attention à cette notable infraction aux règles de la pudeur, tant ils étaient habitués aux bizarreries du capitaine; quant à celui-ci, il traversa tranquillement le pont, grimpa sur le bastingage, enjamba quelques enfléchures des haubans, et, avec le même flegme que s'il eût été couvert d'un vêtement plus régulier, il se mit à examiner le navire en vue.
Au bout d'un instant, il n'avait plus de doute: c'était bien celui qu'il attendait; aussi les ordres furent-ils immédiatement donnés pour placer les caronades sur leurs pivots et la pièce de huit sur son affût; puis, voyant que ses recommandations allaient être exécutées avec la promptitude ordinaire, le capitaine Pamphile ordonna au timonier de tenir toujours la même route, et descendit dans sa cabine, afin de se présenter devant son confrère le capitaine Malvilain d'une manière plus décente.
Lorsque le capitaine remonta sur le pont, les deux bâtiments étaient à peu près à une lieue l'un de l'autre, et l'on pouvait reconnaître dans le nouvel arrivant l'honnête et grave démarche d'un navire marchand, qui, chargé, de toutes ses voiles et par une bonne brise, file décemment ses cinq ou six nœuds à l'heure; il en résultait que même eût-il tenté de prendre chasse, le Zéphir eut été rejoint au bout de deux heures par la vive et coquette Roxelane; mais il ne l'essaya même pas, confiant qu'il était dans la paix jurée par la Sainte-Alliance et dans l'extinction de la piraterie, dont il avait lu, huit jours encore avant son départ, la nécrologie dans le Constitutionnel. Il continua donc de s'avancer sur la foi des traités, et il n'était plus qu'à une demi-portée de canon du capitaine Pamphile, lorsque ces mots retentirent à bord de la Roxelane, et, portés par le vent, allèrent frapper les oreilles étonnées du capitaine du Zéphir:
—Ohé! du trois-mâts! mettez une embarcation à la mer, et envoyez-nous le capitaine.
Il y eut une pose d'un instant, puis ces mots, partis du bord du trois-mâts, parvinrent à leur tour jusqu'à la Roxelane:
—Nous sommes le bâtiment de commerce le Zéphir, capitaine Malvilain, chargé d'eau-de-vie, et faisant route de Nantes à New-York.
—Feu! dit le capitaine Pamphile.
Un sillon de lumière accompagné d'un tourbillon de fumée, et suivi d'une détonation violente, partit aussitôt de l'avant de la Roxelane, et en même temps, on aperçut l'azur du ciel par un trou de la voile de misaine de l'innocent et inoffensif trois-mâts, qui, croyant que le bâtiment qui tirait sur lui avait mal entendu ou mal compris, répéta de nouveau et plus distinctement encore que la première fois:
—Nous sommes le bâtiment de commerce le Zéphir, capitaine Malvilain, chargé d'eau-de-vie, et faisant route de Nantes à New-York.
—Ohé! du trois-mâts! répondit la Roxelane, mettez une embarcation à la mer, et envoyez-nous le capitaine.
Puis, voyant que le trois-mâts hésitait encore à obéir, et que la pièce de huit était rechargée:
—Feu! dit une seconde fois le capitaine.
Et l'on vit le boulet égratigner le sommet des vagues et aller se loger en plein bois, à dix-huit pouces au-dessus de l'eau.
—Au nom du ciel, qui êtes-vous et que demandez-vous donc? cria une voix rendue encore plus lamentable par l'effet du porte-voix.
—Ohé! du trois-mâts! répondit l'impassible Roxelane, mettez une embarcation à la mer, et envoyez-nous le capitaine.
Cette fois, que le brick eût bien ou mal compris, qu'il fût réellement sourd, ou qu'il fît semblant de l'être, il n'y avait pas moyen de ne pas obéir: un troisième boulet au-dessous de la flottaison, et le Zéphir était coulé; aussi le malheureux capitaine ne se donna-t-il point le temps de répondre, mais il fut visible à tout œil un peu exercé que son équipage se mettait en devoir de descendre la chaloupe à la mer.
