Chapitre 17

Le duc d'Orléans arriva le lendemain de la bataille; il regretta Albert comme on regrette un homme de cœur, mais, après tout, il était mort de la mort du brave, il était mort au milieu d'une victoire, il était mort sur le drapeau qu'il avait conquis: que pouvait demander de plus un Français, un soldat, un gentilhomme?

Le duc d'Orléans voulut écrire de sa main à la pauvre veuve. Si quelque chose pouvait consoler une femme de la mort de son mari, ce serait sans doute une pareille lettre. Mais la pauvre Clarice ne vit qu'une chose, c'est qu'elle n'avait plus d'époux et que sa Bathilde n'avait plus de père.

À quatre heures, Buvat rentra de la Bibliothèque; on lui dit que Clarice le demandait: il descendit aussitôt. La pauvre femme ne pleurait pas; elle était atterrée, sans larmes, sans paroles; ses yeux étaient fixes et caves comme ceux d'une folle. Quand Buvat entra, elle ne se tourna pas vers lui, elle ne tourna pas la tête, elle se contenta d'étendre la main de son côté et de lui présenter la lettre.

Buvat regarda à droite et à gauche d'un air tout hébété pour deviner de quoi il était question; puis, voyant que rien ne pouvait diriger ses conjectures, il reporta ses yeux sur le papier, et lut à haute voix:

«Madame, votre mari est mort pour la France et pour moi. Ni la France ni moi ne pouvons vous rendre votre mari; mais souvenez-vous que si jamais vous aviez besoin de quelque chose, nous sommes tous deux vos débiteurs.

Votre affectionné,

Philippe d'Orléans.»

—Comment! s'écria Buvat en fixant ses gros yeux sur Clarice, monsieur du Rocher?... pas possible!

—Papa est mort? dit en s'approchant de sa mère la petite Bathilde, qui jouait dans un coin avec sa poupée. Maman, est-ce que c'est vrai que papa est mort?

—Hélas! hélas! oui, ma chère enfant, s'écria Clarice retrouvant tout à la fois les paroles et les larmes, oh! oui, c'est vrai! ce n'est que trop vrai! Oh!

Malheureuses que nous sommes!

—Madame, dit Buvat qui n'avait pas dans l'imagination de grandes ressources consolatrices, il ne faut pas vous désoler ainsi; c'est peut-être une fausse nouvelle.

—Ne voyez-vous pas que la lettre est du duc d'Orléans lui-même? s'écria la pauvre veuve. Oui, mon enfant, oui, ton père est mort. Pleure, pleure, ma fille! peut-être qu'en voyant tes larmes Dieu aura pitié de toi.

Et en disant ces paroles, la pauvre femme toussa si douloureusement, que Buvat en sentit sa propre poitrine comme déchirée: mais son effroi fut bien plus grand encore, lorsqu'il lui vit retirer plein de sang le mouchoir qu'elle avait approché de sa bouche. Alors il comprit que le malheur qui venait de lui arriver n'était peut-être pas le plus grand qui menaçât la petite Bathilde.

L'appartement qu'occupait Clarice était devenu désormais trop grand pour elle; personne ne s'étonna donc de la voir le quitter pour en prendre un plus petit au second.

Outre la douleur qui, chez Clarice, avait anéanti toutes ses autres facultés, il y a dans tout noble cœur une certaine répugnance à solliciter, même de la patrie, la récompense du sang versé pour elle, surtout quand ce sang est encore chaud, comme l'était celui d'Albert. La pauvre veuve hésita donc à se présenter au ministère de la guerre pour faire valoir ses droits. Il en résulta qu'au bout de trois mois, quand elle put prendre sur elle de faire les premières démarches, la prise de Requena et celle de Saragosse avaient déjà fait oublier la bataille d'Almanza. Clarice montra la lettre du prince; le secrétaire du ministre lui répondit qu'avec une pareille lettre elle ne pouvait manquer de tout obtenir, mais qu'il fallait attendre le retour de Son Altesse. Clarice regarda dans une glace son visage maigri, et sourit tristement.—Attendre! dit-elle; oui, cela vaudrait mieux, j'en conviens; mais Dieu sait si j'en aurai le temps.

Il résulta de cet échec que Clarice quitta son logement du second pour prendre deux petites chambres au troisième. La pauvre veuve n'avait d'autre fortune que le traitement de son mari. La petite dot que lui avait donnée le duc avait disparu dans l'achat d'un mobilier et dans les équipages de son mari. Comme le nouveau logement qu'elle prenait était beaucoup plus petit que l'autre, on ne s'étonna donc point que Clarice vendît le superflu de ses meubles.

On attendait pour la fin de l'automne le retour du duc d'Orléans, et Clarice comptait sur ce retour pour améliorer sa situation; mais, contre toutes les habitudes stratégiques de cette époque, l'armée, au lieu de prendre ses quartiers d'hiver, continua la campagne, et l'on apprit qu'au lieu de se préparer à revenir, le duc d'Orléans se préparait à mettre le siège devant Lérida. Or, en 1647, le grand Condé lui-même avait échoué devant Lérida, et le nouveau siège, en supposant même qu'il eût une bonne issue, promettait de traîner effroyablement en longueur.

Clarice risqua quelques nouvelles démarches: cette fois on avait déjà oublié jusqu'au nom de son mari. Elle eut de nouveau recours à la lettre du prince; cette lettre fit son effet ordinaire, mais on lui répondit qu'après le siège de Lérida, le duc d'Orléans ne pouvait manquer de revenir: force fut donc à la pauvre veuve de prendre encore patience.

Seulement elle quitta ses deux chambres pour prendre une petite mansarde en face de celle de Buvat, et elle vendit ce qui lui restait de meubles, ne gardant qu'une table, quelques chaises, le berceau de la petite Bathilde, et un lit pour elle.

Buvat avait vu sans trop s'en rendre compte tous ces déménagements successifs, et quoiqu'il n'eût pas l'esprit très subtil, il ne lui avait pas été difficile de comprendre la situation de sa voisine. Buvat, qui était un homme d'ordre, avait devant lui quelques petites économies qu'il avait grande envie de mettre à la disposition de sa voisine; mais comme, à mesure que la misère de Clarice devenait plus grande, sa fierté grandissait aussi; jamais le pauvre Buvat n'osa lui faire une pareille offre. Et cependant, vingt fois il alla chez elle avec un petit rouleau qui renfermait toute sa fortune, c'est-à-dire cinquante ou soixante louis; mais chaque fois il sortit de chez Clarice, le rouleau à moitié tiré de sa poche, sans jamais pouvoir prendre sur lui de le tirer tout à fait. Seulement, un jour il arriva que Buvat, en descendant pour aller à son bureau, ayant rencontré le propriétaire qui faisait sa tournée trimestrielle, et ayant deviné que la visite qu'il comptait faire à sa voisine, avec sa scrupuleuse ponctualité allait, malgré l'exiguïté de la somme, la mettre peut-être dans un grand embarras, il fit entrer le propriétaire chez lui, en disant que, la veille, madame du Rocher lui avait remis l'argent, afin qu'il retirât les deux quittances en même temps. Le propriétaire, qui y trouvait son compte et qui avait craint un retard du côté de sa locataire, ne s'inquiéta point de quelle part lui venait l'argent: il tendit les deux mains, remit les deux quittances et continua sa tournée.

Il faut dire aussi que, dans la naïveté de son âme Buvat fut tourmenté de cette bonne action comme d'un crime; il fut trois ou quatre jours sans oser se présenter chez sa voisine, de sorte que, lorsqu'il y revint, il la trouva toute affectée de ce qu'elle croyait un acte d'indifférence de sa part. De son côté, Buvat trouva Clarice si fort changée encore pendant ces quatre jours, qu'il sortit en secouant la tête et en s'essuyant les yeux, et que, pour la première fois peut-être, il se mit au lit sans chanter, pendant les quinze tours qu'il avait l'habitude de faire dans sa chambre avant de se coucher:

Laissez-moi allerLaissez-moi jouer, etc.

Ce qui était une preuve de bien triste et bien profonde préoccupation.

Les derniers jours de l'hiver s'écoulèrent et apportèrent en passant la nouvelle de la reddition de Lérida, mais en même temps on apprit que le jeune et infatigable général s'apprêtait à assiéger Tortose. Ce fut le dernier coup porté à la pauvre Clarice. Elle comprit que le printemps allait venir, et avec le printemps une nouvelle campagne qui retiendrait le duc à l'armée.

Les forces lui manquèrent, et elle fut obligée de s'aliter.

La position de Clarice était affreuse; elle ne s'abusait pas sur sa maladie, elle sentait qu'elle était mortelle, et elle n'avait personne au monde à qui recommander son enfant. La pauvre femme craignait la mort, non pas pour elle, mais pour sa fille, qui n'aurait pas même la pierre de la tombe maternelle pour y reposer sa tête. Son mari n'avait que des parents éloignés, dont elle ne pouvait ni ne voulait solliciter la pitié. Quant à sa famille à elle, née en France, où sa mère était morte, elle ne l'avait jamais connue. D'ailleurs, elle comprenait qu'y eût-il quelque espoir de ce côté, elle n'avait plus le temps d'y recourir. La mort venait.

