VPROMENADE A MURANO.Il y avait à Venise un grand nombre de fêtes qui avaient toutes pour objet la commémoration d’un événement important de l’histoire de la république. C’était un succession de scènes dramatiques, où la religion se mêlait à la politique pour perpétuer un souvenir glorieux et entretenir dans l’imagination du peuple le respect de sa propre tradition, source de l’amour de la patrie. L’homme, qui ne vit pas seulement de pain, ne tient au sol qui l’a vu naître que par les souvenirs du passé; sans tradition, il n’y a pas plus de famille que de nationalité: c’est ce dont était bien pénétré le gouvernement de Venise, et sa profonde sagacité avait transformé les annales de la république en un spectacle magnifique qui se déroulait incessamment aux yeux de la foule enchantée. Aussi de tous les peuples de l’Italie le peuple vénitien est-il celui qui connaît le mieux son histoire, et on a pu voir dans les événements de 1848 combien le culte du passé est un puissant levier pour secouer le joug de l’étranger.Parmi ces fêtes, aussi nombreuses que variées, qui rappelaient divers anniversaires (depuis la fondation deVenise et la translation du corps de saint Marc jusqu’à la bataille de Lépante et à la peste de 1576), une des plus remarquables, et sans contredit la plus importante de toutes, était celle de l’Ascension, instituée vers l’an 997 pour rappeler la conquête de la Dalmatie par le doge Urseolo. On y rattacha plus tard le souvenir de la concession faite par le pape Alexandre III au doge Sébastien Ziani, en reconnaissance de l’asile que lui avait accordé la république contre son persécuteur l’empereur Barberousse. En remettant au doge un anneau, le pape prononça ces paroles: «Recevez-le de moi comme une marque de l’empire de la mer. Vous et vos successeurs, épousez-la tous les ans, afin que la postérité sache que la mer vous appartient par le droit de la victoire, et doit être soumise à votre république comme l’épouse l’est à l’époux[35].» Tel est le principal fait historique qui servait de prétexte à l’une des plus belles cérémonies qu’ait pu inventer l’imagination d’un peuple politique qui considère l’art et la pensée comme faisant partie des éléments de sa grandeur.La veille du jour de l’Ascension,le Bucentaure, grand et magnifique vaisseau dont le nom, aussi bien que la forme, indiquait ce mélange du christianisme et de ressouvenirs de l’antiquité fabuleuse qui caractérisait la civilisation de Venise, sortait de l’arsenal et venait aborder à laPiazzettasous la conduite de trois amiraux, placés l’un à la poupe, l’autre à la proue, et le troisième dans une petite galerie ornée d’arbustes et de fleurs, près du gouvernail. Quelle est l’origine de ce nom bizarre duBucentaure? Dérive-t-il, comme le prétendent quelques-uns, de la corruption d’une phrase inséréedans le décret du sénat qui ordonna, en 1311, qu’on fit construire un vaisseau propre à contenir deux cents hommes,ducentorum hominum? Ou bien a-t-on voulu désigner un vaisseau deux fois grand comme ce navire, appeléle Centaure, dont parle Virgile dans un passage de sonÉnéide? Quoi qu’il en soit de cette origine, il est certain que le dernierBucentaure, construit en 1729 sous le doge Mocenigo, était un monument aussi curieux par la richesse des détails qu’imposant dans son ensemble. Long de cent pieds sur vingt-quatre de large, ses flancs s’ouvraient à la lumière par quarante-huit fenêtres ornées de festons et d’ornements précieux. Il était divisé en deux étages, comme la société qu’il représentait. Dans l’étage inférieur se trouvaient les rameurs de l’arsenal, au nombre de cent soixante-huit; dans l’étage supérieur venaient s’asseoir le doge, les dignitaires de l’État, les ambassadeurs des puissances étrangères et les princes qui se trouvaient à Venise. La longue et vaste nef qui contenait tout le personnel du gouvernement de la république était également divisée en deux compartiments qui se communiquaient. Des figures ingénieuses, qui représentaient les vertus morales et politiques, la Justice, la Force, la Prudence, les Sciences, les Arts utiles, les Muses, les Heures du jour et de la nuit, ornaient le pourtour de cette magnifique salle, au bout de laquelle siégeait le prince de Venise sur un trône d’or, comme Jupiter au milieu des dieux de l’Olympe. Les divinités de la mer, Neptune apaisant les flots de son trident, Éole enchaînant les tempêtes, Téthys et ses nombreuses filles sortant de l’Océan pour venir s’égayer à la clarté des cieux, Vénus sur sa conque légère, qu’emportaient les Zéphyrs, un grand nombre de Tritons embouchant la trompette, toutes ces créationscharmantes de l’imagination grecque, qui se plaisait à personnifier les phénomènes de la nature, se déroulaient sur les deux faces extérieures duBucentaure. La proue du navire était ornée d’un gros lion assoupi par l’Amour, et la poupe, portant l’étendard de la république, était soutenue par deux géants qui plongeaient leurs pieds dans la mer. Le toit, recouvert de velours cramoisi relevé de crépine et defiocchi d’oro, réjouissait le regard et indiquait unsposalizioprincier.Le jeudi 17 mai de l’année 1792, les cloches de Saint-Marc, lancées à grande volée, annoncèrent la solennité de l’Ascension à un peuple enchanté, pour qui la vie était un spectacle continuel. Le doge Luigi Manini, ce pâle et dernier représentant d’un pouvoir occulte qui ne lui avait laissé que la pompe extérieure de l’autorité suprême, descendit lentement l’escalier des Géants du palais ducal, précédé de ses estafiers portant l’ombrelle historique, le siége et les autres insignes de la puissance, suivi de sa cour, des membres du conseil des Dix, du sénat, du grand conseil, des ambassadeurs et des princes étrangers qui se trouvaient à Venise. Il traversa la place et entra dansle Bucentaure, qui l’attendait depuis la veille au soir. Au moment où se mit en marche cette grande machine, qui, par le nom et la forme qu’on lui avait donnés, par les souvenirs qui s’y rattachaient et les ornements symboliques qu’on y avait ajoutés, était encore une image véritable de la république, des coups de canon, partis des vaisseaux qui l’escortaient, signalèrent à la foule qui encombrait la place,la Riva dei Schiavoniet leCanalazzo, le commencement de la cérémonie. Toute la population et les étrangers accourus à Venise pour voir ce spectacle unique dans le monde suivaient le cortége dans d’innombrables gondoles quivoltigeaient autour du vaisseau national, comme des satellites entraînés dans son tourbillon lumineux. Le ciel était magnifique, et, à voir ces barques pavoisées de mille couleurs suivre le sillage duBucentaure, qui se balançait sur les vagues dociles, on aurait dit une de ces théories de la Grèce sortant du Pirée sur une trirème symbolique et allant porter le tribut annuel aux dieux des îles Fortunées. Passant devant l’arsenal, les mariniers saluèrent une image de la Vierge très-vénérée du peuple, et après s’être arrêté un instant à l’île Sainte-Hélène, où il y avait un couvent de pauvres moines qui offrirent au doge, selon un antique usage, un déjeuner frugal composé de châtaignes bouillies, le cortége s’avança vers le Lido. Alors,le Bucentaurefaisant halte en pleine Adriatique, le prince de Venise, du haut d’une balustrade dorée qui bordait la poupe, prononça les paroles sacramentelles d’une perpétuelle domination, et jeta à la mer l’anneau nuptial. Mille cris d’allégresse, mêlés au bruit du canon, des cloches et des fanfares, annoncèrent l’accomplissement de la cérémonie. Les chanteurs de la chapelle ducale, qui avaient leur place assignée dans la partie supérieure duBucentaure, entonnèrent un madrigal à quatre parties que Lotti avait composé expressément pour la circonstance, en 1736. Ce morceau eut un tel succès à l’époque où il fut exécuté pour la première fois, que tout le monde s’empressa de le copier et qu’il se répandit dans toute l’Italie. Les paroles, qui étaient d’un noble vénitien, Zaccharia Valaresso, exprimaient une pensée à la fois politique et religieuse. Le poëte demandait à Dieu de protéger et d’étendre la domination de Venise sur la mer jusqu’au jour funèbre où la lune s’éclipserait aux yeux du monde qu’elle éclaire. C’était une paraphrasede ces mots de la Genèse: «Dieu a posé un fondement au milieu des eaux;»posuit firmamentum in medio aquarum. Le madrigal de Lotti, par la couleur religieuse et mondaine qui le caractérise, n’étant franchement écrit ni dans la tonalité moderne, ni dans celle du plain-chant, semble un nouveau témoignage de la civilisation complexe de Venise, où le paganisme n’a jamais été vaincu[36]. Après avoir entendu la messe à la petite église de Saint-Nicolas du Lido, le doge et sa suite remontèrent surle Bucentaure, qui, toujours escorté par de nombreuses péottes, des galères et une nuée de gondoles d’où s’échappaient dese viva San Marco, evohé! evohé!regagna la citée glorieuse des plaisirs, née, comme Vénus, de la blanche écume de la mer fécondée par un rayon de poésie.Arrivée au palais ducal, Sa Sérénité réunit les grands de l’État, les ambassadeurs et les princes étrangers à un banquet vraiment royal, dans une salle uniquement destinée à cet objet, et qui portait le nom de Salle des banquets. On en donnait cinq tous les ans, le premier jour de l’année, les jours de l’Ascension, deSan Vito, deSan Stefanoet deSan Marco. Un service d’argenterie, qui était une merveille de la Renaissance, des porcelaines et des cristaux de Murano, dont le travail exquis excitait l’admiration des étrangers, ornaient la table où le prince traitait ses égaux, ses sujets et ses maîtres. Alors, pendant que les regards des convives contemplaient un beau portrait d’Henri III du Tintoretto, uneAdoration des Magesde Bonifacio, et toute cette magnificence d’une république de patriciens, les chanteurs de la chapelle ducale de Saint-Marc exécutèrent une cantate sansaccompagnement de Lotti,il Tributo degli Dei, qui fut suivie d’une pastorale à quatre voix du même compositeur,Sono duce in trono assiso, morceaux composés, comme le madrigal déjà cité, dans l’année 1736, et empreints de ce caractère de grandeur et de suavité qui distingue l’art de Venise, et particulièrement le génie de Lotti.Beata et Tognina, Lorenzo et l’abbé Zamaria avaient suivi le cortége duBucentaurejusqu’au Lido. Le sénateur Zeno ne les avait pas accompagnés: il était retenu ce jour-là au palais de la seigneurie, où il veillait, avec ses confrères les inquisiteurs, au salut de l’État. Le hasard avait poussé la gondole de Beata tout près de la balustrade du haut de laquelle le doge prononça les paroles historiques que nous avons rapportées, lorsqu’une voix, partie d’une péotte voisine, s’écria: «Va, va, épouse-la, cette mer trop docile, que tu ne sauras pas défendre contre les destins qui se préparent!» Lorenzo fut assez étonné de reconnaître dans la personne qui avait proféré ce pronostic menaçant le même individu qu’il avait rencontré sur la place Saint-Marc quelque temps après son arrivée à Venise, et qu’il n’avait pas revu depuis. Dans la confusion inséparable d’une pareille fête, qui mettait en mouvement toute la population de Venise, personne autre que Lorenzo et l’abbé Zamaria n’entendit ce propos séditieux, qui aurait pu coûter cher à celui qui avait osé le laisser échapper de sa bouche imprudente.Confondue dans la foule des petits bâtiments qui accompagnaient le nouvel époux de la république à son retour du Lido, la gondole de Beata s’arrêta àla Riva dei Schiavoni, où l’abbé Zamaria se fit descendre. L’abbé prévint ses compagnons qu’il ne dînerait pas aupalais et qu’il ne fallait pas s’inquiéter de son sort; puis, ramenant à lui son petit manteau de soie, il s’envola comme un oiseau à qui on ouvre la cage où il était renfermé. Une idée traversa alors rapidement l’esprit de Beata, qui dit à Tognina:«Connais-tu Murano?—Non, répondit l’amie; car les deux seuls voyages que j’aie faits à Venise ont été de trop courte durée pour me laisser le temps de tout voir.—Eh bien! répliqua Beata avec une joie qu’elle ne sut pas contenir, si tu veux, nous irons nous y promener. Mon père est occupé et passera probablement la journée au palais de la seigneurie. Allons donc à Murano, où nous trouverons de beaux jardins en fleur et tout ce qui est nécessaire à l’agrément de la vie. Je ne vous retiens pas, dit-elle d’un ton plus sérieux à Lorenzo, et si vous avez des projets, vous êtes libre.—Il est trop poli et trop aimable cavalier, répondit Tognina avec gaieté, pour laisser deux femmes seules. J’aime à me flatter, continua-t-elle, que notre société lui est plus agréable qu’importune.—Je n’ai pas mérité, signora, répondit Lorenzo avec un accent ému, que vous puissiez douter de mon zèle et de mon obéissance.—Il ne s’agit ni d’obéissance ni de zèle, répliqua vivement Tognina, mais du plaisir que vous pouvez trouver dans notre compagnie.—Je vous répondrai encore, dit Lorenzo en baissant les yeux, que je n’ai pas mérité qu’une pareille question me soit adressée.