Au bout d'un instant, six matelots se laissèrent glisser les uns après les autres par un cordage; le capitaine les suivit, s'assit sur l'arrière, et la chaloupe, se détachant des flancs du trois-mâts, comme un enfant qui quitte sa mère, fit force de rames pour franchir la distance qui séparait le Zéphir de la Roxelane, et s'avança vers tribord; mais un matelot monté sur la muraille fit signe aux rameurs de passer à bâbord, c'est-à-dire du côté d'honneur. Le capitaine Malvilain n'avait rien à dire, il était reçu avec les égards dus à son rang.
Au bout de l'échelle, le capitaine Pamphile attendait son confrère; or, comme notre digne marin était un homme qui savait vivre, il commença par s'excuser auprès du capitaine Malvilain, sur la manière dont il l'avait prié de lui rendre visite; puis il lui demanda des nouvelles de sa femme et de ses enfants, et, une fois rassuré sur leur santé, il invita le commandant du Zéphir à entrer dans sa cabine, où il avait, disait-il, à traiter avec lui d'une affaire importante.
Les invitations du capitaine Pamphile étaient toujours faites d'une manière si irrésistible, qu'il n'y avait pas moyen de les refuser. Le capitaine Malvilain se rendit donc de bonne grâce aux désirs de son confrère, qui, après l'avoir fait passer le premier, malgré les difficultés de politesse qu'il opposa à cet honneur, referma la porte derrière lui, en ordonnant à Double-Bouche de se distinguer, afin que le capitaine Malvilain emportât une idée honnête de la chère que l'on faisait à bord de la Roxelane.
Au bout d'une demi-heure, le capitaine Pamphile entrouvrit la porte, et remit à Georges, qui était de planton dans la salle à manger, une lettre adressée par le capitaine Malvilain à son lieutenant: cette lettre contenait l'ordre de faire passer à bord de la Roxelane douze des cinquante pipes d'eau-de-vie enregistrées à bord du Zéphir, sous la raison Ignace Nicolas Pelonge et compagnie. C'était juste deux mille bouteilles de plus que le capitaine Pamphile n'en avait strictement besoin; mais, en homme de précaution, le digne marin avait pensé au déchet qu'une navigation de deux mois pouvait apporter à sa cargaison; d'ailleurs, il pouvait tout prendre, et, en songeant à part lui à cette omnipotence dont son hôte usait si sobrement, le capitaine Malvilain rendit grâce à Notre-Dame de Guerrande de ce qu'il en était quitte à si bon marché.
Au bout de deux heures, le transport était achevé, et le capitaine Pamphile, fidèle à son système de civilité, avait eu la politesse de faire exécuter son emménagement pendant le dîner, de manière à ce que son collègue ne vît rien de ce qui se passait. On en était aux confitures et aux raisins secs, lorsque Double-Bouche, qui s'était surpassé dans l'exécution du repas, vint dire un mot à l'oreille du capitaine: celui-ci fit de la tête un signe de satisfaction et demanda le café. On le lui apporta aussitôt, accompagné de deux bouteilles d'eau-de-vie, que le capitaine reconnut, au premier petit verre, pour être la même qu'il avait dégustée chez le préfet d'Orléans; cela lui donna une haute idée de la probité du citoyen Ignace Nicolas Pelonge, qui faisait ses envois si fidèles aux échantillons.
Le café pris et les douze pipes d'eau-de-vie arrimées, le capitaine Pamphile n'ayant plus aucun motif de retenir son collègue à bord de la Roxelane, le reconduisit avec la même politesse qu'il l'avait reçu jusqu'à l'escalier de bâbord, où l'attendait sa chaloupe, et où il prit congé de lui, mais non sans le suivre des yeux jusqu'au Zéphir, avec tout l'intérêt d'une amitié naissante; puis, lorsqu'il le vit remonter sur son pont et qu'à la manœuvre il reconnut qu'il allait se remettre en route, il emboucha de nouveau son porte-voix, mais, cette fois, pour lui souhaiter bon voyage.
