LE CHEMIN DE VELOURS
Les Jésuites et le goût français.— Les Jésuites ne sont pas au goût français. L’homme de France, et la femme surtout, veut que ses mœurs soient régies par une morale sévère, peut-être pour le plaisir d’avoir l’air de lui désobéir. Sa joie, qui sait se contenter d’apparences, est surtout de frauder et de braver. Il a l’esprit de contradiction. En presque tout il se conforme aux préceptes jésuitiques — si ce sont des préceptes, et particuliers aux Jésuites — mais il se veut idéalement plus haut que ses mœurs.
Les Jansénistes non plus ne sont pas au goût français, mais pour des motifs opposés. C’est que la sévérité de leurs principes trop chrétiens a une tendance à passer d’emblée, dès qu’on les accepte, à l’application. Notre amusement n’est pas d’agir, mais d’en avoir la liberté. La licence dont on se plaint, on crie si l’autorité naïve la veut réprimer. Ceux qui défendent la religion avec le plus de force ne mettent jamais les pieds dans une église. La foi corrompt les meilleures causes. Il n’y a rien de plus odieux que la morale chrétienne défendue par un croyant. Il faut tout savoir comme si on ne savait rien, et douter de tout comme si on croyait à tout.
Au fond de ce caractère, on discerne un sens inné de l’élégance, de ce que d’Aurevilly et Baudelaire appelaient le dandysme. Il lui plairait plutôt de paraître vicieux sans vices que vertueux sans vertu. Tartufe, selon les saisons, vient de Genève ou du Gesù. C’est le type qui nous choque le plus. Il faut que les passions politiques soient très ardentes pour que nous consentions à l’élire parmi nous-mêmes.
L’indignation contre les Jésuites, quand lesProvincialespopularisèrent leur théologie morale, ne fut pas celle de la vertu contre le vice. Jamais en France on ne se donna longtemps un tel ridicule. Ce fut celle d’un émancipé contre un tuteur trop indulgent. Les casuistes prenaient beaucoup de mal pour innocenter des méfaits qui n’étaient délicieux que par la grâce de l’esprit de contradiction. Les plaisirs permis sont les plus fades. Don Juan, en passe de recevoir des compliments sur ses bonnes mœurs, se trouva furieux, tel un mômier qu’insulte l’allusion à ses fredaines.
De ce que l’accueil fait auxProvincialesfut presque pareil chez les Jansénistes et chez les libertins, il n’en faudrait point conclure à une identité de sentiments intimes dans les deux groupes. Ce qui, pour un catholique indifférent, n’était que tartuferie inutile et lourde, blessait Jansénistes et Protestants ainsi qu’un outrage à la morale éternelle. Pascal, et quoique janséniste, a mis les cas de conscience en comédie ; de Genève on voyait cela tel qu’un drame de douleur et de scandale.
Voilà les deux points de vue. La persévérance des Protestants, qui égale celle de la taupe, a fini par faire prévaloir l’interprétation calviniste. Les derniers des Jansénistes français, réfugiés dans les bureaux de la Chambre, répètent encore la plainte indignée de l’auteur desJésuites mis sur l’Eschafaut. Tous les gens simples et des hommes sages ont pris au sérieux les crimes de Suarez et de Tamburini, cependant qu’Escobar acquérait un renom immortel. Mais que vaut cette réputation ?
Origine de ces réflexions.— La plupart des réflexions qu’on va lire sont antérieures aux polémiques d’aujourd’hui. Elles sont nées au hasard des lectures et des heures. Il a paru que l’occasion s’offrait assez bonne de les rédiger, de leur donner une forme. Ce qui n’occupait qu’un esprit désintéressé de tout, et intéressé à tout, pourra, dans les conjonctures présentes, amuser les incrédules et révolter les croyants. Il semble parfois que l’histoire ait été rédigée, en style « grand penser », dans l’île du docteur Moreau.
Généalogie du Jansénisme.— Comme toutes les hérésies, ces actes de foi paradoxaux et démesurés, le Jansénisme naquit inattendu ; c’est-à-dire qu’aux hérésies comme aux révolutions de la politique ou de l’art il faut un prétexte. Entre deux partis extrêmes, il y a toujours une opinion moyenne. On y rencontre, parmi une foule indécise et peureuse, quelques esprits trop critiques et qu’une passion unique n’incline pas ; mais que la sensibilité de cette foule se trouve soudain blessée et la raison de cette élite soudain froissée, voilà des équilibres rompus. On a vu, lors d’une récente affaire, ces tombées brusques de la flèche, qui font songer aux balances du DrCrookes impressionnées par l’inconscient. Le Jansénisme fut une affaire tellement semblable à la nôtre que c’en est humiliant. Les Jésuites, également innocents de l’une et de l’autre, pâtirent jadis et naguère. Cependant, la première histoire, bien plus désintéressée, fut bien plus bête. Il serait impossible de s’y distraire à cette heure, si elle n’avait fait deux victimes, Pascal et Racine, et si elle n’était devenue ainsi, au cours des années, l’une des phases les plus détestables de la longue folie humaine.