—A la bonne heure! répondit Tognina en lui tendant la main, voilà qui est parler en vrai Vénitien; c’est clair et concis.»Sur un ordre de Beata, les gondoliers prirent le chemin de Murano. C’était bien une idée de femme que celle qu’eut la fille du sénateur de revoir les lieux où son cœur avait tant souffert, et d’y conduire enchaîné celui qui l’avait si cruellement outragée. C’est que le bonheur se compose bien moins de la possession tranquille et absolue de ce qu’on aime que du sentiment que donne la préférence dont nous sommes l’objet. Nous avons besoin de montrer au monde les marques de notre félicité, et l’envie qu’elle excite accroît notre jouissance et en perpétue la durée. Beata, qui n’avait pas prévu les incidents de la journée, et qui ne pensait pas surtout que l’abbé Zamaria, après avoir amené Lorenzo avec lui au Lido, s’en irait tout seul prendre ailleurs sa part de la joie commune, saisit avec empressement l’occasion qui lui était offerte de constater sa victoire sur le théâtre même où avait eu lieu la chute. La présence de Tognina la rassurait d’ailleurs et lui permettait de savourer sans scrupule son innocente malice. Après avoir traversé plusieurs canaux étroits et assez obscurs, la gondole vogua bientôt en pleine mer par une de ces journées qui doublent le prix de l’existence en nous rapprochant de la nature, dont la vie se mêle à la nôtre et nous fait ressentir ses moindres tressaillements. C’est dans de pareils moments que l’on comprend cette belle pensée d’un philosophe, qui a comparé le monde à une lyre dont on ne peut toucher une corde sans faire vibrer l’harmonie de l’ensemble[37]. Assises l’une près de l’autre comme deux colombes et rapprochées par une affection d’enfance que rien n’avait troublée, Beata et Tognina échangeaient des regardssurpris; toutes deux étaient étonnées de se retrouver ensemble avec Lorenzo après quelques années de séparation.«Signor Lorenzo, dit Tognina pour rompre un silence qui est toujours plus embarrassant pour des jeunes filles que les hasards de la conversation, je suis chargée d’un message auprès de vous. Giacomo, ayant appris que je venais passer quelques jours à Venise, est accouru chez moi pour me prier de le rappeler à votre souvenir. Il désire même que je vous embrasse de sa part; mais vous voudrez bien me dispenser de cette partie de ma mission.—Le devoir d’un ambassadeur, répondit Lorenzo en regardant Beata, qui souriait, est de remplir strictement la volonté de celui qu’il représente.—Et ne savez-vous pas, répondit Tognina, qu’il y a des cas imprévus qui sont laissés à l’appréciation de l’envoyé? Pour un futur ambassadeur de la république peut-être, vous me paraissez peu au courant de toutes les difficultés de votre charge, bien que Giacomo m’ait assuré que vous étiez devenu beaucoup plus savant que le curé de Cittadella.—Nous sommes dans un jour de fête où toutes les plaisanteries sont permises, dit Lorenzo avec fermeté, et vous auriez raison de vous moquer de ma future grandeur, si j’avais manifesté des prétentions aussi ridicules.—Mais sérieusement, Lorenzo, que comptez-vous faire? Est-ce la carrière de compositeur, de poëte, de philosophe ou de fonctionnaire, que vous voulez parcourir? On m’a dit que vos connaissances vous donnent le droit d’aspirer à toutes les gloires.—D’aspirer à toutes les gloires! répondit Lorenzo;c’est la plus sanglante satire que vous puissiez m’adresser, chère Tognina! En étourdie que vous êtes, vous venez de mettre le doigt sur l’infirmité de ma nature. Je ne sais ni ce que je veux, ni où je vais. Mon esprit est composé, comme le bouclier d’Achille, d’éléments divers, qui n’ont pas été fondus par une main souveraine. J’erre au crépuscule de ma vie, attendant qu’un ange vienne éclairer ma voie.»En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo baissa les yeux ainsi que Beata, qui tremblait de bonheur en écoutant un si noble langage, dont le sens ne lui avait point échappé. Gardant le silence, Tognina comprit aussi, à la contenance de Beata et du fils de Catarina Sarti, que leurs cœurs n’avaient plus besoin d’interprète pour s’entendre. Arrivées à la petite porte du casinodi San Stefano, Beata et Tognina descendirent de la gondole; elles montèrent l’escalier de marbre qui conduisait au jardin, pendant que Lorenzo était resté en arrière à parler aux gondoliers.«Il est bien remarquable, ton frère d’adoption, dit Tognina. Et tu l’aimes?—Ah! répondit Beata avec un soupir, en prenant la main de son amie qu’elle pressa sur son cœur, je l’adore!»Lorenzo vint bientôt les rejoindre au jardin du casino, qui était tout resplendissant de fleurs printanières, et dont la charmille, qui longeait la terrasse donnant sur la mer, offrait déjà un abri de verdure contre l’éclat du soleil. Il les trouva se promenant et causant le long de ces petites allées, fort soigneusement entretenues.«Cela ne vaut pas le parc et le jardin de Cadolce, où j’espère bien te voir cette année, dit Tognina à son amie.—Je ne partage pas ton espoir, répondit Beata. Je vois mon père trop préoccupé et trop soucieux des affaires de l’État pour croire qu’il puisse quitter Venise de sitôt.—Et vous, Lorenzo, reprit Tognina d’un air malicieux, ne viendrez-vous pas faire une visite à votre mère, que vous n’avez pas revue depuis votre départ de La Rosâ?—Ce serait le plus vif de mes désirs, répondit-il, si j’étais le maître de mon temps, et si l’abbé Zamaria voulait y consentir.—Mais, dit Tognina, à quoi employez-vous donc ce temps si précieux, que vous ne puissiez vous donner quelques jours de répit? L’abbé Zamaria est-il devenu si exigeant, qu’il ne consente à vous laisser un peu de liberté? Cela m’étonnerait bien de sa part.—Je ne manque ni de liberté ni de loisirs, et je suis plus embarrassé de l’indépendance qu’on me laisse que je ne le serais du joug que je recherche.—Cela est trop subtil pour mon esprit, répliqua la jeune fille avec gaieté, et c’est probablement dans Platon ou dans les poëmes de Dante que vous avez puisé ce beau langage que je ne comprends pas. On m’a assuré que ces deux vieux radoteurs, que je n’ai jamais lus, grâce à Dieu, sont toujours sur votre table de travail.—Et qui donc vous a si bien instruite de mes lectures? répondit vivement Lorenzo. On vous a dit vrai; je lis et relis sans cesse ces radoteurs, comme vous les qualifiez. Joignez-y Homère et Rousseau, que vous ne connaissez pas davantage, et vous aurez le nom de mes meilleurs amis, avec qui j’aime à m’entretenir dans les heures de solitude et de tristesse.—Ah! mon Dieu, s’écria la malicieuse jeune fille, la tristesse d’unbambinode dix-sept ans! Et quel remède trouvez-vous dans ces auteurs favoris contre la noire mélancolie qui dévore vos jours?—J’y trouve des rêves divins qui consolent de la réalité; j’y trouve la poésie, qui vaut mieux que l’histoire, répliqua Lorenzo avec exaltation.—Gesù Maria!s’écria Tognina, il parle comme un prédicateur! Si Giaccomo vous entendait maintenant, il vous placerait au moins à côté desan Pietroet desan Paolo. Pour moi, qui dors fort bien et qui n’ai pas de chagrins, je n’ai pas besoin d’avoir recours à la poésie pour me guérir, et j’ignore quel goût elle a et de quel pays elle vient.—Elle est aussi douce qu’auraient été pour moi vos baisers, si vous aviez rempli le message dont on vous a chargée, dit Lorenzo; elle est de tous les pays et de tous les temps, et se trouve aussi bien dans les fleurs que nous admirons ici que dans vos beaux yeux noirs, qui révèlent les tendres sentiments dont votre cœur est rempli.—Qu’en savez-vous? répondit Tognina avec entrain. Et croyez-vous donc que je vous aurais donné trente-six baisers, pour vous laisser le temps de les déguster?»Cette repartie fit sourire Beata, tandis que Lorenzo, poursuivant son idée avec enthousiasme: «Oui, dit-il, la poésie est l’essence de toutes les choses grandes et belles; elle rayonne avec la lumière, elle éclate dans un ciel étoilé: nous la respirons avec la brise; elle flotte comme une vapeur dans l’espace infini, dans l’horizon de la mer profonde, dans une vallée riante, au fond d’un précipice qui vous donne le vertige, dans le mouvement et dans le repos, dans le bruit et dans le silence extrêmes;on la trouve dans un tableau, dans un livre, dans un cœur épris d’un objet unique et charmant: car la poésie, c’est l’amour!—Peste! dit Tognina, décidément, mon cher Lorenzo, vous êtes plus fort quesan Paoloetsan Pietro, et cela vaut bien que je m’acquitte entièrement de ma commission.»Prenant Lorenzo par la main, elle déposa sur son front un gracieux baiser. Beata détourna la tête pour cacher la rougeur qui vint illuminer tout à coup son beau visage. Il y eut un moment de silence et d’embarras pendant lequel la fille du sénateur s’éloigna pour parler aucameriere, et lui demander quel cabinet on pouvait mettre à sa disposition. Lecameriererépondit, comme s’il eût deviné la pensée secrète de lagentildonna:«Je vous donnerai lecamerinooù j’ai déjà eu l’honneur de serviril giovine cavalierequi vous accompagne.—C’est bien, dit Beata, celui-là ou un autre, peu importe.»Innocent mensonge qui servait à dissimuler la véritable intention de sa démarche! Après quelques tours de jardin, on fit une station sous un joli bosquet, où Tognina détacha une branche de chèvrefeuille et la mit à la boutonnière de Lorenzo en disant: «Qu’elle soit un gage de notre amitié (della nostra fratellanza)!» faisant allusion à la cérémonie du jour.Par ces petits manéges de galanterie, Tognina cherchait à dissiper la réserve de son amie et à exciter son cœur, dont elle possédait maintenant le secret, à plus d’abandon: pensée délicate, qu’une femme seule peut concevoir. Lorenzo était dans un ravissement inexprimable. L’arrivée de Tognina à Venise, ses familiarités aimables, les questions qu’elle lui avait adressées, labrusque disparition de l’abbé Zamaria, la contenance moins sévère de Beata après l’épisode du serrement de main, enfin tous les incidents de la journée lui paraissaient révéler l’intention de confirmer son bonheur et d’enhardir ses espérances. Aussi avait-il peine à contenir sa joie, et son imagination, toujours un peu romanesque, se plaisait à voir dans le baiser de Tognina et dans la branche de chèvrefeuille qu’elle avait placée à sa boutonnière une réponse indirecte que faisait Beata à la lettre qu’il avait osé lui écrire. Cela donnait à son esprit une liberté d’allure qu’il n’avait jamais eue qu’avec la Vicentina, et qui surprit la fille du sénateur non moins que son amie.On vint avertir que la collation était prête, et tous trois se rendirent dans lecamerinoqui leur était désigné. C’était le même où Lorenzo s’était trouvé avec laprima donna, ce qu’il reconnut aussitôt à quelques détails d’ameublement et au campanile de Saint-Marc, qui pointait hardiment à l’horizon d’azur. Une petite table, placée près de la fenêtre qui ouvrait sur la mer, était chargée de fruits, de pâtisseries, de plusieurs flacons d’un vin doré qui pétillait comme la flamme, et de quelques vases de fleurs qui se détachaient sur la blancheur du linge comme une aspiration généreuse dans une vie de labeur. Ces jeunes filles, d’une physionomie si différente, assises autour d’une table qui réjouissait le regard, ayant en face d’elles un jeune homme de dix-sept ans, que le souffle de l’amour épanouissait comme un arbrisseau à la séve trop vivace, présentaient une de ces scènes de printemps telles que le Giorgione aime à les reproduire dans son œuvre, qu’on devrait intitulerun rêve de sociabilité élégante.«Signor Lorenzo, dit Tognina en lui montrant unbouquet de cerises quelle se disposait à manger, je voudrais bien savoir s’il y a de la poésie là dedans, puisque vous en trouvez partout!—Sans doute, répondit-il avec assurance, car elles sont aussi belles que bonnes, et aussi agréables au goût qu’à la vue.—Mais, répliqua la jeune fille avec cet instinct logique qui est le propre des femmes et des enfants, si le fruit délicieux que vous me voyez croquer avec tant de plaisir n’était que bon, et qu’il fût privé de cette couleur de pourpre qui semble empruntée aux rayons de l’aurore, aurait-il encore le privilége d’être ce que vous appelez poétique?—Vous qui traitiez tout à l’heure Platon de vieux radoteur, répliqua Lorenzo, visiblement préoccupé de la subtilité d’une pareille question, vous ne vous doutez pas que vous venez de laisser échapper de vos lèvres de rose un des artifices de sa dialectique. Vous parlez comme Socrate, ma chère, et vos beaux yeux prêtent à l’argument que vous me lancez à la tête une force qu’il n’avait pas dans la bouche du maître de Platon. C’est vous dire, continua Lorenzo, que la beauté de la forme ajoute un grand prix à la valeur des choses, et que si les cerises que vous écrasez entre vos petites dents d’ivoire n’étaient que simplement succulentes, elles n’auraient pas le privilége d’éveiller en nous une image de fraîcheur et d’élégance qui sourit à notre esprit. Ce qui est utile peut être quelquefois revêtu de beauté, tandis que le beau est toujours utile. Le but suprême de nos efforts est d’arriver au beau à travers l’utile.—Mais où donc est la poésie dans tout ce verbiage? répliqua Tognina en regardant Beata, qui découpaituna fugazza, une brioche de Vicence. Et comment la poésie est-elle la même chose que l’amour, deux mots parfaitement obscurs, et que je comprends aussi peu l’un que l’autre?—Si cela était vrai, répondit Lorenzo, vous seriez comme les roses qui remplissent ces vases, ou comme le vin généreux qui me communique sa chaleur bienfaisante; vous n’auriez pas conscience du parfum que vous répandez ni du feu qui jaillit de vos regards. Tel est aussi le caractère de la poésie, qui est l’essence de l’être, comme dirait Platon, le parfum ou le rayonnement de la beauté, qu’on ne peut voir sans l’aimer. Chrysalide enfermée dans sa coque d’or, la poésie s’en échappe et devient un papillon céleste qu’on appelle l’amour. Voilà les transformations successives que subit en nous le sentiment vague d’abord que nous inspire la beauté, s’élevant des limbes de l’instinct et des sensations confuses aux régions de la pure connaissance. Telles sont aussi, assure-t-on, les épreuves diverses qui seront imposées à notre âme avant qu’il lui soit permis de contempler face à face celui qui est la source de l’amour éternel.