Chapter 14

—Il faut dire à son honneur, reprit Grotto, qu’il supporta cette prospérité inouïe avec calme et beaucoup de modestie. Il fut généreux, protégéa le mérite inconnu et n’usa jamais de son crédit pour se venger des injures dont il fut souvent l’objet. Directeur général du théâtre et des fêtes au palais de Buen-Retiro, il fit venir à Madrid les artistes les plus renommés, tels que Gizzielo et la Mingotti, sans manifester jamais une ombre de jalousie. Seulement Farinelli était d’une sévérité extrême pour les virtuoses qu’il avait sous sa dépendance. Il leur était expressément défendu de chanter hors des réunions de la cour, et il exigeait même qu’ils fissent calfeutrer les fenêtres de la chambre où ils étudiaient leurs rôles. Un jour, il poussa la rigueur à cet égard jusqu’à refuser à une grande dame qui se trouvait dans un état des plus intéressants la permission d’entendre la Mingotti dans son propre appartement. Il fallut un ordre exprès du roi pour lever l’obstacle. Qui ne connaît l’anecdote de ce tailleur mélomane qui, pour se payerd’un habit magnifique qu’il lui apportait, ne demandait que le plaisir d’entendre chanter une seule fois l’admirable sopraniste? Après avoir satisfait au désir de ce brave homme, Farinelli lui remit une bourse qui contenait le double de la somme que pouvait valoir l’habit, en lui disant pour vaincre son refus: «Je vous ai cédé, il est juste que vous me cédiez à votre tour.»«Rappelé à Naples par une maladie que fit ma pauvre mère, j’assistai à l’inauguration du théâtre San-Carlo, qui eut lieu le 4 novembre 1737, le jour même de la fête du roi Charles VII, qui depuis a été Charles III d’Espagne. Ce fut un spectacle magnifique. Commencé dans le mois de mars de la même année, d’après un plan de l’architecte Madrano, ce théâtre, qui est le plus grand et le plus beau de l’Europe, fut achevé dans le mois d’octobre sous la direction d’un certain Angelo Carasale, dont il fit la fortune et le malheur. A son entrée dans la salle, le roi, frappé d’admiration, appela l’architecte et lui posa la main sur l’épaule en témoignage de sa haute protection. «Je regrette seulement,» dit le roi à Carasale, «que le théâtre ne communique pas directement avec mon palais. S’il était possible d’établir une galerie intérieure, ce serait plus commode pour moi et ma famille.» Carasale, inclinant la tête, disparut. Après la représentation, il s’approcha du roi et lui dit: «Sire, votre désir est accompli; Votre Majesté peut rentrer maintenant dans son palais sans sortir du théâtre.» Dans l’espace de trois heures qu’avait duré la représentation, l’architecte avait fait abattre de gros murs et improvisé un escalier qu’il fit recouvrir de riches tapisseries. Pendant huit jours, cet incident fut le sujet de toutes les conversations, ce qui n’empêcha pas le pauvre Carasale, quelque temps après,d’être renfermé au château Saint-Elme, où il est mort sous une fausse accusation de péculat[33]. En 1744, à ce même théâtre Saint-Charles, j’assistai à une solennite bien autrement intéressante. Le roi, pour célébrer la victoire de Velletri, qu’il venait de remporter sur les impériaux commandés par le prince de Lobkowitz, avait fait venir à Naples Caffarelli et Gizzielo. Jamais ces deux grands virtuoses n’avaient chanté ensemble, car l’un, plus âgé de onze ans que l’autre, puisqu’il est né à Bari le 16 avril 1703, tandis que Gizzielo a vu le jour à Arpino le 18 janvier 1714, était déjà célèbre dans toute l’Europe et ne reconnaissait de rival que son condisciple Farinelli. Aussi leur rencontre dans un opéra de Pergolèse,Achille in Sciro, fut-elle un événement dans l’histoire de l’art de chanter. Caffarelli, qui représentait le personnage héroïque d’Achille, venait de chanter un air de bravoure qui avait excité l’étonnement du public, lorsque parut Gizzielo sous le costume de l’astucieux Ulysse.—Pas mal, répondit l’abbé Zamaria;per Bacco!vous avez donc lu Homère, mon cher Grotto?—Tremblant comme l’oiseau à l’approche du vautour, continua le vieux sopraniste, Gizzielo se recommanda intérieurement à la vierge Marie, et fit vœu de lui consacrer un vase lacrymatoire de l’argent le plus fin, s’il sortait sain et sauf d’une lutte aussi terrible. Il commença d’une voix émue, et puis, encouragé par quelques murmures approbateurs, il se raffermit et développa les notes les plus suaves avec un style si pathétiqueet si touchant, que la salle retentit de bruyantes acclamations. La victoire resta indécise entre la prodigieuse flexibilité qui caractérisait surtout la manière de Caffarelli et la grâce mêlée de tendresse qui était le partage de Gizzielo.—C’est à peu près mon histoire avec la Gabrielli que vous venez de raconter, interrompit Pacchiarotti. Lorsque je me rencontrai pour la première fois à Venise, en 1777, avec cette puissante et fantasque prima donna, que tant de rapports de ressemblance rapprochaient de Caffarelli, je me crus perdu.Poveretto me, m’écriai-je,questo è un portento!c’est un prodige! Je ne dus mon salut, dans cette circonstance, qu’à un peu de sentiment dont la Gabrielli était complétement dépourvue.—Je revis Gizzielo à Madrid, continua Grotto, où il fut appelé par mon ami Farinelli en 1749. Les conseils de l’élève de Porpora perfectionnèrent son goût, et je n’oublierai de ma vie la manière dont il chantait un air de laDidone abbandonataque Vinci avait composé pour lui à Rome, en 1730, ainsi qu’un autre admirable morceau de l’Artaserse, du même compositeur:E pure sono innocente....dans lequel Gizzielo faisait pleurer son auditoire. Rappelé à la cour de Lisbonne, où il avait déjà été une première fois en 1743, il y est resté jusqu’en 1754. Comblé de richesses par le roi de Portugal, Gizzielo s’est retiré à Rome, où il est mort presque à la fleur de l’âge, en 1761[34].«Farinelli dut quitter aussi l’Espagne en 1761, peu de temps après la mort de Ferdinand VI. Charles III, en congédiant le grand virtuose avec une pension considérable, lui rendit ce témoignage, qu’il avait usé avec modération de la faveur dont l’avaient honoré ses prédécesseurs. Il eut ordre, je crois, de se retirer à Bologne, dans cette ville studieuse et paisible où trente ans plus tôt il avait rencontré Bernachi, dont l’exemple et les sages conseils eurent une si grande influence sur sa destinée d’artiste. Il aimait à reconnaître qu’après Porpora, qui avait dirigé son enfance, les deux hommes qui avaient le plus contribué à épurer son goût et son style, c’étaient l’empereur Charles VI et le sopraniste Bernachi. Retiré dans une belle habitation qu’il avait fait construire à une lieue de Bologne, entouré de sa sœur et de ses deux enfants, qu’il affectionnait beaucoup, il y vécut somptueusement, en exerçant l’hospitalité d’un grand seigneur. Il recevait nombreuse compagnie, et pas un voyageur de distinction ne passait à Bologne sans désirer lui être présenté. Ses appartements étaient remplis d’un grand nombre de clavecins, dont chacun portait le nom d’un peintre célèbre. Tantôt il jouait sur leRafaello d’Urbino, et tantôt sur le Titien, le Guide ou le Corrége. Plus souvent encore il se plaisait à chanter en s’accompagnant de la viole d’amour. Parmi les tableaux remarquables qu’il possédait, il y en avait un de son ami Amiconi, où l’artiste avait groupé, dans une composition pleine de grâce, le portrait de Farinelli, de Métastase, de la Faustina, et celui du peintre Amiconi lui-même. Sa conversation, abondante en anecdotes curieuses sur les grands personnages qu’il avait approchés, intéressait les visiteurs et les convives qu’il avait constamment à sa table. Il parlait volontiers de son séjouren Angleterre, où il avait connu beaucoup d’hommes distingués, particulièrement lord Chesterfield. Un jour, je l’ai entendu confirmer le fait si souvent rapporté de son entrevue avec Senesino. Engagés, l’un au théâtre de Haendel, l’autre à celui de Porpora, où ils chantaient tous les soirs, les deux célèbres virtuoses n’avaient pu trouver l’occasion de s’entendre, lorsque je ne sais trop quelle représentation extraordinaire les mit en présence dans une scène combinée à cet effet. Senesino représentait un tyran furieux et implacable, et Farinelli un prisonnier chargé de chaînes. S’approchant humblement de son oppresseur, Farinelli chanta un air si touchant et avec une voix si pure, que Senesino, oubliant le caractère de son rôle, courut embrasser son rival aux applaudissements d’un public ravi.«Parmi les voyageurs de distinction que j’ai vus chez Farinelli, je dois citer l’électrice de Saxe, qui était venue tout exprès en Italie pour voir et entendre l’incomparable sopraniste. C’était, je crois, en 1772. Après un déjeuner splendide qu’il avait donné à la princesse, il se plaça au clavecin, et, d’une voix affaiblie par l’âge, il dit cet air si fameux de Hasse:Solitario bosco ombroso....avec un si grand style, que la princesse, non moins émue que l’avait été Senesino, se précipita dans ses bras en s’écriant avec exaltation: «Ah! je mourrai contente désormais, puisque j’ai eu le bonheur de vous entendre!»«Hélas! continua Grotto en poussant un soupir, la gloire, la fortune, l’amitié du P. Martini, l’estime dont il était entouré, la vénération que j’avais pour lui, n’ont point empêché ce grand homme de terminer tristementune existence qui avait été si complétement heureuse jusqu’alors. Il ne pouvait se consoler d’avoir été forcé de quitter la cour d’Espagne, dont il ne parlait jamais sans pleurer comme un enfant. Joignez à ce chagrin d’une grandeur éclipsée la passion funeste que lui inspira la femme de son neveu, et vous aurez une idée de l’amertume de ses dernières années. Cette femme jeune, belle et distinguée, appartenant à une des plus nobles familles de Bologne, repoussa avec dédain le sentiment que Farinelli éprouvait pour elle. Lui qui, dans sa jeunesse, avait été recherché et adoré, je puis l’affirmer, des plus grandes dames de l’Europe, il me dit un jour d’un accent désespéré: «Je donnerais ma fortune, ma vie et jusque ma part de paradis, pour quelques jours de bonheur passés avecLuccinda!» Il chantait devant elle, d’une voix chevrotante, les morceaux les plus touchants de son répertoire, sans pouvoir adoucir son inhumaine. Enfin il s’oublia jusqu’à éloigner son neveu et se fit le tuteur jaloux et tyrannique d’une jeune femme dont la fierté a empoisonné et abrégé certainement sa vie.—On pourrait appliquer à ce pauvre Farinelli, répondit l’abbé Zamaria, ces deux vers de l’Arioste:Che la cagion del suo caso empio e tristo,Tutto venia per aver troppo visto,ce qui veut dire que «trop d’expérience nuit au bonheur.»—Je possède une fort belle gravure d’Amiconi, dit Canova, où Farinelli est représenté assis au milieu d’un portique, ayant à ses pieds un groupe de petits Amours qui chantent et folâtrent autour de lui. Une muse lui pose une couronne sur la tête, tandis qu’au fond du tableauon aperçoit la Renommée qui s’élève au-dessus d’un nuage pour annoncer l’avénement du grand artiste. Jeune, beau et plein de grâce, Farinelli tient à la main une guirlande de roses dont il admire la fraîcheur, et au bas de cette gravure, qui a été publiée à Londres, on lit ce vers tiré de l’Énéide de Virgile:Primam merui qui laude coronam.—Signori, reprit Grotto avec une certaine dignité, Farinelli et Caffarelli, dont le véritable nom était Majorano, comme vous le savez sans doute, sont les deux sopranistes les plus admirables qu’ait produits l’Italie, si féconde pourtant en semblables merveilles. Nés dans la même contrée, l’un à Naples en 1705, l’autre à Bari en 1703, tous les deux élèves de Porpora qu’ils ont laissé dans la misère, ils ont vécu près d’un siècle et sont morts riches et glorieux, mon ami en 1782, et Caffarelli l’année suivante, dans son duché de Santo-Dorato. Doués tous les deux d’un physique charmant et d’une voix de soprano étendue, sonore, limpide, que leur maître avait assouplie dès l’enfance par des exercices si bien gradués, qu’en sortant de ses mains ils purent aborder les plus grands théâtres de l’Europe, ils déployèrent des qualités différentes avec une égale habileté, et laissèrent le monde indécis, ne sachant auquel des deuxusignuolidonner la préférence. Si Farinelli se distinguait par la sensibilité, par un goût sévère et contenu, Caffarelli éblouissait par les prodiges de sa vocalisation luxuriante, qu’aucune femme, même la Gabrielli, ne pouvait égaler. L’un touchait le cœur par l’expression des sentiments, l’autre étonnait l’oreille par les caprices et les sensualités de son gosier; le premier vous arrachait des larmes, le second des cris d’admiration; et si Farinelli aété le chanteur des rois, des princes, des femmes sensibles, des grands professeurs et des hommes distingués par la culture de leur esprit, Caffarelli a été celui de la foule ébahie au spectacle de la difficulté vaincue. L’un pourrait être comparé au Tasse, et l’autre à Marini.