La détonation d'une carabine interrompit les réflexions de Pathaway. Une traînée de fumée blanchâtre s'étendit entre les rochers dans la direction du trappeur qui tomba la face contre terre en poussant un cri.
Aussitôt, Pathaway changea sa position et se coucha sur le sol. Deux hommes sortirent des broussailles et se précipitèrent sur le paquet de pelleteries.
Le trappeur gisait inanimé, sanglant, sur le sol.
—Il est mort, fit l'un des meurtriers. Ma foi c'est là une bonne prise, et, comme j'ai fait le coup, à moi la plus grosse part.
—Un moment, s'écria l'autre, mettant le pied sur le paquet, et jetant un coup d'oeil de défi à son complice.
—Allons, tu badines, Ben, n'est-ce pas avec ma poudre, mon plomb et ma carabine?
—Ça n'y fait rien, Zene Beck; l'on fera le partage en francs montagnards que nous sommes. Nous avons nos lois, tu sais, et le capitaine se chargera de les faire observer. Quant à l'avoir tué, est-ce que je n'aurais pu en faire autant? Pas de plaisanteries, donc!
—Quoi! c'est ainsi que tu le prends. Assez causé. Ce paquet-là m'appartient et je l'aurai; entends-tu? Comme ton ami, je consens à ceci:—Un tiers pour toi, deux tiers pour moi, ou le couteau pour tous deux; ça va-t-il?
Ce disant, Zene avait tiré son énorme bowie et Joice se préparait à l'attaque.
Les armes se croisèrent et cliquetèrent avec un grincement qui témoignait de l'ardeur sauvage des deux assassins.
Déjà le fer avait plus d'une fois mordu leur chair, et ils poursuivaient vivement ce féroce combat, quand un nouveau personnage parut à la pointe des rochers. Il portait un sombrero mexicain et une ceinture rouge ceignait sa taille.
—A bas les armes, brigands! cria-t-il.
Ben et Zene s'arrêtèrent par un mouvement simultané.
A ce moment, une douzaine d'hommes envahirent le canon.
Ils apparurent si subitement qu'on eût dit que la terre les avait vomis.
Le combat avait cessé.
Les deux antagonistes suivirent leur chef, l'oreille basse, en emportant le paquet de pelleteries qu'ils avaient volé à la victime.
Huit jours après le crime, ils partirent tous deux de la Ville hantée et se dirigèrent vers la hutte de Nick Whiffles.
Le trappeur était sorti et Sébastien. Delaunay gardait la cabane.
Les scélérats entrèrent brusquement et demandèrent au jeune garçon un verre de whiskey.
En les voyant, il se sentit frissonner. Néanmoins, il tâcha de faire bonne contenance et leur donna ça qu'ils désiraient.
Il servit une outre pleine d'alcool.
Ben et Zene se mirent à boire, tandis que la pauvre Sébastien se tenait tremblant en un coin du foyer.
Ben Joice avala une gorgée, puis une autre, une troisième et il but ainsi coup sur coup jusqu'à ce que l'ivresse l'eût gagné.
Inutile de dire que Zene, qui avait suivi son exemple, se trouvait à peu près dans la même position.
Ils se mirent alors à jaser, à raconter leurs ignobles prouesses et à tenir d'horribles propos, bien capables d'effrayer Sébastien.
Ben Joice se distinguait surtout par son irritation.
Cependant les chiens de Nick Whiffles semblaient le gêner passablement.
Infortune paraissait sa bête noire.
Il jetait sur l'animal des regards étincelants de colère et parfois se levait à demi, comme s'il eût voulu aller le frapper. Mais Infortune exerçait un prestige d'une certaine valeur.
Chaque fois que Ben Joice faisait un mouvement le chien: ouvrait sa gueule et montrait une double rangée de dents, longues, blanches, tranchantes et aiguës qui eussent donné la chair de poule aux plus téméraires.
Pensant donc qu'il était moins dangereux de se servir de sa langue que de ses membres, Ben se répandit bravement en invectives contre les deux chiens.
D'abord, ceux-ci n'eurent pas l'air de s'en soucier. Mais, comme Ben Joice continuait, Maraudeur poussa un grondement auquel Infortune répondit par des hurlements très-significatifs.
—Ne les provoquez pas, si vous tenez à la vie, dit Sébastien.
Joice leva sa face rougie par l'ivresse.
Les chiens aboyèrent à nouveau et avec ua redoublement de fureur.
—Donne-moi les pistolets, Zene, et je m'en vais les expédier plus vite qu'un Indien n'enlève une chevelure, dit Ben à son camarade.
—Je les ai laissés au camp; Bill Brace en avait besoin, répliqua l'autre.
—Malédiction! j'ai aussi laissé les miens, c'est toujours comme ça! Mais j'ai envie de tuer ces cagnes et je les tuerai, c'est moi qui le dis. Il y a longtemps que c'est mon idée, vois-tu, Ben. En voici un que je connais, d'ailleurs. C'est le chien que ce grand brigand de Nick appelait, il y a quelque temps, Calamité, un monstre d'animal, plein de vices, je parie deux charges de pelleteries! Oui, il m'a déjà mordu les jambes. Diable, où peut être mon couteau?
Il cherchait dans ses mitasses son arme favorite, mais ne la trouvait pas.
S'adressant à Sébastien:
—Petit serpent, moitié blanc, moitié rouge, où est mon bowie? tu dois le savoir, hein?
Assis derrière ses chiens, le jeune garçon ne répondit point. Mais sa main s'arma d'un grand couteau de chasse laissé dans la hutte par Nicolas.
Les bandits se reprirent à boire et à rapporter des histoires criminelles plus ou moins vraies, où ils prétendaient avoir été acteurs. Pas n'est besoin d'ajouter qu'ils renchérissaient à qui mieux mieux sur leurs abominables récits.
La conversation tomba naturellement sur le malheureux qu'ils avaient abattu dans le canon.
—Nous avions une fameuse chance pour le larder, si le capitaine n'était venu se mêler de nos affaires. Un diable d'homme que le capitaine Dick! Il faut toujours qu'il fasse son chemin… coûte que coûte!
—Ne parlons plus de ça, Ben; j'ai du chagrin parfois. André Jeanjean est un bon trappeur. Je le connaissais depuis pas mal d'années. Il avait commandé une brigade à laquelle j'appartenais et il y avait bien des gens qui l'aimaient. Une fois seulement, nous avons eu une petite querelle parce qu'il m'accusait d'avoir pris des castors et des loutres à ses trappes, ce qui était certainement pure vérité. Mais on n'aime pas à s'entendre dire de ces choses-là, tu sais? Et je lui répondis qu'il mentait. Alors il m'allongea quelque part un coup de pied qui m'est toujours resté sur le coeur. S'il ne m'avait pas donné ce coup de pied, il ne dormirait pas maintenant dans le canon.
—Bah! tu as toujours été une poule mouillée. Est-ce que nous ne sommes point les seigneurs du pays? Bien bêtes, si nous ne levions pas un tribut quand nous le pouvons faire. La conscience vois-tu, Ben, ça ne se voit pas, donc ça ne sert à rien.
—Mais ça se sent! murmura Beck, tandis que Ben poursuivait sans remarquer l'exclamation.
—Si tu m'en crois, tu vas sortir et creuser une fosse pour y jeter ce gringalet.
Le gringalet, c'était Sébastien.
