VII

[8]Loc. cit.

[8]Loc. cit.

[9]Loc. cit.

[9]Loc. cit.

[10]Son livre est toutefois bien curieux et l’un des meilleurs exposés du cartésianisme total.

[10]Son livre est toutefois bien curieux et l’un des meilleurs exposés du cartésianisme total.

Les casuistes et la morale expérimentale.— Le protestantisme est une réaction chrétienne contre la liberté de vivre, condition essentielle de la liberté de penser. Pascal a donc séduit les protestants. Ils ont cru qu’il apportait plus de christianisme. Si cela est vrai, et si les Jésuites, au contraire, représentaient moins de christianisme, ce sont les Jésuites dont un esprit sain devrait se faire le champion. Mais cela n’est pas sûr. Les Jésuites sont tout aussi chrétiens que les Jansénistes, mais moins durement et avec plus de lumières. La partialité des protestants a une autre cause, et fort juste : c’est que les Jésuites ont préservé le monde latin du fléau de la Réforme. Maintenant qu’ils ne sont plus bons à rien et qu’ils se sont protestantisés comme le reste du clergé catholique, on peut leur rendre cette justice sans avoir l’air de les flatter. Tout en frondant Rome, Port-Royal restait fort attaché au pape. La sympathie des protestants fut indirecte ; elle s’attacha aux Jansénistes, en haine des Jésuites. Et cela continue, à un moment où, devant l’ironie supérieure de la science, toutes les croyances religieuses sont égales, et tous les dogmes. Un protestant libéral ne peut pas s’imaginer à quel point, vu à la lumière du laboratoire, il est identique au Jésuite ou au Capucin. L’analyse révèle une surprenante parité de matières grises et la même population cérébrale : décalogue commun, métaphysique commune, entités mâles et femelles procréant les mêmes superstitions morales. Une critique générale du christianisme distinguerait à peine de passagères variétés entre les frères de la grande famille, si on n’était obligé de remarquer les antipathies qui les divisent et qui les classent.

Ceci est un point de départ pour une étude plus profonde. Il faut renforcer les microscopes, et les réactifs. Alors on découvre que les superstitions morales des deux clans évoluent selon des principes contradictoires, l’abstrait et le concret. La morale du christianisme pur, protestantisme ou jansénisme, repose tout entière sur l’abstraction ; la morale du christianisme mitigé, la morale du catholicisme, partie des mêmes principes, s’est modifiée libéralement selon les ressources de la méthode expérimentale.

Sans doute son origine, qui est un commandement divin, a restreint le champ d’évolution ; elle n’a pu se mouvoir que selon une piste fermée. Partie de Dieu, elle revient à Dieu. Mais entre les deux bornes, elle a divagué avec une certaine élégance.

Il y avait auXVesiècle un astronome nommé Regiomontanus, qui savait tout ce que l’on pouvait savoir de son temps ; et cela différait peu de ce que l’on sait aujourd’hui. Mais il ignorait ou voulait ignorer le point capital de l’Astronomie. Il plantait la terre au milieu du monde, ce qui rendait ses admirables calculs d’une effroyable complexité. Si, à la place de la terre, il eût fixé le soleil, ses courbes se redressaient, ses nœuds se dénouaient, ses orbites se désenchevêtraient. Il ne put ou il n’osa. Les casuistes de la compagnie de Jésus me font toujours penser à Regiomontanus. Ils se sont bien doutés que la morale est une science fort aléatoire et toute relative ; mais ils n’ont jamais osé laisser leurs doutes affaiblir leurs principes. Ils posent d’abord le précepte : la terre est le centre du monde. Puis ils raisonnent comme s’il n’y avait pas de centre, ou comme si le centre du monde et de la morale se déplaçait sans cesse au gré des passions ou des milieux humains. Le Jésuite espagnol absout le duel et le Jésuite français le condamne. Vérité en deçà, erreur au delà. La maxime de Pascal montre la corde de son ironie pour en fouetter les Jésuites. Mais Pascal n’a pas eu le dernier mot, et son châtiment est qu’on lui fasse gloire de l’aphorisme pyrrhonien dont il cinglait ses adversaires. Deux siècles de main-mise protestante sur notre histoire, notre littérature, notre morale traditionnelle ne nous empêcheront pas de dire très nettement notre pensée à la face des imbéciles et des fanatiques ; et si c’est Escobar lui-même qui défend la liberté de la vie, nous ne rirons plus d’Escobar.

Un publiciste qui batailla contre les Jésuites[11], Charles Sauvestre, a très bien vu que, dans leur morale, il n’y a presque plus rien d’évangélique. Cette morale, qui nie la morale absolue, n’est autre chose qu’une suite de conseils critiques pour toutes les circonstances de la vie. Plus de principes, dirait-on, mais une perpétuelle accommodation aux événements. Ceci est exagéré. Comme on l’a déjà observé, jamais aucun casuiste n’a oublié le texte des commandements de Dieu ; ils les écrivent en tête de chacune de leurs pages. Les principes demeurent, mais les situations changent. Pour les appliquer à un cas particulier, il faut les traiter comme ces vêtements de famille qu’on allongeait ou qu’on repliait selon la taille du nouveau venu. Pour être bon à quelque chose, il faut qu’un principe soit maniable. « Tu ne voleras point. » Quoi, jamais ? — Jamais ! Et vous voilà dans l’absurdité, car je vais vous citer cinquante anecdotes où vous reconnaîtrez que le vol fut légitime et même nécessaire. La morale qu’il faut violer pour vivre, ce n’est plus qu’un instrument de tyrannie entre les mains du plus fort. Il faut imaginer une accommodation qui la rende pratique. C’est ce que les Jésuites essayèrent assez gauchement, mais avec une bonne foi que prouve leur naïveté. En règle avec des principes chrétiens, ils élaborèrent des jugements qui ne sont que la constatation des coutumes morales, et plutôt qu’un code, un guide. Un célèbre manuel, encore réimprimé, porte ce titre archaïque : « Le Guide du pécheur. » Voilà la morale ramenée à des proportions honnêtes, à sa place parmi les usages mondains.

