The Project Gutenberg eBook ofLe cheval sauvage

The Project Gutenberg eBook ofLe cheval sauvageThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Le cheval sauvageAuthor: Mayne ReidRelease date: June 21, 2009 [eBook #29191]Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel, Rénald Lévesque and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) athttp://gallica.bnf.fr)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVAL SAUVAGE ***

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Title: Le cheval sauvageAuthor: Mayne ReidRelease date: June 21, 2009 [eBook #29191]Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel, Rénald Lévesque and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) athttp://gallica.bnf.fr)

Title: Le cheval sauvage

Author: Mayne Reid

Author: Mayne Reid

Release date: June 21, 2009 [eBook #29191]

Language: French

Credits: Produced by Laurent Vogel, Rénald Lévesque and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) athttp://gallica.bnf.fr)

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8e SERIE,--FORMAT PETIT IN-8º.

POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.

Sa robe blanche se détachait sur le fond vert du feuillage.

PARISH. LECÈNEETH. OUDIN, ÉDITEURS17,RUE BONAPARTE, 17

--Dans notre dernière campagne au Mexique, dit le capitaine Worfield en achevant de rouler sa cigarette, j'avais été dirigé avec ma compagnie sur un village éloigné où nous devions attendre les ordres du quartier général. C'était un endroit si triste, si monotone, que de ma vie je ne me suis autant ennuyé. Las de cette existence uniforme, où le désoeuvrement tenait toute la place, je finis par demander mon changement de garnison. Mais les semaines s'écoulaient, et je ne recevais pas de réponse. Evidemment, mon colonel m'avait oublié, ou bien il avait ses motifs pour ne pas déférer à mon désir. J'aurais eu tort après tout de me plaindre de son silence, car ce fut juste à ce moment qu'il m'arriva une aventure que je vais vous raconter.

Un matin, comme je prenais le frais sur ma terrasse, on m'apporta une lettre du propriétaire d'une plantation voisine. Elle était ainsi conçue:

«Mon cher Worfield.Nous parlions hier du Cheval blanc de la prairie; un de mes gardeurs de troupeaux vient de m'annoncer qu'il l'a aperçu dans les grandes pampas qui touchent à ma propriété. Le malheur veut que je sois cloué au lit et incapable de partir en chasse; mais vous, qui êtes valide et ne savez comment tuer le temps, pourquoi n'essaieriez-vous pas de faire main basse sur le plus beau coursier qu'il y ait au monde? L'homme qui vous remettra ce billet vous dira où il l'a vu.Tout à vous.Manuel de Favia.»

«Mon cher Worfield.

Nous parlions hier du Cheval blanc de la prairie; un de mes gardeurs de troupeaux vient de m'annoncer qu'il l'a aperçu dans les grandes pampas qui touchent à ma propriété. Le malheur veut que je sois cloué au lit et incapable de partir en chasse; mais vous, qui êtes valide et ne savez comment tuer le temps, pourquoi n'essaieriez-vous pas de faire main basse sur le plus beau coursier qu'il y ait au monde? L'homme qui vous remettra ce billet vous dira où il l'a vu.

Tout à vous.Manuel de Favia.»

Mon parti fut vite pris. Ce n'était pas la première fois que j'avais entendu conter merveille du Cheval blanc de la prairie. Quel est donc le chasseur, le trappeur, le marchand porte-balle, le voyageur qui a parcouru ces vastes Plaines de l'Amérique du Sud sans avoir recueilli quelque légende fantastique sur cesmustangsdont rien n'égale la vitesse? Plus rapides que le vent, ils vont par troupes nombreuses, défiant toute poursuite. Moi-même, j'en avais vu souvent, et j'avais tenté, mais vainement, de les prendre au lasso. Seulement, celui qu'on désignait sous le nom de «Cheval blanc de la prairie» avait une particularité qui le distinguait de tous les autres: il avait les oreilles noires. Tout le reste de sa robe était blanc, d'une blancheur de neige fraîchement tombée.

C'était de cet animal étrange et mystérieux que parlait la lettre de Manuel. Comment n'aurais-je pas profité de la bonne fortune qui m'était offerte? Comment ne pas saisir cette occasion peut-être unique de savoir enfin ce qu'il en était? Le porteur du billet était d'ailleurs tout prêt à me servir de guide.

Une demi-heure après, en compagnie du gardeur de troupeaux et d'une douzaine de mes chasseurs, je passai le fleuve et je m'enfonçai dans les profondeurs de la forêt qui s'étendait sur l'autre rive.

Mon escorte se composait de gens qui avaient une longue expérience de la chasse. J'avais toute confiance en eux, je ne doutais pas un instant de leur habileté et j'espérais bien trouver avec leur aide la piste que nous cherchions. Une fois ce résultat acquis, je comptais, pour faire ma capture, sur la rapidité de ma jument, qui avait fait ses preuves, et sur ma dextérité à manoeuvrer le lasso.

Tandis que nous poussions en avant, je communiquai à mes compagnons l'objet de mon expédition. Presque tous connaissaient le Cheval blanc par ouï-dire; quelques-uns croyaient bien l'avoir déjà vu dans la prairie; tous indistinctement se réjouissaient d'avance des émotions que devait leur réserver une chasse si aventureuse.

Nous eûmes d'abord à passer entre d'épaisses broussailles, que les lianes, les épines et les ronces rendaient presque impraticables. Mais plus loin l'aspect changea et la marche devint plus commode. Les fourrés étaient plus rares, les éclaircies plus grandes, et les trouées si rapprochées qu'elles se succédaient presque sans interruption.

