VIL’ARISTOCRATIE DE VENISE.La fête de l’Ascension était suivie d’une foire qu’on appelait lafiera della Sensa, qui durait huit jours, et pendant laquelle avait lieu sur la place Saint-Marc une sorte d’exposition générale de l’art et de l’industrie de Venise. C’est à l’une de ces foires, qui attiraient à Venise tous les curieux de l’Italie, que fut exposé le groupe deDédale et Icare, qui commença la réputation de Canova. On s’y promenait tous les matins et tous les soirs à la clarté de lanternes coloriées. Les femmes, enveloppées de leurzendalettoou mantelet de soie noire, cachant leurs traits sous un masque de fine dentelle nommébaute, s’y donnaient rendez-vous et profitaient largement de la liberté que leur accordaient les mœurs pendant ces derniers jours de folie, considérés comme unfesteggiamento, une continuation de la fête nuptiale du doge de Venise.Quelques jours après le départ de Tognina, qui était restée jusqu’à la fin de la foiredella Sensa, Lorenzo entra un matin dans la chambre de l’abbé Zamaria, lui apportant à corriger une leçon de contre-point. C’était une fugue à six parties réelles sur un thème de plain-chant,selon l’usage des écoles d’Italie. Quoiqu’il fût déjà tard, l’abbé était encore au lit, car il ne se levait guère avant midi. Il venait de prendre son café, dont la tasse vide était près de lui à côté de sa perruque et de quelques bouquins qu’il lisait le soir avant de s’endormir. Ses petits yeux malins scintillaient sous un énorme bonnet de nuit que retenait un ruban de soie un peu usé. Il était, comme toujours, d’une humeur facile et prête à déborder en une loquacité intarissable. Après avoir parcouru d’un œil scrutateur lacartellaque lui avait présentée Lorenzo: «Voilà qui est bien, dit-il en se frottant les mains. Te voilà maintenant en état de naviguer comme un bon marin à travers vents et marées sans craindre de voir chavirerla navicella del tuo ingegno, comme dit le poëte que tu préfères. Viennent les idées, vienne l’inspiration, sans laquelle on n’est jamais qu’unbrontolone di contrappunto, un radoteur de contre-point, et tu feras ton chemin comme les autres. C’est que, vois-tu, mon cher Lorenzo, Dieu a arrangé les choses de manière que l’art sans l’inspiration, ou l’inspiration sans l’art, sont comme un paralytique et un aveugle qui ne voudraient point s’entr’aider: ils feraient unfiascoépouvantable et seraient condamnés à l’immobilité. Il faut le concours de la grâce et du libre arbitre, disent les théologiens, pour faire un bon chrétien, et Horace, qui savait tout, et que tu n’as pas lu aussi attentivement que je l’aurais désiré, a posé cette même question bien avant saint Augustin et les docteurs de l’Église, quand il dit dans sonArt poétique:Natura fieret laudabile carmen, an arte,Quæsitum est. Ego nec studium sine divite vena,Nec rude quid possit video ingenium: alterius sicAltera poscit opem res, et conjurat amice.Cela veut dire que le génie sans l’étude ou l’étude sans le génie ne peuvent rien créer de durable; en d’autres termes:Aide-toi, le ciel t’aidera;tant il est vrai, mon cher enfant, que les principes les plus abstraits de l’esprit humain ont leur source dans le sens commun!«Garde-toi donc bien, continua l’abbé, d’imiter l’exemple de ces jeunes compositeurs du jour, qui parlent avec un suprême dédain de ce qu’ils appellent les combinaisons abstruses du contre-point. C’est absolument comme s’ils se moquaient de la logique de l’esprit humain; car le contre-point, dont l’étymologie,punctum contra punctum, indique un vieux système de notation[40]qui a précédé les premiers tâtonnements de l’harmonie, n’est rien moins que l’ensemble des lois qui règlent la marche des sons entendus simultanément. Ce que les théoriciens desIXe,XeetXIesiècles, tels que Hucbald, Gui d’Arezzo, Francon de Cologne et Jean Cotton, nommaient tour à tourorganum,diaphonie, et plus tarddechant(discantus), est le germe des différentes espèces de contre-points, simples ou fleuris, qui sont arrivés jusqu’à nous et qui nous enseignent l’art de combiner les sons et de former un concert harmonieux. Je pourrais citer telle définition de ladiaphoniefaite par Jean Cotton, au milieu duXIesiècle, qui ne s’éloigne guère de celles que donnent Zarlino et le P. Martini d’une espèce de contre-point fleuri simple. Il dit, par exemple: «La diaphonie est un ensemble de sons différents convenablement unis. Elle est exécutée au moins par deux chanteurs,de telle sorte que, tandis que l’un fait entendre la mélodie principale, l’autre, par des sons différents, circule convenablement autour de cette mélodie, etc.» Ce que Dante a exprimé admirablement dans les trois vers suivants:E come in fiamma favilla si vede,E come in voce voce si discerne,Quand’ una è ferma e l’altra va e riede[41].Dans l’ordre de la succession, qui constitue la mélodie, comme dans celui de la simultanéité, qui engendre l’harmonie, les sons s’appellent et s’enchaînent d’après certaines lois d’affinité qui n’ont pas été découvertes en un jour. Il a fallu plus de mille ans de tâtonnements pour arriver à fixer la succession qui caractérise notre gamme diatonique. L’épuration des intervalles, leur classification en consonnants et dissonants, les règles qui concernent le mouvement des différentes parties, enfin toute la dialectique musicale est l’œuvre du moyen âge, qui se prolonge jusqu’à l’avénement de Palestrina.—Comment! s’écria Lorenzo avec surprise, notre gamme diatonique n’a pas toujours existé telle que nous la possédons?—Dans la nature, oui, répondit l’abbé en souriant, mais non pas dans la théorie. Est-ce que les astres qui roulent sur nos têtes n’ont pas toujours obéi aux mêmes lois? Cependant, avant Kepler, Newton et notre grand Galilée, qui les ont découvertes, la science astronomique admettait d’autres principes de mécanique céleste.L’homme n’invente jamais rien, il ne fait qu’apercevoir le vrai rapport des choses. Tu le sais aussi bien que moi maintenant, continua l’abbé Zamaria en regardant Lorenzo d’un air de satisfaction paternelle, le principe de la composition musicale, ce qui fait la base de l’enseignement du contre-point, c’est l’imitation, la faculté de reproduire incessamment une phrase mélodique, d’en déduire les conséquences et d’en former un discours qui ait son commencement, son milieu et sa fin. Ces différentes sortes d’imitation, parmi lesquelles lecanonest la plus sévère, vont se confondre dans une forme plus générale d’argumentation qu’on appellefugue, c’est-à-dire mouvement. Voilà ce grand arcane qui effraye si fort les musiciens ignorants! La fugue, qui a son principe dans l’imitation, comme toute la musique du reste (car la mélodie elle-même, lorsqu’elle est un produit de l’art, se compose d’une succession de petites phrases qui se répètent avec une certaine symétrie qu’on nommecarrure), la fugue, c’est la forme suprême de l’argumentation, c’est le syllogisme avec samajeure, qu’on appellesujet, samineureouréponsedu sujet, et la conclusion, où les motifs précédemment entendus sont rappelés dans unestrettavigoureuse. Or si, toutes les fois que l’esprit humain formule un jugement, il obéit nécessairement aux lois du syllogisme qui sont ses propres lois, le compositeur ne peut pas écrire un morceau d’ensemble de quelque étendue où les règles de la fugue ne trouvent implicitement leur application. Il en est ainsi dans tous les arts, dont les magnifiques développements reposent sur quelques vérités premières qui sont à la civilisation ce que les pilotis qui plongent dans la mer sont à Venise.«La fugue n’est donc pas ce qu’un vain peuple pense,continua l’abbé en déposant sur la table de nuit lacartellaqu’il tenait à la main. Les maîtres qui ont fixé les règles de cette charpente de toute composition musicale ne les ont pas plus inventées qu’Aristote n’a inventé les lois du syllogisme, dont il a signalé l’existence au fond de la raison. Seulement il est arrivé dans l’histoire de la musique ce qu’on remarque dans l’histoire de la philosophie et de la littérature: il y a eu une période de labeur pédantesque pendant laquelle les doctes, absorbés qu’ils étaient par l’attrait nouveau de l’harmonie naissante, se sont complu dans la combinaison abstraite des sons et ont perdu de vue le but suprême de l’art, qui est de charmer l’imagination et d’exprimer les mouvements de la vie. Pendant cette période, d’ailleurs nécessaire, qui est une sorte d’adolescence de l’esprit humain, les compositeurs savants, qui, chose étonnante, étaient pour la plupart des étrangers, desFiaminghi, se jouaient avec les formes arides du contre-point, comme les docteurs de l’Église abusaient de l’argumentation logique. Le règne de la scolastique musicale, qui a duré à peu près trois cents ans, depuis le commencement duXIVesiècle jusqu’à la fin duXVIe, a préparé l’épanouissement de la Renaissance, où les formes élaborées du contre-point et de la fugue qui les résume toutes, comme le syllogisme résume toute la logique, ont été mises au service de l’imagination et du sentiment. Tel est le phénomène qui s’est produit aussi dans les lettres et dans les arts. Palestrina est à Okeghem[42]ce que Dante est à saint Thomas d’Aquin et Raphaël à Cimabue, des poëtes qui succèdent à des argumentateurs, et qui recouvrent la charpente de la scolastique des couleurs de la vie.«Et maintenant, cher Lorenzo, il faut t’élancer dans la carrière. Tu sais écrire, tu connais les maîtres; marche donc hardiment sur les flots, et mets-toi à composer des opéras bouffes, des opéras seria, des oratorios, des messes, des motets, tout ce que tu voudras, mais surtout des opéras bouffes; car je t’avoue que la musique me paraît bien plus destinée à réjouir le cœur qu’à nous faire porter, comme on dit vulgairement, le diable en terre. Va, mon enfant, fais honneur à ton maître, et puisses-tu devenir un second Buranello, qui ajoute un nouvel éclat à la gloire de Venise!—Je suis bien jeune encore, répondit Lorenzo d’une voix timide, pour prendre une détermination.—Mais la détermination est toute prise, répliqua l’abbé, et, puisque tu dois être un compositeur, il est bon, ce me semble, de commencer à se rompre la main aux difficultés du théâtre. Il y a une expérience qu’on ne peut acquérir que sur le champ de bataille, et dont les écoles n’enseignent point le secret. Les Cimarosa, les Paisiello, les Guglielmi, étaient déjà célèbres à vingt ans.—Sans doute, répondit Lorenzo avec embarras, ces hommes supérieurs avaient une vocation décidée que je n’ai peut-être pas, et je vous assure que j’ai encore besoin de réfléchir et de m’orienter auparavant....—Tu réfléchiras en composant, répliqua vivement l’abbé Zamaria, et c’est en pleine mer, c’est-à-dire sur le théâtre, que tu devras chercher l’étoile polaire pour te diriger vers le succès. Est-ce que tu t’imagines qu’on fait de la musique comme un ver à soie file sa coque? Le grand Benedetto Marcello n’était pas seulement un compositeur sublime; c’était aussi un poëte, un érudit,un philosophe, un critique mordant et plein de sagacité. Parce que l’inspiration est un don naturel, une grâce qui descend sur nous comme la rosée du ciel, il ne faut pas moins beaucoup réfléchir pour approprier les idées au caractère des différents personnages et les coordonner dans un grand ensemble où le désordre apparent de la passion est un effet de l’art. Il y a tel madrigal de Scarlatti,Cor miopar exemple, qui est une fugue à cinq voix de la plus rare élégance; leMisererede Leo a deux chœurs et cinq parties qui ne s’improvisent pas en un jour, et si tu ajoutes à ces combinaisons des voix le coloris de l’instrumentation, comme l’ont su trouver Gluck, Jomelli, Piccini, Sacchini et Paisiello, tu seras convaincu qu’il ne faut pas une intelligence ordinaire pour réussir dans un art qui exige autant de sensibilité que de profondeur.—Je ne veux pas déprécier un art que j’aime et que vous m’avez enseigné avec autant de soin que d’affection, répondit Lorenzo d’un ton plus assuré. Je comprends qu’on ne devient pas un grand compositeur, dramatique surtout, sans posséder des facultés éminentes où le sentiment s’allie à la spéculation du philosophe. Il ne m’appartient pas de viser si haut et de prétendre à une gloire musicale que je n’atteindrai sans doute jamais.—Et pourquoi pas? Tu as de l’imagination, du savoir, de la ténacité, et ce sont là des avantages qu’on ne rencontre pas toujours dans un jeune homme de dix-sept ans.—Sans être plus modeste qu’il ne faut, on peut avoir une ambition d’une nature différente.—Qu’est-ce que tu entends par une ambition différente? répliqua l’abbé non sans quelque surprise. Est-ceque tu veux faire le gentilhomme et gouverner la république? Mon ami, il vaut mieux chanter les hommes d’État que de se mêler de leurs affaires, et, si tu as l’ambition de vouloir démêler l’écheveau des passions et des intérêts des hommes, tu trouveras au théâtre de quoi occuper tes loisirs. Les sopranistes et lesprime donnesont plus difficiles à diriger qu’une armée de trente mille hommes, a dit le grand Frédéric à propos de la Mara, cantatrice fantasque qu’il fut obligé d’envoyer à tous les diables.—Il y a plusieurs manières d’envisager la vie et de comprendre le rôle qu’on doit y jouer, répondit Lorenzo en inclinant la tête pour éviter le regard de son maître.—Ah çà! es-tu fou, ou bien amoureux? Tant mieux si c’est l’amour qui t’échauffe la cervelle,per Bacco!tu le mettras en musique, et cela te fera faire des chefs-d’œuvre. Dis-moi, continua l’abbé en clignant ses petits yeux égrillards, est-ce la Vicentina qui t’inspire ces belles réflexions? Elle est jolie et vaut certes la peine que tu fasses quelques folies pour elle, pourvu que ce soit en musique.—Je ne songe pas plus à la Vicentina qu’à la carrière de compositeur, qui ne saurait satisfaire aux aspirations de mon cœur et de mon esprit, répondit Lorenzo avec une fermeté inusitée.—Qu’est-ce que j’entends? dit l’abbé Zamaria en croisant les bras sur sa poitrine. La musique, la gloire d’un Marcello, d’un Lotti, d’un Buranello, d’un Cimarosa, ne sont pas dignes de fixer l’ambition demonsieurLorenzo Sarti?Gesù Maria!quel serpent ai-je donc réchauffé dans mon sein?»Et, sautant précipitamment hors de son lit sans sedonner le temps de prendre aucun vêtement, il se mit à cheval sur une chaise qui était devant son clavecin, et chanta à pleine voix un fragment d’un délicieux trio de Clari:Addio, campagne amene,Dove già lieto pascolai l’agnelle[43],avec un feu, une passion et un entrain qui faisaient tressaillir sa frêle charpente et la petite bosse qu’il avait sur les épaules.«Trouverais-tu au-dessous de la dignité de pouvoir composer un pareil chef-d’œuvre de grâce?» dit-il en se tournant vers Lorenzo, dont la contenance était fort embarrassée en voyant la singulière posture de l’abbé à califourchon sur une chaise.Sur ces entrefaites, on frappa à la porte, et le vieux Bernabo entra dans la chambre en disant: «Signor Lorenzo, Son Excellence vous demande ainsi que monsieur l’abbé.—Diable! répondit Zamaria un peu confus de sa toilette qui fit sourire lecameriere, que nous veut-il donc?»Lorenzo, un peu inquiet de l’invitation qu’il venait de recevoir, descendit au premier étage et fut introduit auprès du sénateur dans la grande bibliothèque du palais, où il se tenait le plus habituellement. Il était assis auprès d’une table chargée de livres et de papiers, dans un grand fauteuil de cuir noir surmonté de ses armes sculptées en bois. Sa fille était à côté de lui, parcourant un recueil de vieilles estampes. Sa tête blanche, sa physionomie sévère, son maintien grave, où l’âge, l’expérienceet l’autorité avaient imprimé leurs traces indélébiles, ne faisaient que mieux ressortir les cheveux blonds, abondants et ornés de fleurs, la grâce et la jeunesse enchantée de Beata.«Asseyez-vous,» dit le sénateur à Lorenzo, dont l’émotion s’était accrue en la présence de Beata, qui n’avait osé lever les yeux sur lui.On attendait l’abbé Zamaria, qui s’habillait, et pendant ce temps Lorenzo, plein d’anxiété sur la scène qui allait suivre, regardait vaguement les belles reliures qui remplissaient les rayons de la bibliothèque, l’une des plus riches et des plus choisies de Venise. Les bibliothèques étaient nombreuses dans une ville qu’on avait surnommée la librairie du monde, et où l’imprimerie fut introduite dès l’année 1459. Indépendamment de la grande bibliothèque de Saint-Marc, qui doit son origine au don que fit Pétrarque de ses manuscrits à la république en 1380, et de celle de Saint-Georges, fondée par la reconnaissance de Cosme de Médicis, qui avait trouvé à Venise une hospitalité généreuse; indépendamment des académies, des couvents et d’autres institutions publiques qui possédaient des collections de livres assez remarquables, les grandes familles mettaient leur vanité à former des bibliothèques qui leur étaient un titre à la considération générale. On citait, parmi ces bibliothèques particulières, celle de Pier Grimani, qui fut élu doge en 1752, celle de la famille Nani, et surtout la fameuse collection des Pisani, qui était connue de toute l’Italie. La bibliothèque de la famille Corneri, qui s’éteignit en 1798, était remarquable par ses richesses musicales. On citait encore la bibliothèque des Tiepolo, qui provenait de celle des Contarini, les collections de Joseph Farsetti, de FrançoisPesaro, d’Antoine Cappello, de Sébastien Zeno, cousin de notre sénateur, qui possédait les plus belles éditions des Alde, ces illustres imprimeurs et savants de Venise.La bibliothèque du sénateur Zeno, qui était sous la direction de l’abbé Zamaria, formait une vaste salle carrée, divisée en compartiments, dont chacun était consacré à une branche particulière des connaissances humaines. Ces divisions étaient classées d’après une loi de succession qui les reliait autour d’un principe générateur, de manière à former un véritable tableau de la civilisation vénitienne. Au premier rang, dans le compartiment d’honneur, qui servait de point de départ, comme l’idée fondamentale de la hiérarchie, étaient placés les historiens, et surtout les historiens de Venise, depuis les chroniqueurs obscurs des premiers siècles de la république jusqu’à André Dandolo, qui en est l’Hérodote, et depuis ce contemporain de Pétrarque jusqu’à Bernard Justiniani, le premier historien critique de la ville des doges. La science politique, qui a sa source dans l’expérience, venait après l’histoire et contenait, indépendamment des œuvres de Platon, d’Aristote et de Cicéron, celles de Machiavel et de son contradicteur Paul Paruta, né à Venise en 1540 et mort dans cette même ville en 1598, après avoir rempli les plus hauts emplois de la république, dont il défendit la constitution dans son livre célèbre:Discours politiques(Discorsi politici). A côté des œuvres de Paruta étaient celles de Sarpi, l’historien indépendant du concile de Trente et le théologien de la république contre les prétentions de la papauté. Les écrits politiques de Paul et Dominique Morosini, de Luccio Durantino, de Scipion Anmirato, de Botero, et l’ouvrage de Donato Giannoti Fiorentino,della Repubblicae Magistrati di Venezia[44]; les travaux de jurisprudence, les lois et décrets qui règlent les intérêts de la vie civile, collections nombreuses et confuses que le temps avait formées, et où la coutume jouait un plus grand rôle que la doctrine, complétaient le compartiment consacré à la science politique. Dans un rayon de ce compartiment, on voyait un grand in-folio, lesStatuts et Fondements sur les navires et autres bâtiments(Statuta et Fundamenta super navibus et aliis lignis), publié par le doge Renier Zeno, le 6 août 1255.Les voyageurs vénitiens, qui ont précédé tous les autres dans la connaissance des mœurs, des usages des peuples de la terre, remplissaient toute une division de la bibliothèque. Les Nicolo, Matteo et surtout Marco Paolo, étaient placés sur le premier rayon. Il y avait là aussi le livre sur la Palestine que Marin Sanudo présenta au pape Jean XXII, en 1321,Liber secretorum fidelium crucis, suivi des ouvrages des deux Zeno, frères du fameux Charles Zeno, qui sauva la république au combat naval de Chioggia contre les Génois. Les aventures de Nicolas Conti, le voyage d’Alvise da Mosta en Flandre et en Afrique, celui de Marco Caterino en Perse et de Giosafat Barbaro en Asie, complétaient la série de ces glorieux et infatigables aventuriers que Venise lançait sur tous les points du globe. La médecine, la géographie, les sciences naturelles et les sciences exactes, formaient la transition entre les moralistes, les économistes, les financiers et la littérature proprement dite. Celle-ci, reléguée au second plan, comme un luxe de l’esprit qui ne peut se produire qu’après l’affermissement des sociétés civiles, remplissait une division considérable.Le premier compartiment était consacré à la littératuredella nobiltà veneziana, aux ouvrages produits par de nobles Vénitiens, parmi lesquels brillait l’Histoire de la littérature vénitiennepar Marco Foscarini, monument inachevé d’érudition et de patriotisme. Venaient ensuite les œuvres d’Apostolo Zeno, critique et poëte fécond, qui a précédé Métastase dans le drame lyrique, et divers poëmes, notamment en dialecte vénitien, une chanson de l’année 1277, et une autre à la louange de Venise, de 1420. Au nombre des ouvrages en prose qu’a produits le dialecte vénitien, on voyaitil Milionede Marco Paolo, etil Libro delle Uxance dello imperio di Romania. Les arts avaient leurs représentants, et l’Histoire de la peinture vénitiennepar Zanetti, celle desarchitectes vénitienspar Temanza, se trouvaient au milieu des œuvres du comte Algarotti, qui a beaucoup écrit sur les beaux-arts. La division consacrée à la musique était incontestablement la partie la plus intéressante de cette grande collection de livres, formée par les soins de l’abbé Zamaria; elle renfermait des trésors d’érudition. Les théoriciens grecs, Aristoxène, Euclide, Nicomaque, Alypius, Gaudence, Bachius, Aristide, Quintilien, publiés par Meibomius en 1652; les travaux de Doni et de Burette sur la musique des anciens; les théoriciens du moyen âge réunis dans la compilation de l’abbé Gerbert,Scriptores ecclesiastici de Musica sacra, qui est de l’année 1784; l’Histoire de la musiquedu P. Martini, celle de Burney, que l’abbé Zamaria avait connu personnellement, l’Histoirede Hawkins et le premier volume de celle de Forkel, qui parut en 1788, occupaient le premier rayon. Le second était rempli par les théoriciens pratiques, Vanneo, Zarlino, Tartini, le P. Martini (Saggio di contrappunto), et une infinité d’autres qu’il estinutile de citer. Les compositions de tous les maîtres de l’école vénitienne, depuis l’invention de la gravure par Ottavio Petrucci de Fosonbrone, qui vint apporter à Venise sa merveilleuse invention, jusqu’à Furlanetto, qui en est le dernier représentant, remplissaient les autres compartiments avec un luxe de notes et de commentaires qui étaient souvent consultés par les érudits et les amateurs. Au-dessus de cette magnifique bibliothèque, on lisait en lettres d’or ces vers d’un poëte latin duXVesiècle, le Mantuan:Semper apud Venetos studium sapientiæ et omnisIn pretio doctrina fuit; superavit AthenasIngeniis, rebus gestis Lacedemona et Argos.L’abbé étant enfin descendu, le sénateur lui dit d’un ton affectueux: «Assieds-toi, abbé, car ta présence est nécessaire ici.»A ces mots, Lorenzo fut saisi d’un redoublement de frayeur. Qu’allait-il donc se passer? Le sénateur avait-il appris quelque chose du mystérieux roman qui s’était noué entre Beata et le fils de Catarina Sarti? Tognina avait-elle trahi le secret de son amie? La promenade faite à Murano avait-elle éveillé la vigilance paternelle? Pâle et tremblant sur les suites d’une scène qui paraissait combinée pour frapper un coup décisif, Lorenzo ne voyait plus distinctement aucun objet, et tout son sang avait reflué dans son cœur agité. Beata, qui n’était pas moins inquiète, était restée penchée sur le recueil de vieilles estampes, qu’elle faisait semblant d’admirer.