—Et pourquoi pas à Homère et à Virgile? répondit l’abbé Zamaria en riant. Puisque vous les avez déjà comparés à deux oiseaux, continua l’abbé avec malice, Farinelli pourrait être assimilé au cygne, l’oiseau favori des muses, qui chantait sur les ondes du Pénée les louanges d’Apollon, et Caffarelli au phénix, dont le plumage d’or, de pourpre et d’azur, selon Pline, faisait l’admiration des hommes et des dieux.—Quoi qu’il en soit, continua Grotto, Farinelli et Caffarelli doivent être considérés comme les deux sopranistes les plus extraordinaires qui aient existé, l’un dans le chant tempéré etdi mezzo carattere, l’autre dans le style de bravoure. Autour de ces deux illustres élèves de Porpora, qui se sont partagé l’empire de l’art de charmer les hommes par les inflexions de la voix, on pourrait classer en deux familles distinctes tous les sopranistes célèbres qu’a produits notre pays: dans la lignée de Farinelli, Bernachi d’abord, qui a fondé l’école de Bologne; son savant élève Mancini; Orsini, dont la voix de contralto plaisait tant à l’empereur Charles VI et à son maître de chapelle, Fux; Senesino, qui a eu l’honneur de chanter avec Marie-Thérèse lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant, et dont la voix demezzo sopranoet le beau visage ont fait les délices de la cour de Dresde, où Haendel est allé le chercher; Carestini, dont la modestie n’était surpassée que par le goût, le talent et l’expression qui distinguaient ce chanteur favori de Haendel; Guarducci, non moins touchant, et qui étaitsi remarquable dans laDidonede Piccini; Salimbeni, beau comme l’Amour, élève aussi de Porpora, et dont la voix enchanteresse de soprano avait le privilége de toucher le grand Frédéric; Guadagni, que vous connaissez tous, le chanteur inspiré de Glück, l’amant fortuné de la Gabrielli; Millico, qui l’a peut-être égalé, l’ami intime de l’auteur d’Orfeoet d’Alceste; Aprile, qui fut aussi un excellent professeur;il Porporino, dont la belle voix de contralto n’était pas à dédaigner, non plus que celle de Rubinelli; enfin Pacchiarotti que voici, le sublime Pacchiarotti, qui est, hélas! le dernier grand sopraniste qui nous reste.—En vous remerciant des éloges que vous voulez bien m’accorder, répondit Pacchiarotti, permettez-moi de ne pas désespérer de l’avenir. J’ai entendu à Rome, il y a quelques années, un certain Crescentini qui promet de devenir un virtuose digne de perpétuer la tradition de Farinelli et de Guadagni.—Dans la famille des sopranistes qui ont surtout brillé par les artifices de la vocalisation, reprit Grotto, on pourrait classer, avant Caffarelli, Pasi, qui chantait au commencement du siècle; puis Gizzielo, dont j’ai déjà parlé, et dont la voix de soprano égalait au moins celle de l’élève de Porpora; enfin l’idole du jour, Marchesi, que nous avons entendu à Venise, et qui possède, avec une figure charmante, une voix de soprano dont la merveilleuse souplesse excite l’admiration de l’Europe.»Grotto avait à peine terminé son récit, que la porte de la salle s’ouvrit avec fracas, et l’on vit entrer un homme vêtu de noir, portant une barrette ornée d’un gland d’or. A son aspect, tout le monde se leva précipitamment, excepté le sénateur Zeno, qui ne bougea pas desa chaise. C’était un familier du conseil des dix, qui, en apercevant le père de Beata, s’inclina et disparut sans proférer une parole. On reconnut à cette scène muette et à la contenance du sénateur qu’il était un des trois inquisiteurs d’État. Quelques jours après, on apprit, non sans terreur, que le convive qui avait osé blâmer la politique du gouvernement avait été enlevé de sa maison sans qu’on pût savoir ce qu’il était devenu.Les convives se retirèrent un peu en désordre, plus ou moins préoccupés de l’incident qui avait mis fin à ce souper improvisé. Il était trois heures du matin. La lune resplendissante éclairait encore quelques promeneurs attardés sur la place Saint-Marc. Lorenzo, dans la confusion de cette scène, voyant Beata seule et séparée du chevalier Grimani, la suivit en silence et l’accompagna jusqu’à la gondole de sa maison, qui était amarrée autraghettode la Piazzetta. Son père s’y étant placé le premier, Lorenzo offrit son bras à Beata pour l’aider à y monter, et se disposait à se retirer lorsque le sénateur lui dit: «Vous pouvez entrer.» Heureux et confus d’une faveur si inusitée, Lorenzo obéit. Il s’assit humblement en face de Beata et du sénateur, sans dire un mot, mais le cœur agité. A un mouvement que fit lagentildonnapour ramener les plis de sa robe qui traînait à ses pieds, Lorenzo, allant au-devant de ses désirs, rencontra sa main qu’il saisit fortement. Elle ne répondit point à son étreinte, mais elle ne retira pas sa main, et laissa Lorenzo la presser longtemps avec transport, nuance exquise d’une âme aussi pure que le ciel. Lorenzo était ivre de bonheur. C’était le premier témoignage d’affection qu’il recevait de Beata; ce contact innocent qu’il avait provoqué, et dont il s’exagérait certainement la portée, fit épanouir ses plus chères espérances et entr’ouvrit à sonimagination un avenir de béatitude. Il tremblait, ses genoux s’entre-choquaient, et sans la demi-obscurité qui le dérobait aux regards du sénateur, son exaltation extraordinaire aurait éveillé peut-être les soupçons du père de Beata. Oh! comme le souvenir de la Vicentina lui était odieux dans cet instant de suprême félicité! qu’il était honteux de sa chute, et combien les baisers de la volupté lui paraissaient amers et décevants, comparés à l’extase du véritable amour! Toute la soirée, Lorenzo avait imploré vainement, par sa contenance recueillie et triste, un signe bienveillant de Beata, sans se douter que cette noble créature était joyeuse comme un enfant de le voir ainsi préoccupé d’elle et indifférent à tout autre objet. Elle lui savait gré surtout de n’avoir point répondu aux agaceries de laprima donna, ni aux propos aimables d’Hélène Badoer. Assise en face de Lorenzo, elle le sentait tressaillir, et son cœur en éprouvait une douce commotion. Elle était heureuse et à la fois étonnée de la témérité de Lorenzo; sa conscience parfaitement tranquille épanchait ses illusions et s’entr’ouvrait au bonheur. «Pourquoi, se disait-elle recueillie en elle-même à côté de son père silencieux, et en attachant sur Lorenzo un regard sérieux et attendri, pourquoi la destinée briserait-elle une union si charmante qu’elle s’est plu à former? Ne l’a-t-elle pas confié à ma sollicitude, cet enfant bien-aimé qui a répondu à tous mes vœux, et ne suis-je pas assez riche pour fixer irrévocablement son sort? Mon père pourrait-il trouver un fils plus affectueux et plus digne de soutenir l’éclat de sa maison? et que sont quelques années de plus, quand l’amour s’unit à l’amour?»Lorenzo, qui tournait le dos à la proue où était placée la lanterne qui, ainsi qu’une étoile polaire, éclairaitles mariniers à travers les lagunes, se pencha un peu de côté et laissa pénétrer ainsi dans la gondole un rayon furtif de lumière: il put voir alors deux grosses larmes sillonner le beau visage de Beata. Oh! que n’était-il seul pour tomber à ses pieds et les essuyer de ses lèvres, ces larmes précieuses qu’il recueillit au fond de son cœur! Ému jusqu’au transport, Lorenzo aurait peut-être fait un éclat irréparable, si, dans les profondeurs d’un petit canal, une voix harmonieuse n’eût soupiré ces jolis vers d’une chanson de Lamberti:La troppo cara imagineSempre xe viva in mi,Non vedo altro che ti,Ti sola sento.«Ton image chérie vit toujours dans mon cœur; je ne vois que toi, je ne pense qu’à toi.» Ce sentiment si conforme à ce qu’il éprouvait calma Lorenzo et le plongea dans une douce rêverie, où la légende de Silvio et de Nisbé, dont Giacomo avait bercé son enfance, traversa heureusement son esprit.Rentré au palais, Lorenzo ne put dormir de la nuit. Il marchait à grands pas dans sa chambre avec une agitation extrême, se parlant tout haut, couvrant de baisers ses propres mains qui avaient pressé celle de Beata, et qui lui paraissaient encore empreintes du parfum de la femme aimée. Tantôt il s’asseyait au clavecin et improvisait des chants pour exhaler son bonheur; tantôt il récitait avec emphase des vers de son poëte de prédilection, Dante, qu’il savait presque tout entier par cœur. Il voulait écrire à Beata une seconde lettre pour lui dire sa joie, son respect, son amour, son profond repentir, et, comme il entre toujours un peu d’imitationdans tout ce que fait la jeunesse, Lorenzo, en écrivant de nouveau à la fille du sénateur, pensait indirectement à la fameuse lettre de Saint-Preux à Julie, dont il n’avait pas oublié le début éloquent: «Puissances du ciel! vous m’avez donné une âme pour la douleur; donnez-m’en une pour la félicité!» Son bon instinct le préserva heureusement d’une faute qui l’aurait compromis dans l’esprit de Beata, dont la fierté et la délicatesse auraient été blessées d’un pareil langage.Le lendemain, Lorenzo resta toute la journée au palais sans presque sortir de sa chambre, tant il était heureux de se trouver près d’elle, de respirer le même air, de fouler la trace de ses pas. Il prêtait l’oreille au moindre mouvement qui se faisait au-dessous de lui dans l’appartement de Beata, et à chaque porte qu’on fermait, à chaque bruit, son cœur bondissait, croyant entendre, dans les longs corridors, le frôlement d’une robe de soie. Puis il se mettait à la fenêtre, espérant que Beata serait à son balcon, d’où elle se plaisait à contempler les incidents du Grand-Canal. Le palais s’était transformé pour Lorenzo en un séjour enchanté; tout lui paraissait changé. Il s’y sentait plus libre et plus fort, les domestiques étaient plus respectueux à son égard, Teresa, la camériste, moins revêche, et le sénateur Zeno lui-même n’avait pu, sans intention, lui accorder la faveur de l’admettre dans sa gondole avec sa fille chérie, quand le chevalier Grimani s’en retournait seul avec son père.Cependant Lorenzo n’était pas sans appréhension sur l’accueil que lui ferait Beata. Son bonheur était si grand et si inespéré, qu’il craignait de le voir s’évanouir comme un songe à l’apparition du jour. «Elle n’a pas répondu à mon étreinte, se disait-il avec confusion;j’ai saisi sa main comme une proie qu’on dérobe, et peut-être ne me l’a-t-elle abandonnée un instant que par distraction, par pitié ou indifférence? Ces larmes divines, que j’ai vues couler de ses beaux yeux, est-ce bien moi, pauvre insensé, qui en suis la cause? Ah! c’est l’absence du chevalier qu’on pleurait et le peu d’empressement qu’il a mis à la suivre dans sa gondole!» Passant d’un extrême à l’autre, Lorenzo, après s’être humilié ainsi devant la fortune, se relevait avec orgueil, et trouvait qu’après tout il valait bien le chevalier Grimani, dont le mérite consistait à porter avec grâce le nom de son père. Ces alternatives de tendresse et de vanité, de soumission et de révolte, d’aspirations généreuses et de susceptibilité démocratique, comme on dirait de nos jours, étaient les affluents divers dont se composaient le caractère de Lorenzo et la société où le sort l’avait jeté. A dîner, où il vit Beata pour la première fois de la journée, Lorenzo fut timide et embarrassé. Il n’osait lever les yeux sur elle, de peur de rencontrer un visage sévère, où il aurait lu la condamnation de sa témérité et l’anéantissement de ses espérances. Il ne répondait que par monosyllabes aux questions que lui adressait l’abbé Zamaria, ne voulant pas prolonger une conversation qui aurait pu trahir l’anxiété de son esprit. Beata, au contraire, sans être moins réservée dans ses manières, regardait Lorenzo avec une curiosité naïve, comme si elle eût découvert en lui des qualités et des défauts qui lui eussent été inconnus jusqu’alors, ou qu’il fût revenu d’un long voyage, empreint de ce caractère d’étrangeté que donne l’absence. C’est que la femme chaste et pure qui accorde un témoignage d’affection, ou qui s’est laissé surprendre une faiblesse, éprouve une secousse intérieure qui déchire le voile desa pudeur alarmée. Elle contemple alors avec des yeux étonnés celui qui l’a éveillée du bruit de ses ailes ou du souffle de son haleine. Dans le regard profond, tendre et soucieux de la fille du sénateur, il y avait comme une révélation de sa destinée. Son âme confiante et généreuse s’était légèrement épanouie à ce premier contact de l’amour, et, malgré son bon sens, elle était disposée à croire que son père n’avait point agi sans intention en permettant à Lorenzo d’entrer dans sa gondole. Elle voyait dans ce fait, bien simple pourtant, une lueur d’espérance, un encouragement à ses vœux les plus chers; tant elle est vraie, cette pensée de Pascal: «Que le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît pas.» Sur la fin du dîner, Teresa vint parler tout bas à sa maîtresse, qui s’écria: «Ah! Tognina est ici! Sans doute elle vient passer quelques jours avec nous pour voir la fête de l’Ascension.» Elle se leva précipitamment de table, et courut embrasser son amie d’enfance.