Une nuit, Buvat, qui la veille au soir avait quitté Clarice dévorée par la fièvre, l'entendit gémir si profondément, qu'il sauta à bas de son lit et s'habilla pour aller lui offrir son secours; mais, arrivé à la porte, il n'osa entrer ni frapper. Clarice pleurait à sanglots et priait à haute voix. En ce moment, la petite Bathilde s'éveilla et appela sa mère. Clarice renfonça ses larmes, alla prendre son enfant dans son berceau, et, l'agenouillant sur son lit, elle lui fit répéter tout ce qu'elle savait de prières, et entre chacune d'elles Buvat l'entendait s'écrier d'une voix douloureuse: «Ô mon Dieu! mon Dieu! écoutez mon pauvre enfant!» Il y avait dans cette scène nocturne d'un enfant à peine hors du berceau et d'une mère à moitié dans la tombe, s'adressant tous deux au Seigneur comme à leur seul et unique soutien, au milieu du silence de la nuit, quelque chose de si profondément triste que le bon Buvat tomba à genoux, et promit solennellement tout bas ce qu'il n'osait offrir tout haut. Il jura que Bathilde pourrait rester orpheline, mais que du moins elle ne serait pas abandonnée. Dieu avait entendu la double prière qui avait monté vers lui, et il l'exauçait.

Le lendemain, Buvat fit, en entrant chez Clarice, ce qu'il n'avait jamais osé faire; il prit Bathilde entre ses bras, appuya sa bonne grosse figure contre le charmant petit visage de l'enfant, et lui dit tout bas:—Sois tranquille, va, pauvre petite innocente, il y a encore de bonnes gens sur la terre.—La petite fille alors lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa à son tour. Buvat sentit que des larmes lui venaient aux yeux, et comme il avait entendu répéter maintes fois qu'il ne faut pas pleurer devant les malades de peur de les inquiéter, il tira sa montre et dit de sa plus grosse voix pour en dissimuler l'émotion:—Hum! hum! il est dix heures moins un quart; il faut que je m'en aille. Adieu, madame du Rocher.

Sur l'escalier, il rencontra le médecin et lui demanda ce qu'il pensait de la malade. Comme c'était un médecin qui venait par charité, et qu'il ne se croyait pas obligé d'avoir des ménagements, attendu qu'on ne les lui payait pas, il répondit que dans trois jours elle serait morte.

En rentrant à quatre heures, Buvat trouva la maison en émoi. En descendant de chez Clarice, le médecin avait dit qu'il fallait appeler le viatique. On avait donc été prévenir le curé, et le curé était venu, avait monté l'escalier, précédé du sacristain et de sa sonnette, et sans préparation aucune, il était entré dans la chambre de la malade. Clarice l'avait reçu comme on reçoit le Seigneur, c'est-à-dire les mains jointes et les yeux au ciel, mais l'impression produite sur elle n'en avait pas moins été terrible. Buvat entendit des chants, et se douta de ce qui était arrivé: il monta vivement, et trouva le haut de l'escalier et la porte de la chambre encombrés de toutes les commères du quartier, qui avaient comme c'était l'habitude à cette époque, suivi le saint-sacrement. Autour du lit où était étendue la mourante, déjà si pâle et si raidie que, sans les deux grosses larmes qui coulaient de ses yeux, on eût pu la prendre pour une statue de marbre couchée sur un tombeau, les prêtres chantaient les prières des agonisants, et, dans un coin de la chambre, la petite Bathilde, qu'on avait séparée de sa mère, afin que la malade ne fût point distraite pendant l'accomplissement de son dernier acte de religion, était blottie, n'osant ni crier ni pleurer, tout effrayée de voir tant de monde qu'elle ne connaissait point, et d'entendre tant de bruit auquel elle ne comprenait rien. Aussi, dès qu'elle aperçut Buvat, l'enfant courut à lui, comme à la seule personne qu'elle connût au milieu de cette funèbre assemblée. Buvat la prit dans ses bras et alla s'agenouiller avec elle près du lit de la mourante. En ce moment Clarice abaissa ses yeux du ciel sur la terre. Sans doute elle venait d'adresser au ciel son éternelle prière d'envoyer un protecteur à sa fille. Elle vit Bathilde dans les bras du seul ami qu'elle se connût au monde. Avec ce regard perçant des moribonds, elle plongea jusqu'au fond de ce cœur pur et dévoué, et elle y lut en ce moment tout ce qu'il n'avait pas osé lui dire; car elle se souleva sur son séant, lui tendit la main en jetant un cri de reconnaissance et de joie, que les anges seuls comprirent, et, comme si elle avait épuisé les dernières forces de sa vie dans cet élan maternel, elle retomba évanouie sur son lit.

La cérémonie religieuse étant terminée, les prêtres se retirèrent d'abord; les dévotes les suivirent, les indifférents et les curieux sortirent les derniers. De ce nombre étaient plusieurs femmes. Buvat leur demanda si quelqu'une d'entre elles n'aurait point parmi ses connaissances une bonne garde-malade: une d'elles se présenta aussitôt, assura, au milieu du chorus de ses compagnes, qu'elle avait toutes les vertus requises pour exercer cet honorable état, mais que, justement à cause de cette réunion de qualités, elle avait l'habitude de se faire payer huit jours d'avance, attendu qu'elle était fort courue dans le quartier. Buvat s'informa du prix qu'elle mettait à ces huit jours; elle répondit que pour tout autre ce serait seize livres; mais qu'attendu que la pauvre dame ne paraissait pas très fortunée, elle se contenterait de douze. Buvat, qui avait justement touché son mois le jour même, tira deux écus de sa poche et les lui donna sans marchander. Elle lui eût demandé le double qu'il l'eût donné également; aussi cette générosité inattendue provoqua-t-elle force suppositions dont quelques-unes n'étaient pas au plus grand honneur de la mourante; tant il est vrai qu'une bonne action est une chose si rare, qu'il faut toujours, lorsqu'elle se produit aux yeux des hommes, que les hommes humiliés lui cherchent une cause impure ou intéressée!

Clarice était toujours évanouie. La garde entra aussitôt en fonctions, en lui faisant, à défaut de sels, respirer du vinaigre. Buvat se retira. Quant à la petite Bathilde, on lui avait dit que sa mère dormait. La pauvre enfant ne connaissait pas encore la différence qu'il y avait entre le sommeil et la mort, et elle s'était remise à jouer dans un coin avec sa poupée.

Au bout d'une heure, Buvat revint demander des nouvelles de Clarice: la malade était sortie de son évanouissement, mais quoiqu'elle eût les yeux ouverts, elle ne parlait plus: cependant elle pouvait reconnaître encore, car, dès qu'elle l'aperçut, elle joignit les mains et se mit à prier, puis elle parut chercher quelque chose sous son traversin. Mais l'effort qu'il fallait qu'elle fît était sans doute trop grand pour sa faiblesse, car elle poussa un gémissement et retomba de nouveau sans mouvement sur son oreiller. La garde secoua la tête, et approchant de la malade:—Il est bien, votre oreiller, ma petite mère, lui dit-elle, il ne faut pas le déranger. Puis, se retournant vers Buvat:—Ah! les malades, ajouta-t-elle en haussant les épaules, ne m'en parlez pas! ça se figure toujours que ça a quelque chose qui les gêne.

C'est la mort, quoi! c'est la mort! mais ils ne le savent pas.

Clarice poussa un profond soupir, mais elle resta immobile. La garde s'approcha d'elle, et avec la barbe d'une plume elle lui frotta les lèvres d'un cordial de son invention, qu'elle était allée chercher chez le pharmacien. Buvat ne put supporter ce spectacle; il recommanda la mère et l'enfant à la garde, et sortit.

Le lendemain matin la malade était plus mal encore; car, quoiqu'elle eût les yeux ouverts, elle ne paraissait reconnaître personne autre que sa fille, qu'on avait couchée près d'elle sur le lit, et dont elle avait pris la petite main qu'elle ne voulait plus lâcher. De son côté l'enfant, comme si elle sentait que c'était la dernière étreinte maternelle, restait immobile et muette. Quand elle aperçut son bon ami, elle lui dit seulement:

—Elle dort, maman, elle dort.

Il sembla alors à Buvat que Clarice faisait un mouvement, comme si elle entendait encore et reconnaissait la voix de sa fille; mais ce pouvait être aussi bien un frisson nerveux. Il demanda à la garde si la malade avait besoin de quelque chose. La garde secoua la tête en disant:

—Pourquoi faire? ça serait de l'argent jeté à l'eau: ces gueux d'apothicaires en gagnent bien assez comme cela!

Buvat aurait bien voulu rester près de Clarice, car il voyait qu'elle ne devait plus avoir que bien peu de temps à vivre; mais il n'aurait jamais eu l'idée, à moins d'être mourant lui-même, qu'il pût manquer un seul jour d'aller à son bureau. Il y arriva donc comme d'habitude mais si triste et si accablé, que le roi ne gagna pas grand-chose à sa présence. On remarqua même avec étonnement, ce jour-là, que Buvat n'attendit pas que quatre heures fussent sonnées pour dénouer les cordons des fausses manches bleues qu'il passait en arrivant pour garantir son habit, et qu'au premier coup de l'horloge, il se leva, prit son chapeau et sortit. Le surnuméraire qui avait déjà demandé sa place le regarda s'en aller, puis, quand il eut refermé la porte:

—Eh bien! à la bonne heure, dit-il assez haut pour être entendu du chef, en voilà un qui se la passe douce!

