Le premier mouvement de Bathilde fut alors d'aller à la fenêtre et de la fermer. Mais un sentiment instinctif la retint: elle comprit que c'était donner de l'importance à une chose qui n'en avait aucune, et que se mettre en défense c'était avouer qu'elle se croyait attaquée. En conséquence, elle traversa sans affectation sa chambre et disparut dans la partie où ne pouvaient plonger les regards de son voisin. Puis, au bout de quelques instants lorsqu'elle se hasarda à revenir, elle vit que c'était lui qui avait fermé la sienne. Bathilde comprit ce qu'il y avait de discrétion dans cette action de d'Harmental, et elle lui en sut gré.
En effet, le chevalier venait de faire un coup de maître: dans la situation peu avancée où il en était avec sa voisine les deux fenêtres, proches comme elles étaient l'une de l'autre, ne pouvaient pas rester ouvertes à la fois; or, si c'était la fenêtre du chevalier qui restait ouverte, c'était celle de sa voisine qui nécessairement se fermait, et avec quelle herméticité se fermait cette malheureuse fenêtre! le chevalier en savait quelque chose: pas moyen d'apercevoir même le bout du nez de Mirza derrière les rideaux qui la calfeutraient; tandis que, si au contraire c'était la fenêtre de d'Harmental qui était close, il devenait possible que ce fût celle de sa voisine qui restât ouverte, et alors il la voyait aller, venir, travailler, ce qui était une grande distraction, qu'on y songe bien, pour un pauvre diable condamné à la réclusion la plus absolue; d'ailleurs, il avait fait un pas immense près de Bathilde; il l'avait saluée, et Bathilde lui avait rendu son salut. Donc ils n'étaient plus étrangers tout à fait l'un à l'autre, il y avait entre eux commencement de connaissance; mais pour que cette connaissance suivît une marche progressive, à moins de circonstances particulières il ne fallait rien brusquer; risquer une parole après le salut, c'était risquer de se perdre, mieux fallait faire croire à Bathilde que le seul hasard avait tout fait. Bathilde ne le crut pas, mais sans inconvénient elle pouvait avoir l'air de le croire. Il en résulta que Bathilde laissa sa fenêtre ouverte, et voyant celle de son voisin fermée, vint s'asseoir près de la sienne un livre à la main.
Quant à Mirza, elle sauta sur le tabouret qui était aux pieds de sa maîtresse et qui lui servait de siège. Mais au lieu d'allonger, comme elle avait l'habitude de le faire, sa tête sur les genoux arrondis de la jeune fille, elle la posa sur le bord anguleux de la fenêtre, tant elle était préoccupée de ce généreux inconnu qui maniait ainsi le sucre à pleines mains.
Le chevalier s'assit au milieu de la chambre, prit ses pastels, et grâce à un petit coin de son rideau adroitement relevé, il dessina le délicieux tableau qu'il avait sous les yeux.
Malheureusement, c'était l'époque des courtes journées; aussi vers les trois heures, le peu de lumière que les nuages et la pluie laissaient descendre du ciel sur la terre commença de baisser, et Bathilde ferma sa fenêtre; néanmoins, si peu de temps qu'eût eu le chevalier, toute la tête de la jeune fille était déjà achevée et d'une ressemblance parfaite, car on sait combien le pastel est propre à reproduire ces types fins et délicats qu'alourdit toujours un peu la peinture. C'étaient les cheveux ondoyants de la jeune fille, c'était sa peau fine et transparente, c'était la courbe onduleuse de son beau cou de cygne, c'était enfin toute la hauteur où l'art peut atteindre, quand il a devant lui de ces inimitables modèles qui font le désespoir des artistes.
À la nuit close, l'abbé Brigaud arriva. Le chevalier et lui s'enveloppèrent dans leurs manteaux et s'acheminèrent vers le Palais-Royal; il s'agissait comme on se le rappelle d'examiner le terrain.
La maison qu'était venue habiter madame de Sabran, depuis que son mari avait été nommé maître d'hôtel du régent, était située au n° 22 entre l'hôtel de la Roche-Guyon et le passage appelé autrefois passage du Palais-Royal, parce que ce passage était le seul qui communiquât de la rue des Bons-Enfants à la rue de Valois. Ce passage, qui a changé de nom depuis cette époque, et qui s'appelle aujourd'hui passage du Lycée, se fermait en même temps que les autres grilles du jardin, c'est-à-dire à onze heures précises du soir; il en résultait qu'une fois entrés dans une maison de la rue des Bons-Enfants, si cette maison n'avait pas une seconde sortie sur la rue de Valois ceux qui avaient besoin passé onze heures, de revenir de cette maison au Palais-Royal, étaient forcés de faire le grand tour, soit par la rue Neuve-des-Petits-Champs, soit par la cour des Fontaines.
Or, il en était ainsi de la maison de madame de Sabran: c'était un délicieux petit hôtel bâti vers la fin de l'autre siècle, c'est-à-dire vingt ou vingt-cinq années auparavant, par je ne sais quel traitant, qui avait voulu singer les grands seigneurs et avoir comme eux sa petite maison. Elle se composait donc en tout d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage surmonté d'une galerie de pierre sur laquelle s'ouvraient des mansardes de domestiques, et terminé par un toit de tuiles bas et légèrement incliné: au-dessous des fenêtres du premier étage régnait un large balcon formant une saillie de trois ou quatre pieds et s'étendant d'un bout à l'autre de la maison; seulement des ornements de fer pareils au balcon et qui s'élevaient jusqu'à la terrasse séparaient les deux fenêtres de chaque coin des trois fenêtres du milieu, comme cela arrive souvent dans les maisons où l'on veut interrompre les communications extérieures; au reste, les deux façades étaient exactement pareilles; seulement comme la rue de Valois est plus basse de huit ou dix pieds que celle des Bons-Enfants, les fenêtres et la porte du rez-de-chaussée s'ouvraient de ce côté sur une terrasse dont on avait fait un petit jardin qui, au printemps, se garnissait de charmantes fleurs mais qui ne communiquait point autrement avec la rue qu'il dominait: la seule entrée et la seule sortie de l'hôtel donnait donc, ainsi que nous l'avons dit, dans la rue des Bons-Enfants.
C'était tout ce que pouvaient désirer de mieux nos conspirateurs. En effet, une fois le régent entré chez madame de Sabran, pourvu qu'il y vînt à pied, ce qui était possible, et qu'il en sortît passé onze heures, ce qui était probable, il était pris comme dans une souricière, puisqu'il fallait absolument qu'il sortît par où il était entré, et que rien n'était plus facile que de faire un coup de main, comme celui qui était prémédité, dans la rue des Bons-Enfants, l'une des plus désertes et des plus sombres des environs du Palais-Royal.
De plus, comme à cette époque, ainsi qu'aujourd'hui, cette rue était entourée de maisons fort suspectes et fréquentées en général par une assez mauvaise compagnie, il y avait cent à parier contre un que l'on ne ferait pas grande attention à des cris, trop fréquents dans cette rue pour que l'on s'en inquiétât, et que si le guet arrivait, ce serait, selon l'habitude de cette estimable milice, assez tard et assez lentement pour qu'avant son intervention tout fût déjà fini.
L'inspection du terrain finie, les dispositions stratégiques arrêtées et le numéro de la maison pris, d'Harmental et l'abbé Brigaud se séparèrent, l'abbé pour aller à l'Arsenal rendre compte à madame du Maine des bonnes dispositions où était toujours le chevalier et d'Harmental pour rentrer dans sa mansarde rue du Temps-Perdu.
Comme la veille, la chambre de Bathilde était éclairée; seulement cette fois la jeune fille ne dessinait pas, mais était occupée d'un travail d'aiguille; à une heure du matin seulement la lumière s'éteignit. Quant au bonhomme de la terrasse, il était déjà depuis longtemps remonté chez lui lorsque d'Harmental était rentré.