Calviniste, l’aïeul des Arnauld, Antoine, fut touché de la grâce lors de la Saint-Barthélemy. Il abjura prudemment et mourut, léguant à ses enfants une foi équivoque où l’amour de Genève le disputait à la crainte de Rome. Les Arnauld avaient pour ami Duverger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, et ce Duverger maniait à sa guise l’esprit d’un certain Hollandais nommé Corneille Jansénius, évêque d’Ypres. Ce pauvre homme, s’imaginant avoir découvert la véritable doctrine de saint Augustin, rédigea sa trouvaille en un considérable in-folio nomméAugustinus. En ce temps-là on lisait les livres de théologie ; c’était la nourriture de ces esprits qui aujourd’hui se repaissent avec ardeur de métaphysique sociale. Rome condamna. Antoine Arnauld approuva. Un brave homme, Nicolas Cornet, eut pitié des fidèles et voulut leur épargner l’énorme tome. Par son génie, l’Augustinusfut résumé en cinq propositions, lesquelles, dépouillées du jargon théologique, se réduisent à cette incontestable vérité : l’homme n’est pas libre, tous ses actes sont déterminés.
Mais il aurait paru un peu hardi de supprimer ainsi toute religion, toute morale, et telle n’était l’intention, ni de Jansénius, ni d’Arnauld, ni de leurs maîtres Augustin et Calvin.
Le déterminisme est tempéré par la grâce. Il y a le bien et le mal. Livré à lui-même, l’homme suit son penchant, qui l’incline au mal ; secouru par la grâce, il va au bien, avec une égale sûreté. Cette grâce, dont dépend la vertu et le salut éternel, il n’est pas au pouvoir de l’homme de lui résister ; la grâce est toujoursnécessitante.
Cette notion de la grâce n’est pas absurde, si on la réduit à des proportions humaines, Dieu éliminé. La grâce alors c’est la force, c’est le talent, c’est le génie, c’est la beauté, l’esprit ou la belle humeur. La grâce est un fait, Renan employa plusieurs fois ce mot fort à propos.
Mais, retirant la liberté à l’homme, saint Augustin et ses interprètes l’avaient laissée à Dieu. On arrivait ainsi à la notion d’un être, infini et tout puissant, créant expressément des êtres voués à la douleur éternelle. Nulle illusion n’était laissée aux hommes ni sur eux-mêmes ni sur le maître de leurs âmes. Tout effort vers le bien était inutile ; une longue vie de dévouement et de foi était nulle devant le nouveau Baal. Ceux qui devaient être dévorés, Dieu les avait choisis et marqués de toute éternité.
Rien ne blesse un homme civilisé comme la négation de son libre arbitre. La science elle-même échouera à détruire cette notion que l’humanité juge essentielle. Quand les hommes se croyaient destinés à la vie éternelle, la question était bien plus importante. Les Jésuites, prenant le parti de la liberté, ne faisaient que se ranger à l’opinion commune. Si Pascal n’eût pas fait dévier la polémique vers les cas de conscience et le casuisme, il était vaincu, malgré qu’il eût beaucoup plus d’esprit que le P. Nouet. Tout le monde était à peu près d’accord en France pour admettre que la grâce suffisante n’est refusée à personne, que le Christ est mort pour tous les hommes et que le ciel est ouvert à toutes les bonnes volontés. Cette religion modérée est compatible avec la civilisation ; elle peut devenir aimable, si le clergé est fin et doux. A la porte fermée du calvinisme, les Jésuites avaient depuis longtemps opposé la porte ouverte et, de la naissance à cette porte bienheureuse, étendu pour les âmes délicates un beau tapis. La voie douloureuse était devenuele chemin de velours.
La Philosophie des Jésuites.— Elle se résume bien dans le titre de l’ouvrage du P. de Sarrasa,l’Art de se tranquilliser dans tous les événements de la vie[1]. L’intérieur du tome n’est pas moins édifiant : « Pour parvenir à une joye constante et durable, il faut faire choix d’un chemin que l’on puisse faire avec plaisir. Il faut bien se garder de donner dans des détours et dans des voyes épineuses, qui répandent du désagrément sur le voyage que l’on doit faire pour arriver au pays de la joye… » Et il nous sert l’exemple du marin qui, s’il n’a échappé qu’avec peine à la tempête, se réjouit sans doute d’être arrivé au port, mais garde en son bonheur présent l’amertume d’un fâcheux souvenir. « De là je conclus que, pour rendre notre joye durable, nous devons choisir des moyens auxquels un certain contentement soit attaché[2]. » Voilà bien la philosophie des Jésuites : le chemin de velours.
[1]On suit l’édition française de Strasbourg, 1752. Sarrasa était un Espagnol des Flandres, né à Nieuport en 1618. Son livre parut en 1664, à Anvers, chez Jean Meursius, sous ce vrai titre qui a été médiocrement traduit :Ars semper gaudendi.
[1]On suit l’édition française de Strasbourg, 1752. Sarrasa était un Espagnol des Flandres, né à Nieuport en 1618. Son livre parut en 1664, à Anvers, chez Jean Meursius, sous ce vrai titre qui a été médiocrement traduit :Ars semper gaudendi.
[2]Page 7.
[2]Page 7.
Sarrasa n’est point sot d’ailleurs. Il sait que tels qui feignent de fuir les plaisirs ont avec eux des rendez-vous secrets. « Ceux qui de jour paraissent les plus chastes et les plus remplis de pudeur sont de nuit, quand personne ne les voit, les plus impudiques et courent après toutes les voluptés auxquelles le jour n’est pas favorable[3]. » Il n’est dupe de rien, pas même des scrupules de conscience, leur attribuant une origine purement physique : « Si la mauvaise constitution du sang cause des scrupules, il faut la rendre plus fluide. C’est par là qu’on ôte la nourriture aux scrupules. Nous n’avons pas besoin de donner ici les remèdes qui sont bons à cela. Ce serait empiéter sur les droits de mes sieurs les médecins. » Il déconseille le jeûne, les mortifications, les longues veillées de prières. « L’estomac vide, dit-il prestement, cause dans les scrupuleux le même effet que la bourse vide cause dans les autres. L’un et l’autre affaiblit l’âme et dérange l’imagination[4]. » Sarrasa sait qu’une bonne conscience accompagne nécessairement une bonne santé. Ce Jésuite s’intéresserait aujourd’hui à la psychophysiologie. Il aurait suivi le cours de M. Ribot au collège de France.