Les pressentiments de Buvat furent confirmés: en arrivant à la maison, il demanda à la portière comment allait Clarice.

—Ah! Dieu merci! répondit-elle, la pauvre femme est bien heureuse: elle ne souffre plus.

—Elle est morte! s'écria Buvat avec ce frisson que produit toujours sur celui qui l'entend ce mot terrible.

—Il y a trois quarts d'heure à peu près, répondit la portière; et elle se remit à remmailler son bas en reprenant sur un air bien gai une petite chanson qu'elle avait interrompue pour répondre à Buvat.

Buvat monta les marches de l'escalier lentement, une à une, s'arrêtant à chaque étage pour s'essuyer le front; puis, en arrivant sur le palier où étaient sa chambre et celle de Clarice, il fut obligé de s'appuyer au mur, car il sentait que les jambes lui manquaient. Il y a dans la vue d'un cadavre quelque chose de terrible et de solennel, dont l'homme le plus maître de lui-même subit l'impression. Aussi était-il là, muet, immobile, hésitant, lorsqu'il lui sembla entendre la voix de la petite Bathilde qui se lamentait. Il se souvint alors de la pauvre enfant, et cela lui rendit quelque courage. Cependant, arrivé à la porte, il s'arrêta encore, mais alors il entendit plus distinctement les gémissements de la petite fille.

—Maman! criait l'enfant de sa petite voix entrecoupée par les larmes; maman; réveille-toi donc! maman! pourquoi as-tu froid comme cela?

Puis l'enfant venait à la porte, et frappant avec sa petite main:

—Bon ami, disait-elle, bon ami, viens! je suis toute seule, j'ai peur!

Buvat ne comprenait pas qu'on n'eût pas emporté l'enfant quelque part, aussitôt que sa mère était morte, et la pitié profonde que lui inspira la pauvre petite l'emportant sur le sentiment pénible qui l'avait arrêté un instant, il porta la main à la serrure pour ouvrir la porte. La porte était fermée. En ce moment il entendit la portière qui l'appelait; il courut à l'escalier et lui demanda où était la clef.

—Eh bien! c'est justement cela, répondit la portière; regardez donc, que je suis bête! j'ai oublié de vous la donner en passant, moi!

Buvat descendit aussi vite qu'il put le faire.

—Et pourquoi cette clef se trouve-t-elle ici? demanda-t-il.

—C'est le propriétaire qui l'y a déposée, après avoir fait enlever les meubles, répondit la portière.

—Comment! enlever les meubles! s'écria Buvat.

—Eh! sans doute qu'il a fait enlever les meubles! Elle n'était pas riche, votre voisine, monsieur Buvat, et il y a gros à parier qu'elle doit de tous les côtés. Tiens! il n'a pas voulu de chicanes, le propriétaire! Le terme avant tout! c'est trop juste. D'ailleurs elle n'a plus besoin de meubles, la pauvre chère femme!

—Mais la garde, qu'est-elle devenue?

—Quand elle a vu sa malade morte, elle s'en est allée. Son affaire était finie; elle viendra l'ensevelir pour un écu, si vous voulez. C'est ordinairement les portières qui ont ce petit boni-là; mais moi, je ne puis pas: je suis trop sensible.

Buvat comprit en frissonnant tout ce qui s'était passé. Il monta aussi rapidement cette fois qu'il était monté lentement la première. La main lui tremblait tellement qu'il ne pouvait trouver la serrure. Enfin la clef tourna et la porte s'ouvrit.

Clarice était étendue à terre sur la paillasse de son lit, au milieu de la chambre toute démeublée. Un mauvais drap avait été jeté sur elle et avait dû la cacher tout entière, mais la petite Bathilde l'avait rabattu pour chercher le visage de sa mère, qu'elle embrassait au moment où Buvat entrait.

—Ah! bon ami, bon ami, s'écria l'enfant, réveille donc ma petite maman, qui veut toujours dormir; réveille-la, je t'en prie.

Et l'enfant courait à Buvat, qui regardait de la porte ce triste spectacle.

Buvat conduisit Bathilde près du cadavre.

—Embrasse une dernière fois ta mère, pauvre enfant, lui dit-il.

L'enfant obéit.

—Et maintenant, continua-t-il, laisse-la dormir. Un jour, le bon Dieu la réveillera.

Et il prit l'enfant dans ses bras et l'emporta chez lui. L'enfant se laissa faire sans résistance, comme si elle eût compris sa faiblesse et son isolement.

Alors il la coucha dans son propre lit, car on avait enlevé jusqu'au berceau de l'enfant, et quand il la vit endormie, il sortit pour aller faire la déclaration mortuaire au commissaire du quartier, et prévenir l'administration des pompes funèbres.

Lorsqu'il revint la portière lui remit un papier que la garde avait trouvé dans la main de Clarice en l'ensevelissant.

Buvat l'ouvrit et reconnut la lettre du duc d'Orléans.

C'était le seul héritage que la pauvre mère avait laissé à sa fille

En allant faire sa déclaration au commissaire du quartier, et ses arrangements avec les pompes funèbres, Buvat s'était encore occupé de chercher une femme qui pût prendre soin de la petite Bathilde, fonctions dont il ne pouvait se charger lui-même, d'abord parce qu'il était dans la parfaite ignorance des fonctions d'une gouvernante, et ensuite parce que, allant à son bureau pendant six heures de la journée, il était impossible que l'enfant demeurât seule en son absence. Heureusement il avait sous la main ce qu'il lui fallait: c'était une bonne femme de trente-cinq à trente-huit ans à peu près, qui était restée au service de feue madame Buvat pendant les trois dernières années de sa vie, et dont, pendant ces trois ans il avait pu apprécier les bonnes qualités. Il fut convenu avec Nanette, c'était le nom de la bonne femme, qu'elle logerait dans la maison, ferait la cuisine, prendrait soin de la petite Bathilde, et aurait pour gages cinquante livres par an et sa nourriture.

Cette nouvelle disposition devait changer toutes les habitudes de Buvat, en lui faisant un ménage, à lui qui avait toujours vécu en garçon, et mangé en pension bourgeoise; il ne pouvait donc garder sa mansarde, devenue trop étroite pour le surcroît d'existences attachées désormais à la sienne; et dès le lendemain matin il se mit en quête d'un autre logement. Il en trouva un rue Pagevin, car il tenait fort à ne pas s'éloigner de la bibliothèque du roi, afin, quelque temps qu'il fît, d'y arriver sans trop de désagrément; c'était un appartement composé de deux chambres, d'un cabinet et d'une cuisine; il l'arrêta séance tenante, donna le denier à Dieu, s'en alla rue Saint-Antoine acheter les meubles qui lui manquaient pour garnir la chambre de Bathilde et celle de Nanette, et le soir même, à son retour du bureau, le déménagement fut opéré.

Le lendemain, qui était un dimanche, l'enterrement de Clarice eut lieu, si bien que Buvat n'eut pas même besoin, pour rendre les derniers devoirs à sa voisine, de demander un congé d'un jour à son chef. Pendant une semaine ou deux, la petite Bathilde demanda à chaque instant sa maman Clarice, mais son bon ami Buvat lui ayant apporté, pour la consoler, force jolis joujoux, elle commença à parler moins souvent de sa mère, et comme on lui avait dit qu'elle était partie pour rejoindre son papa, elle finit par demander seulement de temps en temps quand ils reviendraient tous les deux. Enfin le voile qui sépare nos premières années du reste de notre vie s'épaissit peu à peu, et Bathilde les oublia jusqu'au jour où la jeune fille, sachant enfin ce que c'était que d'être orpheline, devait les retrouver l'un et l'autre dans ses souvenirs d'enfant.

Buvat avait donné la plus belle des deux chambres à Bathilde; il avait gardé l'autre pour lui, et avait relégué Nanette dans le cabinet. Cette Nanette était une bonne femme, qui faisait passablement la cuisine, tricotait d'une manière remarquable, et filait comme la sainte Vierge. Mais, malgré ces divers talents, Buvat comprit que Nanette et lui étaient loin de suffire à l'éducation d'une jeune fille, et que, quand Bathilde aurait un magnifique point d'écriture, connaîtrait ses cinq règles, aurait appris à coudre et à filer, elle ne saurait juste que la moitié de ce qu'elle devait savoir, car Buvat avait envisagé l'obligation dont il s'était chargé dans toute son étendue; c'était une de ces saintes organisations qui ne pensent qu'avec le cœur, et il avait compris que tout en devenant la pupille de Buvat, Bathilde n'en serait pas moins la fille d'Albert et de Clarice. Il résolut donc de lui donner une éducation conforme, non pas à sa situation présente, mais au nom qu'elle portait.

