Chapitre 24

—Oui, si Votre Altesse me trouve une seule Pénélope par tout le royaume.

—À propos de Pénélope, tu sais que madame de Sabran....

—Je sais tout.

—Ah çà! l'abbé, ta police est donc toujours aussi bien faite?

—Vous allez en juger.

Dubois étendit la main vers un cordon de sonnette; la cloche retentit, un huissier parut.

—Faites entrer monsieur le lieutenant général, dit Dubois.

—Mais, dis donc, l'abbé, reprit le régent, il me semble que c'est toi qui ordonnes maintenant ici?

—C'est pour votre bien, monseigneur; laissez-moi faire.

—Fais donc, dit le régent; il faut avoir de l'indulgence pour les nouveaux arrivants.

Messire Voyer d'Argenson entra. C'était l'égal de Dubois pour la laideur; seulement sa laideur, à lui, offrait un type tout opposé: il était gros, grand, lourd, portait une immense perruque, avait de gros sourcils hérissés, et ne manquait jamais d'être pris pour le diable par les enfants qui le voyaient pour la première fois. Du reste, souple, actif, habile, intrigant, et faisant assez consciencieusement son office quand il n'était pas détourné de ses devoirs nocturnes par quelque galante préoccupation.

—Monsieur le lieutenant général, dit Dubois sans même laisser à d'Argenson le temps d'achever son salut, voici monseigneur qui n'a pas de secrets pour moi, et qui vient de vous envoyer chercher pour que vous me disiez sous quel costume il est sorti hier soir, dans quelle maison il a passé la nuit, et ce qui lui est arrivé en sortant de cette maison. Si je n'arrivais pas à l'instant même de Londres, je ne vous ferais pas toutes ces questions; mais vous comprenez que, comme je courais la poste sur la route de Calais, je ne puis rien savoir.

—Mais, répondit d'Argenson, présumant que toutes ces questions cachaient quelque piège, s'est-il donc passé quelque chose d'extraordinaire hier soir? Quant à moi, je dois avouer que je n'ai reçu aucun rapport. En tout cas, je l'espère, il n'est arrivé aucun accident à monseigneur?

—Oh! mon Dieu! non, aucun. Seulement, monseigneur, qui était sorti hier à huit heures du soir, en garde française, pour aller souper chez madame de Sabran, a manqué d'être enlevé en sortant de chez elle.

—Enlevé! s'écria d'Argenson en pâlissant, tandis que de son côté le régent poussait une exclamation d'étonnement. Enlevé! et par qui?

—Ah! dit Dubois, voilà ce que nous ignorons et ce que vous devriez savoir, vous, monsieur le lieutenant général, si, au lieu de faire la police cette nuit, vous n'aviez pas été passer votre temps au couvent de la Madeleine de Traisnel.

—Comment, d'Argenson! dit le régent en éclatant de rire, vous, un grave magistrat, vous donnez de pareils exemples! Ah! soyez tranquille, je vous recevrai bien maintenant si vous venez, comme vous l'avez déjà fait du temps du feu roi, m'apporter au bout de l'année le journal de mes faits et gestes.

—Monseigneur, reprit en balbutiant le lieutenant général, j'espère que Votre Altesse ne croit pas un mot de ce que lui dit monsieur l'abbé Dubois.

—Hé quoi! malheureux, au lieu de vous humilier de votre ignorance, vous me donnez un démenti! Monseigneur, je veux vous conduire au sérail de d'Argenson, une abbesse de vingt-six ans et des novices de quinze; un boudoir en étoffe des Indes ravissant et des cellules tendues en toile peinte! Oh! monsieur le lieutenant de police fait bien les choses, et un quinze pour cent de la loterie y a passé.

Le régent se tenait les côtes en voyant la figure bouleversée de d'Argenson.

—Mais, reprit le lieutenant de police, en essayant de ramener la conversation sur celui des deux sujets qui tout en étant le plus humiliant pour lui, était cependant le moins désagréable, il n'y a pas grand mérite à vous, monsieur l'abbé, à connaître les détails d'un événement que monseigneur vous a sans doute raconté.

—Sur mon honneur! d'Argenson, s'écria le régent, je ne lui en ai pas dit une parole.