Quoique très-pâle il conservait son sang-froid et faisait aussi bonne contenance que possible.
—Pauvre Jeanjean, reprit Ben, j'ai rêvé de lui la nuit dernière. Mais, comme tu dis, ça ne sert de rien. Les affaires sont les affaires. Notre destinée est de faire la guerre aux hommes et aux bêtes, nous la ferons, voilà tout. A ta santé!
—A ta santé! répéta Ben en avalant une nouvelle gorgée de whiskey.
Il déposa l'outre sur la table, se tourna du côté de Sébastien, fit une affreuse grimace et poussa un cri terrible.
L'enfant frémit.
—Ouah! ouah! vociféra Ben de toute la force de ses poumons.
Sébastien serra plus fortement le manche de son couteau.
Il s'attendait à une attaque, quand un craquement de branches sèches sous un pied lourd se fit entendre.
Les trois acteurs de cette scène jetèrent instinctivement les yeux sur la porte de la hutte, et, tout aussitôt, les traits des deux scélérats devinrent livides d'horreur.
Sur le seuil de la cabane on voyait un homme pâle ensanglanté.
Ses yeux étaient larges, fixes, sans expression appréciable. Un bandeau qu'il portait au front s'était dérangé et laissait apercevoir, à la naissance des cheveux, une blessure, d'un rouge vif.
C'était Jeanjean, le trappeur.
Un instant glacés d'épouvanté, Ben et Zene recouvrèrent vite leurs facultés; mais ce fut pour se précipiter contre la frêle enveloppe de la tente qu'ils enfoncèrent en se précipitant au dehors comme s'ils redoutaient la poursuite d'un ange vengeur.
Le blessé n'avait pas changé d'attitude, et Sébastien demeurait encore accroupi derrière ses chiens.
Quelques minutes s'écoulèrent dans un morne silence.
Puis, tout à coup, Jeanjean fit un pas vers Sébastien. On eût dit qu'il était mu par un ressort, tant ses mouvements étaient automatiques.
Contrairement à leur habitude, Infortune et Maraudeur ne donnèrent aucun signe de colère.
Le trappeur marcha encore trois pas et vint s'asseoir à côté de Maraudeur, dont il caressa la robe velue, avec la curiosité et la satisfaction d'un enfant.
L'animal se laissa faire, malgré son aversion pour les étrangers. On voyait même qu'il prenait plaisir à l'attention dont il était l'objet.
De temps à autre, le blessé cessait de lui passer la main sur le dos, comme si un rayon indécis de lumière venait mourir à la porte de son intelligence, et parfois aussi il chantait des lambeaux d'une complainte, intitulée la Fille du trappeur.
Peu à peu, Sébastien revint de l'émoi que lui avaient causé ces divers incidents: il regarda anxieusement à travers la porte pour voir si Nick ne paraissait pas dans le lointain.
Peine perdue, le brave homme ne se montrait point.
—Il n'est pas encore l'heure, murmura Sébastien.
La vallée du Trappeur est à un bon bout de chemin d'ici.
Puis il ajouta d'un ton triste:
—Aurai-je toujours devant les yeux ces hommes farouches? Je les vois passer devant moi comme des spectres. Leur apparition me rappelle des souvenirs qui me remplissent de terreur. Mais il faut reprendre courage. Nick va venir. Sa présence me rassurera tout à fait. Lui, il me rend content—presque heureux. Et pourquoi pas tout à fait heureux? continua-t-il d'un air souriant.
Sebastien s'arrêta, comme pour trouver une réponse à cette question. N'y parvenant sans doute pas, il poursuivit son monologue:
—Et ce jeune homme, ce Pathaway? qu'est-il encore?
Sebastien était troublé.
Sa dernière interrogation l'embarrassait évidemment plus que les premières. Pendant près d'une heure, il se tint contre la porte, la tête penchée sur sa poitrine et les mains jointes.
—Eh bien, qu'y a-t-il, petit? quelle maudite difficulté? cria tout à coup à son oreille une voix forte mais douce.
Sébastien tressaillit et leva les yeux.
Son cher Nick était là, accompagné de Pathaway et d'un autre personnage qui se traînait difficilement près d'un gros chien.
—C'est Portneuf, le voyageur canadien fit Whiffles, en entrant dans la cabane.
Et apercevant le trou qu'avaient fait les deux bandits:
—Quoi? qu'est-ce que ça?
—J'ai eu des visiteurs. Nicolas, et de bien incommodes, je vous assure:Ben Joice et Zene Beck…….
—Oui, je comprends, petit; ils t'ont menacé? interrompit le trappeur en fronçant le sourcil. Mais qu'est-ce qu'ils voulaient les misérables! t'ont-ils touché, dis-moi: ah! je voudrais bien—non je ne voudrais pas qu'ils t'eussent touché, oui bien, je le jure, votre serviteur! Bande de chenapans! J'en délivrerai le pays, c'est moi qui vous le dis, ô Dieu, oui! Mais où était Maraudeur? par Dieu, où était Infortune?
—Ici et fidèles. Ah! ce sont deux bonnes bêtes. Voyez donc!
Le blessé s'était, durant cet intervalle, glissé sous une peau de bison.
Nick ne le remarqua pas.
—Viens ici Maraudeur, et viens aussi toi, Infortune, dit-il doucement et d'un air qui témoignait de son admiration pour ses chiens.
—J'observe, dit Pathaway, que vous faites preuve d'un goût singulier pour les noms de vos chiens et de vos chevaux.
Quoique le chasseur noir envoyât ces paroles à Nick, son attention était fixée sur Sébastien avec une intensité qui fit, rougir l'adolescent.
—Oui, répondit Whiffles. J'ai des idées à moi. Chacun a ses idées à soi. Il m'arrive, à moi, de changer les noms de mes animaux, comme les Indiens changent les noms de leurs braves. Cette créature-là s'appelait d'abord Calamité; mais depuis qu'on m'a mis sur les journaux, je l'ai appelée Infortune[22].
[Note 22: Voir les Pieds-noirs.]
A ce moment Portneuf qui s'était approché de la peau de bison pour s'y étendre, découvrit le trappeur blessé.
—Que vois-je, mon Dieu? s'écria-t-il tout émerveillé. Mais c'est bienJeanjean, mon excellent ami Jeanjean. Que lui est-il arrivé?
—Les brigands de la vallée du Trappeur ont tenté de l'assassiner, répliqua Pathaway. Mais qu'est ce que Jeanjean?
—Lui? un franc-trappeur, jadis bourgeois[23]. Je le connais bien.
[Note 23: Dans le Nord-ouest américain, on appelle bourgeois, tout facteur qui fait la traite des pelleteries pour son propre compte.]
Puis à Jeanjean:
—Comment vas-tu, mon pauvre vieux camarade? Bon Dieu, qu'il est pâle!
Oh! belle était la fille du trappeur!Oh! belle était la fille du trappeur!
répliqua Jeanjean d'un ton plaintif.
—Mais qu'a-t-il, encore une fois? Serait-ilécarté[24]? demandaPortneuf stupéfait des manières de Jeanjean.
[Note 24: Locution canadienne;être écartéc'est être en démence.]