[11]Tous les ordres religieux et le clergé séculier ont fourni des casuistes. Le plus célèbre, Alphonse de Liguori, n’était pas Jésuite ; si peu qu’il fonda un ordre rival, les Rédemptoristes. Lorsqu’on dit cela à la Chambre des députés, lors du grand débat de 1879, il y eut des « exclamations à gauche ».

[11]Tous les ordres religieux et le clergé séculier ont fourni des casuistes. Le plus célèbre, Alphonse de Liguori, n’était pas Jésuite ; si peu qu’il fonda un ordre rival, les Rédemptoristes. Lorsqu’on dit cela à la Chambre des députés, lors du grand débat de 1879, il y eut des « exclamations à gauche ».

Les péchés de la chair.— Il n’y a guère une page desProvincialesqui n’incline un bon esprit à avoir de l’amitié pour les Jésuites. Puisqu’il s’agit de la liberté charnelle, prenons la lettre neuvième[12]:

[12]Édit. Louandre.

[12]Édit. Louandre.

« Mais (dit le Jésuite) ce qui nous a donné le plus de peine a été de régler les conversations entre les hommes et les femmes : car nos pères sont plus réservés sur ce qui regarde la chasteté. Ce n’est pas qu’ils ne traitent des questions assez curieuses et assez indulgentes, et principalement pour les personnes mariées ou fiancées. J’appris sur cela les questions les plus extraordinaires qu’on puisse s’imaginer. Il m’en donna de quoi remplir plusieurs lettres : mais je ne veux pas seulement en marquer les citations, parce que vous faites voir mes lettres à toutes sortes de personnes ; et je ne voudrais pas donner l’occasion de cette lecture à ceux qui n’y chercheraient que leur divertissement.

« La seule chose que je puisse vous marquer de ce qu’il me montra dans leurs livres, même françois, est ce que vous pouvez voir dans la Somme des péchés du père Bauny, p. 165, de certaines privautés qu’il y explique, pourvu qu’on dirige bien son intention, comme àpasser pour galant: et vous serez surpris d’y trouver, p. 148, un principe de morale touchant le pouvoir qu’il dit que les filles ont de disposer de leur virginité sans leurs parents. Voici ses termes : « Quand cela se fait du consentement de la fille, quoique le père ait sujet de s’en plaindre, ce n’est pas néanmoins que la dite fille ou celui à qui elle s’est prostituée lui aient fait aucun tort, ou violé pour son égard la justice : car la fille est en possession de sa virginité, aussi bien que de son corps ; elle en peut faire ce que bon lui semble, à l’exclusion de la mort ou du retranchement de ses membres. » Jugez par là du reste…

« Voilà tout ce que je puis dire de tout ce que j’entendis, et qui dura si longtemps que je fus obligé de prier enfin le père de changer de matière… »

Voici donc les Jésuites accusés de défendre la liberté. Ce n’est pas laFronde, ou un féministe hardi, ou un philosophe impie qui proclame les droits de la femme à disposer de son corps, c’est un obscur Jésuite duXVIIesiècle, c’est le P. Bauny ; mais, avec lui, c’est toute l’Église. Car ce fut une des gloires du christianisme, et l’une des plus sûres, de briser la terrible puissance paternelle qui faisait de chaque Romain un tyran et un bourreau. La domination des parents cesse à l’heure où fonctionne la conscience individuelle. Une fille a le droit de se marier, dès qu’elle est nubile. Ce qui constitue le sacrement de mariage, ce sera le consentement mutuel des fiancés, et cela seul. Le reste n’est que cérémonial. Comme Pascal se rapetisse et qu’il devient médiocre sous cette grandeur d’une loi de la nature érigée en sacrement par des sages qui trouvèrent ce moyen de faire respecter les ordres méconnus de la vie !

Hommes d’action, les Jésuites estiment peu les vertus inactives, comme la chasteté ; optimistes, ils mettent au-dessus de tous les biens la conservation de l’existence. Dans son Commentaire sur le prophète Daniel, Cornelius a Lapide dit avec tact : « La chaste Suzanne a agi en femme héroïque ; mais, dans un tel péril d’infamie et de mort, elle pouvait se borner à tout endurer des deux vieillards sans consentir ni coopérer à rien intérieurement, parce que l’existence et la réputation valent mieux que la chasteté… De jeunes et chastes vierges se croient coupables si elles ne luttent et ne résistent de toutes leurs forces et par leurs cris, tandis qu’il suffit de détester et d’exécrer l’acte auquel on est forcé. » Les filles et femmes ont toujours été de cet avis. Elles savent que le monde, à qui les actes sont indifférents, n’est sensible qu’au scandale. Une fille à demi violée et délivrée à temps de son agresseur est perdue de réputation ; celle qui a tout subi portes closes demeure comme intacte. Cela revient à dire qu’entre deux maux, fidèle au chemin de velours, le Jésuite conseille de choisir le moindre. Ce n’est pas héroïque. Sans doute, mais l’humanité n’est pas faite de héros, et les héros, d’ailleurs, se créent leur propre morale. Il s’agit de vie pratique, et de mettre en garde les hommes contre les grands principes abstraits qui ne sont que des pièges où se gardent de choir ceux qui les formulent. Il n’est de louche aventurier qui ne se vante dupotius mori quam fœdari. J’aime mieux cette comédienne qui, à ce propos, disait en souriant — tout le contraire. Mais quand le déshonneur est secret et qu’il s’accompagne d’un plaisir, il serait bien sot d’aller préférer la mort ou l’infamie publique. C’est ce qu’affirme le P. Taberna : « Une jeune fille ne pèche point si, dans un péril de mort ou d’infamie, elle reste purement passive et n’emploie point tous les moyens dont elle peut disposer pour chasser le séducteur, comme de le tuer et d’appeler le voisinage. » La malheureuse sera bien avancée de lire dans tous les journaux le récit de sa victoire ou d’avoir à paraître en Cour d’assises avec l’air qui convient à une victime modeste de l’érotisme ! Il est difficile de trouver les casuistes en défaut, surtout les derniers venus, qui ont profité des observations antérieures et d’une plus large observation des mœurs. Ils connaissent la nature humaine, savent la puissance des préjugés. Ni dupes, ni hypocrites, ils ne consentent pas à prêcher une morale inapplicable, ils aiment mieux être utiles que d’acquérir par le facile moyen de l’écriture une réputation de stoïcisme et d’intégrité.