«Vous savez, dit froidement le sénateur en s’adressant à Lorenzo, ce que j’ai fait pour vous? Fils d’un ancien client de la maison Zeno, je vous ai recueilli et j’ai payé une dette de reconnaissance à la mémoire devotre père, en vous offrant les moyens de vous élever au-dessus de votre condition. En cela j’ai obéi à l’esprit de l’aristocratie vénitienne et particulièrement à celui de ma famille, qui a toujours employé son crédit et sa fortune à augmenter le nombre de ses serviteurs ou de ses obligés. Il y a près de six ans que vous êtes dans ma maison, vivant de ma vie, sous la tutelle de l’abbé Zamaria, que voici, et de ma fille, qui a bien voulu prendre soin de votre éducation.»Le sénateur s’arrêta, et, regardant de nouveau Lorenzo avec sévérité, il ajouta, après un court silence qui parut un siècle au pauvre jeune homme: «Eh bien! je suis content de vous; vous vous êtes montré digne de mes bontés. Votre application, votre intelligence et la soumission de votre caractère vous ont acquis de nouveaux titres à ma bienveillance; c’est pourquoi j’ai résolu de resserrer les liens qui vous attachent à ma famille.»Ce fut un coup de théâtre que ces paroles, prononcées lentement, avec autorité, et la baguette de Moïse ne fit pas sortir plus promptement l’eau du rocher que l’espérance ne jaillit alors du cœur de Lorenzo et de celui de Beata, qui leva sa tête charmante et projeta sur son père un long regard, où l’étonnement se mêlait à la piété.«J’ai obtenu pour vous, continua le sénateur, le titre de chevalier de l’Étole d’or, qui appartient à ma famille depuis longtemps ainsi qu’à plusieurs autres grandes maisons, et j’attache à ce titre une pension (una mesata) qui vous permettra de le soutenir honorablement[45]. Dès ce jour, vous faites donc partie intégrante de la noblessevénitienne, à laquelle vous teniez déjà par votre naissance, et il importe que vous sachiez quels devoirs cette nouvelle qualité vous impose.«De toutes les aristocraties de l’Europe, l’aristocratie vénitienne est la seule qui ne soit pas le résultat de la conquête. Comme le patriciat romain, auquel on l’a souvent comparée, elle est sortie des entrailles mêmes de la société dont elle dirige la destinée. C’est là ce qui fait sa force et la légitimité de sa domination. Ai-je besoin de vous rappeler à quelles circonstances malheureuses cette ville, qui est un miracle de l’industrie humaine, doit sa naissance? Qui ne sait que lorsque des flots de Barbares se ruèrent comme des chiens à la curée sur les débris de l’empire romain, de pauvres pêcheurs vinrent chercher un refuge sur les îlots de l’Adriatique? Ils y étaient à peine établis qu’ils éprouvèrent le besoin d’une police qui fut d’abord aussi simple que leur association, et dont le premier devoir était de sauvegarder leur indépendance. C’est de ces premiers magistrats librement élus par les intéressés sous la pression de la nécessité, ce grand instituteur des sociétés humaines, que descend la noblesse vénitienne. Rome a eu à peu près la même origine. Vous apprendrez par l’histoire quelles vicissitudes eut à traverser la république naissante, les discordes civiles et les événements extérieurs qui modifièrent successivement ses institutions. Ce que je puis vous affirmer, c’est que, le dernier jour du mois de février de l’année 1297, où le gouvernement de Venise, ne voulant plus être à la merci des flux et reflux d’un peuple turbulent, ferma le grand conseil et limita le nombre de ceux qui devaient participer à la souveraineté, ce jour-là la république de Saint-Marc accomplit une révolutionqui la sauva de sa ruine et lui donna la force d’étendre sa domination sur l’Italie. Laserratadu grand conseil est dans l’histoire des institutions de Venise ce que sont lesmurazziqui empêchent l’Adriatique d’ensabler nos lagunes. A partir de cette époque mémorable, Venise, débarrassée des soucis domestiques qui entravaient son action, sortant de ce vaste chaos d’éléments confus et de passions atroces qu’on appelle le moyen âge, s’éleva au premier rang des nations politiques et offrit à l’Europe moderne le premier exemple d’une société régulière gouvernée par des lois sages et des pouvoirs non contestés. Aussi, pendant que l’Italie était la proie des étrangers attirés dans son sein par la jalousie des factions, pendant que Milan, Gênes, Pise, Florence, Naples et Rome même, succombaient tour à tour sous le joug des Allemands, des Français et des Espagnols qui venaient au secours de leurs partisans, au milieu de cette anarchie de républiques éphémères et de monstrueux petits tyrans qui s’entr’égorgeaient, Venise, forte par sa position, par la stabilité de ses institutions où l’unité du pouvoir exécutif se combinait avec la liberté des corps délibérants, fixait tous les regards, était le refuge de tous les proscrits, et, comme Sparte jadis au milieu des révolutions incessantes de la démocratie grecque, elle excitait l’admiration des philosophes et des hommes d’État. L’inscription que vous voyez au-dessus de cette bibliothèque, ajouta le sénateur en montrant du doigt les vers latins que nous avons cités plus haut, n’est qu’un faible témoignage de la justice qu’on s’est toujours plu à rendre à la gloire de notre patrie. Dante, Pétrarque, Boccace, le Tasse, qui nous appartient par la naissance de son père et la protection qu’il a reçue de la famille Badoer, Machiavel, Galilée,les poëtes et les artistes des peuples étrangers, ont tous considéré Venise comme la société qui satisfaisait le plus la raison humaine, comme le foyer de civilisation qui répondait le mieux à l’idéal qu’ils avaient conçu. On pourrait appliquer à Venise tout entière ces paroles de Pétrarque à propos de la place Saint-Marc:Cui nescio an terrarum orbis parem habeat.«Eh bien! jeune homme, reprit le père de Beata en redressant sa tête sexagénaire, tout cela est l’œuvre de l’aristocratie. C’est vainement qu’on chercherait à nier son influence sur cette société, qu’elle a faite à son image; on la trouve gravée sur tous les monuments, et, comme dit le Psalmiste, les cieux racontent sa gloire. Ce n’est pas seulement dans les armes, dans les fonctions publiques, dans la magistrature et dans les ambassades, que la noblesse vénitienne s’est distinguée, mais dans tous les ordres des connaissances humaines. Cette bibliothèque renferme des témoignages non moins éclatants de sa grandeur que les annales de la république, et justifie ces belles paroles de mon ami Marco Foscarini dans sonHistoire de la Littérature vénitienne: Appunto dalle nobile famiglie, dit-il,uscirono i migliori lumi della nostra litteratura, e non solo in una, ma in tutte le facoltà[46]. En cela, la noblesse vénitienne, qui est la plus ancienne de l’Europe, soit par la date de son avènement dans l’histoire moderne, soit par la prétention qu’affichent plusieurs de nos grandes familles, telles que les Justiniani, les Venier et les Marcello, de faire remonter leur origine jusqu’à l’empire romain, la noblesse vénitienne est aussi la première aristocratiedu monde, parce qu’elle a toujours marché à la tête de la nation. Le patriciat romain, dans sa grandeur un peu sauvage, dédaignait toute autre illustration que celle des armes, de la magistrature, de la religion et de la parole, l’instrument de sa domination, et ce n’est guère que sous les empereurs qu’il se mit à pratiquer les lettres, dont il avait abandonné jusqu’alors la culture à des rhéteurs grecs et à des affranchis, qui l’amusaient comme des histrions. L’aristocratie vénitienne, qui a eu ses Catons, ses Régulus, ses Scipions et ses Pompées, mais qui a su prévenir l’éclosion des Syllas et des Césars, a toujours concilié les lumières de l’esprit avec la force de caractère qu’exige l’exercice du pouvoir, et il n’y a pas d’exemple dans l’histoire de notre patrie d’un barbare comme Marius parvenant aux plus hautes charges de la république. Les princes et les barons qui forment l’aristocratie des autres nations de l’Europe ne sont que des instruments de la force, les représentants attardés de la féodalité, déjà à moitié vaincus par le clergé, par les juristes et les lettrés, qui ont suivi le mouvement de l’esprit humain. L’aristocratie de Venise, expression toujours vivante des besoins de la société, ne s’est jamais laissé dépasser et a toujours légitimé son droit à la souveraineté par la supériorité de ses vertus, de ses lumières et de son dévouement à la patrie. Comme l’a dit Paruta, un de nos plus grands publicistes,la nobiltà venezianaest la seule au monde dont l’élévation morale, la prudence et la sagacité politiques, unies aux connaissances, à l’urbanité des goûts et des manières, justifient ce beau titre denobilitas, qui est synonyme de civilisation.«Mon enfant, l’expérience de la vie et l’histoire, quand vous pourrez la consulter avec fruit, vous apprendrontque le monde a toujours été gouverné par des minorités. Quoi qu’on fasse, quelles que soient les chimères dont se bercent aujourd’hui les factieux et les faiseurs de systèmes, la foule, toujours absorbée par les travaux que lui imposent ses besoins de chaque jour, n’aura jamais assez de loisirs et d’indépendance d’esprit pour s’élever à la hauteur de la politique des États. Heureuses les nations qui renferment dans leur sein des classes supérieures consacrées par le temps et les services rendus! Partout où ces classes, plus ou moins nombreuses, plus ou moins privilégiées, qui représentent la tradition, c’est-à-dire la conscience des corps politiques, n’existent pas, la foule besoigneuse, livrée à la mobilité de ses instincts, est bientôt la proie d’un despote ou d’un conquérant. Voyez la Grèce et ses fragiles démocraties tombant sous le joug de Philippe, d’Alexandre et de ses successeurs, pour devenir ensuite une province, une sorte de hochet de la grandeur romaine! Et cette Rome si fière et si forte, qu’est-elle devenue, à son tour, après la chute de son patriciat? Elle a donné le jour à une succession de monstres qui ont effrayé l’humanité et soulevé contre ce colosse d’iniquités la justice du genre humain. Le christianisme, pour avoir adouci le fond de notre nature par une morale plus parfaite, n’a pu détruire les passions qui nous agitent et les conséquences qui en résultent. L’Église a eu ses Borgia; l’Italie, comme la Grèce, a eu des révolutions incessantes qui l’ont conduite à sa perte, et nous voyons aujourd’hui la France en proie à des convulsions qui menacent le repos du monde. L’Angleterre est, après Venise, le seul pays de l’Europe où une aristocratie forte préside aux destinées de la nation et lui conserve son indépendance et sa liberté. Je ne me fais aucuneillusion sur les dangers qui menacent ma patrie; tu sais, abbé, qu’il y a longtemps que je suis préoccupé des funestes doctrines qui agitent les esprits, et dont la France est déjà la victime. Je dirai avec un grand citoyen qui a voulu sauver la république romaine contre les démocrates de son temps:Mihi nihil unquam populare placuit! Et il avait bien raison de craindre le règne populaire, cet éloquent défenseur du patriciat et de la liberté, deux choses qui sont toujours inséparables, puisqu’il devait payer de sa tête l’honneur d’avoir prévu et combattu l’avénement dumagnanime Auguste, comme le qualifient les lâches sophistes aux gages des Césars. Quelle que soit l’issue de la lutte où l’esprit humain est engagé, la noblesse vénitienne aura fait son devoir. Si les passions aveugles qu’on suscite contre sa domination légitime triomphent, elle entraînera dans sa chute la république qu’elle a fondée, et qui, depuis quatorze cents ans qu’elle existe, n’a pas vu un étranger troubler l’eau de ses lagunes.«Dans quelques jours, ajouta le sénateur en se tournant vers Lorenzo, vous partirez pour Padoue. Vous y achèverez vos études et prendrez vos degrés universitaires, complément indispensable à l’éducation d’un noble vénitien. Rappelez-vous seulement que les lettres doivent servir d’ornement à l’esprit, de nourriture à l’âme, pour l’aider à supporter dignement les épreuves de la vie, mais ne jamais devenir une profession. Elles vous serviront à bien remplir les emplois que la république pourra vous confier, mais il ne convient pas qu’un homme destiné au commandement fasse étalage de prétentions littéraires. Vous pourrez écrire des rapports comme ceux de nos ambassadeurs, qui sont des modèles d’observation et de sagacité politique, éluciderquelques points de droit et d’administration publique, aborder même l’histoire, si vos connaissances vous le permettent, ou bien vous élever à des considérations d’un ordre supérieur ayant pour objet la morale, la religion (mais non pas la théologie), ou la police des États. Toutefois gardez-vous des vaines spéculations dont on est si prodigue dans ce temps-ci; tenez-vous toujours près des faits positifs, qui sont plus compliqués et plus difficiles à comprendre que ne se l’imaginent les inventeurs de systèmes. La vie est un roman bien autrement incidenté que les fictions des poëtes! Puisque vous appartenez à cette minorité intelligente et libre contre laquelle s’élèvent tant de clameurs, ayez le courage d’en défendre les intérêts et d’en remplir les devoirs, dont le premier de tous est de se dévouer au bien de l’État. Ce que je fais aujourd’hui pour vous est bien moins de ma part un acte de générosité banal qu’un service que je crois rendre à mon pays en lui procurant un serviteur fidèle, plus jeune que moi. Dans tous les temps, l’aristocratie vénitienne a eu la sage prévoyance de réparer ses forces appauvries en s’infusant un sang plus généreux. Vous trouverez dans les annales de ma famille plus d’un exemple de pareilles adoptions, qui ont accru son influence dans la république. Aussi je ne saurais trop vous recommander d’étudier à fond l’histoire de notre pays et de vous pénétrer de l’esprit de la noblesse vénitienne, dont le patriotisme a toujours été la vertu dominante. Elle a tout subordonné au salut de l’État, jusqu’à la religion, comme vous pouvez vous en convaincre par ce proverbe, qui résume sa politique:Siamo Veneziani, e poi cristiani.»Après cette exhortation, prononcée d’une voix grave,le sénateur se leva et dit à Beata: «Ma fille, donnez la main au chevalier Sarti.»Étourdie par ces paroles qui semblaient sanctionner le choix de son cœur, Beata s’avança un peu gauchement vers Lorenzo et lui tendit la main avec une cordialité affectueuse accompagnée d’un sourire enchanteur.Addio, campagne amene,Dove già lieto pascolai l’agnelle!répéta l’abbé Zamaria, presque en colère.«Que chantes-tu là, l’abbé? dit le sénateur.—Je dis que la musique s’en va à tous les diables, et que je ne me doutais guère que depuis six ans j’élevais un diplomate.—Il cultivera la musique pour son plaisir, répondit le sénateur. Marcello était un grand seigneur de Venise, ce qui ne l’a pas empêché de devenir un compositeur de génie.» Puis le père de Beata se tourna vers le camériste Bernabo, qu’il venait de sonner: «Faites monter ma maison,» lui dit-il.Les domestiques des deux sexes ayant obéi à l’ordre qu’ils avaient reçu, le sénateur, prenant Lorenzo par la main, leur adressa ces quelques mots: «Je vous présente le chevalier Sarti, que je vous ordonne de considérer comme un membre de ma famille. Allez,mon fils, ajouta-t-il ensuite, les yeux fixés sur Lorenzo, car ce titre vous appartient désormais.»Cette scène extraordinaire, que rien n’avait annoncée, dont Lorenzo ni Beata ne pouvaient prévoir le dénoûment, produisit sur eux et sur tous les assistants la plus grande surprise. Lorenzo était comme enivré de ce qu’il venait d’entendre. Il interrogeait des yeux l’abbé Zamaria, pour savoir quel sens il devait attacher à cesdernières paroles du sénateur:Allez, mon fils, car ce titre vous appartient désormais. Serait-il possible que le père de Beata, ayant deviné le secret de sa fille, voulût approuver une alliance si disproportionnée sous tous les rapports? Ou bien, par ces paroles affectueuses, le sénateur n’avait-il entendu exprimer qu’un degré plus intime de parenté intellectuelle, une adoption purement politique, sans vouloir confondre la destinée de Lorenzo Sarti avec celle de l’une des plus illustres familles de Venise? Le doute était au moins permis, et Beata elle-même, au milieu du ravissement qu’elle venait d’éprouver, hésitait à croire que le nœud de sa vie pût se délier d’une manière aussi heureuse. Cependant tout le monde dans la maison était à peu près convaincu que Lorenzo n’était devenu le chevalier Sarti que pour s’élever encore plus haut dans l’estime et l’affection du sénateur, qui n’était pas homme à dévoiler brusquement le fond de sa pensée. Dès lors une plus grande liberté s’établit dans les relations de Lorenzo et de Beata, qui se crut au moins autorisée à ne pas mettre autant de réserve dans la manifestation de ses vrais sentiments. Le chevalier Sarti fut présenté successivement à tous les membres de la famille, introduit avec plus de cérémonie dans les maisons amies, chez les Grimani, les Dolfin et les Badoer. On écrivit à Cadolce, au saint oncle de Beata, et celui-ci approuva de tout son cœur cette ascension de son cher Lorenzo dans la hiérarchie sociale, qui fît aussi la joie et le bonheur de Catarina Sarti.Il y eut à la suite de celle journée, dans la vie de Lorenzo et de Beata, quelques heures de cette félicité suprême que doivent goûter les âmes qui ont franchi sans remords la rive éternelle. Tout souriait à leurs vœux.Ils se voyaient sans contrainte; les domestiques, l’abbé Zamaria, le sénateur, les amis, Dieu et les hommes, semblaient approuver une union si charmante. Ils allaient ensemble dans les cercles, aux théâtres, aux concerts, et partout ils rencontraient des visages joyeux qui paraissaient prendre part à la fête de leurs cœurs. L’idée du prochain départ de Lorenzo pour Padoue venait bien obscurcir un peu l’horizon qui s’ouvrait devant eux; mais l’espoir qu’après une absence dont on ne fixait pas la durée, ils seraient unis pour ne jamais se quitter, dissipait ces légers nuages et gonflait la voile qui les menait au bonheur entrevu. Le chevalier Grimani lui-même avait accueilli Lorenzo avec bonne grâce, et ne paraissait ni surpris ni inquiet de la nouvelle position qu’on lui avait faite dans la famille Zeno. Il n’était pas moins empressé auprès de Beata, et sa contenance ne trahissait aucun embarras.Parmi les étrangers qui affluaient alors à Venise, les uns attirés par le plaisir, les autres par les événements politiques qui préoccupaient l’Europe et particulièrement les puissances de l’Italie, on remarquait surtout un grand nombre d’émigrés français. La révolution de 1789, qui, aux yeux de quelques rares philosophes et hommes d’État comme Marco Zeno, était l’événement le plus considérable survenu en Europe depuis la réforme de Luther, ne semblait à cette foule étourdie qu’une fièvre passagère qui devait avoir son cours et qui s’arrêterait bientôt devant les remèdes énergiques qu’on se disposait à lui administrer. Les émigrés, pleins de confiance dans l’avenir, et qui s’attendaient d’un jour à l’autre à rentrer en vainqueurs dans leur pays, qu’ils avaient quitté comme pour un voyage d’agrément, dépensaient à Venise le peu d’argent qu’ils avaient encore et leursdernières illusions. L’aristocratie vénitienne les avait accueillis avec empressement, et les lois politiques qui défendaient aux nobles de recevoir dans leurs palais et de fréquenter des étrangers avaient dû fléchir devant des intérêts de caste qui se confondaient avec ceux de l’ordre social menacé par les idées nouvelles. Aussi jamais Venise n’avait été plus gaie; jamais sescasini, ses théâtres, ses canaux et la place Saint-Marc, n’avaient retenti d’acclamations plus bruyantes, n’avaient caché de voluptés plus exquises et de rêves plus enivrants. Lorsque Beata et Lorenzo, dans la gondole du sénateur, qui les admettait tous deux en sa présence, comme s’il eût voulu fêter l’avénement du chevalier Sarti dans les hautes sphères de la vie sociale, descendaient le Grand-Canal par une nuit éclatante, suivis de barques chargées de musiciens dont les rhythmes, les mélodies et les joyeux accords s’exhalaient dans l’espace et les sinuosités voisines, il n’est pas de parole humaine qui pût exprimer la béatitude qu’ils éprouvaient. Lorenzo ne pouvait détourner ses yeux de ceux de Beata, dont le noble maintien était plus expansif désormais, et laissait entrevoir au fond de son âme, ainsi que dans une source pure, l’amour s’épanouissant comme une fleur d’espérance. O jeunesse, amour qui en féconde les nobles instincts, poésie qui s’en dégage et monte à l’esprit comme une essence généreuse, vous êtes la triple manifestation d’une seule et même vérité, le principe de toute inspiration et de toute grandeur morale! Heureux celui qui n’a point oublié les rêves de l’âge d’or! mille fois heureux l’homme qui, sous des cheveux blanchis, entend encore vibrer au fond de son cœur la voix d’un premier amour! Le chevalier Sarti sera toute sa vie un grand et sérieux enfant, et lorsqu’il rencontrerasur sa route douloureuse cette femme qu’il nomme Frédérique, il croira se réveiller d’un long sommeil et voir se relever devant lui l’image des jours fortunés!Le sénateur Zeno, qui ne s’occupait jamais de ce qui se passait dans l’intérieur de son palais, et qui laissait à Beata une entière liberté dans l’ordonnance de ses plaisirs domestiques, manifesta la volonté de donner un grand dîner pour lequel il fixa lui-même