—Il est tombé dans une diablesse de petite difficulté, et pas si petite, après tout; car elle a tourné à l'envers toutes ses facultés et presque éteint la chandelle de son existence, ô Dieu oui! répondit emphatiquement Nick Whiffles. Vous voyez là un homme qui a été tué, assassiné, ressuscité, et rendu aux difficultés de la vie, tout cela dans un lieu qui n'est pas éloigné de la vallée du Trappeur. C'est là l'homme qui a fait le coup…
-Il montrait Pathaway: mais se reprenant aussitôt:
—Non pas, je me trompe; je veux dire que c'est lui qui l'a sauvé; et d'autres qui lui ont planté une balle dans la tête. Mais je sens mon estomac qui crie famine. Sébastien, il nous faut quelque chose à manger. Apprête les chaudières du camp, mais prends garde à tes jambes, car il n'y a pas ici de docteur Whiffles, pour raccomoder les os.. C'était un vrai remmancheur d'os que mon frère, le docteur Whiffles. Allons! vite, mon garçon! Ça sonne le creux sous nos chemises de chasse. Et la famille augmente tous les jours, comme tu vois. Avec le temps nous aurons un hôpital, le jure, oui bien, votre serviteur! j'ai passé une fois un an à l'hôpital, quand j'étais tout petit, à l'age d'un an, je m'en souviens. Les médecines du docteur ne me valurent pas grand'chose. Ça m'a gâté le goût. L'hôpital ou j'étais s'appelait aussi une Infirmité…
—Infirmerie, observa, en souriant Sébastien.
—Bien obligé, petiot; mais je me rappelle bien la tête de l'établissement.
—Enseigne, voulez-vous dire…
—Enseigne, Infirmité, Tête, Infirmerie, tout ça ne fait rien, ô Dieu non!
Pathaway, qui s'occupait à placer commodément Portneuf sur un lit de branchages, recouverts de peaux, ne put réprimer un franc éclat de rire.
Jeanjean s'était glissé silencieusement hors de la hutte, et Sebastien vaquait, avec activité, aux apprêts du repas.
Curieuse scène, vraiment curieuse et digne de la palette d'un grand peintre que celle-là, qui sa passait au milieu même du désert, si loin de toute trace de civilisation!
Nick alluma gravement sa pipe et continua la relation de son histoire d'hôpital, avec la jovialité qu'on lui connaît.
Le menu du festin fut bientôt arrangé:—Quelques bosses de bison, langues de daim, de la graisse d'ours et du poisson fumé. Whiffles et ses hôtes y firent largement honneur, en l'assaisonnant d'anecdotes.
Néanmoins, Pathaway paraissait plus préoccupé qu'affamé.
Ses regards s'attachaient souvent sur Sébastien, avec une sorte d'admiration mystérieuse, qui colorait d'un vif incarnat les joues de l'adolescent.
Comme ils finissaient de manger, Infortune et Maraudeur dressèrent subitement les oreilles et s'élancèrent vers la porte en se récriant.
Nous devons revenir à Pathaway, que nous avons laissé caché derrière un buisson et témoin de l'assassinat du pauvre trappeur.
Quoique son coeur battît violemment et que de nobles élans le poussassent à se précipiter sur les malfaiteurs, la prudence le retint.
Mais dès qu'ils se furent éloignés, Pathaway s'élança vers le lieu où gisait leur victime; la saisit dans ses bras et courut à un petit ruisseau qui coulait non loin de là.
Alors, le chasseur noir posa sa main sur le coeur du trappeur.
Il sentit des battements. L'homme vivait encore. Pathaway lui lava soigneusement le visage.
La fraîcheur de l'eau fit tressaillir le moribond. A la tête il avait une blessure, heureusement la balle avait frappé l'os occipital et glissé le long du crâne. Un étourdissement et la suspension momentanée dea fonctions de la vie en étaient résultés.
Mais, quoiqu'on pût craindre une commotion cérébrale plus ou moins longue, il était hors de doute que cette blessure ne causerait pas la mort.
Tout en le pansant, le chasseur noir se prit à l'examiner.
C'était un homme à la barbe longue, épaisse, mais plus jeune que l'on n'aurait cru, à première vue.
Il pouvait avoir de vingt-cinq à vingt-huit ans. Ses traits étaient bien accentués et la vigueur virile se lisait sur toute sa personne.
Plus Pathaway le dévisageait, plus il s'applaudissait de ce qu'il faisait; car la physionomie du trappeur était franche, ouverte, et vraiment distinguée.
Après avoir bandé la tête avec un mouchoir assujetti par sa ceinture,Pathaway versa quelques gouttes d'alcool sur les lèvres du blessé.La chaleur du tonique opéra magiquement. La poitrine de cet homme sesouleva; il agita ses membres et ouvrit les yeux.
—Comment vous sentez-vous? ça va-t-il mieux? demanda doucementPathaway.
Le trappeur répondit en promenant autour de lui un regard vide, atone.Il n'y avait ni âme, ni langage dans ses yeux.
—Le coup lui a affecté le cerveau; son esprit est absent, murmura instinctivement Pathaway en portant la main à son front comme s'il y eût reçu la blessure.
Il commença ensuite ses lotions.
Cependant, quoique le jeune trappeur reprît évidemment des forces, nulle lueur d'intelligence ne revenait illuminer son visage morne. Ôtant son propre capot, Pathaway l'en couvrit et l'aida à se levât. Le blessé réussit à se mettre debout, à marcher même; mais il manquait de la raison nécessaire pour guider ses pas à travers les montagnes et les prairies.
A ce spectacle, une douleur poignante s'empara du chasseur noir. Il employa tous les artifices possibles afin de réveiller la mémoire endormie de l'infortuné. Ce fut inutile.
Un sourire stupide, voilà tout ce qu'il en put obtenir.
—Pauvre diable! pauvre diable! J'espère que ce ne sera que passager. Que faire pour lui? La Providence m'en a confié la charge, je remplirai mon devoir.
Pathaway, après ce monologue in petto, réfléchit quelques moments.
Puis, faisant un lit de mousse et de branchages, il y étendit le blessé, sur lequel il jeta sa couverte. Celui-ci ne tarda point à s'endormir. Pathaway demeura assis près de lui. Au bout de deux heures il se leva.
Le trappeur avait un peu de fièvre; mais sa constitution n'était pas fortement altérée. Son bienfaiteur tua une poule de prairie, la fit rôtir, et lui servit la partie la plus délicate, en l'engageant à manger.
Il obéit avec la docilité d'un enfant; mais il ne paraissait pas que sa raison se fût améliorée.
Pathaway enleva l'appareil qu'il avait mis sur la blessure, pour la panser de nouveau. L'hémorrhagie avait été légère; cependant, à la place que la balle avait touchée on voyait une indentation assez profonde, qui expliquait le trouble de l'esprit et ne pouvait être guérie sans le secours de l'art.
La nuit approchait.
Pathaway dressa, avec quelques jeunes arbres, un abri passager au-dessus de leurs têtes et se coucha à côté du malade, qui retomba dans un profond sommeil.
Le lendemain matin, la fièvre avait presque entièrement disparu.
Pathaway se détermina à conduire son malade à la hutte de Nick Whiffles.
Le blessé était assez bien physiquement. Il marchait avec aisance.
Les beautés du soleil levant le réjouissaient. Il prêtait une oreille charmée aux gazouillements des chantres de l'air. Il causait seul, parlait montagnes, lacs, rivières, chasses, trappes et pelleteries; mais ses pensées étaient incohérentes.
Dans l'après-midi, ils arrivèrent à une cabane élevée sous le couvert d'un bosquet de tamariniers; Pathaway fit entrer son protégé pour se reposer.