Fort en avant sur leur temps, mais surtout sur le nôtre, ils défendent avec persévérance le droit de chacun à user et à abuser de soi-même. Ainsi Sanchez, quand il accepte, en son célèbre traitéDe Matrimonio, la légitimité de certains baisers hardis et précis. On sait qu’il y met une restriction : c’est qu’ils ne seront qu’un prélude et que l’acte naturel désaltérera les incendies de la chair. Les physiologistes, successeurs des casuistes, sont en général du même avis sur cette question secrète ; ceux qui se réservent le font pour des motifs où du moins la morale n’a rien à voir. Souvenons-nous des vers de Baudelaire. La morale écartée, il reste la matière d’une discussion peut-être gastronomique. Henri IV avait des goûts sauvages. Le tort des casuistes, ce n’est pas leur complaisance ; elle est fort sommaire, quoi qu’on ait dit[13]; c’est leur subtilité. Le péché devient topographique. On se croit au jeu de l’oie (de la petite oie) : voici la prison, et le puits. Assis dans sa chaise de marbre, froid comme la pierre qui le glace, Sanchez discute le plan de la bataille. Il connaît les chemins ouverts et les chemins creux. Ici, il y a une belle prairie, et là un bourbier. Il est magnifique et serein. Il sait tout et méprise tout. Quand la farce érotique a épuisé ses jeux, il referme les rideaux sur les deux petites marionnettes obscènes, et sa face pâle n’est émue ni de dégoût, ni de pitié.

[13]Sanchez fut censuré, pour sa sévérité, par l’Inquisition, organe modérateur et non de persécution systématique, comme on a réussi à le faire croire au public. AuXVIIIesiècle, les Jésuites, à propos d’un des leurs, livré au bras séculier par l’autorité inquisitoriale, firent publier un petit traité contre l’Inquisition, dont la version française a pour titre :Le Manuel des InquisiteursouAbrégé de l’ouvrage intitulé :Directorium Inquisitorumcomposé vers 1358 par Nicolas Eymeric, etc., à Lisbonne, 1761.

[13]Sanchez fut censuré, pour sa sévérité, par l’Inquisition, organe modérateur et non de persécution systématique, comme on a réussi à le faire croire au public. AuXVIIIesiècle, les Jésuites, à propos d’un des leurs, livré au bras séculier par l’autorité inquisitoriale, firent publier un petit traité contre l’Inquisition, dont la version française a pour titre :Le Manuel des InquisiteursouAbrégé de l’ouvrage intitulé :Directorium Inquisitorumcomposé vers 1358 par Nicolas Eymeric, etc., à Lisbonne, 1761.

Alexandre Dumas, dans saQuestion du divorce, s’élève, avec son hypocrisie de vieux viveur fourbu, contre cette tolérance délicate des théologiens qui veulent bien que la femme, étourdie et non satisfaite de la ruée brutale de l’homme, achève à sa guise ce qu’un contact égoïste et trop rude n’a fait qu’ébaucher. Que voilà donc encore de la morale mal placée ! Pourquoi ne pas laisser les hommes et les femmes juges de leurs plaisirs et nochers de leur barque ! Mais le casuiste ici n’est que l’écho de la plainte des femmes. Les hommes croient connaître les femmes, et cela arrive. Mais qui connaît les hommes ? Qui, hormis le confesseur ou le médecin, a entendu le gémissement de la femme toujours trompée ? Sa lenteur à s’émouvoir la laisse d’un pas en arrière, et l’homme ne tourne jamais la tête. Tantale, toutes les nuits, sent la caresse vaine d’un plaisir ironique. Il reste à la victime, — quoi ? Ça, l’adultère, ou le désespoir. Car on ne laisse pas sa froideur tranquille, la tentation revient avec la certitude d’un accès de fièvre ; tout l’organisme va être encore secoué, tordu, tendu : et la flèche éternellement se brise et tombe.

Cette aventure est si commune qu’un médecin, il y a une vingtaine d’années, a repris la thèse du casuiste. Mais il place l’adjutoire avant l’acte, et c’est à l’homme qu’il en confie le soin[14]. Mais dire qu’il y a des hommes à qui il faut rédiger de telles ordonnances ! Il y en a, et beaucoup. Et ce sont les meilleurs, les plus sains : la volupté est une création humaine, un art délicat où quelques-uns seulement sont aptes, comme à la musique ou à la peinture. La nature ne s’inquiète pas du plaisir ; l’acte lui suffit. Mais les théologiens croyaient le contraire et que la participation effective de la femme était indispensable à la fécondation[15]. De là leur condescendance. Cependant, si la volupté n’est pas nécessaire à la fécondation, et même fort inutile le plus souvent, elle l’est à l’intégrité du système nerveux. Parti d’un principe faux, le casuiste a trouvé une conséquence tolérable. D’ailleurs, les femmes demandaient l’absolution et non la permission : le casuiste souvent écrit sous la dictée de la femme.

[14]Petit Bréviaire de l’amour expérimental, par le DrJules Guyot.

[14]Petit Bréviaire de l’amour expérimental, par le DrJules Guyot.

[15]C’est encore aujourd’hui un préjugé populaire.

[15]C’est encore aujourd’hui un préjugé populaire.