«Oui, continua Lorenzo, il n’y a que le beau qui soit impérissable et fécond dans ses résultats; voilà pourquoi la poésie, qui en émane et qui nous révèle son existence, est plus utile et plus vraie que l’histoire. Que m’importe la vie d’un homme qui ne renferme pas une heure de poésie et d’amour? Qu’ai-je besoin de consulter les annales d’un peuple qui broute et digère comme le castor, s’il n’a pas accompli quelques faits importants qui le recommandent à mon admiration? Pourquoi notre esprit est-il invinciblement attiré vers la Grèce et sa merveilleuse civilisation, si ce n’est parce que cette terrebénie du ciel a donné le jour aux plus beaux génies de l’humanité, parce que ses héros, ses poëtes et ses philosophes ont été les instituteurs du genre humain? Savez-vous bien que c’est la lecture d’Homère qui a inspiré à l’élève d’Aristote l’ambition de s’élever jusqu’à l’idéal d’Achille, que c’est l’exemple d’Alexandre qui a suscité César, lequel a été à son tour le père spirituel d’une nombreuse postérité d’intelligences souveraines? L’histoire est l’écho stérile de ce qui a été, tandis que la poésie est l’intuition de ce qui doit être et sera un jour. La civilisation n’est pas autre chose que la réalisation scientifique d’un rêve divin, ce qui a fait dire à Platon quetoute invention est poésie, et que tous les inventeurs sont poëtes. En effet, la poésie est comme un levain qui se retrouve dans toutes les combinaisons de l’esprit humain; c’est le dernier résultat des plus sublimes efforts de la pensée. Dante, ce poëte de mon cœur, qui a mêlé la doctrine de Platon à celle de l’Évangile, ne doit-il pas son génie à un sourire de l’Amour?Poco s’offerse a me cotal Beatrice...Raggiandomi d’un riso,Tal che nel fuoco faria, l’uomo felice.«Et moi, infime que je suis, continua Lorenzo avec une exaltation toujours croissante, si jamais je sors des ténèbres où je m’agite, si je parviens à rompre l’enchantement de la destinée et à me faire un nom parmi les hommes, je le devrai à la faveur inespérée dont on me comble aujourd’hui. Cette heure fortunée marquera dans ma vie; le souvenir que j’en conserverai traversera mon âme comme un souffle de poésie, qui l’élèvera au-dessus d’elle-même, et sera peut-être la seule félicité que je goûterai dans ce monde.»A ces dernières paroles, qui furent prononcées avec un accent vraiment touchant, Beata, jusqu’alors taciturne, la tête inclinée sur son assiette, se leva de table, et, portant un mouchoir à ses yeux, s’en fut à la fenêtre cacher son émotion et le ravissement où l’avait jetée un tel langage. Tognina la suivit, la prit par la taille et l’embrassa avec effusion. Elles restèrent ainsi pendant quelque temps silencieuses, tournant le dos à Lorenzo, qui n’avait pas bougé de sa chaise, où il était resté confondu, ne sachant comment interpréter cette scène muette, qui était pourtant assez significative.Cependant le jour pâlissait, l’horizon d’azur se teignait peu à peu d’une vapeur rosée qui annonçait l’approche du soir et du recueillement qui l’accompagne. La plage, presque déserte à cause de la fête de Venise, où toute la population valide de Murano s’était rendue, présentait au regard une surface tranquille où se réfléchissaient les objets du rivage, et particulièrement la charmille du casino avec son encadrement de verdure. Beata et Tognina, accoudées à cette même fenêtre où Lorenzo s’étaient laissé enivrer par les chants d’une sirène qui voulait l’attirer, comme l’enfant de la fable, dans le royaume des mirages décevants, avançaient leurs têtes vers la mer, et semblaient une apparition d’un monde bienheureux d’où nous viennent les rêves d’or de la fantaisie, qui seule a la prescience de l’avenir. Beata, qui n’avait point raconté à son amie l’épisode douloureux de la Vicentina, éprouvait, au milieu des sentiments divers qui venaient d’assaillir son cœur, une joie secrète semblable à celle du nautonier qui contemple, du rivage, la mer profonde où il a failli périr. L’homme qui a franchi le cap des Tempêtes, et qui revient un peu battu par l’orage, est bien plus cher aucœur de la femme que s’il n’eût jamais quitté le giron maternel. La femme aime le courage, les aventures; elle aime à s’appuyer sur un cœur éprouvé et à pardonner à des lèvres impies. Au moment où Tognina, cherchant un prétexte pour dissiper le léger embarras où elle voyait son amie, se tournait vers Lorenzo dans l’intention de lui adresser la parole, unbarcarol, qui errait à l’aventure, couché sur le dos comme un berger d’Arcadie, étreignant à peine ses rames, humant le frais et plongeant un regard endormi dans les méandres du ciel, se mit à chanter une complainte qui fixa l’attention de nos trois convives:La luna è bianca...,Il sole è rosso...,Lo sposalizio si farà.La luna dice al sole:Il lume tuo mi schiarerà....E Gesù Cristo ci benirà....—E molti figli nascerà ...Viva san Marco[38]!répondit une autre voix moins éloignée, qui était celle de l’un des deux gondoliers de Beata. Ce chant, d’un rhythme vaguement accusé, où les silences périodiques trouvés par l’instinct sont des éléments nécessaires à l’effet de l’ensemble; ces allitérations, qui répondent aux besoins de l’oreille plutôt qu’aux exigences de l’esprit;ce mélange de rêverie enfantine et de gaieté sereine et solitaire, qui scintille comme la lumière ou s’évapore comme un parfum; ces ressouvenirs de la poésie antique se mêlant au spiritualisme chrétien; enfin cette mélopée, d’un accent mélancolique et d’une tonalité indécise, qui n’est plus du plain-chant et qui n’est pas encore de la musique moderne, tournant incessamment dans un cercle borné sans jamais conclure par une note caractéristique, tous ces effets, tous ces contrastes sont autant d’exemples de l’imagination douce et charmante du peuple vénitien. On aurait dit une églogue de Théocrite, de Bion ou de Virgile, chantée innocemment par une vierge des premiers siècles du christianisme comme une hymne de l’Église triomphante. Tognina, éclatant de rire à la réplique du gondolier, dit à Lorenzo: «Puisque la lune demande le soleil en mariage, il n’y a plus de raison pour que le Grand-Turc n’épouse pas aussi la république de Venise.» Cette saillie à double sens fit sourire Beata, qui dit négligemment: «Il se fait tard, et il est temps, je crois, de retourner à Venise.» Ils partirent tous les trois dans la gondole qui les avait amenés.La journée avait été propice. La circonstance imprévue qui avait rapproché Lorenzo de Beata sous les yeux d’une amie dont le charmant caractère formait entre eux un heureux contraste était une de ces combinaisons du sort qui décident de la destinée, et contre lesquelles vient se briser la volonté des hommes. C’est ainsi qu’une légère dissonance fait ressortir l’harmonie latente dans la nature des choses. Dieu avait définitivement parlé au cœur de Beata; elle se sentait attirée vers le fils de Catarina Sarti, comme une fleur vers la source qui la vivifie. Quoi qu’il arrive désormais, quels que soient les obstacles etles événements qui séparent ces deux âmes si différentes au milieu de l’attrait qui les captive, aucune puissance ne pourra rompre l’accord mystérieux qui s’est formé entre elles dans ce jour fortuné. Ils se sont longtemps cherchés, longtemps ils ont erré dans l’espace, comme deux étoiles du firmament qui oscillent autour de leur centre d’attraction. Maintenant l’arrêt est prononcé, et ils sont fiancés devant l’idéal, qui les éclaire de sa divine lumière. Leur cœur est un paradis d’où s’élèvent des chants ineffables et des harmonies célestes qu’ils n’oublieront jamais, et dont le souvenir se répercutera à travers leur existence comme un écho de béatitude. Ce que Lorenzo sera un jour, il le devra à cette heure d’enchantement. Les douces larmes de Beata lui seront une rosée qui fécondera les nobles instincts de sa nature. Reconquérir par le travail, par la science, l’art et la vertu, le paradis que nous a fait entrevoir l’amour, n’est-ce pas là tout le problème de la vie? Ah! qu’ils s’aiment ainsi dans ce monde et dans l’autre! que les jours et les heures s’écoulent lentement pour eux, que le temps et l’espace ne les séparent jamais! Protégez-les, anges du ciel, étendez vos ailes sur cette gondole qui porte sur les eaux l’esprit de Dieu. Le moment est solennel: le siècle va bientôt expirer et emporter avec lui les doux loisirs, les aspirations sereines, les saintes espérances d’une régénération pacifique, un monde de politesse, d’élégance et de rêves enchantés! Mozart n’est plus, Rossini vient de naître. Un horizon sanglant et troublé s’élève, Venise est sur le penchant de sa ruine; dans quelques jours, elle ne sera plus qu’un souvenir de l’histoire. Ralentissez, ralentissez donc vos efforts, joyeux gondoliers! laissez Beata et Lorenzo savourer chastement un bonheur inespéré! n’ayez pas hâte d’arriver dans cetteville remplie de bruits, de joies et de lumières; ne frappez pas si violemment les vagues endormies, colorées des reflets mélancoliques du soir; laissez-les s’enivrer de la poésie du silence et de la musique de leur cœur. Qu’ils traversent cette mer comme je leur souhaite de traverser la vie:Quali colombe dal desio chiamate,Con l’ali aperte e ferme al dolce nidoVolan per l’aer dal voler portate;«comme deux colombes appelées par le désir, ouvrant et refermant leurs ailes, volent dans l’espace, emportées par la volonté vers leur doux nid[39].»
VPROMENADE A MURANO.Il y avait à Venise un grand nombre de fêtes qui avaient toutes pour objet la commémoration d’un événement important de l’histoire de la république. C’était un succession de scènes dramatiques, où la religion se mêlait à la politique pour perpétuer un souvenir glorieux et entretenir dans l’imagination du peuple le respect de sa propre tradition, source de l’amour de la patrie. L’homme, qui ne vit pas seulement de pain, ne tient au sol qui l’a vu naître que par les souvenirs du passé; sans tradition, il n’y a pas plus de famille que de nationalité: c’est ce dont était bien pénétré le gouvernement de Venise, et sa profonde sagacité avait transformé les annales de la république en un spectacle magnifique qui se déroulait incessamment aux yeux de la foule enchantée. Aussi de tous les peuples de l’Italie le peuple vénitien est-il celui qui connaît le mieux son histoire, et on a pu voir dans les événements de 1848 combien le culte du passé est un puissant levier pour secouer le joug de l’étranger.Parmi ces fêtes, aussi nombreuses que variées, qui rappelaient divers anniversaires (depuis la fondation deVenise et la translation du corps de saint Marc jusqu’à la bataille de Lépante et à la peste de 1576), une des plus remarquables, et sans contredit la plus importante de toutes, était celle de l’Ascension, instituée vers l’an 997 pour rappeler la conquête de la Dalmatie par le doge Urseolo. On y rattacha plus tard le souvenir de la concession faite par le pape Alexandre III au doge Sébastien Ziani, en reconnaissance de l’asile que lui avait accordé la république contre son persécuteur l’empereur Barberousse. En remettant au doge un anneau, le pape prononça ces paroles: «Recevez-le de moi comme une marque de l’empire de la mer. Vous et vos successeurs, épousez-la tous les ans, afin que la postérité sache que la mer vous appartient par le droit de la victoire, et doit être soumise à votre république comme l’épouse l’est à l’époux[35].» Tel est le principal fait historique qui servait de prétexte à l’une des plus belles cérémonies qu’ait pu inventer l’imagination d’un peuple politique qui considère l’art et la pensée comme faisant partie des éléments de sa grandeur.La veille du jour de l’Ascension,le Bucentaure, grand et magnifique vaisseau dont le nom, aussi bien que la forme, indiquait ce mélange du christianisme et de ressouvenirs de l’antiquité fabuleuse qui caractérisait la civilisation de Venise, sortait de l’arsenal et venait aborder à laPiazzettasous la conduite de trois amiraux, placés l’un à la poupe, l’autre à la proue, et le troisième dans une petite galerie ornée d’arbustes et de fleurs, près du gouvernail. Quelle est l’origine de ce nom bizarre duBucentaure? Dérive-t-il, comme le prétendent quelques-uns, de la corruption d’une phrase inséréedans le décret du sénat qui ordonna, en 1311, qu’on fit construire un vaisseau propre à contenir deux cents hommes,ducentorum hominum? Ou bien a-t-on voulu désigner un vaisseau deux fois grand comme ce navire, appeléle Centaure, dont parle Virgile dans un passage de sonÉnéide? Quoi qu’il en soit de cette origine, il est certain que le dernierBucentaure, construit en 1729 sous le doge Mocenigo, était un monument aussi curieux par la richesse des détails qu’imposant dans son ensemble. Long de cent pieds sur vingt-quatre de large, ses flancs s’ouvraient à la lumière par quarante-huit fenêtres ornées de festons et d’ornements précieux. Il était divisé en deux étages, comme la société qu’il représentait. Dans l’étage inférieur se trouvaient les rameurs de l’arsenal, au nombre de cent soixante-huit; dans l’étage supérieur venaient s’asseoir le doge, les dignitaires de l’État, les ambassadeurs des puissances étrangères et les princes qui se trouvaient à Venise. La longue et vaste nef qui contenait tout le personnel du gouvernement de la république était également divisée en deux compartiments qui se communiquaient. Des figures ingénieuses, qui représentaient les vertus morales et politiques, la Justice, la Force, la Prudence, les Sciences, les Arts utiles, les Muses, les Heures du jour et de la nuit, ornaient le pourtour de cette magnifique salle, au bout de laquelle siégeait le prince de Venise sur un trône d’or, comme Jupiter au milieu des dieux de l’Olympe. Les divinités de la mer, Neptune apaisant les flots de son trident, Éole enchaînant les tempêtes, Téthys et ses nombreuses filles sortant de l’Océan pour venir s’égayer à la clarté des cieux, Vénus