Au milieu de cette cabane le chasseur noir trouva un morceau d'écorce de bouleau, sur lequel une main inhabile avait tracé l'avis suivant:
Les caractères, l'orthographe, le style sentaient leur Nick Whiffles à une lieue à la ronde.
Pathaway sourit; mais connaissant l'expérience du montagnard, il allait profiter de son conseil quand les abois d'un chien le firent courir à la porte.
Jugez de son agréable surprise en voyant Nick qui s'approchait à travers les arbres.
Il était à cheval et suivi de Maraudeur.
—Est-ce vous, jeune homme?
—Moi-même.
—Que faites-vous, ici? mauvaise place, mauvaise! Ô Dieu, oui; tout près de la Vallée du trappeur!
—Mais vous?
—Oh! moi, c'est différent. Nick Whiffles peut rôder partout. Il ne craint rien, lui, rien que le maître de toutes choses.
Ce disant, il mettait pied à terre et entrait dans la hutte, après avoir échangé une poignée de main avec Pathaway.
—Tiens, un nouveau venu! s'écria-t-il en apercevant le blessé. Salut, mon brave. Nous voilà trois, ça vaut mieux; car quoique Nick Whiffles ne craigne rien, il ne déteste pas la compagnie. Mais il y a gros de dangers ici, oui bien, je le jure, votre serviteur! L'homme blanc et l'homme rouge… hum! je sais ce que je sais…..
—Montagnes, castors et trappes! s'exclama le trappeur avec un coup d'oeil hagard.
—C'est ça, frère, ça même! C'est de l'indien tout pur, et pas si pur après tout. Mais que diable a-t-il à me regarder de cette façon-là?
—Il a été surpris par les voleurs et dépouillé, répondit Pathaway.
—Dépouillé!
—Même blessé, comme vous voyez.
Et le chasseur noir raconta brièvement l'affaire à laquelle il avait assisté.
—C'est cruel, dit Nick en secouant la tête, bien cruel, de se voir enlever comme ça un bien gagné avec tant de peines; mais avoir failli être assassiné, ça dépasse tout. Ainsi donc le pauvre homme bat la campagne. N'est-ce pas que c'est bien triste que d'être idiot? ce n'est pas le terme juste, mais vous savez ce que je veux dire. Les honnêtes gens s'entendent toujours, quoique les mots puissent ne pas être toujours mis à leur place convenable comme les briques d'une maison. Je me souviens que j'ai eu un parent qui était fou. Ah! c'en était un fou, celui-là! ô Dieu, oui! Ne voulait-il pas attraper la lune avec ses dents? Mais je vous demande un peu ce qu'il en voulait faire de cette lune? Peut-être bien s'imaginait-il que c'était une bosse de bison.—Je crois—ajouta Nick comme un homme qui réfléchit—je crois que le pauvre insensé pensait que c'était bon à manger. Un idiot, vous le savez, aime mieux manger qu'un homme de bon sens n'aime sa maîtresse, ô Dieu, oui!
Le blessé tressaillit, sourit tristement et se mit à chanter d'une voix indiciblement plaintive une strophe de laFille du trappeur.
—C'est ça, de la musique douce, dit Nick d'un ton ému; mais il n'a pas encore sa caboche à lui. On dirait que l'amour lui a aussi un peu serré le coeur. Le docteur Whiffles eut une fois à soigner un cas mâle de ce genre, mais il y perdit tout son latin, ô Dieu, oui! C'était une femme, et la maladie avait bien trois ans de date, ce qui faisait que c'était une maladie chronique, comme disait mon oncle l'historien, c'est-à-dire mon frère le médecin. Elle perdit sa graisse—par la maladie vous comprenez bien—que c'était à arracher des larmes à un caillou. Et elle pleurait tant toute la sainte journée, elle vous suait qu'il fallait la tordre chaque matin pour la faire sécher au soleil. Et ses sanglots, donc! on aurait dit les hurlements du vent à travers les défilés des montagnes quand il souffle en tempête. Pour en terminer, le docteur fut obligé de l'épouser lui-même. Fallait voir, comme elle se refit après la noce. Une belle noce, ma foi! Elle pesait deux cent une livres la dernière fois que je la vis. On n'aurait jamais dit qu'elle avait eu le coeur serré par l'amour, ô Dieu, non!
Le blessé laissa tomber le refrain de sa complainte:
Oh! belle était la fille du trappeur!Oh! belle était la fille du trappeur!
—Les scélérats! s'écria Nick essuyant une larme avec la manche de sa chemise.
Et s'adressant à Pathaway:
—Ça ne peut durer plus longtemps comme ça. Ces brigands-là nous tueraient comme des buffles à la première rencontre.
—Vous avez raison répondit chaleureusement Pathaway, il faut en finir. Le sort de cet homme crie vengeance. Traquons les bandits de la vallée du Trappeur perdu et expulsons-les de leur repaire.
—Oui, répliqua Nick, j'y songe. Mais le plus pressé est de mettre ce malheureux en sûreté. Plaçons-le sur l'Hérissé et en avant!
—L'Hérissé! qu'est-ce que c'est que ça?
—Un bon et beau cheval, reprit Whiffles. Il a la force d'un bison, les jambes d'un daim et l'oeil d'un carcajou, rien que ça, ô Dieu, oui!
Le blessé fut hissé sur le quadrupède, et la petite troupe se mit en marche.
Comme ils longeaient une gorge profonde au milieu des montagnes, Pathaway distingua subitement un gros ours gris, planté sur son train de derrière et qui le regardait venir du haut d'un pic escarpé.
Maraudeur leva la tête et voulut aboyer, mais Nick lui lit un signe et le chien se tut.
Le chasseur noir arma son fusil.
—Un moment, lui dit son compagnon; cet ours-là est de mes amis, n'allons pas nous mettre mal avec lui!
Pathaway fit un geste d'étonnement; mais, déjà habitué aux façons singulières de Nicolas, il écouta sans répliquer à cette observation.
L'ours les suivait à la crête des rochers.
Dans la soirée, ils arrivèrent enfin à la cabane de Whiffles, où Sébastien prit aussitôt soin du blessé avec la délicatesse et l'intelligence d'une femme.
—Demain, nous ferons une excursion à la vallée du Trappeur perdu? demanda en se couchant Pathaway, qui, plein de cette audacieuse curiosité, un des plus beaux apanages de la jeunesse, brûlait de percer le mystère.
—A la vallée du Trappeur perdu, si le coeur vous en dit, ô Dieu, oui! répliqua insoucieusement Nick.
Le soleil n'était pas encore levé; cependant à travers les brumes molles et diaphanes du matin, l'orient se teignait de bandes blanchâtres.
Pathaway s'éveilla. Ses yeux cherchèrent Nick Whiffles dans l'ombre qui drapait encore l'intérieur de la hutte; mais la place du trappeur était vide.
Le chasseur noir répara rapidement le désordre de sa toilette et sortit.
Il trouva Nick Whiffles qui fumait gravement sa pipe à l'entrée de la cabane.
—Une belle matinée qui s'annonce, fit le chasseur noir.
—Hum! le couchant est diantrement chargé, oui bien, je le jure, votre serviteur!
Sébastien fit quelques pas pour s'éloigner.
—Enfin, nous pourrons visiter cette fameuse vallée du Trappeur perdu, dit le chasseur noir.