Le chevalier dormit mal. On ne se trouve pas entre un amour qui commence et une conspiration qui s'achève sans éprouver certaines sensations inconnues jusqu'alors et peu favorables au sommeil; cependant, vers le matin, la fatigue l'emporta, et il ne se réveilla qu'en se sentant secouer assez fortement le bras. Sans doute le chevalier faisait dans ce moment quelque mauvais rêve, dont cette secousse lui sembla être la suite, car, à moitié endormi encore, il porta la main à des pistolets qui étaient sur sa table de nuit.
—Eh! eh! s'écria l'abbé. Un instant, jeune homme; peste! comme vous y allez. Ouvrez les yeux tout grands; bien; c'est cela, me reconnaissez-vous?
—Ah! ah! dit d'Harmental en riant, c'est vous, l'abbé. Ma foi! vous avez bien fait de m'arrêter en chemin; vous tombez mal, je rêvais qu'on venait m'arrêter.
—Bon signe, reprit l'abbé Brigaud, bon signe, vous savez que tout rêve est une contre-vérité: tout ira bien.
—Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau? demanda d'Harmental.
—Et si quelque chose existait, comment l'accueilleriez-vous?
—Ma foi! j'en serais enchanté, dit d'Harmental. Quand on a entrepris une pareille chose, le plus tôt qu'on peut en finir est le mieux.
—Eh bien! alors, dit Brigaud en tirant un papier de sa poche et en le présentant. Au chevalier, lisez et glorifiez le nom du Seigneur, car vous êtes servi à souhait.
D'Harmental prit le papier, le déplia avec le même calme que s'il se fût agi de la chose la plus insignifiante et lut à demi-voix ce qui suit:
Rapport du 27 mars, 2 heures du matin:
«Cette nuit, à dix heures, monsieur le régent a reçu un courrier de Londres qui lui annonce pour demain 28 l'arrivée de l'abbé Dubois. Comme, par hasard, monsieur le régent soupait chez Madame, la dépêche a pu lui être remise malgré l'heure avancée. Quelques instants auparavant, mademoiselle de Chartres avait demandé à son père la permission d'aller faire ses dévotions à l'abbaye de Chelles, et il avait été convenu que le régent l'y conduirait; mais, au reçu de cette lettre, cette détermination a été changée, et monsieur le régent a fait écrire au conseil de se réunir aujourd'hui à midi.
À trois heures, M. le régent ira saluer Sa Majesté aux Tuileries; il lui a fait demander un entretien en tête-à-tête, car il commence à s'impatienter de l'entêtement de M. le maréchal de Villeroy, qui prétend toujours devoir être présent lors des entrevues de M. le régent et de Sa Majesté. Le bruit court sourdement que, si cet entêtement continue, les choses pourront bien mal tourner pour le maréchal.
À six heures, M. le régent, le chevalier de Simiane et le chevalier de Ravanne vont souper chez madame de Sabran.»
—Ah! ah! fit d'Harmental.
Et il relut les deux dernières lignes en pesant sur chacun des mots.
—Eh bien! que pensez-vous de ce petit paragraphe? dit l'abbé.
Le chevalier sauta en bas de son lit, passa sa robe de chambre, tira du tiroir de sa commode un ruban ponceau, prit sur son secrétaire un marteau et un clou et ayant ouvert sa fenêtre, non sans jeter à la dérobée un coup d'œil sur celle de sa voisine, il cloua le ruban contre le mur extérieur.
—Voici ma réponse, dit le chevalier.
—Que diable cela veut-il dire?
—Cela veut dire, reprit d'Harmental, que vous pouvez aller annoncer à madame la duchesse du Maine que j'espère accomplir ce soir la promesse que je lui ai faite. Et maintenant allez-vous en, mon cher abbé, et ne revenez que dans deux heures, car j'attends quelqu'un qu'il est mieux que vous ne rencontriez pas ici.
L'abbé, qui était la prudence même, ne se fit pas répéter l'avis deux fois; il prit son chapeau, serra la main du chevalier, et sortit en toute hâte.
Vingt minutes après, le capitaine Roquefinette entra
Le soir du même jour, qui était un dimanche, vers les huit heures à peu près, au moment où un groupe assez considérable d'hommes et de femmes, réunis autour d'un chanteur de rues, qui faisait merveille en jouant à la fois des cymbales avec ses genoux et du tambour de basque avec ses mains, fermait presque hermétiquement l'entrée de la rue de Valois, un mousquetaire et deux chevau-légers descendirent par l'escalier de derrière du Palais-Royal et firent quelques pas pour s'avancer vers le passage du Lycée, qui, ainsi que chacun sait, donnait dans cette rue; mais voyant la foule qui leur barrait presque le chemin les trois militaires s'arrêtèrent et parurent tenir conseil. Le résultat de leur délibération fut sans doute qu'il fallait prendre une autre route que celle qui avait été décidée d'abord; car le mousquetaire, donnant le premier l'exemple d'une nouvelle manœuvre, enfila la cour des Fontaines, tourna le coin de la rue des Bons-Enfants, et tout en marchant d'un pas rapide, quoiqu'il fût d'une corpulence assez forte, il arriva au numéro 22, qui s'ouvrit comme par enchantement à son approche, et se referma sur lui et ses deux compagnons.
Au moment où ils avaient pris le parti de faire ce petit détour, un jeune homme vêtu d'un habit de couleur muraille, enveloppé d'un manteau de la même nuance que son habit, et coiffé d'un chapeau à larges bords, enfoncé sur ses yeux, quitta le groupe qui environnait le musicien, en chantant lui-même sur l'air des Pendus:—Vingt-quatre! vingt-quatre! vingt-quatre!—et s'avançant rapidement vers le passage du Lycée, il arriva à son extrémité opposée assez à temps pour voir entrer dans la maison que nous avons dite les trois illustres vagabonds.
Alors il jeta un regard autour de lui, et à la lueur d'une des trois lanternes qui, grâce à la munificence de l'édilité, éclairaient ou plutôt devaient éclairer la rue dans toute sa longueur, il aperçut un de ces bons gros charbonniers au visage couleur de suie, si bien stéréotypés par Greuze, qui se reposait devant une des bornes de l'hôtel de la Roche-Guyon, sur laquelle il avait déposé son sac. Un instant il parut hésiter à s'approcher de cet homme; mais le charbonnier, à son tour, ayant chanté sur l'air des Pendus le même refrain qu'avait chanté l'homme au manteau, celui-ci ne parut plus éprouver aucune hésitation, et marcha droit à lui.
—Eh bien! capitaine, dit l'homme au manteau, vous les avez vus?
—Comme je vous vois, colonel: un mousquetaire, et deux chevau-légers, mais je n'ai pu les reconnaître; seulement, comme le mousquetaire se cachait le visage avec son mouchoir, je présume que c'est le régent.
—C'est cela même, et les deux chevau-légers sont Simiane et Ravanne.
—Ah! ah! mon écolier, fit le capitaine; j'aurai plaisir à le retrouver: c'est un bon enfant.
—En tout cas, capitaine, faites attention qu'il ne vous reconnaisse pas.
—Me reconnaître; moi! il faudrait être le diable en personne pour me reconnaître accoutré comme me voilà. C'est bien plutôt vous, chevalier, qui devriez un peu méditer vos propres paroles. Vous avez un malheureux air de grand seigneur qui ne va pas le moins du monde avec votre habit; mais il ne s'agit pas de cela: maintenant les voilà dans la souricière, il s'agit de ne pas les en laisser sortir. Nos gens sont-ils prévenus?
—Ma foi! vos gens, capitaine, vous savez que je ne les connais pas plus qu'ils ne me connaissent. J'ai quitté le groupe en chantant le refrain qui est notre mot d'ordre. M'ont-ils entendu? m'ont-ils compris? je n'en sais rien.
—Soyez tranquille, colonel, ce sont des gaillards qui entendent à demi-voix, et qui comprennent à demi-mot.
