XII

—Ils sont si sincères dans leurs impressions! Et surtout, ils ne sont pas blasés!... C'est charmant de leur faire plaisir et, en même temps, de leur révéler, un peu, ce que c'est, l'art...

—A quoi bon?

—Comment, à quoi bon? dit-elle, tout de suite cabrée devant le dédain d'aristocrate qu'elle sentait chez lui. Pourquoi ne voulez-vous pas que ces pauvres gens jouissent comme vous de ce qui est beau et peut mettre une petite clarté dans leur vie noire?

—Mais, cette beauté, ils ne sont pas capables de la discerner, de la goûter, de la comprendre même! Et si, par hasard, ils en ont la révélation, ils lui doivent de prendre ensuite, plus nette, la conscience de leur misère et de ses laideurs.

Moitié sincère, moitié par taquinerie et pour la retenir à lui répondre, il parlait ainsi d'un ton léger, sans souci des «Chut!» qui s'élevaient dans le parloir, aux vibrations plus hautes de sa voix. Car, sur l'estrade, le diseur claironnait un poème de Déroulède.

Elle secoua sa tête volontaire, intéressée tout de suite par leurs divergences d'idées.

—Tout cela, ce sont des théories de patricien qui regarde la foule du haut de ses fenêtres bien closes au froid, à la pluie et autres agréments de cette espèce... Vous ne connaissez pas le peuple!

—Le connaissez-vous donc plus?

—Oh! oui, puisque je vis tout près des pauvres, que je les entends parler, que je les vois de tout près, au dispensaire, à la crèche, chez eux...

—Chez eux?... Vous allez chez eux?... Eh bien, vous êtes rudement méritante!

Il avait lancé l'exclamation avec tant de conviction que, de nouveau, elle haussa les épaules.

—Oh! je vous en prie, ne me transformez pas en une façon de sœur de charité... Je ne suis rien de pareil!... Seulement une aide insignifiante du docteur Ronal! Si vous la voyiez à l'œuvre, vous pourriez alors parler des créatures qui méritent!

—Je le crois!... Elle me paraît stupéfiante... Je l'écoutais tout à l'heure avec un intérêt auquel je ne m'attendais guère... Et non pas seulement parce qu'elle a un remarquable don de parole. Mais, dans sa simplicité, elle trahissait une qualité d'âme et de pensée absolument rare... Pour ma part, jamais encore je n'avais rencontré de femme semblable!... Elle est de la race des apôtres. Elle a leur ascendant qui subjugue... L'altruisme est inné chez elle... Chez vous...

Il s'arrêta brusquement. Elle leva sur lui de larges prunelles qui interrogeaient:

—Chez moi... Eh bien, quoi?

—Chez vous, il ne l'est pas... C'est beaucoup moins le sentiment naturel que la volonté qui vous lance à sa suite.

Une seconde, elle continua de le regarder, stupéfaite de cette pénétration qu'elle n'aurait pas soupçonnée chez lui. Curieusement, ils s'observaient. Leurs mentalités étaient si différentes qu'ils étaient, vis-à-vis l'un de l'autre, tels des voyageurs explorant une terre inconnue.

Peut-être, pour ne pas donner à Claude le temps de protester, il poursuivait:

—Je suis ravi d'être venu. D'abord, je vous ai entendue... Et c'est incroyable, la jouissance que m'apporte votre jeu!... Cependant, j'ai écouté bien des artistes et, d'après votre théorie, je devrais être blasé... Et puis cette réunion était très originale... Mais, sincèrement, j'admire Hugaye et ses collaborateurs. Je serais incapable de trouver plaisir à remplir une mission de cette espèce.

Elle le regarda, railleuse:

—Mais ici, personne ne cherche son plaisir, sauf nos invités. Pas plus que vous, nous n'aimons l'approche de la misère. Moi, je l'ai en horreur... Mais qu'est-ce que cela fait, ce qu'on éprouve?... Puisque la misère existe, il faut bien s'en occuper. Et je trouve aussi abominable que la misère elle-même, l'égoïsme de ceux qui s'en désintéressent, alors qu'ils en sont à l'abri.

Presque âprement, elle avait parlé. Il dit d'un ton contrit et caressant:

—C'est pour moi que vous dites cela?

—Non, je ne crois pas... C'est parce que je le pense... Je ne vous connais pas assez pour pouvoir vous juger...

—Bien! tant mieux... Vous me traitez dédaigneusement de «patricien»... Mais vous êtes aussi «patricienne» que moi, plus même, puisque vous êtes une artiste... Vous aussi, vous détestez la misère et vous aimez et cherchez tout ce qui met la jouissance, le charme, la beauté, dans la vie...

—Certes!... Je suis comme la grande majorité des êtres... Élisabeth est une exception... J'aurais trouvé très agréable de posséder la fortune qui m'aurait permis de m'offrir... tout ce dont vous parlez... Mais puisque le sort ne m'a pas généreusement traitée, il ne me servirait à rien de récriminer... Je m'en passe et je travaille à acquérir justement ce qui m'a été refusé... J'y arriverai!

Encore une fois, il l'enveloppa d'un coup d'œil curieux... Obscurément, un peu choqué de la trouver si arriviste, tellement différente des femmes de son monde... Mais ainsi, elle avait, pour lui, une irritante saveur d'imprévu.

Quelle singulière fille elle était, si résolue, hautaine, confiante en elle-même.

Et comme la forme qui enfermait cette personnalité était bien à l'unisson, dressée d'un jet svelte et ferme, couronnée par cet original visage de sphinx, volontaire, ardent et mystérieux...

De la salle, arrivaient les derniers vers que le récitant lançait d'une voix vibrante, qui soulevait l'auditoire décidément très enthousiaste; dans un délire patriotique, grisés par les vers de Déroulède, tous entonnaient spontanément laMarseillaise.

Sous sa moustache, Raymond marmotta avec un sourire mi-amusé, mi-railleur:

—Très curieux!... Vraiment, très curieux!

—Ne vous moquez pas!... Vous n'en avez pas le droit, ces gens sont sincères!...

—Je ne suis pas moqueur, oh! non! mais seulement... ahuri un brin, de me trouver dans une atmosphère aussi... embrasée.

Elle ne répondit pas. Hugaye rentrait dans la petite salle, et ses traits sévères se contractèrent un peu à la vue du groupe isolé que formaient Claude et Raymond de Ryeux.

Presque raide, il dit:

—Comment, tu es ici? de Ryeux. Par quel miracle?

—Par la grâce du talent de Mlle Suzore que je désirais entendre... Tu vois comme c'est simple!... Tous mes compliments, Hugaye... Ton concert est très brillant.

Comme Claude, il s'exclama:

—Nous avons un si bon public que nos artistes ont plaisir à jouer devant lui! Pauvres gens, comme ils sont heureux et reconnaissants de ce qu'on fait pour eux! Claude, venez-vous écouter Mlle Rita? C'est elle, maintenant, qui va chanter.

—Elle est arrivée?... Je ne l'ai pas vue entrer...

—Elle s'est mise sur l'estrade, auprès de Mme Ronal.

Quelqu'un déjà l'appelait. Il lui fallait s'éloigner. Mais il insista encore:

—Claude, vous avez un tabouret auprès du Docteur. Je vous le fais garder, n'est-ce pas?...

—Oui, s'il vous plaît.

Il disparut, le visage détendu. Et de Ryeux, aussitôt, demanda:

—Vous n'allez pas, je suppose, entendre cette demoiselle? Elle a bien assez d'auditeurs.

—Mais si, j'y vais...

—Que vous êtes donc polie!

—Ce n'est pas par politesse, c'est pour mon agrément. Elle a une voix splendide. Allez vous-même en juger...

—Est-ce que je ne pourrais pas vous suivre sur l'estrade, dans un modeste coin?

Elle eut un léger pli entre les sourcils.

—Sur l'estrade?... A quel titre y figureriez-vous? Allez dans la salle, vous êtes «public»...

—Et ainsi, Hugaye sera satisfait. Il avait l'air furieux de me voir causer avec vous. Il vous fait la cour, cet homme austère...

Elle eut un éclat de rire moqueur...