[3]Page 228.
[3]Page 228.
[4]Page 369.
[4]Page 369.
C’est d’ailleurs un médiocre. Il n’en est peut-être que plus représentatif. On ne verrait pas bien au contraire par quel moyen rattacher Baltasar Gracian à l’esprit jésuite, s’il n’avait, lui aussi, étendu sous nos pieds un tapis fleuri et doux. Voyez cet art de jouir de la vie ramassé en quelques lignes :
«Ne point vivre à la haste.— Savoir partager son temps, c’est savoir jouir de la vie. Il reste beaucoup de vie à plusieurs, mais la félicité de la vie leur manque. Ils gaspillent les plaisirs (car ils n’en jouissent pas), et quand ils ont été bien avant, ils voudraient pouvoir retourner en arrière. Ce sont des postillons de la vie, qui ajoutent à la course précipitée du temps l’impétuosité de leur esprit. Ils voudraient dévorer en un jour ce qu’ils pourraient à peine digérer en toute leur vie. Ils vivent dans les plaisirs comme gens qui les veulent tous goûter par avance. Ils mangent les années à venir, et comme ils font tout à la haste, ils ont bientôt tout fait. Le désir même de savoir doit être modéré pour ne pas savoir imparfaitement les choses. Il y a plus de jours que de prospérité. Haste-toi de faire et jouis à loisir. Les affaires valent mieux faites qu’à faire et le contentement qui dure est meilleur que celui qui finit[5]. »
[5]L’Homme de Cour, traduction Amelot de la Houssaye, maxime CLXXIV. — Il n’y a pas d’ouvrage de Baltasar Gracian ainsi appelé. Amelot a réuni sous ce titre les maximes de l’Oraculo Manual y Arte de Prudenciaà quelques fragments duHeroeet duDiscreto.
[5]L’Homme de Cour, traduction Amelot de la Houssaye, maxime CLXXIV. — Il n’y a pas d’ouvrage de Baltasar Gracian ainsi appelé. Amelot a réuni sous ce titre les maximes de l’Oraculo Manual y Arte de Prudenciaà quelques fragments duHeroeet duDiscreto.
Ce fragment appartient bien à la philosophie des Jésuites. Baltasar Gracian est un grand écrivain, quelque chose peut-être comme le Machiavel de la vie pratique. Il abonde en maximes serrées, nettes, tranchantes :
« Ce n’est pas le doreur qui fait un Dieu, c’est l’adorateur.
« Il n’y a pas de plus grande seigneurie que celle de soi-même. »
Il est dur, hautain, ironique. Voici quelque chose de si fort qu’on ose à peine le transcrire, en un temps sentimental :
«Connaître les gens heureux, pour s’en servir, et les malheureux pour s’en écarter.— D’ordinaire le malheur est un effet de la folie : et il n’y a point de contagion plus dangereuse que celle des malheureux. Il ne faut jamais ouvrir la porte au moindre mal, car il en vient toujours d’autres après, et même de plus grands, qui sont en embuscade. La vraie science au jeu est de savoirécarter. La plus basse de la couleur qui tourne vaut mieux que la plus haute de la partie précédente. »
Voilà, semble-t-il, un excellent commentaire dugloria victis, cette imprudente devise des chrétiens, des lâches et des maladroits. L’école de ce jésuite est celle de la dignité et de la force. Il est donc prudent de ne pas insister, — ne fût-ce que pour suivre mieux son précepte.
L’ordre des Jésuites a compté beaucoup d’hommes remarquables, et peu de grands hommes. Cela se comprend. Quand ils ont paru, le génie n’était plus religieux. Les trois maîtres de l’intelligence auXVIesiècle évoluent au-dessus de la religion. Ni Érasme, ni Rabelais, ni Montaigne ne prirent parti dans les querelles de la Réforme. Cela se passait sous leurs pieds, comme dans les galeries d’une fourmilière. Hommes de foi et rien de plus, Luther et Calvin avaient les cervelles de leur état, cervelle de moine, cervelle de curé. La plupart des Jésuites ont des cervelles de curé ; il serait sot de s’en étonner. Ce sont des prêtres plus avisés que le vulgaire clerc, mais prêtres avant tout et bornés par leur croyance. Leur épanouissement est auXVIIesiècle. Ils sont partout et fleurissent partout. A Pascal qui les calomnie s’oppose, en Espagne, Gracian qui les illustre. Aucun Janséniste de bataille, Pascal excepté, n’est supérieur aux polémistes de la compagnie. Mais les grands esprits manquent ici et là : Descartes n’avait pas d’opinion sur la grâce.
Le Jésuite est un être optimiste de sa nature. Son but est le bonheur. Il y croit et le veut, non pas seulement après la mort, mais aujourd’hui même. Ce bonheur, qu’il poursuit et qu’il atteint, est le bonheur passif : n’avoir plus de volonté. De là l’obéissance.