En effet, aussitôt que l'homme au manteau s'était éloigné du groupe, une fluctuation étrange, qu'il n'avait pas pu prévoir, s'était opérée dans cette foule, qui semblait composée seulement de passants désœuvrés: bien que la chanson ne fût pas terminée ni la quête commencée encore, le chapelet s'égrena. Bon nombre d'hommes sortirent du cercle isolément ou deux par deux, et se retournant les uns vers les autres avec un geste imperceptible de la main, ceux-ci par le haut de la rue de Valois, ceux-là par la cour des Fontaines, les derniers par le Palais-Royal même, commencèrent à envelopper la rue des Bons-Enfants, qui semblait être le centre du rendez vous qu'ils s'étaient donné.
Il résulta de cette manœuvre, dont le but est facile à comprendre, qu'il ne resta devant le chanteur que dix ou douze femmes, quelques enfants et un bon bourgeois d'une quarantaine d'années, qui, voyant que la quête allait commencer, quitta la place à son tour, avec un air de profond dédain pour toutes ces chansons nouvelles et, en mâchonnant entre ses dents une vieille chanson pastorale qu'il paraissait mettre fort au-dessus des gaudrioles que le mauvais goût du temps avait mises à la mode. Il sembla bien au bon bourgeois que plusieurs hommes près desquels il passait lui faisaient certains signes; mais comme il n'appartenait à aucune société secrète ni à aucune loge maçonnique, il continua son chemin en chantonnant toujours son refrain favori:
Laissez-moi aller,Laissez-moi jouer,Laissez-moi aller jouer sous la coudrette.
Et après avoir suivi la rue Saint-Honoré jusqu'à la barrière des Deux Sergents, il tourna le coin de la rue du Coq et disparut.
Au même instant à peu près, l'homme au manteau, qui s'était éloigné le premier du groupe d'auditeurs en chantant:—Vingt-quatre! vingt-quatre! vingt-quatre!—reparut au bas de l'escalier du passage du Palais-Royal, et s'approchant du chanteur:
—Mon ami, lui dit-il, ma femme est malade, et ta musique l'empêche de dormir; si tu n'as pas de motif particulier de rester ici, va-t'en sur la place du Palais-Royal, voici un petit écu pour t'indemniser de ton déplacement.
—Merci, monseigneur, répondit le chanteur, mesurant la position sociale de l'inconnu à la générosité dont il venait de faire preuve, je m'en vais à l'instant. Vous n'avez pas de commissions pour la rue Mouffetard?
—Non.
—C'est que je les aurais faites par-dessus le marché.
Et l'homme s'en alla de son côté; et, comme il était à la fois le centre et la cause du rassemblement, tout ce qui en restait disparut avec lui.
En ce moment, neuf heures sonnèrent à l'horloge du Palais-Royal. Le jeune homme au manteau tira alors de son gousset une montre dont la garniture en diamants contrastait avec son costume simple; et comme sa montre avançait de dix minutes, il la remit exactement à l'heure, puis il tourna à son tour par la cour des Fontaines, et s'enfonça dans la rue des Bons-Enfants.
En arrivant en face du n° 24, il retrouva le charbonnier.
—Et le chanteur? demanda celui-ci.
—Il est parti.
—Bon!
—Et la chaise de poste? demanda à son tour l'homme au manteau.
—Elle attend au coin de la rue Baillif.
—On a eu soin d'envelopper les roues et les pieds des chevaux avec des chiffons?
—Oui.
—Très bien! Alors, attendons, dit l'homme au manteau.
—Attendons, répondit le charbonnier.
Et tout rentra dans le silence.
Une heure s'écoula, pendant laquelle quelques passants attardés traversèrent à des intervalles toujours plus éloignés, la rue, qui finit enfin par devenir à peu près déserte. De leur côté, le peu de fenêtres éclairées que l'on voyait briller encore s'éteignirent les unes après les autres et l'obscurité, n'ayant plus à lutter que contre les deux lanternes, dont l'une était en face de la chapelle de Saint-Clair et l'autre au coin de la rue Baillif, finit par envahir le domaine que, depuis longtemps déjà, elle réclamait.
Une heure s'écoula encore: on entendit passer le guet dans la rue de Valois; derrière le guet, le gardien du passage vint fermer la porte.
—Bien! murmura l'homme au manteau; maintenant nous sommes sûrs de n'être pas gênés.
—Maintenant, répondit le charbonnier, pourvu qu'il sorte avant le jour.
—S'il était seul, il serait à craindre qu'il y restât. Mais il n'est pas probable que madame de Sabran les retienne tous les trois.
—Hum! elle peut prêter sa chambre à l'un et laisser dormir les deux autres sous la table.
—Peste! vous avez raison, capitaine, et je n'y avais pas pensé. Au reste, toutes vos précautions sont bien prises?
—Toutes.
—Vos hommes croient qu'il s'agit tout bonnement d'une gageure?
—Ils font semblant de le croire, au moins; on ne peut pas leur en demander davantage.
—Ainsi, c'est bien entendu, capitaine: vous et vos gens êtes ivres, vous me poussez, je tombe entre le régent et celui des deux à qui il donne le bras, je les sépare, vous vous emparez de lui, vous le bâillonnez, et à un coup de sifflet la voiture arrive, tandis qu'on contient Simiane et Ravanne le pistolet sur la gorge.
—Mais, demanda le charbonnier d'une voix plus basse, s'il se nomme?
—S'il se nomme? répondit l'homme au manteau. Puis il ajouta d'une voix plus basse encore que n'avait fait son interlocuteur:
—En conspiration il n'y a pas de demi-mesure; s'il se nomme vous le tuerez.
—Peste! dit le charbonnier, tâchons qu'il ne se nomme pas.
Et comme l'homme au manteau ne répondit point, tout rentra dans le silence.
Un quart d'heure s'écoula encore sans qu'il arrivât rien de nouveau.
Alors une lumière, qui venait du fond de l'appartement illumina les trois fenêtres du milieu.
—Ah! ah! Voilà du nouveau! dirent ensemble l'homme au manteau et le charbonnier.
En ce moment, on entendit le pas d'un homme qui venait du côté de la rue Saint-Honoré, et qui s'apprêtait à longer la rue dans toute sa longueur; le charbonnier mâcha entre ses dents un blasphème à faire fendre le ciel.
Cependant l'homme venait toujours; mais, soit que l'obscurité seule suffît pour l'effrayer, soit qu'il eût vu dans cette obscurité se mouvoir quelque chose de suspect, il était évident qu'il éprouvait une certaine émotion. En effet, dès la hauteur de l'hôtel Saint-Clair, employant cette vieille ruse des poltrons qui veulent faire croire qu'ils n'ont pas peur, il se mit à chanter; mais, à mesure qu'il avançait, sa voix devenait plus tremblante; et, quoique l'innocence de sa chanson prouvât la sérénité de son cœur, en arrivant en face du passage, sa crainte était si visible qu'il commença à tousser, ce qui, comme on sait, dans la gamme de la terreur, indique une gradation de crainte d'un degré au-dessus du chant. Cependant, voyant que rien ne bougeait autour de lui, il se rassura un peu, et d'une voix qu'il avait mise plus en harmonie avec sa situation présente qu'avec le sens des paroles, il reprit:
Laissez-moi aller,Laissez-moi...
Mais là il s'arrêta tout court, non seulement dans sa chanson, mais encore dans sa marche, car ayant aperçu à la lueur des fenêtres du salon deux hommes debout dans l'enfoncement d'une porte cochère, il sentit que la voix et les jambes lui manquaient à la fois, et il s'arrêta tout court, immobile et muet. Malheureusement, en ce moment même une ombre s'approcha de la fenêtre; le charbonnier vit qu'un cri pouvait tout perdre, et il fit un mouvement pour s'élancer vers le passant; l'homme au manteau le retint.
—Capitaine, lui dit-il, ne faites pas de mal à cet homme.—Puis s'approchant de lui.—Passez, mon ami, lui dit-il, mais passez promptement et ne regardez pas en arrière.