—Laissez donc, monsieur le lieutenant! Est-ce que c'est monseigneur aussi qui m'a raconté l'histoire de cette novice des hospitalières du faubourg Saint-Marceau que vous avez failli enlever par-dessus les murailles de son couvent? Est-ce que c'est monseigneur qui m'a parlé de cette maison que vous avez fait bâtir, sous un faux nom mitoyennement avec les murs du couvent de la Madeleine, ce qui fait que vous y pouvez entrer à toute heure, par une porte cachée dans une armoire, et qui donne dans la sacristie de la chapelle du bienheureux saint Marc, votre patron? Enfin, est-ce encore monseigneur qui m'a dit qu'hier Votre Grandeur avait passé la soirée à se faire gratter la plante des pieds, et à se faire lire, par les épouses du Seigneur, les placets qu'elle avait reçus dans la journée? Mais non, tout cela, mon cher lieutenant, c'est l'enfance de l'art, et celui qui ne saurait que cela ne serait pas digne, je l'espère bien, de dénouer les cordons de vos souliers.

—Écoutez, monsieur l'abbé, répondit le lieutenant de police en reprenant son ton sérieux; si tout ce que vous m'avez dit sur monseigneur est vrai, la chose est grave, et je suis dans mon tort de ne pas la savoir, quand un autre la sait; mais il n'y a pas de temps perdu: nous connaîtrons les coupables, et nous les punirons comme ils le méritent.

—Mais, dit le régent, il ne faut pas non plus attacher trop d'importance à cela: ce sont sans doute quelques officiers ivres qui croyaient faire une plaisanterie à un de leurs camarades.

—C'est une belle et bonne conspiration, monseigneur reprit Dubois, et qui part de l'ambassade d'Espagne, en passant par l'Arsenal, pour arriver au Palais-Royal.

—Encore, Dubois!

—Toujours, monseigneur.

—Et vous, d'Argenson, quelle est votre opinion là-dessus?

—Que vos ennemis sont capables de tout, monseigneur; mais nous déjouerons leurs complots quels qu'ils soient, je vous en donne ma parole!

En ce moment, la porte s'ouvrit, et l'huissier de service annonça Son Altesse monseigneur le duc du Maine, qui venait pour le conseil, et qui, en sa qualité de prince du sang, avait le privilège de ne point attendre. Il s'avança de cet air timide et inquiet qui lui était naturel, jetant un regard oblique sur les trois personnes en face desquelles il se trouvait, comme pour pénétrer de quelle chose on s'occupait au moment de son arrivée. Le régent comprit sa pensée.

—Soyez le bienvenu, mon cousin, lui dit-il. Tenez, voici deux méchants sujets que vous connaissez, et qui m'assuraient à l'instant même que vous conspiriez contre moi.

Le duc du Maine devint pâle comme la mort, et, sentant les jambes lui manquer, s'appuya sur la canne en forme de béquille qu'il portait habituellement.

—Et j'espère, monseigneur, répondit-il d'une voix à laquelle il essayait vainement de rendre sa fermeté, que vous n'avez pas ajouté foi à une pareille calomnie?

—Oh! mon Dieu, non, répondit négligemment le régent. Mais? que voulez-vous? j'ai affaire à deux entêtés qui prétendent qu'ils vous prendront un jour sur le fait. Je n'en crois rien; mais comme je suis beau joueur, à tout hasard je vous en préviens. Mettez-vous donc en garde contre eux, car ce sont de fins compères, je vous en réponds!

Le duc du Maine desserrait les dents pour répondre quelque excuse banale, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau et que l'huissier annonça successivement monsieur le duc de Bourbon, monsieur le prince de Conti, monsieur le duc de Saint-Simon, monsieur le duc de Guiche, capitaine des gardes, monsieur le duc de Noailles, président du conseil des finances, monsieur le duc d'Antin, surintendant des bâtiments, le maréchal d'Uxelles président des affaires étrangères, l'évêque de Troyes, le marquis de Lavrillière, le marquis d'Éffiat, le duc de Laforce, le marquis de Torcy, et les maréchaux de Villeroy d'Éstrées, de Villars et de Bezons.

Comme ces graves personnages étaient convoqués pour examiner le traité de la quadruple alliance, rapporté de Londres par Dubois, et que le traité de la quadruple alliance ne figure que très secondairement dans l'histoire que nous nous sommes engagé à raconter, nos lecteurs trouveront bon que nous quittions le somptueux cabinet du Palais-Royal pour les ramener dans la pauvre mansarde de la rue du Temps-Perdu.