—La vallée du Trappeur perdu! cria derrière eux une voix émue.
Les deux hommes se retournèrent simultanément.
C'était Sébastien Delaunay.
Pauvre enfant, il tremblait comme la feuille de bouleau agitée par les autans.
—Oh! n'y allez pas, père Nicolas, je vous en prie, je vous en supplie, n'y allez pas!
—C'est une mission dont nous charge la providence, mon Sébastien chéri, répliqua le trappeur. Songe à Portneuf et à sa fille—à sa fille, tu sais?
—J'y ai songé, répliqua l'adolescent en baissant les yeux. Mais cette vallée du Trappeur perdu, elle est si terrible… ô mon Dieu! Vous n'y arriverez jamais… non, jamais, père Nicolas.
—Il y a du pour et du contre, dit Nick, car le hasard vient, souvent au secours des gens même à la dernière extrémité. S'il nous fallait désespérer et céder quand une maudite, petite difficulté se présente, eh! il n'y aurait rien à faire en ce bas monde, ô Dieu, non! Je me souviens qu'un jour je rencontrai un gars presque désespéré, mais cependant, suivant mon avis, il eut le courage d'attendre, et il a fait une chose qui réjouira toujours son coeur et qui lui donnera du bien-être—une longue vie de bien-être.
L'enfant, saisit tendrement, la main du trappeur et la pressa dans les siennes en répliquant:
—Oh! Nicolas, vous êtes poussé par un esprit bon et généreux, je le sais. Que ne puis-je vous suivre et partager vos périls!
Ensuite, à Pathaway, que cette scène impressionnait singulièrement:
—Excusez-moi, monsieur. Je suis obligé de prendre soin du père Nicolas qui expose sa vie à chaque instant.
—Nous serons deux, répondit distraitement le chasseur noir. D'ailleurs, j'apprends qu'une femme est mêlée à cette affaire, et il est du devoir de tout homme de coeur de secourir les faibles créatures.
—Sébastien eut une imperceptible agitation.
—Et puis, continua le premier, Nick a en horreur les scélérats qui hantent la vallée du Trappeur perdu, et moi j'estime qu'il est de notre devoir d'en délivrer le pays.
—Oui, c'est nécessaire, se hâta d'ajouter Whiffles; ces gens-là, vois-tu, petiot, ils finiraient par nous assassiner sous notre tente, si on les laissait faire.
—Je comprends, fit Sébastien d'un air triste. Mais vous me laisserez les chiens, père Nicolas.
—Comme de raison; et je ne serai pas longtemps, je te l'assure. Tu prendras bien soin du blessé, n'est-ce pas? La vallée du Trappeur n'est pas loin, et l'un ou l'autre de nous sera de retour avant la nuit.
—Au revoir donc! dit l'enfant, en essuyant une larme qui perlait à sa paupière.
—Au revoir!
Les deux aventuriers s'éloignèrent.
Deux ou trois fois Nick tourna la tête pour embrasser encore par la pensée Sébastien qui les suivait du regard; puis le naturel du trappeur reprit le dessus.
Il marcha vite, ferme et presque gaîment, non qu'il fût bien sûr de réussir dans son entreprise, mais il désirait et espérait éclaircir le mystère de la vallée du Trappeur.
Ils arrivèrent sans encombres à la porte du Diable.
Nick franchit le portique, accompagné de Pathaway, qui fut frappé du spectacle colossal que la nature étalait là, sous ses yeux. Les aiguilles basaltiques et le passage en forme de tunnel l'émerveillèrent surtout.
Le chasseur noir éprouva quelque émotion en s'engageant dans ce sombre passage. Néanmoins, son allure ne changea point. Son compagnon et lui continuèrent intrépidement leur route, jusqu'à la source d'eau chaude que Nick nomma laChaudière du diable.
Procédant toujours, à travers des entassements de rochers, et d'épouvantables précipices, ils gagnèrent ce cours d'eau peu profond dont avait parlé le Shoshoné. Après l'avoir traversé sur des cailloux, Nick et Pathaway se trouvèrent devant un bois d'une étendue considérable. Étroite à ce point, la vallée s'élargissait un peu plus haut, à gauche.
Nick s'arrêta tout à coup, et Pathaway aperçut un ours gris qui se pavanait majestueusement à quelques pas d'eux.
—On dirait que c'est l'animal que nous avons vu la nuit dernière, ditPathaway.
—Bah! les ours abondent ici comme les framboises, répondit Nicolas.
—Vraiment!
—Tel que je vous le dis, oui bien! Ça doit être un jeune, celui-là!
—Il a pourtant l'air bien vieux, dit en riant Pathaway.
—Lui oh oui! Je lui ai dit l'autre jour: Va, tu n'es qu'un ours manqué?
Le sourire du chasseur noir se changea en un franc rire que répétèrent les échos des rochers.
—Mais, en effet, ajouta-t-il, il ressemble à votre ours apprivoisé de l'autre soir.
—Vous trouvez? demanda Nick en appuyant à droite. Du reste, on dirait que c'est lui. Mais non, pas tout à fait, il était pas mal plus gros, pas mal plus gras et bien moins large; ah! bien moins large, l'autre, ô Dieu, oui!
—Je vois que je m'étais trompé, dit Pathaway, se pinçant les lèvres pour ne pas s'esclaffer.
Tout en causant, ils débouchèrent dans une vaste clairière où une scène étrange frappa leur vue.
Au centre de cette clairière se trouvait un homme, monté sur un cheval. L'homme avait les mains liées derrière le dos, une courroie de ouatap passée au cou attachée à sa cheville gauche, et de là à sa cheville droite, en glissant sous le ventre de l'animal, qui, fixé lui-même à un poteau par une longue corde, sur un sol complètement dénudé, se tenait la tête basse, et comme épuisé de besoin.
La condition du malheureux cavalier semblait pire encore. A peine pouvait-il supporter le poids de son corps: il chancelait et oscillait en tous sens, à chaque mouvement du quadrupède.
—O mon Dieu! ayez pitié de moi, messieurs! s'écria-t-il d'une voix éteinte.
—Courage, mon ami! s'écria Pathaway.
Il s'élança, délia rapidement le malheureux et le plaça doucement à terre.
La faiblesse de cet infortuné était, si grande qu'il s'évanouit sur le champ. Nick courut aussitôt à la rivière, puisa de l'eau dans son casque de pelleterie et la rapporta.
—Pauvre, pauvre diable! marmottait-il, je parierais bien une bonne carabine, contre n'importe quoi, que ces coquins voulaient te faire crever de faim là, avec son cheval, ô Dieu, oui! Deux belles créatures, cependant, le cheval et l'homme… ils avaient l'air bien attachés l'un à l'autre!
—Comme ils ont dû souffrir! fit le chasseur noir en baignant d'eau le visage de l'inconnu.
Celui-ci respira.
—Bon, bon, dit, Whiffles. Il revient; c'est moi qui vous le dis. Nous allons le sauver. Enfin, nous n'aurons pas tout à fait perdu notre temps.
En prononçant ces mots, il versait dans le restant d'eau quelques gouttes de whiskey et les faisait avaler à l'étranger qui ne tarda pas à reprendre ses sens.
Un biscuit sec, détrempé, acheva de le remettre.
Pondant ce temps, le cheval, délivré de ses entraves, étanchait sa soif à la rivière.