Mais ceci n’est pas nouveau. Depuis qu’il y a des sectes, le sectateur est un être d’obéissance. La constitution de tous les moines et frères d’Orient et d’Occident est fondée sur l’obéissance. Ni le sectateur ni le moine cependant ne sont des passifs. Le moine est souvent un révolté ; l’orgueil le travaille ; il souffre de ses liens plus que de ses privations. Il y eut des schismes de Franciscains, du vivant même de saint François ; tous les grands ordres religieux se sont coupés en groupes rivaux ; seuls les Jésuites sont restés unis et uniques. C’est qu’ils ont su transformer la vieille obéissance monacale et trouvé la volupté suprême là où les autres n’avaient senti que les nœuds de la corde. Le point capital de la psychologie du Jésuite est là.
L’homme se figure être libre et tire de cette illusion de la joie et de la fierté.
Cependant tous nos actes, quelle qu’en soit l’apparence, sont des actes d’obéissance. Le motif le plus fort l’emporte toujours. Des philosophes se sont imaginé que nous pouvions créer des motifs. Si c’estex nihilo, rien de plus absurde ; si ces motifs sont des combinaisons de motifs préexistants au moment de la décision, la règle générale leur est applicable. Dans la combinaison où entrent des motifs de diverses natures, les motifs homogènes se grouperont nécessairement pour former des principes déterminants. Qu’il soit une somme, qu’il soit une unité, que les poids soient d’un bloc ou en poudre, le plateau qu’il écrase cède. Il détermine parce qu’il doit déterminer. Il se fait obéir parce qu’il est le plus fort. Toute la psychologie se réduit au principe d’identité et tous les raisonnements à la formule : a = a.
Nous n’avons donc pas besoin de prononcer de vœux pour vivre dans l’obéissance. C’est notre état naturel. Mais celui même qui n’est pas dupe de l’illusion générale est dupe de l’illusion personnelle. Il est rare que l’acte soit déterminé instantanément, sans conflit ; qu’il y ait un seul motif, ou, parmi d’autres, un motif assez puissant pour écraser aussitôt tous les autres, assez éclatant pour les éclipser dans la seconde. Les conflits sont la règle ; tant qu’ils durent, nous jouissons de l’angoisse et du plaisir, selon les tempéraments, d’avoir à prendre une décision. L’angoisse est sans doute un signe de dégénérescence ; le plaisir, un signe de santé. Il n’y a pas de cas de conscience pour un esprit normal, ni d’idée de devoir, ni de remords, autant de tares ou de fêlures. Plus la décision se fait attendre, plus l’état devient désagréable et plus l’esprit est malsain : mais aussi plus est vive l’illusion de la liberté. L’idée du libre arbitre est essentiellement une idée de malade. Une intelligence bien portante n’a pas le temps de tirer du conflit une telle conclusion ; c’est la besogne des valétudinaires.
Cela, nous le sommes tous plus ou moins ; et les moins malades vivent encore malaises, opprimés par une religion étrangère à leur race. Tous les efforts des Européens pour adapter à leur organisme les dogmes chrétiens ont été inutiles. Même sous la forme romaine, la moins dangereuse, ils restent un obstacle à la force, c’est-à-dire à la beauté de la vie. Le christianisme est une machine à donner des remords, parce que c’est une machine à diminuer la souplesse et à refréner la spontanéité des réactions vitales. On peut parler objectivement du christianisme, puisque c’est une des religions qui sont pratiquées par des races étrangères à leur naissance. Et c’est même la seule qui, rejetée comme impraticable par ses créateurs, ait en même temps trouvé du crédit dans le monde. Quel triomphe pour les Juifs d’avoir forgé pour la multitude des Philistins un pareil instrument de dégénérescence ! Il est vrai qu’ils ne le firent pas exprès ; mais les grandes choses ne sont jamais le fruit de la volonté consciente. L’invention, fort curieuse, et qui a réussi, doit donc rester à leur honneur.
Partout où les Protestants ont eu le dessous en Europe dans leurs tentatives de réaction évangélique, ils se sont réclamés de ce qu’ils nomment la tolérance. Leur argument est que la religion serait un fait de conscience. Son domaine serait l’intimité. On croit comme on aime et l’homme n’est point coupable des mouvements de son cœur. Cette déclaration peut être vraie, relativement à notre état sentimental ; mais si l’on cherchait une preuve de la fausseté, c’est-à-dire de l’illogisme du christianisme, elle la fournirait par la même occasion. Loin d’appartenir au domaine de la conscience, la vraie religion est un fait purement social, purement extérieur. Les processions, les chants, les jonchées de fleurs, tout ce qui est fête, joie et prodigalité, voilà les formes de la religion normale. Le reste est plaisir morose et passe-temps de malade. La prière même doit être publique et sa manifestation la plus saine est le don et l’ex-voto. Quand une religion est professée par la race qui la créa, elle est sociale au même degré que toutes les autres coutumes ; elle ne compte pas plus d’hérétiques que n’en comptent les usages nuptiaux ou mortuaires. Mais si c’est un apport de conquérants ou de missionnaires, tôt ou tard les hérédités soumises se révoltent. Ce n’est pas la conscience, c’est la chair qui regimbe, sur les bords de la Seine, contre un dogmatisme venu de Jérusalem. A la moindre défaillance du clergé le rire gagne les fidèles, ou la colère ; on se demande les uns aux autres : Pourquoi ? Des espérances particulières, douteuses ou timorées, donnent naissance à toutes sortes de petites hérésies ; la religion intérieure est créée, et inaugurée la période de dissolution religieuse.
En devenant intérieure et individuelle, la religion suscite dans les esprits une inquiétude particulière, le scrupule. Toute maladie appelle des spécialistes. Quand il porte sur la croyance, le scrupule est soigné par le théologien ; quand il s’attaque aux actes, on a recours au casuiste. Les Jésuites surgirent au bon moment pour devenir les médecins et les chirurgiens de la maladie religieuse.