—Vous vous croyez donc dans votre monde?... Nous autres, travailleurs, nous n'avons guère le loisir ni le goût de pareilles distractions! Au revoir.

—Vous ne jouerez plus?

—Mais non! Il est déjà très tard. Vous n'avez pas l'air de vous en douter!

—C'est vrai... Je ne m'en doutais pas...

Elle sentit l'hommage, mais ne parut pas s'en apercevoir, et le laissa finir simplement:

—Puisque je ne peux plus vous entendre, je vais reprendre, aux Français, Mme de Ryeux, qui doit suffisamment s'y être imprégnée de littérature.

—C'est cela... Vous m'avez l'air d'un mari parfait! Et maintenant je me sauve, Rita commence à chanter.

Elle se détournait.

—Que cette Rita aille au diable! jeta-t-il avec une impatience gamine. Vous ne voulez même pas me donner la main?... En camarade?

—Oh! si! seulement, je ne vois pas très bien en quoi nous sommes camarades!

Elle lui tendait les doigts, d'un geste rapide. Il se courba pour les baiser. Mais elle les lui retira, avant même que ses lèvres eussent frôlé la peau tiède, et dit avec son indéfinissable sourire:

—Oh! non! pas de ces manières entre camarades!... Réservez-les pour les belles dames qui flirtent...

Et elle rentra dans la salle.

Il l'avait regardée disparaître, le front creusé d'un pli volontaire, une lueur au fond de ses prunelles, où le désir luisait.

Au-dessus de la porte vitrée, il y avait écrit: «Restaurant Saint-Jacques», souligné par ces mots «Société coopérative, ouverte seulement aux femmes».

Claude tourna vivement le bouton, car elle était en retard au rendez-vous que lui avait donné Lily Switson. Au sortir du cours de Daubières, à la Sorbonne, elle s'était trop attardée à discuter, avec d'autres étudiantes, une opinion émise par le professeur.

La porte s'ouvrit sous sa main pressée. La salle était pleine; jeunes filles, jeunes femmes, même femmes âgées, assises par groupes autour des tables proprement servies, avec une simplicité monacale, dans la pièce claire, coupée de larges fenêtres. Malgré les vasistas ouverts, l'atmosphère était bien celle d'une pièce où déjeunent une quarantaine de convives; et Claude eut, en entrant, une moue inconsciente, si habituée qu'elle fût à fréquenter ce très modeste restaurant. Des yeux, elle cherchait Lily parmi tous ces visages dont beaucoup lui étaient familiers. Des travailleuses, toutes rassemblées là. De rares ouvrières; mais des employées, et surtout des étudiantes, étrangères en majorité; des Suédoises aux cheveux de soie pâle; des Russes les traits larges, avec des airs de volonté tenace; quelques lourdes Allemandes, des Américaines, d'allure indépendante; des Anglaises garçonnières.

Claude, soudain, aperçut Lily qui, au bruit de la porte, avait tourné la tête et lui faisait signe, sa délicate figure éclairée d'un sourire. Près d'elle, était assise Sonia Lavernof qui, en attendant le déjeuner, feuilletait une revue.

—Bonjour, dit Claude, approchant vivement. Je m'excuse de vous avoir fait attendre. J'ai oublié l'heure, en discutant, après le cours. Daubières nous avait lancé une théorie bien masculine et révoltante sur la suggestion que la femme subit fatalement du fait de l'homme.

—Je crains qu'il n'ait, en somme, raison, fit tranquillement Sonia, en repoussant la brochure qu'elle venait d'examiner.

—Sonia! protesta Claude indignée.

La Russe ne se troubla pas.

—Quoi?... pourquoi vous insurgez-vous? Claude. Dans l'espèce humaine, comme dans l'espèce animale, la femelle subit, de par son organisme même, l'influence, la loi du mâle. Il n'y a là, ni à s'indigner, ni à se révolter. C'est un fait dû à une cause normale.

Claude la regardait, à demi amusée, à demi courroucée:

—Dans les espèces animales, oui, peut-être. Mais, tout de même, si physiologiste que vous soyez, vous admettez bien, je suppose, que, dans l'espèce humaine, la pensée, le sentiment, la volonté peuvent victorieusement contre-balancer l'instinct!

Toujours paisible, Sonia concéda, ferme en son opinion:

—Évidemment, cela peut arriver. Mais c'est plutôt rare et ne se produit guère,—sauf exception, bien entendu,—que chez les individus dont le tempérament ne possède pas la vigueur normale.

—Alors, vous considérez comme fatal que la femme... bien équilibrée... cède à l'homme... Sonia... Sonia, vous êtes abominable! Une mauvaise sœur!

Lily intervint.

—Si, au lieu de discuter, nous déjeunions maintenant, pour ne pas nous mettre en retard? Devant nos assiettes, nous pourrons reprendre la conversation.

Les deux adversaires se mirent à rire.

—Oui... vous avez raison, sage Lily. Que mangeons-nous?

—Voici le menu d'aujourd'hui. Claude, regardez et choisissez.

Lily passait la feuille, sur laquelle était inscrite la liste des plats offerts ce jour-là aux appétits féminins, pour des prix très modiques.

—Prenez ce que voudrez, fit-elle, indifférente.

Elle avait été habituée par Élisabeth à n'attacher aucune importance aux mets qui lui étaient offerts.

—Alors, nous prenons le moins cher, ne pensez-vous pas? Je demande le bœuf bouilli et les légumes.

—Si vous voulez, dirent Sonia et Claude, qui avaient recommencé à causer.

Lily interrogea encore:

—Et le dessert, vous désirez?

Elle regardait ses compagnes qui eurent le même mouvement négatif de la tête.

—Alors, continua Lily, si vous consentez, nous mettrons cet argent dans le tronc pour celles qui ne peuvent pas payer.

Elles approuvèrent du geste, toutes à leur conversation.

La jeune servante en bonnet blanc,—bien blanc!—apportait les trois portions demandées et les posait sur la toile cirée claire, rayée de lignes rouges pour imiter le linge.

—Attendez, dit Claude à ses compagnes. Nous allons fleurir notre table.

Elle détachait le gros bouquet de violettes qui parfumait le duvet de sa veste de fourrure; et prenant son verre, elle le remplit d'eau et posa l'humble vase au milieu de la table.

—Ce sera plus joli, ainsi, ne trouvez-vous pas?... Avec Élisabeth, nous avons la luxueuse habitude de croquer toujours notre pitance, avec des fleurs devant nous...

—Ce doit être vous, Claude, qui avez donné ce goût au Docteur!

—Un jugement téméraire, Lily. Pas plus que moi, Élisabeth ne sait se passer de fleurs! Leur vue seule nous repose!

Puis, changeant de ton, elle conclut, avec l'appétit de sa belle jeunesse:

—Dieu, que c'est agréable de déjeuner! J'ai une faim!...

Elle dévorait le modeste bœuf bouilli, comme elle eût dégusté une volaille de prix.

Cependant, après quelques bouchées, elle s'arrêta; et sa main, jouant avec les miettes de pain sur la table, elle reprit, revenant au sujet qui l'intéressait:

—Lily, est-ce que vous n'êtes pas révoltée comme moi, de la théorie de Sonia qui prétend que la femme subit toujours, bon gré mal gré, le joug de l'homme? J'espère que oui! c'est une opinion si humiliante pour nous.

Lily, de sa manière douce, annonça:

—Elle vous paraît ainsi, je crois, surtout parce que vous ne connaissez pas l'amour... pas encore!

—Alors, vous vous imaginez qu'il me rendrait esclave, nécessairement?

Lily corrigea avec un petit rire gai:

—Non, pasnécessairement, mais agréablement.

—Oh! Lily! Lily, ma chère, que vous êtes bien du pays du flirt, des baisers sur la bouche, des fiancées amoureuses!... Votresweetheartdevrait être ici en France, pour vous bénir!

—Il est...

—Oh! oh! alors, voilà le pourquoi de votre docilité enchantée. Vous êtes retombée sous le charme...