Le Zéphir, comme s'il n'eût attendu que cette permission, étendit alors toutes ses voiles, et le navire, cédant à l'action du vent, s'éloigna aussitôt dans la direction de l'ouest, tandis que la Roxelane mettait le cap vers le midi. Le capitaine Pamphile n'en continua pas moins de faire des signaux d'amitié, auxquels répondit le commandant Malvilain, et il n'y eut que la nuit qui, en succédant au jour, interrompit cet échange de bonnes relations. Le lendemain, au lever du soleil, les deux navires étaient hors de la vue l'un de l'autre.
Deux mois après l'événement que nous venons de raconter le capitaine Pamphile mouillait à l'embouchure de la rivière Orange et remontait le fleuve, accompagné de vingt matelots bien armés, pour faire sa visite à Outavari.
Le capitaine Pamphile, qui était observateur, remarqua avec étonnement le changement qui s'était opéré dans le pays depuis qu'il l'avait quitté. Au lieu de ces belles plaines de riz et de maïs qui trempaient leurs racines jusque dans la rivière au lieu des troupeaux nombreux qui venaient, en bêlant et en mugissant, se désaltérer sur ses bords, il n'y avait plus que des terres en friche et une solitude profonde. Il crut un instant s'être trompé et avoir pris la rivière des Poissons pour la rivière Orange; mais, ayant pris hauteur, il vit que son estime était juste: en effet, au bout de vingt heures de navigation, il arriva en vue de la capitale des Petits-Namaquois.
La capitale des Petits-Namaquois n'était peuplée que de femmes, d'enfants et de vieillards, lesquels étaient dans la plus profonde désolation, car voici ce qui était arrivé:
Aussitôt après le départ du capitaine Pamphile, Outavaro et Outavari alléchés, l'un par les deux mille cinq cents et l'autre par les quinze cents bouteilles d'eau-de-vie qu'ils devaient toucher en échange de leur fourniture d'ivoire, s'étaient mis chacun de son côté en chasse; malheureusement, les éléphants se tenaient dans une grande forêt qui séparait les États des Petits-Namaquois de ceux des Cafres, espèce de terrain neutre qui n'appartenait ni aux uns ni aux autres, et sur lequel les deux chefs ne se furent pas plus tôt rencontrés, que, voyant qu'ils venaient pour la même cause et que la spéculation de l'un nuirait nécessairement à celle de l'autre, les levains de vieille haine, qui ne s'étaient jamais bien éteints entre le fils de l'orient et le fils de l'occident se rallumèrent. Chacun était parti pour une chasse; tous, par conséquent, se trouvaient armés pour un combat, de sorte qu'au lieu de travailler de concert à réunir les quatre mille défenses, et de partager à l'amiable leur prix, ainsi que quelques vieillards à tête blanche le proposaient, ils en vinrent aux mains, et, dès le premier jour, quinze Cafres et dix-sept Petits-Namaquois restèrent sur le champ de bataille.
Dès lors, il y eut entre les hordes une guerre acharnée et inextinguible, dans laquelle Outavaro avait été tué et Outavari blessé; mais les Cafres avaient nommé un nouveau chef, et Outavari s'était refait; de sorte que, se trouvant sur le même pied qu'auparavant, la lutte avait recommencé de plus belle, chaque pays s'épuisant de guerriers pour renforcer son parti; enfin un dernier effort avait été tenté par les deux peuples pour soutenir chacun son chef: tous les jeunes gens au-dessus de douze ans, et tous les hommes au-dessous de soixante, avaient rejoint leur armée respective, et les deux forces réunies des deux nations, devant sous peu de jours se trouver en face, une bataille générale allait décider du sort de la guerre.