sur sa conque légère, qu’emportaient les Zéphyrs, un grand nombre de Tritons embouchant la trompette, toutes ces créationscharmantes de l’imagination grecque, qui se plaisait à personnifier les phénomènes de la nature, se déroulaient sur les deux faces extérieures duBucentaure. La proue du navire était ornée d’un gros lion assoupi par l’Amour, et la poupe, portant l’étendard de la république, était soutenue par deux géants qui plongeaient leurs pieds dans la mer. Le toit, recouvert de velours cramoisi relevé de crépine et defiocchi d’oro, réjouissait le regard et indiquait unsposalizioprincier.Le jeudi 17 mai de l’année 1792, les cloches de Saint-Marc, lancées à grande volée, annoncèrent la solennité de l’Ascension à un peuple enchanté, pour qui la vie était un spectacle continuel. Le doge Luigi Manini, ce pâle et dernier représentant d’un pouvoir occulte qui ne lui avait laissé que la pompe extérieure de l’autorité suprême, descendit lentement l’escalier des Géants du palais ducal, précédé de ses estafiers portant l’ombrelle historique, le siége et les autres insignes de la puissance, suivi de sa cour, des membres du conseil des Dix, du sénat, du grand conseil, des ambassadeurs et des princes étrangers qui se trouvaient à Venise. Il traversa la place et entra dansle Bucentaure, qui l’attendait depuis la veille au soir. Au moment où se mit en marche cette grande machine, qui, par le nom et la forme qu’on lui avait donnés, par les souvenirs qui s’y rattachaient et les ornements symboliques qu’on y avait ajoutés, était encore une image véritable de la république, des coups de canon, partis des vaisseaux qui l’escortaient, signalèrent à la foule qui encombrait la place,la Riva dei Schiavoniet leCanalazzo, le commencement de la cérémonie. Toute la population et les étrangers accourus à Venise pour voir ce spectacle unique dans le monde suivaient le cortége dans d’innombrables gondoles quivoltigeaient autour du vaisseau national, comme des satellites entraînés dans son tourbillon lumineux. Le ciel était magnifique, et, à voir ces barques pavoisées de mille couleurs suivre le sillage duBucentaure, qui se balançait sur les vagues dociles, on aurait dit une de ces théories de la Grèce sortant du Pirée sur une trirème symbolique et allant porter le tribut annuel aux dieux des îles Fortunées. Passant devant l’arsenal, les mariniers saluèrent une image de la Vierge très-vénérée du peuple, et après s’être arrêté un instant à l’île Sainte-Hélène, où il y avait un couvent de pauvres moines qui offrirent au doge, selon un antique usage, un déjeuner frugal composé de châtaignes bouillies, le cortége s’avança vers le Lido. Alors,le Bucentaurefaisant halte en pleine Adriatique, le prince de Venise, du haut d’une balustrade dorée qui bordait la poupe, prononça les paroles sacramentelles d’une perpétuelle domination, et jeta à la mer l’anneau nuptial. Mille cris d’allégresse, mêlés au bruit du canon, des cloches et des fanfares, annoncèrent l’accomplissement de la cérémonie. Les chanteurs de la chapelle ducale, qui avaient leur place assignée dans la partie supérieure duBucentaure, entonnèrent un madrigal à quatre parties que Lotti avait composé expressément pour la circonstance, en 1736. Ce morceau eut un tel succès à l’époque où il fut exécuté pour la première fois, que tout le monde s’empressa de le copier et qu’il se répandit dans toute l’Italie. Les paroles, qui étaient d’un noble vénitien, Zaccharia Valaresso, exprimaient une pensée à la fois politique et religieuse. Le poëte demandait à Dieu de protéger et d’étendre la domination de Venise sur la mer jusqu’au jour funèbre où la lune s’éclipserait aux yeux du monde qu’elle éclaire. C’était une paraphrasede ces mots de la Genèse: «Dieu a posé un fondement au milieu des eaux;»posuit firmamentum in medio aquarum. Le madrigal de Lotti, par la couleur religieuse et mondaine qui le caractérise, n’étant franchement écrit ni dans la tonalité moderne, ni dans celle du plain-chant, semble un nouveau témoignage de la civilisation complexe de Venise, où le paganisme n’a jamais été vaincu[36]. Après avoir entendu la messe à la petite église de Saint-Nicolas du Lido, le doge et sa suite remontèrent surle Bucentaure, qui, toujours escorté par de nombreuses péottes, des galères et une nuée de gondoles d’où s’échappaient dese viva San Marco, evohé! evohé!regagna la citée glorieuse des plaisirs, née, comme Vénus, de la blanche écume de la mer fécondée par un rayon de poésie.Arrivée au palais ducal, Sa Sérénité réunit les grands de l’État, les ambassadeurs et les princes étrangers à un banquet vraiment royal, dans une salle uniquement destinée à cet objet, et qui portait le nom de Salle des banquets. On en donnait cinq tous les ans, le premier jour de l’année, les jours de l’Ascension, deSan Vito, deSan Stefanoet deSan Marco. Un service d’argenterie, qui était une merveille de la Renaissance, des porcelaines et des cristaux de Murano, dont le travail exquis excitait l’admiration des étrangers, ornaient la table où le prince traitait ses égaux, ses sujets et ses maîtres. Alors, pendant que les regards des convives contemplaient un beau portrait d’Henri III du Tintoretto, uneAdoration des Magesde Bonifacio, et toute cette magnificence d’une république de patriciens, les chanteurs de la chapelle ducale de Saint-Marc exécutèrent une cantate sansaccompagnement de Lotti,il Tributo degli Dei, qui fut suivie d’une pastorale à quatre voix du même compositeur,Sono duce in trono assiso, morceaux composés, comme le madrigal déjà cité, dans l’année 1736, et empreints de ce caractère de grandeur et de suavité qui distingue l’art de Venise, et particulièrement le génie de Lotti.Beata et Tognina, Lorenzo et l’abbé Zamaria avaient suivi le cortége duBucentaurejusqu’au Lido. Le sénateur Zeno ne les avait pas accompagnés: il était retenu ce jour-là au palais de la seigneurie, où il veillait, avec ses confrères les inquisiteurs, au salut de l’État. Le hasard avait poussé la gondole de Beata tout près de la balustrade du haut de laquelle le doge prononça les paroles historiques que nous avons rapportées, lorsqu’une voix, partie d’une péotte voisine, s’écria: «Va, va, épouse-la, cette mer trop docile, que tu ne sauras pas défendre contre les destins qui se préparent!» Lorenzo fut assez étonné de reconnaître dans la personne qui avait proféré ce pronostic menaçant le même individu qu’il avait rencontré sur la place Saint-Marc quelque temps après son arrivée à Venise, et qu’il n’avait pas revu depuis. Dans la confusion inséparable d’une pareille fête, qui mettait en mouvement toute la population de Venise, personne autre que Lorenzo et l’abbé Zamaria n’entendit ce propos séditieux, qui aurait pu coûter cher à celui qui avait osé le laisser échapper de sa bouche imprudente.Confondue dans la foule des petits bâtiments qui accompagnaient le nouvel époux de la république à son retour du Lido, la gondole de Beata s’arrêta àla Riva dei Schiavoni, où l’abbé Zamaria se fit descendre. L’abbé prévint ses compagnons qu’il ne dînerait pas aupalais et qu’il ne fallait pas s’inquiéter de son sort; puis, ramenant à lui son petit manteau de soie, il s’envola comme un oiseau à qui on ouvre la cage où il était renfermé. Une idée traversa alors rapidement l’esprit de Beata, qui dit à Tognina:«Connais-tu Murano?—Non, répondit l’amie; car les deux seuls voyages que j’aie faits à Venise ont été de trop courte durée pour me laisser le temps de tout voir.—Eh bien! répliqua Beata avec une joie qu’elle ne sut pas contenir, si tu veux, nous irons nous y promener. Mon père est occupé et passera probablement la journée au palais de la seigneurie. Allons donc à Murano, où nous trouverons de beaux jardins en fleur et tout ce qui est nécessaire à l’agrément de la vie. Je ne vous retiens pas, dit-elle d’un ton plus sérieux à Lorenzo, et si vous avez des projets, vous êtes libre.—Il est trop poli et trop aimable cavalier, répondit Tognina avec gaieté, pour laisser deux femmes seules. J’aime à me flatter, continua-t-elle, que notre société lui est plus agréable qu’importune.—Je n’ai pas mérité, signora, répondit Lorenzo avec un accent ému, que vous puissiez douter de mon zèle et de mon obéissance.—Il ne s’agit ni d’obéissance ni de zèle, répliqua vivement Tognina, mais du plaisir que vous pouvez trouver dans notre compagnie.—Je vous répondrai encore, dit Lorenzo en baissant les yeux, que je n’ai pas mérité qu’une pareille question me soit adressée.—A la bonne heure! répondit Tognina en lui tendant la main, voilà qui est parler en vrai Vénitien; c’est clair et concis.»Sur un ordre de Beata, les gondoliers prirent le chemin de Murano. C’était bien une idée de femme que celle qu’eut la fille du sénateur de revoir les lieux où son cœur avait tant souffert, et d’y conduire enchaîné celui qui l’avait si cruellement outragée. C’est que le bonheur se compose bien moins de la possession tranquille et absolue de ce qu’on aime que du sentiment que donne la préférence dont nous sommes l’objet. Nous avons besoin de montrer au monde les marques de notre félicité, et l’envie qu’elle excite accroît notre jouissance et en perpétue la durée. Beata, qui n’avait pas prévu les incidents de la journée, et qui ne pensait pas surtout que l’abbé Zamaria, après avoir amené Lorenzo avec lui au Lido, s’en irait tout seul prendre ailleurs sa part de la joie commune, saisit avec empressement l’occasion qui lui était offerte de constater sa victoire sur le théâtre même où avait eu lieu la chute. La présence de Tognina la rassurait d’ailleurs et lui permettait de savourer sans scrupule son innocente malice. Après avoir traversé plusieurs canaux étroits et assez obscurs, la gondole vogua bientôt en pleine mer par une de ces journées qui doublent le prix de l’existence en nous rapprochant de la nature, dont la vie se mêle à la nôtre et nous fait ressentir ses moindres tressaillements. C’est dans de pareils moments que l’on comprend cette belle pensée d’un philosophe, qui a comparé le monde à une lyre dont on ne peut toucher une corde sans faire vibrer l’harmonie de l’ensemble[37]. Assises l’une près de l’autre comme deux colombes et rapprochées par une affection d’enfance que rien n’avait troublée, Beata et Tognina échangeaient des regardssurpris; toutes deux étaient étonnées de se retrouver ensemble avec Lorenzo après quelques années de séparation.«Signor Lorenzo, dit Tognina pour rompre un silence qui est toujours plus embarrassant pour des jeunes filles que les hasards de la conversation, je suis chargée d’un message auprès de vous. Giacomo, ayant appris que je venais passer quelques jours à Venise, est accouru chez moi pour me prier de le rappeler à votre souvenir. Il désire même que je vous embrasse de sa part; mais vous voudrez bien me dispenser de cette partie de ma mission.—Le devoir d’un ambassadeur, répondit Lorenzo en regardant Beata, qui souriait, est de remplir strictement la volonté de celui qu’il représente.—Et ne savez-vous pas, répondit Tognina, qu’il y a des cas imprévus qui sont laissés à l’appréciation de l’envoyé? Pour un futur ambassadeur de la république peut-être, vous me paraissez peu au courant de toutes les difficultés de votre charge, bien que Giacomo m’ait assuré que vous étiez devenu beaucoup plus savant que le curé de Cittadella.—Nous sommes dans un jour de fête où toutes les plaisanteries sont permises, dit Lorenzo avec fermeté, et vous auriez raison de vous moquer de ma future grandeur, si j’avais manifesté des prétentions aussi ridicules.—Mais sérieusement, Lorenzo, que comptez-vous faire? Est-ce la carrière de compositeur, de poëte, de philosophe ou de fonctionnaire, que vous voulez parcourir? On m’a dit que vos connaissances vous donnent le droit d’aspirer à toutes les gloires.—D’aspirer à toutes les gloires! répondit Lorenzo;c’est la plus sanglante satire que vous puissiez m’adresser, chère Tognina! En étourdie que vous êtes, vous venez de mettre le doigt sur l’infirmité de ma nature. Je ne sais ni ce que je veux, ni où je vais. Mon esprit est composé, comme le bouclier d’Achille, d’éléments divers, qui n’ont pas été fondus par une main souveraine. J’erre au crépuscule de ma vie, attendant qu’un ange vienne éclairer ma voie.»En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo baissa les yeux ainsi que Beata, qui tremblait de bonheur en écoutant un si noble langage, dont le sens ne lui avait point échappé. Gardant le silence, Tognina comprit aussi, à la contenance de Beata et du fils de Catarina Sarti, que leurs cœurs n’avaient plus besoin d’interprète pour s’entendre. Arrivées à la petite porte du casinodi San Stefano, Beata et Tognina descendirent de la gondole; elles montèrent l’escalier de marbre qui conduisait au jardin, pendant que Lorenzo était resté en arrière à parler aux gondoliers.«Il est bien remarquable, ton frère d’adoption, dit Tognina. Et tu l’aimes?—Ah! répondit Beata avec un soupir, en prenant la main de son amie qu’elle pressa sur son cœur, je l’adore!»Lorenzo vint bientôt les rejoindre au jardin du casino, qui était tout resplendissant de fleurs printanières, et dont la charmille, qui longeait la terrasse donnant sur la mer, offrait déjà un abri de verdure contre l’éclat du soleil. Il les trouva se promenant et causant le long de ces petites allées, fort soigneusement entretenues.«Cela ne vaut pas le parc et le jardin de Cadolce, où j’espère bien te voir cette année, dit Tognina à son amie.—Je ne partage pas ton espoir, répondit Beata. Je vois mon père trop préoccupé et trop soucieux des affaires de l’État pour croire qu’il puisse quitter Venise de sitôt.—Et vous, Lorenzo, reprit Tognina d’un air malicieux, ne viendrez-vous pas faire une visite à votre mère, que vous n’avez pas revue depuis votre départ de La Rosâ?