Lily dressait sa tête délicate:

—Suis-je si docile?... Pourquoi imaginez-vous cela? Nous sommes libres, Norman comme moi... Seulement, deux associés qui trouvent bon et bien de vivre ensemble pour se prêter aide s'il faut, aide de cerveau, de cœur et d'argent aussi... Mais, bien entendu, nous gardons chacun notre pensée, nos actes, notre volonté, dans une entière indépendance. Vous ne trouvez pas bien cette manière?

Claude se mit à rire:

—Et si votre associé vous trompe... ou vous lâche?... Ça arrive, ces choses-là, même simplement, en affaires... Seulement, alors, le résultat n'est guère qu'une perte d'argent... Dans le mariage, c'est de la souffrance! Et la souffrance ne se supporte aisément que quand on l'inflige aux autres, il faut bien l'avouer... Non... votre programme conjugal ne me tente pas du tout... Il me plaît de faire mon chemin toute seule...

—Peut-être, vous changerez, Claude.

—Peut-être, oui... Tout arrive, disent les bonnes gens. Mais pour le présent, je suis plus ambitieuse que vous, Lily. Il ne me suffirait pas que l'homme me sente son égale, qu'il comprenne bien que je me refuse toute—et avec allégresse!—à son emprise. J'ai la tentation d'arriver à mon tour à le dominer...

—Dominer? pourquoi?... Ce serait l'injustice sous une autre forme. Des égaux, tous les êtres pareillement doués doivent l'être...

—Dominer l'homme, ce serait notre revanche, à nous, qu'il a si longtemps tenues comme des manières d'esclaves... Sonia, vous ne dites rien! Vous ne devez pas vous contenter de manger vos légumes... Que pensez-vous?

—Je pense que vous oubliez de compter avec le génie de l'espèce...

Claude eut un mouvement d'impatience.

—Alors, vous l'estimez décidément plus puissant que la volonté? Qu'est-ce que vous en faites alors, de la volonté?

—Une force, huit fois, mettons sept fois, pour vous être agréable, inférieure à celle de l'instinct. Voyez combien peu résistent jusqu'au bout, toujours, des femmes que sollicite l'appel de l'homme; même parmi celles qui s'étaient sincèrement armées pour la résistance!

—C'est qu'elles ne voulaient pasvraimentrésister! interrompit Claude, qui ne capitulait pas.

Toujours souriante, Sonia affirma:

—Mais si, mais si...; quelquefois même elles luttaient, très sincères, bien plus même que les apparences ne le feraient croire. Mais le tempérament est un terrible facteur dans la question. Très souvent, c'est lui, le vrai coupable. C'est lui qui culbute les résolutions les plus ferventes, les plus fières!... Ah! Claude, quelle téméraire confiance vous avez dans votre vouloir!

—Dans mon vouloir? Oui, si je suis résolue à le faire agir... Mais, surtout, en cet instant de ma vie, je suis bien gardée par mon besoin d'indépendance et ma résolution d'arriver au premier rang, coûte que coûte. Non, oh! non, je ne désire pas d'associé, comme dit Lily... Peut-être parce que les associés mâles, toujours, par un côté ou un autre, prétendent se souvenir, et me faire souvenir, que depuis des siècles, ils sont les maîtres. Ouf! ce temps de servage est fini! C'est délicieux de n'avoir à compter que sur soi-même.

Lily intervint encore:

—Vous ne pensez pas, Claude, qu'aux heures difficiles, il est bienfaisant d'avoir un associé qui prend sa part de votre fardeau...

—Mais, confiante Lily, combien y en a-t-il qui la prennent?... Vous oubliez l'égoïsme masculin! Presque toujours, c'est nous qui les soutenons... Bien plus qu'eux, nous sommes résistantes sous l'épreuve...

—Claude, vous n'êtes pas modeste!

Elle se mit à rire.

—C'est bien possible!... Je vous dis tout bonnement ce que je pense, voilà tout! Maintenant, je ne m'engage pas à ne jamais changer...! Ce que la vie fait des êtres et de leurs résolutions, qui peut le prévoir?...

—D'autant que vous, Claude, remarqua Sonia, vous êtes, j'en ai l'idée, une créature faite pour subir l'amour.

Claude sursauta et regarda sa compagne, mi-fâchée, mi-rieuse.

—Sonia, vous êtes une insolente!

—Non...! Nous faisons de la psychologie. Ne soyez pas froissée si je crois que le jour où le désir vous... vous mordra, vous répondrez au désir, pourvu que vous n'écoutiez pas votre orgueil de femme libre.

—Vraiment!!... Et vous croyez cela parce que?...

—Vous avez des yeux qui distillent la tentation; et des lèvres gourmandes, si souples qu'elles semblent avoir été créées pour le baiser..., un beau corps nerveux fait pour les enlacements...

—Et puis, quoi encore?... Sonia, je vous défends de m'insulter davantage!

La Russe eut un rire muet.

—Je ne vous insulte pas... Je constate des faits. C'est convenu, que nous disons toujours librement notre idée... Eh bien, j'estime que vous êtes une saine créature, admirablement constituée pour remplir, dans sa plénitude, votre rôle de femme. Car sous votre enveloppe de vierge indépendante, il y a une nerveuse sensuelle, une passionnée et une curieuse, avide d'impressions neuves. Alors, concluez vous-même.

—Je conclus que vous êtes une impitoyable physiologiste et un oracle effrayant... Par bonheur, les oracles ne sont pas infaillibles!... Est-ce que vous mettez Lily à mon enseigne?

—Lily a le tempérament beaucoup plus froid et le côté sentimental bien plus développé. C'est une vraie volonté forte.

—Lily, chère, saluez!

Lily riait. Claude, une flamme aux joues, interrogea encore:

—Et vous, Sonia, êtes-vous une volonté, un cerveau ou une pauvre guenille de mon espèce?

—Moi?.... Moi, je suis la servante très pauvre, et très laide, de l'humaine souffrance. Je ne puis rien voir d'autre dans la vie...

Une clarté irradiait ses yeux clairs.

—Alors, vous ne ferez pas comme Lily?... Vous ne deviendrez pas l'associée?

—Je ne pense pas... A moins que je ne puisse ainsi mieux remplir ma tâche... Car, par-dessus tout, je l'aime. Je ne pourrais pas accepter de vivre dans un bonheur qui ne serait que pour moi... pendant que tant de mes frères souffrent, alors qu'il m'est possible de les soulager un peu...

—Sonia, vous n'avez pas l'illusion de croire que vous arriverez à supprimer la souffrance? Tous vos efforts seront une goutte d'eau dans l'océan...

Les larges traits de Sonia prenaient une beauté imprévue sous le mystique rayonnement de l'âme.

—Si chacun faisait comme moi, beaucoup de douleur, je vous assure, disparaîtrait du monde.

—Vous parlez comme Élisabeth! C'est que vous êtes des créatures d'exception. Il faut toujours... humblement!... en revenir là!... Élisabeth s'est dévouée ainsi parce qu'elle a souffert... Vous...

—Moi, Claude, quand j'étais une petite enfant, j'ai connu la misère, la maladie sans secours, l'isolement... Alors, j'ai pitié...

—Et vous pensez, Sonia, que cet idéal vous suffira toujours?

Sincère, elle inclina la tête, fervente en sa foi.

—Je suis sûre que oui... Il est si beau! Comment l'oublier, quand on l'a entrevu! Empêcher de souffrir!... Pouvez-vous concevoir une jouissance comparable à celle-là!

Il y eut un silence entre les trois jeunes filles. Elles avaient fini leur pauvre repas. Mais elles ne songeaient pas encore à partir, absorbées toutes par l'Idée. Et Claude demanda, respirant la senteur des violettes qu'elle venait de reprendre et approchait de son visage:

—Lily, que pensez-vous de tout cela?

—Je pense que chacun doit suivre son chemin tel qu'il le voit, en la sincérité de sa conscience. Je ne pourrais pas, moi, vivre comme Sonia, ni comme vous, Claude, dans le voisinage constant de la misère. Puisque je dois gagner ma vie, j'ai besoin que ce soit en cherchant la beauté, par l'art, avec le moins d'égoïsme possible.

Un cri jaillit de l'être de Claude:

—Oh! Lily, comme je vous comprends!

Sonia les regardait, inconsciemment dédaigneuse, un peu.