la liste des invités. Les Grimani, les Dolfin, les Badoer, les Mocenigo et les divers membres de sa propre famille, au nombre de soixante personnes, furent réunis dans une magnifique salle à manger qui était, après la bibliothèque, la pièce la plus remarquable du palais. Dessinée dans le goût somptueux de la Renaissance, elle était si spacieuse, qu’elle aurait pu contenir aisément deux cents convives. Des crédences sculptées avec un art infini, remplies d’argenterie, de vaisselle, des porcelaines et des cristaux les plus rares, formaient quatre grands panneaux d’une élévation moyenne, au-dessus desquels étaient rangés un grand nombre de portraits de famille. Celui du doge Renier Zeno, qui avait régné de 1252 à 1268, et sous le gouvernement duquel fut construit le premier pont du Rialto, qui était d’abord en bois, occupait la place d’honneur. On l’attribuait à Jean Bellini, qui l’aurait peint d’après une esquisse remontant au XIIIesiècle. C’était une figure longue, osseuse et froide, d’une expression noble et sévère, justifiant le jugement porté par l’histoire sur ce prince qui vit éclater la première guerre des Vénitiens contre les Génois:Uomo molto accorto e esercitato nei maneggi della republica(homme avisé et très-entendu dans le gouvernement de la république). Sur le panneau opposé, en face du doge,était le portrait de Charles Zeno, le héros de la famille, l’un des personnages les plus curieux de l’histoire de Venise, qui sauva la république, en 1380, contre les Génois, qui assiégeaient Chiozza. Venaient ensuite des procurateurs, plusieurs ambassadeurs, le portrait de ce cardinal Zeno dont le tombeau occupe une chapelle particulière dans la basilique Saint-Marc, et celui de plusieurs femmes, parmi lesquelles on remarquait la mère de Beata, d’une beauté frappante.Lorenzo fut présenté à la compagnie par le sénateur, et chacun s’empressa d’accueillir le chevalier Sarti comme un membre de la famille Zeno, et comme un égal dans cette minorité choisie de la société européenne. Il y avait parmi les convives quatre émigrés français: un marquis de La Rochenoire, de la province du Vivarais, homme fier et tout imbu des préjugés de sa caste; le comte de Narbal, esprit éclairé et sage qui ne partageait aucune des illusions de ses compagnons d’infortune, et qui subissait, en gémissant, un exil qu’il s’était imposé par devoir; le baron de Laporte, d’un caractère aimable et futile, effleurant toutes choses sans pouvoir se fixer sur rien, aimant les arts et la petite littérature de son temps; enfin le vicomte de Toussaint, jeune homme d’un ridicule parfait, ignorant et hâbleur, bravache et poltron, qui, après s’être avisé de tournoyer autour de Beata, avait été renvoyé par un regard foudroyant à son blason, aussi équivoque que ses mœurs. Dans ce dîner, où la magnificence du service répondait aux habitudes fastueuses et hospitalières de la noblesse vénitienne, dont Marco Zeno avait tant à cœur de conserver les traditions, la conversation, d’abord languissante et gênée à cause de la présence des émigrés français, finit par se fixer sur un incident du jourqui préoccupait tous les esprits. La maison de l’ambassadeur de Venise à Paris, Alviso Pisani, venait d’être envahie par le peuple. L’ambassadeur avait reçu de la république l’ordre de quitter la France et de se rendre en Angleterre sans bruit et sans protestations, pour ne pas rompre les relations diplomatiques des deux pays.«C’est une lâcheté, dit François Pesaro qui était au nombre des convives, et dont la tête forte et le visage anguleux révélaient la ténacité du caractère. Ce n’est point ainsi que se seraient conduits nos pères avec un peuple de gueux, demalcalzoni.—Nos pères étaient forts et nous sommes faibles, répondit Antonio Cappello, dont la sagacité avait si bien apprécié la révolution de 1789, qu’il avait vue commencer à Paris, où il était ambassadeur de Venise. Sa figure fine et triste trahissait les appréhensions de son âme sur le sort de son pays.—Nous sommes faibles parce que nous sommes irrésolus, répondit le père du chevalier Grimani, qui partageait les opinions de Marco Zeno sur la politique intérieure de la république. Le gouvernement de la seigneurie veut appliquer à une situation nouvelle des principes de prudence qui ne tromperont personne, et qui ont pu avoir leur efficacité lorsque les puissances de l’Europe se reconnaissaient solidaires d’une civilisation commune qui formait la base de leurs alliances. Ce qui se passe en France, les troubles qui agitent ce pays, les questions qu’on y soulève, les hommes audacieux qui s’y produisent et dont les noms étaient complétement ignorés il y a quelques années, tout cela me donne à penser que nous sommes à la veille d’immenses dangers qu’on ne surmontera qu’avec du courage et de grands sacrifices.—Tranquillisez-vous, excellence, s’écria le marquis de La Rochenoire d’un ton superbe, nous irons bientôt châtier les rebelles et rétablir la monarchie sur ses bases séculaires. Nous sauverons le roi malgré lui, nous remettrons le faible Louis XVI en possession de toute l’autorité que lui ont transmise ses aïeux, et dont il s’est laissé dépouiller.—Je le désire plus que je n’ose l’espérer, répliqua le comte de Narbal d’une voix calme. Je crois, monsieur le marquis, que vous vous faites illusion sur l’état de notre pays, et que, pussiez-vous réussir par la force à replacer la monarchie française sur ses vieux fondements, vous auriez encore à lutter contre les idées qui en ont amené la chute.—Mais ces idées sont l’œuvre des Jacobins, répondit le marquis avec emportement. En chassant à coups de cravache ce ramassis de clubistes et d’écrivassiers impudents, la noblesse reprendra la place qui lui appartient dans l’État, dont elle est le plus ferme appui.—Le marquis a raison, dit le vicomte de Toussaint de sa petite voix de fausset aigre, organe aussi frêle que son esprit; il faut traiter ces coquins comme Louis XIV a traité ces messieurs de la religion prétendue réformée. La noblesse française, qui est la plus illustre du monde, car elle a donné des rois à une partie de l’Europe et même à Venise, si je ne me trompe, rentrera l’épée à la main dans ce grand et beau pays de France qu’elle a conquis jadis par son courage.»Un moment de silence suivit cette estocade du jeune émigré, qui fit sourire les nobles convives et mit fort mal à l’aise le comte de Narbal.«Monsieur le vicomte voudrait-il nous dire dans quelle histoire particulière il a trouvé que la républiquede Venise avait eu besoin de demander à la France des chefs pour la gouverner? dit le savant Mocenigo avec une feinte bonhomie qui cachait autant de finesse que de vrai savoir. Nous étions convaincus jusqu’ici par nos annales que Venise, encore au berceau de sa grandeur, sut résister aussi bien à la domination de Charlemagne qu’à celle de son fils Pépin, roi des Lombards, dont elle repoussa les attaques et incendia la flotte, au commencement duIXesiècle. Monsieur le vicomte a interverti les rôles: il a sans doute voulu dire que la république de Venise, qui est le premier corps politique formé en Europe depuis la chute de l’empire romain, a presque toujours eu de bonnes relations avec la couronne de France. Notre politique, qui n’a jamais été, comme chez vous, un caprice de prince, mais le fruit de la sagesse et de la nature des choses, nous a fait souvent rechercher l’alliance de la France, et quelquefois aussi nous a imposé le devoir de combattre son ambition. Puisque l’histoire vous est si familière, continua Mocenigo avec cette ironie froide et polie qui caractérisait la plupart des grands seigneurs vénitiens, vous devez avoir lu dans Villehardouin, votre premier historien, comment, sans le concours de notre marine, les puissants barons de France n’auraient pas entrepris la conquête de Constantinople, qu’ils n’ont pas su garder. Un autre de vos historiens, Philippe de Commines, a dû vous apprendre également que le gouvernement de Venise, dont il parle avec une admiration intelligente, n’avait pas voulu se laisser entraîner à la remorque d’un roi aussi aventureux que votre Charles VIII. Enfin, monsieur le vicomte, si Venise a consenti à donner une de ses filles à un membre de la maison de Lusignan, comme elle a sanctionné plus tard l’alliance de BiancaCappello avec le grand-duc de Toscane; si elle a reçu avec éclat le roi de France Henri III, dont elle a inscrit le nom sur son livre d’or; si elle a échappé à la ligue de Cambrai, formée contre elle par le roi Louis XII, donné des marques de sa munificence à Louis XIV en lui envoyant un des meilleurs tableaux de Paul Véronèse[47]; si enfin elle a tout récemment accueilli un des descendants fugitifs de ce prince, vous m’accorderez que ce sont là des actes politiques d’une puissance qui a toujours été maîtresse de sa destinée, et qui n’a jamais trouvé chez la France qu’ingratitude et souvent même hostilité, pour prix d’une pareille conduite. Un de nos ambassadeurs près du roi de France Henri II, Giovanni Soranzo, terminait une de ses dépêches par ces paroles dont les événements qui s’accomplissent aujourd’hui dans votre patrie, monsieur le vicomte, justifient la justesse:È il proprio del Francese il pensar poco.—Vous êtes cruel, monsieur, et vous profitez de vos avantages en politique plus habile que généreux, dit le comte de Narbal en souriant. Toutefois permettez-moi de vous dire que ce qui se passe actuellement dans mon pays est bien moins une révolution locale, comme celles qui ont eu lieu depuis l’origine de la monarchie, qu’une évolution de l’esprit humain qui pourrait bien intéresser toutes les puissances de l’Europe. Ce n’est ni Voltaire ni Rousseau, comme le croient tant d’imbéciles, qui ont amené la crise formidable où nous sommes engagés, et dont je n’espère pas voir la fin. Ces deux grands philosophes n’ont été que les instruments du destin, ou, si vous aimez mieux, de la logique des idées. N’est-ce pas ainsi que, dans les arts et dans les lettres, lorsqu’unerévolution est imminente dans les goûts du public, il se présente toujours un grand artiste pour l’accomplir?—C’est parfait, s’écria l’abbé Zamaria, et cela est vrai surtout de l’art musical, dont l’histoire de Venise offre plus d’un exemple.—Est-ce que Venise possède une musique particulière? dit M. de Laporte en s’adressant à l’abbé Zamaria.—Comment, si Venise possède une musique particulière! répondit l’abbé avec étonnement. Je pourrais vous répondre comme ce prêtre égyptien à je ne sais plus quel philosophe grec: «Vous autres Français, vous êtes toujours jeunes, parce que vous ignorez tout ce qui se passe hors de votre pays et de votre génération. Vivant au jour le jour, tout vous étonne, tout zéphyr vous agite.» Sans vouloir vous rappeler que les poëtes, les peintres et les architectes italiens ont été vos instituteurs, qu’il me suffise de vous apprendre que les premiers opéras italiens qui ont été représentés à la cour de France pendant la minorité de Louis XIV étaient d’un compositeur vénitien, François Cavalli, dont vous pouvez voir le tombeau dans l’église deSan Geminiano, où se trouve aussi celui de Lotti.—Je vous demande, monsieur l’abbé, répliqua M. de Laporte, qui était après tout un homme d’esprit, si la musique vénitienne se distingue fortement de la musique italienne proprement dite.—Ah! ceci est différent, répondit l’abbé. La question est même très-subtile, et ce n’est pas la première fois qu’on me l’adresse. Pour y répondre convenablement, il me faudrait entrer dans des détails qui seraient ici hors de propos. Ce que je puis vous affirmer, c’est quele génie vénitien n’a pas plus failli à l’art musical qu’à aucune manifestation du beau.—Il serait cependant intéressant de connaître, dit Girolamo Dolfin, dilettante distingué, en quoi nos illustres compositeurs Galuppi, Marcello, Lotti, Caldara et Cavalli, se distinguent des autres musiciens de l’Italie, et surtout des maîtres de l’école napolitaine.—Signor Girolamo, répondit l’abbé, le sujet est plus difficile à traiter que vous ne le supposez. On ne peut parler convenablement de la musique vénitienne sans toucher à l’histoire fort embrouillée de la musique moderne.—Si cela intéresse la gloire de notre pays, dit le sénateur Zeno, nous t’écouterions avec plaisir.—On ne sait presque rien d’un art qu’a illustré Benedetto Marcello, remarqua le chevalier Grimani.—Si Vos Excellences le désirent, répondit l’abbé, j’essayerai de fixer quelques idées; mais j’avertis la noble compagnie que, pour raconter les vicissitudes de l’art musical à Venise, qui ne sont pas sans avoir beaucoup d’analogie avec celles qu’a subies notre école de peinture, et qui se rattachent plus qu’on ne croit aux péripéties de la civilisation italienne, j’ai besoin de quelques jours de recueillement et de beaucoup d’indulgence.—Nous t’accordons tout ce que tu demandes, répondit le père de Beata. Je ne suis pas fâché que tu prouves devant ces nobles étrangers qu’aucune branche des connaissances humaines n’a été négligée dans notre patrie.—Oh! ce sera charmant, dit la belle Badoer, et je retiens ma place d’avance.—Nous la retenons tous,» répondit le comte de Narbal.Le dîner s’acheva au milieu d’une causerie bruyante, traversée de courants divers qui laissaient à chaque convive la liberté de choisir l’interlocuteur préféré. Lorenzo, qui se trouvait à côté du comte de Narbal, se sentit attiré vers cet esprit sage et ferme qui, avec plus d’expérience que ne pouvait en avoir le jeune Vénitien, avait exprimé des sentiments politiques assez en accord avec les aspirations de ce caractère passionné, dont l’amour enchaînait les instincts.Le bruit se répandit bientôt à Venise qu’une brillanteconversazionedevait avoir lieu au palais Zeno. On disait que l’abbé Zamaria, provoqué par les railleries de quelques émigrés français, avait pris l’engagement de prouver que Venise avait eu des institutions musicales qui ne le cédaient en rien à celles des autres États de l’Italie. L’esprit et le savoir de l’abbé, la nature du sujet qu’il avait à traiter, excitèrent au plus haut degré la curiosité publique. Tout le monde voulut assister à une réunion qui avait pour objet de glorifier le sentiment national, d’autant plus vivace qu’on avait conscience de la situation périlleuse où se trouvait la république. Les invitations furent très-nombreuses, et jamais on ne vit dans un palais de Venise une réunion plus imposante, composée d’éléments aussi divers. Indépendamment des convives qui avaient inspiré l’idée de cette fête, on y avait admis tous les étrangers de distinction, les familles illustres, les poëtes, les savants, les artistes et les beaux esprits qui remplissaient alors cette ville, centre lumineux des plus étourdissantes folies. Bertoni, Furlanetto, l’abbé Sabbattini, maître de chapelle à Saint-Antoine de Padoue, où il avait succédé au P. Valotti; Guadagni, Pacchiarotti s’y trouvaient, ainsi que Canova, Gritti, Buratti, Gozzi, et Alfieri, arrivé à Venise depuis quelquesjours. La Vicentina avait trouvé le moyen de se faire inviter aussi par l’abbé Zamaria avec Grotto et Zustiniani. Le départ de Lorenzo fut retardé et remis après la fête, qui semblait avoir été organisée tout exprès pour mettre le comble à la félicité des deux amants.
VIL’ARISTOCRATIE DE VENISE.La fête de l’Ascension était suivie d’une foire qu’on appelait lafiera della Sensa, qui durait huit jours, et pendant laquelle avait lieu sur la place Saint-Marc une sorte d’exposition générale de l’art et de l’industrie de Venise. C’est à l’une de ces foires, qui attiraient à Venise tous les curieux de l’Italie, que fut exposé le groupe deDédale et Icare, qui commença la réputation de Canova. On s’y promenait tous les matins et tous les soirs à la clarté de lanternes coloriées. Les femmes, enveloppées de leurzendalettoou mantelet de soie noire, cachant leurs traits sous un masque de fine dentelle nommébaute, s’y donnaient rendez-vous et profitaient largement de la liberté que leur accordaient les mœurs pendant ces derniers jours de folie, considérés comme unfesteggiamento, une continuation de la fête nuptiale du doge de Venise.Quelques jours après le départ de Tognina, qui était restée jusqu’à la fin de la foiredella Sensa, Lorenzo entra un matin dans la chambre de l’abbé Zamaria, lui apportant à corriger une leçon de contre-point. C’était une fugue à six parties réelles sur un thème de plain-chant,selon l’usage des écoles d’Italie. Quoiqu’il fût déjà tard, l’abbé était encore au lit, car il ne se levait guère avant midi. Il venait de prendre son café, dont la tasse vide était près de lui à côté de sa perruque et de quelques bouquins qu’il lisait le soir avant de s’endormir. Ses petits yeux malins scintillaient sous un énorme bonnet de nuit que retenait un ruban de soie un peu usé. Il était, comme toujours, d’une humeur facile et prête à déborder en une loquacité intarissable. Après avoir parcouru d’un œil scrutateur lacartellaque lui avait présentée Lorenzo: «Voilà qui est bien, dit-il en se frottant les mains. Te voilà maintenant en état de naviguer comme un bon marin à travers vents et marées sans craindre de voir chavirerla navicella del tuo ingegno, comme dit le poëte que tu préfères. Viennent les idées, vienne l’inspiration, sans laquelle on n’est jamais qu’unbrontolone di contrappunto, un radoteur de contre-point, et tu feras ton chemin comme les autres. C’est que, vois-tu, mon cher Lorenzo, Dieu a arrangé les choses de manière que l’art sans l’inspiration, ou l’inspiration sans l’art, sont comme un paralytique et un aveugle qui ne voudraient point s’entr’aider: ils feraient unfiascoépouvantable et seraient condamnés à l’immobilité. Il faut le concours de la grâce et du libre arbitre, disent les théologiens, pour faire un bon chrétien, et Horace, qui savait tout, et que tu n’as pas lu aussi attentivement que je l’aurais désiré, a posé cette même question bien avant saint Augustin et les docteurs de l’Église, quand il dit dans sonArt poétique:Natura fieret laudabile carmen, an arte,Quæsitum est. Ego nec studium sine divite vena,Nec rude quid possit video ingenium: alterius sicAltera poscit opem res, et conjurat amice.Cela veut dire que le génie sans l’étude ou l’étude sans le génie ne peuvent rien créer de durable; en d’autres termes:Aide-toi, le ciel t’aidera;tant il est vrai, mon cher enfant, que les principes les plus abstraits de l’esprit humain ont leur source dans le sens commun!«Garde-toi donc bien, continua l’abbé, d’imiter l’exemple de ces jeunes compositeurs du jour, qui parlent avec un suprême dédain de ce qu’ils appellent les combinaisons abstruses du contre-point. C’est absolument comme s’ils se moquaient de la logique de l’esprit humain; car le contre-point, dont l’étymologie,punctum contra punctum, indique un vieux système de notation[40]qui a précédé les premiers tâtonnements de l’harmonie, n’est rien moins que l’ensemble des lois qui règlent la marche des sons entendus simultanément. Ce que les théoriciens desIXe,XeetXIesiècles, tels que Hucbald, Gui d’Arezzo, Francon de Cologne et Jean Cotton, nommaient tour à tourorganum,diaphonie, et plus tarddechant(discantus), est le germe des différentes espèces de contre-points, simples ou fleuris, qui sont arrivés jusqu’à nous et qui nous enseignent l’art de combiner les sons et de former un concert harmonieux. Je pourrais citer telle définition de ladiaphoniefaite par Jean Cotton, au milieu duXIesiècle, qui ne s’éloigne guère de celles que donnent Zarlino et le P. Martini d’une espèce de contre-point fleuri simple. Il dit, par exemple: «La diaphonie est un ensemble de sons différents convenablement unis. Elle est exécutée au moins par deux chanteurs,de telle sorte que, tandis que l’un fait entendre la mélodie principale, l’autre, par des sons différents, circule convenablement autour de cette mélodie, etc.» Ce que Dante a exprimé admirablement dans les trois vers suivants:E come in fiamma favilla si vede,E come in voce voce si discerne,Quand’ una è ferma e l’altra va e riede[41].Dans l’ordre de la succession, qui constitue la mélodie, comme dans celui de la simultanéité, qui engendre l’harmonie, les sons s’appellent et s’enchaînent d’après certaines lois d’affinité qui n’ont pas été découvertes en un jour. Il a fallu plus de mille ans de tâtonnements pour arriver à fixer la succession qui caractérise notre gamme diatonique. L’épuration des intervalles, leur classification en consonnants et dissonants, les règles qui concernent le mouvement des différentes parties, enfin toute la dialectique musicale est l’œuvre du moyen âge, qui se prolonge jusqu’à l’avénement de Palestrina.—Comment! s’écria Lorenzo avec surprise, notre gamme diatonique n’a pas toujours existé telle que nous la possédons?—Dans la nature, oui, répondit l’abbé en souriant, mais non pas dans la théorie. Est-ce que les astres qui roulent sur nos têtes n’ont pas toujours obéi aux mêmes lois? Cependant, avant Kepler, Newton et notre grand Galilée, qui les ont découvertes, la science astronomique admettait d’autres principes de mécanique céleste.L’homme n’invente jamais rien, il ne fait qu’apercevoir le vrai rapport des choses. Tu le sais aussi bien que moi maintenant, continua l’abbé Zamaria en regardant Lorenzo d’un air de satisfaction paternelle, le principe de la composition musicale, ce qui fait la base de l’enseignement du contre-point, c’est l’imitation, la faculté de reproduire incessamment une phrase mélodique, d’en déduire les conséquences et d’en former un discours qui ait son commencement, son milieu et sa fin. Ces différentes sortes d’imitation, parmi lesquelles lecanonest la plus sévère, vont se confondre dans une forme plus générale d’argumentation qu’on appellefugue, c’est-à-dire mouvement. Voilà ce grand arcane qui effraye si fort les musiciens ignorants! La fugue, qui a son principe dans l’imitation, comme toute la musique du reste (car la mélodie elle-même, lorsqu’elle est un produit de l’art, se compose d’une succession de petites phrases qui se répètent avec une certaine symétrie qu’on nommecarrure), la fugue, c’est la forme suprême de l’argumentation, c’est le syllogisme avec samajeure, qu’on appellesujet, samineureouréponsedu sujet, et la conclusion, où les motifs précédemment entendus sont rappelés dans unestrettavigoureuse. Or si, toutes les fois que l’esprit humain formule un jugement, il obéit nécessairement aux lois du syllogisme qui sont ses propres lois, le compositeur ne peut pas écrire un morceau d’ensemble de quelque étendue où les règles de la fugue ne trouvent implicitement leur application. Il en est ainsi dans tous les arts, dont les magnifiques développements reposent sur quelques vérités premières qui sont à la civilisation ce que les pilotis qui plongent dans la mer sont à Venise.