—Il faut dire à son honneur, reprit Grotto, qu’il supporta cette prospérité inouïe avec calme et beaucoup de modestie. Il fut généreux, protégéa le mérite inconnu et n’usa jamais de son crédit pour se venger des injures dont il fut souvent l’objet. Directeur général du théâtre et des fêtes au palais de Buen-Retiro, il fit venir à Madrid les artistes les plus renommés, tels que Gizzielo et la Mingotti, sans manifester jamais une ombre de jalousie. Seulement Farinelli était d’une sévérité extrême pour les virtuoses qu’il avait sous sa dépendance. Il leur était expressément défendu de chanter hors des réunions de la cour, et il exigeait même qu’ils fissent calfeutrer les fenêtres de la chambre où ils étudiaient leurs rôles. Un jour, il poussa la rigueur à cet égard jusqu’à refuser à une grande dame qui se trouvait dans un état des plus intéressants la permission d’entendre la Mingotti dans son propre appartement. Il fallut un ordre exprès du roi pour lever l’obstacle. Qui ne connaît l’anecdote de ce tailleur mélomane qui, pour se payerd’un habit magnifique qu’il lui apportait, ne demandait que le plaisir d’entendre chanter une seule fois l’admirable sopraniste? Après avoir satisfait au désir de ce brave homme, Farinelli lui remit une bourse qui contenait le double de la somme que pouvait valoir l’habit, en lui disant pour vaincre son refus: «Je vous ai cédé, il est juste que vous me cédiez à votre tour.»«Rappelé à Naples par une maladie que fit ma pauvre mère, j’assistai à l’inauguration du théâtre San-Carlo, qui eut lieu le 4 novembre 1737, le jour même de la fête du roi Charles VII, qui depuis a été Charles III d’Espagne. Ce fut un spectacle magnifique. Commencé dans le mois de mars de la même année, d’après un plan de l’architecte Madrano, ce théâtre, qui est le plus grand et le plus beau de l’Europe, fut achevé dans le mois d’octobre sous la direction d’un certain Angelo Carasale, dont il fit la fortune et le malheur. A son entrée dans la salle, le roi, frappé d’admiration, appela l’architecte et lui posa la main sur l’épaule en témoignage de sa haute protection. «Je regrette seulement,» dit le roi à Carasale, «que le théâtre ne communique pas directement avec mon palais. S’il était possible d’établir une galerie intérieure, ce serait plus commode pour moi et ma famille.» Carasale, inclinant la tête, disparut. Après la représentation, il s’approcha du roi et lui dit: «Sire, votre désir est accompli; Votre Majesté peut rentrer maintenant dans son palais sans sortir du théâtre.» Dans l’espace de trois heures qu’avait duré la représentation, l’architecte avait fait abattre de gros murs et improvisé un escalier qu’il fit recouvrir de riches tapisseries. Pendant huit jours, cet incident fut le sujet de toutes les conversations, ce qui n’empêcha pas le pauvre Carasale, quelque temps après,d’être renfermé au château Saint-Elme, où il est mort sous une fausse accusation de péculat[33]. En 1744, à ce même théâtre Saint-Charles, j’assistai à une solennite bien autrement intéressante. Le roi, pour célébrer la victoire de Velletri, qu’il venait de remporter sur les impériaux commandés par le prince de Lobkowitz, avait fait venir à Naples Caffarelli et Gizzielo. Jamais ces deux grands virtuoses n’avaient chanté ensemble, car l’un, plus âgé de onze ans que l’autre, puisqu’il est né à Bari le 16 avril 1703, tandis que Gizzielo a vu le jour à Arpino le 18 janvier 1714, était déjà célèbre dans toute l’Europe et ne reconnaissait de rival que son condisciple Farinelli. Aussi leur rencontre dans un opéra de Pergolèse,Achille in Sciro, fut-elle un événement dans l’histoire de l’art de chanter. Caffarelli, qui représentait le personnage héroïque d’Achille, venait de chanter un air de bravoure qui avait excité l’étonnement du public, lorsque parut Gizzielo sous le costume de l’astucieux Ulysse.—Pas mal, répondit l’abbé Zamaria;per Bacco!vous avez donc lu Homère, mon cher Grotto?—Tremblant comme l’oiseau à l’approche du vautour, continua le vieux sopraniste, Gizzielo se recommanda intérieurement à la vierge Marie, et fit vœu de lui consacrer un vase lacrymatoire de l’argent le plus fin, s’il sortait sain et sauf d’une lutte aussi terrible. Il commença d’une voix émue, et puis, encouragé par quelques murmures approbateurs, il se raffermit et développa les notes les plus suaves avec un style si pathétiqueet si touchant, que la salle retentit de bruyantes acclamations. La victoire resta indécise entre la prodigieuse flexibilité qui caractérisait surtout la manière de Caffarelli et la grâce mêlée de tendresse qui était le partage de Gizzielo.—C’est à peu près mon histoire avec la Gabrielli que vous venez de raconter, interrompit Pacchiarotti. Lorsque je me rencontrai pour la première fois à Venise, en 1777, avec cette puissante et fantasque prima donna, que tant de rapports de ressemblance rapprochaient de Caffarelli, je me crus perdu.Poveretto me, m’écriai-je,questo è un portento!c’est un prodige! Je ne dus mon salut, dans cette circonstance, qu’à un peu de sentiment dont la Gabrielli était complétement dépourvue.—Je revis Gizzielo à Madrid, continua Grotto, où il fut appelé par mon ami Farinelli en 1749. Les conseils de l’élève de Porpora perfectionnèrent son goût, et je n’oublierai de ma vie la manière dont il chantait un air de laDidone abbandonataque Vinci avait composé pour lui à Rome, en 1730, ainsi qu’un autre admirable morceau de l’Artaserse, du même compositeur:E pure sono innocente....dans lequel Gizzielo faisait pleurer son auditoire. Rappelé à la cour de Lisbonne, où il avait déjà été une première fois en 1743, il y est resté jusqu’en 1754. Comblé de richesses par le roi de Portugal, Gizzielo s’est retiré à Rome, où il est mort presque à la fleur de l’âge, en 1761[34].«Farinelli dut quitter aussi l’Espagne en 1761, peu de temps après la mort de Ferdinand VI. Charles III, en congédiant le grand virtuose avec une pension considérable, lui rendit ce témoignage, qu’il avait usé avec modération de la faveur dont l’avaient honoré ses prédécesseurs. Il eut ordre, je crois, de se retirer à Bologne, dans cette ville studieuse et paisible où trente ans plus tôt il avait rencontré Bernachi, dont l’exemple et les sages conseils eurent une si grande influence sur sa destinée d’artiste. Il aimait à reconnaître qu’après Porpora, qui avait dirigé son enfance, les deux hommes qui avaient le plus contribué à épurer son goût et son style, c’étaient l’empereur Charles VI et le sopraniste Bernachi. Retiré dans une belle habitation qu’il avait fait construire à une lieue de Bologne, entouré de sa sœur et de ses deux enfants, qu’il affectionnait beaucoup, il y vécut somptueusement, en exerçant l’hospitalité d’un grand seigneur. Il recevait nombreuse compagnie, et pas un voyageur de distinction ne passait à Bologne sans désirer lui être présenté. Ses appartements étaient remplis d’un grand nombre de clavecins, dont chacun portait le nom d’un peintre célèbre. Tantôt il jouait sur leRafaello d’Urbino, et tantôt sur le Titien, le Guide ou le Corrége. Plus souvent encore il se plaisait à chanter en s’accompagnant de la viole d’amour. Parmi les tableaux remarquables qu’il possédait, il y en avait un de son ami Amiconi, où l’artiste avait groupé, dans une composition pleine de grâce, le portrait de Farinelli, de Métastase, de la Faustina, et celui du peintre Amiconi lui-même. Sa conversation, abondante en anecdotes curieuses sur les grands personnages qu’il avait approchés, intéressait les visiteurs et les convives qu’il avait constamment à sa table. Il parlait volontiers de son séjouren Angleterre, où il avait connu beaucoup d’hommes distingués, particulièrement lord Chesterfield. Un jour, je l’ai entendu confirmer le fait si souvent rapporté de son entrevue avec Senesino. Engagés, l’un au théâtre de Haendel, l’autre à celui de Porpora, où ils chantaient tous les soirs, les deux célèbres virtuoses n’avaient pu trouver l’occasion de s’entendre, lorsque je ne sais trop quelle représentation extraordinaire les mit en présence dans une scène combinée à cet effet. Senesino représentait un tyran furieux et implacable, et Farinelli un prisonnier chargé de chaînes. S’approchant humblement de son oppresseur, Farinelli chanta un air si touchant et avec une voix si pure, que Senesino, oubliant le caractère de son rôle, courut embrasser son rival aux applaudissements d’un public ravi.«Parmi les voyageurs de distinction que j’ai vus chez Farinelli, je dois citer l’électrice de Saxe, qui était venue tout exprès en Italie pour voir et entendre l’incomparable sopraniste. C’était, je crois, en 1772. Après un déjeuner splendide qu’il avait donné à la princesse, il se plaça au clavecin, et, d’une voix affaiblie par l’âge, il dit cet air si fameux de Hasse:Solitario bosco ombroso....avec un si grand style, que la princesse, non moins émue que l’avait été Senesino, se précipita dans ses bras en s’écriant avec exaltation: «Ah! je mourrai contente désormais, puisque j’ai eu le bonheur de vous entendre!»«Hélas! continua Grotto en poussant un soupir, la gloire, la fortune, l’amitié du P. Martini, l’estime dont il était entouré, la vénération que j’avais pour lui, n’ont point empêché ce grand homme de terminer tristementune existence qui avait été si complétement heureuse jusqu’alors. Il ne pouvait se consoler d’avoir été forcé de quitter la cour d’Espagne, dont il ne parlait jamais sans pleurer comme un enfant. Joignez à ce chagrin d’une grandeur éclipsée la passion funeste que lui inspira la femme de son neveu, et vous aurez une idée de l’amertume de ses dernières années. Cette femme jeune, belle et distinguée, appartenant à une des plus nobles familles de Bologne, repoussa avec dédain le sentiment que Farinelli éprouvait pour elle. Lui qui, dans sa jeunesse, avait été recherché et adoré, je puis l’affirmer, des plus grandes dames de l’Europe, il me dit un jour d’un accent désespéré: «Je donnerais ma fortune, ma vie et jusque ma part de paradis, pour quelques jours de bonheur passés avecLuccinda!» Il chantait devant elle, d’une voix chevrotante, les morceaux les plus touchants de son répertoire, sans pouvoir adoucir son inhumaine. Enfin il s’oublia jusqu’à éloigner son neveu et se fit le tuteur jaloux et tyrannique d’une jeune femme dont la fierté a empoisonné et abrégé certainement sa vie.—On pourrait appliquer à ce pauvre Farinelli, répondit l’abbé Zamaria, ces deux vers de l’Arioste:Che la cagion del suo caso empio e tristo,Tutto venia per aver troppo visto,ce qui veut dire que «trop d’expérience nuit au bonheur.»—Je possède une fort belle gravure d’Amiconi, dit Canova, où Farinelli est représenté assis au milieu d’un portique, ayant à ses pieds un groupe de petits Amours qui chantent et folâtrent autour de lui. Une muse lui pose une couronne sur la tête, tandis qu’au fond du tableauon aperçoit la Renommée qui s’élève au-dessus d’un nuage pour annoncer l’avénement du grand artiste. Jeune, beau et plein de grâce, Farinelli tient à la main une guirlande de roses dont il admire la fraîcheur, et au bas de cette gravure, qui a été publiée à Londres, on lit ce vers tiré de l’Énéide de Virgile:Primam merui qui laude coronam.—Signori, reprit Grotto avec une certaine dignité, Farinelli et Caffarelli, dont le véritable nom était Majorano, comme vous le savez sans doute, sont les deux sopranistes les plus admirables qu’ait produits l’Italie, si féconde pourtant en semblables merveilles. Nés dans la même contrée, l’un à Naples en 1705, l’autre à Bari en 1703, tous les deux élèves de Porpora qu’ils ont laissé dans la misère, ils ont vécu près d’un siècle et sont morts riches et glorieux, mon ami en 1782, et Caffarelli l’année suivante, dans son duché de Santo-Dorato. Doués tous les deux d’un physique charmant et d’une voix de soprano étendue, sonore, limpide, que leur maître avait assouplie dès l’enfance par des exercices si bien gradués, qu’en sortant de ses mains ils purent aborder les plus grands théâtres de l’Europe, ils déployèrent des qualités différentes avec une égale habileté, et laissèrent le monde indécis, ne sachant auquel des deuxusignuolidonner la préférence. Si Farinelli se distinguait par la sensibilité, par un goût sévère et contenu, Caffarelli éblouissait par les prodiges de sa vocalisation luxuriante, qu’aucune femme, même la Gabrielli, ne pouvait égaler. L’un touchait le cœur par l’expression des sentiments, l’autre étonnait l’oreille par les caprices et les sensualités de son gosier; le premier vous arrachait des larmes, le second des cris d’admiration; et si Farinelli aété le chanteur des rois, des princes, des femmes sensibles, des grands professeurs et des hommes distingués par la culture de leur esprit, Caffarelli a été celui de la foule ébahie au spectacle de la difficulté vaincue. L’un pourrait être comparé au Tasse, et l’autre à Marini.—Et pourquoi pas à Homère et à Virgile? répondit l’abbé Zamaria en riant. Puisque vous les avez déjà comparés à deux oiseaux, continua l’abbé avec malice, Farinelli pourrait être assimilé au cygne, l’oiseau favori des muses, qui chantait sur les ondes du Pénée les louanges d’Apollon, et Caffarelli au phénix, dont le plumage d’or, de pourpre et d’azur, selon Pline, faisait l’admiration des hommes et des dieux.—Quoi qu’il en soit, continua Grotto, Farinelli et Caffarelli doivent être considérés comme les deux sopranistes les plus extraordinaires qui aient existé, l’un dans le chant tempéré etdi mezzo carattere, l’autre dans le style de bravoure. Autour de ces deux illustres élèves de Porpora, qui se sont partagé l’empire de l’art de charmer les hommes par les inflexions de la voix, on pourrait classer en deux familles distinctes tous les sopranistes célèbres qu’a produits notre pays: dans la lignée de Farinelli, Bernachi d’abord, qui a fondé l’école de Bologne; son savant élève Mancini; Orsini, dont la voix de contralto plaisait tant à l’empereur Charles VI et à son maître de chapelle, Fux; Senesino, qui a eu l’honneur de chanter avec Marie-Thérèse lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant, et dont la voix demezzo sopranoet le beau visage ont fait les délices de la cour de Dresde, où Haendel est allé le chercher; Carestini, dont la modestie n’était surpassée que par le goût, le talent et l’expression qui distinguaient ce chanteur favori de Haendel; Guarducci, non moins touchant, et qui étaitsi remarquable dans laDidonede Piccini; Salimbeni, beau comme l’Amour, élève aussi de Porpora, et dont la voix enchanteresse de soprano avait le privilége de toucher le grand Frédéric; Guadagni, que vous connaissez tous, le chanteur inspiré de Glück, l’amant fortuné de la Gabrielli; Millico, qui l’a peut-être égalé, l’ami intime de l’auteur d’Orfeoet d’Alceste; Aprile, qui fut aussi un excellent professeur;il Porporino, dont la belle voix de contralto n’était pas à dédaigner, non plus que celle de Rubinelli; enfin Pacchiarotti que voici, le sublime Pacchiarotti, qui est, hélas! le dernier grand sopraniste qui nous reste.—En vous remerciant des éloges que vous voulez bien m’accorder, répondit Pacchiarotti, permettez-moi de ne pas désespérer de l’avenir. J’ai entendu à Rome, il y a quelques années, un certain Crescentini qui promet de devenir un virtuose digne de perpétuer la tradition de Farinelli et de Guadagni.—Dans la famille des sopranistes qui ont surtout brillé par les artifices de la vocalisation, reprit Grotto, on pourrait classer, avant Caffarelli, Pasi, qui chantait au commencement du siècle; puis Gizzielo, dont j’ai déjà parlé, et dont la voix de soprano égalait au moins celle de l’élève de Porpora; enfin l’idole du jour, Marchesi, que nous avons entendu à Venise, et qui possède, avec une figure charmante, une voix de soprano dont la merveilleuse souplesse excite l’admiration de l’Europe.»Grotto avait à peine terminé son récit, que la porte de la salle s’ouvrit avec fracas, et l’on vit entrer un homme vêtu de noir, portant une barrette ornée d’un gland d’or. A son aspect, tout le monde se leva précipitamment, excepté le sénateur Zeno, qui ne bougea pas desa chaise. C’était un familier du conseil des dix, qui, en apercevant le père de Beata, s’inclina et disparut sans proférer une parole. On reconnut à cette scène muette et à la contenance du sénateur qu’il était un des trois inquisiteurs d’État. Quelques jours après, on apprit, non sans terreur, que le convive qui avait osé blâmer la politique du gouvernement avait été enlevé de sa maison sans qu’on pût savoir ce qu’il était devenu.Les convives se retirèrent un peu en désordre, plus ou moins préoccupés de l’incident qui avait mis fin à ce souper improvisé. Il était trois heures du matin. La lune resplendissante éclairait encore quelques promeneurs attardés sur la place Saint-Marc. Lorenzo, dans la confusion de cette scène, voyant Beata seule et séparée du chevalier Grimani, la suivit en silence et l’accompagna jusqu’à la gondole de sa maison, qui était amarrée autraghettode la Piazzetta. Son père s’y étant placé le premier, Lorenzo offrit son bras à Beata pour l’aider à y monter, et se disposait à se retirer lorsque le sénateur lui dit: «Vous pouvez entrer.» Heureux et confus d’une faveur si inusitée, Lorenzo obéit. Il s’assit humblement en face de Beata et du sénateur, sans dire un mot, mais le cœur agité. A un mouvement que fit lagentildonnapour ramener les plis de sa robe qui traînait à ses pieds, Lorenzo, allant au-devant de ses désirs, rencontra sa main qu’il saisit fortement. Elle ne répondit point à son étreinte, mais elle ne retira pas sa main, et laissa Lorenzo la presser longtemps avec transport, nuance exquise d’une âme aussi pure que le ciel. Lorenzo était ivre de bonheur. C’était le premier témoignage d’affection qu’il recevait de Beata; ce contact innocent qu’il avait provoqué, et dont il s’exagérait certainement la portée, fit épanouir ses plus chères espérances et entr’ouvrit à sonimagination un avenir de béatitude. Il tremblait, ses genoux s’entre-choquaient, et sans la demi-obscurité qui le dérobait aux regards du sénateur, son exaltation extraordinaire aurait éveillé peut-être les soupçons du père de Beata. Oh! comme le souvenir de la Vicentina lui était odieux dans cet instant de suprême félicité! qu’il était honteux de sa chute, et combien les baisers de la volupté lui paraissaient amers et décevants, comparés à l’extase du véritable amour! Toute la soirée, Lorenzo avait imploré vainement, par sa contenance recueillie et triste, un signe bienveillant de Beata, sans se douter que cette noble créature était joyeuse comme un enfant de le voir ainsi préoccupé d’elle et indifférent à tout autre objet. Elle lui savait gré surtout de n’avoir point répondu aux agaceries de laprima donna, ni aux propos aimables d’Hélène Badoer. Assise en face de Lorenzo, elle le sentait tressaillir, et son cœur en éprouvait une douce commotion. Elle était heureuse et à la fois étonnée de la témérité de Lorenzo; sa conscience parfaitement tranquille épanchait ses illusions et s’entr’ouvrait au bonheur. «Pourquoi, se disait-elle recueillie en elle-même à côté de son père silencieux, et en attachant sur Lorenzo un regard sérieux et attendri, pourquoi la destinée briserait-elle une union si charmante qu’elle s’est plu à former? Ne l’a-t-elle pas confié à ma sollicitude, cet enfant bien-aimé qui a répondu à tous mes vœux, et ne suis-je pas assez riche pour fixer irrévocablement son sort? Mon père pourrait-il trouver un fils plus affectueux et plus digne de soutenir l’éclat de sa maison? et que sont quelques années de plus, quand l’amour s’unit à l’amour?»Lorenzo, qui tournait le dos à la proue où était placée la lanterne qui, ainsi qu’une étoile polaire, éclairaitles mariniers à travers les lagunes, se pencha un peu de côté et laissa pénétrer ainsi dans la gondole un rayon furtif de lumière: il put voir alors deux grosses larmes sillonner le beau visage de Beata. Oh! que n’était-il seul pour tomber à ses pieds et les essuyer de ses lèvres, ces larmes précieuses qu’il recueillit au fond de son cœur! Ému jusqu’au transport, Lorenzo aurait peut-être fait un éclat irréparable, si, dans les profondeurs d’un petit canal, une voix harmonieuse n’eût soupiré ces jolis vers d’une chanson de Lamberti:La troppo cara imagineSempre xe viva in mi,Non vedo altro che ti,Ti sola sento.«Ton image chérie vit toujours dans mon cœur; je ne vois que toi, je ne pense qu’à toi.» Ce sentiment si conforme à ce qu’il éprouvait calma Lorenzo et le plongea dans une douce rêverie, où la légende de Silvio et de Nisbé, dont Giacomo avait bercé son enfance, traversa heureusement son esprit.Rentré au palais, Lorenzo ne put dormir de la nuit. Il marchait à grands pas dans sa chambre avec une agitation extrême, se parlant tout haut, couvrant de baisers ses propres mains qui avaient pressé celle de Beata, et qui lui paraissaient encore empreintes du parfum de la femme aimée. Tantôt il s’asseyait au clavecin et improvisait des chants pour exhaler son bonheur; tantôt il récitait avec emphase des vers de son poëte de prédilection, Dante, qu’il savait presque tout entier par cœur. Il voulait écrire à Beata une seconde lettre pour lui dire sa joie, son respect, son amour, son profond repentir, et, comme il entre toujours un peu d’imitationdans tout ce que fait la jeunesse, Lorenzo, en écrivant de nouveau à la fille du sénateur, pensait indirectement à la fameuse lettre de Saint-Preux à Julie, dont il n’avait pas oublié le début éloquent: «Puissances du ciel! vous m’avez donné une âme pour la douleur; donnez-m’en une pour la félicité!» Son bon instinct le préserva heureusement d’une faute qui l’aurait compromis dans l’esprit de Beata, dont la fierté et la délicatesse auraient été blessées d’un pareil langage.Le lendemain, Lorenzo resta toute la journée au palais sans presque sortir de sa chambre, tant il était heureux de se trouver près d’elle, de respirer le même air, de fouler la trace de ses pas. Il prêtait l’oreille au moindre mouvement qui se faisait au-dessous de lui dans l’appartement de Beata, et à chaque porte qu’on fermait, à chaque bruit, son cœur bondissait, croyant entendre, dans les longs corridors, le frôlement d’une robe de soie. Puis il se mettait à la fenêtre, espérant que Beata serait à son balcon, d’où elle se plaisait à contempler les incidents du Grand-Canal. Le palais s’était transformé pour Lorenzo en un séjour enchanté; tout lui paraissait changé. Il s’y sentait plus libre et plus fort, les domestiques étaient plus respectueux à son égard, Teresa, la camériste, moins revêche, et le sénateur Zeno lui-même n’avait pu, sans intention, lui accorder la faveur de l’admettre dans sa gondole avec sa fille chérie, quand le chevalier Grimani s’en retournait seul avec son père.Cependant Lorenzo n’était pas sans appréhension sur l’accueil que lui ferait Beata. Son bonheur était si grand et si inespéré, qu’il craignait de le voir s’évanouir comme un songe à l’apparition du jour. «Elle n’a pas répondu à mon étreinte, se disait-il avec confusion;j’ai saisi sa main comme une proie qu’on dérobe, et peut-être ne me l’a-t-elle abandonnée un instant que par distraction, par pitié ou indifférence? Ces larmes divines, que j’ai vues couler de ses beaux yeux, est-ce bien moi, pauvre insensé, qui en suis la cause? Ah! c’est l’absence du chevalier qu’on pleurait et le peu d’empressement qu’il a mis à la suivre dans sa gondole!» Passant d’un extrême à l’autre, Lorenzo, après s’être humilié ainsi devant la fortune, se relevait avec orgueil, et trouvait qu’après tout il valait bien le chevalier Grimani, dont le mérite consistait à porter avec grâce le nom de son père. Ces alternatives de tendresse et de vanité, de soumission et de révolte, d’aspirations généreuses et de susceptibilité démocratique, comme on dirait de nos jours, étaient les affluents divers dont se composaient le caractère de Lorenzo et la société où le sort l’avait jeté. A dîner, où il vit Beata pour la première fois de la journée, Lorenzo fut timide et embarrassé. Il n’osait lever les yeux sur elle, de peur de rencontrer un visage sévère, où il aurait lu la condamnation de sa témérité et l’anéantissement de ses espérances. Il ne répondait que par monosyllabes aux questions que lui adressait l’abbé Zamaria, ne voulant pas prolonger une conversation qui aurait pu trahir l’anxiété de son esprit. Beata, au contraire, sans être moins réservée dans ses manières, regardait Lorenzo avec une curiosité naïve, comme si elle eût découvert en lui des qualités et des défauts qui lui eussent été inconnus jusqu’alors, ou qu’il fût revenu d’un long voyage, empreint de ce caractère d’étrangeté que donne l’absence. C’est que la femme chaste et pure qui accorde un témoignage d’affection, ou qui s’est laissé surprendre une faiblesse, éprouve une secousse intérieure qui déchire le voile desa pudeur alarmée. Elle contemple alors avec des yeux étonnés celui qui l’a éveillée du bruit de ses ailes ou du souffle de son haleine. Dans le regard profond, tendre et soucieux de la fille du sénateur, il y avait comme une révélation de sa destinée. Son âme confiante et généreuse s’était légèrement épanouie à ce premier contact de l’amour, et, malgré son bon sens, elle était disposée à croire que son père n’avait point agi sans intention en permettant à Lorenzo d’entrer dans sa gondole. Elle voyait dans ce fait, bien simple pourtant, une lueur d’espérance, un encouragement à ses vœux les plus chers; tant elle est vraie, cette pensée de Pascal: «Que le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît pas.» Sur la fin du dîner, Teresa vint parler tout bas à sa maîtresse, qui s’écria: «Ah! Tognina est ici! Sans doute elle vient passer quelques jours avec nous pour voir la fête de l’Ascension.» Elle se leva précipitamment de table, et courut embrasser son amie d’enfance.