Nous avions fait une traite d'à peu près dix milles sans halte, lorsque nous tombâmes sur la piste que cherchait notre guide. Nous la suivîmes quelque temps, et bientôt nous eûmes en vue le troupeau de mustangs.

Jusque-là, le succès de notre entreprise répondait à nos plus téméraires espérances. Mais voir une horde de chevaux sauvages et s'emparer du plus rapide de tous sont deux choses bien différentes.

La pampa, où paissait le troupeau, avait plus d'un mille d'étendue et, comme celles que nous venions de traverser, elle était environnée de forêts. Quelques cavales broutaient paisiblement les herbes courtes; d'autres chevaux gambadaient, s'ébattaient, se pourchassaient, se cabraient, ruaient, hennissaient, s'élançaient les uns contre les autres comme dans un combat, puis partaient au galop, livrant au vent leur crinière et leur longue queue. Nous étions encore assez loin d'eux, mais nous pouvions voir de l'endroit où nous nous trouvions très distinctement la beauté de leurs formes, la souplesse et la vigueur de leurs membres, l'éclat de leur robe brillant au soleil et trahissant l'excellence du pâturage. Il y en avait de toutes les couleurs: des bais, des alezans, des zains, des louvets, des saures, des tourdillés, des pies, des tavelés, des balzans, des vineux, des truités, des noirs jais, des gris charbonnés, mouchetés, souris, porcelaine, pommelés, ces derniers en plus grand nombre. Mais où était le magnifique étalon dont nous rêvions la conquête? Cette question était sur toutes les lèvres, car un coup d'oeil nous avait suffi à tous pour constater que le «Cheval blanc de la prairie» ne se trouvait point parmi le troupeau.

Nous échangeâmes des regards qui accusaient toute notre déception. Avait-il abandonné la horde pour promener sa course vagabonde loin de là dans l'immensité des pampas? S'était-il, au contraire, simplement écarté du gros de la troupe avec quelques cavales, comme un roi entouré de sa cour tient ses sujets à distance, et n'avait-il fait que pénétrer dans une clairière proche de nous pour chercher un tapis de verdure moins foulé? Notre guide nous assura que, dans ce dernier cas, il ne serait pas difficile de l'obliger à se montrer. Il suffisait d'effaroucher les autres cavales, dont les hennissements ne tarderaient pas à l'appeler.

Ce plan ne pouvait toutefois être mis à exécution qu'à la condition de cerner le troupeau, car nous avions à craindre qu'il ne partit tout entier au galop, dans une direction opposée. Nous nous mîmes donc, sans perdre un instant, à former le cordon autour de la pampa. La forêt nous servit à merveille pour dérober nos mouvements; et, au bout d'une demi-heure, l'investissement de la prairie était accompli.

Les chevaux sauvages continuaient à paître et à s'ébattre sans se douter qu'ils étaient emprisonnés dans une ceinture et gardés à vue par des chasseurs déterminés. S'ils en avaient eu le moindre soupçon, ils nous auraient depuis longtemps échappé, en dépit de toutes nos précautions. Le cheval sauvage est de tous les animaux qui vivent en liberté le plus prompt à s'effrayer. Le cerf, l'antilope, le buffle redoutent beaucoup moins que lui l'approche de l'homme. Le mustang semble connaître et prévoir le sort qui l'attend, une fois qu'il tombe au pouvoir de son dompteur. On serait presque tenté de croire que ceux qui parviennent à s'échapper des plantations et à rejoindre leurs compagnons nomades et indépendants, leur ont fait le tableau des souffrances et des ennuis qui accompagnent la domestication.

Je m'étais moi-même, sans descendre de selle, transporté à l'autre bout de la prairie, en me chargeant, dès que le cercle aurait été fermé, de sonner du cor pour épouvanter le troupeau. J'avais porté le cor à mes lèvres et m'apprêtai à donner le signal, lorsqu'un cri perçant poussé derrière moi paralysa en quelque sorte mon bras. Je me retournai vivement. Je me demandai avec stupéfaction d'où venait ce cri, tant il était étrange, quand il frappa pour la seconde fois mon oreille. Je le reconnus alors: c'était le hennissement du Cheval blanc de la prairie!

Tout près de moi, il y avait une clairière étroite, une sorte d'allée qui conduisait, à une autre prairie. J'y entendais distinctement le frappement des sabots d'un cheval lancé au galop. Je courus aussi vite que me le permettaient les gaulis et j'atteignis presque aussitôt le bord de l'éclaircie. Mais le soleil, qui dardait en ce moment d'aplomb, m'éblouit au point de m'aveugler. Je fus hors d'état de rien voir. Cependant, je continuais à entendre le bruit retentissant des sabots et le hennissement perçant. Je me fis alors une visière de la main et je parvins à distinguer ce qui se passait à proximité de moi: un magnifique étalon redescendait au grand galop l'allée et se dirigeait vers le troupeau. C'était bien le Cheval blanc de la prairie. La majesté de son port ne me laissait aucun doute à cet égard. Il avait le poil d'un blanc de neige, les oreilles noires, les naseaux rouges et saillants, les paturons larges, les jarrets nerveux, les jambes fines, élancées. Il volait comme une flèche, ne prenant pas un temps d'arrêt, et galopant tout droit vers le troupeau, qui se mit en mouvement dès qu'il parut, comme obéissant à un signal. Toute ruse de notre part était maintenant inutile. L'alarme était donnée. C'était à notre agilité et à nos lassos de décider de l'issue de la lutte. Dans cette conviction, j'éperonnai ma jument et je m'élançai dans la plaine. Le hennissement de l'étalon avait averti mes compagnons. Tous bondirent en même temps hors du bois et se précipitèrent à la poursuite du troupeau en poussant de grands cris.

