IIIVENISE.Lorenzo Sarti avait quinze ans lorsqu’il se rendit à Venise avec la famille Zeno, dans le mois de novembre 1790. Le moment était favorable pour visiter cette ville célèbre. Un nombre considérable d’étrangers, surtout d’émigrés français, étaient accourus dans cette métropole du plaisir pour y attendre la solution prochaine, croyaient-ils, de ce grand drame qui devait durer cinquante ans. La présence de ces étrangers, appartenant presque tous à la classe élevée de la société européenne, faisait alors de Venise un foyer d’intrigues politiques et galantes, où les projets de contre-révolution se discutaient au milieu de folles mascarades et de joyeux festins.La révolution française de 1789 venait d’éclater au milieu de la paix générale et de l’heureuse concorde qui commençait à s’établir entre les peuples et les gouvernements; elle avait tout à coup divisé l’Europe en deux camps ennemis. Généreuse à son début comme une inspiration de sentiment depuis longtemps préparée par les études des esprits éclairés, elle ne tarda point à s’altérer dans son principe et à dépasser le butque lui avaient assigné les vrais besoins de la nation. Après la compression de la classe moyenne et la chute de la monarchie, qui, pendant des siècles, avaient travaillé de concert à cette glorieuse émancipation de la raison publique, la France devint la proie d’une horde de sophistes qui livrèrent la société et la civilisation aux fureurs de la basse démagogie. Ces trois périodes décisives de la révolution française, qui se résument dans l’assemblée constituante, dans la législative et la convention, marquent aussi les différents degrés de sympathie qu’inspira à l’Europe ce grand mouvement national. Il avait épuisé et dépassé les idées les plus hardies duXVIIIesiècle.L’esprit duXVIIIesiècle, tel qu’il se dégage de l’ensemble de ses travaux et de ses actes, fut un esprit de liberté ayant pour but l’émancipation de la nature humaine. Sous la main du christianisme et la tutelle de l’Église, l’homme n’avait été qu’un instrument de la Providence, un jouet de la grâce, dont il ne lui était pas permis de sonder les voies mystérieuses. LeXVIIIesiècle le relève de cette irresponsabilité aveugle, il brise les sceaux qui fermaient le livre de la vie, et c’est dans la volonté éclairée par la raison qu’il place désormais l’unique point d’appui de notre destinée. Telle est la donnée générale de ce qu’on appelle la philosophie duXVIIIesiècle, qui continue l’œuvre de la Renaissance, dont elle est la conséquence logique. En effet, le mouvement de la Renaissance, si bien caractérisé par Descartes dans sonDiscours sur la Méthode, s’arrête un instant auXVIIesiècle pour essayer une sorte de compromis avec l’autorité traditionnelle, d’où il ne résulte qu’une réforme timide de la discipline intérieure du catholicisme. Après cet essai infructueux de conciliation,le souffle libérateur reprend de nouveau son cours et renverse tout ce qui lui fait obstacle. Bientôt enfin s’accomplit le glorieux hyménée de l’esprit humain et de la nature prédit par Bacon, et dont il avait préparé d’avance l’épithalame. De ce mariage fécond et si longtemps retardé par la jalousie de l’Église doit naître «une race de géants et de héros qui étoufferont le syllogisme de la scolastique, délivreront le genre humain de l’ignorance et purgeront la terre de toute injustice.» Voilà en quels termes magnifiques le génie de Bacon annonce l’avénement de la science moderne qui inspire tout leXVIIIesiècle, depuis Voltaire jusqu’à Kant.C’est alors qu’on vit se lever comme par enchantement un groupe d’intelligences vives, audacieuses, pleines de confiance dans les ressources de l’esprit humain dont elles croyaient avoir reculé les bornes, s’attaquant à tous les objets, brisant tous les liens de l’antique discipline, réformant les vieilles méthodes, et dédaignant le passé, qui avait accumulé tant d’erreurs et de si profondes injustices. Les hommes éminents duXVIIIesiècle conçurent le vaste projet de changer la face de la civilisation et de commencer une ère nouvelle. Histoire, législation, finances, politique, morale, littérature, sciences, tout fut remanié et refondu par un principe nouveau qui, partant de la sensation, allait aboutir à la souveraineté de la raison. De là la prodigieuse activité de cette époque mémorable. S’appuyant sur la volonté comme sur un levier dont on avait méconnu la puissance, le XVIIIesiècle s’élance avec ravissement au-devant de l’avenir, où il entrevoit dans un lointain lumineux le règne de la justice et de l’amour. Aussi quelle joie, quels cris d’allégresse, quel enthousiasme s’échappent du milieu de cette folle génération, qui semble sortir d’un cachot etrespirer pour la première fois l’air pur et fortifiant de la liberté! Chacun secoue ses langes, chacun dénoue sa ceinture, chacun s’empresse de rejeter la vieille enveloppe, comme un cilice de mortification trop longtemps imposé à la crédulité de l’esprit humain. La vieille société est attaquée de toutes parts, les distinctions de naissance et de fortune font place à celles de l’esprit; on se rapproche, on se réunit, on se répand au dehors, on se livre sans contrainte aux plaisirs aimables de la vie en rêvant au bonheur des générations futures. Tout change, tout se transforme, tout prend un air de fête et de jeunesse. Les arts, la poésie, et surtout la musique, s’empreignent d’une sensibilité plus pénétrante, et les femmes, qui ont joué un rôle si important dans un siècle qui a proclamé que «les grandes pensées viennent du cœur[16],» ne semblent-elles pas accuser la révolution profonde qui se fait alors dans les idées et dans les mœurs, non-seulement en se livrant avec plus d’abandon aux sentiments qui les inspirent, mais aussi en repoussant ces vieux costumes qui emprisonnaient leurs charmes, en revêtant ces robes élégantes aux couleurs joyeuses et printanières, où l’on voyait briller un goût exquis et une fantaisie adorables? Deux mots sacramentels, qui étaient dans toutes les bouches, peuvent résumer l’esprit et les tendances de cette grande époque d’émancipation: le mothumanité, qui fut jeté dans la circulation par un écrivain obscur[17], et qui exprimait admirablement les besoins de justice, d’égalité et de réformes sociales, qui étaient dans le cœur de tous; et le motnature, par lequel se manifestaitle mouvement scientifique qui poussait l’esprit humain à étudier les phénomènes du monde extérieur.De ce désordre fécond où s’élaboraient les éléments d’une société nouvelle, de cette bruyante insurrection contre le moyen âge et les institutions du passé, il nous est resté un monument curieux, l’Encyclopédie, vaste dépôt de connaissances un peu confuses, mais où s’agite l’esprit divin, comme il s’agitait sur le chaos qui a précédé la naissance du monde. En effet, cette tour de Babel fut élevée par une génération de travailleurs intrépides, qu’animait une foi ardente dans le triomphe de la raison par les progrès de l’esprit humain. L’idée de progrès, c’est-à dire d’une extension successive de nos facultés et de nos connaissances, d’une amélioration de notre destinée, n’est pas sans doute une idée entièrement nouvelle, puisqu’elle résulte du sentiment de notre activité intérieure et du spectacle de l’histoire. Elle a été entrevue par l’antiquité, et il y a plus de deux mille ans le philosophe Xénophane a pu dire: «Non, les dieux n’ont pas tout donné aux mortels, c’est l’homme qui avec le temps et le travail a amélioré sa destinée.» Cependant l’idée de progrès que saint Augustin, que Vico, Pascal et surtout Leibnitz ont affirmée avec plus ou moins d’évidence, n’a été formulée d’une manière scientifique que dans la seconde moitié duXVIIIesiècle par Turgot, d’Alembert et Condorcet en France, par Herder et Lessing en Allemagne.Doué de facultés perfectibles, éclairé par sa raison et servi par sa volonté, l’homme est le maître de sa destinée. Contenu jusqu’alors par de fausses abstractions qui lui avaient caché la vérité des choses, aveuglé par de prétendus principes métaphysiques que lui avait imposés l’autorité jalouse de perpétuer son ignorance,l’homme est parvenu à dissiper ces vains fantômes de la scolastique qui lui dérobaient le spectacle admirable de la nature. Mis en contact direct avec le monde extérieur par ses organes, averti par la sensation de l’existence des phénomènes, il en étudie les lois, et c’est dans ces lois qu’il trouvera le secret de dompter la matière, de l’animer de son souffle et de la faire servir à sa grandeur. La notion du bien et du mal, du juste et de l’injuste, dont le germe est resté enfoui dans les limbes de l’instinct, se développera à la clarté de l’entendement, et la conscience, devenue plus délicate et plus rigoureuse, étendra sa juridiction sur un plus grand nombre de rapports. La morale ne sera plus un amas confus de préceptes arbitraires et variables, mais un code de lois précises sanctionnées par la raison et le sentiment. Le dieu mystérieux de la légende, conception remplie de contradictions et de contes fabuleux, fera place à une intelligence suprême, dont l’existence nécessaire sera prouvée par l’ordre de l’univers et les lois de l’esprit humain, et qui couronnera l’édifice de la connaissance au lieu d’en être la négation. Telle est la profession de foi de ceXVIIIesiècle d’où est sortie la révolution de 1789, qui a changé la face de l’Europe et posé les principes d’une nouvelle civilisation. Qu’on lise l’admirable chapitre qui termine le livre de Condorcet,Esquisse d’une histoire des progrès de l’esprit humain, et l’on y trouvera, écrit de la main d’un martyr, le testament d’une génération héroïque qui a cru avec Bacon et les grands esprits de la Renaissance aux miracles de la science que nous voyons s’accomplir sous nos yeux.Né en France, propagé par les écrits de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de Buffon et par l’Encyclopédie,ce mouvement de rénovation se répandit dans toute l’Europe. De tous côtés, on se mit à prêcher l’abolition des vieux abus, à ridiculiser les usages consacrés, à bâtir des utopies qui avaient toutes pour objet la régénération du genre humain. Les souverains les plus jaloux de leur autorité, Catherine de Russie, le grand Frédéric, Joseph II, les rois de Suède, de Portugal et d’Espagne, entraînés par l’esprit du siècle, essayèrent tous d’améliorer l’administration, de simplifier, d’humaniser les lois civiles et criminelles, de dégager l’action du gouvernement des entraves de la féodalité, de répandre l’instruction en conviant les peuples à un meilleur avenir. L’Italie ressentit aussi très-fortement l’influence des idées nouvelles. Cette vieille terre de Saturne, qui a vu s’accomplir tant de révolutions mémorables, était alors gouvernée par des princes débonnaires que la mode du bel esprit philosophique, la douceur des mœurs, la sécurité profonde dont ils jouissaient depuis la paix d’Aix-la-Chapelle, autant que la raison d’État, avaient imbus d’un esprit d’équité qui se manifestait chaque jour par des réformes salutaires. On remarquait le gouvernement économe du Piémont et celui de Parme, où régnait un élève de Condillac sous la tutelle d’un ministre capable et tout-puissant. Beccaria écrivait à Milan son livre hardiDes Délits et des Peines, dont les principes généreux étaient transformés en lois par Léopold, grand-duc de Toscane. Rome voyait s’asseoir sur le siége apostolique un Clément XIV, un Ganganelli, un Pie VI, princes éclairés qui s’efforçaient de mettre la morale de l’Évangile dans la politique; à Naples, dans la patrie de Vico, de Giannone et de Filangieri, qui occupait un poste important dans l’administration, le goût des réformes s’était emparé même du roi Ferdinand IV, qui,pour varier ses plaisirs, avait fondé une sorte de société idéale sur le modèle de la Salente de Fénelon[18].Surgie comme Vénus du sein de la mer, Venise, après avoir été la première puissance maritime du moyen âge et avoir possédéun quart et demi de l’empire romain, après avoir sauvé la civilisation chrétienne de la barbarie des Turcs et avoir échappé à la jalousie des rois de l’Europe ligués contre elle au commencement duXVIesiècle, avait été dépouillée successivement d’une partie de ses conquêtes lointaines, des îles de Chypre, de Candie, et enfin de la Morée. La reine de l’Adriatique s’était endormie tout doucement au bruit de ses grelots et de ses loisirs charmants. En effet, depuis la paix de Passarowitz, conclue en 1718, qui mit fin à la dernière guerre que Venise eut à soutenir contre l’empire ottoman, une langueur mortelle s’était emparée de cette fière république de patriciens qui avait bravé tant d’orages. Accroupie au fond de ses lagunes, elle laissa passer tout leXVIIIesiècle sans se mêler à aucun des événements politiques qui s’accomplirent en Europe, n’ayant d’autre souci que de garder son repos, en se préservant du contact des idées nouvelles qui germaient de toutes parts en Italie. Énervée par les voluptés et l’inaction, Venise fut réveillée tout à coup de son long assoupissement par la révolution française, qui devait être bien autrement redoutable à sa puissance que la découverte du cap de Bonne-Espérance, qui lui avait enlevéle monopole du commerce du monde. Deux partis divisèrent alors le gouvernement de la république: l’un, très-nombreux, qui avait la majorité dans le grand conseil, voulait la continuation de la neutralité; l’autre, plus énergique, conseillait d’abandonner un système désastreux jugé par l’expérience, en prenant part à l’action qui allait inévitablement s’engager entre les grandes puissances de l’Europe. Ce dernier parti se subdivisait en deux fractions, dont l’une voulait une alliance avec l’Autriche, et l’autre avec la France. Le sénateur qui a déjà figuré dans la première partie de ce récit, Marco Zeno, était l’un des partisans les plus écoutés de l’alliance avec l’Autriche.Dans les premiers temps de son arrivée à Venise, Lorenzo fut tout ébloui du magnifique spectacle qu’il avait sous les yeux. Ce qu’il avait lu et ce qu’on lui avait dit sur cette ville unique était fort au-dessous de l’impression qu’il en recevait; son imagination ardente et romanesque ne lui avait fait pressentir rien de comparable à la place Saint-Marc, au palais ducal, auCanalazzo, cette voie lactée qui traverse la ville et la divise en deux parties inégales rattachées ensemble par le pont du Rialto, image de la volonté puissante qui avait présidé aux destinées de la république. Son cœur se gonflait d’orgueil en regardant ces magnifiques palais, dont chaque pierre atteste la gloire de ce peuple de gentilshommes, d’artistes et de marins. Il se mit à étudier avec passion l’histoire de Venise, qui présente l’intérêt d’un poëme et d’un poëme épique, où la grandeur des événements se combine avec l’héroïsme des caractères et la variété des épisodes. Il se sentait fier d’appartenir à une nation qui a joué un rôle si original dans les annales du monde, et, dans sa vanité de jeune homme,il n’était pas fâché de tenir par un lien quelconque à cette fière aristocratie qui considérait la gloire et la puissance de Venise comme son patrimoine.Ces distractions de l’esprit, ce premier épanouissement de l’instinct de connaître et d’admirer, loin d’affaiblir le sentiment que Lorenzo éprouvait pour Beata, en accroissaient l’intensité. Dans ce caractère à la fois ambitieux et tendre, l’amour se nourrissait de toutes les aspirations de la vie, et les concentrait comme dans un foyer qui en doublait la puissance. Depuis qu’il était à Venise, Lorenzo se sentait plus fort vis-à-vis de lui-même. Placé sur un plus grand théâtre, il paraissait aussi moins étonné de la distance qui le séparait de sa bienfaitrice, et au fond de son cœur il ne désespérait pas de surmonter un jour les difficultés qu’on opposerait à ses désirs. Sans doute ces rêves d’un jeune homme de quinze ans étaient aussi vagues que le but qu’il se proposait d’atteindre. C’était comme une sorte de mirage qui lui faisait entrevoir au loin une source désirée, récompense suprême de ses efforts. Aussi Lorenzo marchait-il hardiment dans la carrière que lui ouvrait son imagination. Enchanté de l’heure présente, fier d’être déjà du petit nombre des élus, heureux de vivre et de développer ses facultés, il s’élançait dans l’avenir avec cette confiance et cette allégresse bruyante de la jeunesse qui franchit en riant les plus grands obstacles.Lorenzo travaillait avec la patience d’un bénédictin et l’ardeur d’un néophyte qui veut conquérir sa place au banquet de la vie. L’histoire, la littérature ancienne et moderne, la philosophie et surtout la musique, étaient les sujets qui attiraient de préférence son attention. Parmi les livres nombreux que la curiosité insatiable de Lorenzo lui mit sous les yeux, lesDialoguesde Platon et laDivine Comédiede Dante étaient, avec les œuvres de Rousseau, ceux qui avaient le plus vivement frappé son imagination. Platon et Dante, le poëte de l’idéal antique et celui de l’idéal chrétien, qui étaient si loin des tendances et des préoccupations duXVIIIesiècle, répondaient admirablement à la nature réfléchie et affectueuse du jeune Vénitien. Son heureux instinct le portait à réduire les faits à un petit nombre de principes, à n’absorber de ses lectures que les parties vraiment nutritives, à dégager ces parcelles d’or qui forment l’essence des vérités générales, et, dans le peintre sublime et touchant du paradis et de l’enfer, Lorenzo trouvait un poëte qui flattait sa passion, un poëte qui avait consacré sa vie et un admirable génie à éterniser un rêve de l’amour.Cependant la contenance de Beata vis-à-vis de Lorenzo était bien changée depuis son retour à Venise. Effrayée de la consistance qu’avait prise l’affection, toute sereine d’abord, que lui avait inspirée le fils de Catarina Sarti, surprise par un sentiment sérieux dont elle n’avait pas dû prévoir les atteintes, elle résolut de couper court à des relations équivoques qui ne pouvaient avoir pour elle qu’une solution malheureuse. Comment faire cependant pour rompre brusquement, et sans trahir son secret, les rapports de bienveillance et de protection qui s’étaient établis entre elle et Lorenzo? Ce jeune homme, dont la physionomie heureuse l’intéressait au moins autant que l’aménité de son caractère et la vivacité de son esprit, n’avait point mérité qu’on cherchât à l’éloigner d’une famille qui l’avait adopté spontanément. Quel prétexte prendre pour mettre entre elle et Lorenzo quelques années de séparation qui lui donneraient le temps d’étouffer ou d’amortir un sentiment qui menaçait de devenir une passion orageuse et funeste? Leprétexte qu’avait suggéré la pénétration de son oncle, le saint prêtre, d’envoyer Lorenzo terminer ses études à l’université de Padoue, eût été le plus convenable sans les objections que Beata redoutait de la part de l’abbé Zamaria, qui s’était attaché d’autant plus vivement à son élève, que celui-ci montrait un goût prononcé pour la musique, et une grande aptitude à profiter de ses leçons. Beata aurait pu sans doute surmonter ce dernier obstacle en faisant intervenir la volonté de son père; mais en employant ce moyen extrême, elle craignait de laisser deviner sa faiblesse. Excepté Tognina, qui avait saisi comme à la dérobée quelque chose de ce roman mystérieux qui commençait à se développer dans le cœur de son amie, personne dans la maison ne soupçonnait à quelle source profonde s’alimentait la sollicitude de Beata pour son frère d’adoption.Dans cette perplexité, entre la crainte de faire un éclat et la ferme volonté où elle était de prévenir un danger qui alarmait sa pudeur, Beata prit une résolution qui rassurait sa conscience sans lui imposer un sacrifice trop douloureux: elle ordonna sa vie de manière à éviter le plus possible la présence de Lorenzo; elle se fit un maintien sévère et composa son visage pour mieux cacher à tout le monde, et surtout à celui qui en était l’objet, la tendresse qui s’était glissée dans son cœur. Renfermée ainsi en elle-même, cette noble créature, dont l’âme était aussi élevée que l’intelligence, et qui joignait au sérieux du caractère cette grâce des formes et cette adorable langueur qui sont le plus bel attribut de son sexe, Beata souffrait silencieusement et consumait son ardeur dans une lutte qui altérait son repos. Ce n’est pas la naissance modeste de Lorenzo, ni aucun préjugé vulgaire, qui avaient déterminé la filledu sénateur Zeno à combattre une affection qui avait surpris son inexpérience: des idées aussi graves et aussi arrêtées ne s’étaient même jamais présentées à son esprit. Elle craignait d’affliger son père par une inclination qui aurait ajouté une douleur domestique à la grande tristesse que lui faisaient éprouver les affaires de l’État; mais elle était surtout retenue par un sentiment de dignité personnelle, et ce sentiment exquis avait quelque chose des chastes scrupules d’une sœur ou d’une mère. Elle rougissait de sa faiblesse pour un jeune homme qu’elle avait pour ainsi dire vu croître sous ses yeux.Elle s’indignait à l’idée d’avoir pu oublier son âge et les devoirs qu’elle s’était imposés, en se laissant envahir le cœur par un trouble délicieux qui avait endormi sa vigilance. Aussi que d’efforts il lui fallut faire pour rompre le charme qui l’avait attirée insensiblement au bord du précipice, pour dégager son âme du piége innocent que lui avait tendu l’amour! Lorsqu’elle rencontrait Lorenzo, Beata le saluait d’un mot froid et digne, puis elle s’enfuyait comme une ombre en tressaillant. Elle ne s’informait pas ostensiblement de ce qu’il faisait; elle ne lui adressait plus la parole que pour répondre à ses questions d’un ton indifférent qui repoussait toute confiance. Son regard évitait celui de Lorenzo, et ce n’est que de loin que ses beaux yeux bleus remplis de tendresse osaient le suivre avec inquiétude. Dans le monde, dans lesconversazionioù elle se trouvait forcément avec Lorenzo, Beata était d’une gaieté extrême. Elle cherchait à s’étourdir, à dissiper sa tristesse en vains propos, à dérouter l’attention par de petits manéges de coquetterie féminine qui répugnaient à la sincérité de son caractère.Ces artifices de la passion étaient une énigme pourLorenzo, qui ne savait comment s’expliquer ce changement de conduite à son égard. Il avait beau s’interroger et se demander par quelle étourderie, par quel manque de respect, il avait pu s’attirer la disgrâce d’une femme supérieure qui mesurait ses moindres paroles, il ne trouvait rien qui justifiât la froideur et l’air presque dédaigneux qu’on prenait à son égard depuis quelque temps. Voulait-on lui faire comprendre d’une manière indirecte qu’il fallait enfin ouvrir les yeux sur la vraie position qu’on lui avait faite? Il n’avait jamais oublié ce qu’il devait à sa bienfaitrice, ni la distance qui séparait le fils de Catarina Sarti d’unegentildonnavénitienne. Quelle pouvait être la raison secrète de la réserve excessive de Beata à son égard? Ne serait-ce pas une sorte de jalousie aristocratique qui se serait emparée de la fille du sénateur en voyant Lorenzo grandir dans la vie, et voudrait-on refouler ses aspirations pour conserver une supériorité relative dont il essayait de s’affranchir? On se trompait fort si on espérait attiédir son courage et contenir son ambition dans le cercle étroit où le hasard l’avait fait naître. Il prouverait par son activité et son intelligence qu’il était digne de l’intérêt qu’on lui avait témoigné, et qu’en lui tendant la main pour l’aider à sortir de la foule, on avait accompli un acte de justice. Ces bouffées d’orgueil et de vanité plébéienne qui traversaient l’esprit de ce jeune homme redoublaient son ardeur de connaître, de s’épandre et de grandir dans l’estime de la femme dont il méconnaissait si grossièrement les vrais sentiments. Il voulait attirer l’attention de Beata, adoucir sa rigueur, et la forcer de voir en lui autre chose qu’un pauvre client de sa famille qu’elle avait bien voulu honorer de sa protection.Le palais Zeno était situé sur la rive gauche du Grand-Canal, à très-peu de distance du vieux palais Grimani. C’était une des œuvres les plus remarquables de Scamozzi, l’élève de Palladio, dont il avait imité le style élégant et grandiose. Construit en pierres d’Istrie vers la seconde moitié duXVIesiècle, comme presque tous les monuments qui bordent les deux côtés de cette longue et magnifique voie triomphale, le palais Zeno était composé de trois étages couronnés d’une terrasse d’où s’élançait un groupe de statuettes mythologiques. L’une, placée au milieu de la façade, représentait le Silence, symbole de la politique mystérieuse de Venise, qui semblait dire aux passants, en appuyant l’index sur la bouche:Guardate, ma non tocate, et surtouttaisez-vous! Deux entrées, l’une sur le Grand-Canal, et l’autre du côté opposé, conduisaient à ce palais, où l’on voyait éclater la magnificence d’une famille patricienne qui comptait dans ses annales un doge, un héros, plusieurs cardinaux, un grand nombre d’ambassadeurs et de procurateurs de Saint-Marc. Au fond d’un large vestibule où se tenaient les gondoliers et lesfacchinide la maison, un escalier d’une légèreté admirable conduisait à un palier de marbre, sur lequel débouchait un corridor long et spacieux qui se reproduisait à chaque étage et le divisait en deux parties. Un grand salon carré qui occupait le milieu du premier étage, et une salle à manger qui aurait pu contenir aisément deux cents personnes, indiquaient les habitudes d’une oligarchie puissante qui aimait à s’entourer de ses clients et de ses égaux. D’un côté du salon était l’appartement de Beata, et de l’autre celui de son père. L’abbé Zamaria demeurait au second étage, ainsi que Lorenzo, dont la chambre était immédiatement au-dessus de l’appartement de Beata.Les domestiques étaient logés au troisième étage, à l’exception de Teresa, qui couchait dans uncamerinoprès de sa maîtresse. En face du salon était la bibliothèque, une des curiosités de Venise par la rareté des livres qu’elle renfermait et l’ordre qu’y avait mis l’abbé Zamaria; à gauche de la bibliothèque se trouvait la chapelle. Le salon, la salle à manger, la bibliothèque et même la chapelle, étaient garnis de tableaux de maîtres représentant des épisodes de l’histoire de Venise où avait figuré un membre de la famille Zeno. Les moindres détails de ce palais accusaient la munificence et la personnalité d’un