Et, pour prendre cette résolution, Buvat avait fait un raisonnement bien simple: c'est qu'il devait sa place à Albert, et que par conséquent le revenu de cette place appartenait à Bathilde. Voici comment il divisait ses neuf cents livres d'appointements annuels:

Quatre cent cinquante livres pour les maîtres de musique, de dessin et de danse.

Quatre cent cinquante livres pour la dot de Bathilde.

Or en supposant que Bathilde, qui avait quatre ans se mariât quatorze ans plus tard, c'est-à-dire à dix-huit ans, l'intérêt et le capital réunis se monteraient, le jour de son mariage, à quelque chose comme neuf ou dix mille livres. Ce n'était pas grand-chose, Buvat le savait bien, et il en était fort peiné, mais il avait eu beau se creuser l'esprit, il n'avait pas trouvé moyen de faire mieux.

Quant à la nourriture commune, au paiement du loyer, à l'entretien de Bathilde, à son entretien à lui et aux gages de Nanette, il y ferait face en se remettant à donner des leçons d'écriture et en faisant des copies. À cet effet, il se lèverait à cinq heures du matin et se coucherait à dix heures du soir. Ce serait tout bénéfice, car, grâce à ce nouvel arrangement, il allongerait sa vie de quatre ou cinq heures tous les jours.

Dieu bénit d'abord ces saintes résolutions: ni les leçons ni les copies ne manquèrent à Buvat, et comme deux années s'écoulèrent avant que Bathilde eût terminé l'éducation première dont il s'était chargé lui-même, il put ajouter neuf cents livres à son petit trésor et placer neuf cents livres sur la tête de Bathilde.

À six ans, Bathilde eut donc ce qu'ont rarement à cet âge les filles des plus nobles et des plus riches maisons c'est-à-dire maître de danse, maître de musique et maître de dessin.

Au reste, c'était tout plaisir que de faire des sacrifices pour cette charmante enfant, car elle paraissait avoir reçu de Dieu une de ces heureuses organisations dont l'aptitude fait croire à un monde antérieur, tant ceux qui en sont doués semblent non pas apprendre une chose nouvelle, mais se souvenir d'une chose oubliée. Quant à sa jeune beauté, qui donnait de si magnifiques espérances, elle tenait tout ce qu'elle avait promis.

Aussi Buvat était-il bien heureux toute la semaine quand après chaque leçon il recevait les compliments des maîtres, et bien fier lorsque le dimanche, après avoir passé l'habit saumon, la culotte de velours noir et les bas chinés, il prenait par la main sa petite Bathilde et s'en allait faire avec elle sa promenade hebdomadaire. C'était ordinairement vers le chemin des Porcherons qu'il se dirigeait. C'était là le rendez-vous des joueurs de boules, et Buvat avait été autrefois un grand amateur de ce jeu. En cessant d'être acteur, il était devenu juge. À chaque contestation qui s'élevait, c'était à lui qu'on en appelait, et c'était une justice à lui rendre, il avait le coup d'œil si exact, qu'à la première vue il indiquait sans jamais se tromper, la boule la plus proche du cochonnet. Aussi ses jugements étaient-ils sans appel et respectés et suivis ni plus ni moins que ceux que saint Louis rendait à Vincennes.

Mais encore, il faut le dire à sa louange, sa prédilection pour cette promenade n'était pas née d'un sentiment égoïste: cette promenade conduisait en même temps aux marais de la Grange-Batelière, dont les eaux sombres et moirées attiraient un grand nombre de ces demoiselles aux ailes de gaze et aux corsages d'or, qu'ont tant de plaisir à poursuivre les enfants. Un des grands amusements de la petite Bathilde était de courir, son réseau vert à la main, ses beaux cheveux blonds flottant au vent, après les papillons et les demoiselles. Il en résultait bien, à cause de la disposition du terrain, quelques petits accidents à sa robe blanche, mais pourvu que Bathilde s'amusât, Buvat passait avec une grande philosophie par-dessus une tache ou un accroc, c'était l'affaire de Nanette. La bonne femme grondait fort au retour, mais Buvat lui fermait la bouche en haussant les épaules et en disant:—Bah! il faut que vieillesse muse et que jeunesse s'amuse! Et comme Nanette avait un grand respect pour les proverbes qu'elle pratiquait elle-même dans l'occasion, elle se rendait ordinairement à la moralité de celui-là.

Il arrivait aussi quelquefois, mais ce n'était que les jours de grande fête, que Buvat consentait, à la requête de la petite Bathilde, qui voulait voir de près les moulins à vent, à pousser jusqu'à Montmartre. Alors on partait de meilleure heure; Nanette emportait un dîner destiné à être mangé sur l'esplanade de l'Abbaye. On se lançait bravement dans le faubourg, on traversait le pont des Porcherons, on laissait à droite le cimetière Saint-Eustache et la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette, on franchissait la barrière, et l'on gravissait le chemin de Montmartre, lancé comme un ruban entre les prés verts et les Briolets.

Ce jour-là on ne rentrait qu'à huit heures du soir; mais aussi, depuis la croix des Porcherons, la petite Bathilde dormait dans les bras de Buvat.

Les choses allèrent ainsi jusqu'en l'an de grâce 1712, époque à laquelle le grand roi se trouva si gêné dans ses affaires, qu'il ne vit moyen de se tirer d'embarras qu'en cessant de payer ses employés. Buvat fut averti de cette mesure administrative par le caissier, qui lui annonça un beau matin, comme il se présentait pour toucher son mois, qu'il n'y avait pas d'argent à la caisse. Buvat regarda le caissier d'un air tout ébahi: il ne lui était jamais venu à l'idée que le roi pût manquer d'argent. Il ne s'inquiéta donc pas autrement de cette réponse, convaincu qu'un accident fortuit avait seul interrompu le paiement, et il s'en revint à son bureau, en chantonnant sa chanson favorite:

Laissez-moi aller,Laissez-moi jouer, etc.

—Pardieu! lui dit le surnuméraire, qui, après sept ans d'attente était enfin passé employé le premier du mois précédent, il faut que vous ayez le cœur bien gai pour chanter encore quand on ne nous paye plus.

—Comment? dit Buvat, que voulez-vous dire?

—Je veux dire que vous ne venez peut-être pas de la caisse?

—Si fait, j'en viens.

—Et on vous a payé?

—Non, on m'a dit qu'il n'y avait pas d'argent.

—Et que pensez-vous de cela?

—Dame! je pense, dit Buvat, je pense qu'on nous payera les deux mois ensemble.

—Ah! oui, comme je chante! les deux mois ensemble! Dis donc Ducoudray, reprit l'employé en se tournant vers son voisin, il croit qu'on nous payera les deux mois ensemble! Il est bon enfant, le père Buvat!

—C'est ce que nous verrons l'autre mois, répondit le second employé.

—Oui, dit Buvat, répétant ces paroles qui lui parurent de la plus grande justesse, c'est ce que nous verrons l'autre mois.

—Et si l'on ne vous paye pas l'autre mois, ni ceux qui suivront, qu'est-ce que vous ferez, père Buvat?

—Ce que je ferai? dit Buvat, étonné qu'on pût mettre en doute sa résolution à venir, eh bien! mais c'est tout simple: je viendrai tout de même.

—Comment! si l'on ne vous paye plus, dit l'employé, vous viendrez toujours?

—Monsieur, dit Buvat, le roi m'a payé pendant dix ans rubis sur l'ongle. Il a donc bien, au bout de dix ans, s'il est gêné, le droit de me demander un peu de crédit.

—Vil flatteur! dit l'employé.

Le mois s'écoula, le jour du paiement revint: Buvat se présenta à la caisse avec la parfaite confiance qu'on allait lui payer son arriéré; mais, à son grand étonnement, on lui annonça comme la dernière fois que la caisse était vide. Buvat demanda quand elle se remplirait; le caissier lui répondit qu'il était bien curieux. Buvat se confondit en excuses et revint à son bureau mais cette fois sans chanter.

Le même jour, l'employé donna sa démission. Or, comme il devenait difficile de remplacer un employé qui se retirait parce qu'on ne payait plus, et qu'il fallait que la besogne se fît tout de même, le chef chargea Buvat, outre son propre travail, de celui du démissionnaire. Buvat le reçut sans murmurer, et comme, à tout prendre, ses étiquettes lui laissaient assez de temps de reste au bout du mois la besogne se trouva au courant.

On ne paya pas plus le troisième mois que les deux premiers. C'était une véritable banqueroute.

Mais, comme on l'a vu, Buvat ne marchandait jamais avec ses devoirs. Ce qu'il avait promis de faire dans son premier mouvement, il le fit avec réflexion. Seulement il attaqua son petit trésor, qui se composait juste de deux années de ses appointements.