«La fugue n’est donc pas ce qu’un vain peuple pense,continua l’abbé en déposant sur la table de nuit lacartellaqu’il tenait à la main. Les maîtres qui ont fixé les règles de cette charpente de toute composition musicale ne les ont pas plus inventées qu’Aristote n’a inventé les lois du syllogisme, dont il a signalé l’existence au fond de la raison. Seulement il est arrivé dans l’histoire de la musique ce qu’on remarque dans l’histoire de la philosophie et de la littérature: il y a eu une période de labeur pédantesque pendant laquelle les doctes, absorbés qu’ils étaient par l’attrait nouveau de l’harmonie naissante, se sont complu dans la combinaison abstraite des sons et ont perdu de vue le but suprême de l’art, qui est de charmer l’imagination et d’exprimer les mouvements de la vie. Pendant cette période, d’ailleurs nécessaire, qui est une sorte d’adolescence de l’esprit humain, les compositeurs savants, qui, chose étonnante, étaient pour la plupart des étrangers, desFiaminghi, se jouaient avec les formes arides du contre-point, comme les docteurs de l’Église abusaient de l’argumentation logique. Le règne de la scolastique musicale, qui a duré à peu près trois cents ans, depuis le commencement duXIVesiècle jusqu’à la fin duXVIe, a préparé l’épanouissement de la Renaissance, où les formes élaborées du contre-point et de la fugue qui les résume toutes, comme le syllogisme résume toute la logique, ont été mises au service de l’imagination et du sentiment. Tel est le phénomène qui s’est produit aussi dans les lettres et dans les arts. Palestrina est à Okeghem[42]ce que Dante est à saint Thomas d’Aquin et Raphaël à Cimabue, des poëtes qui succèdent à des argumentateurs, et qui recouvrent la charpente de la scolastique des couleurs de la vie.«Et maintenant, cher Lorenzo, il faut t’élancer dans la carrière. Tu sais écrire, tu connais les maîtres; marche donc hardiment sur les flots, et mets-toi à composer des opéras bouffes, des opéras seria, des oratorios, des messes, des motets, tout ce que tu voudras, mais surtout des opéras bouffes; car je t’avoue que la musique me paraît bien plus destinée à réjouir le cœur qu’à nous faire porter, comme on dit vulgairement, le diable en terre. Va, mon enfant, fais honneur à ton maître, et puisses-tu devenir un second Buranello, qui ajoute un nouvel éclat à la gloire de Venise!—Je suis bien jeune encore, répondit Lorenzo d’une voix timide, pour prendre une détermination.—Mais la détermination est toute prise, répliqua l’abbé, et, puisque tu dois être un compositeur, il est bon, ce me semble, de commencer à se rompre la main aux difficultés du théâtre. Il y a une expérience qu’on ne peut acquérir que sur le champ de bataille, et dont les écoles n’enseignent point le secret. Les Cimarosa, les Paisiello, les Guglielmi, étaient déjà célèbres à vingt ans.—Sans doute, répondit Lorenzo avec embarras, ces hommes supérieurs avaient une vocation décidée que je n’ai peut-être pas, et je vous assure que j’ai encore besoin de réfléchir et de m’orienter auparavant....—Tu réfléchiras en composant, répliqua vivement l’abbé Zamaria, et c’est en pleine mer, c’est-à-dire sur le théâtre, que tu devras chercher l’étoile polaire pour te diriger vers le succès. Est-ce que tu t’imagines qu’on fait de la musique comme un ver à soie file sa coque? Le grand Benedetto Marcello n’était pas seulement un compositeur sublime; c’était aussi un poëte, un érudit,un philosophe, un critique mordant et plein de sagacité. Parce que l’inspiration est un don naturel, une grâce qui descend sur nous comme la rosée du ciel, il ne faut pas moins beaucoup réfléchir pour approprier les idées au caractère des différents personnages et les coordonner dans un grand ensemble où le désordre apparent de la passion est un effet de l’art. Il y a tel madrigal de Scarlatti,Cor miopar exemple, qui est une fugue à cinq voix de la plus rare élégance; leMisererede Leo a deux chœurs et cinq parties qui ne s’improvisent pas en un jour, et si tu ajoutes à ces combinaisons des voix le coloris de l’instrumentation, comme l’ont su trouver Gluck, Jomelli, Piccini, Sacchini et Paisiello, tu seras convaincu qu’il ne faut pas une intelligence ordinaire pour réussir dans un art qui exige autant de sensibilité que de profondeur.—Je ne veux pas déprécier un art que j’aime et que vous m’avez enseigné avec autant de soin que d’affection, répondit Lorenzo d’un ton plus assuré. Je comprends qu’on ne devient pas un grand compositeur, dramatique surtout, sans posséder des facultés éminentes où le sentiment s’allie à la spéculation du philosophe. Il ne m’appartient pas de viser si haut et de prétendre à une gloire musicale que je n’atteindrai sans doute jamais.—Et pourquoi pas? Tu as de l’imagination, du savoir, de la ténacité, et ce sont là des avantages qu’on ne rencontre pas toujours dans un jeune homme de dix-sept ans.—Sans être plus modeste qu’il ne faut, on peut avoir une ambition d’une nature différente.—Qu’est-ce que tu entends par une ambition différente? répliqua l’abbé non sans quelque surprise. Est-ceque tu veux faire le gentilhomme et gouverner la république? Mon ami, il vaut mieux chanter les hommes d’État que de se mêler de leurs affaires, et, si tu as l’ambition de vouloir démêler l’écheveau des passions et des intérêts des hommes, tu trouveras au théâtre de quoi occuper tes loisirs. Les sopranistes et lesprime donnesont plus difficiles à diriger qu’une armée de trente mille hommes, a dit le grand Frédéric à propos de la Mara, cantatrice fantasque qu’il fut obligé d’envoyer à tous les diables.—Il y a plusieurs manières d’envisager la vie et de comprendre le rôle qu’on doit y jouer, répondit Lorenzo en inclinant la tête pour éviter le regard de son maître.—Ah çà! es-tu fou, ou bien amoureux? Tant mieux si c’est l’amour qui t’échauffe la cervelle,per Bacco!tu le mettras en musique, et cela te fera faire des chefs-d’œuvre. Dis-moi, continua l’abbé en clignant ses petits yeux égrillards, est-ce la Vicentina qui t’inspire ces belles réflexions? Elle est jolie et vaut certes la peine que tu fasses quelques folies pour elle, pourvu que ce soit en musique.—Je ne songe pas plus à la Vicentina qu’à la carrière de compositeur, qui ne saurait satisfaire aux aspirations de mon cœur et de mon esprit, répondit Lorenzo avec une fermeté inusitée.—Qu’est-ce que j’entends? dit l’abbé Zamaria en croisant les bras sur sa poitrine. La musique, la gloire d’un Marcello, d’un Lotti, d’un Buranello, d’un Cimarosa, ne sont pas dignes de fixer l’ambition demonsieurLorenzo Sarti?Gesù Maria!quel serpent ai-je donc réchauffé dans mon sein?»Et, sautant précipitamment hors de son lit sans sedonner le temps de prendre aucun vêtement, il se mit à cheval sur une chaise qui était devant son clavecin, et chanta à pleine voix un fragment d’un délicieux trio de Clari:Addio, campagne amene,Dove già lieto pascolai l’agnelle[43],avec un feu, une passion et un entrain qui faisaient tressaillir sa frêle charpente et la petite bosse qu’il avait sur les épaules.«Trouverais-tu au-dessous de la dignité de pouvoir composer un pareil chef-d’œuvre de grâce?» dit-il en se tournant vers Lorenzo, dont la contenance était fort embarrassée en voyant la singulière posture de l’abbé à califourchon sur une chaise.Sur ces entrefaites, on frappa à la porte, et le vieux Bernabo entra dans la chambre en disant: «Signor Lorenzo, Son Excellence vous demande ainsi que monsieur l’abbé.—Diable! répondit Zamaria un peu confus de sa toilette qui fit sourire lecameriere, que nous veut-il donc?»Lorenzo, un peu inquiet de l’invitation qu’il venait de recevoir, descendit au premier étage et fut introduit auprès du sénateur dans la grande bibliothèque du palais, où il se tenait le plus habituellement. Il était assis auprès d’une table chargée de livres et de papiers, dans un grand fauteuil de cuir noir surmonté de ses armes sculptées en bois. Sa fille était à côté de lui, parcourant un recueil de vieilles estampes. Sa tête blanche, sa physionomie sévère, son maintien grave, où l’âge, l’expérienceet l’autorité avaient imprimé leurs traces indélébiles, ne faisaient que mieux ressortir les cheveux blonds, abondants et ornés de fleurs, la grâce et la jeunesse enchantée de Beata.«Asseyez-vous,» dit le sénateur à Lorenzo, dont l’émotion s’était accrue en la présence de Beata, qui n’avait osé lever les yeux sur lui.On attendait l’abbé Zamaria, qui s’habillait, et pendant ce temps Lorenzo, plein d’anxiété sur la scène qui allait suivre, regardait vaguement les belles reliures qui remplissaient les rayons de la bibliothèque, l’une des plus riches et des plus choisies de Venise. Les bibliothèques étaient nombreuses dans une ville qu’on avait surnommée la librairie du monde, et où l’imprimerie fut introduite dès l’année 1459. Indépendamment de la grande bibliothèque de Saint-Marc, qui doit son origine au don que fit Pétrarque de ses manuscrits à la république en 1380, et de celle de Saint-Georges, fondée par la reconnaissance de Cosme de Médicis, qui avait trouvé à Venise une hospitalité généreuse; indépendamment des académies, des couvents et d’autres institutions publiques qui possédaient des collections de livres assez remarquables, les grandes familles mettaient leur vanité à former des bibliothèques qui leur étaient un titre à la considération générale. On citait, parmi ces bibliothèques particulières, celle de Pier Grimani, qui fut élu doge en 1752, celle de la famille Nani, et surtout la fameuse collection des Pisani, qui était connue de toute l’Italie. La bibliothèque de la famille Corneri, qui s’éteignit en 1798, était remarquable par ses richesses musicales. On citait encore la bibliothèque des Tiepolo, qui provenait de celle des Contarini, les collections de Joseph Farsetti, de FrançoisPesaro, d’Antoine Cappello, de Sébastien Zeno, cousin de notre sénateur, qui possédait les plus belles éditions des Alde, ces illustres imprimeurs et savants de Venise.La bibliothèque du sénateur Zeno, qui était sous la direction de l’abbé Zamaria, formait une vaste salle carrée, divisée en compartiments, dont chacun était consacré à une branche particulière des connaissances humaines. Ces divisions étaient classées d’après une loi de succession qui les reliait autour d’un principe générateur, de manière à former un véritable tableau de la civilisation vénitienne. Au premier rang, dans le compartiment d’honneur, qui servait de point de départ, comme l’idée fondamentale de la hiérarchie, étaient placés les historiens, et surtout les historiens de Venise, depuis les chroniqueurs obscurs des premiers siècles de la république jusqu’à André Dandolo, qui en est l’Hérodote, et depuis ce contemporain de Pétrarque jusqu’à Bernard Justiniani, le premier historien critique de la ville des doges. La science politique, qui a sa source dans l’expérience, venait après l’histoire et contenait, indépendamment des œuvres de Platon, d’Aristote et de Cicéron, celles de Machiavel et de son contradicteur Paul Paruta, né à Venise en 1540 et mort dans cette même ville en 1598, après avoir rempli les plus hauts emplois de la république, dont il défendit la constitution dans son livre célèbre:Discours politiques(Discorsi politici). A côté des œuvres de Paruta étaient celles de Sarpi, l’historien indépendant du concile de Trente et le théologien de la république contre les prétentions de la papauté. Les écrits politiques de Paul et Dominique Morosini, de Luccio Durantino, de Scipion Anmirato, de Botero, et l’ouvrage de Donato Giannoti Fiorentino,della Repubblicae Magistrati di Venezia[44]; les travaux de jurisprudence, les lois et décrets qui règlent les intérêts de la vie civile, collections nombreuses et confuses que le temps avait formées, et où la coutume jouait un plus grand rôle que la doctrine, complétaient le compartiment consacré à la science politique. Dans un rayon de ce compartiment, on voyait un grand in-folio, lesStatuts et Fondements sur les navires et autres bâtiments(Statuta et Fundamenta super navibus et aliis lignis), publié par le doge Renier Zeno, le 6 août 1255.Les voyageurs vénitiens, qui ont précédé tous les autres dans la connaissance des mœurs, des usages des peuples de la terre, remplissaient toute une division de la bibliothèque. Les Nicolo, Matteo et surtout Marco Paolo, étaient placés sur le premier rayon. Il y avait là aussi le livre sur la Palestine que Marin Sanudo présenta au pape Jean XXII, en 1321,Liber secretorum fidelium crucis, suivi des ouvrages des deux Zeno, frères du fameux Charles Zeno, qui sauva la république au combat naval de Chioggia contre les Génois. Les aventures de Nicolas Conti, le voyage d’Alvise da Mosta en Flandre et en Afrique, celui de Marco Caterino en Perse et de Giosafat Barbaro en Asie, complétaient la série de ces glorieux et infatigables aventuriers que Venise lançait sur tous les points du globe. La médecine, la géographie, les sciences naturelles et les sciences exactes, formaient la transition entre les moralistes, les économistes, les financiers et la littérature proprement dite. Celle-ci, reléguée au second plan, comme un luxe de l’esprit qui ne peut se produire qu’après l’affermissement des sociétés civiles, remplissait une division considérable.Le premier compartiment était consacré à la littératuredella nobiltà veneziana, aux ouvrages produits par de nobles Vénitiens, parmi lesquels brillait l’Histoire de la littérature vénitiennepar Marco Foscarini, monument inachevé d’érudition et de patriotisme. Venaient ensuite les œuvres d’Apostolo Zeno, critique et poëte fécond, qui a précédé Métastase dans le drame lyrique, et divers poëmes, notamment en dialecte vénitien, une chanson de l’année 1277, et une autre à la louange de Venise, de 1420. Au nombre des ouvrages en prose qu’a produits le dialecte vénitien, on voyaitil Milionede Marco Paolo, etil Libro delle Uxance dello imperio di Romania. Les arts avaient leurs représentants, et l’Histoire de la peinture vénitiennepar Zanetti, celle desarchitectes vénitienspar Temanza, se trouvaient au milieu des œuvres du comte Algarotti, qui a beaucoup écrit sur les beaux-arts. La division consacrée à la musique était incontestablement la partie la plus intéressante de cette grande collection de livres, formée par les soins de l’abbé Zamaria; elle renfermait des trésors d’érudition. Les théoriciens grecs, Aristoxène, Euclide, Nicomaque, Alypius, Gaudence, Bachius, Aristide, Quintilien, publiés par Meibomius en 1652; les travaux de Doni et de Burette sur la musique des anciens; les théoriciens du moyen âge réunis dans la compilation de l’abbé Gerbert,Scriptores ecclesiastici de Musica sacra, qui est de l’année 1784; l’Histoire de la musiquedu P. Martini, celle de Burney, que l’abbé Zamaria avait connu personnellement, l’Histoirede Hawkins et le premier volume de celle de Forkel, qui parut en 1788, occupaient le premier rayon. Le second était rempli par les théoriciens pratiques, Vanneo, Zarlino, Tartini, le P. Martini (Saggio di contrappunto), et une infinité d’autres qu’il estinutile de citer. Les compositions de tous les maîtres de l’école vénitienne, depuis l’invention de la gravure par Ottavio Petrucci de Fosonbrone, qui vint apporter à Venise sa merveilleuse invention, jusqu’à Furlanetto, qui en est le dernier représentant, remplissaient les autres compartiments avec un luxe de notes et de commentaires qui étaient souvent consultés par les érudits et les amateurs. Au-dessus de cette magnifique bibliothèque, on lisait en lettres d’or ces vers d’un poëte latin duXVesiècle, le Mantuan:Semper apud Venetos studium sapientiæ et omnisIn pretio doctrina fuit; superavit AthenasIngeniis, rebus gestis Lacedemona et Argos.L’abbé étant enfin descendu, le sénateur lui dit d’un ton affectueux: «Assieds-toi, abbé, car ta présence est nécessaire ici.»A ces mots, Lorenzo fut saisi d’un redoublement de frayeur. Qu’allait-il donc se passer? Le sénateur avait-il appris quelque chose du mystérieux roman qui s’était noué entre Beata et le fils de Catarina Sarti? Tognina avait-elle trahi le secret de son amie? La promenade faite à Murano avait-elle éveillé la vigilance paternelle? Pâle et tremblant sur les suites d’une scène qui paraissait combinée pour frapper un coup décisif, Lorenzo ne voyait plus distinctement aucun objet, et tout son sang avait reflué dans son cœur agité. Beata, qui n’était pas moins inquiète, était restée penchée sur le recueil de vieilles estampes, qu’elle faisait semblant d’admirer.«Vous savez, dit froidement le sénateur en s’adressant à Lorenzo, ce que j’ai fait pour vous? Fils d’un ancien client de la maison Zeno, je vous ai recueilli et j’ai payé une dette de reconnaissance à la mémoire devotre père, en vous offrant les moyens de vous élever au-dessus de votre condition. En cela j’ai obéi à l’esprit de l’aristocratie vénitienne et particulièrement à celui de ma famille, qui a toujours employé son crédit et sa fortune à augmenter le nombre de ses serviteurs ou de ses obligés. Il y a près de six ans que vous êtes dans ma maison, vivant de ma vie, sous la tutelle de l’abbé Zamaria, que voici, et de ma fille, qui a bien voulu prendre soin de votre éducation.»Le sénateur s’arrêta, et, regardant de nouveau Lorenzo avec sévérité, il ajouta, après un court silence qui parut un siècle au pauvre jeune homme: «Eh bien! je suis content de vous; vous vous êtes montré digne de mes bontés. Votre application, votre intelligence et la soumission de votre caractère vous ont acquis de nouveaux titres à ma bienveillance; c’est pourquoi j’ai résolu de resserrer les liens qui vous attachent à ma famille.»Ce fut un coup de théâtre que ces paroles, prononcées lentement, avec autorité, et la baguette de Moïse ne fit pas sortir plus promptement l’eau du rocher que l’espérance ne jaillit alors du cœur de Lorenzo et de celui de Beata, qui leva sa tête charmante et projeta sur son père un long regard, où l’étonnement se mêlait à la piété.«J’ai obtenu pour vous, continua le sénateur, le titre de chevalier de l’Étole d’or, qui appartient à ma famille depuis longtemps ainsi qu’à plusieurs autres grandes maisons, et j’attache à ce titre une pension (una mesata) qui vous permettra de le soutenir honorablement[45]. Dès ce jour, vous faites donc partie intégrante de la noblessevénitienne, à laquelle vous teniez déjà par votre naissance, et il importe que vous sachiez quels devoirs cette nouvelle qualité vous impose.«De toutes les aristocraties de l’Europe, l’aristocratie vénitienne est la seule qui ne soit pas le résultat de la conquête. Comme le patriciat romain, auquel on l’a souvent comparée, elle est sortie des entrailles mêmes de la société dont elle dirige la destinée. C’est là ce qui fait sa force et la légitimité de sa domination. Ai-je besoin de vous rappeler à quelles circonstances malheureuses cette ville, qui est un miracle de l’industrie humaine, doit sa naissance? Qui ne sait que lorsque des flots de Barbares se ruèrent comme des chiens à la curée sur les débris de l’empire romain, de pauvres pêcheurs vinrent chercher un refuge sur les îlots de l’Adriatique? Ils y étaient à peine établis qu’ils éprouvèrent le besoin d’une police qui fut d’abord aussi simple que leur association, et dont le premier devoir était de sauvegarder leur indépendance. C’est de ces premiers magistrats librement élus par les intéressés sous la pression de la nécessité, ce grand instituteur des sociétés humaines, que descend la noblesse vénitienne. Rome a eu à peu près la même origine. Vous apprendrez par l’histoire quelles vicissitudes eut à traverser la république naissante, les discordes civiles et les événements extérieurs qui modifièrent successivement ses institutions. Ce que je puis vous affirmer, c’est que, le dernier jour du mois de février de l’année 1297, où le gouvernement de Venise, ne voulant plus être à la merci des flux et reflux d’un peuple turbulent, ferma le grand conseil et limita le nombre de ceux qui devaient participer à la souveraineté, ce jour-là la république de Saint-Marc accomplit une révolutionqui la sauva de sa ruine et lui donna la force d’étendre sa domination sur l’Italie. Laserratadu grand conseil est dans l’histoire des institutions de Venise ce que sont lesmurazziqui empêchent l’Adriatique d’ensabler nos lagunes. A partir de cette époque mémorable, Venise, débarrassée des soucis domestiques qui entravaient son action, sortant de ce vaste chaos d’éléments confus et de passions atroces qu’on appelle le moyen âge, s’éleva au premier rang des nations politiques et offrit à l’Europe moderne le premier exemple d’une société régulière gouvernée par des lois sages et des pouvoirs non contestés. Aussi, pendant que l’Italie était la proie des étrangers attirés dans son sein par la jalousie des factions, pendant que Milan, Gênes, Pise, Florence, Naples et Rome même, succombaient tour à tour sous le joug des Allemands, des Français et des Espagnols qui venaient au secours de leurs partisans, au milieu de cette anarchie de républiques éphémères et de monstrueux petits tyrans qui s’entr’égorgeaient, Venise, forte par sa position, par la stabilité de ses institutions où l’unité du pouvoir exécutif se combinait avec la liberté des corps délibérants, fixait tous les regards, était le refuge de tous les proscrits, et, comme Sparte jadis au milieu des révolutions incessantes de la démocratie grecque, elle excitait l’admiration des philosophes et des hommes d’État. L’inscription que vous voyez au-dessus de cette bibliothèque, ajouta le sénateur en montrant du doigt les vers latins que nous avons cités plus haut, n’est qu’un faible témoignage de la justice qu’on s’est toujours plu à rendre à la gloire de notre patrie. Dante, Pétrarque, Boccace, le Tasse, qui nous appartient par la naissance de son père et la protection qu’il a reçue de la famille Badoer, Machiavel, Galilée,les poëtes et les artistes des peuples étrangers, ont tous considéré Venise comme la société qui satisfaisait le plus la raison humaine, comme le foyer de civilisation qui répondait le mieux à l’idéal qu’ils avaient conçu. On pourrait appliquer à Venise tout entière ces paroles de Pétrarque à propos de la place Saint-Marc:Cui nescio an terrarum orbis parem habeat.