vieux patricien qui a conscience de ses droits aussi bien que de ses devoirs.Le palais Zeno était une des maisons les plus fréquentées de Venise. C’était le rendez-vous de la meilleure compagnie, des femmes élégantes et des hommes à la mode qui brillaient par l’esprit, les manières, ou par des talents aimables. Il n’arrivait point à Venise un étranger de distinction qu’il ne se fît aussitôt présenter à l’abbé Zamaria, qui était le grand majordome et le juge de tout ce qui se rattachait aux plaisirs de la maison. Il en conférait d’abord avec Beata, et, après avoir obtenu son assentiment, tout était dit, car le vieux sénateur n’entrait jamais dans ces menus détails de la vie domestique. Ce qui attirait au palais Zeno un si grand nombre de personnes illustres, c’était moins l’hospitalité magnifique qu’on y trouvait que la haute distinction de Beata, le savoir et la grande érudition musicale de l’abbé Zamaria. Membre de la Société Philharmonique de Bologne, ami et correspondant du P. Martini, élève de Benedetto Marcello, l’abbé Zamaria était non-seulement un contrapointiste du premier mérite, mais aussi un homme de goût dont on recherchait les conseils.Tous les compositeurs et les virtuoses célèbres de la seconde moitié duXVIIIesiècle ont été reçus au palais Zeno, où ils étaient sûrs de rencontrer l’élite de la société vénitienne. C’est là qu’on vit tour à tour Sacchini, Paisiello, le doux et infortuné Cimarosa, à côté des Caffarelli, des Pacchiarotti, des Marchesi, de la Gabrielli et des plus fameuses cantatrices qui venaient se recommander à la bienveillance de l’abbé, dont la protection valait un succès.Che ne dice l’abate? (qu’en pense l’abbé?) se demandait-on à Venise, lorsqu’il était question d’un chanteur inconnu ou d’un opéra nouveau dont on attendait la représentation. Fallait-il un point d’orgue, unecabalettabrillante, quelquesgorgheggicompliqués pour faire ressortir la bravoure d’uneprima donna, on allait trouver l’abbé Zamaria, qui, d’un trait de plume, calmait les plus grandes inquiétudes ou excitait des jalousies féroces. Que de morceaux de sa composition ont été intercalés dans les opéras des maîtres les plus illustres! Combien il a jeté sur le papier de ces lieux communs qu’on appelaitarie di baule, airs de voyage que les virtuoses emportaient au fond de leurs malles, et qu’ils chantaient dans toutes les villes, quel que fût l’ouvrage dans lequel ils débutaient!Les noms les plus illustres de la république, les Pisani, les Foscarini, les Grimani, les Tiepolo, retentissaient dans ce palais au milieu des savants, des artistes, des poëtes et des critiques les plus renommés de Venise et même de l’Europe. Goethe, Alfieri, le comte Algarotti, Pindemonte, Cesarotti, le traducteur d’Homère et d’Ossian, qui occupait une chaire de littérature grecque à l’université de Padoue, étaient venus dans ce salon, où ils avaient laissé des témoignages de leur satisfaction dans un magnifique album que l’on conservait précieusement.C’était un spectacle unique que d’assister à l’une de ces brillantesconversazioniqui avaient lieu toutes les semaines au palais Zeno, et de voir réunis dans un même salon les caractères les plus antipathiques, Goldoni et les deux frères ennemis Charles et Gasparo Gozzi, par exemple, qui partout ailleurs se seraient pris aux cheveux, au lieu de se combattre à coups d’épigrammes; Francesco Pesaro, Giuseppe Farsetti, Antonio Cappello, qui avait été ambassadeur de la république en France lorsque éclata la révolution de 1789, grand amateur de beaux-arts et protecteur de Canova qu’il a deviné; Francesco Gritti, Cornelia Barbaro, sa belle-sœur, femme de la plus haute distinction, qui fut l’amie de Métastase; la jeune et charmante comtesse Benzoni, assise à côté du poëte Lamberti, qui en était éperdument amoureux, et qui l’a chantée dans cette jolie barcarolle connue de toute l’Europe:La biondina in gondoletta,L’altra sera go menà.C’était la gloire de Beata d’avoir su triompher ainsi des rivalités qui divisent trop souvent les hommes qui cultivent les arts de l’esprit. Le sens exquis de cette jeune fille lui avait appris de très-bonne heure combien il importe à la femme de cacher sa raison sous la grâce et la modestie de son sexe. Silencieuse, recueillie, d’une discrétion profonde, elle savait écouter avec indulgence les bavardages des gens médiocres, et n’accordait son approbation explicite, mais toujours avec réserve, qu’aux choses vraiment belles qui touchaient son âme. On aimait à la consulter, on avait confiance dans la rectitude de son jugement, qui ne se manifestait jamais que par des observations de détail qui indiquaient plutôtune préférence de sentiment qu’un blâme de l’esprit. Elle régnait naturellement sur les cœurs par le charme divin de son regard mélancolique, par l’élégance de sa taille et de ses manières, qui révélaient une nature supérieure digne de tous les hommages. Aussi un sourire de sa bouche adorable suffisait pour dissiper les plus gros nuages, et lorsque sa tête blonde s’inclinait pour gronder un ami ou pour écouter une confidence qu’on avait à lui faire, on était ravi de voir tant de séductions relevées d’une si grande simplicité. C’était une muse qui inspirait tous ceux qui l’approchaient, et non point une sirène qui cherchât à séduire par le faste de sa beauté.L’abbé Zamaria était fort répandu dans la société de Venise. Les cantatrices et lesgentildonnedilettante s’arrachaient à l’envi ce petit abbé, qui n’avait de la morale du Christ que l’habit. On le voyait partout, dans les théâtres, dans lesridotti, dans les cafés, dans les églises, et ce n’était pas pour y faire pénitence. Partout où il y avait du plaisir, de l’esprit et de la musique, on était sûr de rencontrer le charmant abbé, qui bavardait comme une pie et riait comme un enfant. Ami de Carlo Gozzi, son confrère à l’académie bouffonne desGranelleschi, il se moquait avec lui des vieux classiques embourbés dans les ornières desSeicentisti, qu’il appelait desparrucconi, desbrontoloniinsupportables. Il n’était guère plus favorable aux novateurs qui, comme Goldoni, s’efforçaient d’introduire à Venise la dignité et la vérité du théâtre français. «Ils veulent nous étouffer, disait-il en parlant de ces novateurs, avec deschiacchere filosofiche, des bavardages philosophiques, et desurli francesi. Conservons notre esprit, nos mœurs, notre gaieté, et restons Vénitiens. Nous n’avons que faire delamusica tedescani de la littérature française,impastate(farcies) de réflexions et de modulationsmelancoliche.»Lorenzo suivait l’abbé Zamaria dans les méandres de la vie vénitienne, comme Dante suit Virgile dans les cercles ténébreux de la cité divine. L’abbé était flatté de produire dans le monde un jeune homme intelligent, au regard vif, à la physionomie ouverte, qui chantait comme un ange, et dont il s’était plu à former l’éducation musicale avec un soin tout paternel. Il le présentait comme son élève aux femmes du monde, aux virtuoses, aux compositeurs, et tirait vanité des succès de son disciple, qu’on appelait partoutil maestrino. Il l’introduisait dans les premières maisons, chez les Mocenigo, les Dolfin, où Lorenzo était reçu avec une certaine déférence à cause de l’affection que lui portait l’abbé Zamaria, et peut-être aussi parce qu’on supposait que le sénateur Zeno avait des vues particulières sur l’avenir de ce jeune homme. Lorenzo, dont les femmes remarquaient déjà la taille svelte, le front épanoui et les beaux yeux noirs remplis de feu et de désirs, jouissait avec bonheur de la nouvelle existence qui s’ouvrait devant lui. Il courait les salons, les théâtres, lescasini, les académies, tantôt accompagné de l’abbé Zamaria, qui ne cachait pas sous sa perruque la sagesse de Minerve, tantôt sans autres guides que l’instinct des belles choses et la crainte de l’inconnu, qui est la pudeur des jeunes gens. Comme il était ravi de se voir dans cette ville d’enchantement, de s’attarder le soir sur la place Saint-Marc, au milieu de cette foule joyeuse de promeneurs de tout rang et de tous pays, de parcourir le Grand-Canal couché mollement dans une gondole légère, et de s’enfuir au loin vers l’une de cesisole beate, nids d’amour et de volupté qui entourent Venise comme des satellitesqu’elle entraîne dans son tourbillon! «Est-ce bien le fils de Catarina Sarti, se disait-il tout bas avec ravissement, qui chante des duos avec une Badoer, qui accompagne aucembaloune Dolfin dont la main blanche et potelée se pose gracieusement sur son épaule, qui s’entretient de philosophie et de littérature avec un Mocenigo, et que le compositeur Furlanetto daigne admettre dans sa familiarité?»Le bonheur d’être et de vivre dans une sphère supérieure, les tressaillements sourds de la sensibilité qui s’éveille, un vague pressentiment des idées du siècle, la confiance qu’il commençait à avoir dans son activité, l’ivresse de l’amour, tout cela avait gonflé le cœur de Lorenzo, tout cela faisait sourdre de son âme exaltée ces mille désirs, ces mille espérances infinies qui montent, s’ébruitent et se répandent dans l’espace en chantant à l’imagination le poëme divin, la symphonie merveilleuse de la jeunesse, que nous avons tous entendue une fois dans la vie, et dont il n’appartient qu’au génie de retenir un écho lointain.Mais aussi dans quel temps et dans quelle société avait été jeté Lorenzo! Venise se mourait; elle se mourait de langueur comme une courtisane épuisée, le front couronné de roses, le sourire sur les lèvres, banquetant, festoyant, entourée deruffiani, de chanteurs, deballerini, d’improvisateurs, d’escrocs et d’espions, dernière ressource des gouvernements avilis. Sous une aristocratie sombre, taciturne, soupçonneuse, qui avait accaparé les bénéfices et les soucis de l’autorité suprême, s’agitait un peuple d’enfants qui riait de tout, s’amusait de tout, et ne s’occupait que du plaisir de l’heure présente. Qu’avait-il besoin de travailler, de réfléchir et de s’inquiéter de l’avenir, ce peuple doux et charmant quivivait de sportules, deconfetti, de café, de sonnets, de musique et d’amour? Tant que la république fut puissante au dehors, le peuple, prenant part aux événements politiques, se nourrissait au moins de vanité nationale, et la passion de la gloire relevait et ennoblissait son courage; mais depuis que l’oligarchie de Venise, méconnaissant la marche du temps et les principes de sa grandeur, s’était refusée à tout mouvement et à toute transaction avec les idées nouvelles, le peuple, refoulé sur lui-même, sans expansion au dehors et sans liberté au dedans, s’était abandonné à l’une de ces effroyables anarchies de mœurs qui précèdent la chute des empires. Les lois, les institutions, en conservant les apparences de la force qui les avait créées, étaient impuissantes à diriger les esprits, et la police du conseil des Dix, plus inquisitoriale qu’elle ne l’avait jamais été, était presque le seul appui de l’État. Cette profonde décadence n’était visible cependant qu’aux yeux du philosophe ou d’un homme politique comme Marco Zeno. La foule, les étrangers et la jeunesse, étaient captivés et éblouis par un spectacle unique dans les annales du monde.Qu’on se figure une succession de fêtes magnifiques rappelant les grands souvenirs de l’histoire de Venise! Un carnaval qui durait trois mois, huit théâtres presque toujours ouverts, quatre conservatoires ou écoles de musique, descasini, desridotti, des cafés où l’on jouait et causait toute la nuit; une population qui se déguisait une grande partie de l’année comme pour échapper au sérieux de la vie; l’inviolabilité des masques protégée par la loi et les usages, servant à cacher l’inquisiteur d’État, le prince de l’Église, le riche, le pauvre, le mari et l’amant, le confesseur aussi bien que la pénitente; des académies de toute sorte, des couvents où l’on dansaitet chantait plus qu’on ne priait; des femmes charmantes, blondes, tendres, voluptueuses, faciles, parlant un dialecte mélodieux qui enivrait l’oreille; des loisirs infinis, une sociabilité exquise, de la gaieté sans malice, de l’esprit, du goût, du faste, de l’instruction, unestrocharmant, unnon so cheplein de grâce et d’abandon; de la musique partout, de la musique toujours: tels étaient les éléments et les épisodes de cette fête merveilleuse de la fantaisie et de la sensualité qui a terminé l’existence de Venise.«Quel est donc ce personnage singulier qui se dandine sur une jambe effilée en chiffonnant son jabot d’un air d’importance? demanda Lorenzo à un inconnu qui se trouvait assis à côté de lui dans un café de la place Saint-Marc, à l’heure où toute la société de Venise venait y étaler la variété piquante de ses costumes et de ses mœurs.—C’est le comte Lazara de Padoue, lui répondit-on, l’amant avoué de la bellegentildonnaqui marche à côté de lui en tournant le dos à son mari, qui les suit comme unfacchinochargé des gros travaux du ménage: ce sont trois personnes de distinction qui vivent en parfaite harmonie. Plus loin, continua l’inconnu, qui n’était pas fâché de saisir l’occasion qu’on lui offrait d’esquisser en passant les types de cette société étrange, voyez-vous ce monsieur long, maigre,attempato, coquettement attifé, donnant le bras à une dame qui est presque aussi âgée que lui? C’est le frère cadet d’un membre du conseil des Dix, qui depuis vingt-cinq ans est amoureux de la femme qu’il promène ainsi tous les jours avec une rare constance. Il a sacrifié une brillante carrière à cette relation, qui n’est cimentée par d’autres liens que les souvenirs du passé et l’habitude de se voir. Ce couple heureux estsuivi de trois personnes qui sont dans tout l’éclat de la jeunesse: ce sont deux nouveaux mariés avec lecicisbeode la signora, qui attend que la lune de miel soit un peu rognée pour prendre possession de sa charge. C’est un amant en perspective que le mari a placé lui-même au fond de la corbeille de noces comme un gage de bonheur domestique. Regardez donc ce petit homme rondelet et mignon en habit de fantaisie de couleur jaunâtre, le chapeau sur l’oreille, une fleur à la boutonnière, riant en lui-même, et qui affecte de marcher isolément pour être mieux remarqué? C’est lecavaliereZerbinelli, homme d’esprit, poëte agréable, qui vient de publier un sonnet surles serins(i canarini), qui a beaucoup de succès. Tenez, il est coudoyé à l’instant par ce gros personnage que vous voyez s’avancer comme unstralunato, le chapeau rabattu sur les yeux, le cou enfoncé dans les épaules, enveloppé dramatiquement dans un manteau rougestrappazzato, frippé, passé, usé: c’estil signor Strabotto, poëte classique et rébarbatif fort maltraité par la critique, et qui médite assurément quelque bonne épigramme contre ses ennemis. Derrière lui vient un groupe de quatre personnes que vous voyez rire aux éclats. Cette joyeusebrigataest composée d’un évêque qui tient un éventail à la main, d’une cantatrice qui fait fureur au théâtreSan-Samuele, d’un procurateur de Saint-Marc qui partage avecmonsignoreles faveurs de laprima donna, dont ils sont tous les deux éperdument amoureux, et du vieux castrat Grotto, qui donne des conseils à ladivaet ramasse les miettes du festin. Ils souperont ce soir ensemble, et ne se quitteront probablement qu’aux premiers rayons du jour.—De grâce, monsieur, dit Lorenzo à son voisin, si ce n’est pas trop abuser de votre complaisance, dites-moidonc le nom de ce monsieur que je vois là-bas en habit vert et à boutons d’or, dont les jambes longues et les bas de soie mal rattachés s’affaissent sur les talons et semblent chercher un point d’appui? Il regarde toutes les femmes d’un air attendri qui pique ma curiosité.—Je le crois bien, répondit l’inconnu; c’est le plus aimable original de Venise.Il signorFrangipani, qu’on a surnommél’Innamorato morto, l’amoureux transi de toutes les femmes, qu’il adore de loin comme les madones en leur baisant délicatement le bout des doigts, comme il dégusterait un sorbet à petites cuillerées. C’est un homme de qualité, dilettante distingué qui a composé les paroles et la musique d’une foule de joliescanzonettequ’il chante lui-même avec beaucoup de goût. Il y en a qui sont devenues populaires, telles queil Sospiro(le Soupir),il Zefiro e la Rosa(la Rose et le Zéphyr),il Canto degl’Augellettietil Lamento degl’Agneletti(le Chant des Oiseaux et la Plainte des Agneaux),la Gondola incantata(la Gondole enchantée),il Papagallo felice(le Perroquet heureux), et beaucoup d’autres. Regardez, monsieur, continua l’interlocuteur, cette belle et splendide créature qui s’avance en attirant tous les regards: c’est la Zanzzara, fameuse courtisane qui vit somptueusement des dépouilles des grands seigneurs, qui se disputent au poids de l’or la possession de ses charmes. C’est une femme d’esprit qui parle latin comme le cardinal Bembo et protége les artistes. Sa maison est une véritable académie toujours ouverte aux malheureux et aux poëtes sifflés qu’elle réchauffe de sa charité. Elle est suivie de près par un groupe de cinq ou six personnes de la plus haute distinction, qui hument la vie comme un verre d’excellentrosoglio, et parmi lesquellesse trouve lacontessinaZoppi, jolie blonde qui rit toujours, comme si on la chatouillait, de ce joli petit rire à coups redoublés qui ressemble au gazouillement d’un oiseau. Voyez comme elle joue coquettement de son éventail en regardant d’un air moqueur ce gros balourd, à la démarche solennelle, aux sourcils hérissés comme les soies d’un porc-épic. C’est un savant enus, grand collecteur de médailles et de brimborions historiques, ce qui l’a fait admettre dans deux ou trois académies. Doué de la patience d’un bœuf et rétif comme un âne,il signorStentato est le type de ces esprits qui passent leur vie à ramasser des coquilles et à prouver, à force de citations, de quiproquos et despropositi, que les enfants d’Athènes, du temps de Socrate, pleuraient quand on les fouettait.... Tenez, monsieur, dit encore l’inconnu, il vaut mieux fixer votre attention sur cette belle personne qui s’avance là-bas du côté de laPiazzetta. Voyez quelle noble démarche, quel maintien sévère et doux qui inspire le respect et la confiance! Aussi remarquez comme tout le monde s’écarte pour la laisser passer! On dirait que la lumière de son âme rejaillit sur tout ce qui l’approche et projette autour de sa personne une clarté divine. C’est la fille du sénateur Zeno, une des femmes accomplies de Venise. Elle donne le bras à son père, grand seigneur digne du rang qu’il occupe dans l’État. Elle est accompagnée du chevalier Grimani, jeune patricien plein d’agréments, qu’on dit être son fiancé.»A ces mots, Lorenzo perdit contenance. Le cœur oppressé, la respiration haletante, il ne savait que dire et que répondre, et faillit se trouver mal, lorsque son voisin se leva de sa chaise et lui dit sans façon: «Jeune homme, le spectacle que vous avez sous les yeux et quevous voyez sans doute pour la première fois, car je m’aperçois que vous êtes nouveau dans cette ville, est unique dans le monde. La société qui se déroule sur ce magnifique théâtre, où se sont accomplis tant d’événements remarquables, est le fruit avancé d’une civilisation merveilleuse qui n’a plus de séve. Ces femmes élégantes que vous voyez briller au soleil comme des papillons aux ailes diaprées, ces hommes aimables et polis qui s’enivrent de loisirs et de galanterie, ces patriciens fastueux devant qui tout le monde s’incline, ce peuple doux et charmant qui ne s’occupe que decanzonetteet de prières à la Madone, cette foule de poëtes, de musiciens et d’artistes éphémères, cette immense et joyeuse cohue que le plaisir emporte dans son tourbillon, cette mascarade infinie qui cache tant de mystères et qui semble la réalisation d’un rêve fantastique.... tout cela sera balayé bientôt par le souffle de Dieu!»En prononçant ces paroles, l’inconnu fit un geste menaçant et disparut.Jeté dans ce tourbillon, étourdi par l’immense éclat de rire que poussait cette société expirante, Lorenzo eut à se défendre contre mille séductions qui s’offraient à lui à chaque pas. Libre d’aller et de venir sans que personne lui demandât jamais compte de l’emploi de son temps, sa figure, son esprit et sa jeunesse l’exposaient à des dangers sans cesse renaissants qu’il était impossible de prévoir. Parmi les connaissances nouvelles qu’il avait faites depuis qu’il était à Venise, il y avait une jeune cantatrice du théâtre San-Benedetto, qu’on appelait la Vicentina, parce qu’elle était née à Vicence d’une très-pauvre famille. C’était une brune piquante de dix-huit ans, qui avait une voix magnifique et de l’esprit comme un démon. Il l’avait vue pour la première fois dans les coulisses duthéâtre San-Benedetto, où l’avait conduit imprudemment l’abbé Zamaria. Elle venait de débuter tout récemment dans un opéra de Galuppi, et y avait obtenu un grand succès qui faisait honneur à son maître, le castrat Grotto, ainsi qu’à l’institution où elle avait été élevée, laScuola de’ Medicanti. Ils s’étaient retrouvés depuis chez Pacchiarotti, sopraniste célèbre qui était alors à Venise, où il termina sa brillante carrière. L’abbé Zamaria voulant que Lorenzo prît quelques leçons de chant de cet admirable virtuose, le jeune Vénitien vit souvent chez lui la Vicentina, qui venait aussi profiter des conseils de ce maître consommé. La Vicentina était protégée par un vieux seigneur Zustiniani, qui l’avait remarquée un soir sur la place Saint-Marc, où tout enfant elle chantait devant un café. Frappé de la physionomie intelligente et de la voix limpide et douce de cette jolie petite fille, Zustiniani l’avait fait admettre à laScuola de’ Mendicanti, dont il était un des administrateurs.C’est ici le lieu de faire connaître l’organisation de ces écoles de musique qui ont eu une si grande célébrité en Europe pendant tout leXVIIIesiècle. Parmi les nombreuses institutions libérales qu’il y avait à Venise et qui témoignaient de la munificence de cette république de patriciens, on remarquait quatre hospices ou maisons de refuge dont la fondation remontait auXVIesiècle. Ce n’étaient à l’origine que de pieux asiles où l’on recueillait les orphelines, les infirmes et les pauvres filles abandonnées, qu’on y élevait aux frais de l’État et avec le concours de la charité particulière. Vers le milieu duXVIIesiècle, la musique devint une partie essentielle de l’instruction qu’on donnait à ces jeunes filles, et le succès ayant répondu à l’attente des novateurs, ces institutions prirent insensiblement le caractère de véritablesécoles, où l’art musical était enseigné dans toutes ses parties par les maîtres les plus illustres de l’Italie. Ces quatrescuoledont Rousseau parle avec enthousiasme dans le septième livre de sesConfessions, étaientla Pietà, la plus ancienne de toutes, cellede’ Mendicanti,degl’Incurabili, etl’Ospedalettode Saints-Jean-et-Paul. Elles étaient administrées par une société de grands seigneurs et de citadins que le goût de la musique et l’esprit de charité réunissaient pour accomplir une œuvre généreuse et belle. Cet heureux mélange d’utilité pratique et de munificence, où la poésie se dégage de la réalité comme un parfum, se retrouve dans toutes les institutions de Venise, et forme, à vrai dire, le trait saillant de son histoire.Chacune de ces écoles renfermait un nombre plus ou moins considérable de jeunes filles, nombre qui s’élevait quelquefois jusqu’à cent, et qui était rarement au-dessous de cinquante. A laPietàet aux Incurables, il y eut presque toujours soixante-dix élèves. Pour être admise dans l’un de ces asiles, la jeune fille devait être pauvre, affligée de quelque infirmité, et avoir vu le jour sur le territoire de la république; cependant cette dernière condition n’était pas toujours nécessaire, car avec des protections et une belle voix on faisait fléchir aisément la rigueur des statuts. Les élèves y recevaient une instruction très-soignée, dont la musique formait l’objet principal. Elles y restaient jusqu’à l’âge où elles pouvaient se marier ou trouver l’emploi de leurs talents. Elles entraient dans les théâtres, dans les chapelles, ou se destinaient à l’enseignement. Quelques-unes restaient dans l’institution où elles avaient été élévées, y prenaient le voile et remplissaient alors les fonctions de répétiteurs. On divisait les élèves de chacunede ces écoles en deux grandes catégories: les novices et lesprovetteou anciennes, qui avaient déjà quelques années de séjour dans l’établissement.Celles-ci enseignaient aux autres les premiers éléments de l’art sous la surveillance du maître, dont elles étaient les coopérateurs. Les jeunes filles qui avaient de la voix se vouaient particulièrement à l’art de chanter. Les autres apprenaient à jouer d’un instrument, l’une du violon, de la viole, l’autre de la basse; celle-ci donnait du cor, celle-là s’exerçait sur le hautbois, sur la clarinette, sur le basson, et l’ensemble de ces divers instruments formait un orchestre complet. Presque toutes jouaient du clavecin et savaient l’harmonie, ce qui les mettait en état de remplir à première vue une basse chiffrée et d’accompagner la partition. Comme ces écoles étaient des espèces de couvents, il y avait une église attenant à l’hospice, où les élèves, cachées derrière une grille, assistaient à l’office et prenaient part aux cérémonies du culte. Deux fois par semaine, le samedi et le dimanche au soir, sans compter les fêtes extraordinaires, on chantait les vêpres en musique ou quelque motet composé expressément pour ces jeunes filles par le maître qui dirigeait l’école. Ces jours-là, l’église était remplie d’une foule de curieux et de dilettanti qui venaient admirer ces voix virginales inspirées par le plus pur sentiment de l’art. On y exécutait des chœurs, des motets à une, deux et trois voix, tantôt sans accompagnement, tantôt avec le concours de l’orchestre ou de l’orgue. Très-souvent aussi la voix connue et déjà célèbre de l’une de ces jeunes filles se produisait seule avec un simple accompagnement de violon ou de violoncelle. Des espèces d’intermèdes symphoniques, d’un style plus ou moins religieux, venaient reposer l’oreille de la continuitédes mêmes effets et suspendre agréablement l’action du drame liturgique. Aux grandes solennités, à la fête patronale de l’institution ou de tout autre saint personnage, on exécutait des oratorios dont le libretto, imprimé avec luxe et contenant le nom des élèves les plus remarquables, était distribué