—La beauté, elle est aussi dans le bien que vous faites à une créature douloureuse.

—Sonia, vous êtes hantée par l'idée de la souffrance! Moi, quand je ne peux rien pour la soulager, je m'applique de toutes mes forces à l'oublier, tant elle me fait horreur!

—Pourquoi?... Vous ne devez pas. En y songeant, vous en prenez votre part. Ne pouvant plus, vous donnez votre pitié.

—Sonia, vous cherchez le luxe de la charité!

Mais brusquement, elles s'interrompirent et changèrent de ton:

—Tiens, voici Claire Hardouin!... Comment arrive-t-elle si tard?...

Toutes les trois tournaient la tête vers la nouvelle venue.

Celle-ci était une pauvre épave de l'enseignement. Venue de province avec l'espoir de mieux faire son chemin, elle luttait héroïquement pour atteindre les leçons qui semblaient fuir devant elle, acceptait les plus misérables salaires, prête à tous les labeurs, pour ne pas mourir de faim; et cela, sans jamais une plainte, ni une révolte, doucement énergique, entêtée à ne pas retourner dans la toute petite ville où végétaient ses parents, de pauvres travailleurs qu'elle souhaitait aider et près desquels son cerveau s'enliserait, elle le savait bien.

Elle aperçut Claude et un sourire détendit son visage chétif, ravagé par le travail, le souci et les privations... Claude lui faisait signe d'approcher; et, toutes trois, la saluèrent d'une exclamation amicale:

—Comme vous venez tard! Claire. C'est dommage! Vous auriez déjeuné avec nous!

Elles échangèrent un coup d'œil, et s'étant comprises, Claude continua:

—Il faut maintenant rattraper le temps perdu, vite! Nous avons encore un moment à rester avec vous. Nous vous invitons... Commandez ce que vous désirez...

Elle rougit un peu, mais ne se déroba pas. Elle savait l'offre faite de tout cœur et elle était trop misérable pour se montrer inutilement fière.

Sonia, compatissante, l'observait tandis qu'elle mangeait avec une hâte qui trahissait la faim, un peu de rose revenant alors à ses joues pâles.

—Claire, dit Sonia, je suis bien aise de vous voir; j'allais vous écrire; car, un camarade à moi, fortuné celui-là! va avoir besoin d'un copiste. J'ai pensé à vous... Auriez-vous du temps?

—Oh! oui, j'en ai toujours.

—Eh bien, je dois le revoir tantôt. Je lui donnerai votre adresse.

—Merci, Sonia. Mais ce serait trop beau de réussir à être agréée.

Lily dit, réconfortante:

—Allons, Claire, ne soyez pas ainsi pessimiste. Les mauvais jours ne sont qu'un moment à passer! Plus ou moins, toutes nous les traversons.

—Et nous réagissons!... Il faut que toutes, nous arrivions à réaliser la destinée que nous souhaitons.

Et le visage de Claude eut une expression d'inflexible volonté.

Claire remarqua doucement:

—Toutes deux, vous avez du talent!... Moi, pas... Alors, c'est bien plus difficile de réussir...

—Ah! que sait-on?... Lily et moi, nous appartenons à la catégorie des objets de luxe. Vous, Claire, vous êtes une indispensable utilité. Alors, bon gré, mal gré, on recourra à vous.

Claire Hardouin écoutait avec un pauvre sourire sceptique. Elle avait perdu la faculté d'espérer; mais, comme les malheureux reçoivent l'aumône, elle recueillait les paroles de ses compagnes.

Une nouvelle visiteuse approchait de leur table, une jeune femme, Denise Charlannes, jolie sous ses cheveux oxygénés dont les lourds bandeaux enveloppaient la ligne souple de l'ovale, velouté par le duvet de la poudre.

—Bonjour, je suis contente de vous apercevoir!

Elle leur souriait de ses lèvres empourprées par le crayon qu'elle venait d'y passer. Veuve, avec deux petits à élever, elle servait de dactylographe à Bronstedt, le célèbre auteur dramatique. Et Claude questionna:

—Qu'est-ce que vous faites de votre grand homme?

—Un mufle, comme d'ordinaire. Hier, il s'est à peu près battu avec Régine.

C'était sa maîtresse et son interprète favorite, avec laquelle il formait un ménage troublé par de perpétuels orages.

—C'est leur affaire. Respectons le mur de la vie privée. Sa pièce nouvelle sera-t-elle bonne?

Malicieuse, la jeune femme dit:

—Elle sera très poétique. Il ne parlera plus à Régine dans une langue de charretier; mais il lui adressera des paroles infiniment douces et courtoises. Hier, après la bataille, il y a eu, justement, lecture de la pièce. C'était pour moi, spectatrice de la tempête précédente, une représentation nouvelle, d'un comique très savoureux!

—Et il ne se doutait pas que vous vous f... de lui?

La jeune femme eut un éclat de rire:

—Il n'y pensait pas du tout! Vous savez, je suis pour lui une quantité négligeable... Rien de plus qu'une vivante machine à écrire.

—Hum!... hum! glissa Claude, taquine; il ne vous regarde donc jamais?

—Il m'a regardée les premières fois. Et puis, il a constaté que c'était bien inutile; il y a renoncé. Pour se venger, il se borne à m'appeler Mme l'Affranchie.

—Ah! à propos d'affranchie, j'ai bien envie de voirla Libéréeque donne l'Odéon. Lily, voulez-vous y venir ce soir?

Lily eut une petite moue de dépit.

—C'est que je ne suis pas très en fonds pour l'instant! C'est ruineux, les feux d'hiver!

—Bah! nous grimperons. Vous connaissez les places à vingt sous?... On y entend très bien et on y voit fort suffisamment. Si vous voulez, j'irai tantôt en chercher. Claire, je vous emmène;la Libérée, c'est une pièce pour nous!

Mme Charlannes la regardait avec amusement.

—Claude, vous m'avez l'air d'une jeune personne très émancipée; et je ne vous vois pas encore sur le chemin du mariage.

Claude secoua sa tête bouclée, avec un rire joyeux.

—Est-ce que vous avez vu des gens courir de plein gré vers la prison? Devenir la chose d'un homme? Ah! non!!

Claire avait fini de déjeuner. Ses amies lui firent apporter une tasse de café brûlant. Toutes alors se levèrent, et leurs modestes dettes acquittées, elles passèrent dans le parloir, attenant à la salle du réfectoire, envahi par toutes celles que le travail ne réclamait pas, dès le repas fini.

Un instant, elles y restèrent debout. La pièce, pas bien grande, était bourdonnante des conversations que des rires coupaient. C'était le moment où toutes ces laborieuses prenaient contact les unes avec les autres, pour se soutenir ou simplement se distraire; et les personnalités s'accusaient.

Il y avait là des isolées qui luttaient péniblement, destinées à être vaincues; les unes, parce qu'incapables ou faibles; les autres, parce qu'elles subiraient l'entrave d'une intransigeante honnêteté... Certaines, au contraire, parce que, brisées de lassitude dans leur effort solitaire, elles succomberaient devant l'homme. Celles-là avaient de la fièvre dans le regard; non pas la résignation morne, désespérée ou dure qui imprégnait le regard de leurs compagnes.

Il y en avait de presque élégantes et de presque misérables, sous l'apparence correcte qu'elles s'appliquaient à garder; il y avait de pauvres visages dont l'épreuve avait à jamais tué la jeunesse. Il y en avait aussi où le travail avait creusé sa farouche empreinte mais qu'animait la sécurité du lendemain; et d'autres encore, ceux des femmes, à l'automne de leur vie,—sur lesquelles pesait déjà l'angoisse du jour approchant où tout labeur deviendrait impossible.

Autour de Sonia, que sa charité rendait très populaire, un petit groupe, tout de suite, s'était formé; des consultations lui étaient demandées qu'elle donnait largement, dans la mesure où il lui était possible.