Il ne faut pas croire ce que disent les pamphlétaires. Les questions de cet ordre, et le catalogue en est long et fastidieux, n’ont pas été traitées par les casuistes « avec une complaisance particulière ». Elles viennent à leur rang dans les manuels de théologie morale, et plus d’un lecteur sournois aura trouvé que la place leur est mesurée avec parcimonie. Dans l’ouvrage de Sanchez sur le mariage, la discussion des cas érotiques tient en quelques pages noyées en deux énormes tomes. Et cependant, comme le dit Liguori, « c’est la matière la plus fréquente et la plus abondante de la confession ». C’est souvent la seule, comme c’est l’unique conversation des mâles vulgaires et l’unique rêve de presque toutes les femmes. Le théologien aborde ce chapitre avec le sang-froid du physiologiste qui entre dans la région du sixième sens. Sans doute, ils auraient pu, non le passer sous silence, mais l’abréger encore ou le restreindre à des généralités. Cette méthode eût été sévère, car elle aurait équivalu à prohiber tout ce qui est inutile à la fin directe du mariage, la procréation. Si la confession a parfois été pour les femmes une école de volupté, qui s’en plaindra, né en dehors du protestantisme ou du jansénisme ?

Pourquoi les casuistes ont-ils étudié les cas de conscience de l’amour ? Mais pourquoi y a-t-il en vente, à cette heure, trente ou quarante ouvrages de médecine vulgarisatrice où les rapports sexuels sont examinés avec beaucoup moins de décence que dans Sanchez ou dans Liguori ? C’est qu’autrefois les hommes songeaient à leur salut et qu’aujourd’hui ils songent à leur santé. Et ils voulaient conquérir leur salut comme aujourd’hui conserver leur santé, sans se priver d’aucun de leurs plaisirs. Les casuistes les rassuraient ; les médecins les réconfortent. C’est en ces matières surtout que l’humanité entend rester immuable ; car elle sent bien que, guérie de ses vices, elle se trouverait du coup guérie de la vie, c’est-à-dire du plaisir de vivre.

Il faut donc rire des sots qui prétendent trouver en des in-folios latins l’origine de la corruption de nos mœurs. L’indignation contre la casuistique de l’amour signale un hypocrite ou un coquebin. Elle ne peut être prise au sérieux dans un pays qui possède, avec l’Italie, la littérature la plus libre de l’Europe et la plus délicieusement érotique.

Il y a tant d’autres questions sur lesquelles on pourrait se mettre d’accord pour détester les Jésuites ! Mais il semble qu’on ait choisi pour les accabler celles de leurs idées ou de leurs méthodes qui obtiennent nécessairement l’assentiment d’un esprit dénué de tout fanatisme. C’est peut-être que les motifs sérieux d’exclusion que l’on pourrait proférer contre la compagnie de Jésus seraient également valables contre les autres sectes chrétiennes. Je comprends qu’on dise nettement comme Nietzsche : Le christianisme, voilà l’ennemi. Toute autre formule est un acte de foi religieuse.

La Casuistique du vol.— « C’est un des caractères de la Casuistique des Jésuites, dit Paul Bert avec amertume, de toujours prendre parti pour le pécheur. »

Il faudrait généraliser. Il n’est pas juste de faire honneur aux Jésuites d’une initiative qui appartient au christianisme lui-même. La théologie morale règle les rapports de l’homme avec Dieu ; elle est un commentaire du Décalogue et des articles qu’au Décalogue ajouta l’Évangile. Il n’y a pas devant l’Église des crimes, des délits, des infractions ; il n’y a que des péchés. Quel que soit le péché, le repentir l’efface ; et le rôle du prêtre est de provoquer le repentir dont l’absolution n’est que le sceau ou la signature. Tous les sacrements, le chrétien se les confère à lui-même par sa volonté d’y participer ; le prêtre est moins un dispensateur qu’un témoin. S’il prenait, en ces conjonctures si graves pour un croyant, parti contre le pécheur qui se veut absous, il serait un juge d’instruction, un procureur, un sergent d’armes ou un bourreau, non pas un prêtre. Il faut comprendre les matières dont on traite, être théologien, s’il s’agit de théologie. Paul Bert était un cuistre.

Le cuistre, qui est un imbécile, est aussi un ignorant. Savoir sans comprendre, c’est ignorer. Il était si facile, à ce moment du discours, de se souvenir du mot de l’Évangile sur la joie que cause au ciel la venue au bien d’un pécheur. Le christianisme est essentiellement la religion des faibles, des humbles, des malades. Or, qu’est-ce qu’un pécheur ? Demandez-le à la science, à celle d’aujourd’hui même : un malade. Il n’y a pas des honnêtes et des malhonnêtes gens ; il y a des gens malades et des gens sains, avec toutes nuances qui se peuvent imaginer dans l’intervalle. Prendre parti pour le pécheur, c’est prendre parti pour le malade ; c’est se faire médecin. Aux temps de la foi, on appelait les prêtres les médecins des âmes. Tout cela est logique.

Mais Paul Bert, écho bégayant des Jansénistes, veut dire encore autre chose : que les casuistes, par l’analyse quasi-scientifique des actes, en étaient arrivés à excuser presque tous les actes mauvais. Avec un tel système, s’écrient les procureurs, on ne pourrait plus guillotiner personne ! On le peut toujours et on le fait toujours, et le christianisme autoritaire, toujours maître des consciences, suggérera encore longtemps de bons arguments pour défendre les idées d’expiation et de châtiment. Mais ces idées que les casuistes ont, sans le vouloir, sincèrement contribué à affaiblir, ne sont désormais regardées que comme des conceptions de l’esprit sans aucune racine dans la réalité sociale. Le droit de punir n’est plus un droit : c’est une sottise. Non pas que l’on conseille un surcroît d’indulgence pour les malades dangereux, tout au contraire ; mais il faudrait que la besogne fût faite sans apparat, et que l’élaboration du bulletin de prison ne demandât pas plus de cérémonies que celle du bulletin d’hôpital.