D'Harmental, après avoir posé son feutre et son manteau sur une chaise, après avoir posé ses pistolets sur sa table de nuit et glissé son épée sous son chevet, s'était jeté tout habillé sur son lit, et, telle est la puissance d'une vigoureuse organisation, que, plus heureux que Damoclès, il s'était endormi, quoique, comme Damoclès, une épée fût suspendue sur sa tête par un fil.

Lorsqu'il se réveilla, il faisait grand jour, et comme la veille il avait oublié, dans sa préoccupation, de fermer ses volets, la première chose qu'il vit fut un rayon de soleil qui se jouait joyeusement à travers sa chambre traçant de la fenêtre à la porte une brillante ligne de lumière dans laquelle voltigeaient mille atomes. D'Harmental crut avoir fait un rêve en se retrouvant calme et tranquille dans sa petite chambre si blanche et si propre tandis que, selon toute probabilité, il aurait dû être, à la même heure, dans quelque sombre et triste prison. Un instant il douta de la réalité, ramenant toutes ses pensées sur ce qui s'était passé la veille au soir; mais tout était encore là, le ruban ponceau sur la commode, le feutre et le manteau sur la chaise, les pistolets sur la table de nuit, et l'épée sous le chevet; et lui-même, d'Harmental, comme une dernière preuve, dans le cas où toutes les autres se seraient trouvées insuffisantes, se revoyait avec son costume de la veille qu'il n'avait point quitté de peur d'être réveillé en sursaut, au milieu de la nuit, par quelque mauvaise visite.

D'Harmental sauta en bas de son lit: son premier regard fut pour la fenêtre de sa voisine; elle était déjà ouverte, et l'on voyait Bathilde aller et venir dans sa chambre. Le second fut pour sa glace, et sa glace lui dit que la conspiration lui allait à merveille. En effet, son visage était plus pâle que d'habitude, et, par conséquent, plus intéressant; ses yeux un peu fiévreux, et, par conséquent, plus expressifs; de sorte qu'il était évident que lorsqu'il aurait donné un coup à ses cheveux et remplacé sa cravate froissée par une autre cravate, il deviendrait incontestablement pour Bathilde, vu l'avis qu'elle avait reçu la veille, un personnage des plus intéressants. D'Harmental ne se dit pas cela tout haut, il ne se le dit même pas tout bas, mais le mauvais instinct qui pousse nos pauvres âmes à leur perte lui souffla ces pensées à l'esprit, indistinctes, vagues, inachevées, il est vrai, mais assez précises cependant pour qu'il se mît à sa toilette avec l'intention d'assortir sa mise à l'air de son visage. C'est-à-dire qu'un costume entièrement noir succéda à son costume sombre, que ses cheveux froissés furent renoués avec une négligence charmante, et que son gilet s'entrouvrit de deux boutons de plus que d'habitude pour faire place à son jabot, qui retomba sur sa poitrine avec un laisser-aller plein de coquetterie.

Tout cela s'était fait sans intention et de l'air le plus insouciant et le plus préoccupé du monde, car d'Harmental, tout brave qu'il était, n'oubliait point que d'un moment à l'autre on pouvait venir l'arrêter; mais tout cela s'était fait d'instinct, de sorte que lorsque le chevalier sortit de la petite chambre qui lui servait de cabinet de toilette et jeta un coup d'œil sur sa glace, il se sourit à lui-même avec une mélancolie qui doublait le charme déjà si réel de sa physionomie. Il n'y avait point à se tromper à ce sourire, car il alla aussitôt à sa fenêtre et l'ouvrit.

Peut-être Bathilde avait-elle fait aussi bien des projets pour le moment où elle reverrait son voisin; peut-être avait-elle arrangé une belle défense qui consistait à ne point regarder de son côté ou à fermer sa fenêtre après une simple révérence; mais au bruit de la fenêtre de son voisin qui s'ouvrait, tout fut oublié, elle s'élança à la sienne en s'écriant:

—Ah! vous voilà! Mon Dieu, monsieur, que vous m'avez fait de mal!

Cette exclamation était dix fois plus que n'avait espéré d'Harmental. Aussi, s'il avait de son côté préparé quelques phrases bien posées et bien éloquentes, ce qui était probable, ces phrases s'échappèrent-elles à l'instant de son esprit, et joignant les mains à son tour:

—Bathilde! Bathilde! s'écria-t-il, vous êtes donc aussi bonne que vous êtes belle?