Le chanteur ne se le fit pas dire à deux fois, et gagna du pied aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes et le tremblement qui s'était emparé de tout son corps, si bien qu'au bout de quelques secondes il était disparu à l'angle du jardin de l'hôtel de Toulouse.
—Il était temps, murmura le charbonnier, voici la fenêtre qui s'ouvre.
Les deux hommes se plongèrent le plus qu'ils purent dans l'ombre.
En effet, la fenêtre venait de s'ouvrir, et un des deux chevau-légers s'était avancé sur le balcon.
—Eh bien! dit de l'intérieur de l'appartement une voix que le charbonnier et l'homme au manteau reconnurent pour celle du régent; eh bien! Simiane, quel temps fait-il?
—Mais, répondit Simiane, je crois qu'il neige.
—Comment! tu crois qu'il neige?
—Ou qu'il pleut; je n'en sais rien, continua Simiane.
—Comment, double brute, dit Ravanne, tu ne peux pas distinguer ce qui tombe? et il vint à son tour sur le balcon.
—Après cela, dit Simiane, je ne suis pas bien sûr qu'il tombe quelque chose.
—Il est ivre mort, dit le régent.
—Moi, dit Simiane blessé dans son amour-propre de buveur, moi, ivre mort. Arrivez ici, Monseigneur. Venez, venez.
Quoique l'invitation fût faite d'une manière assez étrange, le régent ne laissa pas que de rejoindre en riant ses deux compagnons. Au reste, à sa démarche, il était facile de voir que lui-même était plus qu'échauffé.
—Ah! ivre mort, reprit Simiane en tendant la main au prince, ivre mort! Eh bien! touchez là; je vous parie cent louis que, tout régent de France que vous êtes, vous ne faites pas ce que je fais.
—Vous entendez, monseigneur, dit de l'intérieur de l'appartement une voix de femme, c'est une provocation.
—Et comme telle je l'accepte. Va pour cent louis.
—Je suis de moitié avec celui des deux qui voudra, dit Ravanne.
—Parie avec la marquise, dit Simiane; je ne veux personne dans mon enjeu.
—Ni moi non plus, dit le régent.
—Marquise, cria Ravanne, cinquante louis contre un baiser.
—Demandez à Philippe s'il permet que je tienne.
—Tenez, dit le régent, tenez; c'est un marché d'or qu'on vous propose là, marquise, et vous ne pouvez que gagner. Eh bien! y es-tu Simiane?
—J'y suis. Vous me suivrez?
—Partout. Que vas-tu faire?
—Regardez.
—Où diable vas-tu?
—Je rentre au Palais-Royal.
—Par où?
—Par les toits.
Et Simiane, empoignant cette espèce d'éventail de fer que nous avons indiqué comme séparant les fenêtres du salon des fenêtres de la chambre à coucher, se mit à grimper à la manière de ces singes qui vont au bout d'une corde chercher un sou au troisième étage.
—Monseigneur, s'écria madame de Sabran, s'élançant sur le balcon et saisissant le prince par le bras, j'espère bien que vous ne le suivrez pas.
—Je ne le suivrai pas? dit le régent en se débarrassant de la marquise; savez-vous que j'ai pour principe que tout ce qu'un autre essaiera, moi, je puis le faire? Qu'il monte à la lune, et le diable m'emporte! si je n'arrive pas pour frapper à la porte en même temps que lui. As-tu parié pour moi, Ravanne?
—Oui; mon prince, répondit le jeune homme en riant de tout son cœur.
—Eh bien! alors, embrasse, tu as gagné.
Et le régent s'élança à son tour aux barreaux de fer, grimpant derrière Simiane, qui, agile, long et mince comme il était, fut en un instant sur la terrasse.
—Mais j'espère que vous restez, vous au moins, Ravanne? dit la marquise.
—Le temps de ramasser votre enjeu, répondit le jeune homme en appliquant un baiser sur les belles joues fraîches de madame de Sabran; et maintenant, continua-t-il adieu, madame la marquise, je suis page de monseigneur, vous comprenez qu'il faut que je le suive.
Et Ravanne s'élança à son tour par le chemin hasardeux qu'avaient déjà pris ses deux compagnons.
Le charbonnier et l'homme au manteau laissèrent échapper une exclamation d'étonnement qui fut répétée par toute la rue, comme si chaque porte avait son écho.
—Hein! Qu'est-ce que c'est que cela? dit Simiane, qui, arrivé le premier sur la terrasse, était plus libre d'esprit que ceux qui montaient encore.
—Vois-tu, double ivrogne! dit le régent, empoignant d'une main le rebord de la terrasse, c'est le guet, et tu vas nous faire conduire au corps de garde, mais je te promets que je t'y laisse brancher!
À ces paroles, ceux qui étaient dans la rue se turent, espérant que le duc et ses compagnons ne pousseraient pas la plaisanterie plus loin, et qu'ils redescendraient, et finiraient par sortir par le chemin ordinaire.
—Ah! me voilà! dit le régent debout sur la terrasse; en as-tu assez, Simiane?
—Non pas, monseigneur, non pas, répondit Simiane, et se penchant à l'oreille de Ravanne: ce n'est pas le guet, continua-t-il, pas une baïonnette, pas une buffleterie.
—Qu'y a-t-il donc? demanda le régent.
—Rien, répondit Simiane en faisant signe à Ravanne, rien, sinon que je continue mon ascension, et que cette fois, monseigneur, je vous invite à me suivre.
Et à ces mots, tendant la main au régent, il commença d'escalader le toit, le tirant après lui, tandis que Ravanne poussait à l'arrière-garde.
À cette vue, comme il n'y avait plus de doute sur les intentions des fugitifs, le charbonnier poussa une malédiction et l'homme au manteau un cri de rage. En ce moment Simiane embrassait la cheminée.
—Eh! eh! dit le régent en se mettant à califourchon sur le toit, et en regardant dans la rue, où, au milieu de la lumière projetée par les fenêtres du salon restées ouvertes, on voyait s'agiter huit ou dix hommes, qu'est-ce que c'est que cela? un petit complot? Ah çà! mais on dirait qu'ils veulent escalader la maison. Ils sont furieux. J'ai envie de leur demander ce qu'on peut faire pour leur service.
—Pas de plaisanterie, monseigneur, dit Simiane, et gagnons au pied.
—Tournez par la rue Saint-Honoré, cria l'homme au manteau. En avant! en avant!
—C'est bien à nous qu'ils en veulent, Simiane, dit le régent, vite de l'autre côté. En retraite! en retraite!
—Je ne sais à quoi tient, dit l'homme au manteau tirant de sa ceinture un pistolet et ajustant le régent, que je ne le fasse dégringoler comme une poupée de tir.
—Mille tonnerres! dit le charbonnier en lui arrêtant la main, vous allez nous faire écarteler.
—Mais, que faire?
—Attendre qu'ils dégringolent tout seuls, et qu'ils se cassent le cou; ou la Providence n'est pas juste, ou elle nous ménage cette petite surprise.
—Oh! quelle idée! Roquefinette.
—Eh! colonel, pas de noms propres! s'il vous plaît.
—Vous avez raison, pardon.
—Il n'y a pas de quoi; voyons l'idée.
—À moi, à moi! cria l'homme au manteau en s'élançant dans le passage; enfonçons la porte, et nous le prendrons de l'autre côté, quand ils sauteront en bas.
Et ce qui restait de ses compagnons le suivit; les autres, au nombre de cinq ou six, étaient en route pour tourner par la rue Saint-Honoré.
—Allons, allons, monseigneur, pas une minute à perdre, dit Simiane, laissé sur le derrière: Ce n'est pas noble, mais c'est sûr.
—Je crois que je les entends dans le passage, dit le régent; qu'en penses-tu, Ravanne?
—Je ne pense pas, monseigneur, je me laisse couler.
Et tous trois descendirent d'une rapidité égale sur la pente inclinée du toit et arrivèrent sur la terrasse.