—Il faut dire à son honneur, reprit Grotto, qu’il supporta cette prospérité inouïe avec calme et beaucoup de modestie. Il fut généreux, protégéa le mérite inconnu et n’usa jamais de son crédit pour se venger des injures dont il fut souvent l’objet. Directeur général du théâtre et des fêtes au palais de Buen-Retiro, il fit venir à Madrid les artistes les plus renommés, tels que Gizzielo et la Mingotti, sans manifester jamais une ombre de jalousie. Seulement Farinelli était d’une sévérité extrême pour les virtuoses qu’il avait sous sa dépendance. Il leur était expressément défendu de chanter hors des réunions de la cour, et il exigeait même qu’ils fissent calfeutrer les fenêtres de la chambre où ils étudiaient leurs rôles. Un jour, il poussa la rigueur à cet égard jusqu’à refuser à une grande dame qui se trouvait dans un état des plus intéressants la permission d’entendre la Mingotti dans son propre appartement. Il fallut un ordre exprès du roi pour lever l’obstacle. Qui ne connaît l’anecdote de ce tailleur mélomane qui, pour se payerd’un habit magnifique qu’il lui apportait, ne demandait que le plaisir d’entendre chanter une seule fois l’admirable sopraniste? Après avoir satisfait au désir de ce brave homme, Farinelli lui remit une bourse qui contenait le double de la somme que pouvait valoir l’habit, en lui disant pour vaincre son refus: «Je vous ai cédé, il est juste que vous me cédiez à votre tour.»