—Pourquoi bonne? demanda Bathilde. Ne m'avez-vous pas dit que si j'étais orpheline, vous étiez sans parents? Ne m'avez-vous pas dit que j'étais votre sœur, et que vous étiez mon frère?

—Et alors, Bathilde, vous avez prié pour moi?

—Toute la nuit, dit en rougissant la jeune fille.

—Et moi qui remerciais le hasard de m'avoir sauvé, tandis que je devais tout aux prières d'un ange!

—Le danger est donc passé? s'écria vivement Bathilde.

—Cette nuit a été sombre et triste, répondit d'Harmental. Ce matin, cependant, j'ai été réveillé par un rayon de soleil; mais il ne faut qu'un nuage pour qu'il disparaisse. Il en est ainsi du danger que j'ai couru: il est passé pour faire place à un plaisir bien grand, Bathilde, celui d'être certain que vous avez pensé à moi; mais il peut revenir. Et, tenez, reprit-il en entendant les pas d'une personne qui montait dans son escalier, le voilà peut-être qui va frapper à ma porte!

En ce moment, en effet, on frappa trois coups à la porte du chevalier.

—Qui va là? demanda d'Harmental de la fenêtre, et avec une voix dans laquelle toute sa fermeté ne pouvait pas faire qu'il ne perçât un peu d'émotion.

—Ami! répondit-on.

—Eh bien? demanda Bathilde avec anxiété.

—Eh bien! toujours, grâce à vous, Dieu continue de me protéger. Celui qui frappe est un ami. Encore une fois merci, Bathilde!

Et le chevalier referma sa fenêtre, en envoyant à la jeune fille un dernier salut qui ressemblait fort à un baiser.

Puis il alla ouvrir à l'abbé Brigaud, qui, commençant à s'impatienter, venait de frapper une seconde fois.

—Eh bien! dit l'abbé, sur la figure duquel il était impossible de lire la moindre altération, que nous arrive-t-il donc, mon cher pupille, que nous sommes enfermé ainsi à serrure et à verrous? Est-ce pour prendre un avant goût de la Bastille?

—Holà! l'abbé! répliqua d'Harmental d'un visage si joyeux et d'une voix si enjouée qu'on eût dit qu'il voulait lutter d'impassibilité avec Brigaud, point de pareilles plaisanteries, je vous prie, cela pourrait bien porter malheur!

—Mais regardez donc, regardez donc! dit Brigaud en jetant les yeux autour de lui; ne dirait-on pas qu'on entre chez un conspirateur? Des pistolets sur la table de nuit, une épée sous le chevet, et sur cette chaise un feutre et un manteau! Ah! mon cher pupille, mon cher pupille, vous vous dérangez, ce me semble. Allons, remettez-moi tout cela à sa place, et que moi-même je ne puisse pas m'apercevoir, quand je viens vous faire ma visite paternelle, de ce qui se passe ici quand je n'y suis pas!

D'Harmental obéit, tout en admirant le flegme de cet homme d'église, que son sang-froid à lui, homme d'épée, avait grand-peine à atteindre.

—Bien, bien dit Brigaud en le suivant des yeux. Ah et ce nœud d'épaule que vous oubliez, et qui n'a jamais été fait pour vous car, le diable m'emporte! il date de l'époque où vous étiez en jaquette! Allons, allons, rangez-le aussi; qui sait, vous pourriez en avoir besoin.

—Eh! pourquoi faire, l'abbé? demanda en riant d'Harmental, pour aller au lever du régent?

—Eh! mon Dieu, non, mais pour faire un signal à quelque brave homme qui passe. Allons, rangez-moi cela!

—Mon cher abbé, dit d'Harmental, si vous n'êtes pas le diable en personne, vous êtes au moins une de ses plus intimes connaissances.

—Eh non! pour Dieu, non! je suis un pauvre bonhomme qui va son petit chemin, et qui, tout allant, regarde à droite et à gauche, en haut et en bas, voilà tout. C'est comme cette fenêtre... que diable! voilà un rayon de printemps, le premier qui vient frapper humblement à cette fenêtre, et vous ne lui ouvrez pas! On dirait que vous avez peur d'être vu, ma parole d'honneur! Ah! pardon, je ne savais pas que quand votre fenêtre s'ouvrait, elle en faisait fermer une autre.