—Par ici, par ici, dit une voix de femme, au moment où Simiane enjambait déjà le parapet de la terrasse, pour descendre le long de son échelle de fer.
—Ah! c'est vous, marquise! dit le régent. Ma foi! vous êtes une femme de secours.
—Sautez par ici, et descendez vite.
Les trois fugitifs sautèrent de la terrasse dans la chambre.
—Aimez-vous mieux rester ici? demanda madame de Sabran.
—Oui, dit Ravanne; j'irai chercher Canillac et sa garde de nuit.
—Non pas, non pas, dit le régent; du train dont ils y vont, marquise, ils escaladeraient votre maison, et ils vous traiteraient en ville prise d'assaut.
Non, gagnons le Palais-Royal, cela vaut mieux.
Et ils descendirent rapidement l'escalier, Ravanne en tête, et ouvrirent la porte du jardin. Là, ils entendirent les coups désespérés que ceux qui les poursuivaient frappaient contre la grille de fer.
—Frappez, frappez, mes bons amis, dit le régent, courant avec l'insouciance et la légèreté d'un jeune homme vers l'extrémité du jardin. La grille est solide, et elle vous donnera de la besogne.
—Alerte! monseigneur, cria Simiane, qui, grâce à sa longue taille, avait sauté à terre en se pendant par les bras; les voilà qui accourent au bout de la rue de Valois. Mettez le pied sur mon épaule, là, bien; l'autre... maintenant laissez-vous couler dans mes bras. Vous êtes sauvé, vive Dieu!
—L'épée à la main! l'épée à la main! Ravanne, et chargeons cette canaille, dit le régent.
—Au nom du ciel! monseigneur, s'écria Simiane en entraînant le prince, suivez-nous. Mille dieux! je m'y connais, en bravoure, peut-être; mais, ce que vous voulez faire, c'est de la folie. À moi, Ravanne, à moi!
Et les deux jeunes gens, prenant le duc chacun par dessous un bras, l'entraînèrent par un de ces passages toujours ouverts au Palais-Royal, au moment même où ceux qui accouraient par la rue de Valois n'étaient qu'à vingt pas d'eux, et où la porte du passage tombait sous les efforts de la seconde troupe; toute la bande réunie vint donc se heurter contre la grille au moment même où les trois seigneurs la refermaient derrière eux.
—Messieurs, dit alors le régent en saluant de la main, car, pour le chapeau, Dieu sait où il était resté! je souhaite, pour votre tête, que tout ceci ne soit qu'une plaisanterie, car vous vous attaquez à plus fort que vous; et gare demain au lieutenant de police! En attendant, bonne nuit.
Et un triple éclat de rire acheva de pétrifier les deux conspirateurs, debout contre la grille, à la tête de leurs compagnons essoufflés.
—Il faut que cet homme ait passé un pacte avec Satan! s'écria d'Harmental.
—Nous avons perdu le pari, mes amis, dit Roquefinette en s'adressant à ses hommes, qui attendaient ses ordres. Mais nous ne vous congédions pas encore: ce n'est que partie remise. Quant à la somme promise, vous en avez déjà touché moitié; demain, où vous savez, pour le reste. Bonsoir. Je serai demain au rendez-vous.
Tous ces gens dispersés, les deux chefs demeurèrent seuls.
—Eh bien! colonel? dit Roquefinette en écartant les jambes et en regardant d'Harmental entre les deux yeux.
—Eh bien! capitaine, répondit le chevalier, j'ai bien envie de vous parler d'une chose.
—De laquelle? demanda Roquefinette.
—C'est de me suivre dans quelque carrefour, de m'y casser la tête d'un coup de pistolet, pour que cette misérable tête soit punie et ne soit pas reconnue.
—Et pourquoi cela?
—Pourquoi cela? parce qu'en pareille matière, lorsque l'on échoue, on n'est qu'un sot. Que vais-je dire à madame du Maine, maintenant?
—Comment, dit Roquefinette, c'est de cette Bibi-Gongon là que vous vous inquiétez! Ah! bien, pardieu! vous êtes crânement susceptible, colonel. Pourquoi diable, son boiteux de mari ne fait-il pas ses affaires lui-même? J'aurais bien voulu la voir, votre bégueule, avec ses deux cardinaux et ses trois ou quatre marquis, qui crèvent de peur dans ce moment-ci, dans un coin de l'Arsenal, tandis que nous restons maîtres du champ de bataille, j'aurais bien voulu voir s'ils auraient grimpé après les murs comme des lézards. Tenez, colonel, écoutez un vieux renard: pour être bon conspirateur, il faut surtout ce que vous avez, du courage, mais il faut encore ce que vous n'avez pas, de la patience. Mordieu! si j'avais une affaire comme cela à mon compte, je vous réponds que je la mènerais à bien, moi; et si vous voulez me la repasser un jour.... Nous causerons de cela.
—Mais, à ma place, demanda le colonel, que diriez-vous à madame du Maine?
—Ce que je lui dirais! Je lui dirais: «Ma princesse, il faut que le régent ait été prévenu par sa police, mais il n'est pas sorti, selon que nous le pensions, et nous n'avons vu que ses pendards de roués, qui nous ont donné le change.» Alors le prince de Cellamare vous dira: «Cher d'Harmental, nous n'avons de ressource qu'en vous;» madame la duchesse vous dira: «Tout n'est point perdu, puisque ce brave d'Harmental nous reste.» Le comte de Laval vous donnera une poignée de main, en essayant aussi de vous faire un compliment qu'il n'achèvera pas, vu que, depuis qu'il a eu la mâchoire cassée, il n'a pas la langue facile, surtout pour faire des compliments; monsieur le cardinal de Polignac fera des signes de croix; Alberoni jurera à faire trembler le bon Dieu; de cette façon, vous aurez tout concilié, votre amour-propre sera sauvé; vous retournerez vous cacher dans votre mansarde, d'où je vous conseille de ne pas sortir d'ici à quelques jours, si vous ne voulez pas être pendu; de temps en temps je vous y rends une visite; vous continuez de me faire part des libéralités de l'Espagne, parce qu'il m'importe de vivre agréablement et de soutenir mon moral; puis, à la première occasion nous rappelons les braves gens que nous venons de renvoyer, et nous prenons notre revanche.
—Oui, certainement, dit d'Harmental, voilà ce qu'un autre ferait; mais moi, que voulez-vous, capitaine, j'ai de sottes idées, je ne sais pas mentir.
—Qui ne sait pas mentir ne sait pas agir, répondit le capitaine; mais qu'est-ce que j'aperçois là-bas? Les baïonnettes du guet! Aimable institution, dit le capitaine, je te reconnais bien là, toujours un quart d'heure trop tard. Mais n'importe, il faut nous séparer. Adieu, colonel. Voici votre chemin, continua le capitaine en montrant le passage du Palais-Royal au chevalier, et moi, voilà le mien, ajouta-t-il en étendant la main dans la direction de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Allons, du calme, allez-vous-en à petits pas, pour qu'on ne se doute pas que vous devriez courir à toutes jambes. La main sur la hanche comme cela, et en chantant la mère Gaudichon.
Et tandis que d'Harmental rentrait dans le passage, le capitaine suivit la rue de Valois de la même allure que le guet, sur lequel il avait cent pas d'avance, et en chantant avec une aussi parfaite insouciance que si rien ne s'était passé:
Tenons bien la campagneLa France ne vaut rien,Et les doublons d'EspagneSont d'un or très chrétien.
Quant au chevalier, il reprit la rue des Bons-Enfants, redevenue aussi tranquille à cette heure qu'elle était bruyante dix minutes auparavant, et, au coin de la rue Baillif, il retrouva la voiture, qui, fidèle à ses instructions, n'avait pas bougé, et qui attendait, portière ouverte, laquais au marchepied et cocher sur le siège.
—À l'Arsenal, dit le chevalier.