Lily et Claude continuaient à causer avec Denise Charlannes, qui leur racontait drôlement les potins de théâtre qu'elle apprenait tous chez Bronstedt. Très honnête, elle n'était pas prude, ne s'effarouchait plus de rien, sachant bien que, pour réussir, dans le milieu où sa destinée l'avait conduite, il faut savoir tout entendre. Mais cette journaliste que sa profession obligeait à fréquenter les théâtres, lesbouibouis, tous les endroits où s'amuse la foule, cette femme était une admirable mère qui, fièrement, sans secours, élevait ses deux petits.

Quelques jeunes femmes et jeunes filles étaient venues se joindre au groupe, des élèves des Beaux-Arts; et soudain, apparut la belle Rita qui voulait parler à une artiste qu'elle savait une habituée du restaurant coopératif.

A la vue de Claude, elle eut une exclamation joyeuse:

—Ah! ma petite, quelle chance de vous trouver! J'allais vous envoyer unbleupour vous demander si vous êtes libre le 26? J'ai une soirée où je suis chargée de choisir les artistes. Alors, tout de suite, j'ai pensé à vous. Chez des Russes, gens un peurasta, à mon avis, mais très cossus. Ça vous va-t-il?

—Cela va toujours, oui... Merci... Je suis vôtre!

—Vous avez commencé lesthéschez les de Ryeux?

—Non, c'est pour la semaine prochaine.

Mais ici, Lily, ayant regardé sa montre, rattachait vite son manteau:

—Deux heures!... Je me sauve... J'ai donné rendez-vous!

—Moi aussi, je me sauve!... J'ai un article à écrire pour Élisabeth. Au revoir, Rita... Venez mercredi, voulez-vous? J'ai à vous parler pour un concert qui vous plairait, je crois.

—Entendu! A mercredi...

Et elles se séparèrent.

La vie intérieure de Claude était si intense, qu'en arrivant chez elle, après une course rapide, elle eût été bien en peine de dire si elle avait ou non, marché longtemps, tant elle avait songé, chemin faisant.

Elle traversa le jardinet du dispensaire, glacé par l'hiver, monta les quelques degrés du perron; et fut accueillie par la déclaration de la servante accourue à son coup de sonnette:

—Il y a un monsieur qui attend Mademoiselle depuis un bon moment.

—Qui m'attend?... Moi?

—Oui, mademoiselle. Il a demandé en arrivant s'il pouvait voir Mademoiselle, qu'il voudrait bien lui causer un instant.

—Vous n'avez pas averti Madame?

—Mademoiselle sait bien que, aujourd'hui, Madame est au Comité.

—Bien... Je vais voir de quoi il s'agit.

A peine curieuse, ennuyée d'être dérangée, Claude entra tout droit dans lestudio. Et devant elle, se leva Raymond de Ryeux qui lui disait gaiement, avec une désinvolture respectueuse:

—Je suis très indiscret de m'être ainsi installé chez vous, en votre absence. Mais j'avais à vous parler et comme votre femme de chambre...

Ici, une légère envie de rire monta aux lèvres de Claude devant l'appellation donnée à l'humble Caroline.

—...votre femme de chambre m'a dit que vous alliez rentrer, je me suis permis d'attendre.

—Vous avez eu raison, puisque me voilà. Mais une autre fois, ne vous fiez pas aux renseignements de Caroline. Je change très souvent de projets en route.

Il s'inclina.

—Heureusement, aujourd'hui, vous n'avez pas changé et j'ai le très grand plaisir de vous rencontrer.

Elle resta impassible, tout de suite un peu hautaine, devant les paroles inutilement aimables, dont elle repoussait l'hommage.

Lui, sans paraître remarquer cette attitude, continuait:

—Voici ce dont il s'agit. Mme de Ryeux aurait aimé que vous jouiez, pour commencer, lesAirs tsiganes, dont vous lui aviez parlé, et elle m'a prié de vous demander si cette modification dans le programme était possible?

Claude se cabrait vite devant les voltes capricieuses des belles dames du monde; et sa voix était un peu brève, quand elle dit:

—Je verrai avec mon accompagnateur et je répondrai à Mme de Ryeux.

—Elle-même voulait vous écrire. Mais j'ai pensé qu'il était préférable de m'entendre avec vous, en m'excusant du changement qui, peut-être, pourrait vous contrarier ou vous gêner...

—En certains cas, il pourrait en être ainsi. Mais j'ai si souvent joué ces airs tsiganes que peu m'importe de les reprendre une fois de plus... Donc, s'il ne dépend que de moi, le désir de Mme de Ryeux pourra être réalisé.

Il y avait un congé dans l'accent de Claude. Mais Raymond de Ryeux ne parut pas s'en apercevoir et il continua, avec cette aisance qui lui donnait une sorte d'autorité dominatrice:

—Je vous remercie infiniment de votre bonne grâce... Voici donc réalisé, le but de ma visite. Maintenant il me reste à vous adresser une demande qui me paraît bien autrement difficile à vous exprimer.

Elle leva vers lui des prunelles interrogatives:

—Si difficile, vraiment?

D'un geste distrait, elle détachait sa veste et la rejetait près d'elle; de même, sa toque; puis elle écarta les boucles qui frôlaient son front.

Il la regardait, souple sous la blouse masculine de crêpe de Chine blanc, et dit drôlement, sans répondre à sa question:

—Vous avez l'air d'un papillon qui sort de sa chrysalide! Mais vous êtes moins intimidante en tenue de maison! J'aime mieux cela pour...

—Pour?...

—Pour vous confesser un très audacieux désir qui me hante depuis que je vous ai entendue à Landemer...

—Et ce désir, c'est?...

Intriguée, elle se penchait un peu vers lui. Dans les yeux, il avait une hésitation gaie, une sorte de prière caressante.

—Alors, je me risque... Vous allez être charitable et ne pas me renvoyer durement sur mes terres?...

—Dites... Nous verrons ensuite, fit-elle, un peu impérative.

—Eh bien, voilà... Que c'est donc embarrassant à demander!... Je voudrais que, de temps à autre, quand vous en aurez le loisir, vous consentiez à faire un peu de musique avec moi...

Elle le contemplait, stupéfaite, avec une méfiance d'artiste pour les talents des gens du monde.

—Vous êtes donc un musicien exécutant?

—Exécutant... non comme un professionnel, bien entendu.

—Un bon amateur?

Il se mit à rire:

—Si je dis «oui», vous allez me juger bien outrecuidant!... Si je dis «non», vous allez me trouver indigne...

—Alors, c'est moi qui serai orgueilleuse...

—Alors, je ne vois qu'un moyen de tirer la chose au clair... Ce serait, si voulez bien, me faire la charité d'un quart d'heure de votre temps... de tenter tout de suite l'expérience... Et puis, sans cérémonie, vous me direz ce que vous décidez!

Elle l'écoutait, si surprise par l'imprévu de la demande, que sa pensée en était désorientée. Quelle bizarre proposition, il exprimait là! Pourquoi voulait-il faire de la musique avec elle?... Par amour de l'art?... Par désœuvrement?... Ou pour se rapprocher d'elle?...

Car elle savait déjà trop bien la vie, pour n'avoir pas compris qu'elle inspirait un goût très vif à cet homme, qu'on lui avait dit, d'ailleurs, être toujours occupé d'une femme ou d'une autre... Et, à cause de cela, elle le considérait du haut de son orgueil d'Ève nouvelle qui a secoué le joug masculin.

Elle le tenait pour un inférieur dans la hiérarchie des valeurs morales... Et cependant, elle devait reconnaître que, à sa manière, il avait une personnalité qu'elle observait, comme elle eût étudié un objet de luxe, pourvu d'un mécanisme neuf pour sa curiosité d'analyste.

Elle ne lui avait pas répondu; il reprit:

—Vous trouvez ma proposition stupide et indiscrète, n'est-il pas vrai?

Brièvement, elle dit:

—Je ne donne pas de leçons.

—Mais... mais... je ne vous en demande pas du tout!... Je suis bien trop vieux pour faire un écolier! Je cherche seulement mon plaisir, en égoïste.

Ironique, elle interrompit:

—Votre écurie de courses ne vous suffit donc pas?

—Non, certes!... Je suis très gourmand,... voire aussi très difficile, sur le chapitre de mes distractions...

—Ah!... Et la musique à deux en est une pour vous?

—Même la musique tout seul!