«Eh bien! jeune homme, reprit le père de Beata en redressant sa tête sexagénaire, tout cela est l’œuvre de l’aristocratie. C’est vainement qu’on chercherait à nier son influence sur cette société, qu’elle a faite à son image; on la trouve gravée sur tous les monuments, et, comme dit le Psalmiste, les cieux racontent sa gloire. Ce n’est pas seulement dans les armes, dans les fonctions publiques, dans la magistrature et dans les ambassades, que la noblesse vénitienne s’est distinguée, mais dans tous les ordres des connaissances humaines. Cette bibliothèque renferme des témoignages non moins éclatants de sa grandeur que les annales de la république, et justifie ces belles paroles de mon ami Marco Foscarini dans sonHistoire de la Littérature vénitienne: Appunto dalle nobile famiglie, dit-il,uscirono i migliori lumi della nostra litteratura, e non solo in una, ma in tutte le facoltà[46]. En cela, la noblesse vénitienne, qui est la plus ancienne de l’Europe, soit par la date de son avènement dans l’histoire moderne, soit par la prétention qu’affichent plusieurs de nos grandes familles, telles que les Justiniani, les Venier et les Marcello, de faire remonter leur origine jusqu’à l’empire romain, la noblesse vénitienne est aussi la première aristocratiedu monde, parce qu’elle a toujours marché à la tête de la nation. Le patriciat romain, dans sa grandeur un peu sauvage, dédaignait toute autre illustration que celle des armes, de la magistrature, de la religion et de la parole, l’instrument de sa domination, et ce n’est guère que sous les empereurs qu’il se mit à pratiquer les lettres, dont il avait abandonné jusqu’alors la culture à des rhéteurs grecs et à des affranchis, qui l’amusaient comme des histrions. L’aristocratie vénitienne, qui a eu ses Catons, ses Régulus, ses Scipions et ses Pompées, mais qui a su prévenir l’éclosion des Syllas et des Césars, a toujours concilié les lumières de l’esprit avec la force de caractère qu’exige l’exercice du pouvoir, et il n’y a pas d’exemple dans l’histoire de notre patrie d’un barbare comme Marius parvenant aux plus hautes charges de la république. Les princes et les barons qui forment l’aristocratie des autres nations de l’Europe ne sont que des instruments de la force, les représentants attardés de la féodalité, déjà à moitié vaincus par le clergé, par les juristes et les lettrés, qui ont suivi le mouvement de l’esprit humain. L’aristocratie de Venise, expression toujours vivante des besoins de la société, ne s’est jamais laissé dépasser et a toujours légitimé son droit à la souveraineté par la supériorité de ses vertus, de ses lumières et de son dévouement à la patrie. Comme l’a dit Paruta, un de nos plus grands publicistes,la nobiltà venezianaest la seule au monde dont l’élévation morale, la prudence et la sagacité politiques, unies aux connaissances, à l’urbanité des goûts et des manières, justifient ce beau titre denobilitas, qui est synonyme de civilisation.«Mon enfant, l’expérience de la vie et l’histoire, quand vous pourrez la consulter avec fruit, vous apprendrontque le monde a toujours été gouverné par des minorités. Quoi qu’on fasse, quelles que soient les chimères dont se bercent aujourd’hui les factieux et les faiseurs de systèmes, la foule, toujours absorbée par les travaux que lui imposent ses besoins de chaque jour, n’aura jamais assez de loisirs et d’indépendance d’esprit pour s’élever à la hauteur de la politique des États. Heureuses les nations qui renferment dans leur sein des classes supérieures consacrées par le temps et les services rendus! Partout où ces classes, plus ou moins nombreuses, plus ou moins privilégiées, qui représentent la tradition, c’est-à-dire la conscience des corps politiques, n’existent pas, la foule besoigneuse, livrée à la mobilité de ses instincts, est bientôt la proie d’un despote ou d’un conquérant. Voyez la Grèce et ses fragiles démocraties tombant sous le joug de Philippe, d’Alexandre et de ses successeurs, pour devenir ensuite une province, une sorte de hochet de la grandeur romaine! Et cette Rome si fière et si forte, qu’est-elle devenue, à son tour, après la chute de son patriciat? Elle a donné le jour à une succession de monstres qui ont effrayé l’humanité et soulevé contre ce colosse d’iniquités la justice du genre humain. Le christianisme, pour avoir adouci le fond de notre nature par une morale plus parfaite, n’a pu détruire les passions qui nous agitent et les conséquences qui en résultent. L’Église a eu ses Borgia; l’Italie, comme la Grèce, a eu des révolutions incessantes qui l’ont conduite à sa perte, et nous voyons aujourd’hui la France en proie à des convulsions qui menacent le repos du monde. L’Angleterre est, après Venise, le seul pays de l’Europe où une aristocratie forte préside aux destinées de la nation et lui conserve son indépendance et sa liberté. Je ne me fais aucuneillusion sur les dangers qui menacent ma patrie; tu sais, abbé, qu’il y a longtemps que je suis préoccupé des funestes doctrines qui agitent les esprits, et dont la France est déjà la victime. Je dirai avec un grand citoyen qui a voulu sauver la république romaine contre les démocrates de son temps:Mihi nihil unquam populare placuit! Et il avait bien raison de craindre le règne populaire, cet éloquent défenseur du patriciat et de la liberté, deux choses qui sont toujours inséparables, puisqu’il devait payer de sa tête l’honneur d’avoir prévu et combattu l’avénement dumagnanime Auguste, comme le qualifient les lâches sophistes aux gages des Césars. Quelle que soit l’issue de la lutte où l’esprit humain est engagé, la noblesse vénitienne aura fait son devoir. Si les passions aveugles qu’on suscite contre sa domination légitime triomphent, elle entraînera dans sa chute la république qu’elle a fondée, et qui, depuis quatorze cents ans qu’elle existe, n’a pas vu un étranger troubler l’eau de ses lagunes.«Dans quelques jours, ajouta le sénateur en se tournant vers Lorenzo, vous partirez pour Padoue. Vous y achèverez vos études et prendrez vos degrés universitaires, complément indispensable à l’éducation d’un noble vénitien. Rappelez-vous seulement que les lettres doivent servir d’ornement à l’esprit, de nourriture à l’âme, pour l’aider à supporter dignement les épreuves de la vie, mais ne jamais devenir une profession. Elles vous serviront à bien remplir les emplois que la république pourra vous confier, mais il ne convient pas qu’un homme destiné au commandement fasse étalage de prétentions littéraires. Vous pourrez écrire des rapports comme ceux de nos ambassadeurs, qui sont des modèles d’observation et de sagacité politique, éluciderquelques points de droit et d’administration publique, aborder même l’histoire, si vos connaissances vous le permettent, ou bien vous élever à des considérations d’un ordre supérieur ayant pour objet la morale, la religion (mais non pas la théologie), ou la police des États. Toutefois gardez-vous des vaines spéculations dont on est si prodigue dans ce temps-ci; tenez-vous toujours près des faits positifs, qui sont plus compliqués et plus difficiles à comprendre que ne se l’imaginent les inventeurs de systèmes. La vie est un roman bien autrement incidenté que les fictions des poëtes! Puisque vous appartenez à cette minorité intelligente et libre contre laquelle s’élèvent tant de clameurs, ayez le courage d’en défendre les intérêts et d’en remplir les devoirs, dont le premier de tous est de se dévouer au bien de l’État. Ce que je fais aujourd’hui pour vous est bien moins de ma part un acte de générosité banal qu’un service que je crois rendre à mon pays en lui procurant un serviteur fidèle, plus jeune que moi. Dans tous les temps, l’aristocratie vénitienne a eu la sage prévoyance de réparer ses forces appauvries en s’infusant un sang plus généreux. Vous trouverez dans les annales de ma famille plus d’un exemple de pareilles adoptions, qui ont accru son influence dans la république. Aussi je ne saurais trop vous recommander d’étudier à fond l’histoire de notre pays et de vous pénétrer de l’esprit de la noblesse vénitienne, dont le patriotisme a toujours été la vertu dominante. Elle a tout subordonné au salut de l’État, jusqu’à la religion, comme vous pouvez vous en convaincre par ce proverbe, qui résume sa politique:Siamo Veneziani, e poi cristiani.»Après cette exhortation, prononcée d’une voix grave,le sénateur se leva et dit à Beata: «Ma fille, donnez la main au chevalier Sarti.»Étourdie par ces paroles qui semblaient sanctionner le choix de son cœur, Beata s’avança un peu gauchement vers Lorenzo et lui tendit la main avec une cordialité affectueuse accompagnée d’un sourire enchanteur.Addio, campagne amene,Dove già lieto pascolai l’agnelle!répéta l’abbé Zamaria, presque en colère.«Que chantes-tu là, l’abbé? dit le sénateur.—Je dis que la musique s’en va à tous les diables, et que je ne me doutais guère que depuis six ans j’élevais un diplomate.—Il cultivera la musique pour son plaisir, répondit le sénateur. Marcello était un grand seigneur de Venise, ce qui ne l’a pas empêché de devenir un compositeur de génie.» Puis le père de Beata se tourna vers le camériste Bernabo, qu’il venait de sonner: «Faites monter ma maison,» lui dit-il.Les domestiques des deux sexes ayant obéi à l’ordre qu’ils avaient reçu, le sénateur, prenant Lorenzo par la main, leur adressa ces quelques mots: «Je vous présente le chevalier Sarti, que je vous ordonne de considérer comme un membre de ma famille. Allez,mon fils, ajouta-t-il ensuite, les yeux fixés sur Lorenzo, car ce titre vous appartient désormais.»Cette scène extraordinaire, que rien n’avait annoncée, dont Lorenzo ni Beata ne pouvaient prévoir le dénoûment, produisit sur eux et sur tous les assistants la plus grande surprise. Lorenzo était comme enivré de ce qu’il venait d’entendre. Il interrogeait des yeux l’abbé Zamaria, pour savoir quel sens il devait attacher à cesdernières paroles du sénateur:Allez, mon fils, car ce titre vous appartient désormais. Serait-il possible que le père de Beata, ayant deviné le secret de sa fille, voulût approuver une alliance si disproportionnée sous tous les rapports? Ou bien, par ces paroles affectueuses, le sénateur n’avait-il entendu exprimer qu’un degré plus intime de parenté intellectuelle, une adoption purement politique, sans vouloir confondre la destinée de Lorenzo Sarti avec celle de l’une des plus illustres familles de Venise? Le doute était au moins permis, et Beata elle-même, au milieu du ravissement qu’elle venait d’éprouver, hésitait à croire que le nœud de sa vie pût se délier d’une manière aussi heureuse. Cependant tout le monde dans la maison était à peu près convaincu que Lorenzo n’était devenu le chevalier Sarti que pour s’élever encore plus haut dans l’estime et l’affection du sénateur, qui n’était pas homme à dévoiler brusquement le fond de sa pensée. Dès lors une plus grande liberté s’établit dans les relations de Lorenzo et de Beata, qui se crut au moins autorisée à ne pas mettre autant de réserve dans la manifestation de ses vrais sentiments. Le chevalier Sarti fut présenté successivement à tous les membres de la famille, introduit avec plus de cérémonie dans les maisons amies, chez les Grimani, les Dolfin et les Badoer. On écrivit à Cadolce, au saint oncle de Beata, et celui-ci approuva de tout son cœur cette ascension de son cher Lorenzo dans la hiérarchie sociale, qui fît aussi la joie et le bonheur de Catarina Sarti.Il y eut à la suite de celle journée, dans la vie de Lorenzo et de Beata, quelques heures de cette félicité suprême que doivent goûter les âmes qui ont franchi sans remords la rive éternelle. Tout souriait à leurs vœux.Ils se voyaient sans contrainte; les domestiques, l’abbé Zamaria, le sénateur, les amis, Dieu et les hommes, semblaient approuver une union si charmante. Ils allaient ensemble dans les cercles, aux théâtres, aux concerts, et partout ils rencontraient des visages joyeux qui paraissaient prendre part à la fête de leurs cœurs. L’idée du prochain départ de Lorenzo pour Padoue venait bien obscurcir un peu l’horizon qui s’ouvrait devant eux; mais l’espoir qu’après une absence dont on ne fixait pas la durée, ils seraient unis pour ne jamais se quitter, dissipait ces légers nuages et gonflait la voile qui les menait au bonheur entrevu. Le chevalier Grimani lui-même avait accueilli Lorenzo avec bonne grâce, et ne paraissait ni surpris ni inquiet de la nouvelle position qu’on lui avait faite dans la famille Zeno. Il n’était pas moins empressé auprès de Beata, et sa contenance ne trahissait aucun embarras.Parmi les étrangers qui affluaient alors à Venise, les uns attirés par le plaisir, les autres par les événements politiques qui préoccupaient l’Europe et particulièrement les puissances de l’Italie, on remarquait surtout un grand nombre d’émigrés français. La révolution de 1789, qui, aux yeux de quelques rares philosophes et hommes d’État comme Marco Zeno, était l’événement le plus considérable survenu en Europe depuis la réforme de Luther, ne semblait à cette foule étourdie qu’une fièvre passagère qui devait avoir son cours et qui s’arrêterait bientôt devant les remèdes énergiques qu’on se disposait à lui administrer. Les émigrés, pleins de confiance dans l’avenir, et qui s’attendaient d’un jour à l’autre à rentrer en vainqueurs dans leur pays, qu’ils avaient quitté comme pour un voyage d’agrément, dépensaient à Venise le peu d’argent qu’ils avaient encore et leursdernières illusions. L’aristocratie vénitienne les avait accueillis avec empressement, et les lois politiques qui défendaient aux nobles de recevoir dans leurs palais et de fréquenter des étrangers avaient dû fléchir devant des intérêts de caste qui se confondaient avec ceux de l’ordre social menacé par les idées nouvelles. Aussi jamais Venise n’avait été plus gaie; jamais sescasini, ses théâtres, ses canaux et la place Saint-Marc, n’avaient retenti d’acclamations plus bruyantes, n’avaient caché de voluptés plus exquises et de rêves plus enivrants. Lorsque Beata et Lorenzo, dans la gondole du sénateur, qui les admettait tous deux en sa présence, comme s’il eût voulu fêter l’avénement du chevalier Sarti dans les hautes sphères de la vie sociale, descendaient le Grand-Canal par une nuit éclatante, suivis de barques chargées de musiciens dont les rhythmes, les mélodies et les joyeux accords s’exhalaient dans l’espace et les sinuosités voisines, il n’est pas de parole humaine qui pût exprimer la béatitude qu’ils éprouvaient. Lorenzo ne pouvait détourner ses yeux de ceux de Beata, dont le noble maintien était plus expansif désormais, et laissait entrevoir au fond de son âme, ainsi que dans une source pure, l’amour s’épanouissant comme une fleur d’espérance. O jeunesse, amour qui en féconde les nobles instincts, poésie qui s’en dégage et monte à l’esprit comme une essence généreuse, vous êtes la triple manifestation d’une seule et même vérité, le principe de toute inspiration et de toute grandeur morale! Heureux celui qui n’a point oublié les rêves de l’âge d’or! mille fois heureux l’homme qui, sous des cheveux blanchis, entend encore vibrer au fond de son cœur la voix d’un premier amour! Le chevalier Sarti sera toute sa vie un grand et sérieux enfant, et lorsqu’il rencontrerasur sa route douloureuse cette femme qu’il nomme Frédérique, il croira se réveiller d’un long sommeil et voir se relever devant lui l’image des jours fortunés!Le sénateur Zeno, qui ne s’occupait jamais de ce qui se passait dans l’intérieur de son palais, et qui laissait à Beata une entière liberté dans l’ordonnance de ses plaisirs domestiques, manifesta la volonté de donner un grand dîner pour lequel il fixa lui-même la liste des invités. Les Grimani, les Dolfin, les Badoer, les Mocenigo et les divers membres de sa propre famille, au nombre de soixante personnes, furent réunis dans une magnifique salle à manger qui était, après la bibliothèque, la pièce la plus remarquable du palais. Dessinée dans le goût somptueux de la Renaissance, elle était si spacieuse, qu’elle aurait pu contenir aisément deux cents convives. Des crédences sculptées avec un art infini, remplies d’argenterie, de vaisselle, des porcelaines et des cristaux les plus rares, formaient quatre grands panneaux d’une élévation moyenne, au-dessus desquels étaient rangés un grand nombre de portraits de famille. Celui du doge Renier Zeno, qui avait régné de 1252 à 1268, et sous le gouvernement duquel fut construit le premier pont du Rialto, qui était d’abord en bois, occupait la place d’honneur. On l’attribuait à Jean Bellini, qui l’aurait peint d’après une esquisse remontant au XIIIesiècle. C’était une figure longue, osseuse et froide, d’une expression noble et sévère, justifiant le jugement porté par l’histoire sur ce prince qui vit éclater la première guerre des Vénitiens contre les Génois:Uomo molto accorto e esercitato nei maneggi della republica(homme avisé et très-entendu dans le gouvernement de la république). Sur le panneau opposé, en face du doge,était le portrait de Charles Zeno, le héros de la famille, l’un des personnages les plus curieux de l’histoire de Venise, qui sauva la république, en 1380, contre les Génois, qui assiégeaient Chiozza. Venaient ensuite des procurateurs, plusieurs ambassadeurs, le portrait de ce cardinal Zeno dont le tombeau occupe une chapelle particulière dans la basilique Saint-Marc, et celui de plusieurs femmes, parmi lesquelles on remarquait la mère de Beata, d’une beauté frappante.Lorenzo fut présenté à la compagnie par le sénateur, et chacun s’empressa d’accueillir le chevalier Sarti comme un membre de la famille Zeno, et comme un égal dans cette minorité choisie de la société européenne. Il y avait parmi les convives quatre émigrés français: un marquis de La Rochenoire, de la province du Vivarais, homme fier et tout imbu des préjugés de sa caste; le comte de Narbal, esprit éclairé et sage qui ne partageait aucune des illusions de ses compagnons d’infortune, et qui subissait, en gémissant, un exil qu’il s’était imposé par devoir; le baron de Laporte, d’un caractère aimable et futile, effleurant toutes choses sans pouvoir se fixer sur rien, aimant les arts et la petite littérature de son temps; enfin le vicomte de Toussaint, jeune homme d’un ridicule parfait, ignorant et hâbleur, bravache et poltron, qui, après s’être avisé de tournoyer autour de Beata, avait été renvoyé par un regard foudroyant à son blason, aussi équivoque que ses mœurs. Dans ce dîner, où la magnificence du service répondait aux habitudes fastueuses et hospitalières de la noblesse vénitienne, dont Marco Zeno avait tant à cœur de conserver les traditions, la conversation, d’abord languissante et gênée à cause de la présence des émigrés français, finit par se fixer sur un incident du jourqui préoccupait tous les esprits. La maison de l’ambassadeur de Venise à Paris, Alviso Pisani, venait d’être envahie par le peuple. L’ambassadeur avait reçu de la république l’ordre de quitter la France et de se rendre en Angleterre sans bruit et sans protestations, pour ne pas rompre les relations diplomatiques des deux pays.«C’est une lâcheté, dit François Pesaro qui était au nombre des convives, et dont la tête forte et le visage anguleux révélaient la ténacité du caractère. Ce n’est point ainsi que se seraient conduits nos pères avec un peuple de gueux, demalcalzoni.—Nos pères étaient forts et nous sommes faibles, répondit Antonio Cappello, dont la sagacité avait si bien apprécié la révolution de 1789, qu’il avait vue commencer à Paris, où il était ambassadeur de Venise. Sa figure fine et triste trahissait les appréhensions de son âme sur le sort de son pays.—Nous sommes faibles parce que nous sommes irrésolus, répondit le père du chevalier Grimani, qui partageait les opinions de Marco Zeno sur la politique intérieure de la république. Le gouvernement de la seigneurie veut appliquer à une situation nouvelle des principes de prudence qui ne tromperont personne, et qui ont pu avoir leur efficacité lorsque les puissances de l’Europe se reconnaissaient solidaires d’une civilisation commune qui formait la base de leurs alliances. Ce qui se passe en France, les troubles qui agitent ce pays, les questions qu’on y soulève, les hommes audacieux qui s’y produisent et dont les noms étaient complétement ignorés il y a quelques années, tout cela me donne à penser que nous sommes à la veille d’immenses dangers qu’on ne surmontera qu’avec du courage et de grands sacrifices.—Tranquillisez-vous, excellence, s’écria le marquis de La Rochenoire d’un ton superbe, nous irons bientôt châtier les rebelles et rétablir la monarchie sur ses bases séculaires. Nous sauverons le roi malgré lui, nous remettrons le faible Louis XVI en possession de toute l’autorité que lui ont transmise ses aïeux, et dont il s’est laissé dépouiller.—Je le désire plus que je n’ose l’espérer, répliqua le comte de Narbal d’une voix calme. Je crois, monsieur le marquis, que vous vous faites illusion sur l’état de notre pays, et que, pussiez-vous réussir par la force à replacer la monarchie française sur ses vieux fondements, vous auriez encore à lutter contre les idées qui en ont amené la chute.—Mais ces idées sont l’œuvre des Jacobins, répondit le marquis avec emportement. En chassant à coups de cravache ce ramassis de clubistes et d’écrivassiers impudents, la noblesse reprendra la place qui lui appartient dans l’État, dont elle est le plus ferme appui.—Le marquis a raison, dit le vicomte de Toussaint de sa petite voix de fausset aigre, organe aussi frêle que son esprit; il faut traiter ces coquins comme Louis XIV a traité ces messieurs de la religion prétendue réformée. La noblesse française, qui est la plus illustre du monde, car elle a donné des rois à une partie de l’Europe et même à Venise, si je ne me trompe, rentrera l’épée à la main dans ce grand et beau pays de France qu’elle a conquis jadis par son courage.»Un moment de silence suivit cette estocade du jeune émigré, qui fit sourire les nobles convives et mit fort mal à l’aise le comte de Narbal.