—Ce serait le plus vif de mes désirs, répondit-il, si j’étais le maître de mon temps, et si l’abbé Zamaria voulait y consentir.—Mais, dit Tognina, à quoi employez-vous donc ce temps si précieux, que vous ne puissiez vous donner quelques jours de répit? L’abbé Zamaria est-il devenu si exigeant, qu’il ne consente à vous laisser un peu de liberté? Cela m’étonnerait bien de sa part.—Je ne manque ni de liberté ni de loisirs, et je suis plus embarrassé de l’indépendance qu’on me laisse que je ne le serais du joug que je recherche.—Cela est trop subtil pour mon esprit, répliqua la jeune fille avec gaieté, et c’est probablement dans Platon ou dans les poëmes de Dante que vous avez puisé ce beau langage que je ne comprends pas. On m’a assuré que ces deux vieux radoteurs, que je n’ai jamais lus, grâce à Dieu, sont toujours sur votre table de travail.—Et qui donc vous a si bien instruite de mes lectures? répondit vivement Lorenzo. On vous a dit vrai; je lis et relis sans cesse ces radoteurs, comme vous les qualifiez. Joignez-y Homère et Rousseau, que vous ne connaissez pas davantage, et vous aurez le nom de mes meilleurs amis, avec qui j’aime à m’entretenir dans les heures de solitude et de tristesse.—Ah! mon Dieu, s’écria la malicieuse jeune fille, la tristesse d’unbambinode dix-sept ans! Et quel remède trouvez-vous dans ces auteurs favoris contre la noire mélancolie qui dévore vos jours?—J’y trouve des rêves divins qui consolent de la réalité; j’y trouve la poésie, qui vaut mieux que l’histoire, répliqua Lorenzo avec exaltation.—Gesù Maria!s’écria Tognina, il parle comme un prédicateur! Si Giaccomo vous entendait maintenant, il vous placerait au moins à côté desan Pietroet desan Paolo. Pour moi, qui dors fort bien et qui n’ai pas de chagrins, je n’ai pas besoin d’avoir recours à la poésie pour me guérir, et j’ignore quel goût elle a et de quel pays elle vient.—Elle est aussi douce qu’auraient été pour moi vos baisers, si vous aviez rempli le message dont on vous a chargée, dit Lorenzo; elle est de tous les pays et de tous les temps, et se trouve aussi bien dans les fleurs que nous admirons ici que dans vos beaux yeux noirs, qui révèlent les tendres sentiments dont votre cœur est rempli.—Qu’en savez-vous? répondit Tognina avec entrain. Et croyez-vous donc que je vous aurais donné trente-six baisers, pour vous laisser le temps de les déguster?»Cette repartie fit sourire Beata, tandis que Lorenzo, poursuivant son idée avec enthousiasme: «Oui, dit-il, la poésie est l’essence de toutes les choses grandes et belles; elle rayonne avec la lumière, elle éclate dans un ciel étoilé: nous la respirons avec la brise; elle flotte comme une vapeur dans l’espace infini, dans l’horizon de la mer profonde, dans une vallée riante, au fond d’un précipice qui vous donne le vertige, dans le mouvement et dans le repos, dans le bruit et dans le silence extrêmes;on la trouve dans un tableau, dans un livre, dans un cœur épris d’un objet unique et charmant: car la poésie, c’est l’amour!—Peste! dit Tognina, décidément, mon cher Lorenzo, vous êtes plus fort quesan Paoloetsan Pietro, et cela vaut bien que je m’acquitte entièrement de ma commission.»Prenant Lorenzo par la main, elle déposa sur son front un gracieux baiser. Beata détourna la tête pour cacher la rougeur qui vint illuminer tout à coup son beau visage. Il y eut un moment de silence et d’embarras pendant lequel la fille du sénateur s’éloigna pour parler aucameriere, et lui demander quel cabinet on pouvait mettre à sa disposition. Lecameriererépondit, comme s’il eût deviné la pensée secrète de lagentildonna:«Je vous donnerai lecamerinooù j’ai déjà eu l’honneur de serviril giovine cavalierequi vous accompagne.—C’est bien, dit Beata, celui-là ou un autre, peu importe.»Innocent mensonge qui servait à dissimuler la véritable intention de sa démarche! Après quelques tours de jardin, on fit une station sous un joli bosquet, où Tognina détacha une branche de chèvrefeuille et la mit à la boutonnière de Lorenzo en disant: «Qu’elle soit un gage de notre amitié (della nostra fratellanza)!» faisant allusion à la cérémonie du jour.Par ces petits manéges de galanterie, Tognina cherchait à dissiper la réserve de son amie et à exciter son cœur, dont elle possédait maintenant le secret, à plus d’abandon: pensée délicate, qu’une femme seule peut concevoir. Lorenzo était dans un ravissement inexprimable. L’arrivée de Tognina à Venise, ses familiarités aimables, les questions qu’elle lui avait adressées, labrusque disparition de l’abbé Zamaria, la contenance moins sévère de Beata après l’épisode du serrement de main, enfin tous les incidents de la journée lui paraissaient révéler l’intention de confirmer son bonheur et d’enhardir ses espérances. Aussi avait-il peine à contenir sa joie, et son imagination, toujours un peu romanesque, se plaisait à voir dans le baiser de Tognina et dans la branche de chèvrefeuille qu’elle avait placée à sa boutonnière une réponse indirecte que faisait Beata à la lettre qu’il avait osé lui écrire. Cela donnait à son esprit une liberté d’allure qu’il n’avait jamais eue qu’avec la Vicentina, et qui surprit la fille du sénateur non moins que son amie.On vint avertir que la collation était prête, et tous trois se rendirent dans lecamerinoqui leur était désigné. C’était le même où Lorenzo s’était trouvé avec laprima donna, ce qu’il reconnut aussitôt à quelques détails d’ameublement et au campanile de Saint-Marc, qui pointait hardiment à l’horizon d’azur. Une petite table, placée près de la fenêtre qui ouvrait sur la mer, était chargée de fruits, de pâtisseries, de plusieurs flacons d’un vin doré qui pétillait comme la flamme, et de quelques vases de fleurs qui se détachaient sur la blancheur du linge comme une aspiration généreuse dans une vie de labeur. Ces jeunes filles, d’une physionomie si différente, assises autour d’une table qui réjouissait le regard, ayant en face d’elles un jeune homme de dix-sept ans, que le souffle de l’amour épanouissait comme un arbrisseau à la séve trop vivace, présentaient une de ces scènes de printemps telles que le Giorgione aime à les reproduire dans son œuvre, qu’on devrait intitulerun rêve de sociabilité élégante.«Signor Lorenzo, dit Tognina en lui montrant unbouquet de cerises quelle se disposait à manger, je voudrais bien savoir s’il y a de la poésie là dedans, puisque vous en trouvez partout!—Sans doute, répondit-il avec assurance, car elles sont aussi belles que bonnes, et aussi agréables au goût qu’à la vue.—Mais, répliqua la jeune fille avec cet instinct logique qui est le propre des femmes et des enfants, si le fruit délicieux que vous me voyez croquer avec tant de plaisir n’était que bon, et qu’il fût privé de cette couleur de pourpre qui semble empruntée aux rayons de l’aurore, aurait-il encore le privilége d’être ce que vous appelez poétique?—Vous qui traitiez tout à l’heure Platon de vieux radoteur, répliqua Lorenzo, visiblement préoccupé de la subtilité d’une pareille question, vous ne vous doutez pas que vous venez de laisser échapper de vos lèvres de rose un des artifices de sa dialectique. Vous parlez comme Socrate, ma chère, et vos beaux yeux prêtent à l’argument que vous me lancez à la tête une force qu’il n’avait pas dans la bouche du maître de Platon. C’est vous dire, continua Lorenzo, que la beauté de la forme ajoute un grand prix à la valeur des choses, et que si les cerises que vous écrasez entre vos petites dents d’ivoire n’étaient que simplement succulentes, elles n’auraient pas le privilége d’éveiller en nous une image de fraîcheur et d’élégance qui sourit à notre esprit. Ce qui est utile peut être quelquefois revêtu de beauté, tandis que le beau est toujours utile. Le but suprême de nos efforts est d’arriver au beau à travers l’utile.—Mais où donc est la poésie dans tout ce verbiage? répliqua Tognina en regardant Beata, qui découpaituna fugazza, une brioche de Vicence. Et comment la poésie est-elle la même chose que l’amour, deux mots parfaitement obscurs, et que je comprends aussi peu l’un que l’autre?—Si cela était vrai, répondit Lorenzo, vous seriez comme les roses qui remplissent ces vases, ou comme le vin généreux qui me communique sa chaleur bienfaisante; vous n’auriez pas conscience du parfum que vous répandez ni du feu qui jaillit de vos regards. Tel est aussi le caractère de la poésie, qui est l’essence de l’être, comme dirait Platon, le parfum ou le rayonnement de la beauté, qu’on ne peut voir sans l’aimer. Chrysalide enfermée dans sa coque d’or, la poésie s’en échappe et devient un papillon céleste qu’on appelle l’amour. Voilà les transformations successives que subit en nous le sentiment vague d’abord que nous inspire la beauté, s’élevant des limbes de l’instinct et des sensations confuses aux régions de la pure connaissance. Telles sont aussi, assure-t-on, les épreuves diverses qui seront imposées à notre âme avant qu’il lui soit permis de contempler face à face celui qui est la source de l’amour éternel.«Oui, continua Lorenzo, il n’y a que le beau qui soit impérissable et fécond dans ses résultats; voilà pourquoi la poésie, qui en émane et qui nous révèle son existence, est plus utile et plus vraie que l’histoire. Que m’importe la vie d’un homme qui ne renferme pas une heure de poésie et d’amour? Qu’ai-je besoin de consulter les annales d’un peuple qui broute et digère comme le castor, s’il n’a pas accompli quelques faits importants qui le recommandent à mon admiration? Pourquoi notre esprit est-il invinciblement attiré vers la Grèce et sa merveilleuse civilisation, si ce n’est parce que cette terrebénie du ciel a donné le jour aux plus beaux génies de l’humanité, parce que ses héros, ses poëtes et ses philosophes ont été les instituteurs du genre humain? Savez-vous bien que c’est la lecture d’Homère qui a inspiré à l’élève d’Aristote l’ambition de s’élever jusqu’à l’idéal d’Achille, que c’est l’exemple d’Alexandre qui a suscité César, lequel a été à son tour le père spirituel d’une nombreuse postérité d’intelligences souveraines? L’histoire est l’écho stérile de ce qui a été, tandis que la poésie est l’intuition de ce qui doit être et sera un jour. La civilisation n’est pas autre chose que la réalisation scientifique d’un rêve divin, ce qui a fait dire à Platon quetoute invention est poésie, et que tous les inventeurs sont poëtes. En effet, la poésie est comme un levain qui se retrouve dans toutes les combinaisons de l’esprit humain; c’est le dernier résultat des plus sublimes efforts de la pensée. Dante, ce poëte de mon cœur, qui a mêlé la doctrine de Platon à celle de l’Évangile, ne doit-il pas son génie à un sourire de l’Amour?Poco s’offerse a me cotal Beatrice...Raggiandomi d’un riso,Tal che nel fuoco faria, l’uomo felice.«Et moi, infime que je suis, continua Lorenzo avec une exaltation toujours croissante, si jamais je sors des ténèbres où je m’agite, si je parviens à rompre l’enchantement de la destinée et à me faire un nom parmi les hommes, je le devrai à la faveur inespérée dont on me comble aujourd’hui. Cette heure fortunée marquera dans ma vie; le souvenir que j’en conserverai traversera mon âme comme un souffle de poésie, qui l’élèvera au-dessus d’elle-même, et sera peut-être la seule félicité que je goûterai dans ce monde.»A ces dernières paroles, qui furent prononcées avec un accent vraiment touchant, Beata, jusqu’alors taciturne, la tête inclinée sur son assiette, se leva de table, et, portant un mouchoir à ses yeux, s’en fut à la fenêtre cacher son émotion et le ravissement où l’avait jetée un tel langage. Tognina la suivit, la prit par la taille et l’embrassa avec effusion. Elles restèrent ainsi pendant quelque temps silencieuses, tournant le dos à Lorenzo, qui n’avait pas bougé de sa chaise, où il était resté confondu, ne sachant comment interpréter cette scène muette, qui était pourtant assez significative.Cependant le jour pâlissait, l’horizon d’azur se teignait peu à peu d’une vapeur rosée qui annonçait l’approche du soir et du recueillement qui l’accompagne. La plage, presque déserte à cause de la fête de Venise, où toute la population valide de Murano s’était rendue, présentait au regard une surface tranquille où se réfléchissaient les objets du rivage, et particulièrement la charmille du casino avec son encadrement de verdure. Beata et Tognina, accoudées à cette même fenêtre où Lorenzo s’étaient laissé enivrer par les chants d’une sirène qui voulait l’attirer, comme l’enfant de la fable, dans le royaume des mirages décevants, avançaient leurs têtes vers la mer, et semblaient une apparition d’un monde bienheureux d’où nous viennent les rêves d’or de la fantaisie, qui seule a la prescience de l’avenir. Beata, qui n’avait point raconté à son amie l’épisode douloureux de la Vicentina, éprouvait, au milieu des sentiments divers qui venaient d’assaillir son cœur, une joie secrète semblable à celle du nautonier qui contemple, du rivage, la mer profonde où il a failli périr. L’homme qui a franchi le cap des Tempêtes, et qui revient un peu battu par l’orage, est bien plus cher aucœur de la femme que s’il n’eût jamais quitté le giron maternel. La femme aime le courage, les aventures; elle aime à s’appuyer sur un cœur éprouvé et à pardonner à des lèvres impies. Au moment où Tognina, cherchant un prétexte pour dissiper le léger embarras où elle voyait son amie, se tournait vers Lorenzo dans l’intention de lui adresser la parole, unbarcarol, qui errait à l’aventure, couché sur le dos comme un berger d’Arcadie, étreignant à peine ses rames, humant le frais et plongeant un regard endormi dans les méandres du ciel, se mit à chanter une complainte qui fixa l’attention de nos trois convives:La luna è bianca...,Il sole è rosso...,Lo sposalizio si farà.La luna dice al sole:Il lume tuo mi schiarerà....E Gesù Cristo ci benirà....