—Nous avons déjà parlé de nos goûts respectifs. Comment ne m'aviez-vous donc jamais raconté que vous êtes un musicien fervent et pratiquant!

—Parce que l'occasion ne s'en est pas trouvée... Mais vous pensez bien que j'ai été, jadis, un petit garçon trop bien élevé, selon les règles, pour n'avoir pas, dès ma prime jeunesse, appris le piano. Par hasard, il s'est trouvé que cette étude-là m'a follement amusé; et, par exception aussi, j'ai toujours travaillé, même avec passion. J'ai eu la chance d'être très bien dirigé. J'ai ensuite fait beaucoup de musique avec des gens qui étaient de vrais artistes; et, aujourd'hui, j'ai l'impérieuse tentation d'en faire avec vous, si vous m'en jugez digne. Voilà!... Puisque vous consentez à jouer auxthésde Mme de Ryeux, pourquoi ne voudriez-vous pas jouer avec moi, en votre particulier, dans l'intimité de votre salon?...

Il y avait une prière presque câline, dans son accent; et il était évidemment très sincère dans son désir de faire avec elle de la musique. Mais pourquoi ce désir?...

La question se précisa encore une seconde dans le cerveau de Claude. Puis, elle eut un inconscient geste d'épaules. Après tout, que lui importait?... Ce ne serait certes pas la première fois qu'elle travaillerait en de telles conditions... Le seul point intéressant était de savoir ce dont il était capable et alors elle déciderait, résolue à se dérober si la séance devait être une corvée. Mais, de toute évidence, la raison commandait d'essayer; dans sa carrière d'artiste, il fallait bien se soumettre aux exigences de sa volonté d'arriver...—comme on va vers le but, sans souci de l'effort. Et décidée, brusquement, elle consentit:

—Soit!... Essayons tout de suite, puisque vous le désirez.

—Bien volontiers!... Faites-moi passer mon examen. Je me sens envahi par une horrible timidité; mais je vous suis très reconnaissant!

Il avait l'air si enchanté qu'elle s'étonna; surprise aussi de l'éclair, ardent comme un cri de victoire, qu'elle avait surpris dans ses prunelles de fauve.

Était-il donc, à ce point, sûr de lui?... Ou bien inconscient?...

Elle lui dit:

—Regardez dans la musique qui est là si quelque chose vous convient. Je prends mon violon.

Il feuilleta les cahiers, lisant les titres.

—Oh cela!... J'adore cela!... Voulez-vous?

—Oui...

Il avait choisi une sonate de Franck, dont l'accompagnement était difficile. Elle le savait, et curieuse, elle attendit.

Il s'était assis au piano et préluda.

Alors, dès les premières mesures, elle comprit la tranquille aisance de sa proposition. Autant qu'elle-même, il comprenait, sentait la musique, et il jouait en exécutant rompu aux difficultés.

Tout de suite, sans même qu'elle en prit conscience, ce devint pour elle une jouissance de jouer avec un tel accompagnateur qui la suivait, non pas servilement, mais note à note, avec une surprenante intuition de ce qu'elle souhaitait, du caractère de l'œuvre, de l'interprétation qu'elle lui donnait...

Quand tous deux s'arrêtèrent, avec un ensemble de professionnels, une exclamation très sincère jaillit des lèvres de Claude:

—C'est charmant de jouer avec vous!

—Alors... je suis reçu?

—Oui, l'examen a été très bon.

Elle reposait son violon, retrouvant le souvenir des occupations multiples, qui devaient remplir la fin de sa journée.

—Donc, nous recommencerons.

—Quand j'aurai le temps, oui, fit-elle, ne sachant plus si elle était, ou non, irritée de cette insistance qu'il avait le don de rendre un hommage très flatteur. Maintenant, il faut que je travaille et je vais, sans façon, vous mettre à la porte.

Mais ici elle fut interrompue par un coup discret frappé derrière la portière.

—Entrez! dit-elle.

Ce fut la modeste Caroline qui apparut, porteuse d'un plateau où une tasse était préparée avec du pain.

—Il est quatre heures; c'est le thé de Mademoiselle.

—Bien, posez là le plateau.

Elle expliquait alertement:

—Nous sommes ici des personnes éprises d'exactitude; et Caroline est dressée à cet effet. Puis-je vous offrir une tasse avant de nous séparer?

Il la regarda interrogativement. Une lueur flambait dans ses prunelles dorées.

—Serai-je très indiscret en acceptant?... J'en ai bien grande envie...

—Alors, acceptez, si vous ne redoutez pas le thé pris en camp volant, debout, comme à Jobourg.

—Ça m'est bien égal...

—Alors, Caroline, apportez vite une seconde tasse!

Sans s'asseoir, elle versait le liquide fumant et le présenta à son visiteur, en lui offrant le sucrier. Avec malice, il remarqua gaiement:

—Vous aimez beaucoup les repas debout?

—Qu'en savez-vous?

—Vous m'aviez confié, à Jobourg, que vous alliez parfois dans un restaurant où vous croquiez ainsi votre déjeuner.

—Par exception! Aujourd'hui encore, j'y suis allée avec des amies... Nous étions assises, telles des sybarites; et nous avons pu bien discuter à notre aise...

—Discuter?

—Oui... Nous aimons beaucoup remuer, sans cérémonie, les idées entre nous!

—Et vous en avez remué sur?...

—La thèse qui remplit la pièce jouée en ce moment à l'Odéon.

—La Libérée?... Vous l'avez vue?

—Non, j'y vais ce soir.

—Tiens, nous aussi! Quelle bonne chance!... Je vous chercherai!

Elle se mit à rire.

—Ce sera bien inutile, vous ne me trouverez pas. Nous serons perchées à des hauteurs où vos yeux de monsieur très chic ne sauraient atteindre!

Il eut cette fois un geste impatient et la regarda, irrité sincèrement.

—Pourquoi êtes-vous, ainsi, dédaigneuse à mon endroit? Après tout, il n'y a aucun déshonneur à être ce qu'on a coutume d'appeler «un homme du monde». Vous êtes tellement de parti pris que des apaches, ma parole! vous paraîtraient plus intéressants...

—Naturellement, pour peu qu'ils aient une personnalité originale... ou forte... Et je leur donnerais plus d'attention qu'aux beaux messieurs dont la vie et le cerveau sont le vide même, pour les trois quarts... Je dis les trois quarts, remarquez... pour être juste!

—Juste?... Mais vous ne l'êtes pas du tout... Vous ne voulez pas admettre qu'à notre manière,—je n'ai pas la prétention d'appartenir au quart, sauvé de votre condamnation...—nous mettons, nous aussi, des choses intéressantes dans notre vie... Seulement, ce ne sont pas celles que vous qualifiez ainsi... Avouez que toutes les natures et tous les milieux ne réclament pas les mêmes aliments...

—J'avoue... Oh! j'avoue! Je crois que l'espèce humaine est, en effet, formée d'individualités très diverses. Mais vous ne pouvez vous étonner si les non-valeurs me paraissent des quantités négligeables...

—Enfin pourquoi vouloir absolument que les infortunés, coupables d'avoir des rentes, soient justement des non-valeurs?... C'est là que je vous trouve d'une injustice révoltante!

Il parlait avec une indignation qui amena un sourire malicieux aux lèvres de Claude, et elle riposta, non moins vive:

—Est-ce injuste d'accorder une mince attention à ceux qui ne connaissent, dans l'existence, que le souci de leur propre bien-être, de leur luxe, de leurs plaisirs; qui se dérobent aux charges—parce qu'ennuyeuses!—dont tout homme doit prendre sa part?...

—Dites aux charges inutiles... Oh! je sais, il y a des gens qui ont la rage de se créer des devoirs à l'aide desquels ils trouvent surtout moyen de compliquer leur existence et celle des autres!... Mademoiselle la rigoureuse moraliste, pourquoi voulez-vous que, sans nécessité, nous allions encombrer notre vie d'obligations insipides que rien ni personne ne nous impose?... A notre place, qui ne ferait comme nous?...

Au plus intime du cœur de Claude, une fibre tressaillit. Est-ce que, depuis l'automne, à certaines heures, la même question lâche ne venait pas hanter son âme, troublée elle ne discernait pas par quoi...