«Monsieur le vicomte voudrait-il nous dire dans quelle histoire particulière il a trouvé que la républiquede Venise avait eu besoin de demander à la France des chefs pour la gouverner? dit le savant Mocenigo avec une feinte bonhomie qui cachait autant de finesse que de vrai savoir. Nous étions convaincus jusqu’ici par nos annales que Venise, encore au berceau de sa grandeur, sut résister aussi bien à la domination de Charlemagne qu’à celle de son fils Pépin, roi des Lombards, dont elle repoussa les attaques et incendia la flotte, au commencement duIXesiècle. Monsieur le vicomte a interverti les rôles: il a sans doute voulu dire que la république de Venise, qui est le premier corps politique formé en Europe depuis la chute de l’empire romain, a presque toujours eu de bonnes relations avec la couronne de France. Notre politique, qui n’a jamais été, comme chez vous, un caprice de prince, mais le fruit de la sagesse et de la nature des choses, nous a fait souvent rechercher l’alliance de la France, et quelquefois aussi nous a imposé le devoir de combattre son ambition. Puisque l’histoire vous est si familière, continua Mocenigo avec cette ironie froide et polie qui caractérisait la plupart des grands seigneurs vénitiens, vous devez avoir lu dans Villehardouin, votre premier historien, comment, sans le concours de notre marine, les puissants barons de France n’auraient pas entrepris la conquête de Constantinople, qu’ils n’ont pas su garder. Un autre de vos historiens, Philippe de Commines, a dû vous apprendre également que le gouvernement de Venise, dont il parle avec une admiration intelligente, n’avait pas voulu se laisser entraîner à la remorque d’un roi aussi aventureux que votre Charles VIII. Enfin, monsieur le vicomte, si Venise a consenti à donner une de ses filles à un membre de la maison de Lusignan, comme elle a sanctionné plus tard l’alliance de BiancaCappello avec le grand-duc de Toscane; si elle a reçu avec éclat le roi de France Henri III, dont elle a inscrit le nom sur son livre d’or; si elle a échappé à la ligue de Cambrai, formée contre elle par le roi Louis XII, donné des marques de sa munificence à Louis XIV en lui envoyant un des meilleurs tableaux de Paul Véronèse[47]; si enfin elle a tout récemment accueilli un des descendants fugitifs de ce prince, vous m’accorderez que ce sont là des actes politiques d’une puissance qui a toujours été maîtresse de sa destinée, et qui n’a jamais trouvé chez la France qu’ingratitude et souvent même hostilité, pour prix d’une pareille conduite. Un de nos ambassadeurs près du roi de France Henri II, Giovanni Soranzo, terminait une de ses dépêches par ces paroles dont les événements qui s’accomplissent aujourd’hui dans votre patrie, monsieur le vicomte, justifient la justesse:È il proprio del Francese il pensar poco.—Vous êtes cruel, monsieur, et vous profitez de vos avantages en politique plus habile que généreux, dit le comte de Narbal en souriant. Toutefois permettez-moi de vous dire que ce qui se passe actuellement dans mon pays est bien moins une révolution locale, comme celles qui ont eu lieu depuis l’origine de la monarchie, qu’une évolution de l’esprit humain qui pourrait bien intéresser toutes les puissances de l’Europe. Ce n’est ni Voltaire ni Rousseau, comme le croient tant d’imbéciles, qui ont amené la crise formidable où nous sommes engagés, et dont je n’espère pas voir la fin. Ces deux grands philosophes n’ont été que les instruments du destin, ou, si vous aimez mieux, de la logique des idées. N’est-ce pas ainsi que, dans les arts et dans les lettres, lorsqu’unerévolution est imminente dans les goûts du public, il se présente toujours un grand artiste pour l’accomplir?—C’est parfait, s’écria l’abbé Zamaria, et cela est vrai surtout de l’art musical, dont l’histoire de Venise offre plus d’un exemple.—Est-ce que Venise possède une musique particulière? dit M. de Laporte en s’adressant à l’abbé Zamaria.—Comment, si Venise possède une musique particulière! répondit l’abbé avec étonnement. Je pourrais vous répondre comme ce prêtre égyptien à je ne sais plus quel philosophe grec: «Vous autres Français, vous êtes toujours jeunes, parce que vous ignorez tout ce qui se passe hors de votre pays et de votre génération. Vivant au jour le jour, tout vous étonne, tout zéphyr vous agite.» Sans vouloir vous rappeler que les poëtes, les peintres et les architectes italiens ont été vos instituteurs, qu’il me suffise de vous apprendre que les premiers opéras italiens qui ont été représentés à la cour de France pendant la minorité de Louis XIV étaient d’un compositeur vénitien, François Cavalli, dont vous pouvez voir le tombeau dans l’église deSan Geminiano, où se trouve aussi celui de Lotti.—Je vous demande, monsieur l’abbé, répliqua M. de Laporte, qui était après tout un homme d’esprit, si la musique vénitienne se distingue fortement de la musique italienne proprement dite.—Ah! ceci est différent, répondit l’abbé. La question est même très-subtile, et ce n’est pas la première fois qu’on me l’adresse. Pour y répondre convenablement, il me faudrait entrer dans des détails qui seraient ici hors de propos. Ce que je puis vous affirmer, c’est quele génie vénitien n’a pas plus failli à l’art musical qu’à aucune manifestation du beau.—Il serait cependant intéressant de connaître, dit Girolamo Dolfin, dilettante distingué, en quoi nos illustres compositeurs Galuppi, Marcello, Lotti, Caldara et Cavalli, se distinguent des autres musiciens de l’Italie, et surtout des maîtres de l’école napolitaine.—Signor Girolamo, répondit l’abbé, le sujet est plus difficile à traiter que vous ne le supposez. On ne peut parler convenablement de la musique vénitienne sans toucher à l’histoire fort embrouillée de la musique moderne.—Si cela intéresse la gloire de notre pays, dit le sénateur Zeno, nous t’écouterions avec plaisir.—On ne sait presque rien d’un art qu’a illustré Benedetto Marcello, remarqua le chevalier Grimani.—Si Vos Excellences le désirent, répondit l’abbé, j’essayerai de fixer quelques idées; mais j’avertis la noble compagnie que, pour raconter les vicissitudes de l’art musical à Venise, qui ne sont pas sans avoir beaucoup d’analogie avec celles qu’a subies notre école de peinture, et qui se rattachent plus qu’on ne croit aux péripéties de la civilisation italienne, j’ai besoin de quelques jours de recueillement et de beaucoup d’indulgence.—Nous t’accordons tout ce que tu demandes, répondit le père de Beata. Je ne suis pas fâché que tu prouves devant ces nobles étrangers qu’aucune branche des connaissances humaines n’a été négligée dans notre patrie.—Oh! ce sera charmant, dit la belle Badoer, et je retiens ma place d’avance.—Nous la retenons tous,» répondit le comte de Narbal.Le dîner s’acheva au milieu d’une causerie bruyante, traversée de courants divers qui laissaient à chaque convive la liberté de choisir l’interlocuteur préféré. Lorenzo, qui se trouvait à côté du comte de Narbal, se sentit attiré vers cet esprit sage et ferme qui, avec plus d’expérience que ne pouvait en avoir le jeune Vénitien, avait exprimé des sentiments politiques assez en accord avec les aspirations de ce caractère passionné, dont l’amour enchaînait les instincts.Le bruit se répandit bientôt à Venise qu’une brillanteconversazionedevait avoir lieu au palais Zeno. On disait que l’abbé Zamaria, provoqué par les railleries de quelques émigrés français, avait pris l’engagement de prouver que Venise avait eu des institutions musicales qui ne le cédaient en rien à celles des autres États de l’Italie. L’esprit et le savoir de l’abbé, la nature du sujet qu’il avait à traiter, excitèrent au plus haut degré la curiosité publique. Tout le monde voulut assister à une réunion qui avait pour objet de glorifier le sentiment national, d’autant plus vivace qu’on avait conscience de la situation périlleuse où se trouvait la république. Les invitations furent très-nombreuses, et jamais on ne vit dans un palais de Venise une réunion plus imposante, composée d’éléments aussi divers. Indépendamment des convives qui avaient inspiré l’idée de cette fête, on y avait admis tous les étrangers de distinction, les familles illustres, les poëtes, les savants, les artistes et les beaux esprits qui remplissaient alors cette ville, centre lumineux des plus étourdissantes folies. Bertoni, Furlanetto, l’abbé Sabbattini, maître de chapelle à Saint-Antoine de Padoue, où il avait succédé au P. Valotti; Guadagni, Pacchiarotti s’y trouvaient, ainsi que Canova, Gritti, Buratti, Gozzi, et Alfieri, arrivé à Venise depuis quelquesjours. La Vicentina avait trouvé le moyen de se faire inviter aussi par l’abbé Zamaria avec Grotto et Zustiniani. Le départ de Lorenzo fut retardé et remis après la fête, qui semblait avoir été organisée tout exprès pour mettre le comble à la félicité des deux amants.
L’ARISTOCRATIE DE VENISE.
La fête de l’Ascension était suivie d’une foire qu’on appelait lafiera della Sensa, qui durait huit jours, et pendant laquelle avait lieu sur la place Saint-Marc une sorte d’exposition générale de l’art et de l’industrie de Venise. C’est à l’une de ces foires, qui attiraient à Venise tous les curieux de l’Italie, que fut exposé le groupe deDédale et Icare, qui commença la réputation de Canova. On s’y promenait tous les matins et tous les soirs à la clarté de lanternes coloriées. Les femmes, enveloppées de leurzendalettoou mantelet de soie noire, cachant leurs traits sous un masque de fine dentelle nommébaute, s’y donnaient rendez-vous et profitaient largement de la liberté que leur accordaient les mœurs pendant ces derniers jours de folie, considérés comme unfesteggiamento, une continuation de la fête nuptiale du doge de Venise.
Quelques jours après le départ de Tognina, qui était restée jusqu’à la fin de la foiredella Sensa, Lorenzo entra un matin dans la chambre de l’abbé Zamaria, lui apportant à corriger une leçon de contre-point. C’était une fugue à six parties réelles sur un thème de plain-chant,selon l’usage des écoles d’Italie. Quoiqu’il fût déjà tard, l’abbé était encore au lit, car il ne se levait guère avant midi. Il venait de prendre son café, dont la tasse vide était près de lui à côté de sa perruque et de quelques bouquins qu’il lisait le soir avant de s’endormir. Ses petits yeux malins scintillaient sous un énorme bonnet de nuit que retenait un ruban de soie un peu usé. Il était, comme toujours, d’une humeur facile et prête à déborder en une loquacité intarissable. Après avoir parcouru d’un œil scrutateur lacartellaque lui avait présentée Lorenzo: «Voilà qui est bien, dit-il en se frottant les mains. Te voilà maintenant en état de naviguer comme un bon marin à travers vents et marées sans craindre de voir chavirerla navicella del tuo ingegno, comme dit le poëte que tu préfères. Viennent les idées, vienne l’inspiration, sans laquelle on n’est jamais qu’unbrontolone di contrappunto, un radoteur de contre-point, et tu feras ton chemin comme les autres. C’est que, vois-tu, mon cher Lorenzo, Dieu a arrangé les choses de manière que l’art sans l’inspiration, ou l’inspiration sans l’art, sont comme un paralytique et un aveugle qui ne voudraient point s’entr’aider: ils feraient unfiascoépouvantable et seraient condamnés à l’immobilité. Il faut le concours de la grâce et du libre arbitre, disent les théologiens, pour faire un bon chrétien, et Horace, qui savait tout, et que tu n’as pas lu aussi attentivement que je l’aurais désiré, a posé cette même question bien avant saint Augustin et les docteurs de l’Église, quand il dit dans sonArt poétique:
Natura fieret laudabile carmen, an arte,Quæsitum est. Ego nec studium sine divite vena,Nec rude quid possit video ingenium: alterius sicAltera poscit opem res, et conjurat amice.
Cela veut dire que le génie sans l’étude ou l’étude sans le génie ne peuvent rien créer de durable; en d’autres termes:
Aide-toi, le ciel t’aidera;
tant il est vrai, mon cher enfant, que les principes les plus abstraits de l’esprit humain ont leur source dans le sens commun!
«Garde-toi donc bien, continua l’abbé, d’imiter l’exemple de ces jeunes compositeurs du jour, qui parlent avec un suprême dédain de ce qu’ils appellent les combinaisons abstruses du contre-point. C’est absolument comme s’ils se moquaient de la logique de l’esprit humain; car le contre-point, dont l’étymologie,punctum contra punctum, indique un vieux système de notation[40]qui a précédé les premiers tâtonnements de l’harmonie, n’est rien moins que l’ensemble des lois qui règlent la marche des sons entendus simultanément. Ce que les théoriciens desIXe,XeetXIesiècles, tels que Hucbald, Gui d’Arezzo, Francon de Cologne et Jean Cotton, nommaient tour à tourorganum,diaphonie, et plus tarddechant(discantus), est le germe des différentes espèces de contre-points, simples ou fleuris, qui sont arrivés jusqu’à nous et qui nous enseignent l’art de combiner les sons et de former un concert harmonieux. Je pourrais citer telle définition de ladiaphoniefaite par Jean Cotton, au milieu duXIesiècle, qui ne s’éloigne guère de celles que donnent Zarlino et le P. Martini d’une espèce de contre-point fleuri simple. Il dit, par exemple: «La diaphonie est un ensemble de sons différents convenablement unis. Elle est exécutée au moins par deux chanteurs,de telle sorte que, tandis que l’un fait entendre la mélodie principale, l’autre, par des sons différents, circule convenablement autour de cette mélodie, etc.» Ce que Dante a exprimé admirablement dans les trois vers suivants:
E come in fiamma favilla si vede,E come in voce voce si discerne,Quand’ una è ferma e l’altra va e riede[41].
Dans l’ordre de la succession, qui constitue la mélodie, comme dans celui de la simultanéité, qui engendre l’harmonie, les sons s’appellent et s’enchaînent d’après certaines lois d’affinité qui n’ont pas été découvertes en un jour. Il a fallu plus de mille ans de tâtonnements pour arriver à fixer la succession qui caractérise notre gamme diatonique. L’épuration des intervalles, leur classification en consonnants et dissonants, les règles qui concernent le mouvement des différentes parties, enfin toute la dialectique musicale est l’œuvre du moyen âge, qui se prolonge jusqu’à l’avénement de Palestrina.
—Comment! s’écria Lorenzo avec surprise, notre gamme diatonique n’a pas toujours existé telle que nous la possédons?
—Dans la nature, oui, répondit l’abbé en souriant, mais non pas dans la théorie. Est-ce que les astres qui roulent sur nos têtes n’ont pas toujours obéi aux mêmes lois? Cependant, avant Kepler, Newton et notre grand Galilée, qui les ont découvertes, la science astronomique admettait d’autres principes de mécanique céleste.L’homme n’invente jamais rien, il ne fait qu’apercevoir le vrai rapport des choses. Tu le sais aussi bien que moi maintenant, continua l’abbé Zamaria en regardant Lorenzo d’un air de satisfaction paternelle, le principe de la composition musicale, ce qui fait la base de l’enseignement du contre-point, c’est l’imitation, la faculté de reproduire incessamment une phrase mélodique, d’en déduire les conséquences et d’en former un discours qui ait son commencement, son milieu et sa fin. Ces différentes sortes d’imitation, parmi lesquelles lecanonest la plus sévère, vont se confondre dans une forme plus générale d’argumentation qu’on appellefugue, c’est-à-dire mouvement. Voilà ce grand arcane qui effraye si fort les musiciens ignorants! La fugue, qui a son principe dans l’imitation, comme toute la musique du reste (car la mélodie elle-même, lorsqu’elle est un produit de l’art, se compose d’une succession de petites phrases qui se répètent avec une certaine symétrie qu’on nommecarrure), la fugue, c’est la forme suprême de l’argumentation, c’est le syllogisme avec samajeure, qu’on appellesujet, samineureouréponsedu sujet, et la conclusion, où les motifs précédemment entendus sont rappelés dans unestrettavigoureuse. Or si, toutes les fois que l’esprit humain formule un jugement, il obéit nécessairement aux lois du syllogisme qui sont ses propres lois, le compositeur ne peut pas écrire un morceau d’ensemble de quelque étendue où les règles de la fugue ne trouvent implicitement leur application. Il en est ainsi dans tous les arts, dont les magnifiques développements reposent sur quelques vérités premières qui sont à la civilisation ce que les pilotis qui plongent dans la mer sont à Venise.
«La fugue n’est donc pas ce qu’un vain peuple pense,continua l’abbé en déposant sur la table de nuit lacartellaqu’il tenait à la main. Les maîtres qui ont fixé les règles de cette charpente de toute composition musicale ne les ont pas plus inventées qu’Aristote n’a inventé les lois du syllogisme, dont il a signalé l’existence au fond de la raison. Seulement il est arrivé dans l’histoire de la musique ce qu’on remarque dans l’histoire de la philosophie et de la littérature: il y a eu une période de labeur pédantesque pendant laquelle les doctes, absorbés qu’ils étaient par l’attrait nouveau de l’harmonie naissante, se sont complu dans la combinaison abstraite des sons et ont perdu de vue le but suprême de l’art, qui est de charmer l’imagination et d’exprimer les mouvements de la vie. Pendant cette période, d’ailleurs nécessaire, qui est une sorte d’adolescence de l’esprit humain, les compositeurs savants, qui, chose étonnante, étaient pour la plupart des étrangers, desFiaminghi, se jouaient avec les formes arides du contre-point, comme les docteurs de l’Église abusaient de l’argumentation logique. Le règne de la scolastique musicale, qui a duré à peu près trois cents ans, depuis le commencement duXIVesiècle jusqu’à la fin duXVIe, a préparé l’épanouissement de la Renaissance, où les formes élaborées du contre-point et de la fugue qui les résume toutes, comme le syllogisme résume toute la logique, ont été mises au service de l’imagination et du sentiment. Tel est le phénomène qui s’est produit aussi dans les lettres et dans les arts. Palestrina est à Okeghem[42]ce que Dante est à saint Thomas d’Aquin et Raphaël à Cimabue, des poëtes qui succèdent à des argumentateurs, et qui recouvrent la charpente de la scolastique des couleurs de la vie.
«Et maintenant, cher Lorenzo, il faut t’élancer dans la carrière. Tu sais écrire, tu connais les maîtres; marche donc hardiment sur les flots, et mets-toi à composer des opéras bouffes, des opéras seria, des oratorios, des messes, des motets, tout ce que tu voudras, mais surtout des opéras bouffes; car je t’avoue que la musique me paraît bien plus destinée à réjouir le cœur qu’à nous faire porter, comme on dit vulgairement, le diable en terre. Va, mon enfant, fais honneur à ton maître, et puisses-tu devenir un second Buranello, qui ajoute un nouvel éclat à la gloire de Venise!
—Je suis bien jeune encore, répondit Lorenzo d’une voix timide, pour prendre une détermination.
—Mais la détermination est toute prise, répliqua l’abbé, et, puisque tu dois être un compositeur, il est bon, ce me semble, de commencer à se rompre la main aux difficultés du théâtre. Il y a une expérience qu’on ne peut acquérir que sur le champ de bataille, et dont les écoles n’enseignent point le secret. Les Cimarosa, les Paisiello, les Guglielmi, étaient déjà célèbres à vingt ans.
—Sans doute, répondit Lorenzo avec embarras, ces hommes supérieurs avaient une vocation décidée que je n’ai peut-être pas, et je vous assure que j’ai encore besoin de réfléchir et de m’orienter auparavant....
—Tu réfléchiras en composant, répliqua vivement l’abbé Zamaria, et c’est en pleine mer, c’est-à-dire sur le théâtre, que tu devras chercher l’étoile polaire pour te diriger vers le succès. Est-ce que tu t’imagines qu’on fait de la musique comme un ver à soie file sa coque? Le grand Benedetto Marcello n’était pas seulement un compositeur sublime; c’était aussi un poëte, un érudit,un philosophe, un critique mordant et plein de sagacité. Parce que l’inspiration est un don naturel, une grâce qui descend sur nous comme la rosée du ciel, il ne faut pas moins beaucoup réfléchir pour approprier les idées au caractère des différents personnages et les coordonner dans un grand ensemble où le désordre apparent de la passion est un effet de l’art. Il y a tel madrigal de Scarlatti,Cor miopar exemple, qui est une fugue à cinq voix de la plus rare élégance; leMisererede Leo a deux chœurs et cinq parties qui ne s’improvisent pas en un jour, et si tu ajoutes à ces combinaisons des voix le coloris de l’instrumentation, comme l’ont su trouver Gluck, Jomelli, Piccini, Sacchini et Paisiello, tu seras convaincu qu’il ne faut pas une intelligence ordinaire pour réussir dans un art qui exige autant de sensibilité que de profondeur.
—Je ne veux pas déprécier un art que j’aime et que vous m’avez enseigné avec autant de soin que d’affection, répondit Lorenzo d’un ton plus assuré. Je comprends qu’on ne devient pas un grand compositeur, dramatique surtout, sans posséder des facultés éminentes où le sentiment s’allie à la spéculation du philosophe. Il ne m’appartient pas de viser si haut et de prétendre à une gloire musicale que je n’atteindrai sans doute jamais.
—Et pourquoi pas? Tu as de l’imagination, du savoir, de la ténacité, et ce sont là des avantages qu’on ne rencontre pas toujours dans un jeune homme de dix-sept ans.
—Sans être plus modeste qu’il ne faut, on peut avoir une ambition d’une nature différente.
—Qu’est-ce que tu entends par une ambition différente? répliqua l’abbé non sans quelque surprise. Est-ceque tu veux faire le gentilhomme et gouverner la république? Mon ami, il vaut mieux chanter les hommes d’État que de se mêler de leurs affaires, et, si tu as l’ambition de vouloir démêler l’écheveau des passions et des intérêts des hommes, tu trouveras au théâtre de quoi occuper tes loisirs. Les sopranistes et lesprime donnesont plus difficiles à diriger qu’une armée de trente mille hommes, a dit le grand Frédéric à propos de la Mara, cantatrice fantasque qu’il fut obligé d’envoyer à tous les diables.
—Il y a plusieurs manières d’envisager la vie et de comprendre le rôle qu’on doit y jouer, répondit Lorenzo en inclinant la tête pour éviter le regard de son maître.
—Ah çà! es-tu fou, ou bien amoureux? Tant mieux si c’est l’amour qui t’échauffe la cervelle,per Bacco!tu le mettras en musique, et cela te fera faire des chefs-d’œuvre. Dis-moi, continua l’abbé en clignant ses petits yeux égrillards, est-ce la Vicentina qui t’inspire ces belles réflexions? Elle est jolie et vaut certes la peine que tu fasses quelques folies pour elle, pourvu que ce soit en musique.
—Je ne songe pas plus à la Vicentina qu’à la carrière de compositeur, qui ne saurait satisfaire aux aspirations de mon cœur et de mon esprit, répondit Lorenzo avec une fermeté inusitée.
—Qu’est-ce que j’entends? dit l’abbé Zamaria en croisant les bras sur sa poitrine. La musique, la gloire d’un Marcello, d’un Lotti, d’un Buranello, d’un Cimarosa, ne sont pas dignes de fixer l’ambition demonsieurLorenzo Sarti?Gesù Maria!quel serpent ai-je donc réchauffé dans mon sein?»
Et, sautant précipitamment hors de son lit sans sedonner le temps de prendre aucun vêtement, il se mit à cheval sur une chaise qui était devant son clavecin, et chanta à pleine voix un fragment d’un délicieux trio de Clari:
Addio, campagne amene,Dove già lieto pascolai l’agnelle[43],
avec un feu, une passion et un entrain qui faisaient tressaillir sa frêle charpente et la petite bosse qu’il avait sur les épaules.
«Trouverais-tu au-dessous de la dignité de pouvoir composer un pareil chef-d’œuvre de grâce?» dit-il en se tournant vers Lorenzo, dont la contenance était fort embarrassée en voyant la singulière posture de l’abbé à califourchon sur une chaise.
Sur ces entrefaites, on frappa à la porte, et le vieux Bernabo entra dans la chambre en disant: «Signor Lorenzo, Son Excellence vous demande ainsi que monsieur l’abbé.