Nick se hâta aussi de lui donner un morceau de biscuit arrosé de whiskey.
—Ne me parlez pas de ces animaux à quatre pattes, dit Nick. Ah! je les ai étudiés, moi, et je les connais. Été, hiver, froid, chaud,, neige, pluie, nous avons tout vu ensemble. Et la faim et soif, est-ce que nous ne les avons pas endurées aussi ensemble?
Frappant, sur sa cuisse, il leva les yeux en l'air, d'un air tout satisfait. Une exclamation—son exclamation favorite—acheva sa pensée:
—O Dieu, oui!
Pathaway admirait sincèrement Nick Whiffles.
Il y avait en lui tant de bienveillance et de simplicité, et ces vertus font excuser tant de défauts! «Celui qui ne sent rien pour une bête est une bête lui-même.»
Ainsi pensait au moins le chasseur noir.
—C'est comme ça, dit Nick, semblant répondre à cette réflexion; l'ami du cheval et du chien est l'ami de tout le monde. Celui qui abuse de l'un ou de l'autre abuse de tout le genre humain. Voilà mon opinion, ô Dieu, oui!
—Mais, est-ce vous? Nick Whiffles; est-ce vous ou bien ai je rêve? demanda l'inconnu en se frottant les yeux.
—Quoi donc! Portneuf! Que diable vous est-il arrivé, mon brave?
L'autre blêmit. Un frisson courut par tous ses membres. Sa main se porta névralgiquement à son cou sur lequel une raie d'un bleu pourpre indiquait la place de la corde, avec laquelle ses ennemis avaient tenté de l'étrangler insensiblement: car tout mouvement qu'il faisait à droite, à gauche ou en arrière resserrait inflexiblement le noeud.
—Oh! n'ayez pas peur, dit Nick, en se frottant les mains. Ce chasseur et moi on a entendu parler de votre malheur et on est venu à la vallée du Trappeur tout exprès pour vous secourir, oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais Nannette. Savez-vous que je crains presque de vous en parler? Ce n'est pas là un sujet bien agréable pour vous, hein? Mais arrêtez-la. Il y a temps pour tout. Vous nous raconterez votre maudite petite histoire quand nous serons sortis de cette diablesse de place! Pourtant il nous faudra laisser le cheval. Ce n'est pas que ça ne me fasse de la peine, car c'est un bon cheval que le vôtre, Portneuf; mais il ne serait pas facile de le tirer d'ici, et, si vous m'en croyez, nous l'y laisserons pour le moment.
Le brave Whiffles avait débité ces paroles avec sa loquacité ordinaire et tout en chargeant Portneuf sur ses robustes épaules.
—Mettez-moi à terre, mon ami, dit celui-ci, au bout d'un moment.
—A terre!
—Oui, je crois que je pourrai marcher. Je suis resté longtemps assis, comme vous avez vu, et mes jambes sont engourdies.
Le frappeur se hâta de satisfaire son désir; mais Portneuf avait trop compté sur ses forces; car il fut incapable de se soutenir. Aussi, Nick le replaça-t-il bien vite sur son dos.
Ils continuèrent leur marche et quittèrent, sans accident, la vallée duTrappeur perdu.
Nick causait toujours avec la jovialité qu'on lui connaît; Pathaway semblait enfoncé dans de profondes réflexions, et, de temps en temps, un mélancolique soupir jaillissait des lèvres de Portneuf.
—Oh! ma Nannette, ma pauvre, pauvre Nannette! s'écria-t-il tout-à-coup d'un ton déchirant.
Pathaway, arraché à sa méditation, par ce cri, se retourna à demi et contempla le voyageur.
—Pardon, pardon, mon bon monsieur, dit alors Portneuf; je braille comme un enfant, mais jamais je ne me suis senti si faible! jamais! Puis si vous connaissiez ma Nannette, oh! si vous la connaissiez!
—C'est vrai ça, dit Nick, en hochant la tête. Mais soyez tranquille, Portneuf; on fera quelque chose pour elle. Maintenant, toutefois, allons rejoindre Sébastien. Il nous attend et je ne veux pas le laisser dans l'inquiétude. Il est jeune, vous savez, étonnamment jeune! ô Dieu, oui!
Ils arrivaient alors aux aiguilles de basalte dont nous avons précédemment parlé. Pathaway s'écria soudainement:
—Ah! toujours cet ours!
En effet, à dix pas devant eux, se tenait un ours qui les regardait curieusement.
Ils avancèrent encore; et ils n'étaient plus qu'à un ou deux pieds du quadrupède, quand il se leva sur ses pattes de derrière et agita ses pattes de devant d'une façon tout-à-fait remarquable.
Cette circonstance parut fort extraordinaire à Pathaway. Il allait exprimer son étonnement, lorsque Nick s'écria avec une véhémence qui ne lui était pas habituelle:
—A terre! couchez-vous dans le fourré!
Et, aussitôt, joignant l'exemple à l'ordre, il déposa son fardeau derrière un gros buisson et s'étendit à côté.
Pathaway l'imita, sans pourtant se rendre compte de ce brusque mouvement.
—Qu'est-ce donc? demanda-t-il, quand ils furent cachés.
—Rien, répliqua Whiffles.
—Qu'avez-vous vu?
—Moi? rien.
—Mais vous avez entendu quelque chose, poursuivit le chasseur noir, de plus en plus intrigué.
—Non, répliqua Nick dont les yeux interrogeaient avidement l'horizon; non, je n'ai rien vu, rien entendu. Mais je sais qu'il y a une maudite petite difficulté près de nous. Je puis toujours vous dire quand il y a du danger dans le voisinage, car si ce n'est pas moi qui le devine, un autre le devine pour moi, ô Dieu, oui!
Pathaway leva ses regards vers le rocher où il avait vu l'ours.
Il n'y était plus.
—C'est étrange! murmura-t-il.
—Chut! fit Nick, mettant un doigt sur ses lèvres. Un piétinement lointain se faisait entendre. Dix minutes s'écoulèrent sans que nos trois hommes échangeassent une parole.
Le bruit se rapprocha insensiblement et enfin une troupe de cavaliers se montra sur le penchant de la montagne. Ils arrivaient de l'ouest et allaient à l'est, en ligne parallèle avec la vallée du Trappeur.
A mesure qu'ils avançaient leur physionomie frappait d'émerveillement les trois spectateurs. Le personnage plus notoire du groupe était une jeune femme qui montait avec une aisance et une grâce toutes particulières au cheval fougueux.
Elle tenait la tête de la cavalcade. Son costume était pittoresque au possible et seyait bien à la beauté sauvage de l'amazone.
C'était une longue jupe de drap écarlate dont l'éblouissant éclat était encore rehaussé, par une bordure noire. Un coquet petit chapeau de velours, ombragé par des plumes rouges, couvrait sa tête. Des gantelets de peau noire emprisonnaient ses mains.
Était-elle jolie? Le chasseur noir eût été fort embarrassé de répondre, quoique la sveltesse et l'élasticité de sa taille l'eussent charmé de prime abord.
Mais la petite troupe passait à une trop grande distance pour qu'il fût facile de distinguer les traits de l'écuyère. Cependant, soit que Nick eût le nerf optique plus exercé, soit qu'il l'eût naturellement meilleur, soit qu'il connût cette femme, il marmottait de temps à autre avec admiration:
—Belle créature! belle comme une image! ô Dieu, oui!