Je n'avais d'yeux que pour le Cheval blanc. Je le suivais ventre à terre. De temps à autre, en se rapprochant des cavales, il ralentissait sa course frénétique, se cabrait deux ou trois fois comme pour les animer d'une nouvelle ardeur, puis reprenait son élan avec un hennissement formidable et repartait en ligne droite vers l'extrémité de la prairie, où une large clairière ouvrait la forêt. Le troupeau, volant à sa suite, avait d'abord formé la file; mais bientôt cet ordre régulier se trouva rompu, les chevaux les plus rapides devançant pêle-mêle leurs compagnons dans leur affolement.

Le troupeau volait à sa suite.

La chasse avait quelque chose de ces courses infernales de la mort que l'on voit dans les gravures de Holbein. Les poursuivants enfonçaient leurs éperons dans les flancs de leur monture, les poursuivis mettaient en oeuvre toute la vigueur de leurs jarrets pour s'échapper.

Ma vaillante jument montra bientôt sa supériorité sur les chevaux que montaient mes compagnons. Je les dépassais l'un après l'autre, et quand nous fûmes sortis de l'allée pour arriver dans l'autre prairie, je me trouvais déjà tout proche des derniers mustangs. Quelques-uns étaient de superbes créatures, et j'aurais certainement, en toute autre circonstance, été tenté de leur jeter le lasso; mais je ne m'occupais en ce moment que de les repousser parce qu'ils me barraient le chemin. Ils n'avaient pas encore franchi toute l'étendue de la seconde prairie, que j'étais déjà parvenu au premier rang. Les mustangs, se voyant atteints, se jetèrent à droite et à gauche, fuyant dans toutes les directions. Un moment après, je n'avais plus devant moi que l'étalon blanc qui me distançait de plusieurs longueurs, en jetant de temps à autre son hennissement strident, comme pour me défier et me railler.

Ma jument n'avait besoin ni de l'éperon ni de la bride. Elle avait le sentiment de ce que j'attendais d'elle. Très intelligente, elle voyait le but de sa poursuite, et devinait la volonté de son cavalier. Je la sentais se soulever sous moi comme eût fait une vague de la mer; ses pieds touchaient l'herbe, mais ne faisaient que l'effleurer sans s'y enfoncer, et à chaque obstacle elle redoublait d'énergie. Lorsque nous fûmes arrivés au bout de la seconde prairie, la distance qui me séparait du Cheval blanc était déjà bien moins grande; mais alors, tout à coup, je le vis s'élancer dans un fourré.

J'étais cruellement désappointé. Cependant je trouvai presque aussitôt un sentier, et je poursuivis ma course. Mon oreille me servait de guide, car le mustang faisait craquer les gaulis en poussant plus avant. De temps en temps, j'apercevais sa robe blanche qui se détachait sur le fond vert du feuillage.

Craignant de le perdre de vue, j'avais jeté à ma jument la bride sur le cou, allant, allant toujours, tantôt pénétrant dans le fourré, tantôt suivant les sinuosités d'une espèce de sentier. Je ne m'inquiétais guère des épines et des ronces, et ma jument semblait n'en avoir pas plus de souci que moi. Souvent un grand arbre nous barrait le chemin ou nous embarrassait par l'envergure de ses branches. Parfois, j'étais obligé, pour passer dessous et ne pas avoir le sort d'Absalon, de m'étendre de mon long sur la selle et la croupe de ma monture. Le mustang en profitait pour reprendre de l'avance et pour se rire de moi en faisant éclater son hennissement.

J'étais impatient de me trouver dans la plaine ouverte. Mon voeu fut bientôt exaucé, à ma grande satisfaction. Nous entrâmes dans une prairie entrecoupée d'îlots de bois. Le Cheval blanc y chercha un refuge. Il avait maintenant sur moi un avantage considérable, car les obstacles que j'avais eu à surmonter dans le fourré m'avaient beaucoup retardé, et il était à présent loin de moi.

Dix minutes après, nous avions dépassé les îlots boisés. Autour de nous s'étendait la prairie nue à perte de vue. La chasse continua sur ce terrain uni. Bientôt tous les arbres eurent disparu à nos regards, et l'oeil n'avait plus d'antre perspective que la verdure de la pampa et le bleu du ciel. Mes compagnons étaient depuis longtemps restés en arrière. Les mustangs avaient rebroussé chemin. Dans l'immensité de la plaine, il n'y avait plus que deux objets mouvants: la forme blanche de l'étalon qui fuyait, la forme sombre du cavalier lancé à sa poursuite.

Jamais ma jument n'avait fourni une course plus longue, plus acharnée, d'un galop plus persistant. Nous avions déjà dévoré l'espace de dix milles sans que j'eusse eu besoin de donner un seul coup de cravache, tant l'ardeur de ma courageuse monture était infatigable. La pampa avec son tapis d'herbe courte offrait une surface unie comme celle de l'Océan et ne laissait aucun lien de refuge au fugitif qui devait indubitablement devenir ma proie. En avant donc, en avant!

L'étalon avait cessé de faire entendre son hennissement de défi. Il était manifeste qu'il commençait à se fier moins à sa vitesse; celle-ci paraissait diminuer et ses forces s'épuisaient. Bientôt, il n'y eut plus entre lui et moi que deux cents pas. J'étais convaincu de mon triomphe. «Encore un effort! m'écriais-je, comme eût fait un général à ses troupes, et la victoire est à nous!»