—C'est inutile, répondit une voix qui fit tressaillir d'Harmental, je sais comment tout s'est passé, moi, puisque je l'ai vu, et j'en informerai qui de droit; une visite à cette heure serait dangereuse pour tout le monde.
—Ah! c'est vous, l'abbé, dit d'Harmental cherchant à reconnaître Brigaud sous la livrée dont il s'était affublé.
Eh bien! vous me rendrez un véritable service en portant la parole à ma place; diable m'emporte si je savais que dire!
—Tandis que je dirai, moi, dit Brigaud, que vous êtes un brave et loyal gentilhomme, et que s'il y en avait seulement dix comme vous en France, tout serait bientôt fini. Mais nous ne sommes pas ici pour nous faire des compliments. Montez vite; où faut-il vous mener?
—C'est inutile, dit d'Harmental, je m'en irai bien à pied.
—Montez, c'est plus sûr.
D'Harmental monta, et Brigaud, tout habillé en valet de pied qu'il était, se plaça sans façon près de lui.
—Au coin de la rue du Gros-Chenet et de la rue de Cléry, dit l'abbé.
Le cocher, impatient d'avoir attendu si longtemps, obéit aussitôt, et, à l'endroit indiqué, la voiture s'arrêta; le chevalier descendit, s'enfonça dans la rue du Gros-Chenet, et disparut bientôt à l'angle de celle du Temps-Perdu.
Quant à la voiture, elle continua rapidement sa route vers le boulevard, roulant sans le moindre bruit, et pareille à un char fantastique qui n'eût point touché la terre.
Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent de leur faire faire plus ample connaissance avec un des personnages principaux de l'histoire que nous avons entrepris de leur raconter, personnage que nous n'avons encore fait que leur indiquer en passant. Nous voulons parler du bon bourgeois que nous avons vu d'abord quitter le groupe de la rue de Valois et se diriger vers la barrière des Sergents, au moment où l'artiste en plein air allait commencer sa quête, et que, si on se le rappelle, nous avons revu ensuite, dans un moment si inopportun, traverser attardé la rue des Bons-Enfants dans toute sa longueur.
Dieu nous garde de mettre l'intelligence de nos lecteurs en question, à ce point de douter un seul instant qu'ils n'aient reconnu, dans le pauvre diable à qui le chevalier d'Harmental était venu si à propos en aide, le bonhomme de la terrasse de la rue du Temps-Perdu. Mais ce qu'ils ne peuvent savoir, si nous ne leur racontons avec quelque détail, c'est ce qu'était physiquement, moralement et socialement, ce pauvre diable.
Si l'on n'a point oublié le peu de choses que nous avons eu jusqu'à présent l'occasion de dire sur son compte, on doit se rappeler que c'était un homme de quarante à quarante-cinq ans. Or, comme chacun sait, passé quarante ans, le bourgeois de Paris n'a plus d'âge, car de ce moment il oublie totalement le soin de sa personne, dont en général il ne s'est jamais beaucoup occupé, si bien qu'il met ce qu'il trouve et se coiffe comme il peut, négligence dont souffrent singulièrement ses grâces corporelles, surtout quand son physique, comme celui de notre héros, n'est pas de nature à se faire valoir par lui-même. Notre bourgeois était un petit homme de cinq pieds un pouce, gros et court, disposé à pousser à l'obésité à mesure qu'il avancerait en âge, et porteur d'une de ces figures placides où tout, cheveux, sourcils, yeux et peau, semble de la même couleur; d'une de ces figures, enfin, dont, à dix pas, on ne distingue aucun trait. Aussi, le physionomiste le plus enthousiaste, s'il eût cherché à lire sur ce visage quelque haute et curieuse destinée, se serait certes arrêté dans son examen dès qu'il eût remonté de ses gros yeux bleu faïence à son front déprimé, ou qu'il eût descendu de ses lèvres bonassement entrouvertes aux plis rebondis de son double menton. Alors il eût compris qu'il avait sous les yeux une de ces têtes auxquelles toute fermentation est inconnue, dont les passions, bonnes ou mauvaises, ont respecté la fraîcheur, et qui n'ont jamais ballotté dans les parois vides de leur cerveau que le refrain banal de quelque chanson avec laquelle les nourrices endorment les enfants.
Ajoutons que la Providence, qui ne fait jamais les choses à demi, avait signé l'original dont nous venons d'offrir la copie à nos lecteurs du nom caractéristique de Jean Buvat. Il est vrai que les personnes qui avaient pu apprécier la profonde nullité d'esprit et les excellentes qualités de cœur de ce brave homme supprimaient d'ordinaire le surnom patronymique qu'il avait reçu sur les fonts baptismaux, et l'appelaient tout simplement le bonhomme Buvat.
Dès sa plus tendre jeunesse, le petit Buvat, qui avait une répugnance marquée pour toute espèce d'étude, manifesta une vocation toute particulière pour la calligraphie. Aussi arrivait-il chaque matin au collège des Oratoriens, où sa mère l'envoyait gratis, avec des thèmes et des versions fourmillant de fautes, mais écrits avec une netteté, une régularité, une propreté, qui faisaient plaisir à voir. Il en résultait que le petit Buvat recevait régulièrement tous les jours le fouet pour la paresse de son esprit, et tous les ans le prix d'écriture pour l'habileté de sa main. À quinze ans, il passa de l'Épitome sacrae qu'il avait recommencé cinq fois, à l'Épitome Graecae; mais dès les premières versions, les professeurs s'aperçurent que le saut qu'ils venaient de faire faire à leur élève était trop fort pour lui, et ils le remirent pour la sixième fois à l'Épitome sacrae.
Tout passif qu'il paraissait être à l'extérieur, le jeune Buvat ne manquait pas au fond d'un certain orgueil; il revint le soir tout pleurant chez sa mère, se plaignit à elle de l'injustice qui lui avait été faite, et déclara dans sa douleur une chose qu'il s'était bien gardé d'avouer jusque-là: c'est qu'il y avait à son école des enfants de dix ans plus avancés que lui. Madame veuve Buvat, qui était une commère, et qui voyait partir tous les matins son fils avec des devoirs parfaitement peints, ce qui lui suffisait à elle pour croire qu'il n'y avait rien à y redire, courut le lendemain chanter pouille aux bons pères. Ceux-ci lui répondirent que son fils était un bon enfant, incapable d'une mauvaise pensée vis-à-vis de Dieu et d'une mauvaise action envers ses camarades, mais qu'il était en même temps d'une si formidable bêtise, qu'ils lui conseillaient de développer, en le faisant maître d'écriture, le seul talent dont il parût que la nature, dans son avarice envers lui, eût consenti à le douer.
Ce conseil fut un trait de lumière pour madame Buvat. Elle comprit que de cette façon le produit qu'elle tirerait de son fils serait immédiat: elle revint donc à la maison et communiqua au jeune Buvat les nouveaux plans d'avenir qu'elle venait de former pour lui. Le jeune Buvat n'y vit qu'un moyen d'échapper à la fustigation et aux férules qu'il recevait tous les jours, et que ne compensait pas dans son esprit la récompense reliée en veau qu'il recevait tous les ans. Il accueillit donc les ouvertures de madame sa mère avec la plus grande joie, lui promit qu'avant six mois il serait le premier maître d'écriture de la capitale, et, le jour même, après avoir, de ses petites économies, acheté un canif à quatre lames, un paquet de plumes d'oie et deux cahiers de papier, il se mit à l'œuvre.