Cependant Bathilde grandissait: c'était maintenant une jeune fille de treize à quatorze ans, dont la beauté devenait tous les jours plus remarquable, et qui commençait à comprendre toute la difficulté de sa position. Aussi, depuis six mois ou un an, sous prétexte qu'elle préférait rester à dessiner ou à jouer du clavecin, les promenades aux Porcherons, les courses dans les marais de la Grange-Batelière et les ascensions à Montmartre étaient interrompues. Buvat ne comprenait rien à ces goûts sédentaires qui étaient venus tout à coup à la jeune fille, et comme, après avoir essayé deux ou trois fois de se promener sans elle, il s'était aperçu que ce n'était pas la promenade en elle-même qu'il aimait, il résolut attendu qu'il faut que le bourgeois de Paris, enfermé toute la semaine, ait de l'air au moins le dimanche, il avait résolu, dis-je, de chercher un petit logement avec un jardin; mais les logements avec jardin étaient devenus trop chers pour l'état des finances du pauvre Buvat, de sorte qu'ayant trouvé dans ses courses le petit logement de la rue du Temps-Perdu, il avait eu incontinent cette lumineuse idée de remplacer le jardin par une terrasse; il avait même réfléchi bientôt que l'air en serait meilleur, et il était revenu faire part de sa trouvaille à Bathilde, en lui disant que le seul inconvénient qu'il vît à leur futur appartement, qui du reste leur convenait sous tous les rapports, c'est que leurs deux chambres seraient séparées, et qu'elle serait obligée d'habiter le quatrième étage avec Nanette, tandis qu'il logerait au cinquième. Ce qui paraissait un inconvénient à Buvat parut au contraire une qualité à Bathilde. Depuis quelque temps elle comprenait, avec cet instinct de pudeur naturel à la femme, qu'il était inconvenant que sa chambre fût de plain-pied et séparée par une seule porte de la chambre d'un homme jeune encore, et qui n'était ni son père, ni son mari. Elle assura donc Buvat que, d'après tout ce qu'il lui disait de ce logement, elle croyait qu'il en trouverait difficilement un autre qui fût aussi bien à sa convenance; elle l'invita à l'arrêter le plus tôt possible. Buvat enchanté donna le même jour le congé à son ancien logement et le denier à Dieu à son nouveau; puis, au prochain demi-terme, il déménagea. C'était la troisième fois depuis vingt ans, et toujours dans des circonstances péremptoires. Comme on le voit, Buvat n'était point d'humeur changeante.

Et Bathilde avait raison de se replier ainsi sur elle-même, car, depuis que son mantelet noir dessinait d'admirables épaules, depuis que sous sa mitaine s'allongeaient les plus jolis doigts du monde, depuis que, de la Bathilde d'autrefois, elle n'avait gardé que son pied d'enfant, tout le monde remarquait que Buvat était jeune encore; que cinq ou six fois, comme on le savait un homme d'ordre et qu'on le voyait régulièrement aller tous les mois chez son notaire, il avait trouvé l'occasion de faire un mariage convenable sans profiter de cette occasion; enfin, que le tuteur et la pupille demeuraient sous la même clef, si bien que les commères, qui baisaient la trace des pas du bonhomme quand Bathilde n'avait que six ans, commençaient à crier à l'immoralité de Buvat, maintenant que Bathilde en avait quinze.

Pauvre Buvat! Si jamais écho fut innocent et pur, c'est celui de cette chambre qui attenait à celle de Bathilde, de cette chambre qui abrita dix ans sa bonne grosse tête joufflue et rose, à laquelle jamais une mauvaise pensée n'était venue, même en songe.

Mais, en arrivant rue du Temps-Perdu, ce fut bien pis encore: Buvat et Bathilde étaient venus, on se le rappelle, de la rue des Orties à la rue Pagevin; de sorte que, là où l'on avait su son admirable conduite à l'égard de la pauvre enfant, ce souvenir l'avait encore protégé contre la calomnie; mais il y avait déjà longtemps que cette belle action avait été faite, que, même rue Pagevin, on commençait à l'oublier. Il était donc bien difficile que les bruits qui avaient commencé à se répandre ne les suivissent pas dans un quartier nouveau où ils étaient tout à fait inconnus, et où leur inscription sous deux noms différents devait dans tous les cas éveiller les soupçons, en excluant toute idée de proche parenté.

Restait la supposition qui, attribuant à Buvat une jeunesse orageuse, avait vu dans Bathilde le résultat d'une ancienne passion que l'Église eût oublié de consacrer; mais cette supposition tombait au premier examen. Bathilde était grande et élancée, Buvat était gros et court; Bathilde avait les yeux noirs et ardents, Buvat avait les yeux bleu-faïence et sans la moindre expression; Bathilde avait la peau blanche et mate, Buvat avait le visage du rose le plus vif; enfin, toute la personne de Bathilde respirait l'élégance et la distinction, tandis que le pauvre bonhomme Buvat était des pieds à la tête un type de vulgaire bonhomie. Il en résulta que les femmes commencèrent à regarder Bathilde avec dédain, et que les hommes appelèrent Buvat un heureux drôle.

Il est juste de dire au reste que madame Denis fut une des dernières à accréditer tous ces bruits. Nous dirons plus tard à quelle occasion elle commença d'y donner créance.

Cependant les prévisions de l'employé démissionnaire s'étaient réalisées. Il y avait déjà dix-huit mois que Buvat n'avait touché un sou d'appointements sans que le brave homme, malgré ce long crédit, se fût relâché un instant de sa ponctualité ordinaire. Il y a plus, depuis qu'on ne payait plus, il avait une peur terrible que l'envie ne prît au ministre de faire des économies en supprimant le tiers des employés, et Buvat, quoique sa place lui prit par jour six heures de son temps qu'il eût pu employer d'une manière plus lucrative, eût regardé comme un malheur irréparable la perte de cette place. Aussi, redoublait-il de zèle à mesure qu'il perdait l'espoir du retour de ses appointements. Il en résulta qu'on se garda bien de mettre dehors un homme qui travaillait d'autant plus qu'on le payait moins.

L'ignorance complète de l'époque où cette situation précaire cesserait, jointe à la diminution de son petit trésor qui menaçait de s'épuiser bientôt, rembrunissait néanmoins le front de Buvat, au point que Bathilde commença de se douter qu'il se passait quelque chose qu'elle ignorait. Avec le tact qui caractérise les femmes, elle comprit que toute question à Buvat sur un secret qu'il ne lui avait pas confié de lui-même serait inutile. Ce fut donc à Nanette qu'elle s'adressa. Nanette se fit quelque peu prier, mais comme tout dans la maison ressentait l'influence de Bathilde, elle finit par lui avouer la situation des affaires. Bathilde apprit alors seulement tout ce qu'elle devait à la délicatesse désintéressée de Buvat; elle sut que pour lui conserver intacts des appointements destinés à payer ses maîtres d'agrément et à lui amasser une dot, Buvat travaillait le matin depuis cinq heures jusqu'à huit heures, et le soir, depuis neuf heures jusqu'à minuit. Et que ce qui le rendait triste, c'était que, malgré ce travail acharné, comme on ne lui payait plus ses appointements, quand ses petites économies seraient épuisées, il se verrait forcé d'avouer à Bathilde qu'il leur fallait retrancher toute dépense qui n'était pas rigoureusement nécessaire. Le premier mouvement de Bathilde en apprenant ce saint dévouement, avait été de tomber aux pieds de Buvat quand il rentrerait, et de lui baiser les mains; mais bientôt elle comprit que le seul moyen d'arriver à son but était de paraître tout ignorer, et dans le baiser filial qu'elle déposa sur le front de Buvat lorsqu'il rentra de son bureau, le bonhomme ne put deviner tout ce qu'il y avait de reconnaissance et de vénération.

Mais le lendemain, Bathilde dit en riant à Buvat qu'elle croyait que ses maîtres n'avaient plus rien à lui apprendre, qu'elle en savait autant qu'eux, et que les conserver plus longtemps serait de l'argent perdu. Comme Buvat ne trouvait rien d'aussi beau que les dessins de Bathilde; comme, lorsque Bathilde chantait, il se sentait enlever au troisième ciel, il n'eut pas de peine à croire sa pupille, d'autant moins que les maîtres, avec une bonne foi assez rare, avouèrent que leur élève en savait assez pour aller désormais toute seule. C'est que tel était le sentiment qu'inspirait Bathilde, qu'il épurait tout ce qui s'approchait d'elle.

On comprend que cette double déclaration fit grand plaisir à Buvat; mais ce n'était pas assez pour Bathilde que d'épargner sur la dépense; elle résolut encore d'ajouter au gain. Quoiqu'elle eût fait des progrès à peu près pareils dans la musique et dans le dessin, elle comprit que le dessin seul pouvait lui être une ressource, tandis que la musique ne lui serait jamais qu'un délassement. Elle réserva donc toute son application pour le dessin, et comme elle y était vraiment d'une force supérieure, elle arriva bientôt à faire de délicieux pastels. Enfin, un jour, elle voulut connaître la valeur de ses œuvres, et pria Buvat, en allant à son bureau, de montrer au marchand de couleurs chez qui elle achetait son papier et ses crayons, et qui demeurait au coin de la rue de Cléry et de la rue du Gros-Chenet, deux têtes d'enfant qu'elle avait faites de fantaisie, et de lui demander ensuite ce qu'il les estimait. Buvat se chargea de la commission sans y entendre le moins du monde malice, et s'en acquitta avec sa naïveté ordinaire. Le marchand, habitué à de pareilles propositions, tourna et retourna d'un air dédaigneux les têtes entre ses mains, et, tout en les critiquant fort, dit qu'il ne pourrait offrir que quinze livres de chaque. Buvat, blessé non pas du prix offert, mais de la manière peu respectueuse dont l'industriel avait parlé du talent de Bathilde, les lui tira assez brusquement des mains, en lui disant qu'il le remerciait.