Je cherchai des yeux mon lasso. Il pendait au pommeau de ma selle, le bout attaché à un anneau, le noeud libre, les lanières bien en état. Je levai le bras pour le lancer. Hein! qu'est ceci? Pendant que je déroulais le lasso, mes yeux s'étaient une minute détachés de ma proie. Quand je les levai, le Cheval blanc n'était plus là.

Je serrai d'une main de fer la bride à ma jument, si violemment, qu'elle plia les genoux et faillit s'abattre. Mon mouvement était d'ailleurs inutile; le noble animal s'était arrêté de lui-même, paralysé, comme moi, de stupeur. Où donc était passé l'étalon sauvage?

Je promenai mes regards sur toute l'étendue de la prairie, quoiqu'il m'eût suffi déjà d'un seul coup d'oeil pour me rendre compte de la situation. La prairie était, je le répète, unie comme une table rase, sans rochers, sans arbres, sans arbustes, sans broussailles. L'herbe était si courte qu'elle s'élevait à peine de deux pouces au-dessus du sol. Une couleuvre aurait eu de la peine à s'y cacher. Mais un cheval? Qu'était-il devenu? J'étais, je vous l'avoue franchement, saisi d'un indicible sentiment d'effroi, et dans le même moment je sentais ma jument tressaillir.

Je n'ai jamais été enclin à la superstition; et pourtant, au moment où le Cheval blanc de la prairie s'évanouit littéralement, je ne pus m'empêcher de croire aux sorciers et aux fantômes. Je ne voyais aucune cause naturelle qui pût expliquer la mystérieuse et soudaine disparition du mustang. En revanche, je me rappelais d'un coup toutes les histoires de chasseurs et de trappeurs où le Cheval blanc jouait un rôle de spectre. Jusqu'alors je m'étais moqué de la crédulité des narrateurs; mais, à présent, j'étais tout prêt à ajouter foi à leurs récits merveilleux. Ou bien étais-je victime d'une hallucination? Tout ce qui s'était passé depuis le matin, la lettre de Manuel, la chasse aux mustangs, la poursuite de l'étalon, cette longue course effrénée, tout cela n'était-il qu'un songe? J'allais, pendant quelques secondes, jusqu'à me persuader que j'avais été dupe en effet d'un rêve; mais je repris aussitôt conscience de moi-même, de mes actes, des faits accomplis: j'étais bien en selle, j'avais bien sous moi ma jument frémissante et en nage; je ma souvenais bien nettement de tous les incidents de la chasse; je ne pouvais pas mettre en doute que j'avais vu le Cheval blanc, de mes yeux vu, et il m'était impossible de nier sa disparition soudaine.

Le sol était béant comme la suite d'un déchirement produit par un tremblement de terre.

Tout à coup, mon regard se cloua sur une piste fraîche dans l'herbe. Je reconnus aussitôt que c'était celle d'un cheval, et cette conviction me fit immédiatement recouvrer la raison et le calme. Si le Cheval blanc avait été réellement un fantôme, pourquoi donc aurait-il laissé cette trace derrière lui? Un moment de réflexion me suffit pour me décider à suivre la piste. Je ramassai la bride que j'avais abandonnée et je repris ma marche, sans quitter des yeux les empreintes marquées dans le sol par les sabots du mustang. J'avais fait environ deux cents pas lorsque brusquement ma jument s'arrêta court. Je me penchai en avant pour tâcher de découvrir la cause de cette halte inopinée et je poussai une exclamation qui attestait que le charme était rompu.

Devant moi, à trente pas environ d'éloignement, se dessinait sur la prairie une ligne sombre coupant en biais le chemin que je suivais. C'était, en apparence, une étroite et longue excavation semblable à un ravin; mais, en me rapprochant, je découvris un creux large et profond, une de ces fondrières connues dans l'Amérique espagnole sous le nom debarrancas. Le sol était béant comme à la suite d'un déchirement produit par un tremblement de terre, quoique, suivant toute vraisemblance, il n'eût été raviné de la sorte que par quelque torrent subit. La racine que j'avais sous les yeux était partout également large. Son lit était couvert d'énormes blocs de rocher, ses parois escarpées et tout à fait verticales. Du côté droit, il était relativement peu en contre-bas et la pente cessait indubitablement à proximité de l'endroit où je me trouvais. Du côté gauche, au contraire, il allait s'approfondissant, à mesure qu'on avançait.

La disparition du Cheval blanc n'était donc plus un mystère; d'un bond formidable, il s'était jeté dans le gouffre de plus de vingt pieds de profondeur, puis, comme l'attestaient visiblement les empreintes de ses sabots, il avait longé la paroi gauche. L'excavation formait, à peu de distance de là, un coude. Le fugitif avait tourné ce coin, et j'avais cessé de le voir. Il était clair qu'il m'avait échappé, qu'il était inutile de vouloir le poursuivre davantage, que j'en étais pour ma peine et qu'il ne me restait plus qu'à renoncer à ma chimère.

Alors, pour la première fois, je réfléchis à la situation qui m'était faite. J'étais, il est vrai, débarrassé de la crainte que j'avais eue un instant auparavant; mais ma position était loin d'être agréable. Je me trouvais à trente milles au mois de ma garnison, et je ne savais comment m'orienter pour la rejoindre. Le soleil descendait sous l'horizon, et me fournissait ainsi un point de repère; mais je n'avais pas la moindre idée de la direction que nous avions prise au départ, et je ne me rappelais plus du tout si nous avions marché à l'est ou à l'ouest. Peut-être aurais-je pu me guider en revenant sur mes propres pas dont les traces devaient exister, mais j'avais remarqué qu'en beaucoup d'endroits cette piste avait été piétinée et par conséquent détruite par les mustangs dans leur fuite désordonnée, et je pouvais en conclure qu'il me serait difficile, sinon impossible, de retrouver les nombreuses sinuosités que j'avais décrites dans cette longue course au galop.

Un fait certain, dans tous les cas, c'est qu'il eût été complètement inutile de rien essayer avant le lendemain matin. Le soleil ne pouvait tarder de disparaître. La nuit allait tomber dans une demi-heure et rendrait impossible toute recherche de ma piste. Je n'avais pas d'autres ressources que de rester où j'étais, en attendant le retour du jour.

Rester, soit. Mais comment? J'étais tiraillé par la faim et, ce qui était pis, je mourais de soif. Il n'y avait pas une goutte d'eau dans le voisinage et je n'en avais pas vu sur tout un parcours de vingt milles. La course m'avait épuisé, et ma pauvre jument était dans le même état que moi.

Je considérai le lit de la ravine et l'interrogeai des yeux aussi loin que ma vue pût porter. Il était aussi desséché que la prairie, quoiqu'il fût évident qu'il eût été jadis creusé par un torrent.

Après quelque réflexion, je me dis que peut-être en longeant la ravine je finirais par trouver de l'eau. Il était certain, d'ailleurs, que si je devais en rencontrer quelque part, ce ne pouvait être que dans cette direction.

J'avais mis pied à terre. Je remontai en selle et poussai ma jument jusqu'au bord de l'excavation, que nous suivîmes en dévalant. Le gouffre s'élargissait de plus en plus, jusqu'à ce que, à un mille de l'endroit où je l'avais d'abord aperçu, il mesurât une largeur d'au moins cinquante pieds, quoique ses parois conservassent toujours le même escarpement.

Le soleil touchait en ce moment le bord de l'horizon, et le crépuscule devait apparemment être de peu de durée. Je ne pouvais traverser la plaine dans l'obscurité, car j'aurais risqué de me jeter avec la jument dans le gouffre ou de la faire tomber dans quelqu'un des sillons plus ou moins profonds qui formaient comme des canaux latéraux de labarranca.

Enfin, la nuit tomba presque d'un coup sur la prairie, et je fus contraint de songer à faire halte sans avoir trouvé de l'eau. J'étais sûr, en outre, de passer les longues heures de cette nuit sans la moindre distraction. Et cette certitude m'épouvantait encore plus que tout le reste.

Je poussai toutefois encore un peu plus loin, et je fus récompensé de cette ardeur au delà de toute espérance: mes yeux tombèrent sur une surface miroitante. J'étais si ému, si ravi de cette découverte que, me dressant debout sur mes étriers, je poussai un cri de joie, un hourra. Il était hors de doute que ce miroitement était celui d'un petit lac; seulement il n'était pas situé là où je cherchai de l'eau dans l'excavation, mais plus haut, dans la prairie même. Il n'était entouré ni d'arbustes ni de roseaux, aucune végétation ne croissait sur ses bords, et sa surface semblait de niveau avec celle de la plaine.

Impatient autant qu'heureux, je poursuivis mon chemin avec empressement. Mais je n'étais pas sans perplexité. Si ce n'était qu'un mirage? La chose était fort possible, et plus d'une fois dans mes excursions j'avais été le jouet de pareilles illusions. Mais non; les contours du lac se détachaient nettement sur la prairie, et les derniers rayons projetés encore par le soleil disparu se reflétaient dans son miroir.

Instinctivement, je donnai un petit coup de talon à ma jument pour lui faire accélérer le pas, oubliant qu'elle n'avait pas besoin de cet aiguillon. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, lorsque, au lieu d'avancer, elle recula, effarée!

Je baissai la tête pour chercher sur le sol ce qui pouvait avoir causé cet écart. Il n'y avait déjà plus de crépuscule, mais l'obscurité n'était pas encore assez profonde pour m'empêcher de reconnaître la surface de la prairie. La ravine était de nouveau devant moi et coupait mon chemin. Je remarquai, à mon grand dépit, qu'elle avait brusquement fait une courbe et que le lac se trouvait maintenant de l'autre côté. Je ne pouvais, dans l'obscurité, espérer franchir le gouffre. Il était ici plus profond encore, si profond même que je pouvais à peine distinguer les fragments de roche qui gisaient dans son lit. A la clarté du jour, j'aurais été peut-être en état de trouver un passage, mais en ce moment les ténèbres étaient épaisses, et je dus, en fin de compte, me résoudre à passer la nuit au lieu où j'étais arrivé, quoique je dusse m'attendre à peu d'agrément.

Je mis pied à terre, et après avoir conduit ma jument à quelque distance de manière à la tenir éloignée du gouffre, je lui enlevai la selle et la bride et je la laissai paître en liberté, aussi loin que le lui permettait la longueur du lasso qui la tenait attachée à un piquet que je fis d'une branche d'arbre. Pour mon compte, je n'avais à m'arranger que d'une façon toute sommaire. De souper, il n'en pouvait être question; mais je me résignai bravement à me passer de manger, faisant de nécessité vertu. La soif me tourmentait davantage et me causait de réelles souffrances. J'aurais donné tous les chapons du monde pour un verre d'eau. Mon fusil, ma blouse de chasse, ma poire à poudre, mon carnier et ma gourde, malheureusement vide, furent déposés à mes côtés; je m'enveloppai dans une couverture mexicaine que mon domestique avait, par bonheur, sanglée sur ma selle, et je fermai les yeux pour tâcher de dormir.

Je n'y parvins pas de longtemps, tant la soif me torturait. Je me retournais tantôt sur le côté droit, tantôt sur le côté gauche, tantôt sur le dos, suivant machinalement du regard la lune qui se dérobait de temps à autre sous un gros nuage noir. Cependant, au bout de deux heures, je m'accoutumai en quelque sorte à la soif. Une pluie douce tomba sur la prairie, et, en me mouillant, calma la fièvre qui commençait à me brûler le sang. Je cédai enfin à la lassitude et peu à peu je me plongeai dans le sommeil.

Contrairement à mon attente, je dormis paisiblement. Je ne m'éveillai que lorsque le soleil était déjà levé et montait dans un ciel bleu sans nuages. L'eau de pluie s'était amassée en abondance dans les creux de la prairie. Je pouvais maintenant étancher ma soif et laisser ma jument s'abreuver. Mais alors se renouvelèrent les tiraillements de la faim. Je n'avais rien mangé depuis la veille au matin, et mon dernier déjeuner, très frugal, s'était réduit à une tasse de chocolat et deux cuillerées de confiture. Un homme qui n'a pas l'habitude de faire de longs jeûnes a déjà, dès le premier jour d'abstinence forcée, une notion des tourments de la faim. Ces tourments augmentent le second jour, et le troisième ils ont atteint leur maximum d'intensité. Le quatrième et le cinquième jour, le corps s'affaiblit, le cerveau commence à souffrir, tandis que les maux de la faim proprement dite diminuent. Ces remarques ne s'appliquent naturellement qu'à ceux qui ne sont pas accoutumés à des jeûnes prolongés. J'ai connu des personnes qui pouvaient s'abstenir de toute nourriture pendant six jours et ressentaient les effets de cette privation beaucoup moins que d'autres qui n'avaient jeûné que vingt-quatre heures. A cette catégorie de jeûneurs appartiennent notamment les trappeurs et les chasseurs des prairies.

A peine debout, ma grande préoccupation et mon soin presque unique furent de chercher à me procurer quelque aliment. Je suivais la plaine dans toutes les directions. Mon regard ne rencontra rien: aucun être vivant, aucun corps mort. Je n'avais sous mes yeux que ma jument qui paissait tranquillement et que je plaignais beaucoup moins que je ne l'enviais, en voyant le bon repas qu'elle faisait. J'allai jusqu'au bord du gouffre et y laissai plonger mes yeux. Il avait ici plus de cent pieds de profondeur et à peu près la même largeur. Ses parois étaient moins raides, car les rochers qui les constituaient s'étaient effondrés et lui avaient fait une espèce de rive en pente qu'un piéton pouvait descendre pour se hisser sur l'autre bord; mais pour un cheval ce sentier n'était pas praticable.

J'avais emporté mon fusil, dans l'espoir de découvrir quelque animal vivant; mais, après avoir marché assez loin dans le sable, je renonçai à cette recherche. Il me fut impossible de tomber sur la moindre trace d'un quadrupède ou d'un oiseau, et je retournai tout déconcerté à l'endroit où je m'étais couché.

J'arrachai le piquet auquel était attachée ma jument, je la sellai et je délibérai sur ce que j'avais à faire. Retourner au village où j'étais en garnison, c'était évident; mais ce point résolu, il restait un autre problème plus difficile et dont la solution m'avait déjà embarrassé la veille: comment retrouver le chemin? Mon projet de suivre, en rétrogradant, ma propre piste n'était plus exécutable, car la pluie avait fait disparaître cette piste. Je me souvins alors que j'avais traversé une vaste étendue de terrain léger et sablonneux où les fers de ma jument n'avaient dû laisser qu'une très faible empreinte, naturellement effacée par la pluie persistante de la nuit. Je n'avais d'abord pas fait attention à cette circonstance, mais elle se présentait maintenant à mon esprit, en me livrant à une véritable angoisse: je ne pouvais plus en douter, je m'étais égaré.

Vous qui êtes assis dans votre chambre, cher auditeur, vous attachez probablement peu d'importance à ce qui vous paraît une contrariété insignifiante, qu'il vous semble facile de vaincre quand on a un bon cheval et de bonnes jambes. Il n'y a, croyez-vous, qu'à prendre, comme on dit, son courage à deux mains, à marcher devant soi en ligne droite, et l'on finit inévitablement par trouver une issue avec du temps et de la patience. C'est là évidemment votre théorie et votre opinion; mais en pratique la chose est moins aisée que vous ne vous l'imaginez. Il est incontestable qu'en suivant votre méthode et votre tracé d'une facilité élémentaire on devra toujours aboutir quelque part. Mais ce quelque part pourrait fort bien n'être en définitive que le point même d'où l'on s'est mis en route. Croyez-vous que l'on puisse faire à cheval dix milles en ligne droits dans une prairie mexicaine, dans une pampa, sans avoir aucun objet, aucun point de repère? Les meilleurs cavaliers se sont perdus en pareil cas. Il peut se passer bien des jours avant que l'on parvienne à sortir d'une prairie dont l'étendue dépasse vingt milles, et il ne faut pas beaucoup de jours à un homme pour succomber. Du reste, l'esprit s'égare bientôt au milieu de cette immensité absolument dénudée; et cet égarement, qui est accablant au plus haut degré, il n'y a que les vieux chasseurs des prairies qui en soient exempts. Les organes de la vue et de l'ouïe perdent vite leur acuité, leur ressort, leur force; l'intelligence elle-même s'alanguit et la volonté se détend. L'énergie des résolutions s'affaiblit rapidement. À chaque pas que l'on fait, on est en proie au doute, on ne sait si l'on suit le bon chemin; et n'ayant aucune raison décisive d'y persévérer, on est tenté à tout moment d'en prendre un autre. Croyez-moi, c'est une chose affreuse d'être égaré dans les pampas!

Je pouvais m'en convaincre en ce moment. J'avais déjà en d'autres temps parcouru la grande pampa; mais c'était la première fois que j'avais le malheur d'y errer à l'aventure, et mon anxiété était d'autant plus vive que la faim épuisait presque toutes mes forces. Il y avait d'ailleurs dans les circonstances qui avaient déterminé cette triste situation quelque chose de singulier. La disparition de l'étalon, quoiqu'elle fût due à des causes naturelles, laissait une profonde et étrange impression dans mon esprit. J'avais beau m'en défendre, le fait que cet animal réputé mystérieux m'avait entraîné si loin pour m'échapper d'une manière si extraordinaire, me paraissait se rattacher à quelque pouvoir qui tenait du prodige. Malgré moi, j'étais ramené à des idées superstitieuses, mon esprit en faiblissant s'emplissait de conjectures fantastiques.

Je luttai cependant contre cet envahissement du découragement et réussis à rester assez maître de moi pour pouvoir m'occuper de prendre des mesures sérieuses en vue de sauvegarder ma sécurité. Je compris qu'il ne me servirait de rien de rester où j'étais. Je savais que je pouvais tout au moins suivre pendant quelques heures le bon chemin. Le soleil me tiendrait lieu de guide sûr jusque vers midi; puis j'aurais à faire halte et à attendre un peu, car sous cette latitude méridionale et à cette époque de l'année, le soleil est à midi si proche du zénith que le meilleur astronome ne saurait distinguer le nord du sud. Je calculai que je serais peut-être en état d'atteindre vers midi la forêt, tout en sachant que ma position ne s'en trouverait guère meilleure. La nudité de la plaine n'inspire en effet pas de plus grandes inquiétudes que les clairières des bois épais qui l'environnent. Dans la forêt, on peut marcher des jours et des jours sans s'éloigner de plus de dix milles de son point de départ, et les fourrés, les taillis sont aussi dépourvus de ressources d'alimentation que la plaine même.

Telles étaient mes pensées lorsque, après avoir sellé et bridé ma jument, je promenai mes regards sur la pampa pour choisir la direction que je voulais prendre et me décider enfin à adopter une résolution.

A ce moment, ma vue fut attirée par des objets que je n'avais pas aperçus jusqu'alors. C'étaient des animaux; mais il aurait été impossible de dire à quelle espèce ils appartenaient. Il y a des heures et des époques où dans la prairie la forme et la grandeur des choses prennent un aspect, des proportions qui trompent: un loup paraît avoir la taille d'un cheval, et un corbeau perché sur une éminence de terrain peut se confondre aisément avec un buffle. Ces grandissements sont dus à des conditions particulières de l'atmosphère, et il n'y a que l'oeil exercé du chasseur qui puisse, par une entente exacte des rapports du mirage à la réalité, ramener les objets à leurs dimensions véritables.

Ceux que j'avais remarqués étaient au moins à trois milles de distance de l'endroit où je me trouvais, dans la direction du lac, et par conséquent de l'autre côté du gouffre. Ils m'apparaissaient, au nombre de cinq, comme autant de fantômes qui se mouvaient à l'horizon. Un moment, mon attention fut détournée d'eux, je ne me rappelle plus pourquoi. Lorsque mon regard les chercha de nouveau, il ne les trouva plus; mais, au bord du lac, à une distance d'environ six cents pas, il découvrit cinq magnifiques antilopes. Elles étaient si près de l'eau que leurs formes s'y réfléchissaient, et leur attitude démontrait qu'après une course rapide, elles venaient de faire halte. Leur nombre répondait, je le répète, à celui des animaux que j'avais vus déjà dans la prairie, et j'étais convaincu que c'étaient bien les mêmes. En effet, la vitesse de ces charmantes créatures égale celle de l'hirondelle.

La vue de ces antilopes ne fit qu'aiguillonner ma faim. Aussi toutes mes pensées se concentrèrent-elles sur les moyens de m'en approcher. La curiosité les avait évidemment attirées vers le lac. Elles avaient dû apercevoir de loin ma jument et son cavalier, et elles étaient sans doute accourues au galop pour faire une reconnaissance; mais elles semblaient encore très craintives, très circonspectes et peu disposées à venir plus près de nous.

Le gouffre me séparait d'elles. Si je pouvais réussir à les attirer jusque-là, elles seraient infailliblement à la portée de mon fusil. J'attachai mon cheval, et j'employai tous les artifices de séduction que je pus imaginer. Je me couchai dans l'herbe sur le dos, les jambes en l'air, mais mon extravagance fut infructueuse: les antilopes s'obstinaient à ne plus s'éloigner du bord de l'eau.

Alors je m'avisai que ma couverture avait une couleur très vive, et je conçus un plan qui, adroitement exécuté, manque rarement de réussir. Je pris la couverture, je la liai par un bord à la baguette de mon fusil, après avoir passé celle-ci dans l'anneau supérieur de l'arme, et je retins la baguette en place avec le pouce de la main gauche. Ensuite, je m'agenouillai, j'épaulai mon fusil, de telle sorte que la couverture voyante étalée dans toute sa longueur tombât à terre et formât une espèce de paravent derrière lequel je pouvais me dissimuler complétement. Avant d'avoir eu cette idée, j'avais rampé jusqu'au bord du gouffre, afin d'être le plus proche possible quand les antilopes viendraient de l'autre côté. Ma manoeuvre fut accomplie dans le plus grand silence et avec une extrême précaution, car je savais que mon déjeuner et peut-être ma vie dépendaient du résultat de mon expérience.

A une distance d'environ six cents pas, je découvris cinq magnifiques antilopes.

Je n'eus pas longtemps à attendre pour avoir la joie de voir les jolies bêtes donner dans mon piège. Le trait caractéristique de l'antilope, c'est la curiosité qui est poussée cher ces animaux au plus haut degré. Tout en étant les plus timides des habitants de la prairie et en tremblant de tous leurs membres à l'approche d'un ennemi connu, elles semblent, chaque fois qu'elles se trouvent à proximité d'un objet qui les intrigue, avoir dépouillé toute leur crainte; ou plutôt le sentiment de la peur est dominé par celui de la curiosité, et cédant entièrement à celle-ci, elles arrivent le plus près possible de l'objet inconnu et le considèrent d'un air ébahi. Le loup de la prairie, dont la ruse l'emporte même sur celle du renard, connaît cette faiblesse de l'antilope et la met fréquemment à profit. Il court beaucoup moins vite qu'elle et s'évertuerait en vain à la poursuivre, mais l'artifice lui tient lieu de vitesse. Quand le hasard lui fait rencontrer au troupeau d'antilopes, il se flâtre dans l'herbe, se roule en boule, et tout en tournoyant ainsi, en se livrant à une série de manoeuvres bizarres, il se rapproche peu à peu de ses victimes jusqu'à ce qu'il soit assez près pour n'avoir plus qu'un dernier bond à faire.

L'éclat de la couverture ne tarda pas à produire son effet. Les cinq antilopes accoururent au trot, jusqu'au bord du lac, considérèrent un instant cet objet qui leur paraissait inconnu, puis rebroussèrent chemin. Presque aussitôt après, elles revinrent en courant, cette fois apparemment plus confiantes et excitées par la curiosité. Je pouvais les entendre renâcler tandis qu'elles levaient leurs têtes fines et élégantes et aspiraient l'air. Par bonheur, j'étais favorisé par le vent qui soufflait vers moi; autrement elles auraient flairé ma présence et découvert ma ruse.

Le troupeau se composait d'un mâle et de quatre femelles, celles-ci se laissant visiblement guider par leur compagnon, qui semblait diriger tous leurs mouvements, car elles se tenaient rangées derrière lui, imitant tout ce qu'elles lui voyaient faire. Tous cinq s'approchèrent jusqu'à deux cents pas. Mon fusil avait bien cette portée, et je me préparai à faire feu. Le mâle était le plus proche et mon choix s'arrêta sur lui. Je visai et lâchai la détente. Dès que la fumée se fut dissipée, j'eus l'inexprimable joie de voir l'animal étendu sur la prairie, pantelant et rendant le dernier soupir. A ma grande stupéfaction, aucune de ses quatre compagnes n'avait été effarouchée par la détonation. Elles se tenaient près de lui, comme ébahies et considérant avec pitié leur guide tombé. Ce ne fut que lorsque je me redressai de toute la hauteur de ma taille qu'elles se retournèrent et prirent la fuite, volant comme le vent. Deux minutes après, je les avais complètement perdues de vue.

Il me restait à savoir comment je franchirais le gouffre. J'examinai attentivement la pente des parois et je découvris bientôt un endroit d'où je pouvais me laisser glisser sans avoir trop de risques à courir, et sans devoir mettre en oeuvre trop d'efforts. Après avoir enfoncé encore plus solidement en terre le piquet qui retenait ma jument, je déposai mon fusil sur l'herbe et, ne conservant d'autre arme que mon couteau de chasse, je me mis à opérer ma descente. Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour toucher fond, et alors je fis l'escalade de l'autre paroi. Celle-ci était plus raide, mais je pus me cramponner aux branches des cèdres nains enracinés dans la roche. Je remarquai aussi, non sans étonnement, que le sentier que je gravissais avait déjà été mis à profit par l'homme ou l'animal, car la terre répandue sur les saillies du rocher avait été manifestement foulée et fouillée. Cependant, je n'accordai qu'un instant de réflexion à cette circonstance; j'étais si affamé que tout mon esprit était obsédé par une pensée unique: celle de faire un repas.

A la fin, j'atteignis le haut du rocher et, m'aidant des deux mains et des genoux, je me hissai sur la prairie. Deux minutes après, j'étais penché sur l'antilope que je dépeçai avec mon couteau. Tout autre que moi aurait peut-être pris le temps de ramasser du bois et de faire du feu selon la méthode primitive. Mais je ne raisonnai pas: j'avais mon déjeuner sous la main. Je le mangeai cru, et si vous aviez été à ma place, cher auditeur, vous auriez fait de même, quand vous eussiez été le plus délicat des gastronomes.

Après avoir apaisé les premiers besoins de la faim en dévorant à belles dents la langue saignante et une couple de côtelettes de l'antilope, je commençai à me montrer un peu plus difficile, et je me dis que la chair de l'animal serait bien plus succulente en la faisant rôtir. Je retournai donc au gouffre pour aller chercher quelques branches de cèdre. Mais, à peine eus-je fait trois pas que je m'arrêtai, les yeux hagards, frissonnant et oubliant d'un seul coup mon rôti, tant mon coeur était serré d'effroi. Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de ces ours gris qui sont les plus terribles de tous les habitants de la prairie.


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