Mais ces médecins se recrutaient parmi les hommes les plus malades, les plus hésitants et les plus scrupuleux, les plus religieux. Avant de soigner les autres, ils avaient besoin d’un remède énergique. Ignace de Loyola vint et leur offrit l’obéissance passive, leperinde ac cadaver. Ce philtre sauva des milliers d’hommes valeureux auxquels il ne manquait pour agir que l’impulsion d’une volonté. Témoins de la lutte que se livraient en eux-mêmes des motifs contradictoires, ils se sentaient impuissants à susciter un vainqueur. En abdiquant ce soin, en acceptant comme principe un mobile extérieur à leur conscience, n’ayant plus qu’à obéir sans scrupule, les scrupuleux furent des hommes d’action.
Quel homme extraordinaire que ce Loyola, quel créateur d’énergie, et quel génie psychologique ! Nul avant lui n’a compris, et nul peut-être depuis, que ce qui fait la faiblesse de l’homme, c’est sa volonté propre. Un homme sans volonté, s’il est bien portant et de moyenne intelligence, est apte à presque toutes les besognes, à presque tous les emplois. Dans une race, tous les individus sont égaux comme instruments, et les plus mauvais sont encore capables d’un bon service. La tare est la conscience qui crée l’indécision, la paresse, la gaucherie, et qui altère la volonté. Or, une volonté malade rend l’homme impropre à l’action et en fait un être dangereux pour soi et pour autrui. La conscience ôtée, tous les hommes seraient utilisables, comme les chevaux, comme les chiens ou les rennes. Mais l’état d’homme est lié à l’existence de la conscience. L’homme est un animal qui a le privilège de se regarder agir ; et plus il est ancien dans la civilisation, plus il est cultivé, plus il se regarde avec complaisance. Il semble aussi que l’intelligence, qui est fort variable, se maintienne dans un certain rapport avec la conscience psychologique, qui est également variable. Il ne s’agit donc pas d’abolir la conscience, ce qui d’ailleurs est impossible, mais d’éluder sa mauvaise influence. La conscience contamine la volonté, principe ou avant-coureur de l’acte ; on amputera la volonté propre pour greffer à sa place, dans la série, une volonté extérieure.
Un homme nouveau est créé.
Quel est son état ? Nous pouvons l’apprécier sans avoir vécu sous la domination du vœu d’obéissance. Il n’est aucun homme, si puissant qu’il soit, ou si volontaire, qui ne l’ait éprouvé parfois. Que l’on songe à la sensation des premières heures de chemin de fer lors d’un voyage entrepris sans soucis, par caprice. La volonté est abolie par le fait même de son inutilité provisoire, aucun acte n’étant permis ; n’ayant aucun conflit à surveiller, la conscience sommeille : le plaisir que nous goûtons alors est évidemment celui que nous donne l’absence de responsabilité dans le mouvement. Ce plaisir est pour beaucoup dans le goût des voyages ; il pousse même aux voyages factices, dont les chevaux de bois sont le type. Agir et vivre dans le désintéressement de celui qui n’agit pas, c’est peut-être le bonheur parfait.
On s’étonne qu’il y ait en France cinquante ou soixante mille religieux. Si peu, cela prouve la force de résistance de la race et sa jeunesse. Au Thibet et en Mongolie, la moitié des hommes sont religieux ; il y a des monastères de six et huit mille moines. Nul opium n’est comparable au vœu d’obéissance ; nul esclavage d’amour heureux ne donne une pareille béatitude.
Mais le Jésuite n’est ni un moine bouddhiste, ni même un Chartreux ; le Jésuite est un homme d’action. Sa volupté n’est pas celle du fumeur d’opium ; elle n’est pas non plus celle du passager, ni celle du voyageur souriant au paysage ; c’est plutôt celle du soldat de carrière et de goût, d’un soldat qui serait doux, fin, souriant, ferme à son devoir, d’obéissance passive, joyeuse et discrète.
Pour marcher sans glisser sur le chemin de velours, il faut s’être libéré les épaules du fardeau de la volonté.
Le péché philosophique.— Il ne faut jamais s’attendre à trouver un génie complet, un dieu. L’homme est un homme, c’est-à-dire un animal dont la seule supériorité sur les autres animaux est la diversité des aptitudes. Cette supériorité fait supposer qu’il y aura des contradictions. Le génie augmente une aptitude, dessèche les autres. Pascal, génie de science, de rigidité, de raisonnement, de clairvoyance logique, devient, s’il aborde la théologie, construction de subtilité, le plus morose des fanatiques. Sa théologie s’enchaîne comme la géométrie. Le malheureux, dans la droiture de sa logique, traite selon les principes d’Euclide une matière variable, obscure, modelée sur la psychologie instable des hommes.
A ses coups de boutoir, le Jésuite biaise. Comment ferait-il ? Il est en l’air, mal appuyé, mal en défense, armé d’une épée de hasard, — contre un adversaire emmuré dans la cotte de mailles du syllogisme, ferme sur ses étriers, mobile, porté çà et là soudain par la fougue de son cheval, Mauvaise-Foi, et pointant Donc, sa lance de douze coudées.
Mettons que Pascal s’amuse. Il joue au chat et à la souris. A chaque partie de jeu, il croque un Jésuite, pour finir. Il le croque, si nous le permettons. Je crois bien qu’il en est desProvincialescomme de la plupart des anciens livres célèbres ; on les admire de confiance et on s’y amuse par prétérition.