Les bons oratoriens ne s'étaient pas trompés sur la véritable vocation du jeune Buvat: la calligraphie était chez lui un art qui arrivait presque jusqu'au dessin. Au bout de six mois, comme le singe des Mille et une Nuits, il écrivait six sortes d'écritures, et imitait au trait toutes sortes de figures d'hommes, d'arbres et d'animaux. Au bout d'un an, il avait fait de tels progrès, qu'il demeura convaincu qu'il pouvait lancer son prospectus. Il y travailla pendant trois mois, jour et nuit, et pensa perdre la vue, mais il est juste de dire aussi qu'au bout de ce temps il avait accompli un chef-d'œuvre: ce n'était pas une simple pancarte, c'était un véritable tableau représentant la Création du monde en pleins et en déliés, divisée à peu près comme la Transfiguration de Raphaël. Dans la partie du haut, consacrée à l'Éden, le Père éternel tirait Ève du côté d'Adam endormi, entouré des animaux que la noblesse de leur nature rapproche de l'homme, tels que le lion, le cheval et le chien. Au bas était la mer, dans les profondeurs de laquelle on voyait nager les poissons les plus fantastiques, et qui ballottait à sa surface un superbe vaisseau à trois ponts. Des deux côtés, des arbres chargés d'oiseaux mettaient le ciel qu'ils touchaient de leur sommet en communication avec la terre qu'ils fouillaient de leurs racines, et dans l'intervalle laissé libre par toutes ces belles choses s'élançait dans la ligne la plus parfaitement horizontale, et reproduit en six écritures différentes, l'adverbe impitoyablement.
Cette fois, l'artiste ne fut point trompé dans son attente. Le tableau produisit l'effet qu'il devait produire; huit jours après, le jeune Buvat avait cinq écoliers et deux écolières.
Cette vogue ne fit qu'augmenter, et madame Buvat, après quelques années encore passées dans une aisance supérieure à celle qu'elle avait jamais eue, même du temps de feu son mari, eut la satisfaction de mourir parfaitement rassurée sur l'avenir de monsieur son fils.
Quant à lui, après avoir convenablement pleuré madame sa mère, il poursuivit le cours de sa vie, si quotidiennement réglée qu'il pouvait affirmer chaque soir que son lendemain serait exactement calqué sur la veille. Il arriva ainsi à l'âge de vingt-six ou vingt-sept ans, ayant traversé, dans le calme éternel de son innocente et vertueuse bonhomie, cette époque orageuse de l'existence.
Ce fut vers ce temps que le brave homme trouva l'occasion de faire une action sublime, et qu'il la fit instinctivement, naïvement et bonnement, comme tout ce qu'il faisait. Peut-être un homme d'esprit eût-il passé près d'elle sans la voir, ou eût-il détourné la tête en la voyant.
Il y avait alors au premier étage de la maison n° 6 de la rue des Orties, dont Buvat occupait modestement une mansarde, un jeune ménage qui faisait l'admiration de tout le quartier par l'harmonie charmante avec laquelle vivaient ensemble le mari et la femme. Il est vrai de dire que les deux époux avaient l'air d'être nés l'un pour l'autre. Le mari était un homme de trente-quatre à trente-cinq ans, d'origine méridionale, ayant les cheveux, les yeux et la barbe noirs, le teint basané, et des dents comme des perles. Il se nommait Albert du Rocher, était fils d'un ancien chef cévenol qui avait été forcé de se faire catholique ainsi que toute sa famille, lors des persécutions de M. de Bâville, et, moitié par opposition, moitié parce que la jeunesse cherche les jeunes gens, il était entré, après avoir fait ses preuves comme écuyer, chez monsieur le duc de Chartres, lequel, à cette époque justement, reformait sa maison, qui avait fort souffert dans la campagne précédente à la bataille de Steinkerque, où le prince avait fait ses premières armes. Du Rocher avait donc obtenu la place de la Neuville, son prédécesseur, qui avait été tué lors de cette belle charge de la maison du roi, qui, conduite par monsieur le duc de Chartres, avait décidé de la victoire.
L'hiver avait interrompu la campagne; mais le printemps arrivé, monsieur de Luxembourg rappela à lui tous ces beaux officiers qui partageaient semestriellement, à cette époque, leur vie entre la guerre et les plaisirs. M. le duc de Chartres, toujours si ardent à tirer une épée que la jalousie de Louis XIV repoussa si souvent au fourreau, fut un des premiers à se rendre à cet appel. Du Rocher le suivit avec toute sa maison militaire.
La grande journée de Nerwinde arriva. M. le duc de Chartres avait comme d'habitude le commandement de la maison; comme d'habitude, il chargea à sa tête, mais si profondément, que, dans ses différentes charges, il resta cinq fois à peu près seul au milieu d'ennemis. À la cinquième fois, il n'avait près de lui qu'un jeune homme qu'il connaissait à peine, mais au coup d'œil rapide qu'il échangea avec lui, il reconnut que c'était un de ces cœurs sur lesquels il pouvait compter, et, au lieu de se rendre, comme le lui proposait un brigadier ennemi qui l'avait reconnu, il lui cassa la tête d'un coup de pistolet. Au même instant, deux coups de feu partirent, dont l'un enleva le chapeau du prince, et dont l'autre s'amortit sur la poignée de son épée; mais à peine ces deux coups de feu étaient-ils partis, que ceux qui les avaient tirés tombèrent presque simultanément, renversés par le compagnon du prince, l'un d'un coup de sabre, l'autre d'un coup de pistolet. Une décharge générale se fit alors sur ces deux hommes, qui ne furent heureusement, ou plutôt miraculeusement, atteints par aucune balle; seulement le cheval du prince, blessé mortellement à la tête, s'abattit sous lui, le jeune homme qui l'accompagnait sauta aussitôt à bas du sien et le lui offrit. Le prince fit quelques difficultés d'accepter ce service, qui pouvait coûter si cher à celui qui le lui rendait; mais le jeune homme, qui était grand et fort pensant que ce n'était pas le moment d'échanger des politesses, prit le prince dans ses bras, et, bon gré mal gré, le remit en selle. En ce moment, M. d'Arcy, qui arrivait avec un détachement de chevau-légers, pénétra jusqu'à lui juste au moment où, malgré leur courage, le prince et son compagnon allaient être tués ou pris. Tous deux étaient sans blessures, quoique le prince eût reçu quatre balles dans ses habits. Le duc de Chartres tendit alors la main à son compagnon et lui demanda comment il s'appelait, car quoique sa figure lui fût connue, il était depuis si peu de temps à son service qu'il ne se rappelait même pas son nom. Le jeune homme lui répondit qu'il s'appelait Albert du Rocher, et qu'il avait remplacé près de lui, comme écuyer, la Neuville, tué à Steinkerque.
Alors, se retournant vers ceux qui venaient d'arriver:—Messieurs, leur dit le prince, c'est vous qui m'avez empêché d'être pris; mais, ajouta-t-il en montrant du Rocher, voilà celui qui m'a empêché d'être tué.
À la fin de la campagne, monsieur le duc de Chartres nomma du Rocher son premier écuyer, et, trois ans après, ayant toujours conservé pour lui l'affection reconnaissante qu'il lui avait vouée, il le maria avec une jeune personne dont il était amoureux et de la dot de laquelle il se chargea. Malheureusement, comme monsieur de Chartres n'était encore qu'un jeune homme à cette époque, la dot ne dut pas être bien forte, mais en échange il se chargea de l'avancement de son protégé.
Cette jeune personne était d'origine anglaise: sa mère avait accompagné Madame Henriette en France, lorsqu'elle était venue épouser Monsieur, et après l'empoisonnement de cette princesse par le chevalier d'Éffiat, elle était passée dame d'atours au service de la grande dauphine; mais en 1690, la grande dauphine étant morte, et l'Anglaise, dans sa fierté tout insulaire n'ayant pas voulu rester près de mademoiselle Choin, elle s'était retirée dans une petite maison de campagne, qu'elle louait près de Saint-Cloud, pour s'y livrer tout entière à l'éducation de sa petite Clarice, employant à cette éducation la rente viagère qu'elle tenait de la munificence du grand dauphin. Ce fut là que dans les voyages du duc de Chartres à Saint-Cloud, du Rocher fit la connaissance de cette jeune fille, avec laquelle monsieur le duc de Chartres, comme nous l'avons dit, le maria vers 1697.