Prendre parti pour le pécheur ? Furent-ils donc les précurseurs de la science, ces sombres réactionnaires ? Oui. Le casuisme a été un élément de dissolution morale. Au commandement : « Le bien d’autrui ne prendras — ni retiendras sciemment, » ils ont répliqué par le fameuxdistinguoqui sonna pendant des siècles comme un ricanement. Toute la liberté de l’esprit moderne est contenue en germe dans cedistinguoqui fait tant rire les imbéciles. Ledistinguo, c’est le nom enfantin de la dissociation. Il n’y a pas d’absolu, il faut à chaque pas, le long du chemin des idées, proférer cedistinguofatidique. Avec ce vocable ridicule, voilà la naissance de l’analyse. Le Pour et le Contre naissent tout armés de cette dent de Dragon et se jettent l’un sur l’autre pour une lutte éternelle, cependant que de chaque goutte de leur sang versé naissent les nuances, les arguments, les contradictions et toutes les vérités aux yeux fous.

Il y en a beaucoup, de ces vérités, mais il n’y a pas de Vérité ; alors il faut distinguer. La psychologie est faite de distinctions, et la politique, et l’art même de vivre. Un acte change de valeur selon qu’il est commis par un homme, une femme, un enfant, dans une chambre close, dans la rue, sur le radeau dela Méduse, à la guerre, dans une fête, et ainsi de même pendant plusieurs centaines de mots. Mais chacun de ces mots peut être modifié par l’époque, par le pays où on le prononce, par le milieu et le moment ; et l’on obtient une série de relativités qui s’avance vers l’infini. On a classifié les actes sous quelques clefs ; c’est une méthode. En réalité, un acte humain est unique de son espèce ; il ne peut être jugé que par un jugement qui le qualifie spécialement. Les lois ne sont que de grossiers moyens de police ; elles assurent la justice en cultivant l’iniquité.

Mais il ne faut pas être trop sérieux, même sur de telles questions. L’humanité prête beaucoup à rire et surtout ses conducteurs, qui sont de véritables personnages de comédie. Sans doute, pour guider les hommes vers leur obscure destinée, il ne faut pas être trop intelligent. L’intelligence est un don qui ressemble à un fardeau ; son poids paralyse l’activité. Cependant il y a une certaine bêtise, dépassant la commune mesure, dont il est permis de s’étonner même si l’on fait profession de ne s’étonner de rien. Guidés par certains jugements de M. Magnaud, des hommes politiques ont songé à excuser absolument le vol par nécessité ; je crois même qu’ils appellent cela « le délit nécessaire ». C’est du jargon, mais leur idée se comprend. Ces mêmes hommes, les mêmes exactement, à la même heure exactement, condamnent comme immorales les propositions indulgentes des Jésuites sur le vol. Voici ce que disait, il y a plus de deux cent cinquante ans, à l’époque où l’on commençait à discuter leDiscours de la Méthode, un obscur jésuite, le P. Pierre Alagon, dans sonAbrégé de la Somme de saint Thomas:

« D. — Est-il permis à quelqu’un de voler, à cause de la nécessité où il se trouve ?

« R. — Cela lui est permis, en secret, soit ouvertement, s’il n’a pas d’autre moyen de subvenir à son besoin. Ce n’est ni vol, ni rapine, parce qu’alors, selon le droit naturel, toutes choses sont communes. »

Ce passage est fort remarquable. C’est une doctrine, et celle même de l’ancienne Église, de celle qui n’obéissait pas encore aux ordres des rationalistes et des protestants. Elle passa dans l’enseignement des séminaires et on la trouve en des catéchismes, en celui du diocèse de Verdun (1860) que des débats politiques ont rendu célèbre, vers 1876, et plus tard au temps de Jules Ferry, sous le titre de Catéchisme de Marotte, le rédacteur. Marotte disait :

« D. — Est-on toujours coupable de vol quand on prend le bien d’autrui ?

« R. — Non ; il peut arriver que celui dont on prend le bien n’ait pas le droit de s’y opposer ; ce qui a lieu, par exemple, lorsque celui qui prend le bien d’autrui est dans une nécessité extrême, et qu’il se borne à prendre ce dont il a besoin pour en sortir. »

A la réimpression du volume, l’évêque de Verdun eut la lâcheté de faire sauter ce paragraphe ; pour bénéficier à son tour des faveurs de l’État, son successeur va le rétablir.

Se souvient-on de ces femmes, l’une condamnée, l’autre préventivement soumise à des semaines de prison, pour un vol de pois écossés, pour un vol de pain ? Elles eussent reçu des compliments peut-être, si la doctrine des Jésuites avait été formulée quelques mois plus tôt en projet de loi. Les théologiens, et d’abord ceux de la Compagnie de Jésus, ont devancé de deux ou trois siècles les plus audacieux défenseurs de la plèbe. C’est pourquoi les anciennes monarchies, en leurs crises de despotisme, les taxaient d’anarchie et les proscrivaient.

Peut-être les monarchies avaient-elles raison. Il faut vivre, et la vie ne peut se maintenir que par l’injustice. Quand les maîtres sont au pouvoir, les coups retombent sur les esclaves ; si l’État est gouverné par la coalition des esclaves, c’est contre les maîtres que l’injustice est déchaînée. La lutte est de droit : et toute lutte suppose des alternatives de vainqueurs et de vaincus. Toute doctrine, soit d’autorité, soit d’anarchie, se trouve quelque jour la doctrine du règne. L’heure est aux Jésuites, à leur morale facile, et on les chasse ! Personne ne veut plus marcher que sur le chemin de velours, et on tourmente ceux qui l’ont établi ! Rien n’est blessant comme une faute de logique.