—E molti figli nascerà ...Viva san Marco[38]!répondit une autre voix moins éloignée, qui était celle de l’un des deux gondoliers de Beata. Ce chant, d’un rhythme vaguement accusé, où les silences périodiques trouvés par l’instinct sont des éléments nécessaires à l’effet de l’ensemble; ces allitérations, qui répondent aux besoins de l’oreille plutôt qu’aux exigences de l’esprit;ce mélange de rêverie enfantine et de gaieté sereine et solitaire, qui scintille comme la lumière ou s’évapore comme un parfum; ces ressouvenirs de la poésie antique se mêlant au spiritualisme chrétien; enfin cette mélopée, d’un accent mélancolique et d’une tonalité indécise, qui n’est plus du plain-chant et qui n’est pas encore de la musique moderne, tournant incessamment dans un cercle borné sans jamais conclure par une note caractéristique, tous ces effets, tous ces contrastes sont autant d’exemples de l’imagination douce et charmante du peuple vénitien. On aurait dit une églogue de Théocrite, de Bion ou de Virgile, chantée innocemment par une vierge des premiers siècles du christianisme comme une hymne de l’Église triomphante. Tognina, éclatant de rire à la réplique du gondolier, dit à Lorenzo: «Puisque la lune demande le soleil en mariage, il n’y a plus de raison pour que le Grand-Turc n’épouse pas aussi la république de Venise.» Cette saillie à double sens fit sourire Beata, qui dit négligemment: «Il se fait tard, et il est temps, je crois, de retourner à Venise.» Ils partirent tous les trois dans la gondole qui les avait amenés.La journée avait été propice. La circonstance imprévue qui avait rapproché Lorenzo de Beata sous les yeux d’une amie dont le charmant caractère formait entre eux un heureux contraste était une de ces combinaisons du sort qui décident de la destinée, et contre lesquelles vient se briser la volonté des hommes. C’est ainsi qu’une légère dissonance fait ressortir l’harmonie latente dans la nature des choses. Dieu avait définitivement parlé au cœur de Beata; elle se sentait attirée vers le fils de Catarina Sarti, comme une fleur vers la source qui la vivifie. Quoi qu’il arrive désormais, quels que soient les obstacles etles événements qui séparent ces deux âmes si différentes au milieu de l’attrait qui les captive, aucune puissance ne pourra rompre l’accord mystérieux qui s’est formé entre elles dans ce jour fortuné. Ils se sont longtemps cherchés, longtemps ils ont erré dans l’espace, comme deux étoiles du firmament qui oscillent autour de leur centre d’attraction. Maintenant l’arrêt est prononcé, et ils sont fiancés devant l’idéal, qui les éclaire de sa divine lumière. Leur cœur est un paradis d’où s’élèvent des chants ineffables et des harmonies célestes qu’ils n’oublieront jamais, et dont le souvenir se répercutera à travers leur existence comme un écho de béatitude. Ce que Lorenzo sera un jour, il le devra à cette heure d’enchantement. Les douces larmes de Beata lui seront une rosée qui fécondera les nobles instincts de sa nature. Reconquérir par le travail, par la science, l’art et la vertu, le paradis que nous a fait entrevoir l’amour, n’est-ce pas là tout le problème de la vie? Ah! qu’ils s’aiment ainsi dans ce monde et dans l’autre! que les jours et les heures s’écoulent lentement pour eux, que le temps et l’espace ne les séparent jamais! Protégez-les, anges du ciel, étendez vos ailes sur cette gondole qui porte sur les eaux l’esprit de Dieu. Le moment est solennel: le siècle va bientôt expirer et emporter avec lui les doux loisirs, les aspirations sereines, les saintes espérances d’une régénération pacifique, un monde de politesse, d’élégance et de rêves enchantés! Mozart n’est plus, Rossini vient de naître. Un horizon sanglant et troublé s’élève, Venise est sur le penchant de sa ruine; dans quelques jours, elle ne sera plus qu’un souvenir de l’histoire. Ralentissez, ralentissez donc vos efforts, joyeux gondoliers! laissez Beata et Lorenzo savourer chastement un bonheur inespéré! n’ayez pas hâte d’arriver dans cetteville remplie de bruits, de joies et de lumières; ne frappez pas si violemment les vagues endormies, colorées des reflets mélancoliques du soir; laissez-les s’enivrer de la poésie du silence et de la musique de leur cœur. Qu’ils traversent cette mer comme je leur souhaite de traverser la vie:Quali colombe dal desio chiamate,Con l’ali aperte e ferme al dolce nidoVolan per l’aer dal voler portate;«comme deux colombes appelées par le désir, ouvrant et refermant leurs ailes, volent dans l’espace, emportées par la volonté vers leur doux nid[39].»
PROMENADE A MURANO.
Il y avait à Venise un grand nombre de fêtes qui avaient toutes pour objet la commémoration d’un événement important de l’histoire de la république. C’était un succession de scènes dramatiques, où la religion se mêlait à la politique pour perpétuer un souvenir glorieux et entretenir dans l’imagination du peuple le respect de sa propre tradition, source de l’amour de la patrie. L’homme, qui ne vit pas seulement de pain, ne tient au sol qui l’a vu naître que par les souvenirs du passé; sans tradition, il n’y a pas plus de famille que de nationalité: c’est ce dont était bien pénétré le gouvernement de Venise, et sa profonde sagacité avait transformé les annales de la république en un spectacle magnifique qui se déroulait incessamment aux yeux de la foule enchantée. Aussi de tous les peuples de l’Italie le peuple vénitien est-il celui qui connaît le mieux son histoire, et on a pu voir dans les événements de 1848 combien le culte du passé est un puissant levier pour secouer le joug de l’étranger.
Parmi ces fêtes, aussi nombreuses que variées, qui rappelaient divers anniversaires (depuis la fondation deVenise et la translation du corps de saint Marc jusqu’à la bataille de Lépante et à la peste de 1576), une des plus remarquables, et sans contredit la plus importante de toutes, était celle de l’Ascension, instituée vers l’an 997 pour rappeler la conquête de la Dalmatie par le doge Urseolo. On y rattacha plus tard le souvenir de la concession faite par le pape Alexandre III au doge Sébastien Ziani, en reconnaissance de l’asile que lui avait accordé la république contre son persécuteur l’empereur Barberousse. En remettant au doge un anneau, le pape prononça ces paroles: «Recevez-le de moi comme une marque de l’empire de la mer. Vous et vos successeurs, épousez-la tous les ans, afin que la postérité sache que la mer vous appartient par le droit de la victoire, et doit être soumise à votre république comme l’épouse l’est à l’époux[35].» Tel est le principal fait historique qui servait de prétexte à l’une des plus belles cérémonies qu’ait pu inventer l’imagination d’un peuple politique qui considère l’art et la pensée comme faisant partie des éléments de sa grandeur.
La veille du jour de l’Ascension,le Bucentaure, grand et magnifique vaisseau dont le nom, aussi bien que la forme, indiquait ce mélange du christianisme et de ressouvenirs de l’antiquité fabuleuse qui caractérisait la civilisation de Venise, sortait de l’arsenal et venait aborder à laPiazzettasous la conduite de trois amiraux, placés l’un à la poupe, l’autre à la proue, et le troisième dans une petite galerie ornée d’arbustes et de fleurs, près du gouvernail. Quelle est l’origine de ce nom bizarre duBucentaure? Dérive-t-il, comme le prétendent quelques-uns, de la corruption d’une phrase inséréedans le décret du sénat qui ordonna, en 1311, qu’on fit construire un vaisseau propre à contenir deux cents hommes,ducentorum hominum? Ou bien a-t-on voulu désigner un vaisseau deux fois grand comme ce navire, appeléle Centaure, dont parle Virgile dans un passage de sonÉnéide? Quoi qu’il en soit de cette origine, il est certain que le dernierBucentaure, construit en 1729 sous le doge Mocenigo, était un monument aussi curieux par la richesse des détails qu’imposant dans son ensemble. Long de cent pieds sur vingt-quatre de large, ses flancs s’ouvraient à la lumière par quarante-huit fenêtres ornées de festons et d’ornements précieux. Il était divisé en deux étages, comme la société qu’il représentait. Dans l’étage inférieur se trouvaient les rameurs de l’arsenal, au nombre de cent soixante-huit; dans l’étage supérieur venaient s’asseoir le doge, les dignitaires de l’État, les ambassadeurs des puissances étrangères et les princes qui se trouvaient à Venise. La longue et vaste nef qui contenait tout le personnel du gouvernement de la république était également divisée en deux compartiments qui se communiquaient. Des figures ingénieuses, qui représentaient les vertus morales et politiques, la Justice, la Force, la Prudence, les Sciences, les Arts utiles, les Muses, les Heures du jour et de la nuit, ornaient le pourtour de cette magnifique salle, au bout de laquelle siégeait le prince de Venise sur un trône d’or, comme Jupiter au milieu des dieux de l’Olympe. Les divinités de la mer, Neptune apaisant les flots de son trident, Éole enchaînant les tempêtes, Téthys et ses nombreuses filles sortant de l’Océan pour venir s’égayer à la clarté des cieux, Vénus sur sa conque légère, qu’emportaient les Zéphyrs, un grand nombre de Tritons embouchant la trompette, toutes ces créationscharmantes de l’imagination grecque, qui se plaisait à personnifier les phénomènes de la nature, se déroulaient sur les deux faces extérieures duBucentaure. La proue du navire était ornée d’un gros lion assoupi par l’Amour, et la poupe, portant l’étendard de la république, était soutenue par deux géants qui plongeaient leurs pieds dans la mer. Le toit, recouvert de velours cramoisi relevé de crépine et defiocchi d’oro, réjouissait le regard et indiquait unsposalizioprincier.
Le jeudi 17 mai de l’année 1792, les cloches de Saint-Marc, lancées à grande volée, annoncèrent la solennité de l’Ascension à un peuple enchanté, pour qui la vie était un spectacle continuel. Le doge Luigi Manini, ce pâle et dernier représentant d’un pouvoir occulte qui ne lui avait laissé que la pompe extérieure de l’autorité suprême, descendit lentement l’escalier des Géants du palais ducal, précédé de ses estafiers portant l’ombrelle historique, le siége et les autres insignes de la puissance, suivi de sa cour, des membres du conseil des Dix, du sénat, du grand conseil, des ambassadeurs et des princes étrangers qui se trouvaient à Venise. Il traversa la place et entra dansle Bucentaure, qui l’attendait depuis la veille au soir. Au moment où se mit en marche cette grande machine, qui, par le nom et la forme qu’on lui avait donnés, par les souvenirs qui s’y rattachaient et les ornements symboliques qu’on y avait ajoutés, était encore une image véritable de la république, des coups de canon, partis des vaisseaux qui l’escortaient, signalèrent à la foule qui encombrait la place,la Riva dei Schiavoniet leCanalazzo, le commencement de la cérémonie. Toute la population et les étrangers accourus à Venise pour voir ce spectacle unique dans le monde suivaient le cortége dans d’innombrables gondoles quivoltigeaient autour du vaisseau national, comme des satellites entraînés dans son tourbillon lumineux. Le ciel était magnifique, et, à voir ces barques pavoisées de mille couleurs suivre le sillage duBucentaure, qui se balançait sur les vagues dociles, on aurait dit une de ces théories de la Grèce sortant du Pirée sur une trirème symbolique et allant porter le tribut annuel aux dieux des îles Fortunées. Passant devant l’arsenal, les mariniers saluèrent une image de la Vierge très-vénérée du peuple, et après s’être arrêté un instant à l’île Sainte-Hélène, où il y avait un couvent de pauvres moines qui offrirent au doge, selon un antique usage, un déjeuner frugal composé de châtaignes bouillies, le cortége s’avança vers le Lido. Alors,le Bucentaurefaisant halte en pleine Adriatique, le prince de Venise, du haut d’une balustrade dorée qui bordait la poupe, prononça les paroles sacramentelles d’une perpétuelle domination, et jeta à la mer l’anneau nuptial. Mille cris d’allégresse, mêlés au bruit du canon, des cloches et des fanfares, annoncèrent l’accomplissement de la cérémonie. Les chanteurs de la chapelle ducale, qui avaient leur place assignée dans la partie supérieure duBucentaure, entonnèrent un madrigal à quatre parties que Lotti avait composé expressément pour la circonstance, en 1736. Ce morceau eut un tel succès à l’époque où il fut exécuté pour la première fois, que tout le monde s’empressa de le copier et qu’il se répandit dans toute l’Italie. Les paroles, qui étaient d’un noble vénitien, Zaccharia Valaresso, exprimaient une pensée à la fois politique et religieuse. Le poëte demandait à Dieu de protéger et d’étendre la domination de Venise sur la mer jusqu’au jour funèbre où la lune s’éclipserait aux yeux du monde qu’elle éclaire. C’était une paraphrasede ces mots de la Genèse: «Dieu a posé un fondement au milieu des eaux;»posuit firmamentum in medio aquarum. Le madrigal de Lotti, par la couleur religieuse et mondaine qui le caractérise, n’étant franchement écrit ni dans la tonalité moderne, ni dans celle du plain-chant, semble un nouveau témoignage de la civilisation complexe de Venise, où le paganisme n’a jamais été vaincu[36]. Après avoir entendu la messe à la petite église de Saint-Nicolas du Lido, le doge et sa suite remontèrent surle Bucentaure, qui, toujours escorté par de nombreuses péottes, des galères et une nuée de gondoles d’où s’échappaient dese viva San Marco, evohé! evohé!regagna la citée glorieuse des plaisirs, née, comme Vénus, de la blanche écume de la mer fécondée par un rayon de poésie.