Le marchand, croyant alors que le bonhomme ne trouvait pas le prix assez élevé, dit qu'en faveur de la connaissance il donnerait des deux têtes jusqu'à quarante livres; mais Buvat, rancuneux en diable quand il s'agissait d'une offense faite à la perfectibilité de sa pupille, lui répondit sèchement que les dessins qu'il lui avait montrés n'étaient point à vendre, et qu'il n'en demandait le prix que pour sa propre satisfaction. Or, comme on le sait, du moment où les dessins ne sont point à vendre, ils augmentent singulièrement de valeur; il en résulta que le marchand finit par en offrir jusqu'à cinquante livres; mais Buvat, peu sensible à cette proposition, dont il n'avait pas même l'idée qu'il pût profiter, remit les dessins dans leur carton, sortit de chez le marchand avec toute la fierté d'un homme blessé dans sa dignité, et s'achemina vers son bureau. À son retour, le marchand se trouva comme par hasard sur sa porte, mais Buvat en le voyant prit au large. Cela ne servit à rien, le marchand alla à lui, et, lui mettant les deux mains sur les épaules, lui demanda s'il ne voulait pas lui donner les deux dessins pour le prix qu'il avait dit. Buvat lui répondit une seconde fois, et d'une voix plus aigre encore que la première, que les dessins n'étaient point à vendre.

—C'est fâcheux, reprit le marchand, j'aurais été jusqu'à quatre-vingts livres, et il retourna sur la porte d'un air indifférent, mais tout en suivant Buvat du coin de l'œil. Buvat, de son côté, continua son chemin avec une fierté qui donnait quelque chose de plus grotesque encore à sa tournure, et, sans s'être retourné une seule fois, disparut au coin de la rue du Temps-Perdu.

Bathilde entendit Buvat qui montait tout en battant les barreaux de l'escalier avec sa canne, ce qui produisait un bruit régulier dont il avait l'habitude d'accompagner sa marche ascendante. Elle courut aussitôt au-devant de lui jusque sur le palier, car elle était fort inquiète du résultat de la négociation, et lui jetant, avec un reste de ses habitudes enfantines, les bras autour du cou:

—Eh bien! bon ami, demanda-t-elle, qu'a dit monsieur Papillon?

C'était le nom du marchand de couleurs.

—Monsieur Papillon, répondit Buvat en s'essuyant le front, monsieur Papillon est un impertinent!

La pauvre Bathilde pâlit.

—Comment cela, bon ami, un impertinent!

—Oui, un impertinent, qui, au lieu de se mettre à genoux devant tes dessins, s'est permis de les critiquer.

—Oh! si ce n'est que cela, bon ami, dit Bathilde en riant, il a raison. Songez donc que je ne suis encore qu'une écolière. Mais enfin en a-t-il offert un prix quelconque?

—Oui, répondit Buvat, il a eu encore cette impertinence.

—Et quel prix? demanda Bathilde toute tremblante.

—Il en a offert quatre-vingts livres!

—Quatre-vingts livres! s'écria Bathilde. Oh! vous vous trompez sans doute, bon ami.

—Il a osé offrir quatre-vingts livres des deux, je le répète, répondit Buvat en appuyant sur chaque syllabe.

—Mais c'est quatre fois ce qu'ils valent, dit la jeune fille en battant des mains de joie.

—C'est possible, reprit Buvat, quoique je n'en croie rien; mais il n'en est pas moins vrai que monsieur Papillon est un impertinent.

Ce n'était pas l'avis de Bathilde; aussi pour ne pas entamer une discussion si délicate avec Buvat, changea-t-elle de conversation, en lui annonçant que le dîner était servi, annonce qui avait ordinairement pour résultat de donner immédiatement un autre cours aux idées du bonhomme. Buvat remit, sans observations ultérieures, le carton entre les mains de Bathilde, et entra dans la petite salle à manger en battant ses cuisses avec ses mains et en fredonnant l'inévitable:

Laisse-moi aller,Laissez-moi jouer, etc.

Il dîna d'aussi bon appétit que si son amour-propre presque paternel était pur de tout échec, et qu'il n'y eût point de monsieur Papillon au monde.

Le soir même, tandis que Buvat était monté dans sa chambre pour faire ses copies, Bathilde remit le carton à Nanette, lui dit de porter à monsieur Papillon les deux têtes qu'il renfermait, et de lui demander les quatre-vingts livres qu'il en avait offertes à Buvat.

Nanette obéit, et Bathilde attendit son retour avec anxiété, car elle ne pouvait croire que Buvat ne se fût trompé sur le prix. Dix minutes après elle fut entièrement rassurée, car la bonne femme rentra avec les quatre-vingts livres.

Bathilde prit l'argent de ses mains, le regarda un instant les larmes aux yeux, puis, le posant sur la table, elle alla en silence s'agenouiller vers le crucifix qui était au pied de son lit, et auquel chaque soir elle faisait sa prière. Mais cette fois la prière était changée en actions de grâces. Elle allait donc pouvoir rendre au bon Buvat une partie de ce qu'il avait fait pour elle.

Le lendemain, Buvat, en revenant de son bureau, voulut, ne fût-ce que pour narguer monsieur Papillon, repasser encore devant sa porte; mais son étonnement fut grand lorsqu'à travers les carreaux de la boutique il aperçut, dans de magnifiques cadres, les deux têtes d'enfant qui le regardaient. En même temps la porte s'ouvrit, et le marchand parut.

—Eh bien! papa Buvat, lui dit-il, nous avons donc fait nos petites réflexions! nous nous sommes décidés à nous défaire de nos deux têtes qui n'étaient pas à vendre! Ah! trédame! je ne vous croyais pas si roué, voisin! Vous m'avez tiré quatre-vingts bonnes livres de la poche, avec tout cela! Mais c'est égal, dites à mademoiselle Bathilde, que comme c'est une bonne et sainte fille, par considération pour elle, si elle veut m'en donner deux comme cela tous les mois, et s'engager d'un an à n'en point faire pour d'autres, je les lui prendrai au même prix.

Buvat demeura atterré; il grommela une réponse que le marchand ne put entendre, et prit la rue du Gros-Chenet en choisissant les pavés où il posait le bout de sa canne, ce qui était encore chez lui une grande marque de préoccupation. Puis il remonta ses cinq étages sans battre les barres de l'escalier, ce qui fit qu'il ouvrit la chambre de Bathilde sans que Bathilde l'eût entendu. La jeune fille dessinait; elle avait déjà commencé une autre tête.

En apercevant son bon ami debout sur la porte et avec un air tout soucieux, Bathilde posa sur la table carton et pastels, et courut à lui en demandant ce qui était arrivé; mais Buvat, sans répondre, essuya deux grosses larmes, et avec un accent de sensibilité indéfinissable.

—Ainsi, dit-il, la fille de mes bienfaiteurs, l'enfant de Clarice Gray et d'Albert du Rocher travaille pour vivre!

—Mais, petit père, répondit Bathilde, moitié pleurant, moitié riant, je ne travaille pas, je m'amuse.

Le mot petit père était dans les grandes occasions substitué par Bathilde au mot bon ami et il avait d'ordinaire pour résultat de calmer les plus grandes peines du bonhomme, mais cette fois la ruse échoua.

—Je ne suis ni votre petit père, ni votre bon ami, murmura Buvat en secouant la tête, et en regardant la jeune fille avec une bonhomie admirable; je suis tout simplement le pauvre Buvat, que le roi ne paie plus, et qui ne gagne point assez avec son écriture pour continuer de vous donner l'éducation qui convient à une demoiselle comme vous.

Et il laissa tomber ses bras avec un tel découragement, que sa canne lui échappa des mains.

—Oh! mais, vous voulez donc à votre tour me faire mourir de chagrin? s'écria Bathilde en éclatant en sanglots, tant la douleur de Buvat se peignait sur son visage.

—Moi, te faire mourir de chagrin, mon enfant! s'écria Buvat, avec un accent de profonde tendresse. Qu'est-ce que j'ai donc dit? Qu'est-ce que j'ai donc fait?

Et Buvat joignit les mains, et fut prêt à tomber à genoux devant elle.

—À la bonne heure! dit Bathilde, voilà comme je vous aime, petit père; c'est quand vous tutoyez votre fille; mais quand vous ne me tutoyez pas, il me semble que vous êtes fâché contre moi, et alors je pleure.

—Mais je ne veux pas que tu pleures, moi! dit Buvat. Eh bien! il ne manquerait plus que cela, de te voir pleurer!

—Alors, dit Bathilde, je pleurerai toujours si vous ne me laissez pas faire ce que je veux.

Cette menace de Bathilde toute puérile qu'elle était, fit frissonner Buvat depuis la pointe du pied jusqu'à la racine des cheveux; car depuis le jour où l'enfant pleurait sa mère, pas une larme n'était tombée des yeux de la jeune fille.