Ce qui est énorme, par-dessus tout, c’est qu’on ait réussi à faire accepter comme un bienfait au peuple des misérables la substitution de la dureté aveugle du Code à l’indulgente doctrine de l’excuse. Le Code ne demande pas : avez-vous faim ? avez-vous des enfants à nourrir ? avez-vous volé un pauvre ou un riche, un artisan ou un avare ? Le Code ne demande rien. Il condamne. Du fagot que la vieille a récolté pour faire bouillir sa dernière soupe, il lui rompt les reins avec sérénité.

Le Code a raison. Il est fait précisément pour protéger la civilisation contre la barbarie, ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas. Il est le piège à loups où l’on trouve parfois une bête innocente ; mais qu’importe, si la veille il a pris un loup et si le lendemain il prend encore un loup. Scientifiquement, il faudrait un Code pour chaque individu ; mais cela compliquerait un peu les sociétés. Paul Bert voulait que l’on appelât les lois : commandements de l’État en pendant aux commandements de l’Église. Les faux savants sont toujours tarés de mysticisme. Celui-là croyait que le code, œuvre de la raison, peut s’opposer au catéchisme, œuvre de la foi. Ses successeurs se voient forcés d’emprunter à l’œuvre de foi un article qu’ils repoussaient il y a vingt ans au nom de la raison. Ces deux domaines ne sont pas bien déterminés. L’incroyant n’est pas toujours celui qui fait profession de ne pas croire. Quand donc saura-t-on que l’irréligion est une religion ?

Pretium stupri.— Le soin des casuistes s’étend à toutes les circonstances de la vie sociale. Ils traitent des plus minimes questions, de celles que dédaignent les moralistes abstraits, de celles qui suggèrent aujourd’hui tant de chroniques et de petites pièces de théâtre. La pièce àthèsen’est qu’un cas de conscience dialogué ; ce genre, qui est une négation impuissante de l’art, a son origine directe dans cesthèsesde morale et de théologie dont on allait jadis écouter en apparat la discussion solennelle. J’en ai une petite collection, françaises duXVIIesiècle, allemandes duXVIIIeoù les matières les plus imprévues sont brassées par des érudits naïfs armés de grec et d’hébreu. Comme il est naturel, beaucoup de ces petits in-quartos disputent des rapports sexuels, de la pudeur, de la fornication, de la nudité. Les unes sont catholiques ; les autres, luthériennes ; mais d’un esprit au fond peu différent. Le protestantisme a eu ses casuistes, que nous ignorons ; ils ne sont pas moins singuliers que les nôtres et presque aussi impudents. Voici uneCommentatio de nuditate capitis, pectoris, ventris, pudendorum et pedum, uneDisquisitio theologica de tactibus impudicis. Ces livrets en mauvais latin d’école se débitaient aux curieux plutôt qu’aux savants : Beverland s’était fait en ce genre une réputation équivoque et l’on ne savait plus s’il rédigeait en théologien ou en libertin ses extraordinairesLucubrationes.

Il y a donc toute une littérature qui gravite autour du casuisme ; elle est presque toujours inférieure à celle même des casuistes, parce qu’elle substitue au sens pratique de la vie une vaine science littérale. Le casuiste, surtout s’il est de la Compagnie, ne s’occupe que du présent ; sa tâche est de concilier la loi et les mœurs, d’adoucir ce qu’il y a de trop pénible en certains devoirs de nature ou de profession. Il a trouvé des excuses aux voleurs, il n’en manquera pas pour les prostituées. Elles exercent un métier déshonnête ; sans doute, et qui le nie ? Mais c’est leur métier, et le propre d’un métier, est qu’il doit nourrir. Tamburini (le nom convient à cette exégèse bouffonne) reconnaît donc la légitimité du « prix du stupre ». On accorde ici à ce mot un sens étendu,stuprumayant en latin de casuiste le sens de fornication, de gré ou de force, avec une vierge. Il s’agit des complaisances d’une femme qui vit d’être aimable. Elle a le droit d’en exiger le prix, si tel est le contrat verbal ou tacite passé entre les parties. Juge de paix, Tamburini taxerait les nuits et les moments ; Jésuite bénin, qu’il serait aimé des tristes voyageuses qui de Cythère reviennent les mains vides ! On devrait imprimer son portrait avec sa consultation autour, colorié dans le goût d’Épinal. Des piétés canoniseraient cet honnête homme. Car Tamburini ne fait rire que par excès d’honnêteté et de logique. A toute peine son salaire, dit-il avec simplicité ; et il ajoute : au péché de cette fille qui se prostitue et au tien, mâle misérable qui profites de sa pauvreté, pourquoi veux-tu encore ajouter la filouterie ? Paie, puisque tu as promis de payer ; et, restant pécheur, sois du moins pécheur honorable.

Avortement et stérilité.— On lit dans les Propositions dictées au collège de Clermont par le P. Airault (1644) :

« Pr. — Si une femme peut se procurer un avortement ?

« R. — Si une honnête fille avait été corrompue malgré elle par un jeune libertin, elle pourrait, avant que le fruit soit animé, s’en délivrer, suivant le sentiment de plusieurs, de peur de perdre son honneur qui lui est beaucoup plus précieux que la vie même.

« Pr. — S’il est permis à une femme mariée, qui, en accouchant, est toujours en grand danger de mourir, de prendre un remède pour être stérile, afin d’éviter ce péril ?