gratuitement à la porte de l’église. C’est ainsi qu’en 1677 eut lieu à l’hôpitaldegl’ Incurabilil’exécution d’une scène dramatique de ce genre pour la commémoration de saint FrançoisSaverio, qui avait fait son noviciat dans ce pieux asile. Cet usage, qui était dans le goût de la Renaissance et conforme d’ailleurs à l’esprit du catholicisme, s’est perpétué jusqu’aux derniers jours duXVIIIesiècle.Dans les grandes cérémonies de l’État, ou lorsqu’il arrivait à Venise un personnage illustre que la république avait intérêt à bien recevoir, on faisait un choix parmi les élèves de chaque établissement, et, sous la direction d’un chef désigné, on exécutait avec pompe quelque grande composition. Bertoni, maître de chapelle auxMendicanti, fut chargé de composer une cantate qui fut chantée au palais Rezzonico, devant l’empereur Joseph II, par cent jeunes filles, dont chaque école avait fourni son contingent. Le doge, les procurateurs de Saint-Marc qui avaient la surveillance de ces écoles, les nobles et les riches citadins qui en étaient les administrateurs, faisaient venir souvent dans leurs palais de Venise, et même dans leurs villas, quelques-unes de ces jeunes filles pour contribuer à l’éclat de leurs fêtes particulières. Avec une faible rétribution, dont une partie servait à leur établissement dans le monde, on organisait assez facilement un concert composé des élèves les plus habiles de l’une de ces institutions; elles étaient accompagnées alors d’une maîtressed’un âge respectable qui dirigeait l’exécution. C’était un spectacle assez curieux que de voir dans un salon ou dans un beau jardin, sur les bords de la Brenta, dix à douze jeunes filles, les unes chantant des duos, des trios, les autres jouant d’un instrument et formant un petit orchestre. Il était défendu par les statuts qu’aucun homme, excepté le maître qui enseignait les élèves, pénétrât dans l’intérieur de ces établissements; mais il en était de cette règle comme de beaucoup d’autres: on l’éludait facilement avec des protections. Rousseau fut admis à visiter laScuola de’ Mendicanti, et il nous raconte dans sesConfessionsquelle fut sa surprise en voyant de près la figure de ces sirènes, dont la voix harmonieuse l’avait tant ému lorsqu’il les entendit pour la première fois dans l’église. Son imagination s’était formé de plusieurs de ces pauvres orphelines un idéal de grâce et de beauté qui fut dissipé par la réalité. Trente ans après Rousseau, en 1770, Burney eut aussi la permission de visiter l’écolede’ Mendicanti, qui était alors dirigée par Bertoni. On lui donna un petit concert dont il nous a transmis le récit dans sonVoyage. Le premier violon était joué parAntonia Cubli, d’origine grecque;Francesca Rossitenait le clavecin et dirigeait le chœur;Laura Rifregari,Giacoma Frari, chantèrent des airs de bravoure d’une étonnante difficulté, tandis queFrancesca TomjetAntonia Lucowichfirent entendre des morceaux d’un style plus élevé. Burney ajoute qu’il fut aussi édifié de la tenue et de la décence de ces jeunes filles qu’il avait été charmé de leurs talents[19]. Le succès de chacune de ces écoles variait selon le mérite et le goût plus ou moins sévère du maître qui en avait la direction.C’est par la partie instrumentale et la bonté de son orchestre que se distinguait surtout laPietà, tandis que laScuola de’ Mendicantifut toujours célèbre par le nombre des belles voix et la perfection de l’art de chanter. C’est auxMendicantique fut élevée la fameuse Faustina Bordoni, une des grandes cantatrices de la première moitié duXVIIIesiècle, et c’est également de la même école qu’est sortie Rosana Scalfii, pauvre fille du peuple que l’illustre Marcello, séduit par la rare beauté de sa voix, épousa secrètement. Galuppi, qui a dirigé longtemps l’écoledegl’Incurabili, lui avait donné un grand éclat vers les dernières années duXVIIIesiècle. Burney en parle avec le plus grand éloge. Il dit en propres termes: «Plusieurs élèves de cette institution ont de rares dispositions pour le chant, particulièrement la Rota, Pasqua Rossi et Ortolani. Les deux dernières chantèrent un cantique sous la forme de dialogue et avec accompagnement de chœurs. L’introduction instrumentale, écrite pour deux orchestres, était remplie de détails charmants, et les deux chœurs, soutenus de deux orgues, se répondaient l’un à l’autre comme un écho. Je fus enchanté de l’exécution, ainsi que le nombreux auditoire qui se trouvait avec moi dans l’église.» Sous la direction de Sacchini,l’Ospedalettoeut aussi un moment d’éclat qui cessa d’exister après le départ de ce grand maître.On allait à l’église de ces écoles comme à un concert; on en parlait huit jours à l’avance comme d’un spectacle qui promettait d’être amusant, et, après une belle cérémonie qui avait attiré la foule auxMendicanti, à laPietàou àl’Ospedaletto, on s’entretenait de l’œuvre qu’on y avait entendue, on louait l’exécution de l’ensemble, et si quelquescolaras’était fait remarquer parune qualité saillante, son nom devenait aussitôt la proie des poëtes à la mode, qui le lançaient dans le monde et lui donnaient ainsi une célébrité précoce. «Avez-vous entendu laRosalbaauxMendicanti? se disait-on dans lesconversazionide bonne compagnie. Quelle voix magnifique et quelle flexibilité!È un prodigio, c’est un prodige de la nature.—J’ai été à laPietà, répondait une autre personne, où j’ai été émerveillé de lasinfoniaet surtout de l’Albanese, qui a exécuté sur le violon une sonate de Locatelli avec une raremaestriade coup d’archet.—Moi, répliquait un dilettante d’un goût plus difficile, je n’ai pas voulu manquer l’occasion d’aller entendre à la chapelle des Incurables le fameuxMiserereque Hasse a composé pour cette école, dont il a été directeur au commencement de ce siècle. Ce morceau remarquable n’y est chanté qu’une fois par an, et je tenais à m’assurer si on y a conservé intacte la tradition duSassone.»Telle était l’organisation des institutions musicales de Venise, qui ont eu une si grande renommée, et dont parlent avec éloge tous les voyageurs de l’Europe; elles ont été dirigées tour à tour par les premiers maîtres de l’Italie et surtout de l’école napolitaine, tels qu’Alexandre Scarlatti, son fondateur, Porpora, Hasse, Jomelli, Sacchini, Anfossi, Cimarosa, Sarti; les compositeurs vénitiens Caldara, Gasparini, Lotti, Galuppi, Bertoni, Furlanetto, ont aussi puissamment contribué au succès de ces pieux établissements, où l’art s’était épanoui insensiblement comme un luxe de la charité. Les conservatoires de Naples pour les hommes et lesscuolede Venise pour les femmes ont été les deux grands foyers de l’art de chanter pendant leXVIIIesiècle. Si Naples a produit les Farinelli, les Caffarelli, les Gizzielo etpresque tous les sopranistes célèbres qui ont émerveillé l’Europe, c’est des écoles de Venise que sont sorties les grandes cantatrices qui ont illustré l’Italie depuis la naissance de l’opéra jusqu’à la révolution française.A l’époque où nous sommes arrivés dans ce récit, les écoles musicales de Venise se ressentaient de l’affaiblissement général de toutes les institutions. LaPietà, la plus ancienne de toutes, survécut aux trois autres, et finit par disparaître aussi quelques années après la chute de la république. Sous la direction de Francesco Caffi, il s’éleva en 1811 un institut philharmonique qui donna quelques espérances qui s’évanouirent bientôt; une école de chant fut créée en 1822 pour fournir à la chapelle de Saint-Marc de jeunes enfants de chœur; dirigée par un élève de Furlanetto, Ermagora Fabio, cette école est le dernier écho d’un magnifique concert qui a duré deux cents ans.Après Bianca Sacchetti, la Vicentina a été la dernière cantatrice de mérite qui soit sortie de l’écolede’ Mendicanti; elle possédait une voix magnifique, d’une grande flexibilité, qui avait été fort bien dirigée par son maître, le vieux Grotto. Ses débuts avaient eu de l’éclat; mais, depuis l’arrivée à Venise de Pacchiarotti, elle avait compris que les conseils d’un pareil virtuose seraient pour elle d’un prix inestimable; aussi, du consentement de Grotto et de Zustiniani, qui payait les leçons, elle venait deux fois par semaine chez le célèbre sopraniste, et là elle se rencontrait avec Lorenzo. Celui-ci, dont la voix fragile se ressentait encore du travail de l’adolescence, était obligé à de grands ménagements. On sait que pendant cette opération mystérieuse qu’on appelle vulgairement lamue, l’organe vocal de l’homme subitune véritable transformation; il descend d’une octave et passe du diapason féminin à la partie inférieure de l’échelle musicale. Pendant cette révolution, plus ou moins longue, dont la physiologie ignore les lois et n’a pu encore prévoir le dénoûment, l’élève qui se consacre à l’art de chanter doit s’interdire toute espèce d’exercice. Il y a surtout un moment critique où l’organe vocal, ayant perdu le caractère propre à l’enfance, n’a pas encore celui de la virilité, où le jeune homme hésite entre les deux registres, et ne sait littéralement sur quelle note chanter, ni même parler. Le moindre effort peut compromettre alors l’avenir de la plus belle voix du monde. Dans les conservatoires de Naples aussi bien que dans les écoles de Venise (car les jeunes filles n’échappent pas entièrement à cette crise de lamue, beaucoup moins dangereuse pour elles que pour les garçons), les élèves employaient le temps que durait cette métamorphose à étudier la composition ou à jouer de quelque instrument. Il leur était défendu de chanter et même de parler trop haut, de manière à fatiguer l’organe, dont on attendait patiemment la résurrection. La première fois que la Vicentina se fit entendre à Pacchiarotti dans quelques morceaux de musique contemporaine que Lorenzo accompagnait au clavecin, il admira beaucoup la force, l’étendue et la souplesse de sa voix desoprano sfogato.«Cara mia, lui dit le célèbre virtuose après un air de Nasolini qu’elle avaitexécutéavec une bravoure étonnante, vous me rappelez la fameuse Gabrielli, la cantatrice la plus extraordinaire qui ait existé par la beauté de sa voix et sa prodigieuse vocalisation; elle avait comme vous un clavier admirable de presque deux octaves et demie, d’une égalité parfaite et d’une puissantesonorité. La nature l’avait richement douée: elle était belle, spirituelle, assez bonne musicienne, fantasque et capricieuse comme un démon,una matta, une vraie folle qui faisait le désespoir des directeurs et des intendants; aussi eut-elle de fréquents démêlés avec l’autorité et fut-elle mise plusieurs fois en prison pour ses incartades et sa désobéissance aux ordres du public. C’est elle qui fit cette réponse si connue à Catherine de Russie, qui s’étonnait du prix dequarante mille roublesque demandait la cantatrice pour chanter à sa cour. «Quarante mille roubles! s’écria l’impératrice; mais c’est la paye d’un maréchal de l’empire.—Que Votre Majesté fasse donc chanter un maréchal de l’empire!» répliqua laprima donna, qui n’était pas moins absolue que la tzarine dans son royaume de caprice et de fantaisie. La Gabrielli a dû une grande partie de sa renommée à Guadagni, qui a été longtemps épris de ses charmes. Il lui enseigna l’art de respirer à propos, de modérer les éclats de sa voix, d’adoucir les aspérités de sa fastueuse vocalisation, qui s’échappait comme un torrent écumeux, en lui apprenant à lier les sons au fond de la gorge au lieu de lesmarteleret de les frapper isolément à coups de menton, comme font la plupart des cantatrices modernes. Ce défaut dont vous n’êtes pas exempte, ajouta Pacchiarotti avec douceur, est connu dans les écoles par le sobriquet de vocalisationcavallina, parce que l’effet qui se produit à l’oreille est semblable au hennissement du cheval. Malgré les conseils d’un si excellent maître, la Gabrielli n’a pu être qu’un prodige qui a étonné l’Europe par les artifices d’un gosier incomparable. Elle manquait de goût et de style, et ne chantait volontiers que la musique des compositeurs médiocres. Elle affectionnait particulièrementles productions d’un certain Mysliweczek qui a souvent écrit pour elle, et dont elle faisait valoir les maigres inspirations. Dans un opéra de ce compositeur obscur, l’Olympiade, qui fut représenté à Naples en 1779, il y avait un air,Se cerca, se dice, dans lequel la Gabrielli produisit un effet étourdissant; elle le chantait partout et disait cavalièrement aux Jomelli, aux Piccini, aux Sacchini, c’est-à-dire aux plus grands musiciens de l’Italie, qu’aucun compositeur n’avait aussi bien que Mysliweczek compris la nature de son talent.«Je vous parle un peu longuement de la Gabrielli, continua Pacchiarotti; mais c’est que cette femme célèbre a jeté un si vif éclat, que vous pourriez être tentée d’imiter un si dangereux modèle. Vous avez quelques-unes de ses qualités,caraVicentina, n’en ayez pas les défauts. Le chant est peut-être la partie la plus délicate de ce vaste ensemble qu’on appelle l’art musical. La voix, le physique, la facilité naturelle, le mécanisme si difficile et si compliqué de la vocalisation ne sont que des moyens pour atteindre le vrai but de l’art, qui est l’expression des sentiments dans une situation donnée. Il faut que le virtuose, ainsi que le compositeur, considère les sons qu’il produit ou qu’il assemble, comme le poëte et le peintre considèrent les mots et les couleurs dont ils ont besoin pour réaliser leurs conceptions. Ce sont des éléments qui n’ont de valeur que par l’idée ou le sentiment qu’ils manifestent. Je ne prétends pas dire qu’il n’y ait pas dans les sons pris isolément et envisagés comme de simples phénomènes de la nature une qualité matérielle dont il faille se préoccuper: ce serait nier la clarté du jour et tomber d’un extrême dans l’autre. Nous sommes des êtres sensibles et raisonnables,et, pour toucher notre cœur ou convaincre notre esprit, il faut passer par nos sens, ces portes d’ivoire de la cité divine.—Bravo! s’écria avec enthousiasme l’abbé Zamaria, qui assistait à cette curieuse leçon dont il ne perdait pas un mot, c’est de la plus haute philosophie. Vous parlez comme un ancien, mon cher Pacchiarotti; Horace ou Quintilien ne diraient pas mieux. C’est là une vérité générale qui s’applique à tous les arts, à la poésie, à l’éloquence aussi bien qu’à la musique, et dont l’antiquité était si pénétrée, qu’elle en faisait une règle essentielle de toutes les manifestations de l’esprit humain. Aristote, Théophraste, Longin, Denys d’Halicarnasse, Cicéron, les plus grands philosophes et les plus fameux rhéteurs de la Grèce et de Rome, se sont très-longuement occupés de la partie matérielle du langage, et ils attachaient une si grande importance à ce que nous pourrions appeler lamélodiedu style, qu’ils allaient jusqu’à désigner les mots et même les syllabes qui devaient concourir au charme de l’oreille. Ces observateurs judicieux de la nature avaient parfaitement compris que l’homme n’est pas un, comme le dit excellemment Hippocrate, et que notre âme est enveloppée d’un réseau d’organes délicats où elle vit et s’agite comme l’araignée au milieu de sa toile. Aussi les vrais poëtes, les orateurs et les écrivains dignes de ce nom ont-ils fait tous une large part aux besoins de nos sens; ils nous ont présenté la vérité comme le Tasse veut qu’on présente à l’enfant le breuvage salutaire. Telle était la doctrine de l’antiquité qu’on trouve résumée dans cet adage connu:Gratior et pulchro veniens in corpore virtus.«La vertu est plus gracieuse quand elle habite un beaucorps.» Cette heureuse pondération entre le beau et le vrai a été troublée par l’avénement du christianisme, qui a nié une moitié de la nature humaine pour exalter la puissance de l’esprit. La Renaissance, ce mouvement prodigieux que l’Italie a vu naître et qu’elle a communiqué à toute l’Europe, a été une réaction légitime contre l’ascétisme de l’Église et une revendication de la sensibilité méconnue.—Il ne m’appartient pas, monsieur l’abbé, répondit avec modestie Pacchiarotti, de vous suivre dans ces hautes régions de l’histoire. Mon domaine est heureusement beaucoup plus restreint, et je m’en réfère à des autorités qui sont plus à ma portée. Dans son excellent livre de l’Opera in musica, Planelli a donné une définition des beaux-arts qui entre parfaitement dans vos vues et dont je puis apprécier la justesse: «Les beaux-arts furent ainsi nommés, dit-il, parce qu’ils cherchent à nous émouvoir en flattant nos sens. Ils ne sont pas, comme les sciences, nés d’une pensée calme et réfléchie; ils ont été conçus par l’esprit humain dans le trouble des passions.» Cela est vrai surtout de la musique et de l’art de chanter, qui en est la partie la plus exquise et qui agit directement sur notre sensibilité. Aussi nos maîtres les plus estimés, Pistochi de Bologne, son élève Bernachi, Tosi et Mancini, qui en ont résumé les principes dans leurs écrits, Porpora de Naples et ses glorieux disciples, tels que Farinelli et Caffarelli, ont-ils recommandé au virtuose une étude longue et patiente du mécanisme vocal avant d’aborder l’expression des paroles et de franchir le seuil du sanctuaire. Qui ne sait que le vieux Porpora a tenu pendant des années son élève Caffarelli sur une page desolfeggio, sans lui permettre de chanter même une simplecanzonetta? L’élève, s’ennuyantde gazouiller comme un oiseau toujours la même chose, demanda un jour aumaestroquand il lui serait au moins permis de tourner la page. «Quand tu sauras ton métier,» lui répondit brusquement Porpora. Et deux ans après il lui dit en le prenant par les oreilles: «Maintenant tu peux chanter ce que tu voudras, car tu es le premier virtuose de l’Italie.»
IIIVENISE.Lorenzo Sarti avait quinze ans lorsqu’il se rendit à Venise avec la famille Zeno, dans le mois de novembre 1790. Le moment était favorable pour visiter cette ville célèbre. Un nombre considérable d’étrangers, surtout d’émigrés français, étaient accourus dans cette métropole du plaisir pour y attendre la solution prochaine, croyaient-ils, de ce grand drame qui devait durer cinquante ans. La présence de ces étrangers, appartenant presque tous à la classe élevée de la société européenne, faisait alors de Venise un foyer d’intrigues politiques et galantes, où les projets de contre-révolution se discutaient au milieu de folles mascarades et de joyeux festins.La révolution française de 1789 venait d’éclater au milieu de la paix générale et de l’heureuse concorde qui commençait à s’établir entre les peuples et les gouvernements; elle avait tout à coup divisé l’Europe en deux camps ennemis. Généreuse à son début comme une inspiration de sentiment depuis longtemps préparée par les études des esprits éclairés, elle ne tarda point à s’altérer dans son principe et à dépasser le butque lui avaient assigné les vrais besoins de la nation. Après la compression de la classe moyenne et la chute de la monarchie, qui, pendant des siècles, avaient travaillé de concert à cette glorieuse émancipation de la raison publique, la France devint la proie d’une horde de sophistes qui livrèrent la société et la civilisation aux fureurs de la basse démagogie. Ces trois périodes décisives de la révolution française, qui se résument dans l’assemblée constituante, dans la législative et la convention, marquent aussi les différents degrés de sympathie qu’inspira à l’Europe ce grand mouvement national. Il avait épuisé et dépassé les idées les plus hardies duXVIIIesiècle.L’esprit duXVIIIesiècle, tel qu’il se dégage de l’ensemble de ses travaux et de ses actes, fut un esprit de liberté ayant pour but l’émancipation de la nature humaine. Sous la main du christianisme et la tutelle de l’Église, l’homme n’avait été qu’un instrument de la Providence, un jouet de la grâce, dont il ne lui était pas permis de sonder les voies mystérieuses. LeXVIIIesiècle le relève de cette irresponsabilité aveugle, il brise les sceaux qui fermaient le livre de la vie, et c’est dans la volonté éclairée par la raison qu’il place désormais l’unique point d’appui de notre destinée. Telle est la donnée générale de ce qu’on appelle la philosophie duXVIIIesiècle, qui continue l’œuvre de la Renaissance, dont elle est la conséquence logique. En effet, le mouvement de la Renaissance, si bien caractérisé par Descartes dans sonDiscours sur la Méthode, s’arrête un instant auXVIIesiècle pour essayer une sorte de compromis avec l’autorité traditionnelle, d’où il ne résulte qu’une réforme timide de la discipline intérieure du catholicisme. Après cet essai infructueux de conciliation,le souffle libérateur reprend de nouveau son cours et renverse tout ce qui lui fait obstacle. Bientôt enfin s’accomplit le glorieux hyménée de l’esprit humain et de la nature prédit par Bacon, et dont il avait préparé d’avance l’épithalame. De ce mariage fécond et si longtemps retardé par la jalousie de l’Église doit naître «une race de géants et de héros qui étoufferont le syllogisme de la scolastique, délivreront le genre humain de l’ignorance et purgeront la terre de toute injustice.» Voilà en quels termes magnifiques le génie de Bacon annonce l’avénement de la science moderne qui inspire tout leXVIIIesiècle, depuis Voltaire jusqu’à Kant.C’est alors qu’on vit se lever comme par enchantement un groupe d’intelligences vives, audacieuses, pleines de confiance dans les ressources de l’esprit humain dont elles croyaient avoir reculé les bornes, s’attaquant à tous les objets, brisant tous les liens de l’antique discipline, réformant les vieilles méthodes, et dédaignant le passé, qui avait accumulé tant d’erreurs et de si profondes injustices. Les hommes éminents duXVIIIesiècle conçurent le vaste projet de changer la face de la civilisation et de commencer une ère nouvelle. Histoire, législation, finances, politique, morale, littérature, sciences, tout fut remanié et refondu par un principe nouveau qui, partant de la sensation, allait aboutir à la souveraineté de la raison. De là la prodigieuse activité de cette époque mémorable. S’appuyant sur la volonté comme sur un levier dont on avait méconnu la puissance, le XVIIIesiècle s’élance avec ravissement au-devant de l’avenir, où il entrevoit dans un lointain lumineux le règne de la justice et de l’amour. Aussi quelle joie, quels cris d’allégresse, quel enthousiasme s’échappent du milieu de cette folle génération, qui semble sortir d’un cachot etrespirer pour la première fois l’air pur et fortifiant de la liberté! Chacun secoue ses langes, chacun dénoue sa ceinture, chacun s’empresse de rejeter la vieille enveloppe, comme un cilice de mortification trop longtemps imposé à la crédulité de l’esprit humain. La vieille société est attaquée de toutes parts, les distinctions de naissance et de fortune font place à celles de l’esprit; on se rapproche, on se réunit, on se répand au dehors, on se livre sans contrainte aux plaisirs aimables de la vie en rêvant au bonheur des générations futures. Tout change, tout se transforme, tout prend un air de fête et de jeunesse. Les arts, la poésie, et surtout la musique, s’empreignent d’une sensibilité plus pénétrante, et les femmes, qui ont joué un rôle si important dans un siècle qui a proclamé que «les grandes pensées viennent du cœur[16],» ne semblent-elles pas accuser la révolution profonde qui se fait alors dans les idées et dans les mœurs, non-seulement en se livrant avec plus d’abandon aux sentiments qui les inspirent, mais aussi en repoussant ces vieux costumes qui emprisonnaient leurs charmes, en revêtant ces robes élégantes aux couleurs joyeuses et printanières, où l’on voyait briller un goût exquis et une fantaisie adorables? Deux mots sacramentels, qui étaient dans toutes les bouches, peuvent résumer l’esprit et les tendances de cette grande époque d’émancipation: le mothumanité, qui fut jeté dans la circulation par un écrivain obscur[17], et qui exprimait admirablement les besoins de justice, d’égalité et de réformes sociales, qui étaient dans le cœur de tous; et le motnature, par lequel se manifestaitle mouvement scientifique qui poussait l’esprit humain à étudier les phénomènes du monde extérieur.De ce désordre fécond où s’élaboraient les éléments d’une société nouvelle, de cette bruyante insurrection contre le moyen âge et les institutions du passé, il nous est resté un monument curieux, l’Encyclopédie, vaste dépôt de connaissances un peu confuses, mais où s’agite l’esprit divin, comme il s’agitait sur le chaos qui a précédé la naissance du monde. En effet, cette tour de Babel fut élevée par une génération de travailleurs intrépides, qu’animait une foi ardente dans le triomphe de la raison par les progrès de l’esprit humain. L’idée de progrès, c’est-à dire d’une extension successive de nos facultés et de nos connaissances, d’une amélioration de notre destinée, n’est pas sans doute une idée entièrement nouvelle, puisqu’elle résulte du sentiment de notre activité intérieure et du spectacle de l’histoire. Elle a été entrevue par l’antiquité, et il y a plus de deux mille ans le philosophe Xénophane a pu dire: «Non, les dieux n’ont pas tout donné aux mortels, c’est l’homme qui avec le temps et le travail a amélioré sa destinée.» Cependant l’idée de progrès que saint Augustin, que Vico, Pascal et surtout Leibnitz ont affirmée avec plus ou moins d’évidence, n’a été formulée d’une manière scientifique que dans la seconde moitié duXVIIIesiècle par Turgot, d’Alembert et Condorcet en France, par Herder et Lessing en Allemagne.Doué de facultés perfectibles, éclairé par sa raison et servi par sa volonté, l’homme est le maître de sa destinée. Contenu jusqu’alors par de fausses abstractions qui lui avaient caché la vérité des choses, aveuglé par de prétendus principes métaphysiques que lui avait imposés l’autorité jalouse de perpétuer son ignorance,l’homme est parvenu à dissiper ces vains fantômes de la scolastique qui lui dérobaient le spectacle admirable de la nature. Mis en contact direct avec le monde extérieur par ses organes, averti par la sensation de l’existence des phénomènes, il en étudie les lois, et c’est dans ces lois qu’il trouvera le secret de dompter la matière, de l’animer de son souffle et de la faire servir à sa grandeur. La notion du bien et du mal, du juste et de l’injuste, dont le germe est resté enfoui dans les limbes de l’instinct, se développera à la clarté de l’entendement, et la conscience, devenue plus délicate et plus rigoureuse, étendra sa juridiction sur un plus grand nombre de