—Mon cher tuteur, vous êtes plein d'esprit, répondit d'Harmental, mais d'une indiscrétion terrible! C'est au point que si vous étiez mousquetaire au lieu d'être abbé, je vous chercherais une querelle.

—Une querelle! et pourquoi diable, mon cher? parce que je veux vous aplanir le chemin de la fortune, de la gloire et de l'amour peut-être! Ah! ce serait une monstrueuse ingratitude!

—Eh bien, non! soyons amis, l'abbé, reprit d'Harmental en lui tendant la main. Aussi bien ne serais-je pas fâché d'avoir quelques nouvelles.

—De quoi?

—Mais que sais-je! de la rue des Bons-Enfants, où il y a eu grand train, à ce qu'on m'a dit; de l'Arsenal, où je pense que madame du Maine donnait une soirée. Et même du régent, qui, si j'en crois un rêve que j'ai fait, est rentré au Palais-Royal fort tard et un peu agité.

—Eh bien! tout a été à merveille: le bruit de la rue des Bons-Enfants, si toutefois il y en a eu, est tout à fait calmé ce matin. Madame du Maine a une aussi grande reconnaissance pour ceux que des affaires importantes ont retenus loin de l'Arsenal, qu'elle a eu au fond du cœur, j'en suis sûr, du mépris pour ceux qui y sont venus. Enfin, le régent a déjà, comme d'habitude, en rêvant cette nuit qu'il était roi de France, oublié qu'il a failli hier au soir être prisonnier du roi d'Espagne. Maintenant c'est à recommencer.

—Ah! pardon, l'abbé, dit d'Harmental; mais avec votre permission, c'est le tour des autres. Je ne serais pas fâché de me reposer un peu, moi.

—Diable! voilà qui s'accorde mal avec la nouvelle que je vous apporte.

—Et quelle nouvelle m'apportez-vous?

—Qu'il a été décidé cette nuit que vous partiriez en poste ce matin pour la Bretagne.

—Pour la Bretagne, moi? Et que voulez-vous que j'aille faire en Bretagne?

—Vous le saurez quand vous y serez.

—Et s'il ne me plaît pas de partir?

—Vous réfléchirez, et vous partirez tout de même.

—Et à quoi réfléchirai-je?

—Vous réfléchirez que ce serait d'un fou d'interrompre une entreprise qui touche à sa fin, pour un amour qui n'en est encore qu'à son commencement, et d'abandonner les intérêts d'une princesse du sang pour gagner les bonnes grâces d'une grisette.

—L'abbé! dit d'Harmental.

—Oh! ne nous fâchons pas, mon cher chevalier, reprit Brigaud, mais raisonnons. Vous vous êtes engagé volontairement dans l'affaire que nous poursuivons et vous avez promis de nous aider à la mener à bien. Serait-il loyal de nous abandonner maintenant pour un échec? Que diable! mon cher pupille, il faut avoir un peu plus de suite dans ses idées, ou ne pas se mêler de conspirer.

—Et c'est justement, reprit d'Harmental, parce que j'ai de la suite dans mes idées, que, cette fois comme l'autre, avant de rien entreprendre de nouveau, je veux savoir ce que j'entreprends. Je me suis offert pour être le bras, il est vrai; mais, avant de frapper, le bras veut savoir ce qu'a décidé la tête. Je risque ma liberté, je risque ma vie, je risque quelque chose qui peut-être m'est plus précieux encore. Je veux risquer tout cela à ma façon, les yeux ouverts et non fermés. Dites-moi d'abord ce que je vais faire en Bretagne, et ensuite, eh bien! peut-être irai-je.

—Vos ordres portent que vous vous rendrez à Rennes. Là, vous décachetterez cette lettre, et vous y trouverez vos instructions.

—Mes ordres! mes instructions!

—Mais n'est-ce point les termes dont le général se sert à l'endroit de ses officiers, et les gens de guerre ont-ils l'habitude de discuter les commandements qu'on leur donne?

—Non pas, quand ils sont au service; mais moi, je n'y suis plus.

—C'est vrai! j'avais oublié de vous dire que vous y étiez rentré.

—Moi?

—Oui, vous. J'ai même votre brevet dans ma poche. