VI

L'ours qui venait de faire son apparition soudaine était un des plus gros de son espèce. Ce n'était pas la première fois que je faisais la rencontre d'un de ces animaux, dont les moeurs m'étaient connues parfaitement. Je n'étais pas surpris de le trouver ici. L'ours des pampas est assez abondant à l'ouest de l'Amérique espagnole, et choisit de préférence pour séjour les creux des arbres. Plus rarement, il vit en nomade dans la prairie, pousse à l'est et pénètre jusqu'aux environs du Mississipi. L'animal que j'avais devant moi avait la fourrure d'un rouge jaunâtre, les jambes et les pattes noires; mais cette couleur n'est pas commune à tous les ours généralement appelés gris, car ils varient de l'un à l'autre sous le rapport de la nuance. Ce qui les caractérise plus spécialement, c'est la longueur du poil très fourni, le front droit, la tête large, les yeux jaunes, les grandes et fortes dents à peine à demi couvertes par les lèvres, les pattes longues et recourbées.

Lorsque mes yeux tombèrent sur le monstre, il venait de sortir du gouffre, et c'étaient ses traces que j'avais remarquées en escaladant la paroi.

Arrivé dans la prairie, l'ours fit quelques pas en avant pour s'arrêter, se dressa sur ses pattes de derrière et aspira fortement l'air en poussant un rugissement. Il demeura quelques minutes dans cette attitude, en se frottant la tête avec les pattes de devant.

Devant moi se dressait un animal monstrueux,un de ces ours gris.

Inutile de vous dire que l'aspect de ce commensal imprévu ne me rassurait guère et m'inspirait une véritable terreur. Si j'avais été à cheval, et surtout si j'avais eu entre mes jambes ma jument noire, je n'aurais pas fait plus de cas de l'énorme bête que d'une couleuvre qui rampe dans l'herbe. L'ours gris est trop lent pour pouvoir se mesurer de vitesse avec un cheval. Mais j'étais à pied et je savais fort bien que l'animal me rejoindrait infailliblement, si je prenais la fuite, quelle que fût mon agilité. Je ne pouvais, d'autre part, pas espérer qu'il s'abstiendrait de m'assaillir. Je connaissais le caractère de mon ennemi et je n'ignorais pas que l'ours gris attaque tous ceux qu'il rencontre, et que, dans toute la faune américaine, il n'y a pas un seul animal qui ne craigne d'entrer en lutte avec lui. Il n'est pas démontré que dans un combat avec un lion d'Afrique l'ours gris ne terrasserait point son adversaire. L'homme lui-même redoute une semblable lutte et le chasseur monté sur un bon cheval laisse, en règle générale, passer en paix le «vieil Ephraïm» (c'est le sobriquet que les coureurs de prairies lui ont donné). Pour le chasseur blanc, l'ours gris vaut, comme force et comme bravoure, deux Indiens. Pour le Peau-Rouge, la destruction d'un de ces animaux est un des plus grands traits d'héroïsme. Chez toutes les tribus indiennes, un collier de griffes d'ours est un insigne de gloire, car cet ornement n'est porté que par ceux qui ont tué le monstre.

L'ours gris se jette sur l'animal qui s'offre à lui, sans regarder à la taille et à la vigueur de son antagoniste. L'élan, le daim, le bison, le mustang succombent à l'instant sous son étreinte. D'un seul coup de patte il leur cloue ses griffes dans la chair, comme s'il assénait un coup de hache, et il peut traîner aussi loin qu'il le veut un buffle qui a toute sa croissance; il se jette sur l'homme à cheval ou à pied, et l'on raconte que parfois une douzaine de chasseurs ne parviennent pas à lui tenir tête. Dix, quinze, vingt balles tirées sur un ours gris ne le mettent pas hors de combat. Il faut l'atteindre au cerveau ou au coeur pour lui donner la mort. Il n'est donc pas surprenant qu'un animal qui a la vie si dure et l'instinct si féroce soit très redouté. Heureusement, le cheval a sur lui l'avantage de la course et l'homme celui de pouvoir grimper sur les arbres, l'ours gris, contrairement aux autres, n'ayant pas cette agilité. Bien des voyageurs dans les pampas, en danger de mort certaine, n'ont trouvé leur salut que dans cette unique supériorité.

Aucun de ces détails de l'histoire naturelle de l'ours n'était nouveau pour moi. Aussi l'on se figure quelles étaient mes angoisses en voyant à quelques pas de moi un des plus formidables et des plus féroces de ces fauves dans ces plaines nues où j'étais seul, à pied, et pour ainsi dire désarmé. Il n'y avait pas un buisson où j'eusse pu me cacher, pas un arbre sur lequel j'eusse pu me réfugier. Je n'avais pour tout moyen de défense que mon couteau, car j'avais laissé, vous vous le rappelez, mon fusil de l'autre côté du gouffre, et je ne pouvais songer à aller le chercher. En supposant même que j'eusse pu arriver jusqu'au sentier qui dévalait de la paroi rocheuse, c'eût été une vraie folie que de vouloir tenter cette descente, car si l'ours n'est pas grimpeur, il n'en avait pas moins à l'aide de ses longues pattes gravi la pente plus vite que moi. D'ailleurs, il me barrait le chemin et, pour aller an gouffre, je devais commencer par me jeter littéralement dans les bras du monstre.

Un seul regard porté autour de moi suffit pour me démontrer combien ma situation était désespérée. Je compris qu'il ne me restait d'autre parti que d'engager un combat à outrance, un combat au couteau.

J'avais entendu parler des chasseurs qui s'étaient trouvés dans le même cas, et qui étaient parvenus à triompher d'un ours gris sans autre arme qu'un couteau, mais après une lutte longue et terrible, et non sans avoir reçu de cruelles blessures et perdu beaucoup de sang. Tandis que je réfléchissais aux terribles conséquences d'une semblable entreprise en quelque sorte inévitable, mon adversaire était retombé à quatre pattes et, avec un grognement formidable, qui ressemblait à un cri de guerre, s'avançait vers moi la gueule ouverte.

J'étais décidé à l'attendre de pied ferme; mais lorsque je le vis s'approcher, étirant sa longue et maigre échine, montrant ses crocs jaunes et polis, dardant sur moi le feu de ses yeux, je changeai subitement d'avis et je pris la fuite. J'espérai que l'ours, alléché par le festin que lui offrait l'antilope dépecée, s'arrêterait pour dévorer cette proie; mais mon espoir fut de très courte durée: le monstre ne jeta qu'en passant un regard sur le cadavre et me suivit de toute sa vitesse, sans dévier de la ligne droite.

J'étais expert à la course, et je n'avais peut-être pas à cette époque de rival dans cet exercice. Je pourrais vous rappeler bien des succès que je dois à la vélocité de mes jambes; mais à quoi pouvait me servir de courir en ce moment? Je ne faisais en somme que m'affaiblir pour la lutte désespérée à laquelle je ne pouvais me soustraire; et la prudence me commandait de m'arrêter plus tôt d'un coup pour faire face à l'ennemi.

Je venais de m'y résoudre et je pivotais déjà sur mes talons, lorsque mes yeux s'arrêtèrent soudainement sur un objet qui m'éblouit. Sans le savoir, j'étais arrivé près du lac et me trouvai sur son bord. Le disque ardent du soleil réfléchi par la surface tranquille de l'eau m'éblouissait.

Une nouvelle lueur d'espérance traversa alors mon cerveau. J'étais comme l'homme qui se noie et s'accroche à un fétu de paille. Le monstre était maintenant sur mes talons: l'instant d'après, le combat devait commencer.

--Pas encore, pas encore! pensai-je. J'aime mieux me battre dans l'eau; cela me donnera peut-être un avantage; peut-être pourrai-je me dérober en plongeant.

Je sautai d'un bond, sans prendre le temps de mesurer mon élan, au milieu du lac. Je n'avais de l'eau que jusqu'au genou; mais, en me déplaçant de quelques pas, j'enfonçai jusqu'à la ceinture.

Alors, le coeur serré, je relevai la tête. Quelle ne fut pas ma joie en constatant que l'ours avait fait halte au bord du lac et ne semblait pas se soucier de me suivre! Mon étonnement était encore plus grand que ma joie, car je savais que l'eau ne pouvait effrayer le vieil Éphraïm, qui est excellent nageur, et j'en avais vu plus d'un passer des lacs plus profonds que celui-ci et nager dans un fleuve impétueux contre le courant. Qu'était-ce donc qui l'empêchait d'avancer? Je ne pouvais le deviner; mais pour plus de sécurité, je m'éloignai davantage jusqu'à ce que ma tête seule dépassât. Pendant ce temps, je ne perdais pas un seul instant de vue mon ennemi. L'ours s'était assis sur ses pattes de derrière et épiait mes mouvements, tout en continuant à avoir l'air de ne pas vouloir entrer dans l'eau. Après m'avoir considéré longtemps, il se remit à quatre pattes et fit au trot le tour du lac, sans doute afin de chercher l'endroit le plus favorable pour s'y jeter.

La distance qui nous séparait n'excédait pas deux cents pas, car le lac n'en avait pas plus de quatre cents de diamètre. L'ours aurait pu m'atteindre aisément s'il l'avait voulu; mais il paraissait avoir un motif bien arrêté de ne pas se baigner ce jour-là.

L'ours avait fait halte au bord du lac.

A part la crainte que m'inspirait la présence du monstre, ma position n'était guère commode. Quoique réchauffée à la surface par le soleil, l'eau était glaciale et mes dents commençaient à claquer. Par moments, l'ours semblait dépouiller ses hésitations et prêt à nager vers moi, car il s'arrêtait brusquement, allongeait la tête au-dessus de l'eau, balançait ses avant-mains comme pour s'élancer; puis il se ravisait, se reculait et reprenait sa course autour du lac. Ce manège se continua durant une heure. De temps à autre, il poussait sa pointe à quelque distance dans la prairie, puis revenait s'asseoir au bord de l'eau, comme s'il avait pris le parti de me guetter. J'espérais qu'il passerait de l'autre côté, et me laisserait ainsi gagner le gouffre; mais il s'obstinait pour ainsi dire à déjouer mon plan, comme s'il avait lu ma pensée dans mes yeux.

Je commençais à perdre courage, le froid me paralysait. Cependant je ne bougeai pas. A la fin je fus récompensé de ma constance. L'ours avait fait une nouvelle échappée dans la prairie; cette fois il remarqua l'antilope. Je le vis bientôt s'arrêter, puis relever la tête, tenant dans sa gueule le reste de l'animal qu'il traîna jusqu'au gouffre. Une minute après, il avait disparu.

Je fis quelques brassées, puis, me redressant, je marchai prudemment et atteignis en grimpant le bord sablonneux. Tremblant de tout mon corps et ruisselant d'eau, je demeurai immobile, ne sachant ce qu'il me restait à faire. J'étais sorti du côté opposé du lac, craignant un brusque retour de l'ours. Il pouvait fort bien s'être contenté de porter l'antilope dans sa caverne et reprendre fantaisie de venir à ma recherche. Ces animaux ont l'habitude d'enfouir leur butin ou de le cacher dans leur retraite. D'ailleurs, il ne lui fallait que quelques minutes pour dévorer l'antilope.

J'étais indécis. Fuir en ce moment ne me dispensait point de retourner sur mes pas pour rentrer en possession de ma jument et de mon fusil, car il m'était impossible de me risquer dans la prairie à pied. Au reste, j'aimais trop ma monture pour pouvoir songer à l'abandonner, à la laisser en péril. Plutôt que de me séparer d'elle, j'aurais vingt fois risqué ma vie. Mais comment la rejoindre? Le seul chemin qui pût me conduire jusque-là passait par le gouffre, et celui-ci était occupé par mon ennemi.

Il ne me restait qu'une seule chance, ou, pour parler plus exactement, une seule hypothèse favorable. Peut-être, en continuant de suivre le gouffre, trouverais-je plus loin un autre passage?

Je réfléchissais à ce projet et j'allais me décider à l'exécuter, lorsque j'eus un tressaillement d'horreur. L'ours venait de reparaître. Seulement il n'était plus du côté où je me trouvais. Il avait escaladé l'autre paroi du gouffre et s'avançait maintenant vers l'endroit où paissait ma jument. Le monstre, debout, la gueule ouverte, se préparait à fondre sur sa proie. J'avais attaché la pauvre bête à quatre cents pas environ du gouffre, et le lasso qui la retenait avait près de vingt yards de long. A la vue de l'ours, la jument avait fui aussi loin que la lanière le lui permettait; elle ruait, se cabrait et hennissait d'épouvante.

L'ours se précipita vers elle. Mon coeur battait violemment. Le monstre était maintenant si proche qu'il n'avait plus qu'à étendre les pattes pour la saisir. La jument fit un bond désespéré et décrivit au galop un cercle dont le lasso formait le rayon, tandis que l'ours courait d'un point à l'autre pour tâcher de s'en emparer.

Cette scène se prolongea durant quelques minutes sans que la situation relative des deux adversaires se trouvât sensiblement modifiée. Déjà j'avais l'espoir que l'ours, de guerre lasse, renoncerait à ses vaines tentatives, et abandonnerait la partie, d'autant plus que la jument lui avait adressé plusieurs ruades qui avaient effrayé l'agresseur, quand tout à coup le spectacle changea, et la lutte prit une autre tournure. L'ours avait déjà été fouetté à différentes reprises par le lasso; au lieu de l'écarter, il le saisissait et le tirait à lui avec les dents et avec les griffes. Je crus d'abord qu'il voulait l'arracher ou le rompre en le mordant; mais j'eus bientôt la conviction qu'il usait d'un autre artifice: à chaque fois qu'il le reprenait, il se laissait couler, sans le lâcher, de manière à se rapprocher de plus en plus de sa victime qui poussait de véritables cris de terreur.

Je ne pus supporter plus longtemps la vue de ce pénible tableau. Je me souvins à ce moment qu'après avoir abattu l'antilope j'avais déposé mon fusil sur l'herbe, à peu de distance du cheval. Je courus sans réfléchir davantage jusqu'au gouffre, je dévalai de la paroi avec affolement, j'escaladai l'autre bord sans m'arrêter, je saisis mon fusil et je m'élançai vers le lieu du combat.

J'arrivai juste à temps. L'ours n'avait pas encore atteint sa proie, mais il n'était plus qu'à trois ou quatre yards d'elle.

Je m'approchai, visai et tirai. Le lasso se déchira comme si ma balle l'avait coupé, et la jument partit au galop dans la prairie en jetant un hennissement sauvage.

J'avais, comme je le constatai dans la suite, atteint l'ours, mais à un endroit peu vulnérable, et ma balle semblait n'avoir produit aucun effet sur lui. En réalité, c'était la jument qui, par un effort suprême, avait rompu elle-même son attache et avait ainsi recouvré sa liberté.

En somme, je n'avais fait qu'offrir au monstre un autre adversaire. Il parut le comprendre, car, à peine le cheval soustrait à sa convoitise, il courut sur moi avec un hurlement de rage. Dans ces conditions, il ne me restait pas d'autre alternative que d'accepter le combat à outrance, car je n'avais plus le temps de recharger mon fusil. J'assénai à l'ours un furieux coup de crosse, puis je lançai mon arme au loin et, tenant des deux mains crispées mon couteau, je le plongeai de toute la longueur de la lame dans le corps de mon ennemi. L'instant d'après, je me sentis saisir et étreindre, les griffes acérées du fauve me déchiraient la chair pénétrant d'une part dans ma hanche, de l'autre dans mon épaule, tandis que ses énormes crocs brillaient sous mes yeux. Par bonheur, mon bras droit était resté libre. Je retirai mon couteau et l'enfonçai entre les deux côtes de mon adversaire avec la force surhumaine que donne le désespoir. Alors nous tombâmes tous deux, roulant sur le sol. Je vis un flot de sang jaillir de la poitrine de l'ours, et je me félicitai de l'avoir percé au coeur. N'écoutant plus que ma frénésie, je portai coup sur coup au monstre qui ne me lâchait point. Je sentais qu'il m'étouffait, ses griffes me labouraient les chairs, ses crocs hideux cherchaient ma tête que je renversai de mon mieux en arrière, son souffle me passait sur le visage, et je ne cessais de jouer du couteau. L'herbe était inondée de sang, dans lequel je baignais en me débattant; mais mes mains faiblissaient peu à peu, mes yeux se voilaient; à la fin une secousse horrible ébranla toutes les cavités de mon cerveau; tout tournoya autour de moi: je m'évanouis.

J'avais complètement perdu connaissance; et ce ne fut que longtemps après que je pus me convaincre, en recouvrant mes sens, que je vivais encore. Mes blessures me faisaient un mal atroce. Je reconnus que quelqu'un s'occupait de les panser, et d'y appliquer un bandage; il avait la main rude, mais mes prunelles clouées sur les siennes y lisaient la douceur et la bienveillance. Qui était-il? D'où venait-il? Qu'était devenu mon redoutable antagoniste?

J'étais couché sur le dos, les regards fixés sur le ciel bleu et n'apercevant autour de moi, quand je les baissais, que l'herbe verte; à mes côtés se tenaient debout des hommes armés, un peu plus loin des chevaux. En quelles mains étais-je tombé? Mes idées étaient encore très confuses; mais en les rassemblant autant que possible, je me persuadai que je ne pouvais avoir affaire qu'à des amis, qui m'avaient sans doute arraché aux griffes du monstre. Soudain, je ne vis plus rien, j'eus une nouvelle défaillance et je perdis toute conscience de moi-même.

Je reconnus que quelqu'un s'occupait de pansermes blessures et d'y appliquer un bandage.

J'ignore combien de temps dura ce second évanouissement; mais en revenant à moi je me sentis mieux, il me sembla que mes forces renaissaient lentement. Je remarquai que le soleil touchait à son déclin, mais une peau de buffle attachée à deux piquets empêchaient ses rayons de tomber sur moi. J'étais étendu sur ma couverture, ma tête reposait sur ma selle, et une seconde peau de buffle me couvrait les jambes; à proximité de moi flambait un feu devant lequel j'aperçus très distinctement deux hommes. L'un était debout, appuyé sur son fusil, les yeux fixés sur la flamme. C'était le type du chasseur des prairies. Il avait au moins six pieds de haut, le corps robustement charpenté, la physionomie énergique, mais pleine de bonté. L'autre était assis sur une souche, le visage tourné vers moi. Il s'occupait d'achever son repas en mangeant à petites bouchées une tranche de viande qu'il venait sans doute de faire rôtir. Son costume se composait d'une espèce de blouse, d'une culotte, de guêtres, le tout en peau de daim, sale, crasseux, couvert de boue. Sa peau, qu'on voyait paraître à travers plusieurs trous de ses vêtements, avait l'air tannée. Il n'avait pas de chemise, et sa coiffure consistait en un bonnet de peau de chat dont la couleur s'harmonisait avec le reste de son accoutrement. Ses traits dénotaient qu'il ne devait pas être loin de la soixantaine. Ils étaient fort expressifs: le nez en bec d'aigle; les yeux petits, noirs, perçants; les cheveux ras, d'un noir de jais, les oreilles--chose étrange--complètement absentes. J'avais vu cet homme, bien des années auparavant, tel que je le voyais en ce moment. La première fois que mon regard l'avait rencontré, je l'avais aperçu assis exactement dans la même attitude, près d'un feu de bois, faisant rôtir sa viande et la mangeant. Je le reconnus tout d'abord: c'était le vieux Ruben, un des plus fameux chasseurs de la prairie. Son compagnon, plus jeune que lui, s'appelait Bill Garey. Tous deux, également ardents et habiles à la chasse, étaient inséparables.

Mon coeur se remplit de joie en retrouvant ces deux héros des pampas. Je savais que j'étais avec des amis, et j'allais leur témoigner toute ma reconnaissance et mon bonheur, lorsque mes yeux s'arrêtèrent sur le groupe de chevaux. Je poussai un cri et me dressai sur mon séant. Il y avait parmi ces montures la cavale de Ruben, le grand et vigoureux rubican de Garey, et, jugez de ma joie: ma propre jument. C'était une surprise à laquelle je ne m'attendais pas, car je n'espérais plus revoir l'excellente compagne de mon aventure. Mais ce n'était pas la vue de ma jument qui m'avait arraché une exclamation de stupéfaction, c'était la présence d'un autre animal bien connu: d'un quatrième cheval. N'étais-je pas une fois de plus le jouet d'une hallucination? Mes yeux ne se plaisaient-ils point à me tromper, mon imagination ne prenait-elle point plaisir à me bercer d'une illusion? Non, c'était bien une réalité. Je ne pouvais en douter; ce port superbe, cette robe soyeuse, ces oreilles noires dressées, tout en un mot trahissait le Cheval blanc de la prairie.

Mon émotion était telle qu'après avoir un instant contemplé le noble animal, je me renversai en arrière, ma tête heurta lourdement le pommeau de ma selle, et je m'évanouis de nouveau. Mais cette troisième syncope fut d'assez courte durée. Entretemps les deux hommes s'étaient approchés de moi et s'entretenaient de mon état.

--Ruben, Garey! dis-je faiblement en tendant la main.

--Ohé! s'écria le plus âgé des deux, vous voilà enfin revenu à la vie, jeune homme. Il est vrai que vous revenez de loin. Enfin tant mieux. Ne vous alarmez pas; vos forces vous reviendront. Le tout était d'en réchapper.

--Prenez une gorgée d'eau-de-vie, dit l'autre en approchant sa gourde de mes lèvres.

--Je vois que vous vous souvenez de nous, continua Ruben.

--Parfaitement, mes amis, parfaitement.

--Et moi aussi je ne vous ai pas oublié, dit Garey; vous m'avez un jour sauvé la vie, et ces services-là ne s'effacent point de la mémoire.

--Je crois que vous m'avez bien rendu la pareille, répondis-je, vous m'avez débarrassé de cet ours.

--De l'un des ours, oui, dit Ruben; mais vous avez réglé vous-même le compte de l'autre. Il vous a fallu jouer rudement du couteau, avant que le gaillard ait perdu la partie. Heureusement pour vous, nous sommes arrivés juste à temps pour vous délivrer de l'autre.

--Comment! de l'autre! Il y en avait donc deux?

--Regardez de ce côté! voilà deux peaux, si je ne me trompe.

Je suivis le geste du trappeur, et près du feu je vis en effet deux fourrures d'ours fraîchement écorchés.

--Mais je n'ai eu affaire qu'à un seul? dis-je.

--Et c'était bien assez, répliqua Ruben. Il n'y a pas beaucoup d'hommes qui demeurent en vie après une querelle vidée avec le vieil Ephraïm.

--J'ai donc tué l'ours?

--Eh! oui, jeune homme; et vous pouvez vous flatter d'avoir fait la besogne tout seul. Quand Bill et moi nous sommes accourus à votre secours, il n'y avait plus à tirer un coup de fusil. L'ours était mort, aussi mort que son patron, le deuxième fils de Joseph. Mais vous ne valiez pas beaucoup mieux. Vous étiez tous deux également immobiles, vos bras étreignant le monstre, ses pattes vous étouffant, votre sang se confondant et formant autour de vous une mare de plusieurs yards de long. Vous n'aviez positivement plus assez de sang dans le corps pour offrir un déjeuner passable à une sangsue.

--Et l'autre ours?

--Il est sorti du gouffre, comme Bill venait de partir pour aller à la poursuite du Cheval blanc. J'étais accroupi près de vous quand je vis apparaître la hure du monstre. C'était évidemment la femelle du vieil Ephraïm. La vieille venait voir pourquoi son vieux tardait à rentrer au logis. Je pris mon fusil et j'envoyai à la commère une balle dans l'oeil. Elle n'eut pas la politesse de dire merci et se coucha pour ne plus se relever. Ils voyagent maintenant ensemble dans les prairies heureuses. Voyez-vous, jeune homme, je ne suis pas docteur, et Bill n'a pas plus de diplôme que moi; mais je m'entends assez aux blessures pour savoir que vous ne pouvez en ce moment pas plus bouger que si vous étiez réellement mort. Donc, pas un mouvement, et écoutez nos conseils. Vous avez été rudement malmené, je ne vous le cache pas; mais il n'y a pas de danger grave; tout ce qui vous manque, c'est le sang, et il faut nécessairement attendre qu'il vous en vienne d'autre. Allons, encore un bon coup d'eau-de-vie. Laissons-le maintenant reposer, Bill: il a besoin de silence et il nous reste à finir notre beefsteak d'ours.

J'aurais voulu avoir d'autres explications, mais je savais qu'il était inutile d'insister; pour le vieux Ruben, chose dite était chose irrévocable. Je fus bien obligé de me ranger à son avis et de ne pas contrarier sa volonté.

Je m'endormis bientôt et je ne me réveillai que vers minuit. Le froid s'était considérablement accru, mais j'étais bien emmailloté dans ma couverture, et la peau de buffle tendue derrière moi contribuait à m'abriter. En rouvrant les yeux, je me sentis réconforté. Le feu était éteint. Très probablement les deux trappeurs avaient jugé bon de prendre cette précaution pour ne pas attirer par ses lueurs les Indiens qui rôdaient aux alentours. La nuit était sereine. Je voyais distinctement mes deux compagnons et les quatre chevaux qui paissaient. Garey dormait. Je m'adressai à Ruben qui faisait la garde et était assis près de moi.

--Comment se fait-il, lui demandai-je, que vous m'ayez trouvé?

--Nous avons suivi votre piste.

--Depuis où?

--Bill et moi nous étions campés dans l'un des îlots du bois quand nous vous vîmes passer au galop derrière le Cheval blanc, comme si vous aviez eu tous les diables d'enfer à vos trousses. Je vous reconnus du premier coup d'oeil, et Bill me dit: «Voilà l'Américain qui m'a sauvé la vie dans la montagne.» Je voyais que vous aviez une bonne monture, mais je savais aussi que vous donniez la chasse au plus rapide des mustangs de toute la prairie, et je dis à Bill: «Ils en ont pour un long temps de galop, et ce jeune homme pourrait finir par s'égarer à ce jeu, suivons-le.» Quand nous rentrâmes dans la prairie, vous vous étiez éclipsé, mais vous aviez laissé votre piste derrière vous. Seulement la nuit tomba avant qu'il fût possible de vous rattraper. Le lendemain matin, la pluie avait presque complètement effacé la piste, et nous mîmes plusieurs heures à la retrouver près du gouffre. Nous étions sur le point d'y descendre, quand nous aperçûmes votre jument qui détalait dans la prairie sans selle ni bride. Nous courûmes dans cette direction, et, en nous rapprochant, nous vîmes à terre quelque chose que votre brave bête semblait flairer. Ce quelque chose, c'était vous et le vieil Ephraïm qui dormiez tous les deux dans les bras l'un de l'autre, comme deux bébés au berceau. Nous crûmes d'abord que c'en était fait de vous; mais un examen plus attentif nous convainquit que vous étiez simplement en syncope.

--Mais comment avez-vous pris le Cheval blanc?

--Le gouffre est obstrué, barré complètement à une assez bonne distance d'ici par des roches élevées. Nous savions cela. Bill suivit la piste du mustang, lui jeta le lasso et le mena ici. Voilà, jeune homme, toute l'histoire.

--Et le Cheval blanc, dit Garey en se levant, est à vous, capitaine. Sans la course que vous lui avez fait faire et qui l'a épuisé, il n'aurait pas été possible de le prendre.

--Merci, mille fois merci, non pour le cadeau, mais pour le service impayable que vous m'avez rendu. Je vous dois la vie. Sans vous j'aurais succombé.

Tout s'expliquait. Au cours de la conversation, j'appris que les deux trappeurs avaient l'intention de prendre part à notre expédition militaire contre le Mexique. Les traitements barbares qu'ils avaient eu à subir lorsque le hasard les avait fait tomber entre les mains des soldats mexicains--les oreilles coupées en témoignaient--avaient fait d'eux des ennemis acharnés de cette nation, et la guerre qui venait d'éclater leur fournissait l'occasion tant de fois désirée d'assouvir leur vengeance. Sans faire aucune objection, ils se déclarèrent prêts à entrer dans ma compagnie et à me servir, l'un d'éclaireur ou d'espion, l'autre de guide.

Comme mes blessures, quoique nombreuses et profondes, n'étaient pas dangereuses, mes forces me revinrent rapidement, grâce aux remèdes intelligents et à la sollicitude des deux trappeurs expérimentés. Au bout de trois jours, je fus en état de me remettre en selle.

Nous nous dirigeâmes alors vers le village où j'étais en garnison, mais sans reprendre mon ancienne piste. Mes compagnons connaissaient une route meilleure où nous étions sûrs de trouver de l'eau, ce qui, dans une excursion à travers les pampas, est le point le plus important. Le ciel était gris, le soleil invisible, et nous courions le danger de nous écarter de la bonne voie. Pour éviter ce péril, mes deux amis fabriquèrent une boussole de leur invention. Ils plantèrent une branche d'arbre en terre, et attachèrent au haut un morceau de peau d'ours. Après avoir arrêté la direction que nous avions à suivre, ils enfoncèrent dans le sol un autre bâton également pourvu d'un morceau de peau d'ours, et le fixèrent à plusieurs centaines de pas du premier. A mesure que nous avancions, nous regardions de temps à autre derrière nous, car nous savions que nous continuions à marcher en ligne droite aussi longtemps que le premier et le plus éloigné des deux bâtons disparaissait derrière l'autre. Quand les deux points noirs représentés par la peau d'ours furent hors de portée de notre vue, nous recommençâmes l'opération; et le procédé ainsi répété de mille en mille nous conduisit vers midi jusqu'à un bois entrecoupé d'allées et de pelouses. Nous marchâmes près d'une demi-heure dans l'épaisseur du taillis, et nous arrivâmes au bout d'un mille à l'entrée d'une prairie qui différait visiblement de la plaine que nous avions laissée derrière nous. Elle appartenait à ce genre de pampas que dans la langue des chasseurs on désigne sous le nom de «prairie fleurie», parce qu'au lieu d'être couverte d'herbes, elle est semée de fleurs et d'arbustes florissants. Au lieu de la traverser, nous en longeâmes la lisière et nous atteignîmes peu de temps après un ruisseau. Nous n'avions, à vrai dire, pas fait beaucoup de chemin, mais mes guides craignaient qu'en espaçant trop nos étapes, la fatigue de la course ne me donnât la fièvre; ils décidèrent donc de camper en cet endroit, d'y passer la nuit et de ne reprendre notre voyage que le jour suivant. On attacha les chevaux au bord du ruisseau, après leur avoir enlevé leurs selles. Ruben alla à la chasse, Garey à la pêche, tous deux me laissant prendre un repos dont j'avais encore bien besoin. Un daim tué par Ruben et les poissons pris par Garey nous firent un excellent souper; et après avoir passé toute la nuit à dormir d'un sommeil paisible, je me levai le lendemain matin, complètement rétabli.

Nous déjeunâmes des restes du daim, nous sellâmes nos chevaux et nous nous dirigeâmes vers une haute colline qui dominait la plaine. Mes compagnons connaissaient bien la topographie de cette région. Nous devions longer le pied de cette colline, pousser une dizaine de milles plus loin et arriver enfin au but de notre course. J'avais souvent considéré cette hauteur de ma terrasse, qui me servait généralement d'observatoire; et comme sa configuration m'intéressait, je m'étais promis de la visiter à la première occasion. Elle offrait l'aspect singulier d'une armoire gigantesque dressée debout sur la prairie. Ses côtés étaient parfaitement d'aplomb et perpendiculaires à son sommet, dont le niveau, exactement horizontal, formait une surface parallèle à la plaine.

Ces collines dont la cime ressemble à une table plane portent au Mexique le nom de «plateaux tabulaires». Quelquefois, la distance qui sépare deux hauteurs de ce genre est de plusieurs centaines de milles; mais le plus souvent elles se trouvent rapprochées par groupes comme un jeu de quilles colossales portant un pavois, toutes d'égale élévation et couvertes, en général, à leur cime d'une végétation nettement distincte de celle de la plaine environnante.

En nous approchant de cette singulière éminence, nous vîmes qu'elle perdait beaucoup de son caractère marquant et que sa forme de parallélipipède régulier s'éloignait considérablement de la symétrie géométrique. Des contreforts étroits partaient des flancs du rocher, et en plusieurs endroits les lignes droites se brisaient. Ce qui paraissait indéniable, c'est que le sommet du plateau était inaccessible, car ses parois figuraient des murs escarpés de cinquante pieds de haut que, dans l'opinion de mes compagnons, aucun homme n'avait jusqu'alors escaladés.

Nous n'étions plus qu'à un mille du pied de ce plateau, lorsque Garey s'écria tout à coup: «Alerte! voilà les Indiens!»

En même temps, il montra de la main la hauteur que contournaient en venant au-devant de nous une troupe de cavaliers.

Mes deux amis avaient serré la bride et fait halte. Je suivis leur exemple; et tous trois bien plantés en selle, nous attendîmes, observant l'étrange apparition.

Les cavaliers étaient au nombre de douze. Il était évident qu'ils marchaient sur nous en ligne droite.

--Si ce sont des Indiens, dit Garey après un instant de silence, ce sont des Comanches.

--Et si ce sont des Comanches, ajouta Ruben, ils suivent le sentier de la guerre et ont de mauvais desseins. Ayez l'oeil sur vos fusils.

Ce conseil fut écouté sans objection. Nous savions que si les arrivants étaient réellement des Comanches, nous devions nous attendre à un combat acharné. Nous mîmes donc pied à terre, nous abritant derrière nos chevaux, et nous attendîmes l'approche de l'ennemi.

Nous étions depuis quelques minutes dans cette position, lorsque Ruben s'écria:

--Si ce sont là des Indiens, je veux bien être un nègre: ces gaillards sont barbus et ils ont la peau jaune. Ce sont des Mexicains.

Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manièreà leur faire former un carré.

Cette affirmation n'était pas de nature à nous rassurer, car nous n'ignorions pas que les Mexicains nous étaient pour le moins aussi hostiles que les Comanches. Les douze cavaliers semblaient d'abord ne pas nous avoir aperçus; mais lorsqu'ils eurent le soleil derrière eux, ils purent, sans être éblouis, nous voir parfaitement. Alors ils firent halte à leur tour et se préparèrent à l'attaque. Malgré l'inégalité du nombre, nous pouvions nous mesurer avec nos ennemis. Mes compagnons étaient de ceux dont le fusil ne ratait jamais, qui ne tiraient jamais au jugé et qui ne lâchaient la détente qu'en sachant à coup sûr où leur balle devait frapper. Je pouvais par conséquent me persuader que si les cavaliers nous attaquaient, il n'y en aurait que neuf qui se rapprocheraient de nous à une portée de pistolet, et dans cette approche il n'y avait pas de quoi nous effrayer: nous y étions préparés; j'avais un revolver à six coups dans ma ceinture, Garey avait le sien et Ruben une paire de pistolets dont il saurait faire bon usage.

--Seize coups, et les couteaux au pis aller! s'écria Garey avec un accent de triomphe, quand nous eûmes inspecté rapidement nos armes.

Les ennemis restaient toujours en place, et leur chef allait et venait devant leur front de bataille, comme s'il voulait, par sa harangue, leur inspirer du courage. De notre côté, nous n'étions pas restés inactifs; nous avions attaché nos chevaux deux à deux d'un côté par la tête, de l'autre par la queue, de manière à leur faire former un carré dont le grand rubican de Garey figurait le front et dont nous occupions l'intérieur. Ainsi postés, nous n'avions plus qu'à surveiller les mouvements de nos adversaires qui ne pouvaient voir que nos têtes et nos pieds.

A la fin, les cavaliers, obéissant à un signai de leur chef, fondirent sur nous au galop. Lorsqu'ils ne furent plus qu'à trois cents pas, ils firent halte de nouveau et nous crièrent:

--Que craignez-vous? Nous sommes des amis.

--Au diable des amis de cet acabit, répondit Ruben. Vous nous prenez donc pour des imbéciles? Tenez-vous à distance ou, sur mon âme, le premier qui se trouvera à ma portée, sera un homme mort.

Les cavaliers renoncèrent alors à toute dissimulation, l'un d'eux se détacha du groupe, lança d'un coup d'éperon son cheval au galop et décrivit autour de nous un grand arc de cercle. Lorsqu'il se fut éloigné d'une vingtaine de pas de ses compagnons, il fut suivi d'un second qui répéta la manoeuvre, puis d'un troisième, d'un quatrième, d'un cinquième, qui tournoyèrent l'un derrière l'autre autour de nous. Aussitôt nous changeâmes notre plan de défense en nous postant dos à dos, de telle sorte que chacun de nous couvrait de son arme un tiers du cercle. Les cinq cavaliers firent deux fois au galop le tour de notre carré, en se rapprochant sans cesse de nous, pendant qu'ils déchargeaient leurs mousquets. Ils s'éloignaient ensuite en continuant le même mouvement, rejoignaient le gros de leur troupe, échangeaient leurs armes contre d'autres toutes chargées et revenaient, toujours en galopant, nous assaillir. En même temps, ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu'ils nous dérobaient presque tout leur corps et nous enlevaient ainsi toute occasion de tirer sur eux. Nous aurions pu, il est vrai, tuer leurs chevaux, mais c'eût été dépenser sans grande utilité notre poudre et nos balles, car nous ne pouvions songer à recharger nos armes. A la première fusillade, toutes les balles avaient passé par-dessus nos têtes et la cavale de Ruben avait reçu une blessure insignifiante. Mais la seconde décharge de l'ennemi nous fit plus de mal. Garey fut atteint par une balle qui lui arracha une partie de sa blouse de chasse en lui éraflant l'épaule. Une autre balle rasa la tête de Ruben.

Ils se courbaient si habilement sur leurs monturesqu'ils dissimulaient leur corps.

--Nous ne pouvons rester plus longtemps spectateurs de l'attaque sans y répondre, dis-je. Qu'en pensez-vous, camarades?

--Nous devons faire une sortie, répondit Garey: c'est notre seul moyen de salut. Remontons à cheval et lançons nos bêtes ventre à terre dans la prairie.

--A quoi bon? objecta Ruben en hochant la tête. Le capitaine s'en tirerait peut-être; mais pour toi et moi il n'y a pas ombre de chance. Ils rattraperaient ma cavale en cinq minutes, et ton rubican n'a pas à se vanter de ses jambes.

--Tu te trompes, répliqua Garey. Tu peux monter l'étalon blanc et laisser ta cavale en liberté, ou me céder le Cheval blanc et prendre mon rubican. Mais il est absurde de nous croiser les bras et de nous laisser fusiller comme un buffle dans un parcage. Qu'en dites-vous, capitaine?

--Je crois, repartis-je en désignant d'un coup de tête le plateau, que nous devons gagner au galop la colline et nous y adosser. L'ennemi ne pourra plus alors nous tourner; et, avec les chevaux devant nous, il nous sera plus facile de lui tenir tête.

--Le jeune homme a raison, interrompit Ruben. Nous n'avons pas une seconde à perdre, ils vont bientôt revenir à la charge.

Nous détachâmes rapidement nos montures, nous sautâmes en selle et nous partîmes comme des traits. Derrière nous volait au triple galop toute la bande, criant et vociférant; mais nous avions l'avance et nous atteignîmes heureusement le rocher. Puis d'un bond nous fûmes à terre, et nous appuyant contre la paroi granitique, tenant nos chevaux devant nous, nos fusils braqués sur l'ennemi, nous attendîmes.

Pour le moment nous étions en sûreté. Les Mexicains ne pouvaient plus passer derrière nous et ils n'osaient se risquer de front à portée de nos armes. Toutefois, nous nous trouvions encore dans une position extrêmement critique, car les ennemis, auxquels étaient venus vers le soir se joindre un renfort de six cavaliers armés également de mousquets, semblaient décidés à nous bloquer toute la nuit et à nous obliger, faute de vivres, à capituler.

Tandis que, perdu dans de sinistres pensées, je restais en observation, j'aperçus dans le rocher une crevasse longitudinale qui montait en s'élargissant et en s'approfondissant vers le sommet de la colline. C'était un sillon creusé probablement par les eaux de pluie en découlant du plateau le long de la paroi perpendiculaire. Quoique l'escarpement du rocher fût partout également abrupt, ce sillon offrait néanmoins une inclinaison marquante; et, après l'avoir inspecté soigneusement du regard, j'acquis la conviction qu'un homme habile à grimper pourrait, en le remontant, arriver jusqu'au plateau même. Il y avait, en effet, dans le rocher, certaines saillies qui pouvaient servir d'appui au pied, et çà et là croissaient dans les fentes des pousses de cèdre rampant, dont celui qui ferait l'escalade pourrait s'aider.

Sans hésiter, je communiquai ma découverte à mes compagnons. Tous deux s'en montrèrent fort réjouis et déclarèrent, après un bref examen, le chemin très praticable. Mais dans quel but grimper là-haut? Nous n'avions aucune perspective de pouvoir descendre de l'autre côté. D'ailleurs, si nous étions sûrs d'échapper à toute attaque, une fois arrivés au plateau, nous étions tout aussi certains de n'y pas trouver d'eau, et la soif était pour nous plus redoutable encore que les Mexicains. En outre, tant que nous restions au pied de la colline, nous gardions nos chevaux qui pouvaient nous servir à fuir et, dans un cas extrême, nous pourrions les manger. Mais faire l'ascension de la hauteur, c'était nous condamner à les perdre. Aussi la lueur d'espoir qui nous était apparue un moment s'évanouit-elle presque aussitôt.

Jusqu'alors Ruben ne s'était pas prononcé. Il restait pensif, appuyé sur son long rifle. Lorsqu'il eut gardé cette attitude pendant plusieurs minutes sans dire une parole, un sourire éclaira sa rude physionomie:

--Combien de yards a ton lasso, Bill? demanda-t-il.

--Vingt, répondit Garey.

--Et le vôtre, jeune homme?

--Au moins autant, peut-être un peu plus.

--Très bien, dit-il d'un air satisfait; avec mon lasso cela fait une longueur de cinquante-six yards. Il est vrai qu'il y a à décompter les noeuds, mais nous avons par contre nos brides en sus. Écoutez donc mon idée. D'abord nous grimpons là-haut, dès qu'il fait assez noir pour ne pas être aperçus; nous emportons nos lassos et nous les lions bout à bout; si la courroie n'est pas assez longue, nous y attachons nos brides. L'ennemi, nous croyant toujours aux aguets, n'osera pas s'approcher de nos chevaux qui n'auront rien à craindre jusqu'au jour. Pendant ce temps, nous attachons notre lanière de soixante mètres environ à un arbre et nous nous laissons descendre tout doucement de l'autre côté de la colline. Une fois dans la prairie, nous pendons nos jambes à notre cou, nous filons en droite ligne sur la garnison du capitaine, nous y faisons lever une demi-douzaine de ses meilleurs tireurs, et tous montés à cheval nous revenons à la colline, nous tombons sur les Mexicains endormis et nous leur administrons la plus belle volée qu'ils aient reçue depuis le commencement de la guerre.

Nous nous empressâmes, Garey et moi, de donner notre acquiescement à ce plan, et il ne nous fallut pas longtemps pour ne faire qu'une seule lanière de nos trois lassos et pour attacher solidement nos chevaux, de manière à les empêcher de bouger de place; cela fait, nous attendîmes la nuit.

Ruben ne s'était pas trompé dans ses prévisions. La nuit, qui tomba bientôt, fut aussi ténébreuse que nous pouvions la souhaiter. D'épais nuages noirs couvrirent tout le firmament, un orage s'annonça, et déjà quelques grosses gouttes de pluie mouillaient nos selles. Tout à coup un éclair embrasa tout le ciel et illumina la prairie comme si l'on avait allumé des milliers de torches. Cette circonstance nous était défavorable: un seul sillon lumineux pouvait révéler tout notre plan aux ennemis.

--Bah! dit Ruben après avoir considéré le ciel; nous grimperons entre deux éclairs.

Il avait à peine achevé de parler que pour la seconde fois un véritable incendie s'alluma dans le ciel et projeta sur l'immensité de la prairie des reflets si intenses que nous pûmes distinguer aisément les boutons des habits de nos adversaires.

Pendant ce temps, Garey s'était noué le lasso par un bout autour des reins et avait commencé l'escalade. Il avait atteint à peu près la moitié de la hauteur à gravir, lorsque la plaine s'illumina de nouveau. Je levai les yeux et le vis sur une saillie, le corps collé contre le rocher, les bras en l'air. Tant que dura le feu du ciel, il resta dans cette attitude immobile. Mes regards anxieux interrogeaient les mouvements des cavaliers; mais aucun d'eux ne bougeait; ils n'avaient rien vu.

Un nouvel éclair me permit d'inspecter le rocher. La forme humaine avait disparu. Il n'y avait plus que la ligne noire du lasso, qui pendait du haut du plateau, et qu'on eût pris pour une crevasse. Garey était arrivé jusqu'au sommet de la colline, sain et sauf.

C'était mon tour. Il ne me fut pas difficile, en me tenant à la lanière, de monter d'une saillie à l'autre; et avant que l'éclair eût reparu, j'avais rejoint le plus jeune de mes compagnons.

Cinq minutes après, Ruben était avec nous; alors nous enroulâmes la lanière et nous cherchâmes un endroit pour opérer notre descente.


Back to IndexNext