Pour obéir à quelle loi, emprisonnait-elle sa jeunesse, sa vie, dans un étroit réseau de devoirs?...

Mais cela, c'était le secret de sa pensée; et elle dit seulement, avec un sourire de joyeuse ironie:

—Alors il ne me reste plus qu'à vous souhaiter la continuation de votre quiète existence,—puisqu'elle vous suffit et vous agrée si fort...

Elle reposait sa tasse vide sur la table, et il l'imita, comprenant que c'était la sagesse de ne pas demeurer davantage.

—J'ai abusé de votre temps d'une façon dont je suis confus et m'excuse, fit-il avec sa bonne grâce séduisante. Infiniment, je vous remercie de la musique, du thé, de votre indulgence... J'adore l'atmosphère de votre salon! Je suis sûr que si j'y venais souvent, je deviendrais digne de n'être plus englobé dans la piteuse phalange des hommes du monde!

Il se penchait pour baiser sa main, comme il avait voulu le faire le soir du concert; et comme ce soir-là, elle se déroba, un peu brusque:

—Vous tenez donc à me prendre pour une de vos belles dames?... Je ne le permets pas...

—Je vous prends pour une vraie femme..., délicieusement... et terriblement femme!... Ah! oui, terriblement, malgré votre prétention de n'être qu'une farouche petite Walkyrie!...

Dans la pièce que le crépuscule envahissait, la voix de Raymond de Ryeux avait sonné, avec un accent plus bas, si singulier, qu'elle l'enveloppa d'un rapide coup d'œil. Puis elle jeta, moqueuse:

—C'est entendu, je suis une femme rare!... Au revoir... Caroline, éclairez Monsieur... Qu'il ne s'égare pas dans les couloirs du dispensaire.

Il était sorti. Elle entendit la porte retomber.

Alors elle eut une respiration profonde. Une détente se faisait en elle, comme après les minutes de dépense nerveuse. Dans la pièce assombrie, elle demeurait debout, immobile. Ses yeux erraient sur la table où reposaient, l'une près de l'autre, les deux tasses à thé; sur le piano ouvert; sur la tache blanche du cahier de musique abandonné près de son violon...

Brusquement, elle se détourna, s'approcha de la cheminée où les bûches s'éteignaient, et les coudes appuyés sur le marbre, la tête posée sur ses mains jointes, elle regarda cette image qui était la sienne... Et ses yeux étaient durs.

A peine, elle la distinguait dans la nuit grandissante.

D'ailleurs, une autre la lui voilait... Un visage d'homme où la vie avait marqué ses griffes, argentant les cheveux; mais où luisaient—combien jeunes!...—des prunelles audacieuses, câlines et volontaires... Un visage dont les lèvres prononçaient des paroles que jamais personne ne lui avait dites ainsi: «...Je vous prends pour unevraiefemme, délicieusement... et terriblement femme...»

C'était là—coïncidence bizarre—la pensée exprimée par Sonia, ce même jour...

Elle secoua la tête avec une sorte de colère... Colère contre ceux qui la jugeaient ainsi... Colère contre elle-même qui s'était exposée à un tel jugement et avait permis qu'on le lui fît entendre... Passe encore pour Sonia, une amie, une femme... Mais Raymond de Ryeux, un étranger!... Un homme... L'adversaire!

Avec son cerveau dressé à l'analyse, elle fouillait rudement dans l'intime domaine de son âme. Et impitoyable, sa pensée précisa:

—Je mérite mon humiliation... J'ai cédé au désir de cet homme, d'user de mon talent pour son plaisir... Je ne lui ai pas refusé de recommencer... A la nouvelle Claude qui vit en moi, il ne déplaît pas de le voir intéressé, troublé par elle... A quoi bon vouloir me le cacher?... Une misérable fibre a tressailli dans je ne sais quel bas-fond de mon être, quand il m'a dit les mots que je ne devais pas lui permettre... Quelle honteuse faiblesse et que je me méprise de m'y être abaissée.

Un souvenir déchira son cerveau. Le matin même, elle avait entendu un psychologue professer que, fatalement, la femme répond à l'appel de l'homme. Elle s'était révoltée; et voici qu'elle-même, l'orgueilleuse Claude, l'affranchie, avait subi l'indéniable séduction de ce clubman désœuvré.

Pourtant, elle le savait bien, ce que vaut une attention d'homme... Et aussi, à quoi tend cette attention!

D'un mouvement vif, elle se redressa, une flamme dans les yeux:

—Ah! monsieur de Ryeux, la musique et moi nous vous plaisons fort! La musique, je vous l'abandonne. Mais moi, je ne suis pas un joujou créé pour votre distraction. Il vous faudra, bon gré mal gré, vous en apercevoir! Et maintenant, c'est fini de connaître votre existence!...

De nouveau, elle eut une large inspiration. Une imperceptible odeur de cigare et de chypre imprégnait l'air de la pièce. D'un geste presque violent, elle ouvrit, large, la fenêtre. L'air glacial de la nuit d'hiver s'engouffra dans lestudio.

Sans y prendre garde, le visage dur, elle s'assit à la table de travail et attira les notes qu'elle devait transcrire.

Claude traversa le majestueux vestibule de l'hôtel de Ryeux où s'échelonnait la haie des valets de pied, et, conduite par un domestique, elle gagna le petit salon qui avait été réservé aux artistes. Il était désert. Ni son accompagnateur,—celui que protégeait Hugaye,—ni la chanteuse n'étaient encore arrivés. Elle jeta un coup d'œil vers la pendule. En effet, elle était un peu en avance, la voiture qu'elle avait prise l'ayant conduite plus vite qu'elle ne l'avait prévu.

Elle rejeta son manteau et eut son geste familier pour repousser une boucle sombre qui retombait bas sur la tempe.

Une grande glace lui renvoya son image, haute et svelte dans la robe blanche, de souple mousseline de l'Inde que voilait, emprisonnant le buste et les hanches, une sorte de blouse lâche, retenue à la taille par la ceinture ancienne admirablement ouvragée; une blouse pareille à quelque chasuble byzantine, brodée d'arabesques d'un or éteint sur l'indéfinissable et chaud coloris de la soie d'un rose safrané.

Sous la manche légère, arrêtée au coude, les bras apparaissaient nus, comme le cou dégagé par l'échancrure large de la blouse.

Il fallait son goût d'artiste—et son dédain de la mode—pour avoir su se vêtir en si parfaite harmonie avec le type original de son visage.

Mais elle ne paraissait guère y prendre garde.

Comme elle eût contemplé une étrangère, elle se regardait, sans coquetterie ni complaisance, seulement parce qu'elle savait, instruite par l'expérience, pour quelle sensible part entre l'extérieur d'une artiste dans son succès. Là aussi, il ne fallait pas de notes fausses.

Puis, son rapide examen terminé, elle se rapprocha des portières entre-bâillées qui lui permettaient d'entrevoir son public dont elle entendait voleter les propos.

C'était bien le même qu'elle avait coutume de trouver dans lesthésde haute allure où elle était conviée à se faire entendre.

Dans le cadre somptueux du grand salon, ouvert sur une galerie dont elle distinguait les panneaux, pur dix-huitième siècle, elle apercevait des femmes bavardant par groupes, délicieusement habillées, selon la formule imposée par la mode.

Des hommes aussi étaient là; de ceux qui n'ont rien à démêler avec la rude loi du travail et vivent pour le flirt, sinon pour l'amour; pour le jeu, les chevaux, rarement pour l'art, et presque jamais pour le travail cérébral.

Tous ces hommes de cercle étaient de ceux que Claude considérait comme d'espèce tout à fait inférieure; et son regard les effleura en conséquence, si parfaitement chics, de vêtements et de tenue, auprès de ces femmes élégantes, créatures de luxe, avec lesquelles ils étaient bien de niveau.

A sa grande surprise, tout à coup, elle reconnut Hugaye. Comment lui, l'austère socialiste, se trouvait-il mêlé à cette brillante cohue où des rires trouaient la rumeur des propos entre-croisés?