« Nous soutenons donc, dit le Jésuite (IVeLettre), comme un principe indubitable « qu’une action ne peut être imputée à péché, si Dieu ne nous donne, avant que de la commettre, la connaissance du mal, qui y est, et une inspiration qui nous excite à l’éviter. » M’entendez-vous maintenant ?
« Étonné d’un tel discours… » C’est Pascal qui reprend, mais c’est nous qui sommes étonnés, car la sentence du Jésuite est des plus nobles et des plus humaines. Elle équivaut à dire que, pour être coupable, il faut avoir agi avec discernement, avec la conscience de violer une loi morale, une loi divine, une loi civile. Mais Pascal pense en géomètre ; il sépare l’acte de l’acteur, juge que, tracé de travers par un aveugle ou par un voyant, le cercle n’en est pas moins déformé. Il faut refaire la figure, mais d’abord couper la main malhabile, afin de parer à de futures erreurs.
Cette quatrièmeProvinciale, si elle n’était lugubre, serait bête comme une parade de Tabarin. Quelle humiliation pour l’esprit humain de voir un Pascal tombé si bas que d’être obligé, pour triompher, d’imaginer un adversaire stupide ! Mais le Jésuite obtus, qui tremble sous la grande lance, dès qu’il parle, on est de son avis. Il ne croit pas, cet homme simple, que le Dieu qu’il sert veuille condamner les coupables sans les entendre, ni qu’il y ait des coupables là où il y a des ignorants et des pauvres d’esprit.
Qu’elle est démodée, cette ironie chrétienne desProvinciales! Par exemple (Lettre IVe) :
« Béni soyez-vous, mon père, qui justifiez ainsi les gens ! Les autres apprennent à guérir les âmes par des austérités pénibles ; mais vous montrez que celles qu’on aurait crues le plus désespérément malades se portent bien. O la bonne voie pour être heureux en ce monde et en l’autre ! J’avais toujours pensé qu’on péchait d’autant plus qu’on pensait moins à Dieu ; mais, à ce que je vois, quand on a pu gagner une fois sur soi de n’y plus penser du tout, toutes choses deviennent pures pour l’avenir. »
Otez l’ironie, et ce morceau est parfait. Mais ôter l’ironie, c’est prendre l’envers de la pensée de Pascal. On obtient du Nietzsche :
« Quand on a pu gagner une fois sur soi de ne plus penser du tout à Dieu, toutes choses deviennent pures pour l’avenir. » Ainsi parlait Zarathoustra.
Le péché par ignorance, atténué ou effacé, c’est ce que l’on a raillé longtemps sous le nom de « péché philosophique ». Les ennemis des Jésuites y trouvent encore un bon prétexte à d’hypocrites indignations ; cependant que, reprenant les principes méprisés de Suarez et d’Escobar, ils donnent à l’ignorance invincible le nom plus nouveau et moins pur d’irresponsabilité.
Transporté dans le domaine des codes, le péché philosophique n’est autre chose que le crime ou le délit perpétré avec inconscience ou demi-conscience.
Les Jésuites ne croyaient guère à la responsabilité du pécheur ; pas plus que le philosophe d’aujourd’hui ne croit à la responsabilité du criminel. Mais le théologien pouvait excuser le pécheur et l’absoudre, ce que le philosophe ne peut conseiller à la loi envers le criminel. Les conclusions diffèrent ; les principes sont les mêmes.
Il serait bien étonnant que, pendant deux ou trois siècles, des centaines d’hommes d’étude eussent remué toute la psychologie du pécheur sans en tirer quelques idées neuves et justes. Les Jésuites ont fait en ce domaine beaucoup de petites découvertes. Une des meilleures fut précisément celle de l’ignorance invincible. Établir l’irresponsabilité morale de l’homme, à l’heure même où l’on donnait une volonté aux bêtes, où les fables propageaient la vieille légende de leur supériorité, à l’heure où l’on faisait encore des procès criminels aux animaux nuisibles, excommuniés par les évêques, proclamer qu’en beaucoup de cas il peut y avoir péché ou délit sans coupable, ce fut un acte d’audace intellectuelle et de probité scientifique.
L’axiome théologique du P. de Rhodez « que le péché ne saurait être plus grand que la conscience ne le dicte », ce serait peut-être un bon point de départ pour une discussion philosophique sur la Loi. On arriverait, il semble, à cette conclusion, que, loin de proclamer tous les hommes égaux devant elle, il faudrait dire : « Les hommes sont inégalement responsables devant la loi. » C’est d’ailleurs le principe des circonstances atténuantes, de l’excuse, de la loi de sursis. Mais les Jésuites allaient bien plus loin, jusqu’à dire que la loi morale doit se désintéresser des cas inguérissables, des consciences invinciblement obscures. Comme ils partent de l’observation, de l’examen critique de la vie, ils ne se trompent presque jamais. Ceux qui parlent de la loi, de l’impératif, de l’absolu, les aprioristes en un mot, se trompent presque toujours et si leur dogme coïncide avec la réalité, c’est par hasard, et parce que tout arrive.