«Rappelé à Naples par une maladie que fit ma pauvre mère, j’assistai à l’inauguration du théâtre San-Carlo, qui eut lieu le 4 novembre 1737, le jour même de la fête du roi Charles VII, qui depuis a été Charles III d’Espagne. Ce fut un spectacle magnifique. Commencé dans le mois de mars de la même année, d’après un plan de l’architecte Madrano, ce théâtre, qui est le plus grand et le plus beau de l’Europe, fut achevé dans le mois d’octobre sous la direction d’un certain Angelo Carasale, dont il fit la fortune et le malheur. A son entrée dans la salle, le roi, frappé d’admiration, appela l’architecte et lui posa la main sur l’épaule en témoignage de sa haute protection. «Je regrette seulement,» dit le roi à Carasale, «que le théâtre ne communique pas directement avec mon palais. S’il était possible d’établir une galerie intérieure, ce serait plus commode pour moi et ma famille.» Carasale, inclinant la tête, disparut. Après la représentation, il s’approcha du roi et lui dit: «Sire, votre désir est accompli; Votre Majesté peut rentrer maintenant dans son palais sans sortir du théâtre.» Dans l’espace de trois heures qu’avait duré la représentation, l’architecte avait fait abattre de gros murs et improvisé un escalier qu’il fit recouvrir de riches tapisseries. Pendant huit jours, cet incident fut le sujet de toutes les conversations, ce qui n’empêcha pas le pauvre Carasale, quelque temps après,d’être renfermé au château Saint-Elme, où il est mort sous une fausse accusation de péculat[33]. En 1744, à ce même théâtre Saint-Charles, j’assistai à une solennite bien autrement intéressante. Le roi, pour célébrer la victoire de Velletri, qu’il venait de remporter sur les impériaux commandés par le prince de Lobkowitz, avait fait venir à Naples Caffarelli et Gizzielo. Jamais ces deux grands virtuoses n’avaient chanté ensemble, car l’un, plus âgé de onze ans que l’autre, puisqu’il est né à Bari le 16 avril 1703, tandis que Gizzielo a vu le jour à Arpino le 18 janvier 1714, était déjà célèbre dans toute l’Europe et ne reconnaissait de rival que son condisciple Farinelli. Aussi leur rencontre dans un opéra de Pergolèse,Achille in Sciro, fut-elle un événement dans l’histoire de l’art de chanter. Caffarelli, qui représentait le personnage héroïque d’Achille, venait de chanter un air de bravoure qui avait excité l’étonnement du public, lorsque parut Gizzielo sous le costume de l’astucieux Ulysse.