rapports. La morale ne sera plus un amas confus de préceptes arbitraires et variables, mais un code de lois précises sanctionnées par la raison et le sentiment. Le dieu mystérieux de la légende, conception remplie de contradictions et de contes fabuleux, fera place à une intelligence suprême, dont l’existence nécessaire sera prouvée par l’ordre de l’univers et les lois de l’esprit humain, et qui couronnera l’édifice de la connaissance au lieu d’en être la négation. Telle est la profession de foi de ceXVIIIesiècle d’où est sortie la révolution de 1789, qui a changé la face de l’Europe et posé les principes d’une nouvelle civilisation. Qu’on lise l’admirable chapitre qui termine le livre de Condorcet,Esquisse d’une histoire des progrès de l’esprit humain, et l’on y trouvera, écrit de la main d’un martyr, le testament d’une génération héroïque qui a cru avec Bacon et les grands esprits de la Renaissance aux miracles de la science que nous voyons s’accomplir sous nos yeux.Né en France, propagé par les écrits de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de Buffon et par l’Encyclopédie,ce mouvement de rénovation se répandit dans toute l’Europe. De tous côtés, on se mit à prêcher l’abolition des vieux abus, à ridiculiser les usages consacrés, à bâtir des utopies qui avaient toutes pour objet la régénération du genre humain. Les souverains les plus jaloux de leur autorité, Catherine de Russie, le grand Frédéric, Joseph II, les rois de Suède, de Portugal et d’Espagne, entraînés par l’esprit du siècle, essayèrent tous d’améliorer l’administration, de simplifier, d’humaniser les lois civiles et criminelles, de dégager l’action du gouvernement des entraves de la féodalité, de répandre l’instruction en conviant les peuples à un meilleur avenir. L’Italie ressentit aussi très-fortement l’influence des idées nouvelles. Cette vieille terre de Saturne, qui a vu s’accomplir tant de révolutions mémorables, était alors gouvernée par des princes débonnaires que la mode du bel esprit philosophique, la douceur des mœurs, la sécurité profonde dont ils jouissaient depuis la paix d’Aix-la-Chapelle, autant que la raison d’État, avaient imbus d’un esprit d’équité qui se manifestait chaque jour par des réformes salutaires. On remarquait le gouvernement économe du Piémont et celui de Parme, où régnait un élève de Condillac sous la tutelle d’un ministre capable et tout-puissant. Beccaria écrivait à Milan son livre hardiDes Délits et des Peines, dont les principes généreux étaient transformés en lois par Léopold, grand-duc de Toscane. Rome voyait s’asseoir sur le siége apostolique un Clément XIV, un Ganganelli, un Pie VI, princes éclairés qui s’efforçaient de mettre la morale de l’Évangile dans la politique; à Naples, dans la patrie de Vico, de Giannone et de Filangieri, qui occupait un poste important dans l’administration, le goût des réformes s’était emparé même du roi Ferdinand IV, qui,pour varier ses plaisirs, avait fondé une sorte de société idéale sur le modèle de la Salente de Fénelon[18].Surgie comme Vénus du sein de la mer, Venise, après avoir été la première puissance maritime du moyen âge et avoir possédéun quart et demi de l’empire romain, après avoir sauvé la civilisation chrétienne de la barbarie des Turcs et avoir échappé à la jalousie des rois de l’Europe ligués contre elle au commencement duXVIesiècle, avait été dépouillée successivement d’une partie de ses conquêtes lointaines, des îles de Chypre, de Candie, et enfin de la Morée. La reine de l’Adriatique s’était endormie tout doucement au bruit de ses grelots et de ses loisirs charmants. En effet, depuis la paix de Passarowitz, conclue en 1718, qui mit fin à la dernière guerre que Venise eut à soutenir contre l’empire ottoman, une langueur mortelle s’était emparée de cette fière république de patriciens qui avait bravé tant d’orages. Accroupie au fond de ses lagunes, elle laissa passer tout leXVIIIesiècle sans se mêler à aucun des événements politiques qui s’accomplirent en Europe, n’ayant d’autre souci que de garder son repos, en se préservant du contact des idées nouvelles qui germaient de toutes parts en Italie. Énervée par les voluptés et l’inaction, Venise fut réveillée tout à coup de son long assoupissement par la révolution française, qui devait être bien autrement redoutable à sa puissance que la découverte du cap de Bonne-Espérance, qui lui avait enlevéle monopole du commerce du monde. Deux partis divisèrent alors le gouvernement de la république: l’un, très-nombreux, qui avait la majorité dans le grand conseil, voulait la continuation de la neutralité; l’autre, plus énergique, conseillait d’abandonner un système désastreux jugé par l’expérience, en prenant part à l’action qui allait inévitablement s’engager entre les grandes puissances de l’Europe. Ce dernier parti se subdivisait en deux fractions, dont l’une voulait une alliance avec l’Autriche, et l’autre avec la France. Le sénateur qui a déjà figuré dans la première partie de ce récit, Marco Zeno, était l’un des partisans les plus écoutés de l’alliance avec l’Autriche.Dans les premiers temps de son arrivée à Venise, Lorenzo fut tout ébloui du magnifique spectacle qu’il avait sous les yeux. Ce qu’il avait lu et ce qu’on lui avait dit sur cette ville unique était fort au-dessous de l’impression qu’il en recevait; son imagination ardente et romanesque ne lui avait fait pressentir rien de comparable à la place Saint-Marc, au palais ducal, auCanalazzo, cette voie lactée qui traverse la ville et la divise en deux parties inégales rattachées ensemble par le pont du Rialto, image de la volonté puissante qui avait présidé aux destinées de la république. Son cœur se gonflait d’orgueil en regardant ces magnifiques palais, dont chaque pierre atteste la gloire de ce peuple de gentilshommes, d’artistes et de marins. Il se mit à étudier avec passion l’histoire de Venise, qui présente l’intérêt d’un poëme et d’un poëme épique, où la grandeur des événements se combine avec l’héroïsme des caractères et la variété des épisodes. Il se sentait fier d’appartenir à une nation qui a joué un rôle si original dans les annales du monde, et, dans sa vanité de jeune homme,il n’était pas fâché de tenir par un lien quelconque à cette fière aristocratie qui considérait la gloire et la puissance de Venise comme son patrimoine.Ces distractions de l’esprit, ce premier épanouissement de l’instinct de connaître et d’admirer, loin d’affaiblir le sentiment que Lorenzo éprouvait pour Beata, en accroissaient l’intensité. Dans ce caractère à la fois ambitieux et tendre, l’amour se nourrissait de toutes les aspirations de la vie, et les concentrait comme dans un foyer qui en doublait la puissance. Depuis qu’il était à Venise, Lorenzo se sentait plus fort vis-à-vis de lui-même. Placé sur un plus grand théâtre, il paraissait aussi moins étonné de la distance qui le séparait de sa bienfaitrice, et au fond de son cœur il ne désespérait pas de surmonter un jour les difficultés qu’on opposerait à ses désirs. Sans doute ces rêves d’un jeune homme de quinze ans étaient aussi vagues que le but qu’il se proposait d’atteindre. C’était comme une sorte de mirage qui lui faisait entrevoir au loin une source désirée, récompense suprême de ses efforts. Aussi Lorenzo marchait-il hardiment dans la carrière que lui ouvrait son imagination. Enchanté de l’heure présente, fier d’être déjà du petit nombre des élus, heureux de vivre et de développer ses facultés, il s’élançait dans l’avenir avec cette confiance et cette allégresse bruyante de la jeunesse qui franchit en riant les plus grands obstacles.Lorenzo travaillait avec la patience d’un bénédictin et l’ardeur d’un néophyte qui veut conquérir sa place au banquet de la vie. L’histoire, la littérature ancienne et moderne, la philosophie et surtout la musique, étaient les sujets qui attiraient de préférence son attention. Parmi les livres nombreux que la curiosité insatiable de Lorenzo lui mit sous les yeux, lesDialoguesde Platon et laDivine Comédiede Dante étaient, avec les œuvres de Rousseau, ceux qui avaient le plus vivement frappé son imagination. Platon et Dante, le poëte de l’idéal antique et celui de l’idéal chrétien, qui étaient si loin des tendances et des préoccupations duXVIIIesiècle, répondaient admirablement à la nature réfléchie et affectueuse du jeune Vénitien. Son heureux instinct le portait à réduire les faits à un petit nombre de principes, à n’absorber de ses lectures que les parties vraiment nutritives, à dégager ces parcelles d’or qui forment l’essence des vérités générales, et, dans le peintre sublime et touchant du paradis et de l’enfer, Lorenzo trouvait un poëte qui flattait sa passion, un poëte qui avait consacré sa vie et un admirable génie à éterniser un rêve de l’amour.Cependant la contenance de Beata vis-à-vis de Lorenzo était bien changée depuis son retour à Venise. Effrayée de la consistance qu’avait prise l’affection, toute sereine d’abord, que lui avait inspirée le fils de Catarina Sarti, surprise par un sentiment sérieux dont elle n’avait pas dû prévoir les atteintes, elle résolut de couper court à des relations équivoques qui ne pouvaient avoir pour elle qu’une solution malheureuse. Comment faire cependant pour rompre brusquement, et sans trahir son secret, les rapports de bienveillance et de protection qui s’étaient établis entre elle et Lorenzo? Ce jeune homme, dont la physionomie heureuse l’intéressait au moins autant que l’aménité de son caractère et la vivacité de son esprit, n’avait point mérité qu’on cherchât à l’éloigner d’une famille qui l’avait adopté spontanément. Quel prétexte prendre pour mettre entre elle et Lorenzo quelques années de séparation qui lui donneraient le temps d’étouffer ou d’amortir un sentiment qui menaçait de devenir une passion orageuse et funeste? Leprétexte qu’avait suggéré la pénétration de son oncle, le saint prêtre, d’envoyer Lorenzo terminer ses études à l’université de Padoue, eût été le plus convenable sans les objections que Beata redoutait de la part de l’abbé Zamaria, qui s’était attaché d’autant plus vivement à son élève, que celui-ci montrait un goût prononcé pour la musique, et une grande aptitude à profiter de ses leçons. Beata aurait pu sans doute surmonter ce dernier obstacle en faisant intervenir la volonté de son père; mais en employant ce moyen extrême, elle craignait de laisser deviner sa faiblesse. Excepté Tognina, qui avait saisi comme à la dérobée quelque chose de ce roman mystérieux qui commençait à se développer dans le cœur de son amie, personne dans la maison ne soupçonnait à quelle source profonde s’alimentait la sollicitude de Beata pour son frère d’adoption.Dans cette perplexité, entre la crainte de faire un éclat et la ferme volonté où elle était de prévenir un danger qui alarmait sa pudeur, Beata prit une résolution qui rassurait sa conscience sans lui imposer un sacrifice trop douloureux: elle ordonna sa vie de manière à éviter le plus possible la présence de Lorenzo; elle se fit un maintien sévère et composa son visage pour mieux cacher à tout le monde, et surtout à celui qui en était l’objet, la tendresse qui s’était glissée dans son cœur. Renfermée ainsi en elle-même, cette noble créature, dont l’âme était aussi élevée que l’intelligence, et qui joignait au sérieux du caractère cette grâce des formes et cette adorable langueur qui sont le plus bel attribut de son sexe, Beata souffrait silencieusement et consumait son ardeur dans une lutte qui altérait son repos. Ce n’est pas la naissance modeste de Lorenzo, ni aucun préjugé vulgaire, qui avaient déterminé la filledu sénateur Zeno à combattre une affection qui avait surpris son inexpérience: des idées aussi graves et aussi arrêtées ne s’étaient même jamais présentées à son esprit. Elle craignait d’affliger son père par une inclination qui aurait ajouté une douleur domestique à la grande tristesse que lui faisaient éprouver les affaires de l’État; mais elle était surtout retenue par un sentiment de dignité personnelle, et ce sentiment exquis avait quelque chose des chastes scrupules d’une sœur ou d’une mère. Elle rougissait de sa faiblesse pour un jeune homme qu’elle avait pour ainsi dire vu croître sous ses yeux.Elle s’indignait à l’idée d’avoir pu oublier son âge et les devoirs qu’elle s’était imposés, en se laissant envahir le cœur par un trouble délicieux qui avait endormi sa vigilance. Aussi que d’efforts il lui fallut faire pour rompre le charme qui l’avait attirée insensiblement au bord du précipice, pour dégager son âme du piége innocent que lui avait tendu l’amour! Lorsqu’elle rencontrait Lorenzo, Beata le saluait d’un mot froid et digne, puis elle s’enfuyait comme une ombre en tressaillant. Elle ne s’informait pas ostensiblement de ce qu’il faisait; elle ne lui adressait plus la parole que pour répondre à ses questions d’un ton indifférent qui repoussait toute confiance. Son regard évitait celui de Lorenzo, et ce n’est que de loin que ses beaux yeux bleus remplis de tendresse osaient le suivre avec inquiétude. Dans le monde, dans lesconversazionioù elle se trouvait forcément avec Lorenzo, Beata était d’une gaieté extrême. Elle cherchait à s’étourdir, à dissiper sa tristesse en vains propos, à dérouter l’attention par de petits manéges de coquetterie féminine qui répugnaient à la sincérité de son caractère.Ces artifices de la passion étaient une énigme pourLorenzo, qui ne savait comment s’expliquer ce changement de conduite à son égard. Il avait beau s’interroger et se demander par quelle étourderie, par quel manque de respect, il avait pu s’attirer la disgrâce d’une femme supérieure qui mesurait ses moindres paroles, il ne trouvait rien qui justifiât la froideur et l’air presque dédaigneux qu’on prenait à son égard depuis quelque temps. Voulait-on lui faire comprendre d’une manière indirecte qu’il fallait enfin ouvrir les yeux sur la vraie position qu’on lui avait faite? Il n’avait jamais oublié ce qu’il devait à sa bienfaitrice, ni la distance qui séparait le fils de Catarina Sarti d’unegentildonnavénitienne. Quelle pouvait être la raison secrète de la réserve excessive de Beata à son égard? Ne serait-ce pas une sorte de jalousie aristocratique qui se serait emparée de la fille du sénateur en voyant Lorenzo grandir dans la vie, et voudrait-on refouler ses aspirations pour conserver une supériorité relative dont il essayait de s’affranchir? On se trompait fort si on espérait attiédir son courage et contenir son ambition dans le cercle étroit où le hasard l’avait fait naître. Il prouverait par son activité et son intelligence qu’il était digne de l’intérêt qu’on lui avait témoigné, et qu’en lui tendant la main pour l’aider à sortir de la foule, on avait accompli un acte de justice. Ces bouffées d’orgueil et de vanité plébéienne qui traversaient l’esprit de ce jeune homme redoublaient son ardeur de connaître, de s’épandre et de grandir dans l’estime de la femme dont il méconnaissait si grossièrement les vrais sentiments. Il voulait attirer l’attention de Beata, adoucir sa rigueur, et la forcer de voir en lui autre chose qu’un pauvre client de sa famille qu’elle avait bien voulu honorer de sa protection.Le palais Zeno était situé sur la rive gauche du Grand-Canal, à très-peu de distance du vieux palais Grimani. C’était une des œuvres les plus remarquables de Scamozzi, l’élève de Palladio, dont il avait imité le style élégant et grandiose. Construit en pierres d’Istrie vers la seconde moitié duXVIesiècle, comme presque tous les monuments qui bordent les deux côtés de cette longue et magnifique voie triomphale, le palais Zeno était composé de trois étages couronnés d’une terrasse d’où s’élançait un groupe de statuettes mythologiques. L’une, placée au milieu de la façade, représentait le Silence, symbole de la politique mystérieuse de Venise, qui semblait dire aux passants, en appuyant l’index sur la bouche:Guardate, ma non tocate, et surtouttaisez-vous! Deux entrées, l’une sur le Grand-Canal, et l’autre du côté opposé, conduisaient à ce palais, où l’on voyait éclater la magnificence d’une famille patricienne qui comptait dans ses annales un doge, un héros, plusieurs cardinaux, un grand nombre d’ambassadeurs et de procurateurs de Saint-Marc. Au fond d’un large vestibule où se tenaient les gondoliers et lesfacchinide la maison, un escalier d’une légèreté admirable conduisait à un palier de marbre, sur lequel débouchait un corridor long et spacieux qui se reproduisait à chaque étage et le divisait en deux parties. Un grand salon carré qui occupait le milieu du premier étage, et une salle à manger qui aurait pu contenir aisément deux cents personnes, indiquaient les habitudes d’une oligarchie puissante qui aimait à s’entourer de ses clients et de ses égaux. D’un côté du salon était l’appartement de Beata, et de l’autre celui de son père. L’abbé Zamaria demeurait au second étage, ainsi que Lorenzo, dont la chambre était immédiatement au-dessus de l’appartement de Beata.Les domestiques étaient logés au troisième étage, à l’exception de Teresa, qui couchait dans uncamerinoprès de sa maîtresse. En face du salon était la bibliothèque, une des curiosités de Venise par la rareté des livres qu’elle renfermait et l’ordre qu’y avait mis l’abbé Zamaria; à gauche de la bibliothèque se trouvait la chapelle. Le salon, la salle à manger, la bibliothèque et même la chapelle, étaient garnis de tableaux de maîtres représentant des épisodes de l’histoire de Venise où avait figuré un membre de la famille Zeno. Les moindres détails de ce palais accusaient la munificence et la personnalité d’un vieux patricien qui a conscience de ses droits aussi bien que de ses devoirs.Le palais Zeno était une des maisons les plus fréquentées de Venise. C’était le rendez-vous de la meilleure compagnie, des femmes élégantes et des hommes à la mode qui brillaient par l’esprit, les manières, ou par des talents aimables. Il n’arrivait point à Venise un étranger de distinction qu’il ne se fît aussitôt présenter à l’abbé Zamaria, qui était le grand majordome et le juge de tout ce qui se rattachait aux plaisirs de la maison. Il en conférait d’abord avec Beata, et, après avoir obtenu son assentiment, tout était dit, car le vieux sénateur n’entrait jamais dans ces menus détails de la vie domestique. Ce qui attirait au palais Zeno un si grand nombre de personnes illustres, c’était moins l’hospitalité magnifique qu’on y trouvait que la haute distinction de Beata, le savoir et la grande érudition musicale de l’abbé Zamaria. Membre de la Société Philharmonique de Bologne, ami et correspondant du P. Martini, élève de Benedetto Marcello, l’abbé Zamaria était non-seulement un contrapointiste du premier mérite, mais aussi un homme de goût dont on recherchait les conseils.Tous les compositeurs et les virtuoses célèbres de la seconde moitié duXVIIIesiècle ont été reçus au palais Zeno, où ils étaient sûrs de rencontrer l’élite de la société vénitienne. C’est là qu’on vit tour à tour Sacchini, Paisiello, le doux et infortuné Cimarosa, à côté des Caffarelli, des Pacchiarotti, des Marchesi, de la Gabrielli et des plus fameuses cantatrices qui venaient se recommander à la bienveillance de l’abbé, dont la protection valait un succès.Che ne dice l’abate? (qu’en pense l’abbé?) se demandait-on à Venise, lorsqu’il était question d’un chanteur inconnu ou d’un opéra nouveau dont on attendait la représentation. Fallait-il un point d’orgue, unecabalettabrillante, quelquesgorgheggicompliqués pour faire ressortir la bravoure d’uneprima donna, on allait trouver l’abbé Zamaria, qui, d’un trait de plume, calmait les plus grandes inquiétudes ou excitait des jalousies féroces. Que de morceaux de sa composition ont été intercalés dans les opéras des maîtres les plus illustres! Combien il a jeté sur le papier de ces lieux communs qu’on appelaitarie di baule, airs de voyage que les virtuoses emportaient au fond de leurs malles, et qu’ils chantaient dans toutes les villes, quel que fût l’ouvrage dans lequel ils débutaient!Les noms les plus illustres de la république, les Pisani, les Foscarini, les Grimani, les Tiepolo, retentissaient dans ce palais au milieu des savants, des artistes, des poëtes et des critiques les plus renommés de Venise et même de l’Europe. Goethe, Alfieri, le comte Algarotti, Pindemonte, Cesarotti, le traducteur d’Homère et d’Ossian, qui occupait une chaire de littérature grecque à l’université de Padoue, étaient venus dans ce salon, où ils avaient laissé des témoignages de leur satisfaction dans un magnifique album que l’on conservait précieusement.C’était un spectacle unique que d’assister à l’une de ces brillantesconversazioniqui avaient lieu toutes les semaines au palais Zeno, et de voir réunis dans un même salon les caractères les plus antipathiques, Goldoni et les deux frères ennemis Charles et Gasparo Gozzi, par exemple, qui partout ailleurs se seraient pris aux cheveux, au lieu de se combattre à coups d’épigrammes; Francesco Pesaro, Giuseppe Farsetti, Antonio Cappello, qui avait été ambassadeur de la république en France lorsque éclata la révolution de 1789, grand amateur de beaux-arts et protecteur de Canova qu’il a deviné; Francesco Gritti, Cornelia Barbaro, sa belle-sœur, femme de la plus haute distinction, qui fut l’amie de Métastase; la jeune et charmante comtesse Benzoni, assise à côté du poëte Lamberti, qui en était éperdument amoureux, et qui l’a chantée dans cette jolie barcarolle connue de toute l’Europe:La biondina in gondoletta,L’altra sera go menà.C’était la gloire de Beata d’avoir su triompher ainsi des rivalités qui divisent trop souvent les hommes qui cultivent les arts de l’esprit. Le sens exquis de cette jeune fille lui avait appris de très-bonne heure combien il importe à la femme de cacher sa raison sous la grâce et la modestie de son sexe. Silencieuse, recueillie, d’une discrétion profonde, elle savait écouter avec indulgence les bavardages des gens médiocres, et n’accordait son approbation explicite, mais toujours avec réserve, qu’aux choses vraiment belles qui touchaient son âme. On aimait à la consulter, on avait confiance dans la rectitude de son jugement, qui ne se manifestait jamais que par des observations de détail qui indiquaient plutôtune préférence de sentiment qu’un blâme de l’esprit. Elle régnait naturellement sur les cœurs par le charme divin de son regard mélancolique, par l’élégance de sa taille et de ses manières, qui révélaient une nature supérieure digne de tous les hommages. Aussi un sourire de sa bouche adorable suffisait pour dissiper les plus gros nuages, et lorsque sa tête blonde s’inclinait pour gronder un ami ou pour écouter une confidence qu’on avait à lui faire, on était ravi de voir tant de séductions relevées d’une si grande simplicité. C’était une muse qui inspirait tous ceux qui l’approchaient, et non point une sirène qui cherchât à séduire par le faste de sa beauté.L’abbé Zamaria était fort répandu dans la société de Venise. Les cantatrices et lesgentildonnedilettante s’arrachaient à l’envi ce petit abbé, qui n’avait de la morale du Christ que l’habit. On le voyait partout, dans les théâtres, dans lesridotti, dans les cafés, dans les églises, et ce n’était pas pour y faire pénitence. Partout où il y avait du plaisir, de l’esprit et de la musique, on était sûr de rencontrer le charmant abbé, qui bavardait comme une pie et riait comme un enfant. Ami de Carlo Gozzi, son confrère à l’académie bouffonne desGranelleschi, il se moquait avec lui des vieux classiques embourbés dans les ornières desSeicentisti, qu’il appelait desparrucconi, desbrontoloniinsupportables. Il n’était guère plus favorable aux novateurs qui, comme Goldoni, s’efforçaient d’introduire à Venise la dignité et la vérité du théâtre français. «Ils veulent nous étouffer, disait-il en parlant de ces novateurs, avec deschiacchere filosofiche, des bavardages philosophiques, et desurli francesi. Conservons notre esprit, nos mœurs, notre gaieté, et restons Vénitiens. Nous n’avons que faire delamusica tedescani de la littérature française,impastate(farcies) de réflexions et de modulationsmelancoliche.»Lorenzo suivait l’abbé Zamaria dans les méandres de la vie vénitienne, comme Dante suit Virgile dans les cercles ténébreux de la cité divine. L’abbé était flatté de produire dans le monde un jeune homme intelligent, au regard vif, à la physionomie ouverte, qui chantait comme un ange, et dont il s’était plu à former l’éducation musicale avec un soin tout paternel. Il le présentait comme son élève aux femmes du monde, aux virtuoses, aux compositeurs, et tirait vanité des succès de son disciple, qu’on appelait partoutil maestrino. Il l’introduisait dans les premières maisons, chez les Mocenigo, les Dolfin, où Lorenzo était reçu avec une certaine déférence à cause de l’affection que lui portait l’abbé Zamaria, et peut-être aussi parce qu’on supposait que le sénateur Zeno avait des vues particulières sur l’avenir de ce jeune homme. Lorenzo, dont les femmes remarquaient déjà la taille svelte, le front épanoui et les beaux yeux noirs remplis de feu et de désirs, jouissait avec bonheur de la nouvelle existence qui s’ouvrait devant lui. Il courait les salons, les théâtres, lescasini, les académies, tantôt accompagné de l’abbé Zamaria, qui ne cachait pas sous sa perruque la sagesse de Minerve, tantôt sans autres guides que l’instinct des belles choses et la crainte de l’inconnu, qui est la pudeur des jeunes gens. Comme il était ravi de se voir dans cette ville d’enchantement, de s’attarder le soir sur la place Saint-Marc, au milieu de cette foule joyeuse de promeneurs de tout rang et de tous pays, de parcourir le Grand-Canal couché mollement dans une gondole légère, et de s’enfuir au loin vers l’une de cesisole beate, nids d’amour et de volupté qui entourent Venise comme des satellitesqu’elle entraîne dans son tourbillon! «Est-ce bien le fils de Catarina Sarti, se disait-il tout bas avec ravissement, qui chante des duos avec une Badoer, qui accompagne aucembaloune Dolfin dont la main blanche et potelée se pose gracieusement sur son épaule, qui s’entretient de philosophie et de littérature avec un Mocenigo, et que le compositeur Furlanetto daigne admettre dans sa familiarité?»Le bonheur d’être et de vivre dans une sphère supérieure, les tressaillements sourds de la sensibilité qui s’éveille, un vague pressentiment des idées du siècle, la confiance qu’il commençait à avoir dans son activité, l’ivresse de l’amour, tout cela avait gonflé le cœur de Lorenzo, tout cela faisait sourdre de son âme exaltée ces mille désirs, ces mille espérances infinies qui montent, s’ébruitent et se répandent dans l’espace en chantant à l’imagination le poëme divin, la symphonie merveilleuse de la jeunesse, que nous avons tous entendue une fois dans la vie, et dont il n’appartient qu’au génie de retenir un écho lointain.Mais aussi dans quel temps et dans quelle société avait été jeté Lorenzo! Venise se mourait; elle se mourait de langueur comme une courtisane épuisée, le front couronné de roses, le sourire sur les lèvres, banquetant, festoyant, entourée deruffiani, de chanteurs, deballerini, d’improvisateurs, d’escrocs et d’espions, dernière ressource des gouvernements avilis. Sous une aristocratie sombre, taciturne, soupçonneuse, qui avait accaparé les bénéfices et les soucis de l’autorité suprême, s’agitait un peuple d’enfants qui riait de tout, s’amusait de tout, et ne s’occupait que du plaisir de l’heure présente. Qu’avait-il besoin de travailler, de réfléchir et de s’inquiéter de l’avenir, ce peuple doux et charmant quivivait de sportules, deconfetti, de café, de sonnets, de musique et d’amour? Tant que la république fut puissante au dehors, le peuple, prenant part aux événements politiques, se nourrissait au moins de vanité nationale, et la passion de la gloire relevait et ennoblissait son courage; mais depuis que l’oligarchie de Venise, méconnaissant la marche du temps et les principes de sa grandeur, s’était refusée à tout mouvement et à toute transaction avec les idées nouvelles, le peuple, refoulé sur lui-même, sans expansion au dehors et sans liberté au dedans, s’était abandonné à l’une de ces effroyables anarchies de mœurs qui précèdent la chute des empires. Les lois, les institutions, en conservant les apparences de la force qui les avait créées, étaient impuissantes à diriger les esprits, et la police du conseil des Dix, plus inquisitoriale qu’elle ne l’avait jamais été, était presque le seul appui de l’État. Cette profonde décadence n’était visible cependant qu’aux yeux du philosophe ou d’un homme politique comme Marco Zeno. La foule, les étrangers et la jeunesse, étaient captivés et éblouis par un spectacle unique dans les annales du monde.Qu’on se figure une succession de fêtes magnifiques rappelant les grands souvenirs de l’histoire de Venise! Un carnaval qui durait trois mois, huit théâtres presque toujours ouverts, quatre conservatoires ou écoles de musique, descasini, desridotti, des cafés où l’on jouait et causait toute la nuit; une population qui se déguisait une grande partie de l’année comme pour échapper au sérieux de la vie; l’inviolabilité des masques protégée par la loi et les usages, servant à cacher l’inquisiteur d’État, le prince de l’Église, le riche, le pauvre, le mari et l’amant, le confesseur aussi bien que la pénitente; des académies de toute sorte, des couvents où l’on dansaitet chantait plus qu’on ne priait; des femmes charmantes, blondes, tendres, voluptueuses, faciles, parlant un dialecte mélodieux qui enivrait l’oreille; des loisirs infinis, une sociabilité exquise, de la gaieté sans malice, de l’esprit, du goût, du faste, de l’instruction, unestrocharmant, unnon so cheplein de grâce et d’abandon; de la musique partout, de la musique toujours: tels étaient les éléments et les épisodes de cette fête merveilleuse de la fantaisie et de la sensualité qui a terminé l’existence de Venise.