Arrivée au palais ducal, Sa Sérénité réunit les grands de l’État, les ambassadeurs et les princes étrangers à un banquet vraiment royal, dans une salle uniquement destinée à cet objet, et qui portait le nom de Salle des banquets. On en donnait cinq tous les ans, le premier jour de l’année, les jours de l’Ascension, deSan Vito, deSan Stefanoet deSan Marco. Un service d’argenterie, qui était une merveille de la Renaissance, des porcelaines et des cristaux de Murano, dont le travail exquis excitait l’admiration des étrangers, ornaient la table où le prince traitait ses égaux, ses sujets et ses maîtres. Alors, pendant que les regards des convives contemplaient un beau portrait d’Henri III du Tintoretto, uneAdoration des Magesde Bonifacio, et toute cette magnificence d’une république de patriciens, les chanteurs de la chapelle ducale de Saint-Marc exécutèrent une cantate sansaccompagnement de Lotti,il Tributo degli Dei, qui fut suivie d’une pastorale à quatre voix du même compositeur,Sono duce in trono assiso, morceaux composés, comme le madrigal déjà cité, dans l’année 1736, et empreints de ce caractère de grandeur et de suavité qui distingue l’art de Venise, et particulièrement le génie de Lotti.
Beata et Tognina, Lorenzo et l’abbé Zamaria avaient suivi le cortége duBucentaurejusqu’au Lido. Le sénateur Zeno ne les avait pas accompagnés: il était retenu ce jour-là au palais de la seigneurie, où il veillait, avec ses confrères les inquisiteurs, au salut de l’État. Le hasard avait poussé la gondole de Beata tout près de la balustrade du haut de laquelle le doge prononça les paroles historiques que nous avons rapportées, lorsqu’une voix, partie d’une péotte voisine, s’écria: «Va, va, épouse-la, cette mer trop docile, que tu ne sauras pas défendre contre les destins qui se préparent!» Lorenzo fut assez étonné de reconnaître dans la personne qui avait proféré ce pronostic menaçant le même individu qu’il avait rencontré sur la place Saint-Marc quelque temps après son arrivée à Venise, et qu’il n’avait pas revu depuis. Dans la confusion inséparable d’une pareille fête, qui mettait en mouvement toute la population de Venise, personne autre que Lorenzo et l’abbé Zamaria n’entendit ce propos séditieux, qui aurait pu coûter cher à celui qui avait osé le laisser échapper de sa bouche imprudente.
Confondue dans la foule des petits bâtiments qui accompagnaient le nouvel époux de la république à son retour du Lido, la gondole de Beata s’arrêta àla Riva dei Schiavoni, où l’abbé Zamaria se fit descendre. L’abbé prévint ses compagnons qu’il ne dînerait pas aupalais et qu’il ne fallait pas s’inquiéter de son sort; puis, ramenant à lui son petit manteau de soie, il s’envola comme un oiseau à qui on ouvre la cage où il était renfermé. Une idée traversa alors rapidement l’esprit de Beata, qui dit à Tognina:
«Connais-tu Murano?
—Non, répondit l’amie; car les deux seuls voyages que j’aie faits à Venise ont été de trop courte durée pour me laisser le temps de tout voir.
—Eh bien! répliqua Beata avec une joie qu’elle ne sut pas contenir, si tu veux, nous irons nous y promener. Mon père est occupé et passera probablement la journée au palais de la seigneurie. Allons donc à Murano, où nous trouverons de beaux jardins en fleur et tout ce qui est nécessaire à l’agrément de la vie. Je ne vous retiens pas, dit-elle d’un ton plus sérieux à Lorenzo, et si vous avez des projets, vous êtes libre.
—Il est trop poli et trop aimable cavalier, répondit Tognina avec gaieté, pour laisser deux femmes seules. J’aime à me flatter, continua-t-elle, que notre société lui est plus agréable qu’importune.
—Je n’ai pas mérité, signora, répondit Lorenzo avec un accent ému, que vous puissiez douter de mon zèle et de mon obéissance.
—Il ne s’agit ni d’obéissance ni de zèle, répliqua vivement Tognina, mais du plaisir que vous pouvez trouver dans notre compagnie.
—Je vous répondrai encore, dit Lorenzo en baissant les yeux, que je n’ai pas mérité qu’une pareille question me soit adressée.
—A la bonne heure! répondit Tognina en lui tendant la main, voilà qui est parler en vrai Vénitien; c’est clair et concis.»
Sur un ordre de Beata, les gondoliers prirent le chemin de Murano. C’était bien une idée de femme que celle qu’eut la fille du sénateur de revoir les lieux où son cœur avait tant souffert, et d’y conduire enchaîné celui qui l’avait si cruellement outragée. C’est que le bonheur se compose bien moins de la possession tranquille et absolue de ce qu’on aime que du sentiment que donne la préférence dont nous sommes l’objet. Nous avons besoin de montrer au monde les marques de notre félicité, et l’envie qu’elle excite accroît notre jouissance et en perpétue la durée. Beata, qui n’avait pas prévu les incidents de la journée, et qui ne pensait pas surtout que l’abbé Zamaria, après avoir amené Lorenzo avec lui au Lido, s’en irait tout seul prendre ailleurs sa part de la joie commune, saisit avec empressement l’occasion qui lui était offerte de constater sa victoire sur le théâtre même où avait eu lieu la chute. La présence de Tognina la rassurait d’ailleurs et lui permettait de savourer sans scrupule son innocente malice. Après avoir traversé plusieurs canaux étroits et assez obscurs, la gondole vogua bientôt en pleine mer par une de ces journées qui doublent le prix de l’existence en nous rapprochant de la nature, dont la vie se mêle à la nôtre et nous fait ressentir ses moindres tressaillements. C’est dans de pareils moments que l’on comprend cette belle pensée d’un philosophe, qui a comparé le monde à une lyre dont on ne peut toucher une corde sans faire vibrer l’harmonie de l’ensemble[37]. Assises l’une près de l’autre comme deux colombes et rapprochées par une affection d’enfance que rien n’avait troublée, Beata et Tognina échangeaient des regardssurpris; toutes deux étaient étonnées de se retrouver ensemble avec Lorenzo après quelques années de séparation.
«Signor Lorenzo, dit Tognina pour rompre un silence qui est toujours plus embarrassant pour des jeunes filles que les hasards de la conversation, je suis chargée d’un message auprès de vous. Giacomo, ayant appris que je venais passer quelques jours à Venise, est accouru chez moi pour me prier de le rappeler à votre souvenir. Il désire même que je vous embrasse de sa part; mais vous voudrez bien me dispenser de cette partie de ma mission.
—Le devoir d’un ambassadeur, répondit Lorenzo en regardant Beata, qui souriait, est de remplir strictement la volonté de celui qu’il représente.
—Et ne savez-vous pas, répondit Tognina, qu’il y a des cas imprévus qui sont laissés à l’appréciation de l’envoyé? Pour un futur ambassadeur de la république peut-être, vous me paraissez peu au courant de toutes les difficultés de votre charge, bien que Giacomo m’ait assuré que vous étiez devenu beaucoup plus savant que le curé de Cittadella.
—Nous sommes dans un jour de fête où toutes les plaisanteries sont permises, dit Lorenzo avec fermeté, et vous auriez raison de vous moquer de ma future grandeur, si j’avais manifesté des prétentions aussi ridicules.
—Mais sérieusement, Lorenzo, que comptez-vous faire? Est-ce la carrière de compositeur, de poëte, de philosophe ou de fonctionnaire, que vous voulez parcourir? On m’a dit que vos connaissances vous donnent le droit d’aspirer à toutes les gloires.
—D’aspirer à toutes les gloires! répondit Lorenzo;c’est la plus sanglante satire que vous puissiez m’adresser, chère Tognina! En étourdie que vous êtes, vous venez de mettre le doigt sur l’infirmité de ma nature. Je ne sais ni ce que je veux, ni où je vais. Mon esprit est composé, comme le bouclier d’Achille, d’éléments divers, qui n’ont pas été fondus par une main souveraine. J’erre au crépuscule de ma vie, attendant qu’un ange vienne éclairer ma voie.»
En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo baissa les yeux ainsi que Beata, qui tremblait de bonheur en écoutant un si noble langage, dont le sens ne lui avait point échappé. Gardant le silence, Tognina comprit aussi, à la contenance de Beata et du fils de Catarina Sarti, que leurs cœurs n’avaient plus besoin d’interprète pour s’entendre. Arrivées à la petite porte du casinodi San Stefano, Beata et Tognina descendirent de la gondole; elles montèrent l’escalier de marbre qui conduisait au jardin, pendant que Lorenzo était resté en arrière à parler aux gondoliers.
«Il est bien remarquable, ton frère d’adoption, dit Tognina. Et tu l’aimes?
—Ah! répondit Beata avec un soupir, en prenant la main de son amie qu’elle pressa sur son cœur, je l’adore!»
Lorenzo vint bientôt les rejoindre au jardin du casino, qui était tout resplendissant de fleurs printanières, et dont la charmille, qui longeait la terrasse donnant sur la mer, offrait déjà un abri de verdure contre l’éclat du soleil. Il les trouva se promenant et causant le long de ces petites allées, fort soigneusement entretenues.
«Cela ne vaut pas le parc et le jardin de Cadolce, où j’espère bien te voir cette année, dit Tognina à son amie.
—Je ne partage pas ton espoir, répondit Beata. Je vois mon père trop préoccupé et trop soucieux des affaires de l’État pour croire qu’il puisse quitter Venise de sitôt.
—Et vous, Lorenzo, reprit Tognina d’un air malicieux, ne viendrez-vous pas faire une visite à votre mère, que vous n’avez pas revue depuis votre départ de La Rosâ?
—Ce serait le plus vif de mes désirs, répondit-il, si j’étais le maître de mon temps, et si l’abbé Zamaria voulait y consentir.
—Mais, dit Tognina, à quoi employez-vous donc ce temps si précieux, que vous ne puissiez vous donner quelques jours de répit? L’abbé Zamaria est-il devenu si exigeant, qu’il ne consente à vous laisser un peu de liberté? Cela m’étonnerait bien de sa part.
—Je ne manque ni de liberté ni de loisirs, et je suis plus embarrassé de l’indépendance qu’on me laisse que je ne le serais du joug que je recherche.
—Cela est trop subtil pour mon esprit, répliqua la jeune fille avec gaieté, et c’est probablement dans Platon ou dans les poëmes de Dante que vous avez puisé ce beau langage que je ne comprends pas. On m’a assuré que ces deux vieux radoteurs, que je n’ai jamais lus, grâce à Dieu, sont toujours sur votre table de travail.
—Et qui donc vous a si bien instruite de mes lectures? répondit vivement Lorenzo. On vous a dit vrai; je lis et relis sans cesse ces radoteurs, comme vous les qualifiez. Joignez-y Homère et Rousseau, que vous ne connaissez pas davantage, et vous aurez le nom de mes meilleurs amis, avec qui j’aime à m’entretenir dans les heures de solitude et de tristesse.
—Ah! mon Dieu, s’écria la malicieuse jeune fille, la tristesse d’unbambinode dix-sept ans! Et quel remède trouvez-vous dans ces auteurs favoris contre la noire mélancolie qui dévore vos jours?
—J’y trouve des rêves divins qui consolent de la réalité; j’y trouve la poésie, qui vaut mieux que l’histoire, répliqua Lorenzo avec exaltation.
—Gesù Maria!s’écria Tognina, il parle comme un prédicateur! Si Giaccomo vous entendait maintenant, il vous placerait au moins à côté desan Pietroet desan Paolo. Pour moi, qui dors fort bien et qui n’ai pas de chagrins, je n’ai pas besoin d’avoir recours à la poésie pour me guérir, et j’ignore quel goût elle a et de quel pays elle vient.
—Elle est aussi douce qu’auraient été pour moi vos baisers, si vous aviez rempli le message dont on vous a chargée, dit Lorenzo; elle est de tous les pays et de tous les temps, et se trouve aussi bien dans les fleurs que nous admirons ici que dans vos beaux yeux noirs, qui révèlent les tendres sentiments dont votre cœur est rempli.
—Qu’en savez-vous? répondit Tognina avec entrain. Et croyez-vous donc que je vous aurais donné trente-six baisers, pour vous laisser le temps de les déguster?»
Cette repartie fit sourire Beata, tandis que Lorenzo, poursuivant son idée avec enthousiasme: «Oui, dit-il, la poésie est l’essence de toutes les choses grandes et belles; elle rayonne avec la lumière, elle éclate dans un ciel étoilé: nous la respirons avec la brise; elle flotte comme une vapeur dans l’espace infini, dans l’horizon de la mer profonde, dans une vallée riante, au fond d’un précipice qui vous donne le vertige, dans le mouvement et dans le repos, dans le bruit et dans le silence extrêmes;on la trouve dans un tableau, dans un livre, dans un cœur épris d’un objet unique et charmant: car la poésie, c’est l’amour!
—Peste! dit Tognina, décidément, mon cher Lorenzo, vous êtes plus fort quesan Paoloetsan Pietro, et cela vaut bien que je m’acquitte entièrement de ma commission.»
Prenant Lorenzo par la main, elle déposa sur son front un gracieux baiser. Beata détourna la tête pour cacher la rougeur qui vint illuminer tout à coup son beau visage. Il y eut un moment de silence et d’embarras pendant lequel la fille du sénateur s’éloigna pour parler aucameriere, et lui demander quel cabinet on pouvait mettre à sa disposition. Lecameriererépondit, comme s’il eût deviné la pensée secrète de lagentildonna:
«Je vous donnerai lecamerinooù j’ai déjà eu l’honneur de serviril giovine cavalierequi vous accompagne.
—C’est bien, dit Beata, celui-là ou un autre, peu importe.»
Innocent mensonge qui servait à dissimuler la véritable intention de sa démarche! Après quelques tours de jardin, on fit une station sous un joli bosquet, où Tognina détacha une branche de chèvrefeuille et la mit à la boutonnière de Lorenzo en disant: «Qu’elle soit un gage de notre amitié (della nostra fratellanza)!» faisant allusion à la cérémonie du jour.