—Eh bien! dit Buvat, fais donc comme tu veux, et ce que tu veux; mais promets-moi que le jour où le roi me payera mon arriéré....

—C'est bon, c'est bon, petit père! dit Bathilde en interrompant Buvat; nous verrons tout cela plus tard; mais, en attendant, vous êtes cause que le dîner refroidit.

Et la jeune fille, prenant le bonhomme sous le bras passa avec lui dans la salle à manger, où, par ses plaisanteries et sa gaîté, elle eut bientôt effacé sur la bonne grosse figure de Buvat jusqu'à la dernière trace de tristesse.

Qu'eût-ce donc été si le pauvre Buvat eût tout su?

En effet, Bathilde avait songé que pour qu'elle continuât de bien placer ses dessins, il n'en fallait pas trop faire; et, comme on l'a vu, sa prévision était juste, puisque le marchand de couleurs avait dit à Buvat qu'il en prendrait deux par mois, mais à la condition que Bathilde ne travaillerait pas pour d'autres que pour lui. Or, ces deux dessins, Bathilde pouvait les faire en huit ou dix jours: il lui restait donc par mois quinze jours au moins qu'elle ne se croyait plus le droit de perdre; si bien que, comme elle avait fait autant de progrès dans son éducation de femme de ménage que dans celle de femme du monde, elle avait chargé le matin même Nanette de chercher, sans dire pour qui, parmi les connaissances quelque ouvrage d'aiguille, difficile et par conséquent bien payé, auquel elle pourrait se livrer en l'absence de Buvat, et dont la rétribution viendrait encore ajouter au bien-être de la maison.

Nanette, qui ne savait qu'obéir à sa jeune maîtresse s'était donc mise en quête le jour même, et n'avait pas eu besoin d'aller bien loin pour trouver ce qu'elle cherchait. C'était le temps des dentelles et des accrocs; les grandes dames payaient la guipure cinquante louis l'aune, et couraient ensuite négligemment par les bosquets avec des robes plus transparentes encore que celles que Juvénal appelait de l'air tissu. Il en résultait comme on le comprend bien, force déchirures, qu'il fallait cacher aux regards des mères ou des maris; de sorte qu'à cette époque, il y avait peut-être plus encore à gagner à raccommoder les dentelles qu'à les vendre. Dès son coup d'essai en ce genre, Bathilde fit des miracles; son aiguille semblait être celle d'une fée. Aussi Nanette reçut-elle force compliments sur la Pénélope inconnue qui refaisait ainsi le jour l'ouvrage que l'on défaisait la nuit.

Grâce à cette laborieuse résolution de Bathilde, résolution dont une partie resta ignorée de tout le monde et même de Buvat, l'aisance prête à manquer dans le ménage y rentra par une double source. Buvat, plus tranquille désormais, et voyant bien que, sans que Bathilde se fût positivement prononcée à ce sujet, il lui fallait cependant renoncer à ses promenades du dimanche, qu'il ne trouvait si charmantes que parce qu'il les faisait avec elle, résolut donc de tirer parti de cette fameuse terrasse qui avait été d'un poids si fort dans le choix de son logement. Pendant huit jours, chaque matin et chaque soir, il passa une heure à prendre ses mesures, sans que personne, même Bathilde, eût l'idée de ce qu'il voulait faire. Enfin, il s'arrêta à un jet d'eau, à une grotte et à un berceau.

Il faut avoir vu le bourgeois de Paris aux prises avec une de ces idées fantastiques comme il en était venu une à Buvat le jour où il avait résolu d'avoir un parc sur sa terrasse, pour comprendre tout ce que la patience humaine peut exécuter de choses qui au premier abord paraissent impossibles. Le jet d'eau ne fut presque rien. Comme nous l'avons dit, les gouttières, de huit pieds plus élevées que la terrasse, donnaient toutes facilités pour l'exécution. Le berceau même fut peu de chose: quelques lattes peintes en vert, clouées en losange et tapissées de jasmin et de chèvrefeuille, en firent les frais. Mais ce fut la grotte qui devait être véritablement le chef-d'œuvre de ces nouveaux jardins de Sémiramis.

En effet, le dimanche, dès la pointe du jour, Buvat partait pour le bois de Vincennes; et, arrivé là, il se mettait en quête de ces pierres hétéroclites, aux formes torturées, dont les unes représentent naturellement des têtes de singe, les autres des lapins accroupis, celles-ci des champignons, celles-là des clochers de cathédrale; puis, lorsqu'il en avait réuni un assez grand nombre, il les faisait mettre dans une brouette, et, moyennant une livre tournois, qu'il consacrait hebdomadairement à cette dépense, il les faisait amener au cinquième étage de la rue du Temps-Perdu. Cette première collection dura trois mois à compléter.

Puis Buvat passa des monolithes aux végétaux. Toute racine ayant l'imprudence de sortir de terre, sous la forme d'un serpent ou sous l'apparence d'une tortue, devint la propriété de Buvat, qui, une petite serpe à la main, se promenait les yeux fixés sur le sol, avec autant d'attention qu'un homme qui aurait cherché un trésor, et qui, dès qu'il apercevait une forme ligneuse à sa convenance, se précipitait la face contre terre avec l'acharnement d'un tigre qui fond sur sa proie. À force de frapper, de hacher, de scier, il finissait par l'arracher du sol. Cette recherche obstinée, à laquelle les gardes de Vincennes et de Saint-Cloud essayèrent plus d'une fois de mettre empêchement, mais sans pouvoir y réussir tant Buvat, par sa persévérance, déjouait leur activité, dura trois autres mois, au bout desquels il vit enfin, à sa grande satisfaction, tous ses matériaux réunis.

Alors commença l'œuvre architecturale. La plus grosse comme la plus petite pierre qui devait servir à l'édification de la Babel moderne fut tournée et retournée d'abord sur toutes ses faces, afin qu'elle s'offrît à la vue par son côté le plus avantageux; puis posée, puis assurée, puis cimentée de façon que chaque saillie extérieure présentât la capricieuse imitation d'une tête d'homme, d'un corps d'animal, d'une plante, d'une fleur ou d'un fruit. Bientôt ce fut un amas chimérique des apparences les plus opposées, auxquelles vinrent se joindre en serpentant, en rampant, en grimpant, toutes ces racines aux formes ophidiennes ou batraciennes, que Buvat avait surprises en flagrant délit de ressemblance avec un reptile quelconque. Enfin, la voûte s'arrondit et servit de repaire à une hydre magnifique, la pièce la plus précieuse de la collection, et aux sept têtes de laquelle Buvat eut l'heureuse idée d'ajouter, pour leur donner un air encore plus formidable, des yeux d'émail et des dards de drap écarlate. Il en résulta que lorsque la chose eut atteint toute sa perfection, ce n'était plus qu'avec une certaine hésitation que Buvat approchait de la terrible caverne, et que, dans les premiers temps, pour rien au monde, il ne se serait promené la nuit, tout seul, sur la terrasse.

L'œuvre babylonienne de Buvat avait duré douze mois. Pendant ces douze mois, Bathilde avait passé de sa quinzième à sa seizième année, de sorte que la gracieuse jeune fille était devenue une femme charmante. C'était pendant cette période que son voisin Boniface Denis l'avait remarquée, et avait tant fait que sa mère, qui n'avait rien à lui refuser, après avoir été prendre des informations préalables à une bonne source, c'est-à-dire à la rue Pagevin, avait commencé, sous un prétexte de voisinage, par se présenter chez Buvat et chez sa pupille, et avait fini par les inviter tous deux à venir passer chez elle les soirées du dimanche. L'invitation avait été faite de si bonne grâce, qu'il n'y avait pas eu moyen de refuser, quelque répugnance que Bathilde éprouvât à sortir de sa solitude. D'ailleurs Buvat était enchanté qu'une occasion de distraction se présentât pour Bathilde. Puis, au fond, comme il savait que madame Denis avait deux filles, peut-être n'était-il point fâché de jouir, dans cet orgueil paternel dont ne sont point exemptes les meilleures âmes, du triomphe que sa pupille ne pouvait manquer d'obtenir sur mademoiselle Émilie et sur mademoiselle Athénaïs.

Cependant, les choses ne se passèrent point précisément comme le bonhomme les avait d'avance arrangée dans sa tête. Bathilde vit du premier coup d'œil à qui elle avait affaire, et apprécia la médiocrité de ses rivales; de sorte que, lorsqu'on parla dessin, et qu'on lui fit admirer les têtes, d'après la bosse, de ces demoiselles, elle prétendit n'avoir rien à la maison qu'elle pût montrer, tandis que Buvat savait parfaitement qu'il y avait dans ses cartons une tête d'enfant Jésus et une tête de saint Jean, charmantes toutes deux. Ce ne fut pas tout! Lorsqu'on la pria de chanter, après que mesdemoiselles Denis se furent fait entendre, elle prit une simple petite romance en deux couplets qui dura cinq minutes, au lieu du grand air sur lequel avait compté Buvat, et qui devait durer trois quarts d'heure. Cependant, au grand étonnement de Buvat, cette conduite parut augmenter singulièrement l'amitié de madame Denis pour la jeune fille; car madame Denis, qui avait entendu d'avance faire un grand éloge des talents de Bathilde, malgré son orgueil maternel, n'était point sans quelque inquiétude sur le résultat d'une lutte artistique entre les jeunes personnes. Bathilde fut donc comblée de caresses par la bonne femme, qui, lorsqu'elle fut partie, affirma à tout le monde que c'était une personne pleine de talents et de modestie, qu'on n'avait rien dit de trop dans les éloges que l'on avait faits sur son compte. Une mercière retirée ayant même alors voulu élever la voix pour rappeler la position étrange de la pupille vis-à-vis du bonhomme qui lui servait de tuteur, madame Denis imposa silence à cette mauvaise langue, en disant qu'elle connaissait à fond cette histoire et qu'il n'y avait pas le moindre détail qui ne fût à l'honneur de ses deux voisins. C'était un léger mensonge que se permettait madame Denis en se prétendant si bien renseignée, mais sans doute Dieu le lui pardonna en faveur de l'intention.