Les gens qui accompagnaient cette héroïne du Nord-ouest, étaient au nombre de dix à douze. Leur équipement était uniforme. Il semblait qu'ils fussent enrégimentés.
—Qu'en dites-vous, Portneuf? demanda Nick à son compagnon.
—C'est Carlota, la fille del'outlaw[25], répondit le Canadien.
[Note 25: Hors la loi; condamné par les tribunaux.]
—Je m'en doutais, murmura Nick. On voit bien que ce sont des oiseaux de même plumage. Mais alors il doit y avoir une autre entrée à la vallée du Trappeur perdu… une entrée pour les animaux comme pour les hommes.
—Oui, répliqua Portneuf; et c'est par cette entrée que l'on m'a fait passer. Nous avons suivi ce qu'ils appellent la piste du Trappeur; puis le diable sait où nous sommes allés!
Carlota et ses compagnons n'étaient plus visibles. Ils avaient disparu derrière un amas de rochers.
Les trois aventuriers se levèrent et se dirigèrent aussi vite que possible vers le campement de Nick où ils arrivèrent, on se le rappelle, peu de temps après le départ de Zene et de Beck. Le lecteur n'a pas, non plus, oublié, que la fin du repas pris par eux et Sébastien dans la cabane du trappeur, fut troublée par les abois d'Infortune et de Maraudeur.
Le petit camp de Nick Whiffles était comme un oasis dans le désert, si loin s'étendaient les chaînes de montagnes; si vastes se déployaient les prairies; si nombreux étaient les fleuves et les lacs; si grande était la distance jusqu'aux confins de la civilisation.
Au moment où l'instinct des deux chiens fut brusquement éveillé, le soleil s'abaissait derrière la cabane et plaquait d'or les arêtes des pics altiers.
Pathaway sauta sur ses armes et courut à la porte.
L'ours gris fut la première chose qu'il aperçut.
On s'attendait si peu à cette apparition que tous, Nick excepté, tressaillirent.
—N'ayez pas peur, n'ayez pas peur, dit-il. C'est seulement l'ours apprivoisé dont je vous ai parlé. Ne le touchez point Pathaway. Je m'en vas le renvoyer. Il me connaît.—Dehors, maudite vermine!
—Nicolas prononça précipitamment ces paroles et avec une accentuation qui ne lui était pas ordinaire.
Il craignait sans doute que l'animal n'attirât l'attention particulière de ses hôtes. En même temps, il le poussait devant lui et l'ours battait rapidement en retraite, mais avec des grognements formidables.
Bientôt homme et bête eurent disparu. Nick resta absent une dizaine de minutes, et quand il revint à la hutte, on remarqua qu'il était soucieux et triste.
Ayant observé que Pathaway et Sébastien l'examinaient attentivement,il tâcha de recouvrer la gaîté. Mais ses efforts mêmes le trahissaient.D'ailleurs on le vit prendre pour son cheval des précautions inusitées.Il l'appela et l'attacha solidement près de la porte.
Tandis qu'il s'occupait à cette besogne, Sébastien se glissa vers lui et d'un ton bas:
—Il y a du danger, n'est-ce pas, Nicolas?
—Bonté divine! mais non, il n'y a pas la plus petite difficulté, pas la plus petite! et c'est drôle, car il y a un monde de difficultés ici, et il y en aura toujours plus ou moins… surtout plus, ô Dieu oui! Je pourrais te raconter un tas de difficultés que j'ai eues, et ça durerait, vois-tu, petiot, d'aujourd'hui à demain, rien que pour t'en indiquer une. Mais rappelle-toi que quelle que soit la difficulté, qui arrive il y aura toujours près de toi quelqu'un qui n'aura pas peur de la rencontrer.
—J'en suis bien sûr, oh! bien sûr! répliqua chaleureusement Sébastien.
Puis il ajouta avec hésitation et un ton bas:
—Mais cet homme, ce Pathaway?
—Ah! je t'entends, je t'entends, fit Nick en souriant. On en aura soin, mon Sébastien, quoiqu'il ait l'air d'un gaillard bien capable de songer à lui. Tu l'as vu, il n'y a pas longtemps, se tirer en brave d'une diablesse de petite difficulté. Mais rentrons; celui dont nous parlons a maintenant l'oeil sur nous. Il épie tout. C'est singulier comme il te surveille parfois.
—Peut-être méprise-t-il ma faiblesse, répliqua Sébastien en rougissant.
—Parfois ça pourrait bien être ça; mais parfois aussi, ça pourrait bien être autre chose…, oui, autre chose. Je sais ce que je veux dire. C'est comme si tu lui rappelais une créature à laquelle il n'aime pas à penser. Il y a du trouble, vois-tu, dans son esprit. Ça lui donne l'apparence d'une matinée brumeuse. Il ne dort pas bien la nuit. Il rêve, tressaute et marmotte des paroles comme un meurtrier, c'est-à-dire, non, pas comme un meurtrier, mais plutôt comme un jeune homme qui a été désappointé en amour.
Nick fit une pause, et, arrachant des profondeurs les plus basses de sa poitrine un soupir, mi-partie lamentable, mi-partie sentimental comme il en jaillit des souvenirs à moitié ensevelis, il s'exclama:
—O Dieu, oui!
—Sébastien était agité.
Le bon trappeur avait touché une corde sensible dans cette sortie soudaine sur les bords de l'océan des émotions. Il se retourna pour cacher un mouvement de trouble.
Nick secoua la tête comme si une pensée brillait devant son cerveau, mais il demeura silencieux.
—Montagnard, demanda alors Sébastien affectant d'être joyeux, avez-vous jamais été désappointé en amour?
Nicolas, qui marchait au moment où cette question lui fut posée, s'arrêta court comme s'il avait reçu autour du cou un lazzo mexicain.
—Désappointé! mon garçon, désappointé! Nous sommes tous plus ou moins désappointés, plutôt plus que moins. Oui…
Il aspira longuement l'air et poursuivit:
—Oui, je puis dire que j'ai été désappointé. Il fut un temps où l'aspect de deux beaux yeux, d'une jolie bouche et d'un petit pied gentillement chaussé me mettaient de la poudre dans le sang. Mais n'en parlons plus. Ce qui est passé est passé. Quand l'occasion se présentera, je te dirai peut-être une histoire, peut-être bien aussi que non; car à quoi bon revenir sur ce qui n'est plus? Ma maxime, c'est qu'il faut rire des vieilles petites difficultés et s'armer constamment pour affronter les nouvelles.
Là-dessus, il rentra dans la hutte. Mais à peine y avait-il mis le pied que les chiens aboyèrent une seconde fois.
—Le trappeur fronça les sourcils et s'avança vers la porte qui s'ouvrit alors pour livrer passage à un homme d'un extérieur repoussant.
Sa physionomie était basse et sournoise, ses vêtements en haillons; des trappes rouillées pendaient à son dos. Un mauvais fusil et un couteau tout ébréché composaient ses armes.
Il avait le visage, le cou et les mains affreusement sales les cheveux dans un état de désordre étudié. Il voulait évidemment faire croire qu'il venait de loin, et que la faim l'avait tourmenté dans son voyage; mais un oeil exercé ne pouvait manquer de découvrir l'artifice; car ses joues n'étaient pas creusées et pâlies comme celles de l'homme qui est resté longtemps privé de nourriture: plutôt sa personne annonçait un homme bien repu qui a peu marché.