Par ces petits manéges de galanterie, Tognina cherchait à dissiper la réserve de son amie et à exciter son cœur, dont elle possédait maintenant le secret, à plus d’abandon: pensée délicate, qu’une femme seule peut concevoir. Lorenzo était dans un ravissement inexprimable. L’arrivée de Tognina à Venise, ses familiarités aimables, les questions qu’elle lui avait adressées, labrusque disparition de l’abbé Zamaria, la contenance moins sévère de Beata après l’épisode du serrement de main, enfin tous les incidents de la journée lui paraissaient révéler l’intention de confirmer son bonheur et d’enhardir ses espérances. Aussi avait-il peine à contenir sa joie, et son imagination, toujours un peu romanesque, se plaisait à voir dans le baiser de Tognina et dans la branche de chèvrefeuille qu’elle avait placée à sa boutonnière une réponse indirecte que faisait Beata à la lettre qu’il avait osé lui écrire. Cela donnait à son esprit une liberté d’allure qu’il n’avait jamais eue qu’avec la Vicentina, et qui surprit la fille du sénateur non moins que son amie.
On vint avertir que la collation était prête, et tous trois se rendirent dans lecamerinoqui leur était désigné. C’était le même où Lorenzo s’était trouvé avec laprima donna, ce qu’il reconnut aussitôt à quelques détails d’ameublement et au campanile de Saint-Marc, qui pointait hardiment à l’horizon d’azur. Une petite table, placée près de la fenêtre qui ouvrait sur la mer, était chargée de fruits, de pâtisseries, de plusieurs flacons d’un vin doré qui pétillait comme la flamme, et de quelques vases de fleurs qui se détachaient sur la blancheur du linge comme une aspiration généreuse dans une vie de labeur. Ces jeunes filles, d’une physionomie si différente, assises autour d’une table qui réjouissait le regard, ayant en face d’elles un jeune homme de dix-sept ans, que le souffle de l’amour épanouissait comme un arbrisseau à la séve trop vivace, présentaient une de ces scènes de printemps telles que le Giorgione aime à les reproduire dans son œuvre, qu’on devrait intitulerun rêve de sociabilité élégante.
«Signor Lorenzo, dit Tognina en lui montrant unbouquet de cerises quelle se disposait à manger, je voudrais bien savoir s’il y a de la poésie là dedans, puisque vous en trouvez partout!
—Sans doute, répondit-il avec assurance, car elles sont aussi belles que bonnes, et aussi agréables au goût qu’à la vue.
—Mais, répliqua la jeune fille avec cet instinct logique qui est le propre des femmes et des enfants, si le fruit délicieux que vous me voyez croquer avec tant de plaisir n’était que bon, et qu’il fût privé de cette couleur de pourpre qui semble empruntée aux rayons de l’aurore, aurait-il encore le privilége d’être ce que vous appelez poétique?
—Vous qui traitiez tout à l’heure Platon de vieux radoteur, répliqua Lorenzo, visiblement préoccupé de la subtilité d’une pareille question, vous ne vous doutez pas que vous venez de laisser échapper de vos lèvres de rose un des artifices de sa dialectique. Vous parlez comme Socrate, ma chère, et vos beaux yeux prêtent à l’argument que vous me lancez à la tête une force qu’il n’avait pas dans la bouche du maître de Platon. C’est vous dire, continua Lorenzo, que la beauté de la forme ajoute un grand prix à la valeur des choses, et que si les cerises que vous écrasez entre vos petites dents d’ivoire n’étaient que simplement succulentes, elles n’auraient pas le privilége d’éveiller en nous une image de fraîcheur et d’élégance qui sourit à notre esprit. Ce qui est utile peut être quelquefois revêtu de beauté, tandis que le beau est toujours utile. Le but suprême de nos efforts est d’arriver au beau à travers l’utile.
—Mais où donc est la poésie dans tout ce verbiage? répliqua Tognina en regardant Beata, qui découpaituna fugazza, une brioche de Vicence. Et comment la poésie est-elle la même chose que l’amour, deux mots parfaitement obscurs, et que je comprends aussi peu l’un que l’autre?
—Si cela était vrai, répondit Lorenzo, vous seriez comme les roses qui remplissent ces vases, ou comme le vin généreux qui me communique sa chaleur bienfaisante; vous n’auriez pas conscience du parfum que vous répandez ni du feu qui jaillit de vos regards. Tel est aussi le caractère de la poésie, qui est l’essence de l’être, comme dirait Platon, le parfum ou le rayonnement de la beauté, qu’on ne peut voir sans l’aimer. Chrysalide enfermée dans sa coque d’or, la poésie s’en échappe et devient un papillon céleste qu’on appelle l’amour. Voilà les transformations successives que subit en nous le sentiment vague d’abord que nous inspire la beauté, s’élevant des limbes de l’instinct et des sensations confuses aux régions de la pure connaissance. Telles sont aussi, assure-t-on, les épreuves diverses qui seront imposées à notre âme avant qu’il lui soit permis de contempler face à face celui qui est la source de l’amour éternel.
«Oui, continua Lorenzo, il n’y a que le beau qui soit impérissable et fécond dans ses résultats; voilà pourquoi la poésie, qui en émane et qui nous révèle son existence, est plus utile et plus vraie que l’histoire. Que m’importe la vie d’un homme qui ne renferme pas une heure de poésie et d’amour? Qu’ai-je besoin de consulter les annales d’un peuple qui broute et digère comme le castor, s’il n’a pas accompli quelques faits importants qui le recommandent à mon admiration? Pourquoi notre esprit est-il invinciblement attiré vers la Grèce et sa merveilleuse civilisation, si ce n’est parce que cette terrebénie du ciel a donné le jour aux plus beaux génies de l’humanité, parce que ses héros, ses poëtes et ses philosophes ont été les instituteurs du genre humain? Savez-vous bien que c’est la lecture d’Homère qui a inspiré à l’élève d’Aristote l’ambition de s’élever jusqu’à l’idéal d’Achille, que c’est l’exemple d’Alexandre qui a suscité César, lequel a été à son tour le père spirituel d’une nombreuse postérité d’intelligences souveraines? L’histoire est l’écho stérile de ce qui a été, tandis que la poésie est l’intuition de ce qui doit être et sera un jour. La civilisation n’est pas autre chose que la réalisation scientifique d’un rêve divin, ce qui a fait dire à Platon quetoute invention est poésie, et que tous les inventeurs sont poëtes. En effet, la poésie est comme un levain qui se retrouve dans toutes les combinaisons de l’esprit humain; c’est le dernier résultat des plus sublimes efforts de la pensée. Dante, ce poëte de mon cœur, qui a mêlé la doctrine de Platon à celle de l’Évangile, ne doit-il pas son génie à un sourire de l’Amour?
Poco s’offerse a me cotal Beatrice...Raggiandomi d’un riso,Tal che nel fuoco faria, l’uomo felice.
«Et moi, infime que je suis, continua Lorenzo avec une exaltation toujours croissante, si jamais je sors des ténèbres où je m’agite, si je parviens à rompre l’enchantement de la destinée et à me faire un nom parmi les hommes, je le devrai à la faveur inespérée dont on me comble aujourd’hui. Cette heure fortunée marquera dans ma vie; le souvenir que j’en conserverai traversera mon âme comme un souffle de poésie, qui l’élèvera au-dessus d’elle-même, et sera peut-être la seule félicité que je goûterai dans ce monde.»
A ces dernières paroles, qui furent prononcées avec un accent vraiment touchant, Beata, jusqu’alors taciturne, la tête inclinée sur son assiette, se leva de table, et, portant un mouchoir à ses yeux, s’en fut à la fenêtre cacher son émotion et le ravissement où l’avait jetée un tel langage. Tognina la suivit, la prit par la taille et l’embrassa avec effusion. Elles restèrent ainsi pendant quelque temps silencieuses, tournant le dos à Lorenzo, qui n’avait pas bougé de sa chaise, où il était resté confondu, ne sachant comment interpréter cette scène muette, qui était pourtant assez significative.
Cependant le jour pâlissait, l’horizon d’azur se teignait peu à peu d’une vapeur rosée qui annonçait l’approche du soir et du recueillement qui l’accompagne. La plage, presque déserte à cause de la fête de Venise, où toute la population valide de Murano s’était rendue, présentait au regard une surface tranquille où se réfléchissaient les objets du rivage, et particulièrement la charmille du casino avec son encadrement de verdure. Beata et Tognina, accoudées à cette même fenêtre où Lorenzo s’étaient laissé enivrer par les chants d’une sirène qui voulait l’attirer, comme l’enfant de la fable, dans le royaume des mirages décevants, avançaient leurs têtes vers la mer, et semblaient une apparition d’un monde bienheureux d’où nous viennent les rêves d’or de la fantaisie, qui seule a la prescience de l’avenir. Beata, qui n’avait point raconté à son amie l’épisode douloureux de la Vicentina, éprouvait, au milieu des sentiments divers qui venaient d’assaillir son cœur, une joie secrète semblable à celle du nautonier qui contemple, du rivage, la mer profonde où il a failli périr. L’homme qui a franchi le cap des Tempêtes, et qui revient un peu battu par l’orage, est bien plus cher aucœur de la femme que s’il n’eût jamais quitté le giron maternel. La femme aime le courage, les aventures; elle aime à s’appuyer sur un cœur éprouvé et à pardonner à des lèvres impies. Au moment où Tognina, cherchant un prétexte pour dissiper le léger embarras où elle voyait son amie, se tournait vers Lorenzo dans l’intention de lui adresser la parole, unbarcarol, qui errait à l’aventure, couché sur le dos comme un berger d’Arcadie, étreignant à peine ses rames, humant le frais et plongeant un regard endormi dans les méandres du ciel, se mit à chanter une complainte qui fixa l’attention de nos trois convives:
La luna è bianca...,Il sole è rosso...,Lo sposalizio si farà.
La luna dice al sole:Il lume tuo mi schiarerà....E Gesù Cristo ci benirà....
—E molti figli nascerà ...Viva san Marco[38]!
répondit une autre voix moins éloignée, qui était celle de l’un des deux gondoliers de Beata. Ce chant, d’un rhythme vaguement accusé, où les silences périodiques trouvés par l’instinct sont des éléments nécessaires à l’effet de l’ensemble; ces allitérations, qui répondent aux besoins de l’oreille plutôt qu’aux exigences de l’esprit;ce mélange de rêverie enfantine et de gaieté sereine et solitaire, qui scintille comme la lumière ou s’évapore comme un parfum; ces ressouvenirs de la poésie antique se mêlant au spiritualisme chrétien; enfin cette mélopée, d’un accent mélancolique et d’une tonalité indécise, qui n’est plus du plain-chant et qui n’est pas encore de la musique moderne, tournant incessamment dans un cercle borné sans jamais conclure par une note caractéristique, tous ces effets, tous ces contrastes sont autant d’exemples de l’imagination douce et charmante du peuple vénitien. On aurait dit une églogue de Théocrite, de Bion ou de Virgile, chantée innocemment par une vierge des premiers siècles du christianisme comme une hymne de l’Église triomphante. Tognina, éclatant de rire à la réplique du gondolier, dit à Lorenzo: «Puisque la lune demande le soleil en mariage, il n’y a plus de raison pour que le Grand-Turc n’épouse pas aussi la république de Venise.» Cette saillie à double sens fit sourire Beata, qui dit négligemment: «Il se fait tard, et il est temps, je crois, de retourner à Venise.» Ils partirent tous les trois dans la gondole qui les avait amenés.
La journée avait été propice. La circonstance imprévue qui avait rapproché Lorenzo de Beata sous les yeux d’une amie dont le charmant caractère formait entre eux un heureux contraste était une de ces combinaisons du sort qui décident de la destinée, et contre lesquelles vient se briser la volonté des hommes. C’est ainsi qu’une légère dissonance fait ressortir l’harmonie latente dans la nature des choses. Dieu avait définitivement parlé au cœur de Beata; elle se sentait attirée vers le fils de Catarina Sarti, comme une fleur vers la source qui la vivifie. Quoi qu’il arrive désormais, quels que soient les obstacles etles événements qui séparent ces deux âmes si différentes au milieu de l’attrait qui les captive, aucune puissance ne pourra rompre l’accord mystérieux qui s’est formé entre elles dans ce jour fortuné. Ils se sont longtemps cherchés, longtemps ils ont erré dans l’espace, comme deux étoiles du firmament qui oscillent autour de leur centre d’attraction. Maintenant l’arrêt est prononcé, et ils sont fiancés devant l’idéal, qui les éclaire de sa divine lumière. Leur cœur est un paradis d’où s’élèvent des chants ineffables et des harmonies célestes qu’ils n’oublieront jamais, et dont le souvenir se répercutera à travers leur existence comme un écho de béatitude. Ce que Lorenzo sera un jour, il le devra à cette heure d’enchantement. Les douces larmes de Beata lui seront une rosée qui fécondera les nobles instincts de sa nature. Reconquérir par le travail, par la science, l’art et la vertu, le paradis que nous a fait entrevoir l’amour, n’est-ce pas là tout le problème de la vie? Ah! qu’ils s’aiment ainsi dans ce monde et dans l’autre! que les jours et les heures s’écoulent lentement pour eux, que le temps et l’espace ne les séparent jamais! Protégez-les, anges du ciel, étendez vos ailes sur cette gondole qui porte sur les eaux l’esprit de Dieu. Le moment est solennel: le siècle va bientôt expirer et emporter avec lui les doux loisirs, les aspirations sereines, les saintes espérances d’une régénération pacifique, un monde de politesse, d’élégance et de rêves enchantés! Mozart n’est plus, Rossini vient de naître. Un horizon sanglant et troublé s’élève, Venise est sur le penchant de sa ruine; dans quelques jours, elle ne sera plus qu’un souvenir de l’histoire. Ralentissez, ralentissez donc vos efforts, joyeux gondoliers! laissez Beata et Lorenzo savourer chastement un bonheur inespéré! n’ayez pas hâte d’arriver dans cetteville remplie de bruits, de joies et de lumières; ne frappez pas si violemment les vagues endormies, colorées des reflets mélancoliques du soir; laissez-les s’enivrer de la poésie du silence et de la musique de leur cœur. Qu’ils traversent cette mer comme je leur souhaite de traverser la vie:
Quali colombe dal desio chiamate,Con l’ali aperte e ferme al dolce nidoVolan per l’aer dal voler portate;
«comme deux colombes appelées par le désir, ouvrant et refermant leurs ailes, volent dans l’espace, emportées par la volonté vers leur doux nid[39].»