—Diable! répondit Zamaria un peu confus de sa toilette qui fit sourire lecameriere, que nous veut-il donc?»
Lorenzo, un peu inquiet de l’invitation qu’il venait de recevoir, descendit au premier étage et fut introduit auprès du sénateur dans la grande bibliothèque du palais, où il se tenait le plus habituellement. Il était assis auprès d’une table chargée de livres et de papiers, dans un grand fauteuil de cuir noir surmonté de ses armes sculptées en bois. Sa fille était à côté de lui, parcourant un recueil de vieilles estampes. Sa tête blanche, sa physionomie sévère, son maintien grave, où l’âge, l’expérienceet l’autorité avaient imprimé leurs traces indélébiles, ne faisaient que mieux ressortir les cheveux blonds, abondants et ornés de fleurs, la grâce et la jeunesse enchantée de Beata.
«Asseyez-vous,» dit le sénateur à Lorenzo, dont l’émotion s’était accrue en la présence de Beata, qui n’avait osé lever les yeux sur lui.
On attendait l’abbé Zamaria, qui s’habillait, et pendant ce temps Lorenzo, plein d’anxiété sur la scène qui allait suivre, regardait vaguement les belles reliures qui remplissaient les rayons de la bibliothèque, l’une des plus riches et des plus choisies de Venise. Les bibliothèques étaient nombreuses dans une ville qu’on avait surnommée la librairie du monde, et où l’imprimerie fut introduite dès l’année 1459. Indépendamment de la grande bibliothèque de Saint-Marc, qui doit son origine au don que fit Pétrarque de ses manuscrits à la république en 1380, et de celle de Saint-Georges, fondée par la reconnaissance de Cosme de Médicis, qui avait trouvé à Venise une hospitalité généreuse; indépendamment des académies, des couvents et d’autres institutions publiques qui possédaient des collections de livres assez remarquables, les grandes familles mettaient leur vanité à former des bibliothèques qui leur étaient un titre à la considération générale. On citait, parmi ces bibliothèques particulières, celle de Pier Grimani, qui fut élu doge en 1752, celle de la famille Nani, et surtout la fameuse collection des Pisani, qui était connue de toute l’Italie. La bibliothèque de la famille Corneri, qui s’éteignit en 1798, était remarquable par ses richesses musicales. On citait encore la bibliothèque des Tiepolo, qui provenait de celle des Contarini, les collections de Joseph Farsetti, de FrançoisPesaro, d’Antoine Cappello, de Sébastien Zeno, cousin de notre sénateur, qui possédait les plus belles éditions des Alde, ces illustres imprimeurs et savants de Venise.
La bibliothèque du sénateur Zeno, qui était sous la direction de l’abbé Zamaria, formait une vaste salle carrée, divisée en compartiments, dont chacun était consacré à une branche particulière des connaissances humaines. Ces divisions étaient classées d’après une loi de succession qui les reliait autour d’un principe générateur, de manière à former un véritable tableau de la civilisation vénitienne. Au premier rang, dans le compartiment d’honneur, qui servait de point de départ, comme l’idée fondamentale de la hiérarchie, étaient placés les historiens, et surtout les historiens de Venise, depuis les chroniqueurs obscurs des premiers siècles de la république jusqu’à André Dandolo, qui en est l’Hérodote, et depuis ce contemporain de Pétrarque jusqu’à Bernard Justiniani, le premier historien critique de la ville des doges. La science politique, qui a sa source dans l’expérience, venait après l’histoire et contenait, indépendamment des œuvres de Platon, d’Aristote et de Cicéron, celles de Machiavel et de son contradicteur Paul Paruta, né à Venise en 1540 et mort dans cette même ville en 1598, après avoir rempli les plus hauts emplois de la république, dont il défendit la constitution dans son livre célèbre:Discours politiques(Discorsi politici). A côté des œuvres de Paruta étaient celles de Sarpi, l’historien indépendant du concile de Trente et le théologien de la république contre les prétentions de la papauté. Les écrits politiques de Paul et Dominique Morosini, de Luccio Durantino, de Scipion Anmirato, de Botero, et l’ouvrage de Donato Giannoti Fiorentino,della Repubblicae Magistrati di Venezia[44]; les travaux de jurisprudence, les lois et décrets qui règlent les intérêts de la vie civile, collections nombreuses et confuses que le temps avait formées, et où la coutume jouait un plus grand rôle que la doctrine, complétaient le compartiment consacré à la science politique. Dans un rayon de ce compartiment, on voyait un grand in-folio, lesStatuts et Fondements sur les navires et autres bâtiments(Statuta et Fundamenta super navibus et aliis lignis), publié par le doge Renier Zeno, le 6 août 1255.
Les voyageurs vénitiens, qui ont précédé tous les autres dans la connaissance des mœurs, des usages des peuples de la terre, remplissaient toute une division de la bibliothèque. Les Nicolo, Matteo et surtout Marco Paolo, étaient placés sur le premier rayon. Il y avait là aussi le livre sur la Palestine que Marin Sanudo présenta au pape Jean XXII, en 1321,Liber secretorum fidelium crucis, suivi des ouvrages des deux Zeno, frères du fameux Charles Zeno, qui sauva la république au combat naval de Chioggia contre les Génois. Les aventures de Nicolas Conti, le voyage d’Alvise da Mosta en Flandre et en Afrique, celui de Marco Caterino en Perse et de Giosafat Barbaro en Asie, complétaient la série de ces glorieux et infatigables aventuriers que Venise lançait sur tous les points du globe. La médecine, la géographie, les sciences naturelles et les sciences exactes, formaient la transition entre les moralistes, les économistes, les financiers et la littérature proprement dite. Celle-ci, reléguée au second plan, comme un luxe de l’esprit qui ne peut se produire qu’après l’affermissement des sociétés civiles, remplissait une division considérable.Le premier compartiment était consacré à la littératuredella nobiltà veneziana, aux ouvrages produits par de nobles Vénitiens, parmi lesquels brillait l’Histoire de la littérature vénitiennepar Marco Foscarini, monument inachevé d’érudition et de patriotisme. Venaient ensuite les œuvres d’Apostolo Zeno, critique et poëte fécond, qui a précédé Métastase dans le drame lyrique, et divers poëmes, notamment en dialecte vénitien, une chanson de l’année 1277, et une autre à la louange de Venise, de 1420. Au nombre des ouvrages en prose qu’a produits le dialecte vénitien, on voyaitil Milionede Marco Paolo, etil Libro delle Uxance dello imperio di Romania. Les arts avaient leurs représentants, et l’Histoire de la peinture vénitiennepar Zanetti, celle desarchitectes vénitienspar Temanza, se trouvaient au milieu des œuvres du comte Algarotti, qui a beaucoup écrit sur les beaux-arts. La division consacrée à la musique était incontestablement la partie la plus intéressante de cette grande collection de livres, formée par les soins de l’abbé Zamaria; elle renfermait des trésors d’érudition. Les théoriciens grecs, Aristoxène, Euclide, Nicomaque, Alypius, Gaudence, Bachius, Aristide, Quintilien, publiés par Meibomius en 1652; les travaux de Doni et de Burette sur la musique des anciens; les théoriciens du moyen âge réunis dans la compilation de l’abbé Gerbert,Scriptores ecclesiastici de Musica sacra, qui est de l’année 1784; l’Histoire de la musiquedu P. Martini, celle de Burney, que l’abbé Zamaria avait connu personnellement, l’Histoirede Hawkins et le premier volume de celle de Forkel, qui parut en 1788, occupaient le premier rayon. Le second était rempli par les théoriciens pratiques, Vanneo, Zarlino, Tartini, le P. Martini (Saggio di contrappunto), et une infinité d’autres qu’il estinutile de citer. Les compositions de tous les maîtres de l’école vénitienne, depuis l’invention de la gravure par Ottavio Petrucci de Fosonbrone, qui vint apporter à Venise sa merveilleuse invention, jusqu’à Furlanetto, qui en est le dernier représentant, remplissaient les autres compartiments avec un luxe de notes et de commentaires qui étaient souvent consultés par les érudits et les amateurs. Au-dessus de cette magnifique bibliothèque, on lisait en lettres d’or ces vers d’un poëte latin duXVesiècle, le Mantuan:
Semper apud Venetos studium sapientiæ et omnisIn pretio doctrina fuit; superavit AthenasIngeniis, rebus gestis Lacedemona et Argos.
L’abbé étant enfin descendu, le sénateur lui dit d’un ton affectueux: «Assieds-toi, abbé, car ta présence est nécessaire ici.»
A ces mots, Lorenzo fut saisi d’un redoublement de frayeur. Qu’allait-il donc se passer? Le sénateur avait-il appris quelque chose du mystérieux roman qui s’était noué entre Beata et le fils de Catarina Sarti? Tognina avait-elle trahi le secret de son amie? La promenade faite à Murano avait-elle éveillé la vigilance paternelle? Pâle et tremblant sur les suites d’une scène qui paraissait combinée pour frapper un coup décisif, Lorenzo ne voyait plus distinctement aucun objet, et tout son sang avait reflué dans son cœur agité. Beata, qui n’était pas moins inquiète, était restée penchée sur le recueil de vieilles estampes, qu’elle faisait semblant d’admirer.
«Vous savez, dit froidement le sénateur en s’adressant à Lorenzo, ce que j’ai fait pour vous? Fils d’un ancien client de la maison Zeno, je vous ai recueilli et j’ai payé une dette de reconnaissance à la mémoire devotre père, en vous offrant les moyens de vous élever au-dessus de votre condition. En cela j’ai obéi à l’esprit de l’aristocratie vénitienne et particulièrement à celui de ma famille, qui a toujours employé son crédit et sa fortune à augmenter le nombre de ses serviteurs ou de ses obligés. Il y a près de six ans que vous êtes dans ma maison, vivant de ma vie, sous la tutelle de l’abbé Zamaria, que voici, et de ma fille, qui a bien voulu prendre soin de votre éducation.»
Le sénateur s’arrêta, et, regardant de nouveau Lorenzo avec sévérité, il ajouta, après un court silence qui parut un siècle au pauvre jeune homme: «Eh bien! je suis content de vous; vous vous êtes montré digne de mes bontés. Votre application, votre intelligence et la soumission de votre caractère vous ont acquis de nouveaux titres à ma bienveillance; c’est pourquoi j’ai résolu de resserrer les liens qui vous attachent à ma famille.»
Ce fut un coup de théâtre que ces paroles, prononcées lentement, avec autorité, et la baguette de Moïse ne fit pas sortir plus promptement l’eau du rocher que l’espérance ne jaillit alors du cœur de Lorenzo et de celui de Beata, qui leva sa tête charmante et projeta sur son père un long regard, où l’étonnement se mêlait à la piété.
«J’ai obtenu pour vous, continua le sénateur, le titre de chevalier de l’Étole d’or, qui appartient à ma famille depuis longtemps ainsi qu’à plusieurs autres grandes maisons, et j’attache à ce titre une pension (una mesata) qui vous permettra de le soutenir honorablement[45]. Dès ce jour, vous faites donc partie intégrante de la noblessevénitienne, à laquelle vous teniez déjà par votre naissance, et il importe que vous sachiez quels devoirs cette nouvelle qualité vous impose.
«De toutes les aristocraties de l’Europe, l’aristocratie vénitienne est la seule qui ne soit pas le résultat de la conquête. Comme le patriciat romain, auquel on l’a souvent comparée, elle est sortie des entrailles mêmes de la société dont elle dirige la destinée. C’est là ce qui fait sa force et la légitimité de sa domination. Ai-je besoin de vous rappeler à quelles circonstances malheureuses cette ville, qui est un miracle de l’industrie humaine, doit sa naissance? Qui ne sait que lorsque des flots de Barbares se ruèrent comme des chiens à la curée sur les débris de l’empire romain, de pauvres pêcheurs vinrent chercher un refuge sur les îlots de l’Adriatique? Ils y étaient à peine établis qu’ils éprouvèrent le besoin d’une police qui fut d’abord aussi simple que leur association, et dont le premier devoir était de sauvegarder leur indépendance. C’est de ces premiers magistrats librement élus par les intéressés sous la pression de la nécessité, ce grand instituteur des sociétés humaines, que descend la noblesse vénitienne. Rome a eu à peu près la même origine. Vous apprendrez par l’histoire quelles vicissitudes eut à traverser la république naissante, les discordes civiles et les événements extérieurs qui modifièrent successivement ses institutions. Ce que je puis vous affirmer, c’est que, le dernier jour du mois de février de l’année 1297, où le gouvernement de Venise, ne voulant plus être à la merci des flux et reflux d’un peuple turbulent, ferma le grand conseil et limita le nombre de ceux qui devaient participer à la souveraineté, ce jour-là la république de Saint-Marc accomplit une révolutionqui la sauva de sa ruine et lui donna la force d’étendre sa domination sur l’Italie. Laserratadu grand conseil est dans l’histoire des institutions de Venise ce que sont lesmurazziqui empêchent l’Adriatique d’ensabler nos lagunes. A partir de cette époque mémorable, Venise, débarrassée des soucis domestiques qui entravaient son action, sortant de ce vaste chaos d’éléments confus et de passions atroces qu’on appelle le moyen âge, s’éleva au premier rang des nations politiques et offrit à l’Europe moderne le premier exemple d’une société régulière gouvernée par des lois sages et des pouvoirs non contestés. Aussi, pendant que l’Italie était la proie des étrangers attirés dans son sein par la jalousie des factions, pendant que Milan, Gênes, Pise, Florence, Naples et Rome même, succombaient tour à tour sous le joug des Allemands, des Français et des Espagnols qui venaient au secours de leurs partisans, au milieu de cette anarchie de républiques éphémères et de monstrueux petits tyrans qui s’entr’égorgeaient, Venise, forte par sa position, par la stabilité de ses institutions où l’unité du pouvoir exécutif se combinait avec la liberté des corps délibérants, fixait tous les regards, était le refuge de tous les proscrits, et, comme Sparte jadis au milieu des révolutions incessantes de la démocratie grecque, elle excitait l’admiration des philosophes et des hommes d’État. L’inscription que vous voyez au-dessus de cette bibliothèque, ajouta le sénateur en montrant du doigt les vers latins que nous avons cités plus haut, n’est qu’un faible témoignage de la justice qu’on s’est toujours plu à rendre à la gloire de notre patrie. Dante, Pétrarque, Boccace, le Tasse, qui nous appartient par la naissance de son père et la protection qu’il a reçue de la famille Badoer, Machiavel, Galilée,les poëtes et les artistes des peuples étrangers, ont tous considéré Venise comme la société qui satisfaisait le plus la raison humaine, comme le foyer de civilisation qui répondait le mieux à l’idéal qu’ils avaient conçu. On pourrait appliquer à Venise tout entière ces paroles de Pétrarque à propos de la place Saint-Marc:Cui nescio an terrarum orbis parem habeat.
«Eh bien! jeune homme, reprit le père de Beata en redressant sa tête sexagénaire, tout cela est l’œuvre de l’aristocratie. C’est vainement qu’on chercherait à nier son influence sur cette société, qu’elle a faite à son image; on la trouve gravée sur tous les monuments, et, comme dit le Psalmiste, les cieux racontent sa gloire. Ce n’est pas seulement dans les armes, dans les fonctions publiques, dans la magistrature et dans les ambassades, que la noblesse vénitienne s’est distinguée, mais dans tous les ordres des connaissances humaines. Cette bibliothèque renferme des témoignages non moins éclatants de sa grandeur que les annales de la république, et justifie ces belles paroles de mon ami Marco Foscarini dans sonHistoire de la Littérature vénitienne: Appunto dalle nobile famiglie, dit-il,uscirono i migliori lumi della nostra litteratura, e non solo in una, ma in tutte le facoltà[46]. En cela, la noblesse vénitienne, qui est la plus ancienne de l’Europe, soit par la date de son avènement dans l’histoire moderne, soit par la prétention qu’affichent plusieurs de nos grandes familles, telles que les Justiniani, les Venier et les Marcello, de faire remonter leur origine jusqu’à l’empire romain, la noblesse vénitienne est aussi la première aristocratiedu monde, parce qu’elle a toujours marché à la tête de la nation. Le patriciat romain, dans sa grandeur un peu sauvage, dédaignait toute autre illustration que celle des armes, de la magistrature, de la religion et de la parole, l’instrument de sa domination, et ce n’est guère que sous les empereurs qu’il se mit à pratiquer les lettres, dont il avait abandonné jusqu’alors la culture à des rhéteurs grecs et à des affranchis, qui l’amusaient comme des histrions. L’aristocratie vénitienne, qui a eu ses Catons, ses Régulus, ses Scipions et ses Pompées, mais qui a su prévenir l’éclosion des Syllas et des Césars, a toujours concilié les lumières de l’esprit avec la force de caractère qu’exige l’exercice du pouvoir, et il n’y a pas d’exemple dans l’histoire de notre patrie d’un barbare comme Marius parvenant aux plus hautes charges de la république. Les princes et les barons qui forment l’aristocratie des autres nations de l’Europe ne sont que des instruments de la force, les représentants attardés de la féodalité, déjà à moitié vaincus par le clergé, par les juristes et les lettrés, qui ont suivi le mouvement de l’esprit humain. L’aristocratie de Venise, expression toujours vivante des besoins de la société, ne s’est jamais laissé dépasser et a toujours légitimé son droit à la souveraineté par la supériorité de ses vertus, de ses lumières et de son dévouement à la patrie. Comme l’a dit Paruta, un de nos plus grands publicistes,la nobiltà venezianaest la seule au monde dont l’élévation morale, la prudence et la sagacité politiques, unies aux connaissances, à l’urbanité des goûts et des manières, justifient ce beau titre denobilitas, qui est synonyme de civilisation.
«Mon enfant, l’expérience de la vie et l’histoire, quand vous pourrez la consulter avec fruit, vous apprendrontque le monde a toujours été gouverné par des minorités. Quoi qu’on fasse, quelles que soient les chimères dont se bercent aujourd’hui les factieux et les faiseurs de systèmes, la foule, toujours absorbée par les travaux que lui imposent ses besoins de chaque jour, n’aura jamais assez de loisirs et d’indépendance d’esprit pour s’élever à la hauteur de la politique des États. Heureuses les nations qui renferment dans leur sein des classes supérieures consacrées par le temps et les services rendus! Partout où ces classes, plus ou moins nombreuses, plus ou moins privilégiées, qui représentent la tradition, c’est-à-dire la conscience des corps politiques, n’existent pas, la foule besoigneuse, livrée à la mobilité de ses instincts, est bientôt la proie d’un despote ou d’un conquérant. Voyez la Grèce et ses fragiles démocraties tombant sous le joug de Philippe, d’Alexandre et de ses successeurs, pour devenir ensuite une province, une sorte de hochet de la grandeur romaine! Et cette Rome si fière et si forte, qu’est-elle devenue, à son tour, après la chute de son patriciat? Elle a donné le jour à une succession de monstres qui ont effrayé l’humanité et soulevé contre ce colosse d’iniquités la justice du genre humain. Le christianisme, pour avoir adouci le fond de notre nature par une morale plus parfaite, n’a pu détruire les passions qui nous agitent et les conséquences qui en résultent. L’Église a eu ses Borgia; l’Italie, comme la Grèce, a eu des révolutions incessantes qui l’ont conduite à sa perte, et nous voyons aujourd’hui la France en proie à des convulsions qui menacent le repos du monde. L’Angleterre est, après Venise, le seul pays de l’Europe où une aristocratie forte préside aux destinées de la nation et lui conserve son indépendance et sa liberté. Je ne me fais aucuneillusion sur les dangers qui menacent ma patrie; tu sais, abbé, qu’il y a longtemps que je suis préoccupé des funestes doctrines qui agitent les esprits, et dont la France est déjà la victime. Je dirai avec un grand citoyen qui a voulu sauver la république romaine contre les démocrates de son temps:Mihi nihil unquam populare placuit! Et il avait bien raison de craindre le règne populaire, cet éloquent défenseur du patriciat et de la liberté, deux choses qui sont toujours inséparables, puisqu’il devait payer de sa tête l’honneur d’avoir prévu et combattu l’avénement dumagnanime Auguste, comme le qualifient les lâches sophistes aux gages des Césars. Quelle que soit l’issue de la lutte où l’esprit humain est engagé, la noblesse vénitienne aura fait son devoir. Si les passions aveugles qu’on suscite contre sa domination légitime triomphent, elle entraînera dans sa chute la république qu’elle a fondée, et qui, depuis quatorze cents ans qu’elle existe, n’a pas vu un étranger troubler l’eau de ses lagunes.
«Dans quelques jours, ajouta le sénateur en se tournant vers Lorenzo, vous partirez pour Padoue. Vous y achèverez vos études et prendrez vos degrés universitaires, complément indispensable à l’éducation d’un noble vénitien. Rappelez-vous seulement que les lettres doivent servir d’ornement à l’esprit, de nourriture à l’âme, pour l’aider à supporter dignement les épreuves de la vie, mais ne jamais devenir une profession. Elles vous serviront à bien remplir les emplois que la république pourra vous confier, mais il ne convient pas qu’un homme destiné au commandement fasse étalage de prétentions littéraires. Vous pourrez écrire des rapports comme ceux de nos ambassadeurs, qui sont des modèles d’observation et de sagacité politique, éluciderquelques points de droit et d’administration publique, aborder même l’histoire, si vos connaissances vous le permettent, ou bien vous élever à des considérations d’un ordre supérieur ayant pour objet la morale, la religion (mais non pas la théologie), ou la police des États. Toutefois gardez-vous des vaines spéculations dont on est si prodigue dans ce temps-ci; tenez-vous toujours près des faits positifs, qui sont plus compliqués et plus difficiles à comprendre que ne se l’imaginent les inventeurs de systèmes. La vie est un roman bien autrement incidenté que les fictions des poëtes! Puisque vous appartenez à cette minorité intelligente et libre contre laquelle s’élèvent tant de clameurs, ayez le courage d’en défendre les intérêts et d’en remplir les devoirs, dont le premier de tous est de se dévouer au bien de l’État. Ce que je fais aujourd’hui pour vous est bien moins de ma part un acte de générosité banal qu’un service que je crois rendre à mon pays en lui procurant un serviteur fidèle, plus jeune que moi. Dans tous les temps, l’aristocratie vénitienne a eu la sage prévoyance de réparer ses forces appauvries en s’infusant un sang plus généreux. Vous trouverez dans les annales de ma famille plus d’un exemple de pareilles adoptions, qui ont accru son influence dans la république. Aussi je ne saurais trop vous recommander d’étudier à fond l’histoire de notre pays et de vous pénétrer de l’esprit de la noblesse vénitienne, dont le patriotisme a toujours été la vertu dominante. Elle a tout subordonné au salut de l’État, jusqu’à la religion, comme vous pouvez vous en convaincre par ce proverbe, qui résume sa politique:
Siamo Veneziani, e poi cristiani.»