—Pas mal, répondit l’abbé Zamaria;per Bacco!vous avez donc lu Homère, mon cher Grotto?

—Tremblant comme l’oiseau à l’approche du vautour, continua le vieux sopraniste, Gizzielo se recommanda intérieurement à la vierge Marie, et fit vœu de lui consacrer un vase lacrymatoire de l’argent le plus fin, s’il sortait sain et sauf d’une lutte aussi terrible. Il commença d’une voix émue, et puis, encouragé par quelques murmures approbateurs, il se raffermit et développa les notes les plus suaves avec un style si pathétiqueet si touchant, que la salle retentit de bruyantes acclamations. La victoire resta indécise entre la prodigieuse flexibilité qui caractérisait surtout la manière de Caffarelli et la grâce mêlée de tendresse qui était le partage de Gizzielo.

—C’est à peu près mon histoire avec la Gabrielli que vous venez de raconter, interrompit Pacchiarotti. Lorsque je me rencontrai pour la première fois à Venise, en 1777, avec cette puissante et fantasque prima donna, que tant de rapports de ressemblance rapprochaient de Caffarelli, je me crus perdu.Poveretto me, m’écriai-je,questo è un portento!c’est un prodige! Je ne dus mon salut, dans cette circonstance, qu’à un peu de sentiment dont la Gabrielli était complétement dépourvue.

—Je revis Gizzielo à Madrid, continua Grotto, où il fut appelé par mon ami Farinelli en 1749. Les conseils de l’élève de Porpora perfectionnèrent son goût, et je n’oublierai de ma vie la manière dont il chantait un air de laDidone abbandonataque Vinci avait composé pour lui à Rome, en 1730, ainsi qu’un autre admirable morceau de l’Artaserse, du même compositeur:

E pure sono innocente....

dans lequel Gizzielo faisait pleurer son auditoire. Rappelé à la cour de Lisbonne, où il avait déjà été une première fois en 1743, il y est resté jusqu’en 1754. Comblé de richesses par le roi de Portugal, Gizzielo s’est retiré à Rome, où il est mort presque à la fleur de l’âge, en 1761[34].