Il s'assit sur un tronc d'arbre, promena un regard scrutateur sur ce qui l'entourait, jeta ses trappes à terre, plaça son fusil entre ses jambes et salua la compagnie par ces paroles:
—Comment ça va, vous autres?
—Bien, merci. J'espère que vos gens sont bien aussi, répondit sèchementNick.
—Nos gens! je n'ai pas vu de nos gens ces mois derniers; car j'étais allé chasser dans les prairies de la Saskatchaouane près de l'extrémité de la branche Sud et j'ai failli y mourir de faim. Les Pieds-noirs m'ont joué de vilains tours. Je suis heureux de revoir des blancs. Mes hardes sont un peu en loques; mais je pense que ça ne fait pas de différence pour des chrétiens.
Le nouveau venu paraissait ne pas plaire au chasseur noir et son aspect avait considérablement ému Sébastien.
—Comment vous appelez-vous? demanda Nick.
—Hendricks, chez les civilisés, répliqua l'étranger en jetant un coup d'oeil sur Portneuf.
—Comment se fait-il que vous soyez tombé sur mon camp? continua le trappeur d'un ton dur et qui contrastait vivement avec les façons qu'il déployait d'habitude envers les hôtes que le hasard lui envoyait.
—Singulière question à faire à un franc-trappeur qui a faim et qui flairerait un morceau de viande à douze milles à la ronde!
Il ramena lentement ses regards de Portneuf à Sébastien; et on le vit changer tout à coup.
Sa mâchoire inférieure s'abaissa. Il resta bouche béante avec une expression d'étonnement, de curiosité et une sorte d'effroi.
Ce fut l'affaire d'une seconde. Mais Hendricks avait vu ou redouté une chose qu'il ne pouvait plus désormais oublier. Si ses traits basanés eussent été débarrassés de la fange qui les masquait, on les eût trouvés plus défaits que ceux d'André Jeanjean.
Nick, qui était en train de ranimer le feu, ne remarqua point l'émoi soudain de son visiteur; toutefois Pathaway le surprit et chercha à se l'expliquer.
—Ce'n'est pas une singulière question, répliqua Whiffles. Je donne volontiers à manger et à boire quand j'ai de quoi, mais j'aime à savoir à qui je donne, car il y a dans ces cantons des gens qui ne valent pas la corde pour les pendre.
Et il ponctua cette phrase de son affirmation favorite
—O Dieu, oui!
—Je ne suis pas de ceux-là, commença l'étranger…
—Sais pas, sais pas, interrompit Niok. Je ne suis pas votre juge et tant mieux pour vous, je vous jugerais trop sévèrement, car, voyez-vous, vous n'avez pas une de ces bonnes figures franches comme je les aime, oui bien, je le jure, votre serviteur!
Hendricks se dressa tout d'une pièce en mâchonnant un juron.
—Vous voulez me chercher querelle, Nick Whiffles, dit-il ensuite, en se mordant la lèvre..
—Tiens, il paraît que vous me connaissez à présent, fit tranquillement le trappeur.
—Oh! vous n'êtes pas assez novice dans le Nord-ouest pour en être surpris, répondit Hendricks, toisant Nick de la tête aux pieds. Il vous est possible sans doute, de m'insulter ici, entouré de vos amis; mais si nous nous tenions entre quatre yeux dans quelque prairie solitaire, ou dans une sombre gorge vous n'auriez pas la langue si bien pendue… c'est moi qui vous le dis.
Il ramassa ses trappes et son fusil et ajouta:
—C'est bon, je me rappellerai votre hospitalité, Nick Whiffles.
—Vous feriez bien mieux de vous restaurer avant de partir, dit l'autre toujours calme..
—Non, non, merci, je m'en vais.
—Vous auriez tort, car vraiment, vous devez être plus affamé qu'un ours au sortir de l'hiver. Dieu de Dieu, qu'il est décharné! Pauvre homme, il a bien perdu dix livres de graisse! Je parie qu'il n'a pas avalé une bouchée depuis une semaine!
Les épigrammes de Nick blessaient comme des flèches celui qui en était l'objet.
Mais si d'un côté le ressentiment le poussait à se venger; d'un autre la vue de Sébastien semblait refroidir magiquement ses belliqueuses dispositions. Laissant tomber ses trappes et déposant son fusil en un coin, il dit d'un ton bourru:
—Je vois bien que vous m'aimeriez mieux dehors que dedans. Mais je ne m'arrêterai que pour tâter à un morceau de viande si vous en avez au service d'un pauvre diable qui a perdu ses pelleteries et une partie de ses trappes, d'une manière ou d'une autre, entre des Indiens et des blancs malhonnêtes.
—Vraiment! Bon, voilà ce que vous désirez, une tranche de venaison et un bâton pour la faire rôtir Arrangez-vous!
—Ouah! grommela Hendricks.
Et, sans autre formalité, il fit cuire sa viande, qu'il mangea ensuite, mais de l'air d'un homme plus contrarié qu'affamé. Puis il reprit ses instruments de chasse et s'apprêta à partir.
—Vous pouvez rester et passer la nuit, étranger lui cria Nick.
—Votre invitation vient trop tard, un petit peu trop tard. Vous m'avez fait mauvaise mine, Nick, mais nous nous retrouverons, je vous le garantis.
Les prunelles d'Hendricks se fixèrent comme par une attraction irrésistible sur Sébastien qui s'effaçait dans un coin derrière Portneuf.
L'enfant eut le frisson.
Mais bientôt l'étranger tourna sur les talons et partit en marmottant des menaces.
Il s'éloigna comme s'il était content de s'en aller, quoiqu'un pressant motif l'engageât à s'arrêter.
Une fois hors du camp, il prit une allure ferme et rapide qui ne trahissait ni ce long jeûne, ni cette fatigue accablante dont il s'était plaint.
Dans la hutte de Nick Whiffles, sa présence avait laissé une impression semblable à celle que cause souvent le cri d'un oiseau nocturne sur les esprits qui croient aux présages.
—Drôle de visiteur! fit Pathaway, voulant rompre un silence qui devenait fatigant. Je pense aussi que vous ne l'avez pas très-bien repu, ami Nicolas.
—C'est vrai; mais il y a, comme ça, dans le monde, voyez-vous, Pathaway, des têtes qui vous répugnent au premier aspect. Mon caractère et le sien ne pourraient s'accorder. Ils sont comme l'huile et l'eau; vous auriez beau faire, vous ne les mélangeriez pas. Mais, ce n'est pas la première fois que nous nous abouchons, lui et moi. Seulement, je ne me rappelle ni où, ni comment, ni pourquoi je l'ai vu, ô Dieu, non!
Nick passa la main dans sa barbe, l'allongea, en porta l'extrémité à sa bouche, et mordit les poils à belles dents, en regardant distraitement le feu qui flambait devant lui.
Sébastien s'approcha du trappeur et se hissant sur les pieds jusqu'à son oreille prononça quelques mots à voix basse.
Whiffles recula comme s'il eût été mordu par un serpent à sonnettes.Puis il se frappa le front; ses yeux lancèrent des éclairs.
Il décrocha sa carabine et se précipita vers la porte de la cabane, avant que les autres témoins de cette acène fussent revenus de l'étonnement que leur causait un pareil changement de manières chez un homme habituellement aussi paisible et aussi flegmatique que l'était Nick Whiffles.