Après cette exhortation, prononcée d’une voix grave,le sénateur se leva et dit à Beata: «Ma fille, donnez la main au chevalier Sarti.»
Étourdie par ces paroles qui semblaient sanctionner le choix de son cœur, Beata s’avança un peu gauchement vers Lorenzo et lui tendit la main avec une cordialité affectueuse accompagnée d’un sourire enchanteur.
Addio, campagne amene,Dove già lieto pascolai l’agnelle!
répéta l’abbé Zamaria, presque en colère.
«Que chantes-tu là, l’abbé? dit le sénateur.
—Je dis que la musique s’en va à tous les diables, et que je ne me doutais guère que depuis six ans j’élevais un diplomate.
—Il cultivera la musique pour son plaisir, répondit le sénateur. Marcello était un grand seigneur de Venise, ce qui ne l’a pas empêché de devenir un compositeur de génie.» Puis le père de Beata se tourna vers le camériste Bernabo, qu’il venait de sonner: «Faites monter ma maison,» lui dit-il.
Les domestiques des deux sexes ayant obéi à l’ordre qu’ils avaient reçu, le sénateur, prenant Lorenzo par la main, leur adressa ces quelques mots: «Je vous présente le chevalier Sarti, que je vous ordonne de considérer comme un membre de ma famille. Allez,mon fils, ajouta-t-il ensuite, les yeux fixés sur Lorenzo, car ce titre vous appartient désormais.»
Cette scène extraordinaire, que rien n’avait annoncée, dont Lorenzo ni Beata ne pouvaient prévoir le dénoûment, produisit sur eux et sur tous les assistants la plus grande surprise. Lorenzo était comme enivré de ce qu’il venait d’entendre. Il interrogeait des yeux l’abbé Zamaria, pour savoir quel sens il devait attacher à cesdernières paroles du sénateur:Allez, mon fils, car ce titre vous appartient désormais. Serait-il possible que le père de Beata, ayant deviné le secret de sa fille, voulût approuver une alliance si disproportionnée sous tous les rapports? Ou bien, par ces paroles affectueuses, le sénateur n’avait-il entendu exprimer qu’un degré plus intime de parenté intellectuelle, une adoption purement politique, sans vouloir confondre la destinée de Lorenzo Sarti avec celle de l’une des plus illustres familles de Venise? Le doute était au moins permis, et Beata elle-même, au milieu du ravissement qu’elle venait d’éprouver, hésitait à croire que le nœud de sa vie pût se délier d’une manière aussi heureuse. Cependant tout le monde dans la maison était à peu près convaincu que Lorenzo n’était devenu le chevalier Sarti que pour s’élever encore plus haut dans l’estime et l’affection du sénateur, qui n’était pas homme à dévoiler brusquement le fond de sa pensée. Dès lors une plus grande liberté s’établit dans les relations de Lorenzo et de Beata, qui se crut au moins autorisée à ne pas mettre autant de réserve dans la manifestation de ses vrais sentiments. Le chevalier Sarti fut présenté successivement à tous les membres de la famille, introduit avec plus de cérémonie dans les maisons amies, chez les Grimani, les Dolfin et les Badoer. On écrivit à Cadolce, au saint oncle de Beata, et celui-ci approuva de tout son cœur cette ascension de son cher Lorenzo dans la hiérarchie sociale, qui fît aussi la joie et le bonheur de Catarina Sarti.
Il y eut à la suite de celle journée, dans la vie de Lorenzo et de Beata, quelques heures de cette félicité suprême que doivent goûter les âmes qui ont franchi sans remords la rive éternelle. Tout souriait à leurs vœux.Ils se voyaient sans contrainte; les domestiques, l’abbé Zamaria, le sénateur, les amis, Dieu et les hommes, semblaient approuver une union si charmante. Ils allaient ensemble dans les cercles, aux théâtres, aux concerts, et partout ils rencontraient des visages joyeux qui paraissaient prendre part à la fête de leurs cœurs. L’idée du prochain départ de Lorenzo pour Padoue venait bien obscurcir un peu l’horizon qui s’ouvrait devant eux; mais l’espoir qu’après une absence dont on ne fixait pas la durée, ils seraient unis pour ne jamais se quitter, dissipait ces légers nuages et gonflait la voile qui les menait au bonheur entrevu. Le chevalier Grimani lui-même avait accueilli Lorenzo avec bonne grâce, et ne paraissait ni surpris ni inquiet de la nouvelle position qu’on lui avait faite dans la famille Zeno. Il n’était pas moins empressé auprès de Beata, et sa contenance ne trahissait aucun embarras.
Parmi les étrangers qui affluaient alors à Venise, les uns attirés par le plaisir, les autres par les événements politiques qui préoccupaient l’Europe et particulièrement les puissances de l’Italie, on remarquait surtout un grand nombre d’émigrés français. La révolution de 1789, qui, aux yeux de quelques rares philosophes et hommes d’État comme Marco Zeno, était l’événement le plus considérable survenu en Europe depuis la réforme de Luther, ne semblait à cette foule étourdie qu’une fièvre passagère qui devait avoir son cours et qui s’arrêterait bientôt devant les remèdes énergiques qu’on se disposait à lui administrer. Les émigrés, pleins de confiance dans l’avenir, et qui s’attendaient d’un jour à l’autre à rentrer en vainqueurs dans leur pays, qu’ils avaient quitté comme pour un voyage d’agrément, dépensaient à Venise le peu d’argent qu’ils avaient encore et leursdernières illusions. L’aristocratie vénitienne les avait accueillis avec empressement, et les lois politiques qui défendaient aux nobles de recevoir dans leurs palais et de fréquenter des étrangers avaient dû fléchir devant des intérêts de caste qui se confondaient avec ceux de l’ordre social menacé par les idées nouvelles. Aussi jamais Venise n’avait été plus gaie; jamais sescasini, ses théâtres, ses canaux et la place Saint-Marc, n’avaient retenti d’acclamations plus bruyantes, n’avaient caché de voluptés plus exquises et de rêves plus enivrants. Lorsque Beata et Lorenzo, dans la gondole du sénateur, qui les admettait tous deux en sa présence, comme s’il eût voulu fêter l’avénement du chevalier Sarti dans les hautes sphères de la vie sociale, descendaient le Grand-Canal par une nuit éclatante, suivis de barques chargées de musiciens dont les rhythmes, les mélodies et les joyeux accords s’exhalaient dans l’espace et les sinuosités voisines, il n’est pas de parole humaine qui pût exprimer la béatitude qu’ils éprouvaient. Lorenzo ne pouvait détourner ses yeux de ceux de Beata, dont le noble maintien était plus expansif désormais, et laissait entrevoir au fond de son âme, ainsi que dans une source pure, l’amour s’épanouissant comme une fleur d’espérance. O jeunesse, amour qui en féconde les nobles instincts, poésie qui s’en dégage et monte à l’esprit comme une essence généreuse, vous êtes la triple manifestation d’une seule et même vérité, le principe de toute inspiration et de toute grandeur morale! Heureux celui qui n’a point oublié les rêves de l’âge d’or! mille fois heureux l’homme qui, sous des cheveux blanchis, entend encore vibrer au fond de son cœur la voix d’un premier amour! Le chevalier Sarti sera toute sa vie un grand et sérieux enfant, et lorsqu’il rencontrerasur sa route douloureuse cette femme qu’il nomme Frédérique, il croira se réveiller d’un long sommeil et voir se relever devant lui l’image des jours fortunés!
Le sénateur Zeno, qui ne s’occupait jamais de ce qui se passait dans l’intérieur de son palais, et qui laissait à Beata une entière liberté dans l’ordonnance de ses plaisirs domestiques, manifesta la volonté de donner un grand dîner pour lequel il fixa lui-même la liste des invités. Les Grimani, les Dolfin, les Badoer, les Mocenigo et les divers membres de sa propre famille, au nombre de soixante personnes, furent réunis dans une magnifique salle à manger qui était, après la bibliothèque, la pièce la plus remarquable du palais. Dessinée dans le goût somptueux de la Renaissance, elle était si spacieuse, qu’elle aurait pu contenir aisément deux cents convives. Des crédences sculptées avec un art infini, remplies d’argenterie, de vaisselle, des porcelaines et des cristaux les plus rares, formaient quatre grands panneaux d’une élévation moyenne, au-dessus desquels étaient rangés un grand nombre de portraits de famille. Celui du doge Renier Zeno, qui avait régné de 1252 à 1268, et sous le gouvernement duquel fut construit le premier pont du Rialto, qui était d’abord en bois, occupait la place d’honneur. On l’attribuait à Jean Bellini, qui l’aurait peint d’après une esquisse remontant au XIIIesiècle. C’était une figure longue, osseuse et froide, d’une expression noble et sévère, justifiant le jugement porté par l’histoire sur ce prince qui vit éclater la première guerre des Vénitiens contre les Génois:Uomo molto accorto e esercitato nei maneggi della republica(homme avisé et très-entendu dans le gouvernement de la république). Sur le panneau opposé, en face du doge,était le portrait de Charles Zeno, le héros de la famille, l’un des personnages les plus curieux de l’histoire de Venise, qui sauva la république, en 1380, contre les Génois, qui assiégeaient Chiozza. Venaient ensuite des procurateurs, plusieurs ambassadeurs, le portrait de ce cardinal Zeno dont le tombeau occupe une chapelle particulière dans la basilique Saint-Marc, et celui de plusieurs femmes, parmi lesquelles on remarquait la mère de Beata, d’une beauté frappante.
Lorenzo fut présenté à la compagnie par le sénateur, et chacun s’empressa d’accueillir le chevalier Sarti comme un membre de la famille Zeno, et comme un égal dans cette minorité choisie de la société européenne. Il y avait parmi les convives quatre émigrés français: un marquis de La Rochenoire, de la province du Vivarais, homme fier et tout imbu des préjugés de sa caste; le comte de Narbal, esprit éclairé et sage qui ne partageait aucune des illusions de ses compagnons d’infortune, et qui subissait, en gémissant, un exil qu’il s’était imposé par devoir; le baron de Laporte, d’un caractère aimable et futile, effleurant toutes choses sans pouvoir se fixer sur rien, aimant les arts et la petite littérature de son temps; enfin le vicomte de Toussaint, jeune homme d’un ridicule parfait, ignorant et hâbleur, bravache et poltron, qui, après s’être avisé de tournoyer autour de Beata, avait été renvoyé par un regard foudroyant à son blason, aussi équivoque que ses mœurs. Dans ce dîner, où la magnificence du service répondait aux habitudes fastueuses et hospitalières de la noblesse vénitienne, dont Marco Zeno avait tant à cœur de conserver les traditions, la conversation, d’abord languissante et gênée à cause de la présence des émigrés français, finit par se fixer sur un incident du jourqui préoccupait tous les esprits. La maison de l’ambassadeur de Venise à Paris, Alviso Pisani, venait d’être envahie par le peuple. L’ambassadeur avait reçu de la république l’ordre de quitter la France et de se rendre en Angleterre sans bruit et sans protestations, pour ne pas rompre les relations diplomatiques des deux pays.
«C’est une lâcheté, dit François Pesaro qui était au nombre des convives, et dont la tête forte et le visage anguleux révélaient la ténacité du caractère. Ce n’est point ainsi que se seraient conduits nos pères avec un peuple de gueux, demalcalzoni.
—Nos pères étaient forts et nous sommes faibles, répondit Antonio Cappello, dont la sagacité avait si bien apprécié la révolution de 1789, qu’il avait vue commencer à Paris, où il était ambassadeur de Venise. Sa figure fine et triste trahissait les appréhensions de son âme sur le sort de son pays.
—Nous sommes faibles parce que nous sommes irrésolus, répondit le père du chevalier Grimani, qui partageait les opinions de Marco Zeno sur la politique intérieure de la république. Le gouvernement de la seigneurie veut appliquer à une situation nouvelle des principes de prudence qui ne tromperont personne, et qui ont pu avoir leur efficacité lorsque les puissances de l’Europe se reconnaissaient solidaires d’une civilisation commune qui formait la base de leurs alliances. Ce qui se passe en France, les troubles qui agitent ce pays, les questions qu’on y soulève, les hommes audacieux qui s’y produisent et dont les noms étaient complétement ignorés il y a quelques années, tout cela me donne à penser que nous sommes à la veille d’immenses dangers qu’on ne surmontera qu’avec du courage et de grands sacrifices.
—Tranquillisez-vous, excellence, s’écria le marquis de La Rochenoire d’un ton superbe, nous irons bientôt châtier les rebelles et rétablir la monarchie sur ses bases séculaires. Nous sauverons le roi malgré lui, nous remettrons le faible Louis XVI en possession de toute l’autorité que lui ont transmise ses aïeux, et dont il s’est laissé dépouiller.
—Je le désire plus que je n’ose l’espérer, répliqua le comte de Narbal d’une voix calme. Je crois, monsieur le marquis, que vous vous faites illusion sur l’état de notre pays, et que, pussiez-vous réussir par la force à replacer la monarchie française sur ses vieux fondements, vous auriez encore à lutter contre les idées qui en ont amené la chute.
—Mais ces idées sont l’œuvre des Jacobins, répondit le marquis avec emportement. En chassant à coups de cravache ce ramassis de clubistes et d’écrivassiers impudents, la noblesse reprendra la place qui lui appartient dans l’État, dont elle est le plus ferme appui.
—Le marquis a raison, dit le vicomte de Toussaint de sa petite voix de fausset aigre, organe aussi frêle que son esprit; il faut traiter ces coquins comme Louis XIV a traité ces messieurs de la religion prétendue réformée. La noblesse française, qui est la plus illustre du monde, car elle a donné des rois à une partie de l’Europe et même à Venise, si je ne me trompe, rentrera l’épée à la main dans ce grand et beau pays de France qu’elle a conquis jadis par son courage.»
Un moment de silence suivit cette estocade du jeune émigré, qui fit sourire les nobles convives et mit fort mal à l’aise le comte de Narbal.
«Monsieur le vicomte voudrait-il nous dire dans quelle histoire particulière il a trouvé que la républiquede Venise avait eu besoin de demander à la France des chefs pour la gouverner? dit le savant Mocenigo avec une feinte bonhomie qui cachait autant de finesse que de vrai savoir. Nous étions convaincus jusqu’ici par nos annales que Venise, encore au berceau de sa grandeur, sut résister aussi bien à la domination de Charlemagne qu’à celle de son fils Pépin, roi des Lombards, dont elle repoussa les attaques et incendia la flotte, au commencement duIXesiècle. Monsieur le vicomte a interverti les rôles: il a sans doute voulu dire que la république de Venise, qui est le premier corps politique formé en Europe depuis la chute de l’empire romain, a presque toujours eu de bonnes relations avec la couronne de France. Notre politique, qui n’a jamais été, comme chez vous, un caprice de prince, mais le fruit de la sagesse et de la nature des choses, nous a fait souvent rechercher l’alliance de la France, et quelquefois aussi nous a imposé le devoir de combattre son ambition. Puisque l’histoire vous est si familière, continua Mocenigo avec cette ironie froide et polie qui caractérisait la plupart des grands seigneurs vénitiens, vous devez avoir lu dans Villehardouin, votre premier historien, comment, sans le concours de notre marine, les puissants barons de France n’auraient pas entrepris la conquête de Constantinople, qu’ils n’ont pas su garder. Un autre de vos historiens, Philippe de Commines, a dû vous apprendre également que le gouvernement de Venise, dont il parle avec une admiration intelligente, n’avait pas voulu se laisser entraîner à la remorque d’un roi aussi aventureux que votre Charles VIII. Enfin, monsieur le vicomte, si Venise a consenti à donner une de ses filles à un membre de la maison de Lusignan, comme elle a sanctionné plus tard l’alliance de BiancaCappello avec le grand-duc de Toscane; si elle a reçu avec éclat le roi de France Henri III, dont elle a inscrit le nom sur son livre d’or; si elle a échappé à la ligue de Cambrai, formée contre elle par le roi Louis XII, donné des marques de sa munificence à Louis XIV en lui envoyant un des meilleurs tableaux de Paul Véronèse[47]; si enfin elle a tout récemment accueilli un des descendants fugitifs de ce prince, vous m’accorderez que ce sont là des actes politiques d’une puissance qui a toujours été maîtresse de sa destinée, et qui n’a jamais trouvé chez la France qu’ingratitude et souvent même hostilité, pour prix d’une pareille conduite. Un de nos ambassadeurs près du roi de France Henri II, Giovanni Soranzo, terminait une de ses dépêches par ces paroles dont les événements qui s’accomplissent aujourd’hui dans votre patrie, monsieur le vicomte, justifient la justesse:È il proprio del Francese il pensar poco.
—Vous êtes cruel, monsieur, et vous profitez de vos avantages en politique plus habile que généreux, dit le comte de Narbal en souriant. Toutefois permettez-moi de vous dire que ce qui se passe actuellement dans mon pays est bien moins une révolution locale, comme celles qui ont eu lieu depuis l’origine de la monarchie, qu’une évolution de l’esprit humain qui pourrait bien intéresser toutes les puissances de l’Europe. Ce n’est ni Voltaire ni Rousseau, comme le croient tant d’imbéciles, qui ont amené la crise formidable où nous sommes engagés, et dont je n’espère pas voir la fin. Ces deux grands philosophes n’ont été que les instruments du destin, ou, si vous aimez mieux, de la logique des idées. N’est-ce pas ainsi que, dans les arts et dans les lettres, lorsqu’unerévolution est imminente dans les goûts du public, il se présente toujours un grand artiste pour l’accomplir?
—C’est parfait, s’écria l’abbé Zamaria, et cela est vrai surtout de l’art musical, dont l’histoire de Venise offre plus d’un exemple.
—Est-ce que Venise possède une musique particulière? dit M. de Laporte en s’adressant à l’abbé Zamaria.
—Comment, si Venise possède une musique particulière! répondit l’abbé avec étonnement. Je pourrais vous répondre comme ce prêtre égyptien à je ne sais plus quel philosophe grec: «Vous autres Français, vous êtes toujours jeunes, parce que vous ignorez tout ce qui se passe hors de votre pays et de votre génération. Vivant au jour le jour, tout vous étonne, tout zéphyr vous agite.» Sans vouloir vous rappeler que les poëtes, les peintres et les architectes italiens ont été vos instituteurs, qu’il me suffise de vous apprendre que les premiers opéras italiens qui ont été représentés à la cour de France pendant la minorité de Louis XIV étaient d’un compositeur vénitien, François Cavalli, dont vous pouvez voir le tombeau dans l’église deSan Geminiano, où se trouve aussi celui de Lotti.
—Je vous demande, monsieur l’abbé, répliqua M. de Laporte, qui était après tout un homme d’esprit, si la musique vénitienne se distingue fortement de la musique italienne proprement dite.
—Ah! ceci est différent, répondit l’abbé. La question est même très-subtile, et ce n’est pas la première fois qu’on me l’adresse. Pour y répondre convenablement, il me faudrait entrer dans des détails qui seraient ici hors de propos. Ce que je puis vous affirmer, c’est quele génie vénitien n’a pas plus failli à l’art musical qu’à aucune manifestation du beau.
—Il serait cependant intéressant de connaître, dit Girolamo Dolfin, dilettante distingué, en quoi nos illustres compositeurs Galuppi, Marcello, Lotti, Caldara et Cavalli, se distinguent des autres musiciens de l’Italie, et surtout des maîtres de l’école napolitaine.
—Signor Girolamo, répondit l’abbé, le sujet est plus difficile à traiter que vous ne le supposez. On ne peut parler convenablement de la musique vénitienne sans toucher à l’histoire fort embrouillée de la musique moderne.
—Si cela intéresse la gloire de notre pays, dit le sénateur Zeno, nous t’écouterions avec plaisir.
—On ne sait presque rien d’un art qu’a illustré Benedetto Marcello, remarqua le chevalier Grimani.
—Si Vos Excellences le désirent, répondit l’abbé, j’essayerai de fixer quelques idées; mais j’avertis la noble compagnie que, pour raconter les vicissitudes de l’art musical à Venise, qui ne sont pas sans avoir beaucoup d’analogie avec celles qu’a subies notre école de peinture, et qui se rattachent plus qu’on ne croit aux péripéties de la civilisation italienne, j’ai besoin de quelques jours de recueillement et de beaucoup d’indulgence.
—Nous t’accordons tout ce que tu demandes, répondit le père de Beata. Je ne suis pas fâché que tu prouves devant ces nobles étrangers qu’aucune branche des connaissances humaines n’a été négligée dans notre patrie.
—Oh! ce sera charmant, dit la belle Badoer, et je retiens ma place d’avance.
—Nous la retenons tous,» répondit le comte de Narbal.
Le dîner s’acheva au milieu d’une causerie bruyante, traversée de courants divers qui laissaient à chaque convive la liberté de choisir l’interlocuteur préféré. Lorenzo, qui se trouvait à côté du comte de Narbal, se sentit attiré vers cet esprit sage et ferme qui, avec plus d’expérience que ne pouvait en avoir le jeune Vénitien, avait exprimé des sentiments politiques assez en accord avec les aspirations de ce caractère passionné, dont l’amour enchaînait les instincts.
Le bruit se répandit bientôt à Venise qu’une brillanteconversazionedevait avoir lieu au palais Zeno. On disait que l’abbé Zamaria, provoqué par les railleries de quelques émigrés français, avait pris l’engagement de prouver que Venise avait eu des institutions musicales qui ne le cédaient en rien à celles des autres États de l’Italie. L’esprit et le savoir de l’abbé, la nature du sujet qu’il avait à traiter, excitèrent au plus haut degré la curiosité publique. Tout le monde voulut assister à une réunion qui avait pour objet de glorifier le sentiment national, d’autant plus vivace qu’on avait conscience de la situation périlleuse où se trouvait la république. Les invitations furent très-nombreuses, et jamais on ne vit dans un palais de Venise une réunion plus imposante, composée d’éléments aussi divers. Indépendamment des convives qui avaient inspiré l’idée de cette fête, on y avait admis tous les étrangers de distinction, les familles illustres, les poëtes, les savants, les artistes et les beaux esprits qui remplissaient alors cette ville, centre lumineux des plus étourdissantes folies. Bertoni, Furlanetto, l’abbé Sabbattini, maître de chapelle à Saint-Antoine de Padoue, où il avait succédé au P. Valotti; Guadagni, Pacchiarotti s’y trouvaient, ainsi que Canova, Gritti, Buratti, Gozzi, et Alfieri, arrivé à Venise depuis quelquesjours. La Vicentina avait trouvé le moyen de se faire inviter aussi par l’abbé Zamaria avec Grotto et Zustiniani. Le départ de Lorenzo fut retardé et remis après la fête, qui semblait avoir été organisée tout exprès pour mettre le comble à la félicité des deux amants.