Que tous ces mondains, occupés si évidemment par leurs potinages, semblaient donc peu fait pour sentir, ou comprendre, la musique qu'avait décidé de leur faire entendre la maîtresse du logis!

Celle-ci, Claude, soudain, venait de la découvrir, assise sur une banquette basse, au milieu d'un cercle mi-féminin mi-masculin, où l'on paraissait s'amuser fort. Debout derrière elle, se penchait Lola Alviradès qui, tout en bavardant, lui frôlait la nuque d'un doigt câlin. Elle riait et, entre les lèvres pourpres à l'excès, luisaient ses petites dents de chatte. Près de son amie, elle avait une attitude d'enfant gâtée qui se sait tout permis.

Quelle mine impatiente devait avoir le seigneur du lieu s'il les voyait ainsi!...

Mais était-il là?... Claude ne l'apercevait pas. Peut-être, après tout, il n'assistait pas aux réceptions de sa femme...

Et quelque chose qui ressemblait à un regret traversa obscurément sa pensée. Celui-là, du moins, eût valu la peine qu'elle fît de la musique devant lui...

Mais son regard suivant les groupes, elle le vit... Vers une très jolie femme, assise imperceptiblement à l'écart, il se penchait, lui parlant de fort près; et elle riait, les prunelles luisantes entre les cils abaissés un peu, haussant à demi les épaules.

Tout à coup, un domestique s'approcha respectueusement de lui, et, discret, lui murmura quelques paroles. Alors il se redressa et dut adresser des mots d'excuse et de regret à la jeune femme qu'il semblait quitter. Elle eut pour lui un geste de congé qui était tout ensemble moqueur et d'une grâce si provocante, qu'elle le retint encore un instant.

Mais d'autres hommes se rapprochaient. Alors, il la quitta.

Presque aussitôt, la portière du petit salon était écartée par une main autoritaire. Raymond de Ryeux entrait.

A la vue de la jeune fille, il s'arrêta court avec une sorte d'exclamation qui avait dû échapper à sa volonté:

—Oh!...

Son regard l'enveloppait, si violemment admiratif, qu'une imperceptible rougeur monta au visage de Claude.

De cette voix changée, devenue sourde, qu'elle lui avait entendue une fois, dans leur dernière rencontre, il articula presque rudement, les yeux attachés sur elle:

—Vous doutez-vous un peu de l'impression que vous pouvez éveiller sur ceux qui vous approchent?... Surtout, chez ceux-là qui adorent la beauté féminine?...

Leurs regards se croisaient; un éclair y luisait.

—Mais je n'ai pas, que je sache, à m'occuper de cette impression, fit-elle avec une aisance hautaine. La seule qui puisse m'intéresser, c'est celle que mon jeu doit éveiller chez vos invités!...

—Et je vous en suis profondément reconnaissant!

Il était redevenu tout à fait maître de lui-même; et avec ce sourire dont elle reconnaissait l'impérieuse séduction, il pria:

—Ne m'en veuillez pas de m'être comporté en gamin mal élevé qui ne dissimule pas ses admirations, alors même que la... correction le lui impose. Mais c'était la première fois qu'il m'était donné de vous voir...

—En tenue d'artiste?... Tant mieux si vous me trouvez à la hauteur de vos invités!

Elle riait un peu, ayant parlé avec un accent d'insouciance moqueuse.

Il continua, sans insister, reprenant son ton de courtoisie que, chez lui, il avait très marqué:

—Vous devez nous trouver des maîtres de maison bien peu hospitaliers de vous laisser seule ainsi?... Mais Mme de Ryeux est absorbée par ses hôtes, et je viens d'être, à l'instant, averti de votre arrivée.

—Je ne suis ici que depuis un très court moment.

—Et, pour vous distraire, vous vous étiez tout de suite mise à observer la comédie que nous vous jouons sans le vouloir.

—Les personnages en sont très brillants.

Comme lui, elle parlait sur un ton de badinage.

—Vous avez l'air de dire «trop brillants». J'espère que vous allez cependant jouer pour eux comme pour vos ouvriers de Charonne.

De nouveau, elle riait, amusée et de son insistance et de la sincérité de son souci inquiet.

—Je tâcherai...

—Savez-vous que cette vague assurance ne me satisfait pas du tout? Car enfin ma responsabilité est grande... C'est moi qui vous ai si bien célébrée que Mme de Ryeux s'est enthousiasmée de votre talent, sur ma parole. Aussi vous comprenez pourquoi je vous dis «Soyez généreuse... Ne me répondez pas: «Je tâcherai» mais «Je jouerai comme je sais jouer...» Je vous en prie...»

Il avait une manière de dire «Je vous en prie» qui ressemblait à un ordre.

Mais le sourire effaçait l'ordre.

—Oui... sûrement... si je veux!...

—Mais vous voudrez, n'est-ce pas?...

—Il est probable!... parce que je suis très honnête. J'ai mon orgueil d'artiste.

—Quelle chance, que vous soyez orgueilleuse! Votre aveu me rend toute sécurité! Mais pourquoi êtes-vous si désagréable avec moi?...

—Suis-je donc désagréable?... Alors je vous en adresse mes excuses. Je me croyais très polie...

—Oh! certainement, vous ne me dites pas, pour le moment... de cruelles impertinences! Vous me répondez en petite fille bien élevée...

Elle eut un rire gai:

—Alors, de quoi vous plaignez-vous?

Il riait aussi, l'expression du visage devenait tout ensemble gamine, ardente et volontaire. Ses yeux ne quittaient pas le blanc visage, coiffé de boucles sombres, comme s'ils n'eussent pu se lasser de le contempler.

—Je voudrais que vous ne soyez pas seulement polie... mais aimable!

Elle eut un geste insouciant.

—Aimable?... Autrement dit, n'est-ce pas, dans le jargon du monde, vous désireriez que je fasse des «frais»?... Mais je suis comme je sens; et,—je trouve,—comme il convient en les conditions où nous sommes: deux étrangers qui nous rencontrons pour la distraction de vos invités. Je vais remplir ma tâche. Vous êtes, à mon égard, un hôte très courtois... Mais l'amabilité, vous m'avouerez, n'a rien à faire entre nous...

—Bon!... Pour une déclaration de principes, c'en est une!... Alors je ne vais plus oser vous avouer que je nourrissais une ambition...

—Ah!... Et laquelle?

—J'avais l'ambition que nous devenions amis...

—Rien que cela!

Elle arrêtait sur lui ses prunelles sombres où il y avait un regard de fille qui connaît la vie,—moqueur, et dur un peu.

—Amis?... Mais vous savez comme moi, j'imagine,—mieux encore même, probablement,—que l'amitié entre un homme et une femme est un mythe: sauf peut-être le cas où ce sont de très vieilles personnes qui l'éprouvent... Pour les autres, les gens éclairés vous diront qu'elles ne peuvent espérer trouver, à leur usage, que le flirt ou l'amour. Or...

Elle s'arrêta; et cet imperceptible arrêt faisait, de ses paroles, dites cependant du même accent de badinage, une déclaration très nette:

—Or ni le flirt ni l'amour ne me tentent. Donc, nous n'avons qu'à rester chacun sur nos terres, ainsi que de bons voisins dont les rapports ne peuvent se borner qu'à des saluts polis...

Il la sentit très sincère. Ce n'était pas par coquetterie qu'elle parlait ainsi. Sur cette fière et indépendante créature il n'avait aucune prise...—encore! Et elle lui paraissait d'autant plus séduisante qu'elle se révélait plus difficile à vaincre.

Brusquement, il lança:

—Vous refusez ce que vous ignorez.

—Quoi?

Il eut sur elle un regard qui l'enveloppait toute.

Mais il ne lui répondit pas. La portière s'écartait pour laisser entrer deux nouveaux venus: une femme d'une quarantaine d'années, imperceptiblement marquée sous un très discret et très habile maquillage de salon, un type de Nattier, rond et fin, aux pommettes très roses, avivant l'éclat des yeux noirs. C'était la chanteuse qui, avec Claude, devait former l'élément musical de la réception. Et, derrière elle, timide, un peu gauche, l'accompagnateur, très confus d'être en retard,—à son ordinaire.


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