La multiplicité des cas de conscience discutés par les casuistes montre clairement qu’à leur idée il y a autant de morales que d’individus ou du moins que de groupes de caractères ou de tempéraments. La morale vulgaire, chrétienne (puisqu’il n’en est pas d’autre), est un frein que l’on serre indifféremment aux montées et aux descentes. Quelques-uns s’en trouvent assurés ; d’autres paralysés. Les victimes du vice ne sont peut-être pas plus nombreuses que les victimes de la vertu. Mais cette idée de vertu, quelle bulle ! N’est-il pas clair qu’un accès de colère serait pour un flegmatique un acte de vertu, c’est-à-dire de réaction, et pareillement un acte de débauche, pour un frigide ? Et tout au contraire la tempérance sera l’effort et la vertu des fougueux, mais des fougueux seuls. Voilà le double point de vue, avec ses nuances et combinaisons comme à une rose des vents, pour regarder les actes humains et en juger. La morale abstraite est rétrograde ; elle rejette les hommes d’aujourd’hui vers l’imitation d’un caractère ancien. Parce qu’un charpentier de Judée, tout de rêves et de paroles, fuyait les femmes ou ne les voulait que servantes, on a imaginé que l’amour est un crime ; et parce qu’il vivait en parasite, que l’argent est mauvais ; et parce qu’il était humble d’origine, que l’orgueil de race et de famille est ridicule ; et ainsi, il y a les sept péchés capitaux que d’autres appellent maintenant les sept vertus théologales, et réciproquement. Mais il ne faut pas créer par esprit de contradiction un absolu antinomique à l’absolu chrétien. Il n’y a que des accidents. Il y a des cas de conscience ; il n’y a pas de morale ; il a des maladies, et quelques remèdes.
Pascal et la Science.— Pascal n’était pas destiné à la dévotion. Mais dès qu’il y fut entré, sa logique le poussa aux extrêmes. « Sa sœur, dit Tallemant, religieuse à Port-Royal de Paris, lui donna de la familiarité avec les Jansénistes : il le devint lui-même. » Comme Pascal, Jacqueline était une précoce. Dès douze ans elle faisait des vers ; elle jouait la comédie, et très fûtée.Le Prince déguisé, de Scudéry, où elle brilla devant Richelieu, lui valut la grâce de son père. Le cardinal la prit sur ses genoux, lui disant : « Tu es trop aimable, on ne peut rien te refuser. » Pascal avait alors onze ans. Euclide allait lui tomber sous la main. Il lut et il comprit. C’est là le miracle ; mais il ne découvrit pas la géométrie, comme l’enseigne la légende. Le Pailleur, qui reçut la confidence de la stupeur d’Étienne Pascal, était mathématicien et débauché, homme intègre d’ailleurs. On voit le milieu. Il est honnête sans rigidité.
Les Arnauld étaient plus singuliers. Robert, M. d’Andilly, était médiocre en tout, sauf en amour. Sa femme a conté leurs nuits, d’où Tallemant suppose qu’elle n’a pu les conter qu’à un galant : « Cet homme (M. d’Andilly) était un des plus grands abatteurs de bois qu’on pût trouver, mais il faisait cela de la façon la plus incommode du monde. Il la poussait la nuit, «Cataut ! Cataut !», la réveillait en lui disant : « C’est pour l’acquit de ma conscience. » Puis, avant que d’en venir plus avant, il faisait une prière à Dieu, pour sanctifier l’œuvre de la chair, et cela le prenait quelquefois six ou sept fois en une nuit[6]. » La pauvre femme en mourut. M. d’Andilly, empêché de courir par ses principes religieux, devint « frôleur » ; « il allait voir les femmes et les embrassait charitablement un gros quart d’heure. » Il était brusque et même brutal, donnait des coups de poing en parlant. Voilà un des fondateurs du Jansénisme. Il se jeta à la macération par terreur de l’enfer.
[6]Tallemant, 2eédit. de Monmerqué, IV, 68.
[6]Tallemant, 2eédit. de Monmerqué, IV, 68.
Antoine, dont le surnom qui en fait le Grand Arnauld semble une dérision, avait une tête scolastique. C’était un fort disputeur ; tout lui était bon : la logique, la grammaire, la théologie, la philosophie, la science, la galanterie. Il attaqua en même temps les Jésuites et les Protestants ; mais sa grande haine était pour les novateurs. La science l’importunait. Après avoir vilipendé Descartes, Huygens et Malebranche, il s’attaqua à Pascal, mais par la douceur. Il tendit des filets onctueux. Pascal englué, il le travailla, l’amollit, lui enleva sa foi en l’intelligence et sa confiance dans la volonté. Tout aux mains d’Arnauld et de Dieu, Pascal en arriva à se reprocher comme du temps perdu les rares instants que, dans une poussée de son génie, il donnait encore à la science ! Le Jansénisme ne serait qu’un accident dans l’histoire des aberrations humaines s’il n’avait dévoré une si belle proie. Mais cela compte d’avoir réduit à l’état de diseur de chapelets le plus bel esprit scientifique duXVIIesiècle. Cette victoire ne permet pas qu’on oublie Port-Royal.
Comme il faut du ridicule au début de toutes les hérésies ; comme, pour décider Luther, il faut qu’il entende un prêtre romain travestir à l’autel les paroles de la consécration et dire :Panis es et panis manebis, il faut, pour déterminer le jansénisme, la vue de la trop belle gorge de Mmede Guéméné. Tallemant en fait le conte : « Voici l’origine de cette secte, qu’on appelle les Jansénistes, et qui fait aujourd’hui tant de bruit. La marquise de Sablé dit un jour à la princesse de Guéméné : « qu’aller au bal, avoir la gorge découverte et communier souvent ne s’accordent guère bien ensemble ; » et la princesse lui avant répondu que son directeur, le P. Nouet, jésuite, le trouvait bon, la marquise la pria de lui faire mettre cela par écrit, après lui avoir promis de ne le montrer à personne. L’autre lui apporta cet écrit ; mais la marquise le montra à Arnauld, qui fit sur cela le livre dela Fréquente Communion. » Voilà l’homme qui mania Pascal ; il avait de l’adresse et ce génie du polémiste de profiter de toute occasion.