«Quel est donc ce personnage singulier qui se dandine sur une jambe effilée en chiffonnant son jabot d’un air d’importance? demanda Lorenzo à un inconnu qui se trouvait assis à côté de lui dans un café de la place Saint-Marc, à l’heure où toute la société de Venise venait y étaler la variété piquante de ses costumes et de ses mœurs.—C’est le comte Lazara de Padoue, lui répondit-on, l’amant avoué de la bellegentildonnaqui marche à côté de lui en tournant le dos à son mari, qui les suit comme unfacchinochargé des gros travaux du ménage: ce sont trois personnes de distinction qui vivent en parfaite harmonie. Plus loin, continua l’inconnu, qui n’était pas fâché de saisir l’occasion qu’on lui offrait d’esquisser en passant les types de cette société étrange, voyez-vous ce monsieur long, maigre,attempato, coquettement attifé, donnant le bras à une dame qui est presque aussi âgée que lui? C’est le frère cadet d’un membre du conseil des Dix, qui depuis vingt-cinq ans est amoureux de la femme qu’il promène ainsi tous les jours avec une rare constance. Il a sacrifié une brillante carrière à cette relation, qui n’est cimentée par d’autres liens que les souvenirs du passé et l’habitude de se voir. Ce couple heureux estsuivi de trois personnes qui sont dans tout l’éclat de la jeunesse: ce sont deux nouveaux mariés avec lecicisbeode la signora, qui attend que la lune de miel soit un peu rognée pour prendre possession de sa charge. C’est un amant en perspective que le mari a placé lui-même au fond de la corbeille de noces comme un gage de bonheur domestique. Regardez donc ce petit homme rondelet et mignon en habit de fantaisie de couleur jaunâtre, le chapeau sur l’oreille, une fleur à la boutonnière, riant en lui-même, et qui affecte de marcher isolément pour être mieux remarqué? C’est lecavaliereZerbinelli, homme d’esprit, poëte agréable, qui vient de publier un sonnet surles serins(i canarini), qui a beaucoup de succès. Tenez, il est coudoyé à l’instant par ce gros personnage que vous voyez s’avancer comme unstralunato, le chapeau rabattu sur les yeux, le cou enfoncé dans les épaules, enveloppé dramatiquement dans un manteau rougestrappazzato, frippé, passé, usé: c’estil signor Strabotto, poëte classique et rébarbatif fort maltraité par la critique, et qui médite assurément quelque bonne épigramme contre ses ennemis. Derrière lui vient un groupe de quatre personnes que vous voyez rire aux éclats. Cette joyeusebrigataest composée d’un évêque qui tient un éventail à la main, d’une cantatrice qui fait fureur au théâtreSan-Samuele, d’un procurateur de Saint-Marc qui partage avecmonsignoreles faveurs de laprima donna, dont ils sont tous les deux éperdument amoureux, et du vieux castrat Grotto, qui donne des conseils à ladivaet ramasse les miettes du festin. Ils souperont ce soir ensemble, et ne se quitteront probablement qu’aux premiers rayons du jour.—De grâce, monsieur, dit Lorenzo à son voisin, si ce n’est pas trop abuser de votre complaisance, dites-moidonc le nom de ce monsieur que je vois là-bas en habit vert et à boutons d’or, dont les jambes longues et les bas de soie mal rattachés s’affaissent sur les talons et semblent chercher un point d’appui? Il regarde toutes les femmes d’un air attendri qui pique ma curiosité.—Je le crois bien, répondit l’inconnu; c’est le plus aimable original de Venise.Il signorFrangipani, qu’on a surnommél’Innamorato morto, l’amoureux transi de toutes les femmes, qu’il adore de loin comme les madones en leur baisant délicatement le bout des doigts, comme il dégusterait un sorbet à petites cuillerées. C’est un homme de qualité, dilettante distingué qui a composé les paroles et la musique d’une foule de joliescanzonettequ’il chante lui-même avec beaucoup de goût. Il y en a qui sont devenues populaires, telles queil Sospiro(le Soupir),il Zefiro e la Rosa(la Rose et le Zéphyr),il Canto degl’Augellettietil Lamento degl’Agneletti(le Chant des Oiseaux et la Plainte des Agneaux),la Gondola incantata(la Gondole enchantée),il Papagallo felice(le Perroquet heureux), et beaucoup d’autres. Regardez, monsieur, continua l’interlocuteur, cette belle et splendide créature qui s’avance en attirant tous les regards: c’est la Zanzzara, fameuse courtisane qui vit somptueusement des dépouilles des grands seigneurs, qui se disputent au poids de l’or la possession de ses charmes. C’est une femme d’esprit qui parle latin comme le cardinal Bembo et protége les artistes. Sa maison est une véritable académie toujours ouverte aux malheureux et aux poëtes sifflés qu’elle réchauffe de sa charité. Elle est suivie de près par un groupe de cinq ou six personnes de la plus haute distinction, qui hument la vie comme un verre d’excellentrosoglio, et parmi lesquellesse trouve lacontessinaZoppi, jolie blonde qui rit toujours, comme si on la chatouillait, de ce joli petit rire à coups redoublés qui ressemble au gazouillement d’un oiseau. Voyez comme elle joue coquettement de son éventail en regardant d’un air moqueur ce gros balourd, à la démarche solennelle, aux sourcils hérissés comme les soies d’un porc-épic. C’est un savant enus, grand collecteur de médailles et de brimborions historiques, ce qui l’a fait admettre dans deux ou trois académies. Doué de la patience d’un bœuf et rétif comme un âne,il signorStentato est le type de ces esprits qui passent leur vie à ramasser des coquilles et à prouver, à force de citations, de quiproquos et despropositi, que les enfants d’Athènes, du temps de Socrate, pleuraient quand on les fouettait.... Tenez, monsieur, dit encore l’inconnu, il vaut mieux fixer votre attention sur cette belle personne qui s’avance là-bas du côté de laPiazzetta. Voyez quelle noble démarche, quel maintien sévère et doux qui inspire le respect et la confiance! Aussi remarquez comme tout le monde s’écarte pour la laisser passer! On dirait que la lumière de son âme rejaillit sur tout ce qui l’approche et projette autour de sa personne une clarté divine. C’est la fille du sénateur Zeno, une des femmes accomplies de Venise. Elle donne le bras à son père, grand seigneur digne du rang qu’il occupe dans l’État. Elle est accompagnée du chevalier Grimani, jeune patricien plein d’agréments, qu’on dit être son fiancé.»A ces mots, Lorenzo perdit contenance. Le cœur oppressé, la respiration haletante, il ne savait que dire et que répondre, et faillit se trouver mal, lorsque son voisin se leva de sa chaise et lui dit sans façon: «Jeune homme, le spectacle que vous avez sous les yeux et quevous voyez sans doute pour la première fois, car je m’aperçois que vous êtes nouveau dans cette ville, est unique dans le monde. La société qui se déroule sur ce magnifique théâtre, où se sont accomplis tant d’événements remarquables, est le fruit avancé d’une civilisation merveilleuse qui n’a plus de séve. Ces femmes élégantes que vous voyez briller au soleil comme des papillons aux ailes diaprées, ces hommes aimables et polis qui s’enivrent de loisirs et de galanterie, ces patriciens fastueux devant qui tout le monde s’incline, ce peuple doux et charmant qui ne s’occupe que decanzonetteet de prières à la Madone, cette foule de poëtes, de musiciens et d’artistes éphémères, cette immense et joyeuse cohue que le plaisir emporte dans son tourbillon, cette mascarade infinie qui cache tant de mystères et qui semble la réalisation d’un rêve fantastique.... tout cela sera balayé bientôt par le souffle de Dieu!»En prononçant ces paroles, l’inconnu fit un geste menaçant et disparut.Jeté dans ce tourbillon, étourdi par l’immense éclat de rire que poussait cette société expirante, Lorenzo eut à se défendre contre mille séductions qui s’offraient à lui à chaque pas. Libre d’aller et de venir sans que personne lui demandât jamais compte de l’emploi de son temps, sa figure, son esprit et sa jeunesse l’exposaient à des dangers sans cesse renaissants qu’il était impossible de prévoir. Parmi les connaissances nouvelles qu’il avait faites depuis qu’il était à Venise, il y avait une jeune cantatrice du théâtre San-Benedetto, qu’on appelait la Vicentina, parce qu’elle était née à Vicence d’une très-pauvre famille. C’était une brune piquante de dix-huit ans, qui avait une voix magnifique et de l’esprit comme un démon. Il l’avait vue pour la première fois dans les coulisses duthéâtre San-Benedetto, où l’avait conduit imprudemment l’abbé Zamaria. Elle venait de débuter tout récemment dans un opéra de Galuppi, et y avait obtenu un grand succès qui faisait honneur à son maître, le castrat Grotto, ainsi qu’à l’institution où elle avait été élevée, laScuola de’ Medicanti. Ils s’étaient retrouvés depuis chez Pacchiarotti, sopraniste célèbre qui était alors à Venise, où il termina sa brillante carrière. L’abbé Zamaria voulant que Lorenzo prît quelques leçons de chant de cet admirable virtuose, le jeune Vénitien vit souvent chez lui la Vicentina, qui venait aussi profiter des conseils de ce maître consommé. La Vicentina était protégée par un vieux seigneur Zustiniani, qui l’avait remarquée un soir sur la place Saint-Marc, où tout enfant elle chantait devant un café. Frappé de la physionomie intelligente et de la voix limpide et douce de cette jolie petite fille, Zustiniani l’avait fait admettre à laScuola de’ Mendicanti, dont il était un des administrateurs.C’est ici le lieu de faire connaître l’organisation de ces écoles de musique qui ont eu une si grande célébrité en Europe pendant tout leXVIIIesiècle. Parmi les nombreuses institutions libérales qu’il y avait à Venise et qui témoignaient de la munificence de cette république de patriciens, on remarquait quatre hospices ou maisons de refuge dont la fondation remontait auXVIesiècle. Ce n’étaient à l’origine que de pieux asiles où l’on recueillait les orphelines, les infirmes et les pauvres filles abandonnées, qu’on y élevait aux frais de l’État et avec le concours de la charité particulière. Vers le milieu duXVIIesiècle, la musique devint une partie essentielle de l’instruction qu’on donnait à ces jeunes filles, et le succès ayant répondu à l’attente des novateurs, ces institutions prirent insensiblement le caractère de véritablesécoles, où l’art musical était enseigné dans toutes ses parties par les maîtres les plus illustres de l’Italie. Ces quatrescuoledont Rousseau parle avec enthousiasme dans le septième livre de sesConfessions, étaientla Pietà, la plus ancienne de toutes, cellede’ Mendicanti,degl’Incurabili, etl’Ospedalettode Saints-Jean-et-Paul. Elles étaient administrées par une société de grands seigneurs et de citadins que le goût de la musique et l’esprit de charité réunissaient pour accomplir une œuvre généreuse et belle. Cet heureux mélange d’utilité pratique et de munificence, où la poésie se dégage de la réalité comme un parfum, se retrouve dans toutes les institutions de Venise, et forme, à vrai dire, le trait saillant de son histoire.Chacune de ces écoles renfermait un nombre plus ou moins considérable de jeunes filles, nombre qui s’élevait quelquefois jusqu’à cent, et qui était rarement au-dessous de cinquante. A laPietàet aux Incurables, il y eut presque toujours soixante-dix élèves. Pour être admise dans l’un de ces asiles, la jeune fille devait être pauvre, affligée de quelque infirmité, et avoir vu le jour sur le territoire de la république; cependant cette dernière condition n’était pas toujours nécessaire, car avec des protections et une belle voix on faisait fléchir aisément la rigueur des statuts. Les élèves y recevaient une instruction très-soignée, dont la musique formait l’objet principal. Elles y restaient jusqu’à l’âge où elles pouvaient se marier ou trouver l’emploi de leurs talents. Elles entraient dans les théâtres, dans les chapelles, ou se destinaient à l’enseignement. Quelques-unes restaient dans l’institution où elles avaient été élévées, y prenaient le voile et remplissaient alors les fonctions de répétiteurs. On divisait les élèves de chacunede ces écoles en deux grandes catégories: les novices et lesprovetteou anciennes, qui avaient déjà quelques années de séjour dans l’établissement.Celles-ci enseignaient aux autres les premiers éléments de l’art sous la surveillance du maître, dont elles étaient les coopérateurs. Les jeunes filles qui avaient de la voix se vouaient particulièrement à l’art de chanter. Les autres apprenaient à jouer d’un instrument, l’une du violon, de la viole, l’autre de la basse; celle-ci donnait du cor, celle-là s’exerçait sur le hautbois, sur la clarinette, sur le basson, et l’ensemble de ces divers instruments formait un orchestre complet. Presque toutes jouaient du clavecin et savaient l’harmonie, ce qui les mettait en état de remplir à première vue une basse chiffrée et d’accompagner la partition. Comme ces écoles étaient des espèces de couvents, il y avait une église attenant à l’hospice, où les élèves, cachées derrière une grille, assistaient à l’office et prenaient part aux cérémonies du culte. Deux fois par semaine, le samedi et le dimanche au soir, sans compter les fêtes extraordinaires, on chantait les vêpres en musique ou quelque motet composé expressément pour ces jeunes filles par le maître qui dirigeait l’école. Ces jours-là, l’église était remplie d’une foule de curieux et de dilettanti qui venaient admirer ces voix virginales inspirées par le plus pur sentiment de l’art. On y exécutait des chœurs, des motets à une, deux et trois voix, tantôt sans accompagnement, tantôt avec le concours de l’orchestre ou de l’orgue. Très-souvent aussi la voix connue et déjà célèbre de l’une de ces jeunes filles se produisait seule avec un simple accompagnement de violon ou de violoncelle. Des espèces d’intermèdes symphoniques, d’un style plus ou moins religieux, venaient reposer l’oreille de la continuitédes mêmes effets et suspendre agréablement l’action du drame liturgique. Aux grandes solennités, à la fête patronale de l’institution ou de tout autre saint personnage, on exécutait des oratorios dont le libretto, imprimé avec luxe et contenant le nom des élèves les plus remarquables, était distribué gratuitement à la porte de l’église. C’est ainsi qu’en 1677 eut lieu à l’hôpitaldegl’ Incurabilil’exécution d’une scène dramatique de ce genre pour la commémoration de saint FrançoisSaverio, qui avait fait son noviciat dans ce pieux asile. Cet usage, qui était dans le goût de la Renaissance et conforme d’ailleurs à l’esprit du catholicisme, s’est perpétué jusqu’aux derniers jours duXVIIIesiècle.Dans les grandes cérémonies de l’État, ou lorsqu’il arrivait à Venise un personnage illustre que la république avait intérêt à bien recevoir, on faisait un choix parmi les élèves de chaque établissement, et, sous la direction d’un chef désigné, on exécutait avec pompe quelque grande composition. Bertoni, maître de chapelle auxMendicanti, fut chargé de composer une cantate qui fut chantée au palais Rezzonico, devant l’empereur Joseph II, par cent jeunes filles, dont chaque école avait fourni son contingent. Le doge, les procurateurs de Saint-Marc qui avaient la surveillance de ces écoles, les nobles et les riches citadins qui en étaient les administrateurs, faisaient venir souvent dans leurs palais de Venise, et même dans leurs villas, quelques-unes de ces jeunes filles pour contribuer à l’éclat de leurs fêtes particulières. Avec une faible rétribution, dont une partie servait à leur établissement dans le monde, on organisait assez facilement un concert composé des élèves les plus habiles de l’une de ces institutions; elles étaient accompagnées alors d’une maîtressed’un âge respectable qui dirigeait l’exécution. C’était un spectacle assez curieux que de voir dans un salon ou dans un beau jardin, sur les bords de la Brenta, dix à douze jeunes filles, les unes chantant des duos, des trios, les autres jouant d’un instrument et formant un petit orchestre. Il était défendu par les statuts qu’aucun homme, excepté le maître qui enseignait les élèves, pénétrât dans l’intérieur de ces établissements; mais il en était de cette règle comme de beaucoup d’autres: on l’éludait facilement avec des protections. Rousseau fut admis à visiter laScuola de’ Mendicanti, et il nous raconte dans sesConfessionsquelle fut sa surprise en voyant de près la figure de ces sirènes, dont la voix harmonieuse l’avait tant ému lorsqu’il les entendit pour la première fois dans l’église. Son imagination s’était formé de plusieurs de ces pauvres orphelines un idéal de grâce et de beauté qui fut dissipé par la réalité. Trente ans après Rousseau, en 1770, Burney eut aussi la permission de visiter l’écolede’ Mendicanti, qui était alors dirigée par Bertoni. On lui donna un petit concert dont il nous a transmis le récit dans sonVoyage. Le premier violon était joué parAntonia Cubli, d’origine grecque;Francesca Rossitenait le clavecin et dirigeait le chœur;Laura Rifregari,Giacoma Frari, chantèrent des airs de bravoure d’une étonnante difficulté, tandis queFrancesca TomjetAntonia Lucowichfirent entendre des morceaux d’un style plus élevé. Burney ajoute qu’il fut aussi édifié de la tenue et de la décence de ces jeunes filles qu’il avait été charmé de leurs talents[19]. Le succès de chacune de ces écoles variait selon le mérite et le goût plus ou moins sévère du maître qui en avait la direction.C’est par la partie instrumentale et la bonté de son orchestre que se distinguait surtout laPietà, tandis que laScuola de’ Mendicantifut toujours célèbre par le nombre des belles voix et la perfection de l’art de chanter. C’est auxMendicantique fut élevée la fameuse Faustina Bordoni, une des grandes cantatrices de la première moitié duXVIIIesiècle, et c’est également de la même école qu’est sortie Rosana Scalfii, pauvre fille du peuple que l’illustre Marcello, séduit par la rare beauté de sa voix, épousa secrètement. Galuppi, qui a dirigé longtemps l’écoledegl’Incurabili, lui avait donné un grand éclat vers les dernières années duXVIIIesiècle. Burney en parle avec le plus grand éloge. Il dit en propres termes: «Plusieurs élèves de cette institution ont de rares dispositions pour le chant, particulièrement la Rota, Pasqua Rossi et Ortolani. Les deux dernières chantèrent un cantique sous la forme de dialogue et avec accompagnement de chœurs. L’introduction instrumentale, écrite pour deux orchestres, était remplie de détails charmants, et les deux chœurs, soutenus de deux orgues, se répondaient l’un à l’autre comme un écho. Je fus enchanté de l’exécution, ainsi que le nombreux auditoire qui se trouvait avec moi dans l’église.» Sous la direction de Sacchini,l’Ospedalettoeut aussi un moment d’éclat qui cessa d’exister après le départ de ce grand maître.On allait à l’église de ces écoles comme à un concert; on en parlait huit jours à l’avance comme d’un spectacle qui promettait d’être amusant, et, après une belle cérémonie qui avait attiré la foule auxMendicanti, à laPietàou àl’Ospedaletto, on s’entretenait de l’œuvre qu’on y avait entendue, on louait l’exécution de l’ensemble, et si quelquescolaras’était fait remarquer parune qualité saillante, son nom devenait aussitôt la proie des poëtes à la mode, qui le lançaient dans le monde et lui donnaient ainsi une célébrité précoce. «Avez-vous entendu laRosalbaauxMendicanti? se disait-on dans lesconversazionide bonne compagnie. Quelle voix magnifique et quelle flexibilité!È un prodigio, c’est un prodige de la nature.—J’ai été à laPietà, répondait une autre personne, où j’ai été émerveillé de lasinfoniaet surtout de l’Albanese, qui a exécuté sur le violon une sonate de Locatelli avec une raremaestriade coup d’archet.—Moi, répliquait un dilettante d’un goût plus difficile, je n’ai pas voulu manquer l’occasion d’aller entendre à la chapelle des Incurables le fameuxMiserereque Hasse a composé pour cette école, dont il a été directeur au commencement de ce siècle. Ce morceau remarquable n’y est chanté qu’une fois par an, et je tenais à m’assurer si on y a conservé intacte la tradition duSassone.»Telle était l’organisation des institutions musicales de Venise, qui ont eu une si grande renommée, et dont parlent avec éloge tous les voyageurs de l’Europe; elles ont été dirigées tour à tour par les premiers maîtres de l’Italie et surtout de l’école napolitaine, tels qu’Alexandre Scarlatti, son fondateur, Porpora, Hasse, Jomelli, Sacchini, Anfossi, Cimarosa, Sarti; les compositeurs vénitiens Caldara, Gasparini, Lotti, Galuppi, Bertoni, Furlanetto, ont aussi puissamment contribué au succès de ces pieux établissements, où l’art s’était épanoui insensiblement comme un luxe de la charité. Les conservatoires de Naples pour les hommes et lesscuolede Venise pour les femmes ont été les deux grands foyers de l’art de chanter pendant leXVIIIesiècle. Si Naples a produit les Farinelli, les Caffarelli, les Gizzielo etpresque tous les sopranistes célèbres qui ont émerveillé l’Europe, c’est des écoles de Venise que sont sorties les grandes cantatrices qui ont illustré l’Italie depuis la naissance de l’opéra jusqu’à la révolution française.A l’époque où nous sommes arrivés dans ce récit, les écoles musicales de Venise se ressentaient de l’affaiblissement général de toutes les institutions. LaPietà, la plus ancienne de toutes, survécut aux trois autres, et finit par disparaître aussi quelques années après la chute de la république. Sous la direction de Francesco Caffi, il s’éleva en 1811 un institut philharmonique qui donna quelques espérances qui s’évanouirent bientôt; une école de chant fut créée en 1822 pour fournir à la chapelle de Saint-Marc de jeunes enfants de chœur; dirigée par un élève de Furlanetto, Ermagora Fabio, cette école est le dernier écho d’un magnifique concert qui a duré deux cents ans.Après Bianca Sacchetti, la Vicentina a été la dernière cantatrice de mérite qui soit sortie de l’écolede’ Mendicanti; elle possédait une voix magnifique, d’une grande flexibilité, qui avait été fort bien dirigée par son maître, le vieux Grotto. Ses débuts avaient eu de l’éclat; mais, depuis l’arrivée à Venise de Pacchiarotti, elle avait compris que les conseils d’un pareil virtuose seraient pour elle d’un prix inestimable; aussi, du consentement de Grotto et de Zustiniani, qui payait les leçons, elle venait deux fois par semaine chez le célèbre sopraniste, et là elle se rencontrait avec Lorenzo. Celui-ci, dont la voix fragile se ressentait encore du travail de l’adolescence, était obligé à de grands ménagements. On sait que pendant cette opération mystérieuse qu’on appelle vulgairement lamue, l’organe vocal de l’homme subitune véritable transformation; il descend d’une octave et passe du diapason féminin à la partie inférieure de l’échelle musicale. Pendant cette révolution, plus ou moins longue, dont la physiologie ignore les lois et n’a pu encore prévoir le dénoûment, l’élève qui se consacre à l’art de chanter doit s’interdire toute espèce d’exercice. Il y a surtout un moment critique où l’organe vocal, ayant perdu le caractère propre à l’enfance, n’a pas encore celui de la virilité, où le jeune homme hésite entre les deux registres, et ne sait littéralement sur quelle note chanter, ni même parler. Le moindre effort peut compromettre alors l’avenir de la plus belle voix du monde. Dans les conservatoires de Naples aussi bien que dans les écoles de Venise (car les jeunes filles n’échappent pas entièrement à cette crise de lamue, beaucoup moins dangereuse pour elles que pour les garçons), les élèves employaient le temps que durait cette métamorphose à étudier la composition ou à jouer de quelque instrument. Il leur était défendu de chanter et même de parler trop haut, de manière à fatiguer l’organe, dont on attendait patiemment la résurrection. La première fois que la Vicentina se fit entendre à Pacchiarotti dans quelques morceaux de musique contemporaine que Lorenzo accompagnait au clavecin, il admira beaucoup la force, l’étendue et la souplesse de sa voix desoprano sfogato.