«Farinelli dut quitter aussi l’Espagne en 1761, peu de temps après la mort de Ferdinand VI. Charles III, en congédiant le grand virtuose avec une pension considérable, lui rendit ce témoignage, qu’il avait usé avec modération de la faveur dont l’avaient honoré ses prédécesseurs. Il eut ordre, je crois, de se retirer à Bologne, dans cette ville studieuse et paisible où trente ans plus tôt il avait rencontré Bernachi, dont l’exemple et les sages conseils eurent une si grande influence sur sa destinée d’artiste. Il aimait à reconnaître qu’après Porpora, qui avait dirigé son enfance, les deux hommes qui avaient le plus contribué à épurer son goût et son style, c’étaient l’empereur Charles VI et le sopraniste Bernachi. Retiré dans une belle habitation qu’il avait fait construire à une lieue de Bologne, entouré de sa sœur et de ses deux enfants, qu’il affectionnait beaucoup, il y vécut somptueusement, en exerçant l’hospitalité d’un grand seigneur. Il recevait nombreuse compagnie, et pas un voyageur de distinction ne passait à Bologne sans désirer lui être présenté. Ses appartements étaient remplis d’un grand nombre de clavecins, dont chacun portait le nom d’un peintre célèbre. Tantôt il jouait sur leRafaello d’Urbino, et tantôt sur le Titien, le Guide ou le Corrége. Plus souvent encore il se plaisait à chanter en s’accompagnant de la viole d’amour. Parmi les tableaux remarquables qu’il possédait, il y en avait un de son ami Amiconi, où l’artiste avait groupé, dans une composition pleine de grâce, le portrait de Farinelli, de Métastase, de la Faustina, et celui du peintre Amiconi lui-même. Sa conversation, abondante en anecdotes curieuses sur les grands personnages qu’il avait approchés, intéressait les visiteurs et les convives qu’il avait constamment à sa table. Il parlait volontiers de son séjouren Angleterre, où il avait connu beaucoup d’hommes distingués, particulièrement lord Chesterfield. Un jour, je l’ai entendu confirmer le fait si souvent rapporté de son entrevue avec Senesino. Engagés, l’un au théâtre de Haendel, l’autre à celui de Porpora, où ils chantaient tous les soirs, les deux célèbres virtuoses n’avaient pu trouver l’occasion de s’entendre, lorsque je ne sais trop quelle représentation extraordinaire les mit en présence dans une scène combinée à cet effet. Senesino représentait un tyran furieux et implacable, et Farinelli un prisonnier chargé de chaînes. S’approchant humblement de son oppresseur, Farinelli chanta un air si touchant et avec une voix si pure, que Senesino, oubliant le caractère de son rôle, courut embrasser son rival aux applaudissements d’un public ravi.

«Parmi les voyageurs de distinction que j’ai vus chez Farinelli, je dois citer l’électrice de Saxe, qui était venue tout exprès en Italie pour voir et entendre l’incomparable sopraniste. C’était, je crois, en 1772. Après un déjeuner splendide qu’il avait donné à la princesse, il se plaça au clavecin, et, d’une voix affaiblie par l’âge, il dit cet air si fameux de Hasse:

Solitario bosco ombroso....

avec un si grand style, que la princesse, non moins émue que l’avait été Senesino, se précipita dans ses bras en s’écriant avec exaltation: «Ah! je mourrai contente désormais, puisque j’ai eu le bonheur de vous entendre!»

«Hélas! continua Grotto en poussant un soupir, la gloire, la fortune, l’amitié du P. Martini, l’estime dont il était entouré, la vénération que j’avais pour lui, n’ont point empêché ce grand homme de terminer tristementune existence qui avait été si complétement heureuse jusqu’alors. Il ne pouvait se consoler d’avoir été forcé de quitter la cour d’Espagne, dont il ne parlait jamais sans pleurer comme un enfant. Joignez à ce chagrin d’une grandeur éclipsée la passion funeste que lui inspira la femme de son neveu, et vous aurez une idée de l’amertume de ses dernières années. Cette femme jeune, belle et distinguée, appartenant à une des plus nobles familles de Bologne, repoussa avec dédain le sentiment que Farinelli éprouvait pour elle. Lui qui, dans sa jeunesse, avait été recherché et adoré, je puis l’affirmer, des plus grandes dames de l’Europe, il me dit un jour d’un accent désespéré: «Je donnerais ma fortune, ma vie et jusque ma part de paradis, pour quelques jours de bonheur passés avecLuccinda!» Il chantait devant elle, d’une voix chevrotante, les morceaux les plus touchants de son répertoire, sans pouvoir adoucir son inhumaine. Enfin il s’oublia jusqu’à éloigner son neveu et se fit le tuteur jaloux et tyrannique d’une jeune femme dont la fierté a empoisonné et abrégé certainement sa vie.

—On pourrait appliquer à ce pauvre Farinelli, répondit l’abbé Zamaria, ces deux vers de l’Arioste:

Che la cagion del suo caso empio e tristo,Tutto venia per aver troppo visto,

ce qui veut dire que «trop d’expérience nuit au bonheur.»

—Je possède une fort belle gravure d’Amiconi, dit Canova, où Farinelli est représenté assis au milieu d’un portique, ayant à ses pieds un groupe de petits Amours qui chantent et folâtrent autour de lui. Une muse lui pose une couronne sur la tête, tandis qu’au fond du tableauon aperçoit la Renommée qui s’élève au-dessus d’un nuage pour annoncer l’avénement du grand artiste. Jeune, beau et plein de grâce, Farinelli tient à la main une guirlande de roses dont il admire la fraîcheur, et au bas de cette gravure, qui a été publiée à Londres, on lit ce vers tiré de l’Énéide de Virgile:

Primam merui qui laude coronam.

—Signori, reprit Grotto avec une certaine dignité, Farinelli et Caffarelli, dont le véritable nom était Majorano, comme vous le savez sans doute, sont les deux sopranistes les plus admirables qu’ait produits l’Italie, si féconde pourtant en semblables merveilles. Nés dans la même contrée, l’un à Naples en 1705, l’autre à Bari en 1703, tous les deux élèves de Porpora qu’ils ont laissé dans la misère, ils ont vécu près d’un siècle et sont morts riches et glorieux, mon ami en 1782, et Caffarelli l’année suivante, dans son duché de Santo-Dorato. Doués tous les deux d’un physique charmant et d’une voix de soprano étendue, sonore, limpide, que leur maître avait assouplie dès l’enfance par des exercices si bien gradués, qu’en sortant de ses mains ils purent aborder les plus grands théâtres de l’Europe, ils déployèrent des qualités différentes avec une égale habileté, et laissèrent le monde indécis, ne sachant auquel des deuxusignuolidonner la préférence. Si Farinelli se distinguait par la sensibilité, par un goût sévère et contenu, Caffarelli éblouissait par les prodiges de sa vocalisation luxuriante, qu’aucune femme, même la Gabrielli, ne pouvait égaler. L’un touchait le cœur par l’expression des sentiments, l’autre étonnait l’oreille par les caprices et les sensualités de son gosier; le premier vous arrachait des larmes, le second des cris d’admiration; et si Farinelli aété le chanteur des rois, des princes, des femmes sensibles, des grands professeurs et des hommes distingués par la culture de leur esprit, Caffarelli a été celui de la foule ébahie au spectacle de la difficulté vaincue. L’un pourrait être comparé au Tasse, et l’autre à Marini.

—Et pourquoi pas à Homère et à Virgile? répondit l’abbé Zamaria en riant. Puisque vous les avez déjà comparés à deux oiseaux, continua l’abbé avec malice, Farinelli pourrait être assimilé au cygne, l’oiseau favori des muses, qui chantait sur les ondes du Pénée les louanges d’Apollon, et Caffarelli au phénix, dont le plumage d’or, de pourpre et d’azur, selon Pline, faisait l’admiration des hommes et des dieux.

—Quoi qu’il en soit, continua Grotto, Farinelli et Caffarelli doivent être considérés comme les deux sopranistes les plus extraordinaires qui aient existé, l’un dans le chant tempéré etdi mezzo carattere, l’autre dans le style de bravoure. Autour de ces deux illustres élèves de Porpora, qui se sont partagé l’empire de l’art de charmer les hommes par les inflexions de la voix, on pourrait classer en deux familles distinctes tous les sopranistes célèbres qu’a produits notre pays: dans la lignée de Farinelli, Bernachi d’abord, qui a fondé l’école de Bologne; son savant élève Mancini; Orsini, dont la voix de contralto plaisait tant à l’empereur Charles VI et à son maître de chapelle, Fux; Senesino, qui a eu l’honneur de chanter avec Marie-Thérèse lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant, et dont la voix demezzo sopranoet le beau visage ont fait les délices de la cour de Dresde, où Haendel est allé le chercher; Carestini, dont la modestie n’était surpassée que par le goût, le talent et l’expression qui distinguaient ce chanteur favori de Haendel; Guarducci, non moins touchant, et qui étaitsi remarquable dans laDidonede Piccini; Salimbeni, beau comme l’Amour, élève aussi de Porpora, et dont la voix enchanteresse de soprano avait le privilége de toucher le grand Frédéric; Guadagni, que vous connaissez tous, le chanteur inspiré de Glück, l’amant fortuné de la Gabrielli; Millico, qui l’a peut-être égalé, l’ami intime de l’auteur d’Orfeoet d’Alceste; Aprile, qui fut aussi un excellent professeur;il Porporino, dont la belle voix de contralto n’était pas à dédaigner, non plus que celle de Rubinelli; enfin Pacchiarotti que voici, le sublime Pacchiarotti, qui est, hélas! le dernier grand sopraniste qui nous reste.

—En vous remerciant des éloges que vous voulez bien m’accorder, répondit Pacchiarotti, permettez-moi de ne pas désespérer de l’avenir. J’ai entendu à Rome, il y a quelques années, un certain Crescentini qui promet de devenir un virtuose digne de perpétuer la tradition de Farinelli et de Guadagni.

—Dans la famille des sopranistes qui ont surtout brillé par les artifices de la vocalisation, reprit Grotto, on pourrait classer, avant Caffarelli, Pasi, qui chantait au commencement du siècle; puis Gizzielo, dont j’ai déjà parlé, et dont la voix de soprano égalait au moins celle de l’élève de Porpora; enfin l’idole du jour, Marchesi, que nous avons entendu à Venise, et qui possède, avec une figure charmante, une voix de soprano dont la merveilleuse souplesse excite l’admiration de l’Europe.»