Quant à Boniface, du moment où il ne pouvait pas jouer au cheval fondu ou faire la roue, il était nul, de toute nullité. Il avait donc été ce soir-là d'une stupidité si supérieure, que Bathilde, n'attachant aucune importance à un pareil être, ne l'avait pas même remarqué.

Mais il n'en avait pas été ainsi de Boniface. Le pauvre garçon, qui n'était qu'amoureux en voyant Bathilde de loin, était devenu fou en la voyant de près. Il résulta de cette recrudescence de sentiment que Boniface ne quitta plus sa fenêtre, ce qui força tout naturellement Bathilde à fermer la sienne; car, on se le rappelle, M. Boniface habitait alors la chambre occupée depuis par le chevalier d'Harmental.

Cette conduite de Bathilde, dans laquelle il était impossible de voir autre chose qu'une suprême modestie, ne pouvait qu'augmenter la passion de son voisin. Aussi fit-il de telles instances auprès de sa mère, que celle-ci remonta de la rue Pagevin à la rue des Orties, et là apprit par les questions qu'elle fit à une vieille portière devenue à peu près aveugle et tout à fait sourde, quelque chose de cette scène mortuaire que nous avons racontée, et dans laquelle Buvat avait joué un si beau rôle. La bonne femme avait oublié les noms des principaux personnages; elle se rappelait seulement que le père était un bel officier qui avait été tué en Espagne, et la mère une charmante jeune femme qui était morte de douleur et de misère. Ce qui l'avait surtout frappée, et ce qui lui laissait des souvenirs si vifs, c'est que cette catastrophe était arrivée l'année même de la mort de son carlin.

De son côté, Boniface s'était mis en quête, et il avait appris par monsieur Joulu, son procureur, lequel était ami de monsieur Ladureau, notaire de Buvat, que, chaque année, depuis dix ans, on plaçait cinq cents francs au nom de Bathilde, lesquels cinq cents francs annuels réunis aux intérêts, formaient un petit capital de sept ou huit mille francs. Sept ou huit mille francs de capital étaient bien peu de chose pour Boniface, qui, de l'aveu de sa mère, pouvait compter sur trois mille livres de rentes; mais enfin ce capital, si chétif qu'il fût, prouvait au moins que si Bathilde était loin d'avoir une fortune, elle n'était pas non plus tout à fait dans la misère.

En conséquence, au bout d'un mois, pendant lequel madame Denis vit que l'amour de Boniface allait toujours croissant, et où l'estime qu'elle avait de son côté pour Bathilde, qui vint encore à deux de ses soirées, ne subit aucune altération, elle se décida à faire la demande en règle. Donc, une après-dînée que Buvat revenait de son bureau à son heure ordinaire, madame Denis l'attendit sur sa porte, et, comme il allait rentrer chez lui, elle lui fit comprendre d'un signe de la main et d'un clignotement de l'œil qu'elle avait quelque chose à lui dire. Buvat comprit parfaitement la provocation, mit galamment le chapeau à la main et suivit madame Denis, qui le conduisit dans la chambre la plus reculée de sa maison, ferma les portes pour n'être surprise par personne, fit asseoir Buvat, et, lorsqu'il fut assis, lui fit majestueusement la demande de la main de Bathilde pour Boniface.

Buvat demeura tout étourdi de la proposition. Il ne lui était jamais venu à l'esprit que Bathilde pût se marier. La vie sans Bathilde lui semblait désormais une chose si impossible pour lui, qu'il changea de couleur à la seule idée d'être abandonné par elle.

Madame Denis était trop bonne observatrice pour ne pas remarquer l'effet étrange que sa demande avait produit sur le système nerveux de Buvat. Elle ne voulut pas même lui laisser ignorer qu'une chose si importante était passée inaperçue; elle lui offrit un flacon de sels à son usage, et qu'elle laissait toujours sur la cheminée, à la vue de tout le monde, pour se donner l'occasion de répéter deux ou trois fois par semaine qu'elle avait les nerfs d'une extrême irritabilité. Buvat, qui avait perdu la tête, au lieu de respirer purement et simplement ces sels à une distance convenable, déboucha le flacon et se le fourra dans le nez. L'effet du tonique fut rapide: Buvat bondit sur ses pieds comme si l'ange d'Habacuc l'avait enlevé par les cheveux; son visage passa d'un blanc fade au cramoisi le plus foncé; il éternua pendant dix minutes à se faire sauter la cervelle; puis enfin, s'étant calmé peu à peu et étant revenu insensiblement à l'état où il se trouvait au moment où la proposition avait été faite, il répondit qu'il comprenait tout ce qu'une pareille proposition avait d'honorable pour sa pupille. Mais que, comme madame Denis le savait sans doute, il n'était que le tuteur de Bathilde, qualité qui lui faisait une obligation de lui transmettre la demande, et en même temps un devoir de la laisser parfaitement libre de l'accepter ou de la refuser. Madame Denis trouva la réplique parfaitement juste, et le reconduisit à la porte de la rue en lui disant qu'en attendant sa réponse elle le priait de la croire sa très humble servante.

Buvat remonta chez lui et trouva Bathilde fort inquiète. Il avait retardé d'une demi-heure sur la pendule, ce qui ne lui était pas arrivé une seule fois depuis dix ans. L'inquiétude de la jeune fille redoubla quand elle vit l'air triste et préoccupé de Buvat. Aussi voulut-elle connaître tout d'abord ce qui causait la mine allongée de son bon ami. Buvat, qui n'avait pas préparé son discours, essaya de reculer l'explication jusqu'après le dîner, mais Bathilde déclara qu'elle ne se mettrait point à table qu'elle ne sût ce qui était arrivé. Force fut donc à Buvat de transmettre, séance tenante, à sa pupille, et sans préparation aucune, la proposition de madame Denis.

Bathilde rougit d'abord comme fait toute jeune fille à qui l'on parle de mariage; puis, prenant dans les siennes les deux mains de Buvat, qui s'était assis de peur que les jambes lui manquassent et le regardant en face avec ce doux sourire qui était le soleil du pauvre écrivain:

—Ainsi donc, lui dit-elle, petit père, vous avez assez de votre pauvre fille, et vous voulez vous en débarrasser?

—Moi! dit Buvat, moi! avoir envie de me débarrasser de toi! Mais c'est moi qui mourrai le jour où tu me quitterais!

—Eh bien! alors, petit père, répondit Bathilde, pourquoi venez-vous me parler de mariage?

—Mais, dit Buvat, parce que... parce que... il faudra bien un jour que tu t'établisses, et que tu ne trouveras peut-être pas plus tard un aussi bon parti, quoique, Dieu merci! ma petite Bathilde mérite un peu mieux qu'un monsieur Boniface.

—Non, petit père, reprit Bathilde, non, je ne mérite pas mieux que monsieur Boniface; mais....

—Eh bien! mais?

—Mais... je ne me marierai jamais.

—Comment! dit Buvat, tu ne te marieras jamais!

—Pourquoi me marier? demanda Bathilde. Est-ce que nous ne sommes pas heureux comme nous sommes?

—Si fait, nous sommes heureux! Sabre de bois! s'écria Buvat, je le crois bien que nous le sommes!

Sabre de bois était un honnête juron dont se servait Buvat dans les grandes occasions, et qui indiquait les inclinations pacifiques du bonhomme.

—Eh bien! continua Bathilde avec son sourire d'ange, si nous sommes heureux, restons comme nous sommes. Vous le savez, petit père, il ne faut pas tenter Dieu.

—Tiens, dit Buvat, embrasse-moi, mon enfant! Ah! c'est comme si tu venais de m'enlever Montmartre de dessus l'estomac!

—Vous ne désirez donc pas ce mariage? demanda Bathilde en posant ses lèvres sur le front du bonhomme.

—Moi! désirer ce mariage! dit Buvat; moi! désirer te voir la femme de ce petit gueux de Boniface! de ce satané chenapan que j'avais pris en grippe, je ne savais pas pourquoi! Je le sais maintenant!

—Si vous ne désirez pas ce mariage, pourquoi m'en parlez-vous?

—Parce que tu sais bien que je ne suis pas ton père, dit Buvat; parce que tu sais bien que je n'ai aucun droit sur toi; parce que tu sais bien que tu es libre.


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