«Cara mia, lui dit le célèbre virtuose après un air de Nasolini qu’elle avaitexécutéavec une bravoure étonnante, vous me rappelez la fameuse Gabrielli, la cantatrice la plus extraordinaire qui ait existé par la beauté de sa voix et sa prodigieuse vocalisation; elle avait comme vous un clavier admirable de presque deux octaves et demie, d’une égalité parfaite et d’une puissantesonorité. La nature l’avait richement douée: elle était belle, spirituelle, assez bonne musicienne, fantasque et capricieuse comme un démon,una matta, une vraie folle qui faisait le désespoir des directeurs et des intendants; aussi eut-elle de fréquents démêlés avec l’autorité et fut-elle mise plusieurs fois en prison pour ses incartades et sa désobéissance aux ordres du public. C’est elle qui fit cette réponse si connue à Catherine de Russie, qui s’étonnait du prix dequarante mille roublesque demandait la cantatrice pour chanter à sa cour. «Quarante mille roubles! s’écria l’impératrice; mais c’est la paye d’un maréchal de l’empire.—Que Votre Majesté fasse donc chanter un maréchal de l’empire!» répliqua laprima donna, qui n’était pas moins absolue que la tzarine dans son royaume de caprice et de fantaisie. La Gabrielli a dû une grande partie de sa renommée à Guadagni, qui a été longtemps épris de ses charmes. Il lui enseigna l’art de respirer à propos, de modérer les éclats de sa voix, d’adoucir les aspérités de sa fastueuse vocalisation, qui s’échappait comme un torrent écumeux, en lui apprenant à lier les sons au fond de la gorge au lieu de lesmarteleret de les frapper isolément à coups de menton, comme font la plupart des cantatrices modernes. Ce défaut dont vous n’êtes pas exempte, ajouta Pacchiarotti avec douceur, est connu dans les écoles par le sobriquet de vocalisationcavallina, parce que l’effet qui se produit à l’oreille est semblable au hennissement du cheval. Malgré les conseils d’un si excellent maître, la Gabrielli n’a pu être qu’un prodige qui a étonné l’Europe par les artifices d’un gosier incomparable. Elle manquait de goût et de style, et ne chantait volontiers que la musique des compositeurs médiocres. Elle affectionnait particulièrementles productions d’un certain Mysliweczek qui a souvent écrit pour elle, et dont elle faisait valoir les maigres inspirations. Dans un opéra de ce compositeur obscur, l’Olympiade, qui fut représenté à Naples en 1779, il y avait un air,Se cerca, se dice, dans lequel la Gabrielli produisit un effet étourdissant; elle le chantait partout et disait cavalièrement aux Jomelli, aux Piccini, aux Sacchini, c’est-à-dire aux plus grands musiciens de l’Italie, qu’aucun compositeur n’avait aussi bien que Mysliweczek compris la nature de son talent.«Je vous parle un peu longuement de la Gabrielli, continua Pacchiarotti; mais c’est que cette femme célèbre a jeté un si vif éclat, que vous pourriez être tentée d’imiter un si dangereux modèle. Vous avez quelques-unes de ses qualités,caraVicentina, n’en ayez pas les défauts. Le chant est peut-être la partie la plus délicate de ce vaste ensemble qu’on appelle l’art musical. La voix, le physique, la facilité naturelle, le mécanisme si difficile et si compliqué de la vocalisation ne sont que des moyens pour atteindre le vrai but de l’art, qui est l’expression des sentiments dans une situation donnée. Il faut que le virtuose, ainsi que le compositeur, considère les sons qu’il produit ou qu’il assemble, comme le poëte et le peintre considèrent les mots et les couleurs dont ils ont besoin pour réaliser leurs conceptions. Ce sont des éléments qui n’ont de valeur que par l’idée ou le sentiment qu’ils manifestent. Je ne prétends pas dire qu’il n’y ait pas dans les sons pris isolément et envisagés comme de simples phénomènes de la nature une qualité matérielle dont il faille se préoccuper: ce serait nier la clarté du jour et tomber d’un extrême dans l’autre. Nous sommes des êtres sensibles et raisonnables,et, pour toucher notre cœur ou convaincre notre esprit, il faut passer par nos sens, ces portes d’ivoire de la cité divine.—Bravo! s’écria avec enthousiasme l’abbé Zamaria, qui assistait à cette curieuse leçon dont il ne perdait pas un mot, c’est de la plus haute philosophie. Vous parlez comme un ancien, mon cher Pacchiarotti; Horace ou Quintilien ne diraient pas mieux. C’est là une vérité générale qui s’applique à tous les arts, à la poésie, à l’éloquence aussi bien qu’à la musique, et dont l’antiquité était si pénétrée, qu’elle en faisait une règle essentielle de toutes les manifestations de l’esprit humain. Aristote, Théophraste, Longin, Denys d’Halicarnasse, Cicéron, les plus grands philosophes et les plus fameux rhéteurs de la Grèce et de Rome, se sont très-longuement occupés de la partie matérielle du langage, et ils attachaient une si grande importance à ce que nous pourrions appeler lamélodiedu style, qu’ils allaient jusqu’à désigner les mots et même les syllabes qui devaient concourir au charme de l’oreille. Ces observateurs judicieux de la nature avaient parfaitement compris que l’homme n’est pas un, comme le dit excellemment Hippocrate, et que notre âme est enveloppée d’un réseau d’organes délicats où elle vit et s’agite comme l’araignée au milieu de sa toile. Aussi les vrais poëtes, les orateurs et les écrivains dignes de ce nom ont-ils fait tous une large part aux besoins de nos sens; ils nous ont présenté la vérité comme le Tasse veut qu’on présente à l’enfant le breuvage salutaire. Telle était la doctrine de l’antiquité qu’on trouve résumée dans cet adage connu:Gratior et pulchro veniens in corpore virtus.«La vertu est plus gracieuse quand elle habite un beaucorps.» Cette heureuse pondération entre le beau et le vrai a été troublée par l’avénement du christianisme, qui a nié une moitié de la nature humaine pour exalter la puissance de l’esprit. La Renaissance, ce mouvement prodigieux que l’Italie a vu naître et qu’elle a communiqué à toute l’Europe, a été une réaction légitime contre l’ascétisme de l’Église et une revendication de la sensibilité méconnue.—Il ne m’appartient pas, monsieur l’abbé, répondit avec modestie Pacchiarotti, de vous suivre dans ces hautes régions de l’histoire. Mon domaine est heureusement beaucoup plus restreint, et je m’en réfère à des autorités qui sont plus à ma portée. Dans son excellent livre de l’Opera in musica, Planelli a donné une définition des beaux-arts qui entre parfaitement dans vos vues et dont je puis apprécier la justesse: «Les beaux-arts furent ainsi nommés, dit-il, parce qu’ils cherchent à nous émouvoir en flattant nos sens. Ils ne sont pas, comme les sciences, nés d’une pensée calme et réfléchie; ils ont été conçus par l’esprit humain dans le trouble des passions.» Cela est vrai surtout de la musique et de l’art de chanter, qui en est la partie la plus exquise et qui agit directement sur notre sensibilité. Aussi nos maîtres les plus estimés, Pistochi de Bologne, son élève Bernachi, Tosi et Mancini, qui en ont résumé les principes dans leurs écrits, Porpora de Naples et ses glorieux disciples, tels que Farinelli et Caffarelli, ont-ils recommandé au virtuose une étude longue et patiente du mécanisme vocal avant d’aborder l’expression des paroles et de franchir le seuil du sanctuaire. Qui ne sait que le vieux Porpora a tenu pendant des années son élève Caffarelli sur une page desolfeggio, sans lui permettre de chanter même une simplecanzonetta? L’élève, s’ennuyantde gazouiller comme un oiseau toujours la même chose, demanda un jour aumaestroquand il lui serait au moins permis de tourner la page. «Quand tu sauras ton métier,» lui répondit brusquement Porpora. Et deux ans après il lui dit en le prenant par les oreilles: «Maintenant tu peux chanter ce que tu voudras, car tu es le premier virtuose de l’Italie.»
VENISE.
Lorenzo Sarti avait quinze ans lorsqu’il se rendit à Venise avec la famille Zeno, dans le mois de novembre 1790. Le moment était favorable pour visiter cette ville célèbre. Un nombre considérable d’étrangers, surtout d’émigrés français, étaient accourus dans cette métropole du plaisir pour y attendre la solution prochaine, croyaient-ils, de ce grand drame qui devait durer cinquante ans. La présence de ces étrangers, appartenant presque tous à la classe élevée de la société européenne, faisait alors de Venise un foyer d’intrigues politiques et galantes, où les projets de contre-révolution se discutaient au milieu de folles mascarades et de joyeux festins.
La révolution française de 1789 venait d’éclater au milieu de la paix générale et de l’heureuse concorde qui commençait à s’établir entre les peuples et les gouvernements; elle avait tout à coup divisé l’Europe en deux camps ennemis. Généreuse à son début comme une inspiration de sentiment depuis longtemps préparée par les études des esprits éclairés, elle ne tarda point à s’altérer dans son principe et à dépasser le butque lui avaient assigné les vrais besoins de la nation. Après la compression de la classe moyenne et la chute de la monarchie, qui, pendant des siècles, avaient travaillé de concert à cette glorieuse émancipation de la raison publique, la France devint la proie d’une horde de sophistes qui livrèrent la société et la civilisation aux fureurs de la basse démagogie. Ces trois périodes décisives de la révolution française, qui se résument dans l’assemblée constituante, dans la législative et la convention, marquent aussi les différents degrés de sympathie qu’inspira à l’Europe ce grand mouvement national. Il avait épuisé et dépassé les idées les plus hardies duXVIIIesiècle.
L’esprit duXVIIIesiècle, tel qu’il se dégage de l’ensemble de ses travaux et de ses actes, fut un esprit de liberté ayant pour but l’émancipation de la nature humaine. Sous la main du christianisme et la tutelle de l’Église, l’homme n’avait été qu’un instrument de la Providence, un jouet de la grâce, dont il ne lui était pas permis de sonder les voies mystérieuses. LeXVIIIesiècle le relève de cette irresponsabilité aveugle, il brise les sceaux qui fermaient le livre de la vie, et c’est dans la volonté éclairée par la raison qu’il place désormais l’unique point d’appui de notre destinée. Telle est la donnée générale de ce qu’on appelle la philosophie duXVIIIesiècle, qui continue l’œuvre de la Renaissance, dont elle est la conséquence logique. En effet, le mouvement de la Renaissance, si bien caractérisé par Descartes dans sonDiscours sur la Méthode, s’arrête un instant auXVIIesiècle pour essayer une sorte de compromis avec l’autorité traditionnelle, d’où il ne résulte qu’une réforme timide de la discipline intérieure du catholicisme. Après cet essai infructueux de conciliation,le souffle libérateur reprend de nouveau son cours et renverse tout ce qui lui fait obstacle. Bientôt enfin s’accomplit le glorieux hyménée de l’esprit humain et de la nature prédit par Bacon, et dont il avait préparé d’avance l’épithalame. De ce mariage fécond et si longtemps retardé par la jalousie de l’Église doit naître «une race de géants et de héros qui étoufferont le syllogisme de la scolastique, délivreront le genre humain de l’ignorance et purgeront la terre de toute injustice.» Voilà en quels termes magnifiques le génie de Bacon annonce l’avénement de la science moderne qui inspire tout leXVIIIesiècle, depuis Voltaire jusqu’à Kant.
C’est alors qu’on vit se lever comme par enchantement un groupe d’intelligences vives, audacieuses, pleines de confiance dans les ressources de l’esprit humain dont elles croyaient avoir reculé les bornes, s’attaquant à tous les objets, brisant tous les liens de l’antique discipline, réformant les vieilles méthodes, et dédaignant le passé, qui avait accumulé tant d’erreurs et de si profondes injustices. Les hommes éminents duXVIIIesiècle conçurent le vaste projet de changer la face de la civilisation et de commencer une ère nouvelle. Histoire, législation, finances, politique, morale, littérature, sciences, tout fut remanié et refondu par un principe nouveau qui, partant de la sensation, allait aboutir à la souveraineté de la raison. De là la prodigieuse activité de cette époque mémorable. S’appuyant sur la volonté comme sur un levier dont on avait méconnu la puissance, le XVIIIesiècle s’élance avec ravissement au-devant de l’avenir, où il entrevoit dans un lointain lumineux le règne de la justice et de l’amour. Aussi quelle joie, quels cris d’allégresse, quel enthousiasme s’échappent du milieu de cette folle génération, qui semble sortir d’un cachot etrespirer pour la première fois l’air pur et fortifiant de la liberté! Chacun secoue ses langes, chacun dénoue sa ceinture, chacun s’empresse de rejeter la vieille enveloppe, comme un cilice de mortification trop longtemps imposé à la crédulité de l’esprit humain. La vieille société est attaquée de toutes parts, les distinctions de naissance et de fortune font place à celles de l’esprit; on se rapproche, on se réunit, on se répand au dehors, on se livre sans contrainte aux plaisirs aimables de la vie en rêvant au bonheur des générations futures. Tout change, tout se transforme, tout prend un air de fête et de jeunesse. Les arts, la poésie, et surtout la musique, s’empreignent d’une sensibilité plus pénétrante, et les femmes, qui ont joué un rôle si important dans un siècle qui a proclamé que «les grandes pensées viennent du cœur[16],» ne semblent-elles pas accuser la révolution profonde qui se fait alors dans les idées et dans les mœurs, non-seulement en se livrant avec plus d’abandon aux sentiments qui les inspirent, mais aussi en repoussant ces vieux costumes qui emprisonnaient leurs charmes, en revêtant ces robes élégantes aux couleurs joyeuses et printanières, où l’on voyait briller un goût exquis et une fantaisie adorables? Deux mots sacramentels, qui étaient dans toutes les bouches, peuvent résumer l’esprit et les tendances de cette grande époque d’émancipation: le mothumanité, qui fut jeté dans la circulation par un écrivain obscur[17], et qui exprimait admirablement les besoins de justice, d’égalité et de réformes sociales, qui étaient dans le cœur de tous; et le motnature, par lequel se manifestaitle mouvement scientifique qui poussait l’esprit humain à étudier les phénomènes du monde extérieur.
De ce désordre fécond où s’élaboraient les éléments d’une société nouvelle, de cette bruyante insurrection contre le moyen âge et les institutions du passé, il nous est resté un monument curieux, l’Encyclopédie, vaste dépôt de connaissances un peu confuses, mais où s’agite l’esprit divin, comme il s’agitait sur le chaos qui a précédé la naissance du monde. En effet, cette tour de Babel fut élevée par une génération de travailleurs intrépides, qu’animait une foi ardente dans le triomphe de la raison par les progrès de l’esprit humain. L’idée de progrès, c’est-à dire d’une extension successive de nos facultés et de nos connaissances, d’une amélioration de notre destinée, n’est pas sans doute une idée entièrement nouvelle, puisqu’elle résulte du sentiment de notre activité intérieure et du spectacle de l’histoire. Elle a été entrevue par l’antiquité, et il y a plus de deux mille ans le philosophe Xénophane a pu dire: «Non, les dieux n’ont pas tout donné aux mortels, c’est l’homme qui avec le temps et le travail a amélioré sa destinée.» Cependant l’idée de progrès que saint Augustin, que Vico, Pascal et surtout Leibnitz ont affirmée avec plus ou moins d’évidence, n’a été formulée d’une manière scientifique que dans la seconde moitié duXVIIIesiècle par Turgot, d’Alembert et Condorcet en France, par Herder et Lessing en Allemagne.
Doué de facultés perfectibles, éclairé par sa raison et servi par sa volonté, l’homme est le maître de sa destinée. Contenu jusqu’alors par de fausses abstractions qui lui avaient caché la vérité des choses, aveuglé par de prétendus principes métaphysiques que lui avait imposés l’autorité jalouse de perpétuer son ignorance,l’homme est parvenu à dissiper ces vains fantômes de la scolastique qui lui dérobaient le spectacle admirable de la nature. Mis en contact direct avec le monde extérieur par ses organes, averti par la sensation de l’existence des phénomènes, il en étudie les lois, et c’est dans ces lois qu’il trouvera le secret de dompter la matière, de l’animer de son souffle et de la faire servir à sa grandeur. La notion du bien et du mal, du juste et de l’injuste, dont le germe est resté enfoui dans les limbes de l’instinct, se développera à la clarté de l’entendement, et la conscience, devenue plus délicate et plus rigoureuse, étendra sa juridiction sur un plus grand nombre de rapports. La morale ne sera plus un amas confus de préceptes arbitraires et variables, mais un code de lois précises sanctionnées par la raison et le sentiment. Le dieu mystérieux de la légende, conception remplie de contradictions et de contes fabuleux, fera place à une intelligence suprême, dont l’existence nécessaire sera prouvée par l’ordre de l’univers et les lois de l’esprit humain, et qui couronnera l’édifice de la connaissance au lieu d’en être la négation. Telle est la profession de foi de ceXVIIIesiècle d’où est sortie la révolution de 1789, qui a changé la face de l’Europe et posé les principes d’une nouvelle civilisation. Qu’on lise l’admirable chapitre qui termine le livre de Condorcet,Esquisse d’une histoire des progrès de l’esprit humain, et l’on y trouvera, écrit de la main d’un martyr, le testament d’une génération héroïque qui a cru avec Bacon et les grands esprits de la Renaissance aux miracles de la science que nous voyons s’accomplir sous nos yeux.
Né en France, propagé par les écrits de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de Buffon et par l’Encyclopédie,ce mouvement de rénovation se répandit dans toute l’Europe. De tous côtés, on se mit à prêcher l’abolition des vieux abus, à ridiculiser les usages consacrés, à bâtir des utopies qui avaient toutes pour objet la régénération du genre humain. Les souverains les plus jaloux de leur autorité, Catherine de Russie, le grand Frédéric, Joseph II, les rois de Suède, de Portugal et d’Espagne, entraînés par l’esprit du siècle, essayèrent tous d’améliorer l’administration, de simplifier, d’humaniser les lois civiles et criminelles, de dégager l’action du gouvernement des entraves de la féodalité, de répandre l’instruction en conviant les peuples à un meilleur avenir. L’Italie ressentit aussi très-fortement l’influence des idées nouvelles. Cette vieille terre de Saturne, qui a vu s’accomplir tant de révolutions mémorables, était alors gouvernée par des princes débonnaires que la mode du bel esprit philosophique, la douceur des mœurs, la sécurité profonde dont ils jouissaient depuis la paix d’Aix-la-Chapelle, autant que la raison d’État, avaient imbus d’un esprit d’équité qui se manifestait chaque jour par des réformes salutaires. On remarquait le gouvernement économe du Piémont et celui de Parme, où régnait un élève de Condillac sous la tutelle d’un ministre capable et tout-puissant. Beccaria écrivait à Milan son livre hardiDes Délits et des Peines, dont les principes généreux étaient transformés en lois par Léopold, grand-duc de Toscane. Rome voyait s’asseoir sur le siége apostolique un Clément XIV, un Ganganelli, un Pie VI, princes éclairés qui s’efforçaient de mettre la morale de l’Évangile dans la politique; à Naples, dans la patrie de Vico, de Giannone et de Filangieri, qui occupait un poste important dans l’administration, le goût des réformes s’était emparé même du roi Ferdinand IV, qui,pour varier ses plaisirs, avait fondé une sorte de société idéale sur le modèle de la Salente de Fénelon[18].
Surgie comme Vénus du sein de la mer, Venise, après avoir été la première puissance maritime du moyen âge et avoir possédéun quart et demi de l’empire romain, après avoir sauvé la civilisation chrétienne de la barbarie des Turcs et avoir échappé à la jalousie des rois de l’Europe ligués contre elle au commencement duXVIesiècle, avait été dépouillée successivement d’une partie de ses conquêtes lointaines, des îles de Chypre, de Candie, et enfin de la Morée. La reine de l’Adriatique s’était endormie tout doucement au bruit de ses grelots et de ses loisirs charmants. En effet, depuis la paix de Passarowitz, conclue en 1718, qui mit fin à la dernière guerre que Venise eut à soutenir contre l’empire ottoman, une langueur mortelle s’était emparée de cette fière république de patriciens qui avait bravé tant d’orages. Accroupie au fond de ses lagunes, elle laissa passer tout leXVIIIesiècle sans se mêler à aucun des événements politiques qui s’accomplirent en Europe, n’ayant d’autre souci que de garder son repos, en se préservant du contact des idées nouvelles qui germaient de toutes parts en Italie. Énervée par les voluptés et l’inaction, Venise fut réveillée tout à coup de son long assoupissement par la révolution française, qui devait être bien autrement redoutable à sa puissance que la découverte du cap de Bonne-Espérance, qui lui avait enlevéle monopole du commerce du monde. Deux partis divisèrent alors le gouvernement de la république: l’un, très-nombreux, qui avait la majorité dans le grand conseil, voulait la continuation de la neutralité; l’autre, plus énergique, conseillait d’abandonner un système désastreux jugé par l’expérience, en prenant part à l’action qui allait inévitablement s’engager entre les grandes puissances de l’Europe. Ce dernier parti se subdivisait en deux fractions, dont l’une voulait une alliance avec l’Autriche, et l’autre avec la France. Le sénateur qui a déjà figuré dans la première partie de ce récit, Marco Zeno, était l’un des partisans les plus écoutés de l’alliance avec l’Autriche.
Dans les premiers temps de son arrivée à Venise, Lorenzo fut tout ébloui du magnifique spectacle qu’il avait sous les yeux. Ce qu’il avait lu et ce qu’on lui avait dit sur cette ville unique était fort au-dessous de l’impression qu’il en recevait; son imagination ardente et romanesque ne lui avait fait pressentir rien de comparable à la place Saint-Marc, au palais ducal, auCanalazzo, cette voie lactée qui traverse la ville et la divise en deux parties inégales rattachées ensemble par le pont du Rialto, image de la volonté puissante qui avait présidé aux destinées de la république. Son cœur se gonflait d’orgueil en regardant ces magnifiques palais, dont chaque pierre atteste la gloire de ce peuple de gentilshommes, d’artistes et de marins. Il se mit à étudier avec passion l’histoire de Venise, qui présente l’intérêt d’un poëme et d’un poëme épique, où la grandeur des événements se combine avec l’héroïsme des caractères et la variété des épisodes. Il se sentait fier d’appartenir à une nation qui a joué un rôle si original dans les annales du monde, et, dans sa vanité de jeune homme,il n’était pas fâché de tenir par un lien quelconque à cette fière aristocratie qui considérait la gloire et la puissance de Venise comme son patrimoine.
Ces distractions de l’esprit, ce premier épanouissement de l’instinct de connaître et d’admirer, loin d’affaiblir le sentiment que Lorenzo éprouvait pour Beata, en accroissaient l’intensité. Dans ce caractère à la fois ambitieux et tendre, l’amour se nourrissait de toutes les aspirations de la vie, et les concentrait comme dans un foyer qui en doublait la puissance. Depuis qu’il était à Venise, Lorenzo se sentait plus fort vis-à-vis de lui-même. Placé sur un plus grand théâtre, il paraissait aussi moins étonné de la distance qui le séparait de sa bienfaitrice, et au fond de son cœur il ne désespérait pas de surmonter un jour les difficultés qu’on opposerait à ses désirs. Sans doute ces rêves d’un jeune homme de quinze ans étaient aussi vagues que le but qu’il se proposait d’atteindre. C’était comme une sorte de mirage qui lui faisait entrevoir au loin une source désirée, récompense suprême de ses efforts. Aussi Lorenzo marchait-il hardiment dans la carrière que lui ouvrait son imagination. Enchanté de l’heure présente, fier d’être déjà du petit nombre des élus, heureux de vivre et de développer ses facultés, il s’élançait dans l’avenir avec cette confiance et cette allégresse bruyante de la jeunesse qui franchit en riant les plus grands obstacles.
Lorenzo travaillait avec la patience d’un bénédictin et l’ardeur d’un néophyte qui veut conquérir sa place au banquet de la vie. L’histoire, la littérature ancienne et moderne, la philosophie et surtout la musique, étaient les sujets qui attiraient de préférence son attention. Parmi les livres nombreux que la curiosité insatiable de Lorenzo lui mit sous les yeux, lesDialoguesde Platon et laDivine Comédiede Dante étaient, avec les œuvres de Rousseau, ceux qui avaient le plus vivement frappé son imagination. Platon et Dante, le poëte de l’idéal antique et celui de l’idéal chrétien, qui étaient si loin des tendances et des préoccupations duXVIIIesiècle, répondaient admirablement à la nature réfléchie et affectueuse du jeune Vénitien. Son heureux instinct le portait à réduire les faits à un petit nombre de principes, à n’absorber de ses lectures que les parties vraiment nutritives, à dégager ces parcelles d’or qui forment l’essence des vérités générales, et, dans le peintre sublime et touchant du paradis et de l’enfer, Lorenzo trouvait un poëte qui flattait sa passion, un poëte qui avait consacré sa vie et un admirable génie à éterniser un rêve de l’amour.