Voilà pourquoi il n'y avait plus que des femmes, des enfants et des vieillards dans la capitale des Petits-Namaquois; encore étaient-ils, comme nous l'avons dit, dans la désolation la plus profonde; quant aux éléphants, ils se battaient joyeusement les flancs avec leur trompe, et profitaient de ce que personne ne s'occupait d'eux pour venir jusqu'aux portes des villages manger le riz et le maïs.
Le capitaine Pamphile vit à l'instant même le parti qu'il pouvait tirer de sa position; il avait traité avec Outavaro et non avec son successeur; il était donc délié avec celui-ci de tout engagement, et son allié naturel était Outavari. Il recommanda à sa troupe de faire une visite sévère des fusils et des pistolets, afin de s'assurer que le tout était en bon état; puis, ayant ordonné à chaque homme de se munir de quatre douzaines de cartouches, il demanda un jeune Namaquois assez intelligent pour lui servir de guide et mesurer la marche de manière à ce qu'il arrivât au camp en pleine nuit.
Tout cela fut exécuté avec la plus grande intelligence, et, le surlendemain, sur les onze heures du soir, le capitaine Pamphile était introduit sous la tente d'Outavari, au moment où, ayant décidé de livrer le combat le lendemain, celui-ci tenait conseil avec les premiers et les plus sages de la nation.
Outavari reconnut le capitaine Pamphile avec cette certitude et cette rapidité de souvenirs qui distinguent les nations sauvages; aussi, à peine l'eût-il aperçu, qu'il se leva, vint au-devant de lui, en mettant une main sur son cœur et l'autre sur sa bouche, pour lui exprimer que sa pensée et sa parole étaient d'accord dans ce qu'il allait dire; or, ce qu'il allait dire et ce qu'il lui dit en mauvais hollandais était qu'ayant manqué à l'engagement pris avec le capitaine Pamphile, puisqu'il ne pouvait tenir le marché convenu, sa langue qui avait menti et son cœur qui avait trompé étaient à sa disposition, et qu'il n'avait qu'à couper l'une et arracher l'autre, pour les donner à manger à ses chiens, comme on doit faire de la langue et du cœur d'un homme qui ne tient pas sa parole.
Le capitaine, qui parlait le hollandais comme Guillaume d'orange, répondit qu'il n'avait que faire du cœur et de la langue d'Outavari, que ses chiens étaient rassasiés, ayant trouvé la route semée de cadavres de Cafres, et qu'il venait offrir un marché bien autrement avantageux à l'un et à l'autre que celui que lui proposait avec tant de loyauté et de désintéressement son fidèle ami et allié Outavari: c'était de le seconder dans sa guerre contre les Cafres, à la condition que tous les prisonniers faits après la bataille lui appartiendraient en toute propriété, pour, par lui ou ses ayant cause, en faire ce que bon leur semblerait: le capitaine Pamphile, comme on le voit à son style, avait été clerc d'avoué avant que d'être corsaire.
La proposition était trop belle pour être refusée; aussi fut-elle reçue avec acclamation, non seulement par Outavari, mais encore par le conseil tout entier; le plus vieux et le plus sage des vieillards tira même sa chique de sa bouche et sa coupe de ses lèvres, pour offrir l'une et l'autre au chef blanc; mais le chef blanc dit majestueusement que c'était à lui de régaler le conseil, et il ordonna à Georges d'aller chercher dans ses bagages deux aunes de carotte de Virginie et quatre bouteilles d'eau-de-vie d'Orléans, qui furent reçues et dégustées avec une profonde reconnaissance.
Cette collation achevée, et comme il était une heure du matin, Outavari envoya chacun se coucher à son poste, et resta seul avec le capitaine Pamphile, afin d'arrêter avec lui le plan de la bataille du lendemain.