Pour lireles Penséesavec toute la douleur qu’elles exigent, il faut regarder Pascal au fond d’une basse-fosse. La foi le mure mieux que des pierres et le détient mieux que des chaînes ; la foi lui cache le jour, lui refuse l’air. Il devient à moitié fou ; la terre s’ouvre devant lui et il voit sortir de la fente des flammes et des diables. Les amulettes vulgaires de l’Église ne lui suffisent pas ; il lui en faut de particulières pour rassurer son tremblement. Arnauld, avec la bêtise du fanatique, juge que son œuvre est bonne, et sourit. Pascal subit ce sourire ; il l’aime ; c’est sa seule lumière. Sous cet encouragement, il tente une apologie du christianisme. On croit trouver dansles Pensées, à côté des raisons du chrétien, les traces d’une raison très libre. C’est une illusion. Tout ce qui supporte cette interprétation n’est qu’objection provisoire ou ironie. Pas une ligne, si l’on veut respecter le Pascal chrétien, ne doit se retourner contre la citadelle qu’il défend. Tout ce qui est demeuré de l’apologie interrompue attaque le libre examen, la liberté, la nature, la science. En lisant, souvenez-vous que celui qui a écrit votre lecture croyait sans défaillance à Dieu, à l’âme, à l’enfer, au ciel, à la prédestination, à l’inutilité des œuvres, à la grâce nécessitante. S’il vous dit : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà, » il n’allègue que les vérités humaines qu’il méprise et qui ne sont pour lui que des erreurs ; car il croit à la Vérité, à l’absolu, à la prédestination, au ciel et à l’enfer. Ce n’est pas un homme qui se construit des preuves en rempart contre les assauts du doute. Il est assuré, il a la foi. Sa seule inquiétude, c’est de savoir s’il a la grâce ; s’il avait la grâce, tout lui serait égal, parce que la grâce, dès qu’elle est, elle est toujours nécessitante.
Mais s’il était permis de repousser le registre de l’ironie, de transposer, selon le mode naturel, ces profondes mélodies philosophiques ! S’il était permis de considérer les objections comme des aveux de l’inconscient ! Et enfin, si l’on osait rejeter de ces pages tout le dogme et tout l’amour, toutes ces effusions qui montent vers rien, toute cette théologie qui tourne en procession autour du néant ! Une telle œuvre ne serait plus l’œuvre du Pascal chrétien, du prisonnier d’Arnauld. Peut-être serait-elle l’œuvre du Pascal vrai, du fils sévère de Montaigne, du frère intellectuel de Descartes ? On a imaginé un recueil arbitraire qui s’appelleMontaigne chrétien. Cela nous paraît bouffon, parce que Montaigne n’était pas chrétien, et aussi parce que le christianisme ne manque vraiment pas d’apologistes. Un Pascal philosophe serait moins absurde, parce queles Penséessont l’œuvre d’un converti, d’un déchu, et que l’on peut supposer sous la couche chrétienne un granit originel. Décrépirles Pensées, ce serait peut-être ôter le badigeon qui recouvre des pierres sculptées. On verrait ce que Pascal aurait pensé si, au lieu de se retirer à Port-Royal, il avait été rejoindre Descartes en Hollande.
La conversion de Pascal ne fut pas un calcul. Il montra toujours une grande droiture, même dansles Provinciales, dont les mensonges sont imputables aux seuls Jansénistes. Le P. Daniel l’a reconnu volontiers[7]et les manuscrits de Tallemant sont venus confirmer le fait[8]: « Ces Messieurs de Port-Royal lui donnaient la matière et il la disposait à sa fantaisie. » Si cela avait été un calcul, il n’aurait pas été mauvais, au point de vue du monde. La conversion de Pascal tourmenta son génie et augmenta sa réputation. Les Jansénistes, sûrs qu’il leur appartenait et qu’il ne recommencerait pas, vantèrent sa précocité jusqu’au ridicule. L’histoire de l’invention de la géométrie faisait rire ceux qui savent ce que c’est que la géométrie. Descartes lui contestait la découverte de la pesanteur de l’air, assurant que l’expérience du Puy-de-Dôme n’avait été faite que sur ses propres indications et à sa prière. Port-Royal soigna la gloire de son protégé et c’est peut-être à cause de Pascal qu’Arnauld imagina de quereller Descartes. C’était l’enfant d’adoption d’une secte assez puissante pour résister au pape et soutenue par tout le protestantisme étranger. Il y a là-dessus une bien jolie anecdote dans le P. Daniel[9]. Comme on s’étonnait, dans une société, de la fable de la géométrie, quelqu’un dit « que c’était encore très peu de chose que cette hyperbole, quelque outrée qu’elle parût, pour reconnoître les obligations qu’ils lui avoient pour les Lettres au Provincial. Tout le monde en demeura d’accord ; et on avoua qu’on ne pouvoit pas païer en meilleure monnoie les services que M. P… avoit rendus à ces Messieurs ». Je sais bien que le P. Daniel est suspect[10]; mais il ne l’est pas plus que « ces Messieurs ». Pascal d’ailleurs méprisait la gloire. Toutes ces querelles passaient au-dessus de sa tête. Pendant ce temps-là, prosterné aux pieds du crucifix, il « s’abêtissait ».
[7]Voyage dans le monde de Descartes. Éd. de la Haye, 1739, p. 183.
[7]Voyage dans le monde de Descartes. Éd. de la Haye, 1739, p. 183.