Cependant la contenance de Beata vis-à-vis de Lorenzo était bien changée depuis son retour à Venise. Effrayée de la consistance qu’avait prise l’affection, toute sereine d’abord, que lui avait inspirée le fils de Catarina Sarti, surprise par un sentiment sérieux dont elle n’avait pas dû prévoir les atteintes, elle résolut de couper court à des relations équivoques qui ne pouvaient avoir pour elle qu’une solution malheureuse. Comment faire cependant pour rompre brusquement, et sans trahir son secret, les rapports de bienveillance et de protection qui s’étaient établis entre elle et Lorenzo? Ce jeune homme, dont la physionomie heureuse l’intéressait au moins autant que l’aménité de son caractère et la vivacité de son esprit, n’avait point mérité qu’on cherchât à l’éloigner d’une famille qui l’avait adopté spontanément. Quel prétexte prendre pour mettre entre elle et Lorenzo quelques années de séparation qui lui donneraient le temps d’étouffer ou d’amortir un sentiment qui menaçait de devenir une passion orageuse et funeste? Leprétexte qu’avait suggéré la pénétration de son oncle, le saint prêtre, d’envoyer Lorenzo terminer ses études à l’université de Padoue, eût été le plus convenable sans les objections que Beata redoutait de la part de l’abbé Zamaria, qui s’était attaché d’autant plus vivement à son élève, que celui-ci montrait un goût prononcé pour la musique, et une grande aptitude à profiter de ses leçons. Beata aurait pu sans doute surmonter ce dernier obstacle en faisant intervenir la volonté de son père; mais en employant ce moyen extrême, elle craignait de laisser deviner sa faiblesse. Excepté Tognina, qui avait saisi comme à la dérobée quelque chose de ce roman mystérieux qui commençait à se développer dans le cœur de son amie, personne dans la maison ne soupçonnait à quelle source profonde s’alimentait la sollicitude de Beata pour son frère d’adoption.
Dans cette perplexité, entre la crainte de faire un éclat et la ferme volonté où elle était de prévenir un danger qui alarmait sa pudeur, Beata prit une résolution qui rassurait sa conscience sans lui imposer un sacrifice trop douloureux: elle ordonna sa vie de manière à éviter le plus possible la présence de Lorenzo; elle se fit un maintien sévère et composa son visage pour mieux cacher à tout le monde, et surtout à celui qui en était l’objet, la tendresse qui s’était glissée dans son cœur. Renfermée ainsi en elle-même, cette noble créature, dont l’âme était aussi élevée que l’intelligence, et qui joignait au sérieux du caractère cette grâce des formes et cette adorable langueur qui sont le plus bel attribut de son sexe, Beata souffrait silencieusement et consumait son ardeur dans une lutte qui altérait son repos. Ce n’est pas la naissance modeste de Lorenzo, ni aucun préjugé vulgaire, qui avaient déterminé la filledu sénateur Zeno à combattre une affection qui avait surpris son inexpérience: des idées aussi graves et aussi arrêtées ne s’étaient même jamais présentées à son esprit. Elle craignait d’affliger son père par une inclination qui aurait ajouté une douleur domestique à la grande tristesse que lui faisaient éprouver les affaires de l’État; mais elle était surtout retenue par un sentiment de dignité personnelle, et ce sentiment exquis avait quelque chose des chastes scrupules d’une sœur ou d’une mère. Elle rougissait de sa faiblesse pour un jeune homme qu’elle avait pour ainsi dire vu croître sous ses yeux.
Elle s’indignait à l’idée d’avoir pu oublier son âge et les devoirs qu’elle s’était imposés, en se laissant envahir le cœur par un trouble délicieux qui avait endormi sa vigilance. Aussi que d’efforts il lui fallut faire pour rompre le charme qui l’avait attirée insensiblement au bord du précipice, pour dégager son âme du piége innocent que lui avait tendu l’amour! Lorsqu’elle rencontrait Lorenzo, Beata le saluait d’un mot froid et digne, puis elle s’enfuyait comme une ombre en tressaillant. Elle ne s’informait pas ostensiblement de ce qu’il faisait; elle ne lui adressait plus la parole que pour répondre à ses questions d’un ton indifférent qui repoussait toute confiance. Son regard évitait celui de Lorenzo, et ce n’est que de loin que ses beaux yeux bleus remplis de tendresse osaient le suivre avec inquiétude. Dans le monde, dans lesconversazionioù elle se trouvait forcément avec Lorenzo, Beata était d’une gaieté extrême. Elle cherchait à s’étourdir, à dissiper sa tristesse en vains propos, à dérouter l’attention par de petits manéges de coquetterie féminine qui répugnaient à la sincérité de son caractère.
Ces artifices de la passion étaient une énigme pourLorenzo, qui ne savait comment s’expliquer ce changement de conduite à son égard. Il avait beau s’interroger et se demander par quelle étourderie, par quel manque de respect, il avait pu s’attirer la disgrâce d’une femme supérieure qui mesurait ses moindres paroles, il ne trouvait rien qui justifiât la froideur et l’air presque dédaigneux qu’on prenait à son égard depuis quelque temps. Voulait-on lui faire comprendre d’une manière indirecte qu’il fallait enfin ouvrir les yeux sur la vraie position qu’on lui avait faite? Il n’avait jamais oublié ce qu’il devait à sa bienfaitrice, ni la distance qui séparait le fils de Catarina Sarti d’unegentildonnavénitienne. Quelle pouvait être la raison secrète de la réserve excessive de Beata à son égard? Ne serait-ce pas une sorte de jalousie aristocratique qui se serait emparée de la fille du sénateur en voyant Lorenzo grandir dans la vie, et voudrait-on refouler ses aspirations pour conserver une supériorité relative dont il essayait de s’affranchir? On se trompait fort si on espérait attiédir son courage et contenir son ambition dans le cercle étroit où le hasard l’avait fait naître. Il prouverait par son activité et son intelligence qu’il était digne de l’intérêt qu’on lui avait témoigné, et qu’en lui tendant la main pour l’aider à sortir de la foule, on avait accompli un acte de justice. Ces bouffées d’orgueil et de vanité plébéienne qui traversaient l’esprit de ce jeune homme redoublaient son ardeur de connaître, de s’épandre et de grandir dans l’estime de la femme dont il méconnaissait si grossièrement les vrais sentiments. Il voulait attirer l’attention de Beata, adoucir sa rigueur, et la forcer de voir en lui autre chose qu’un pauvre client de sa famille qu’elle avait bien voulu honorer de sa protection.
Le palais Zeno était situé sur la rive gauche du Grand-Canal, à très-peu de distance du vieux palais Grimani. C’était une des œuvres les plus remarquables de Scamozzi, l’élève de Palladio, dont il avait imité le style élégant et grandiose. Construit en pierres d’Istrie vers la seconde moitié duXVIesiècle, comme presque tous les monuments qui bordent les deux côtés de cette longue et magnifique voie triomphale, le palais Zeno était composé de trois étages couronnés d’une terrasse d’où s’élançait un groupe de statuettes mythologiques. L’une, placée au milieu de la façade, représentait le Silence, symbole de la politique mystérieuse de Venise, qui semblait dire aux passants, en appuyant l’index sur la bouche:Guardate, ma non tocate, et surtouttaisez-vous! Deux entrées, l’une sur le Grand-Canal, et l’autre du côté opposé, conduisaient à ce palais, où l’on voyait éclater la magnificence d’une famille patricienne qui comptait dans ses annales un doge, un héros, plusieurs cardinaux, un grand nombre d’ambassadeurs et de procurateurs de Saint-Marc. Au fond d’un large vestibule où se tenaient les gondoliers et lesfacchinide la maison, un escalier d’une légèreté admirable conduisait à un palier de marbre, sur lequel débouchait un corridor long et spacieux qui se reproduisait à chaque étage et le divisait en deux parties. Un grand salon carré qui occupait le milieu du premier étage, et une salle à manger qui aurait pu contenir aisément deux cents personnes, indiquaient les habitudes d’une oligarchie puissante qui aimait à s’entourer de ses clients et de ses égaux. D’un côté du salon était l’appartement de Beata, et de l’autre celui de son père. L’abbé Zamaria demeurait au second étage, ainsi que Lorenzo, dont la chambre était immédiatement au-dessus de l’appartement de Beata.Les domestiques étaient logés au troisième étage, à l’exception de Teresa, qui couchait dans uncamerinoprès de sa maîtresse. En face du salon était la bibliothèque, une des curiosités de Venise par la rareté des livres qu’elle renfermait et l’ordre qu’y avait mis l’abbé Zamaria; à gauche de la bibliothèque se trouvait la chapelle. Le salon, la salle à manger, la bibliothèque et même la chapelle, étaient garnis de tableaux de maîtres représentant des épisodes de l’histoire de Venise où avait figuré un membre de la famille Zeno. Les moindres détails de ce palais accusaient la munificence et la personnalité d’un vieux patricien qui a conscience de ses droits aussi bien que de ses devoirs.
Le palais Zeno était une des maisons les plus fréquentées de Venise. C’était le rendez-vous de la meilleure compagnie, des femmes élégantes et des hommes à la mode qui brillaient par l’esprit, les manières, ou par des talents aimables. Il n’arrivait point à Venise un étranger de distinction qu’il ne se fît aussitôt présenter à l’abbé Zamaria, qui était le grand majordome et le juge de tout ce qui se rattachait aux plaisirs de la maison. Il en conférait d’abord avec Beata, et, après avoir obtenu son assentiment, tout était dit, car le vieux sénateur n’entrait jamais dans ces menus détails de la vie domestique. Ce qui attirait au palais Zeno un si grand nombre de personnes illustres, c’était moins l’hospitalité magnifique qu’on y trouvait que la haute distinction de Beata, le savoir et la grande érudition musicale de l’abbé Zamaria. Membre de la Société Philharmonique de Bologne, ami et correspondant du P. Martini, élève de Benedetto Marcello, l’abbé Zamaria était non-seulement un contrapointiste du premier mérite, mais aussi un homme de goût dont on recherchait les conseils.Tous les compositeurs et les virtuoses célèbres de la seconde moitié duXVIIIesiècle ont été reçus au palais Zeno, où ils étaient sûrs de rencontrer l’élite de la société vénitienne. C’est là qu’on vit tour à tour Sacchini, Paisiello, le doux et infortuné Cimarosa, à côté des Caffarelli, des Pacchiarotti, des Marchesi, de la Gabrielli et des plus fameuses cantatrices qui venaient se recommander à la bienveillance de l’abbé, dont la protection valait un succès.Che ne dice l’abate? (qu’en pense l’abbé?) se demandait-on à Venise, lorsqu’il était question d’un chanteur inconnu ou d’un opéra nouveau dont on attendait la représentation. Fallait-il un point d’orgue, unecabalettabrillante, quelquesgorgheggicompliqués pour faire ressortir la bravoure d’uneprima donna, on allait trouver l’abbé Zamaria, qui, d’un trait de plume, calmait les plus grandes inquiétudes ou excitait des jalousies féroces. Que de morceaux de sa composition ont été intercalés dans les opéras des maîtres les plus illustres! Combien il a jeté sur le papier de ces lieux communs qu’on appelaitarie di baule, airs de voyage que les virtuoses emportaient au fond de leurs malles, et qu’ils chantaient dans toutes les villes, quel que fût l’ouvrage dans lequel ils débutaient!
Les noms les plus illustres de la république, les Pisani, les Foscarini, les Grimani, les Tiepolo, retentissaient dans ce palais au milieu des savants, des artistes, des poëtes et des critiques les plus renommés de Venise et même de l’Europe. Goethe, Alfieri, le comte Algarotti, Pindemonte, Cesarotti, le traducteur d’Homère et d’Ossian, qui occupait une chaire de littérature grecque à l’université de Padoue, étaient venus dans ce salon, où ils avaient laissé des témoignages de leur satisfaction dans un magnifique album que l’on conservait précieusement.C’était un spectacle unique que d’assister à l’une de ces brillantesconversazioniqui avaient lieu toutes les semaines au palais Zeno, et de voir réunis dans un même salon les caractères les plus antipathiques, Goldoni et les deux frères ennemis Charles et Gasparo Gozzi, par exemple, qui partout ailleurs se seraient pris aux cheveux, au lieu de se combattre à coups d’épigrammes; Francesco Pesaro, Giuseppe Farsetti, Antonio Cappello, qui avait été ambassadeur de la république en France lorsque éclata la révolution de 1789, grand amateur de beaux-arts et protecteur de Canova qu’il a deviné; Francesco Gritti, Cornelia Barbaro, sa belle-sœur, femme de la plus haute distinction, qui fut l’amie de Métastase; la jeune et charmante comtesse Benzoni, assise à côté du poëte Lamberti, qui en était éperdument amoureux, et qui l’a chantée dans cette jolie barcarolle connue de toute l’Europe:
La biondina in gondoletta,L’altra sera go menà.
C’était la gloire de Beata d’avoir su triompher ainsi des rivalités qui divisent trop souvent les hommes qui cultivent les arts de l’esprit. Le sens exquis de cette jeune fille lui avait appris de très-bonne heure combien il importe à la femme de cacher sa raison sous la grâce et la modestie de son sexe. Silencieuse, recueillie, d’une discrétion profonde, elle savait écouter avec indulgence les bavardages des gens médiocres, et n’accordait son approbation explicite, mais toujours avec réserve, qu’aux choses vraiment belles qui touchaient son âme. On aimait à la consulter, on avait confiance dans la rectitude de son jugement, qui ne se manifestait jamais que par des observations de détail qui indiquaient plutôtune préférence de sentiment qu’un blâme de l’esprit. Elle régnait naturellement sur les cœurs par le charme divin de son regard mélancolique, par l’élégance de sa taille et de ses manières, qui révélaient une nature supérieure digne de tous les hommages. Aussi un sourire de sa bouche adorable suffisait pour dissiper les plus gros nuages, et lorsque sa tête blonde s’inclinait pour gronder un ami ou pour écouter une confidence qu’on avait à lui faire, on était ravi de voir tant de séductions relevées d’une si grande simplicité. C’était une muse qui inspirait tous ceux qui l’approchaient, et non point une sirène qui cherchât à séduire par le faste de sa beauté.
L’abbé Zamaria était fort répandu dans la société de Venise. Les cantatrices et lesgentildonnedilettante s’arrachaient à l’envi ce petit abbé, qui n’avait de la morale du Christ que l’habit. On le voyait partout, dans les théâtres, dans lesridotti, dans les cafés, dans les églises, et ce n’était pas pour y faire pénitence. Partout où il y avait du plaisir, de l’esprit et de la musique, on était sûr de rencontrer le charmant abbé, qui bavardait comme une pie et riait comme un enfant. Ami de Carlo Gozzi, son confrère à l’académie bouffonne desGranelleschi, il se moquait avec lui des vieux classiques embourbés dans les ornières desSeicentisti, qu’il appelait desparrucconi, desbrontoloniinsupportables. Il n’était guère plus favorable aux novateurs qui, comme Goldoni, s’efforçaient d’introduire à Venise la dignité et la vérité du théâtre français. «Ils veulent nous étouffer, disait-il en parlant de ces novateurs, avec deschiacchere filosofiche, des bavardages philosophiques, et desurli francesi. Conservons notre esprit, nos mœurs, notre gaieté, et restons Vénitiens. Nous n’avons que faire delamusica tedescani de la littérature française,impastate(farcies) de réflexions et de modulationsmelancoliche.»
Lorenzo suivait l’abbé Zamaria dans les méandres de la vie vénitienne, comme Dante suit Virgile dans les cercles ténébreux de la cité divine. L’abbé était flatté de produire dans le monde un jeune homme intelligent, au regard vif, à la physionomie ouverte, qui chantait comme un ange, et dont il s’était plu à former l’éducation musicale avec un soin tout paternel. Il le présentait comme son élève aux femmes du monde, aux virtuoses, aux compositeurs, et tirait vanité des succès de son disciple, qu’on appelait partoutil maestrino. Il l’introduisait dans les premières maisons, chez les Mocenigo, les Dolfin, où Lorenzo était reçu avec une certaine déférence à cause de l’affection que lui portait l’abbé Zamaria, et peut-être aussi parce qu’on supposait que le sénateur Zeno avait des vues particulières sur l’avenir de ce jeune homme. Lorenzo, dont les femmes remarquaient déjà la taille svelte, le front épanoui et les beaux yeux noirs remplis de feu et de désirs, jouissait avec bonheur de la nouvelle existence qui s’ouvrait devant lui. Il courait les salons, les théâtres, lescasini, les académies, tantôt accompagné de l’abbé Zamaria, qui ne cachait pas sous sa perruque la sagesse de Minerve, tantôt sans autres guides que l’instinct des belles choses et la crainte de l’inconnu, qui est la pudeur des jeunes gens. Comme il était ravi de se voir dans cette ville d’enchantement, de s’attarder le soir sur la place Saint-Marc, au milieu de cette foule joyeuse de promeneurs de tout rang et de tous pays, de parcourir le Grand-Canal couché mollement dans une gondole légère, et de s’enfuir au loin vers l’une de cesisole beate, nids d’amour et de volupté qui entourent Venise comme des satellitesqu’elle entraîne dans son tourbillon! «Est-ce bien le fils de Catarina Sarti, se disait-il tout bas avec ravissement, qui chante des duos avec une Badoer, qui accompagne aucembaloune Dolfin dont la main blanche et potelée se pose gracieusement sur son épaule, qui s’entretient de philosophie et de littérature avec un Mocenigo, et que le compositeur Furlanetto daigne admettre dans sa familiarité?»
Le bonheur d’être et de vivre dans une sphère supérieure, les tressaillements sourds de la sensibilité qui s’éveille, un vague pressentiment des idées du siècle, la confiance qu’il commençait à avoir dans son activité, l’ivresse de l’amour, tout cela avait gonflé le cœur de Lorenzo, tout cela faisait sourdre de son âme exaltée ces mille désirs, ces mille espérances infinies qui montent, s’ébruitent et se répandent dans l’espace en chantant à l’imagination le poëme divin, la symphonie merveilleuse de la jeunesse, que nous avons tous entendue une fois dans la vie, et dont il n’appartient qu’au génie de retenir un écho lointain.
Mais aussi dans quel temps et dans quelle société avait été jeté Lorenzo! Venise se mourait; elle se mourait de langueur comme une courtisane épuisée, le front couronné de roses, le sourire sur les lèvres, banquetant, festoyant, entourée deruffiani, de chanteurs, deballerini, d’improvisateurs, d’escrocs et d’espions, dernière ressource des gouvernements avilis. Sous une aristocratie sombre, taciturne, soupçonneuse, qui avait accaparé les bénéfices et les soucis de l’autorité suprême, s’agitait un peuple d’enfants qui riait de tout, s’amusait de tout, et ne s’occupait que du plaisir de l’heure présente. Qu’avait-il besoin de travailler, de réfléchir et de s’inquiéter de l’avenir, ce peuple doux et charmant quivivait de sportules, deconfetti, de café, de sonnets, de musique et d’amour? Tant que la république fut puissante au dehors, le peuple, prenant part aux événements politiques, se nourrissait au moins de vanité nationale, et la passion de la gloire relevait et ennoblissait son courage; mais depuis que l’oligarchie de Venise, méconnaissant la marche du temps et les principes de sa grandeur, s’était refusée à tout mouvement et à toute transaction avec les idées nouvelles, le peuple, refoulé sur lui-même, sans expansion au dehors et sans liberté au dedans, s’était abandonné à l’une de ces effroyables anarchies de mœurs qui précèdent la chute des empires. Les lois, les institutions, en conservant les apparences de la force qui les avait créées, étaient impuissantes à diriger les esprits, et la police du conseil des Dix, plus inquisitoriale qu’elle ne l’avait jamais été, était presque le seul appui de l’État. Cette profonde décadence n’était visible cependant qu’aux yeux du philosophe ou d’un homme politique comme Marco Zeno. La foule, les étrangers et la jeunesse, étaient captivés et éblouis par un spectacle unique dans les annales du monde.
Qu’on se figure une succession de fêtes magnifiques rappelant les grands souvenirs de l’histoire de Venise! Un carnaval qui durait trois mois, huit théâtres presque toujours ouverts, quatre conservatoires ou écoles de musique, descasini, desridotti, des cafés où l’on jouait et causait toute la nuit; une population qui se déguisait une grande partie de l’année comme pour échapper au sérieux de la vie; l’inviolabilité des masques protégée par la loi et les usages, servant à cacher l’inquisiteur d’État, le prince de l’Église, le riche, le pauvre, le mari et l’amant, le confesseur aussi bien que la pénitente; des académies de toute sorte, des couvents où l’on dansaitet chantait plus qu’on ne priait; des femmes charmantes, blondes, tendres, voluptueuses, faciles, parlant un dialecte mélodieux qui enivrait l’oreille; des loisirs infinis, une sociabilité exquise, de la gaieté sans malice, de l’esprit, du goût, du faste, de l’instruction, unestrocharmant, unnon so cheplein de grâce et d’abandon; de la musique partout, de la musique toujours: tels étaient les éléments et les épisodes de cette fête merveilleuse de la fantaisie et de la sensualité qui a terminé l’existence de Venise.
«Quel est donc ce personnage singulier qui se dandine sur une jambe effilée en chiffonnant son jabot d’un air d’importance? demanda Lorenzo à un inconnu qui se trouvait assis à côté de lui dans un café de la place Saint-Marc, à l’heure où toute la société de Venise venait y étaler la variété piquante de ses costumes et de ses mœurs.
—C’est le comte Lazara de Padoue, lui répondit-on, l’amant avoué de la bellegentildonnaqui marche à côté de lui en tournant le dos à son mari, qui les suit comme unfacchinochargé des gros travaux du ménage: ce sont trois personnes de distinction qui vivent en parfaite harmonie. Plus loin, continua l’inconnu, qui n’était pas fâché de saisir l’occasion qu’on lui offrait d’esquisser en passant les types de cette société étrange, voyez-vous ce monsieur long, maigre,attempato, coquettement attifé, donnant le bras à une dame qui est presque aussi âgée que lui? C’est le frère cadet d’un membre du conseil des Dix, qui depuis vingt-cinq ans est amoureux de la femme qu’il promène ainsi tous les jours avec une rare constance. Il a sacrifié une brillante carrière à cette relation, qui n’est cimentée par d’autres liens que les souvenirs du passé et l’habitude de se voir. Ce couple heureux estsuivi de trois personnes qui sont dans tout l’éclat de la jeunesse: ce sont deux nouveaux mariés avec lecicisbeode la signora, qui attend que la lune de miel soit un peu rognée pour prendre possession de sa charge. C’est un amant en perspective que le mari a placé lui-même au fond de la corbeille de noces comme un gage de bonheur domestique. Regardez donc ce petit homme rondelet et mignon en habit de fantaisie de couleur jaunâtre, le chapeau sur l’oreille, une fleur à la boutonnière, riant en lui-même, et qui affecte de marcher isolément pour être mieux remarqué? C’est lecavaliereZerbinelli, homme d’esprit, poëte agréable, qui vient de publier un sonnet surles serins(i canarini), qui a beaucoup de succès. Tenez, il est coudoyé à l’instant par ce gros personnage que vous voyez s’avancer comme unstralunato, le chapeau rabattu sur les yeux, le cou enfoncé dans les épaules, enveloppé dramatiquement dans un manteau rougestrappazzato, frippé, passé, usé: c’estil signor Strabotto, poëte classique et rébarbatif fort maltraité par la critique, et qui médite assurément quelque bonne épigramme contre ses ennemis. Derrière lui vient un groupe de quatre personnes que vous voyez rire aux éclats. Cette joyeusebrigataest composée d’un évêque qui tient un éventail à la main, d’une cantatrice qui fait fureur au théâtreSan-Samuele, d’un procurateur de Saint-Marc qui partage avecmonsignoreles faveurs de laprima donna, dont ils sont tous les deux éperdument amoureux, et du vieux castrat Grotto, qui donne des conseils à ladivaet ramasse les miettes du festin. Ils souperont ce soir ensemble, et ne se quitteront probablement qu’aux premiers rayons du jour.
—De grâce, monsieur, dit Lorenzo à son voisin, si ce n’est pas trop abuser de votre complaisance, dites-moidonc le nom de ce monsieur que je vois là-bas en habit vert et à boutons d’or, dont les jambes longues et les bas de soie mal rattachés s’affaissent sur les talons et semblent chercher un point d’appui? Il regarde toutes les femmes d’un air attendri qui pique ma curiosité.
—Je le crois bien, répondit l’inconnu; c’est le plus aimable original de Venise.Il signorFrangipani, qu’on a surnommél’Innamorato morto, l’amoureux transi de toutes les femmes, qu’il adore de loin comme les madones en leur baisant délicatement le bout des doigts, comme il dégusterait un sorbet à petites cuillerées. C’est un homme de qualité, dilettante distingué qui a composé les paroles et la musique d’une foule de joliescanzonettequ’il chante lui-même avec beaucoup de goût. Il y en a qui sont devenues populaires, telles queil Sospiro(le Soupir),il Zefiro e la Rosa(la Rose et le Zéphyr),il Canto degl’Augellettietil Lamento degl’Agneletti(le Chant des Oiseaux et la Plainte des Agneaux),la Gondola incantata(la Gondole enchantée),il Papagallo felice(le Perroquet heureux), et beaucoup d’autres. Regardez, monsieur, continua l’interlocuteur, cette belle et splendide créature qui s’avance en attirant tous les regards: c’est la Zanzzara, fameuse courtisane qui vit somptueusement des dépouilles des grands seigneurs, qui se disputent au poids de l’or la possession de ses charmes. C’est une femme d’esprit qui parle latin comme le cardinal Bembo et protége les artistes. Sa maison est une véritable académie toujours ouverte aux malheureux et aux poëtes sifflés qu’elle réchauffe de sa charité. Elle est suivie de près par un groupe de cinq ou six personnes de la plus haute distinction, qui hument la vie comme un verre d’excellentrosoglio, et parmi lesquellesse trouve lacontessinaZoppi, jolie blonde qui rit toujours, comme si on la chatouillait, de ce joli petit rire à coups redoublés qui ressemble au gazouillement d’un oiseau. Voyez comme elle joue coquettement de son éventail en regardant d’un air moqueur ce gros balourd, à la démarche solennelle, aux sourcils hérissés comme les soies d’un porc-épic. C’est un savant enus, grand collecteur de médailles et de brimborions historiques, ce qui l’a fait admettre dans deux ou trois académies. Doué de la patience d’un bœuf et rétif comme un âne,il signorStentato est le type de ces esprits qui passent leur vie à ramasser des coquilles et à prouver, à force de citations, de quiproquos et despropositi, que les enfants d’Athènes, du temps de Socrate, pleuraient quand on les fouettait.... Tenez, monsieur, dit encore l’inconnu, il vaut mieux fixer votre attention sur cette belle personne qui s’avance là-bas du côté de laPiazzetta. Voyez quelle noble démarche, quel maintien sévère et doux qui inspire le respect et la confiance! Aussi remarquez comme tout le monde s’écarte pour la laisser passer! On dirait que la lumière de son âme rejaillit sur tout ce qui l’approche et projette autour de sa personne une clarté divine. C’est la fille du sénateur Zeno, une des femmes accomplies de Venise. Elle donne le bras à son père, grand seigneur digne du rang qu’il occupe dans l’État. Elle est accompagnée du chevalier Grimani, jeune patricien plein d’agréments, qu’on dit être son fiancé.»