« R. — Je réponds que cela est permis parce que, poussée par une juste cause, elle conserve sa vie par ce moyen ; et, en effet, il est plus à propos qu’elle en use ainsi que de refuser à son mari le devoir conjugal et mettre son salut en danger. »

Les dispositifs des jugements sont médiocres, mais les jugements sont sages et inattaquables. La pratique alléguée dans la seconde proposition a passé dans nos mœurs par des moyens plus honteux et pour des motifs plus légers que ceux que le Jésuite a supposés. Quant à l’avortement précoce, on n’oserait plus guère le considérer comme un crime, hors le cas de meurtre ou de scandale. Mais que d’années il nous a fallu pour regagner, après l’avènement au pouvoir de la morale vulgaire, l’état de civilisation dont témoigne un humble cours de philosophie que faisait, l’an deRodogune, princesse des Parthes, un tout petit Jésuite. Voilà de quoi méditer et disserter, car les deux thèses dans les deux cas sont discutables. On peut incliner vers l’une ou l’autre selon qu’on se trouve disposé à respecter davantage la liberté individuelle ou les droits anonymes et mystiques de la vie. Elle proteste, la vie, contre la stérilité aussi bien que contre l’avortement. On dit que les Arabes connaissent un breuvage qui rend les femmes stériles. C’est à un tel remède que songeait Airault. La recette s’en est perdue ; plus barbare que la barbarie, la science fend les ventres qu’elle veut neutres. Mais la vie, vaincue, se venge, car voici les conséquences de l’ablation des ovaires : « Le vagin se rétrécit, la vulve prend un aspect infantile, les poils du pubis se raréfient…[16]» Les romanciers qui exploitent l’heureuse stérilité des « ovariotomisées » n’ont point su ces détails honteux, cet infantilisme, qui n’est qu’une vieillesse anticipée. La vie est terrible. Elle a un but qui n’est pas celui que nous insinuent notre vanité et notre lâcheté : elle piétine et déchire le chemin de velours.

[16]D. Blondel,Ovaire, dansla Grande Encyclopédie. — L’Église a décidé récemment d’appliquer à ces femmes la prescription qui interdit le mariage aux castrats.

[16]D. Blondel,Ovaire, dansla Grande Encyclopédie. — L’Église a décidé récemment d’appliquer à ces femmes la prescription qui interdit le mariage aux castrats.

Le probabilisme.— Rédigé en termes d’école, stricts et obscurs, le probabilisme paraît d’abord une doctrine singulière. La voici en langage clair. Les probabilistes déclarent tout d’abord que la vérité est fort difficile à connaître : à côté de ce qui passe pour vrai, il y a ce qui approche de la vérité, et à des degrés variables. Il y a des opinions très probables, il y en a de probables, il y en a de moins probables ; elles sont très sûres, sûres, plus ou moins sûres. Sommes-nous tenus de suivre toujours la plus sûre et la plus probable ? Voilà toute la question. Si l’on répond par l’affirmative, c’est que l’on détient la vérité. Qu’est-ce que la vérité ? En dehors, disent les théologiens, des matières de la foi, il n’y a que des opinions. La plus sûre, aujourd’hui, était méprisée hier et le sera demain. Le probabilisme favorise la liberté, le jeu de la vie. En réalité, nous n’agissons jamais avec, comme moteur, la certitude ; c’est la croyance, la confiance qui nous permet l’acte. S’il fallait, avant le geste, acquérir la notion précise de ses conséquences, toute vie de relation nous serait rendue impossible. Pour s’en tenir au point de vue théologique, si l’opinion la plus sûre doit toujours être suivie, cela restreint jusqu’à l’étouffement la prison morale. Nous n’avons plus le choix qu’entre la non-activité et une seule activité bien déterminée. C’est ce que voulait Port-Royal en préconisant ce qu’ils appelaient letutiorisme; cela concordait logiquement avec leurs idées sur la prédestination et la grâce. Après avoir ôté à l’homme la liberté théorique, ils devaient vouloir lui enlever la liberté pratique. Un Janséniste, par des voies opposées, en arrivait au même état d’esprit qui suscitait le Jésuite ; par impossibilité d’agir, il se jetait au cloître, comme le Jésuite dans les rets de la compagnie par impossibilité de vouloir : l’un avait une maladie des centres nerveux, l’autre une maladie de l’appareil moteur.

La raison par laquelle Antoine Escobar, tant moqué, défend le probabilisme est admirable :

« C’est, dit-il, que l’homme ne peut acquérir des choses une certitude pleine et entière. » Comment même essayer de réfuter cela ? Et comment a-t-on osé jeter le ridicule sur une opinion aussi saine formulée en un langage si simple et si sûr ? Ce qui nous semble la vérité n’est qu’une manière de voir les choses ; relativement aux choses, une manière d’être vues. Et peut-être la vie n’est-elle qu’un pur phénoménalisme et nos sensations une suite d’illusions créatrices de leurs causes apparentes. Sans aller jusque-là (quoique cela soit permis et logique), on doit s’en tenir au doute. Affirmer la vérité métaphysique, morale ou pratique, c’est faire acte d’imposteur ou de prophète, mais les termes sont équivalents.

L’affirmation de la vérité morale, en particulier, ne peut être qu’un geste théologique. Le kantisme est une hérésie chrétienne, et qui a bien gardé, en les renforçant, les caractères essentiels du christianisme. Sans un dieu moral, c’est-à-dire libre et conscient, il n’y a de morale humaine que celle de l’empirisme. La morale est l’expression de la volonté de l’absolu, ou rien, ou un code d’usages. Dieu écarté, la morale tombe, comme un cérémonial de cour à la chute de la royauté.

Le probabilisme mène jusque-là. La haine des protestants chrétiens et kantiens (des nuances) est donc toute naturelle contre une telle méthode[17]. Poussée à fond, elle eût abouti à la liberté, c’est-à-dire à la suprématie de la force. C’est contraire absolument aux principes chrétiens qui commandent de détruire les aristocraties en leur imposant la morale qui fait les bons esclaves, les bons citoyens. Aussi, comme l’on comprend bien l’émotion de Paul Bert[18]interprète de la médiocrité universitaire et parlementaire, à célébrer ces mots sublimes, conscience, vérité, justice, ces mots « saints » ! La conscience morale, pour cet esprit simple, est absolue. Elle ne comporte aucun degré. Tous les hommes ont une notion égale et lucide du Devoir. Il y a le bien et le mal ; et ces deux couleurs ne comptent aucun aveugle. Il s’exalte, il s’enivre de ses paroles comme d’une bave : il en arrive à proclamer le libre arbitre, à déclarer que ceux qui mettent en doute la certitude morale sont des malfaiteurs. Pour lui, il n’a jamais éprouvé aucune hésitation : le bien est à gauche et le mal est à droite. Il n’y a pas de cas de conscience. Une voix intérieure, une voie impeccable, une voix impérative, nous dicte toujours notre devoir. Douter de cela, c’est douter de la dignité humaine. Ah ! le bon type d’imbécile ! Qu’on me donne un tome d’Escobar, qu’on me permette de relire la page où cet homme véridique avoue « qu’il n’est pas donné à l’homme d’acquérir des choses une certitude pleine et entière ».