Grotto avait à peine terminé son récit, que la porte de la salle s’ouvrit avec fracas, et l’on vit entrer un homme vêtu de noir, portant une barrette ornée d’un gland d’or. A son aspect, tout le monde se leva précipitamment, excepté le sénateur Zeno, qui ne bougea pas desa chaise. C’était un familier du conseil des dix, qui, en apercevant le père de Beata, s’inclina et disparut sans proférer une parole. On reconnut à cette scène muette et à la contenance du sénateur qu’il était un des trois inquisiteurs d’État. Quelques jours après, on apprit, non sans terreur, que le convive qui avait osé blâmer la politique du gouvernement avait été enlevé de sa maison sans qu’on pût savoir ce qu’il était devenu.

Les convives se retirèrent un peu en désordre, plus ou moins préoccupés de l’incident qui avait mis fin à ce souper improvisé. Il était trois heures du matin. La lune resplendissante éclairait encore quelques promeneurs attardés sur la place Saint-Marc. Lorenzo, dans la confusion de cette scène, voyant Beata seule et séparée du chevalier Grimani, la suivit en silence et l’accompagna jusqu’à la gondole de sa maison, qui était amarrée autraghettode la Piazzetta. Son père s’y étant placé le premier, Lorenzo offrit son bras à Beata pour l’aider à y monter, et se disposait à se retirer lorsque le sénateur lui dit: «Vous pouvez entrer.» Heureux et confus d’une faveur si inusitée, Lorenzo obéit. Il s’assit humblement en face de Beata et du sénateur, sans dire un mot, mais le cœur agité. A un mouvement que fit lagentildonnapour ramener les plis de sa robe qui traînait à ses pieds, Lorenzo, allant au-devant de ses désirs, rencontra sa main qu’il saisit fortement. Elle ne répondit point à son étreinte, mais elle ne retira pas sa main, et laissa Lorenzo la presser longtemps avec transport, nuance exquise d’une âme aussi pure que le ciel. Lorenzo était ivre de bonheur. C’était le premier témoignage d’affection qu’il recevait de Beata; ce contact innocent qu’il avait provoqué, et dont il s’exagérait certainement la portée, fit épanouir ses plus chères espérances et entr’ouvrit à sonimagination un avenir de béatitude. Il tremblait, ses genoux s’entre-choquaient, et sans la demi-obscurité qui le dérobait aux regards du sénateur, son exaltation extraordinaire aurait éveillé peut-être les soupçons du père de Beata. Oh! comme le souvenir de la Vicentina lui était odieux dans cet instant de suprême félicité! qu’il était honteux de sa chute, et combien les baisers de la volupté lui paraissaient amers et décevants, comparés à l’extase du véritable amour! Toute la soirée, Lorenzo avait imploré vainement, par sa contenance recueillie et triste, un signe bienveillant de Beata, sans se douter que cette noble créature était joyeuse comme un enfant de le voir ainsi préoccupé d’elle et indifférent à tout autre objet. Elle lui savait gré surtout de n’avoir point répondu aux agaceries de laprima donna, ni aux propos aimables d’Hélène Badoer. Assise en face de Lorenzo, elle le sentait tressaillir, et son cœur en éprouvait une douce commotion. Elle était heureuse et à la fois étonnée de la témérité de Lorenzo; sa conscience parfaitement tranquille épanchait ses illusions et s’entr’ouvrait au bonheur. «Pourquoi, se disait-elle recueillie en elle-même à côté de son père silencieux, et en attachant sur Lorenzo un regard sérieux et attendri, pourquoi la destinée briserait-elle une union si charmante qu’elle s’est plu à former? Ne l’a-t-elle pas confié à ma sollicitude, cet enfant bien-aimé qui a répondu à tous mes vœux, et ne suis-je pas assez riche pour fixer irrévocablement son sort? Mon père pourrait-il trouver un fils plus affectueux et plus digne de soutenir l’éclat de sa maison? et que sont quelques années de plus, quand l’amour s’unit à l’amour?»

Lorenzo, qui tournait le dos à la proue où était placée la lanterne qui, ainsi qu’une étoile polaire, éclairaitles mariniers à travers les lagunes, se pencha un peu de côté et laissa pénétrer ainsi dans la gondole un rayon furtif de lumière: il put voir alors deux grosses larmes sillonner le beau visage de Beata. Oh! que n’était-il seul pour tomber à ses pieds et les essuyer de ses lèvres, ces larmes précieuses qu’il recueillit au fond de son cœur! Ému jusqu’au transport, Lorenzo aurait peut-être fait un éclat irréparable, si, dans les profondeurs d’un petit canal, une voix harmonieuse n’eût soupiré ces jolis vers d’une chanson de Lamberti:

La troppo cara imagineSempre xe viva in mi,Non vedo altro che ti,

Ti sola sento.

«Ton image chérie vit toujours dans mon cœur; je ne vois que toi, je ne pense qu’à toi.» Ce sentiment si conforme à ce qu’il éprouvait calma Lorenzo et le plongea dans une douce rêverie, où la légende de Silvio et de Nisbé, dont Giacomo avait bercé son enfance, traversa heureusement son esprit.

Rentré au palais, Lorenzo ne put dormir de la nuit. Il marchait à grands pas dans sa chambre avec une agitation extrême, se parlant tout haut, couvrant de baisers ses propres mains qui avaient pressé celle de Beata, et qui lui paraissaient encore empreintes du parfum de la femme aimée. Tantôt il s’asseyait au clavecin et improvisait des chants pour exhaler son bonheur; tantôt il récitait avec emphase des vers de son poëte de prédilection, Dante, qu’il savait presque tout entier par cœur. Il voulait écrire à Beata une seconde lettre pour lui dire sa joie, son respect, son amour, son profond repentir, et, comme il entre toujours un peu d’imitationdans tout ce que fait la jeunesse, Lorenzo, en écrivant de nouveau à la fille du sénateur, pensait indirectement à la fameuse lettre de Saint-Preux à Julie, dont il n’avait pas oublié le début éloquent: «Puissances du ciel! vous m’avez donné une âme pour la douleur; donnez-m’en une pour la félicité!» Son bon instinct le préserva heureusement d’une faute qui l’aurait compromis dans l’esprit de Beata, dont la fierté et la délicatesse auraient été blessées d’un pareil langage.

Le lendemain, Lorenzo resta toute la journée au palais sans presque sortir de sa chambre, tant il était heureux de se trouver près d’elle, de respirer le même air, de fouler la trace de ses pas. Il prêtait l’oreille au moindre mouvement qui se faisait au-dessous de lui dans l’appartement de Beata, et à chaque porte qu’on fermait, à chaque bruit, son cœur bondissait, croyant entendre, dans les longs corridors, le frôlement d’une robe de soie. Puis il se mettait à la fenêtre, espérant que Beata serait à son balcon, d’où elle se plaisait à contempler les incidents du Grand-Canal. Le palais s’était transformé pour Lorenzo en un séjour enchanté; tout lui paraissait changé. Il s’y sentait plus libre et plus fort, les domestiques étaient plus respectueux à son égard, Teresa, la camériste, moins revêche, et le sénateur Zeno lui-même n’avait pu, sans intention, lui accorder la faveur de l’admettre dans sa gondole avec sa fille chérie, quand le chevalier Grimani s’en retournait seul avec son père.

Cependant Lorenzo n’était pas sans appréhension sur l’accueil que lui ferait Beata. Son bonheur était si grand et si inespéré, qu’il craignait de le voir s’évanouir comme un songe à l’apparition du jour. «Elle n’a pas répondu à mon étreinte, se disait-il avec confusion;j’ai saisi sa main comme une proie qu’on dérobe, et peut-être ne me l’a-t-elle abandonnée un instant que par distraction, par pitié ou indifférence? Ces larmes divines, que j’ai vues couler de ses beaux yeux, est-ce bien moi, pauvre insensé, qui en suis la cause? Ah! c’est l’absence du chevalier qu’on pleurait et le peu d’empressement qu’il a mis à la suivre dans sa gondole!» Passant d’un extrême à l’autre, Lorenzo, après s’être humilié ainsi devant la fortune, se relevait avec orgueil, et trouvait qu’après tout il valait bien le chevalier Grimani, dont le mérite consistait à porter avec grâce le nom de son père. Ces alternatives de tendresse et de vanité, de soumission et de révolte, d’aspirations généreuses et de susceptibilité démocratique, comme on dirait de nos jours, étaient les affluents divers dont se composaient le caractère de Lorenzo et la société où le sort l’avait jeté. A dîner, où il vit Beata pour la première fois de la journée, Lorenzo fut timide et embarrassé. Il n’osait lever les yeux sur elle, de peur de rencontrer un visage sévère, où il aurait lu la condamnation de sa témérité et l’anéantissement de ses espérances. Il ne répondait que par monosyllabes aux questions que lui adressait l’abbé Zamaria, ne voulant pas prolonger une conversation qui aurait pu trahir l’anxiété de son esprit. Beata, au contraire, sans être moins réservée dans ses manières, regardait Lorenzo avec une curiosité naïve, comme si elle eût découvert en lui des qualités et des défauts qui lui eussent été inconnus jusqu’alors, ou qu’il fût revenu d’un long voyage, empreint de ce caractère d’étrangeté que donne l’absence. C’est que la femme chaste et pure qui accorde un témoignage d’affection, ou qui s’est laissé surprendre une faiblesse, éprouve une secousse intérieure qui déchire le voile desa pudeur alarmée. Elle contemple alors avec des yeux étonnés celui qui l’a éveillée du bruit de ses ailes ou du souffle de son haleine. Dans le regard profond, tendre et soucieux de la fille du sénateur, il y avait comme une révélation de sa destinée. Son âme confiante et généreuse s’était légèrement épanouie à ce premier contact de l’amour, et, malgré son bon sens, elle était disposée à croire que son père n’avait point agi sans intention en permettant à Lorenzo d’entrer dans sa gondole. Elle voyait dans ce fait, bien simple pourtant, une lueur d’espérance, un encouragement à ses vœux les plus chers; tant elle est vraie, cette pensée de Pascal: «Que le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît pas.» Sur la fin du dîner, Teresa vint parler tout bas à sa maîtresse, qui s’écria: «Ah! Tognina est ici! Sans doute elle vient passer quelques jours avec nous pour voir la fête de l’Ascension.» Elle se leva précipitamment de table, et courut embrasser son amie d’enfance.


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