C'étaient donc ces deux jeunes gens, dont l'union faisait plaisir à voir, qui occupaient le premier étage de la maison n° 6 de la rue des Orties, dont Buvat habitait modestement une mansarde.
Les jeunes époux avaient eu tout d'abord un fils, dont, dès l'âge de quatre ans, l'éducation calligraphique fut confiée à Buvat. Le jeune élève faisait déjà les progrès les plus satisfaisants, lorsqu'il fut tout à coup enlevé par la rougeole. Le désespoir des parents fut grand, comme il est facile de le comprendre; Buvat le partagea d'autant plus sincèrement que son écolier annonçait les plus heureuses dispositions. Cette sympathie pour leur douleur, de la part d'un étranger, les attacha à lui, et un jour que le bonhomme se plaignait de l'avenir précaire qui attend les artistes, Albert du Rocher lui proposa d'user de son influence pour lui faire obtenir une place à la Bibliothèque. Buvat bondit de joie à l'idée de devenir fonctionnaire public. Le même jour la demande fut écrite de sa plus belle écriture; le premier écuyer l'apostilla chaudement, et, un mois après, Buvat reçut un brevet d'employé à la bibliothèque royale, section des manuscrits aux appointements de neuf cents livres.
À compter de ce jour, Buvat, dans l'orgueil bien naturel que lui inspirait sa nouvelle position sociale, oublia ses écoliers et ses écolières, et s'adonna tout entier à la confection des étiquettes. Neuf cents livres, assurées jusqu'à la fin de sa vie, étaient une véritable fortune, et le digne écrivain, grâce à la munificence royale, commença de couler des jours filés d'or et de soie, promettant toujours à ses bons voisins que, s'ils avaient un autre enfant, ce ne serait pas un autre que lui, Jean Buvat, qui lui montrerait à écrire. De leur côté, les pauvres parents désiraient fort donner ce surcroît d'occupation au digne écrivain. Dieu exauça leur désir. Vers la fin de l'année 1702, Clarice accoucha d'une fille.
Ce fut une très grande joie dans toute la maison. Buvat ne se sentait pas d'aise: il courait par les escaliers, se battant les cuisses avec les mains, et chantant à tue-tête le refrain de sa chanson favorite: Laissez-moi aller, laissez-moi jouer, etc. Ce jour-là, pour la première fois depuis qu'il avait été nommé, c'est-à-dire depuis deux ans, il n'arriva à son bureau qu'à dix heures un quart au lieu de dix heures précises. Un surnuméraire, qui le croyait mort, avait demandé sa place.
La petite Bathilde n'avait pas huit jours que Buvat voulait déjà lui faire faire des bâtons, disant qu'il fallait, pour bien apprendre une chose, l'apprendre dans sa jeunesse. On eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu'il fallait au moins attendre qu'elle eût deux ou trois ans. Il se résigna; mais, en attendant, il lui prépara des exemples. Au bout de trois ans, Clarice lui tint parole, et Buvat eut la satisfaction de mettre solennellement entre les mains de Bathilde la première plume qu'elle eût touchée.
On était arrivé au commencement de 1707, et le duc de Chartres, devenu duc d'Orléans par la mort de Monsieur avait enfin obtenu un commandement en Espagne, où il devait conduire des troupes au maréchal de Berwick. Des ordres furent aussitôt donnés à toute sa maison militaire de se tenir prête pour le 5 mars. Comme premier écuyer, Albert devait nécessairement accompagner le prince. Cette nouvelle, qui en tout autre temps l'eût comblé de joie, lui fut presque douloureuse en ce moment car la santé de Clarice commençait à inspirer de vives inquiétudes, et le médecin avait laissé échapper le mot de phtisie pulmonaire. Soit que Clarice se sentît elle-même gravement attaquée, soit, chose plus naturelle encore, qu'elle craignît tout simplement pour son mari, l'explosion de sa douleur fut si grande, qu'Albert lui-même ne put s'empêcher de pleurer avec elle. La petite Bathilde et Buvat pleurèrent parce qu'ils voyaient pleurer.
Le 5 mai arriva: c'était le jour fixé pour le départ. Malgré sa douleur, Clarice s'était occupée elle-même des équipages de son mari, et avait voulu qu'ils fussent dignes du prince qu'il accompagnait. Aussi, au milieu de ses larmes, un éclair d'orgueilleuse joie illumina son visage, lorsqu'elle vit Albert dans son élégant uniforme et sur son beau cheval de bataille. Quant à Albert, il était plein d'orgueil et de fierté. La pauvre femme sourit tristement à ses rêves d'avenir; mais, pour ne pas l'attrister dans ce moment suprême, elle renferma son chagrin dans son cœur, et faisant taire les craintes qu'elle avait pour lui, et peut-être aussi celles qu'elle avait pour elle-même, elle fut la première à lui dire de penser non pas à elle, mais à son honneur.
Le duc d'Orléans et son corps d'armée entrèrent en Catalogne dans les premiers jours d'avril, et s'avancèrent aussitôt à marches forcées à travers l'Aragon. En arrivant à Segorbe, le duc apprit que le maréchal de Berwick s'apprêtait à donner une bataille décisive, et, dans le désir qu'il avait d'arriver à temps pour y prendre part, il expédia Albert en courrier; avec mission de dire au maréchal que le duc d'Orléans arrivait à son aide avec dix mille hommes et de le prier, si cela ne contrariait pas ses dispositions, de l'attendre pour commencer l'action, Albert partit; mais, égaré dans les montagnes, perdu par de mauvais guides, il ne précéda l'armée que d'un jour et arriva au camp du maréchal de Berwick au moment même où il allait engager le combat. Albert se fit indiquer la position qu'occupait en personne le maréchal; on lui montra à la gauche de l'armée, sur un petit mamelon d'où l'on découvrait toute la plaine, le duc de Berwick au milieu de son état major. Albert mit son cheval au galop et piqua droit sur lui.
Le messager se fit reconnaître au maréchal, et lui exposa la cause de sa mission. Le maréchal, pour toute réponse, lui montra le champ de bataille, et lui dit de retourner vers le prince et de lui dire ce qu'il avait vu. Mais Albert avait respiré l'odeur de la poudre, et ne voulait point s'en aller ainsi. Il demanda la permission de rester, afin de lui donner du moins la nouvelle de la victoire. Le maréchal y consentit. En ce moment, une charge de dragons ayant paru nécessaire au général en chef, il commanda à un de ses aides de camp de porter au colonel l'ordre de charger. Le jeune homme partit au galop, mais à peine avait-il franchi le tiers de la distance qui séparait le mamelon de la position occupée par ce régiment qu'il eut la tête emportée par un boulet de canon. Il n'était pas encore tombé des étriers, qu'Albert, saisissant cette occasion de prendre part à la bataille, lança son cheval à son tour, transmit l'ordre au colonel, et, au lieu de revenir vers le maréchal, tira son épée et chargea en tête du régiment.
Cette charge fut une des plus brillantes de la journée, et elle s'enfonça si profondément au cœur des impériaux qu'elle commença d'ébranler l'ennemi. Le maréchal, malgré lui, avait suivi des yeux, au milieu de la mêlée, ce jeune officier qu'il pouvait reconnaître à son uniforme. Il le vit arriver jusqu'au drapeau ennemi, engager une lutte corps à corps avec celui qui le portait, puis, au bout d'un instant, quand le régiment fut en fuite, il vit revenir Albert à lui, tenant sa conquête dans ses bras. Arrivé devant le maréchal, il jeta le drapeau à ses pieds, ouvrit la bouche pour parler, mais, au lieu de paroles, ce fut une gorgée de sang qui vint sur ses lèvres. Le maréchal le vit chanceler sur ses arçons, et s'avança pour le soutenir; mais, avant qu'il eût pu lui porter secours, Albert était tombé: une balle lui avait traversé la poitrine.
Le maréchal sauta de son cheval, mais le courageux jeune homme était mort sur le drapeau qu'il venait de conquérir.