Le capitaine Pamphile, convaincu que le premier devoir d'un général est de prendre une parfaite connaissance des localités sur lesquelles il doit opérer, et n'ayant aucun espoir de se procurer une carte du pays, invita Outavari à le conduire sur le point le plus élevé des environs, la lune jetant une lumière assez vive pour que l'on pût distinguer les objets avec autant de lucidité que par un crépuscule d'occident. Justement, une petite colline s'élevait sur la lisière de la forêt, à laquelle était appuyée l'aile droite des Petits-Namaquois. Outavari fit signe au capitaine Pamphile de le suivre en silence, et, marchant le premier, il le conduisit par des chemins où tantôt ils étaient obligés de bondir comme des tigres, tantôt forcés de ramper comme des serpents. Heureusement que le capitaine Pamphile avait passé, dans le courant de sa vie, par bien d'autres difficultés, tant dans les marais que dans les forêts vierges de l'Amérique; de sorte qu'il bondit et rampa si bien, qu'au bout d'une demi-heure de marche, il était arrivé avec son guide au sommet de la colline.
Là, si habitué que fût le capitaine Pamphile aux grands spectacles de la nature, il ne put s'empêcher de s'arrêter un instant et de contempler avec admiration celui qui se déroulait sous ses yeux. La forêt formait un immense demi-cercle dans lequel était enfermé le reste des deux peuples: c'était une masse noire qui projetait son ombre sur les deux camps, et dans laquelle l'œil eût cherché en vain à pénétrer, tandis qu'au delà de cette ombre, réunissant un bout du demi-cercle à l'autre, et formant la corde de l'arc, la rivière orange brillait comme un ruisseau d'argent liquide, en même temps qu'au fond le paysage se perdait dans cet horizon sans bornes visibles et au delà duquel s'étend le pays des Grands-Namaquois.
Toute cette immense étendue, qui conservait, même pendant la nuit, ses teintes chaudes et tranchées, était éclairée par cette lune brillante des tropiques, qui seule sait ce qui se passe au milieu des grandes solitudes du continent africain; de temps en temps, le silence était troublé par les rugissements des hyènes et des chacals qui suivaient les deux armées, et au-dessus desquels s'élevait, comme le roulement du tonnerre, le rauquement lointain de quelque lion. Alors tout se taisait, comme si l'univers eût reconnu la voix du maître, depuis le chant du bengali qui racontait ses amours, balancé dans le calice d'une fleur, jusqu'au sifflement du serpent qui, dressé sur sa queue, appelait sa femelle en élevant sa tête bleuâtre au-dessus de la bruyère; puis le lion se taisait à son tour, et tous les bruits divers qui lui avaient cédé l'espace s'emparaient de nouveau de la solitude et de la nuit.
Le capitaine Pamphile resta un instant, comme nous l'avons dit, sous le poids de l'impression que devait produire un pareil spectacle; mais, comme on le sait, le digne marin n'était pas homme à se laisser longtemps détourner par des influences bucoliques d'une affaire aussi sérieuse que celle qui l'avait amené là. Sa seconde pensée le reporta donc de plein saut au milieu de ses intérêts matériels; alors il vit, de l'autre côté d'un petit ruisseau qui s'échappait de la forêt et allait se jeter dans l'orange, toute l'armée des Cafres campée et endormie, sous la garde de quelques hommes qu'à leur immobilité on eût pris pour des statues: comme les Petits-Namaquois, ils paraissaient être décidés à livrer la bataille le lendemain, et attendaient de pied ferme leurs ennemis.
D'un coup d'œil, le capitaine Pamphile eut mesuré leur position et calculé les chances d'une surprise; et, comme son plan était suffisamment arrêté, il fit signe à son compagnon qu'il était temps de regagner le camp; ce qu'ils firent avec les mêmes précautions qu'ils l'avaient quitté.