[17]Il y a une édition duSyllabusimprimée à Genève par les soins de quelque ministre, qui est bien intéressante.Les quatre premiers articles sont approuvés pleinement. Ce sont ceux qui condamnent toute la philosophie moderne ; et il s’écrie à l’article LVI : «Anathème à qui dira: Les Lois de la morale n’ont pas besoin de la sanction divine, et il n’est pas du tout nécessaire que les lois humaines soient conformes au droit naturel, ou qu’elles reçoivent de Dieu la force obligatoire. » Il s’écrie :Bon article !Je crois bien : c’est le garrot. LeSyllabusest d’ailleurs un des plus beaux morceaux d’éloquence qui soient en aucune littérature. Comme la formuleAnathème, etc., n’est pas répétée à chaque article, on en peut lire des pages entières, avec une véritable volupté intellectuelle :« LIX. Le droit réside dans le fait matériel ; tous les devoirs des hommes sont un mot vide de sens, et tous les faits humains constituent un droit. »« LX. L’autorité n’est pas autre chose que le résultat du nombre et des forces naturelles.Cela est plus clair et plus beau en latin :LX. Auctoritas nihil aliud est nisi numeri et materialium virium summa.LXI. Fortunata facti injustitia nullum juris sanctitati detrimentum offert.L’article II si tranchant, du bon Spinoza :Neganda est omnis Dei actio in homines et mundum.

[17]Il y a une édition duSyllabusimprimée à Genève par les soins de quelque ministre, qui est bien intéressante.

Les quatre premiers articles sont approuvés pleinement. Ce sont ceux qui condamnent toute la philosophie moderne ; et il s’écrie à l’article LVI : «Anathème à qui dira: Les Lois de la morale n’ont pas besoin de la sanction divine, et il n’est pas du tout nécessaire que les lois humaines soient conformes au droit naturel, ou qu’elles reçoivent de Dieu la force obligatoire. » Il s’écrie :Bon article !Je crois bien : c’est le garrot. LeSyllabusest d’ailleurs un des plus beaux morceaux d’éloquence qui soient en aucune littérature. Comme la formuleAnathème, etc., n’est pas répétée à chaque article, on en peut lire des pages entières, avec une véritable volupté intellectuelle :

« LIX. Le droit réside dans le fait matériel ; tous les devoirs des hommes sont un mot vide de sens, et tous les faits humains constituent un droit. »

« LX. L’autorité n’est pas autre chose que le résultat du nombre et des forces naturelles.

Cela est plus clair et plus beau en latin :

LX. Auctoritas nihil aliud est nisi numeri et materialium virium summa.

LXI. Fortunata facti injustitia nullum juris sanctitati detrimentum offert.

L’article II si tranchant, du bon Spinoza :

Neganda est omnis Dei actio in homines et mundum.

[18]En son livre, dont je n’ai pas encore cité le titre :la Morale des Jésuites. Paris, 1880. — Ce livre ne se compose guère que d’une préface et de trois discours prononcés à la Chambre en juin et juillet 1879. Le reste, près de 600 pages sur 700, est une traduction de passages choisis (avec un certain sens polémique) dans les œuvres des casuistes.

[18]En son livre, dont je n’ai pas encore cité le titre :la Morale des Jésuites. Paris, 1880. — Ce livre ne se compose guère que d’une préface et de trois discours prononcés à la Chambre en juin et juillet 1879. Le reste, près de 600 pages sur 700, est une traduction de passages choisis (avec un certain sens polémique) dans les œuvres des casuistes.

L’Équivoque et la Restriction mentale.— Ce sont des surnoms honnêtes ou puérils du mensonge. Les casuistes ont bien connu que les hommes ne pouvaient tenir société sans recourir au mensonge ; mais, n’osant contrevenir directement à un précepte du Décalogue, ils imaginèrent des subterfuges. La méthode des Jésuites comporte quantité de caches, de portes dissimulées, de trappes, toute une machinerie vraiment déplaisante. Un terrain uni et solide convient mieux, avec des murailles sans surprises, aux jeux de la discussion. Mais ils étaient pris entre leur foi théologique et leur scepticisme moral ; de là ces pans de tapisserie qui s’ouvrent pour permettre au conspirateur de dépister les alguazils aussi bien que les « familiers » ; car ils furent toujours un peu traités comme les ennemis du genre humain : l’Inquisition d’Espagne inquiétait Escobar pour la sévérité de sa doctrine cependant que Pascal le bafouait pour son relâchement. Pascal le savait : et cela prouve bien que son fameux mot, « vérité en deçà — erreur au delà », représente, non pas la constatation d’un philosophe, mais la plainte d’un chrétien.

Pascal est d’avis qu’on ne doit jamais mentir ; Arnauld, qui le fournissait de citations tronquées, était « tutioriste », sinon l’inventeur du mot et de la doctrine. Les casuistes de la Compagnie, plus déliés, d’esprit souriant, ne pouvaient consentir à répéter éternellement aux hommes : le mensonge est toujours un péché. Défendre toujours le mensonge, cela équivalait, selon leur justice ingénieuse, à damner toute l’humanité, puisque les sociétés humaines ne sont possibles que par le mensonge, puisque, pour tout dire, le mensonge est le grand lien social[19].


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