A ces mots, Lorenzo perdit contenance. Le cœur oppressé, la respiration haletante, il ne savait que dire et que répondre, et faillit se trouver mal, lorsque son voisin se leva de sa chaise et lui dit sans façon: «Jeune homme, le spectacle que vous avez sous les yeux et quevous voyez sans doute pour la première fois, car je m’aperçois que vous êtes nouveau dans cette ville, est unique dans le monde. La société qui se déroule sur ce magnifique théâtre, où se sont accomplis tant d’événements remarquables, est le fruit avancé d’une civilisation merveilleuse qui n’a plus de séve. Ces femmes élégantes que vous voyez briller au soleil comme des papillons aux ailes diaprées, ces hommes aimables et polis qui s’enivrent de loisirs et de galanterie, ces patriciens fastueux devant qui tout le monde s’incline, ce peuple doux et charmant qui ne s’occupe que decanzonetteet de prières à la Madone, cette foule de poëtes, de musiciens et d’artistes éphémères, cette immense et joyeuse cohue que le plaisir emporte dans son tourbillon, cette mascarade infinie qui cache tant de mystères et qui semble la réalisation d’un rêve fantastique.... tout cela sera balayé bientôt par le souffle de Dieu!»
En prononçant ces paroles, l’inconnu fit un geste menaçant et disparut.
Jeté dans ce tourbillon, étourdi par l’immense éclat de rire que poussait cette société expirante, Lorenzo eut à se défendre contre mille séductions qui s’offraient à lui à chaque pas. Libre d’aller et de venir sans que personne lui demandât jamais compte de l’emploi de son temps, sa figure, son esprit et sa jeunesse l’exposaient à des dangers sans cesse renaissants qu’il était impossible de prévoir. Parmi les connaissances nouvelles qu’il avait faites depuis qu’il était à Venise, il y avait une jeune cantatrice du théâtre San-Benedetto, qu’on appelait la Vicentina, parce qu’elle était née à Vicence d’une très-pauvre famille. C’était une brune piquante de dix-huit ans, qui avait une voix magnifique et de l’esprit comme un démon. Il l’avait vue pour la première fois dans les coulisses duthéâtre San-Benedetto, où l’avait conduit imprudemment l’abbé Zamaria. Elle venait de débuter tout récemment dans un opéra de Galuppi, et y avait obtenu un grand succès qui faisait honneur à son maître, le castrat Grotto, ainsi qu’à l’institution où elle avait été élevée, laScuola de’ Medicanti. Ils s’étaient retrouvés depuis chez Pacchiarotti, sopraniste célèbre qui était alors à Venise, où il termina sa brillante carrière. L’abbé Zamaria voulant que Lorenzo prît quelques leçons de chant de cet admirable virtuose, le jeune Vénitien vit souvent chez lui la Vicentina, qui venait aussi profiter des conseils de ce maître consommé. La Vicentina était protégée par un vieux seigneur Zustiniani, qui l’avait remarquée un soir sur la place Saint-Marc, où tout enfant elle chantait devant un café. Frappé de la physionomie intelligente et de la voix limpide et douce de cette jolie petite fille, Zustiniani l’avait fait admettre à laScuola de’ Mendicanti, dont il était un des administrateurs.
C’est ici le lieu de faire connaître l’organisation de ces écoles de musique qui ont eu une si grande célébrité en Europe pendant tout leXVIIIesiècle. Parmi les nombreuses institutions libérales qu’il y avait à Venise et qui témoignaient de la munificence de cette république de patriciens, on remarquait quatre hospices ou maisons de refuge dont la fondation remontait auXVIesiècle. Ce n’étaient à l’origine que de pieux asiles où l’on recueillait les orphelines, les infirmes et les pauvres filles abandonnées, qu’on y élevait aux frais de l’État et avec le concours de la charité particulière. Vers le milieu duXVIIesiècle, la musique devint une partie essentielle de l’instruction qu’on donnait à ces jeunes filles, et le succès ayant répondu à l’attente des novateurs, ces institutions prirent insensiblement le caractère de véritablesécoles, où l’art musical était enseigné dans toutes ses parties par les maîtres les plus illustres de l’Italie. Ces quatrescuoledont Rousseau parle avec enthousiasme dans le septième livre de sesConfessions, étaientla Pietà, la plus ancienne de toutes, cellede’ Mendicanti,degl’Incurabili, etl’Ospedalettode Saints-Jean-et-Paul. Elles étaient administrées par une société de grands seigneurs et de citadins que le goût de la musique et l’esprit de charité réunissaient pour accomplir une œuvre généreuse et belle. Cet heureux mélange d’utilité pratique et de munificence, où la poésie se dégage de la réalité comme un parfum, se retrouve dans toutes les institutions de Venise, et forme, à vrai dire, le trait saillant de son histoire.
Chacune de ces écoles renfermait un nombre plus ou moins considérable de jeunes filles, nombre qui s’élevait quelquefois jusqu’à cent, et qui était rarement au-dessous de cinquante. A laPietàet aux Incurables, il y eut presque toujours soixante-dix élèves. Pour être admise dans l’un de ces asiles, la jeune fille devait être pauvre, affligée de quelque infirmité, et avoir vu le jour sur le territoire de la république; cependant cette dernière condition n’était pas toujours nécessaire, car avec des protections et une belle voix on faisait fléchir aisément la rigueur des statuts. Les élèves y recevaient une instruction très-soignée, dont la musique formait l’objet principal. Elles y restaient jusqu’à l’âge où elles pouvaient se marier ou trouver l’emploi de leurs talents. Elles entraient dans les théâtres, dans les chapelles, ou se destinaient à l’enseignement. Quelques-unes restaient dans l’institution où elles avaient été élévées, y prenaient le voile et remplissaient alors les fonctions de répétiteurs. On divisait les élèves de chacunede ces écoles en deux grandes catégories: les novices et lesprovetteou anciennes, qui avaient déjà quelques années de séjour dans l’établissement.
Celles-ci enseignaient aux autres les premiers éléments de l’art sous la surveillance du maître, dont elles étaient les coopérateurs. Les jeunes filles qui avaient de la voix se vouaient particulièrement à l’art de chanter. Les autres apprenaient à jouer d’un instrument, l’une du violon, de la viole, l’autre de la basse; celle-ci donnait du cor, celle-là s’exerçait sur le hautbois, sur la clarinette, sur le basson, et l’ensemble de ces divers instruments formait un orchestre complet. Presque toutes jouaient du clavecin et savaient l’harmonie, ce qui les mettait en état de remplir à première vue une basse chiffrée et d’accompagner la partition. Comme ces écoles étaient des espèces de couvents, il y avait une église attenant à l’hospice, où les élèves, cachées derrière une grille, assistaient à l’office et prenaient part aux cérémonies du culte. Deux fois par semaine, le samedi et le dimanche au soir, sans compter les fêtes extraordinaires, on chantait les vêpres en musique ou quelque motet composé expressément pour ces jeunes filles par le maître qui dirigeait l’école. Ces jours-là, l’église était remplie d’une foule de curieux et de dilettanti qui venaient admirer ces voix virginales inspirées par le plus pur sentiment de l’art. On y exécutait des chœurs, des motets à une, deux et trois voix, tantôt sans accompagnement, tantôt avec le concours de l’orchestre ou de l’orgue. Très-souvent aussi la voix connue et déjà célèbre de l’une de ces jeunes filles se produisait seule avec un simple accompagnement de violon ou de violoncelle. Des espèces d’intermèdes symphoniques, d’un style plus ou moins religieux, venaient reposer l’oreille de la continuitédes mêmes effets et suspendre agréablement l’action du drame liturgique. Aux grandes solennités, à la fête patronale de l’institution ou de tout autre saint personnage, on exécutait des oratorios dont le libretto, imprimé avec luxe et contenant le nom des élèves les plus remarquables, était distribué gratuitement à la porte de l’église. C’est ainsi qu’en 1677 eut lieu à l’hôpitaldegl’ Incurabilil’exécution d’une scène dramatique de ce genre pour la commémoration de saint FrançoisSaverio, qui avait fait son noviciat dans ce pieux asile. Cet usage, qui était dans le goût de la Renaissance et conforme d’ailleurs à l’esprit du catholicisme, s’est perpétué jusqu’aux derniers jours duXVIIIesiècle.
Dans les grandes cérémonies de l’État, ou lorsqu’il arrivait à Venise un personnage illustre que la république avait intérêt à bien recevoir, on faisait un choix parmi les élèves de chaque établissement, et, sous la direction d’un chef désigné, on exécutait avec pompe quelque grande composition. Bertoni, maître de chapelle auxMendicanti, fut chargé de composer une cantate qui fut chantée au palais Rezzonico, devant l’empereur Joseph II, par cent jeunes filles, dont chaque école avait fourni son contingent. Le doge, les procurateurs de Saint-Marc qui avaient la surveillance de ces écoles, les nobles et les riches citadins qui en étaient les administrateurs, faisaient venir souvent dans leurs palais de Venise, et même dans leurs villas, quelques-unes de ces jeunes filles pour contribuer à l’éclat de leurs fêtes particulières. Avec une faible rétribution, dont une partie servait à leur établissement dans le monde, on organisait assez facilement un concert composé des élèves les plus habiles de l’une de ces institutions; elles étaient accompagnées alors d’une maîtressed’un âge respectable qui dirigeait l’exécution. C’était un spectacle assez curieux que de voir dans un salon ou dans un beau jardin, sur les bords de la Brenta, dix à douze jeunes filles, les unes chantant des duos, des trios, les autres jouant d’un instrument et formant un petit orchestre. Il était défendu par les statuts qu’aucun homme, excepté le maître qui enseignait les élèves, pénétrât dans l’intérieur de ces établissements; mais il en était de cette règle comme de beaucoup d’autres: on l’éludait facilement avec des protections. Rousseau fut admis à visiter laScuola de’ Mendicanti, et il nous raconte dans sesConfessionsquelle fut sa surprise en voyant de près la figure de ces sirènes, dont la voix harmonieuse l’avait tant ému lorsqu’il les entendit pour la première fois dans l’église. Son imagination s’était formé de plusieurs de ces pauvres orphelines un idéal de grâce et de beauté qui fut dissipé par la réalité. Trente ans après Rousseau, en 1770, Burney eut aussi la permission de visiter l’écolede’ Mendicanti, qui était alors dirigée par Bertoni. On lui donna un petit concert dont il nous a transmis le récit dans sonVoyage. Le premier violon était joué parAntonia Cubli, d’origine grecque;Francesca Rossitenait le clavecin et dirigeait le chœur;Laura Rifregari,Giacoma Frari, chantèrent des airs de bravoure d’une étonnante difficulté, tandis queFrancesca TomjetAntonia Lucowichfirent entendre des morceaux d’un style plus élevé. Burney ajoute qu’il fut aussi édifié de la tenue et de la décence de ces jeunes filles qu’il avait été charmé de leurs talents[19]. Le succès de chacune de ces écoles variait selon le mérite et le goût plus ou moins sévère du maître qui en avait la direction.C’est par la partie instrumentale et la bonté de son orchestre que se distinguait surtout laPietà, tandis que laScuola de’ Mendicantifut toujours célèbre par le nombre des belles voix et la perfection de l’art de chanter. C’est auxMendicantique fut élevée la fameuse Faustina Bordoni, une des grandes cantatrices de la première moitié duXVIIIesiècle, et c’est également de la même école qu’est sortie Rosana Scalfii, pauvre fille du peuple que l’illustre Marcello, séduit par la rare beauté de sa voix, épousa secrètement. Galuppi, qui a dirigé longtemps l’écoledegl’Incurabili, lui avait donné un grand éclat vers les dernières années duXVIIIesiècle. Burney en parle avec le plus grand éloge. Il dit en propres termes: «Plusieurs élèves de cette institution ont de rares dispositions pour le chant, particulièrement la Rota, Pasqua Rossi et Ortolani. Les deux dernières chantèrent un cantique sous la forme de dialogue et avec accompagnement de chœurs. L’introduction instrumentale, écrite pour deux orchestres, était remplie de détails charmants, et les deux chœurs, soutenus de deux orgues, se répondaient l’un à l’autre comme un écho. Je fus enchanté de l’exécution, ainsi que le nombreux auditoire qui se trouvait avec moi dans l’église.» Sous la direction de Sacchini,l’Ospedalettoeut aussi un moment d’éclat qui cessa d’exister après le départ de ce grand maître.
On allait à l’église de ces écoles comme à un concert; on en parlait huit jours à l’avance comme d’un spectacle qui promettait d’être amusant, et, après une belle cérémonie qui avait attiré la foule auxMendicanti, à laPietàou àl’Ospedaletto, on s’entretenait de l’œuvre qu’on y avait entendue, on louait l’exécution de l’ensemble, et si quelquescolaras’était fait remarquer parune qualité saillante, son nom devenait aussitôt la proie des poëtes à la mode, qui le lançaient dans le monde et lui donnaient ainsi une célébrité précoce. «Avez-vous entendu laRosalbaauxMendicanti? se disait-on dans lesconversazionide bonne compagnie. Quelle voix magnifique et quelle flexibilité!È un prodigio, c’est un prodige de la nature.—J’ai été à laPietà, répondait une autre personne, où j’ai été émerveillé de lasinfoniaet surtout de l’Albanese, qui a exécuté sur le violon une sonate de Locatelli avec une raremaestriade coup d’archet.—Moi, répliquait un dilettante d’un goût plus difficile, je n’ai pas voulu manquer l’occasion d’aller entendre à la chapelle des Incurables le fameuxMiserereque Hasse a composé pour cette école, dont il a été directeur au commencement de ce siècle. Ce morceau remarquable n’y est chanté qu’une fois par an, et je tenais à m’assurer si on y a conservé intacte la tradition duSassone.»
Telle était l’organisation des institutions musicales de Venise, qui ont eu une si grande renommée, et dont parlent avec éloge tous les voyageurs de l’Europe; elles ont été dirigées tour à tour par les premiers maîtres de l’Italie et surtout de l’école napolitaine, tels qu’Alexandre Scarlatti, son fondateur, Porpora, Hasse, Jomelli, Sacchini, Anfossi, Cimarosa, Sarti; les compositeurs vénitiens Caldara, Gasparini, Lotti, Galuppi, Bertoni, Furlanetto, ont aussi puissamment contribué au succès de ces pieux établissements, où l’art s’était épanoui insensiblement comme un luxe de la charité. Les conservatoires de Naples pour les hommes et lesscuolede Venise pour les femmes ont été les deux grands foyers de l’art de chanter pendant leXVIIIesiècle. Si Naples a produit les Farinelli, les Caffarelli, les Gizzielo etpresque tous les sopranistes célèbres qui ont émerveillé l’Europe, c’est des écoles de Venise que sont sorties les grandes cantatrices qui ont illustré l’Italie depuis la naissance de l’opéra jusqu’à la révolution française.
A l’époque où nous sommes arrivés dans ce récit, les écoles musicales de Venise se ressentaient de l’affaiblissement général de toutes les institutions. LaPietà, la plus ancienne de toutes, survécut aux trois autres, et finit par disparaître aussi quelques années après la chute de la république. Sous la direction de Francesco Caffi, il s’éleva en 1811 un institut philharmonique qui donna quelques espérances qui s’évanouirent bientôt; une école de chant fut créée en 1822 pour fournir à la chapelle de Saint-Marc de jeunes enfants de chœur; dirigée par un élève de Furlanetto, Ermagora Fabio, cette école est le dernier écho d’un magnifique concert qui a duré deux cents ans.
Après Bianca Sacchetti, la Vicentina a été la dernière cantatrice de mérite qui soit sortie de l’écolede’ Mendicanti; elle possédait une voix magnifique, d’une grande flexibilité, qui avait été fort bien dirigée par son maître, le vieux Grotto. Ses débuts avaient eu de l’éclat; mais, depuis l’arrivée à Venise de Pacchiarotti, elle avait compris que les conseils d’un pareil virtuose seraient pour elle d’un prix inestimable; aussi, du consentement de Grotto et de Zustiniani, qui payait les leçons, elle venait deux fois par semaine chez le célèbre sopraniste, et là elle se rencontrait avec Lorenzo. Celui-ci, dont la voix fragile se ressentait encore du travail de l’adolescence, était obligé à de grands ménagements. On sait que pendant cette opération mystérieuse qu’on appelle vulgairement lamue, l’organe vocal de l’homme subitune véritable transformation; il descend d’une octave et passe du diapason féminin à la partie inférieure de l’échelle musicale. Pendant cette révolution, plus ou moins longue, dont la physiologie ignore les lois et n’a pu encore prévoir le dénoûment, l’élève qui se consacre à l’art de chanter doit s’interdire toute espèce d’exercice. Il y a surtout un moment critique où l’organe vocal, ayant perdu le caractère propre à l’enfance, n’a pas encore celui de la virilité, où le jeune homme hésite entre les deux registres, et ne sait littéralement sur quelle note chanter, ni même parler. Le moindre effort peut compromettre alors l’avenir de la plus belle voix du monde. Dans les conservatoires de Naples aussi bien que dans les écoles de Venise (car les jeunes filles n’échappent pas entièrement à cette crise de lamue, beaucoup moins dangereuse pour elles que pour les garçons), les élèves employaient le temps que durait cette métamorphose à étudier la composition ou à jouer de quelque instrument. Il leur était défendu de chanter et même de parler trop haut, de manière à fatiguer l’organe, dont on attendait patiemment la résurrection. La première fois que la Vicentina se fit entendre à Pacchiarotti dans quelques morceaux de musique contemporaine que Lorenzo accompagnait au clavecin, il admira beaucoup la force, l’étendue et la souplesse de sa voix desoprano sfogato.
«Cara mia, lui dit le célèbre virtuose après un air de Nasolini qu’elle avaitexécutéavec une bravoure étonnante, vous me rappelez la fameuse Gabrielli, la cantatrice la plus extraordinaire qui ait existé par la beauté de sa voix et sa prodigieuse vocalisation; elle avait comme vous un clavier admirable de presque deux octaves et demie, d’une égalité parfaite et d’une puissantesonorité. La nature l’avait richement douée: elle était belle, spirituelle, assez bonne musicienne, fantasque et capricieuse comme un démon,una matta, une vraie folle qui faisait le désespoir des directeurs et des intendants; aussi eut-elle de fréquents démêlés avec l’autorité et fut-elle mise plusieurs fois en prison pour ses incartades et sa désobéissance aux ordres du public. C’est elle qui fit cette réponse si connue à Catherine de Russie, qui s’étonnait du prix dequarante mille roublesque demandait la cantatrice pour chanter à sa cour. «Quarante mille roubles! s’écria l’impératrice; mais c’est la paye d’un maréchal de l’empire.—Que Votre Majesté fasse donc chanter un maréchal de l’empire!» répliqua laprima donna, qui n’était pas moins absolue que la tzarine dans son royaume de caprice et de fantaisie. La Gabrielli a dû une grande partie de sa renommée à Guadagni, qui a été longtemps épris de ses charmes. Il lui enseigna l’art de respirer à propos, de modérer les éclats de sa voix, d’adoucir les aspérités de sa fastueuse vocalisation, qui s’échappait comme un torrent écumeux, en lui apprenant à lier les sons au fond de la gorge au lieu de lesmarteleret de les frapper isolément à coups de menton, comme font la plupart des cantatrices modernes. Ce défaut dont vous n’êtes pas exempte, ajouta Pacchiarotti avec douceur, est connu dans les écoles par le sobriquet de vocalisationcavallina, parce que l’effet qui se produit à l’oreille est semblable au hennissement du cheval. Malgré les conseils d’un si excellent maître, la Gabrielli n’a pu être qu’un prodige qui a étonné l’Europe par les artifices d’un gosier incomparable. Elle manquait de goût et de style, et ne chantait volontiers que la musique des compositeurs médiocres. Elle affectionnait particulièrementles productions d’un certain Mysliweczek qui a souvent écrit pour elle, et dont elle faisait valoir les maigres inspirations. Dans un opéra de ce compositeur obscur, l’Olympiade, qui fut représenté à Naples en 1779, il y avait un air,Se cerca, se dice, dans lequel la Gabrielli produisit un effet étourdissant; elle le chantait partout et disait cavalièrement aux Jomelli, aux Piccini, aux Sacchini, c’est-à-dire aux plus grands musiciens de l’Italie, qu’aucun compositeur n’avait aussi bien que Mysliweczek compris la nature de son talent.
«Je vous parle un peu longuement de la Gabrielli, continua Pacchiarotti; mais c’est que cette femme célèbre a jeté un si vif éclat, que vous pourriez être tentée d’imiter un si dangereux modèle. Vous avez quelques-unes de ses qualités,caraVicentina, n’en ayez pas les défauts. Le chant est peut-être la partie la plus délicate de ce vaste ensemble qu’on appelle l’art musical. La voix, le physique, la facilité naturelle, le mécanisme si difficile et si compliqué de la vocalisation ne sont que des moyens pour atteindre le vrai but de l’art, qui est l’expression des sentiments dans une situation donnée. Il faut que le virtuose, ainsi que le compositeur, considère les sons qu’il produit ou qu’il assemble, comme le poëte et le peintre considèrent les mots et les couleurs dont ils ont besoin pour réaliser leurs conceptions. Ce sont des éléments qui n’ont de valeur que par l’idée ou le sentiment qu’ils manifestent. Je ne prétends pas dire qu’il n’y ait pas dans les sons pris isolément et envisagés comme de simples phénomènes de la nature une qualité matérielle dont il faille se préoccuper: ce serait nier la clarté du jour et tomber d’un extrême dans l’autre. Nous sommes des êtres sensibles et raisonnables,et, pour toucher notre cœur ou convaincre notre esprit, il faut passer par nos sens, ces portes d’ivoire de la cité divine.
—Bravo! s’écria avec enthousiasme l’abbé Zamaria, qui assistait à cette curieuse leçon dont il ne perdait pas un mot, c’est de la plus haute philosophie. Vous parlez comme un ancien, mon cher Pacchiarotti; Horace ou Quintilien ne diraient pas mieux. C’est là une vérité générale qui s’applique à tous les arts, à la poésie, à l’éloquence aussi bien qu’à la musique, et dont l’antiquité était si pénétrée, qu’elle en faisait une règle essentielle de toutes les manifestations de l’esprit humain. Aristote, Théophraste, Longin, Denys d’Halicarnasse, Cicéron, les plus grands philosophes et les plus fameux rhéteurs de la Grèce et de Rome, se sont très-longuement occupés de la partie matérielle du langage, et ils attachaient une si grande importance à ce que nous pourrions appeler lamélodiedu style, qu’ils allaient jusqu’à désigner les mots et même les syllabes qui devaient concourir au charme de l’oreille. Ces observateurs judicieux de la nature avaient parfaitement compris que l’homme n’est pas un, comme le dit excellemment Hippocrate, et que notre âme est enveloppée d’un réseau d’organes délicats où elle vit et s’agite comme l’araignée au milieu de sa toile. Aussi les vrais poëtes, les orateurs et les écrivains dignes de ce nom ont-ils fait tous une large part aux besoins de nos sens; ils nous ont présenté la vérité comme le Tasse veut qu’on présente à l’enfant le breuvage salutaire. Telle était la doctrine de l’antiquité qu’on trouve résumée dans cet adage connu:
Gratior et pulchro veniens in corpore virtus.
«La vertu est plus gracieuse quand elle habite un beaucorps.» Cette heureuse pondération entre le beau et le vrai a été troublée par l’avénement du christianisme, qui a nié une moitié de la nature humaine pour exalter la puissance de l’esprit. La Renaissance, ce mouvement prodigieux que l’Italie a vu naître et qu’elle a communiqué à toute l’Europe, a été une réaction légitime contre l’ascétisme de l’Église et une revendication de la sensibilité méconnue.
—Il ne m’appartient pas, monsieur l’abbé, répondit avec modestie Pacchiarotti, de vous suivre dans ces hautes régions de l’histoire. Mon domaine est heureusement beaucoup plus restreint, et je m’en réfère à des autorités qui sont plus à ma portée. Dans son excellent livre de l’Opera in musica, Planelli a donné une définition des beaux-arts qui entre parfaitement dans vos vues et dont je puis apprécier la justesse: «Les beaux-arts furent ainsi nommés, dit-il, parce qu’ils cherchent à nous émouvoir en flattant nos sens. Ils ne sont pas, comme les sciences, nés d’une pensée calme et réfléchie; ils ont été conçus par l’esprit humain dans le trouble des passions.» Cela est vrai surtout de la musique et de l’art de chanter, qui en est la partie la plus exquise et qui agit directement sur notre sensibilité. Aussi nos maîtres les plus estimés, Pistochi de Bologne, son élève Bernachi, Tosi et Mancini, qui en ont résumé les principes dans leurs écrits, Porpora de Naples et ses glorieux disciples, tels que Farinelli et Caffarelli, ont-ils recommandé au virtuose une étude longue et patiente du mécanisme vocal avant d’aborder l’expression des paroles et de franchir le seuil du sanctuaire. Qui ne sait que le vieux Porpora a tenu pendant des années son élève Caffarelli sur une page desolfeggio, sans lui permettre de chanter même une simplecanzonetta? L’élève, s’ennuyantde gazouiller comme un oiseau toujours la même chose, demanda un jour aumaestroquand il lui serait au moins permis de tourner la page. «Quand tu sauras ton métier,» lui répondit brusquement Porpora. Et deux ans après il lui dit en le prenant par les oreilles: «Maintenant tu peux chanter ce que tu voudras, car tu es le premier virtuose de l’Italie.»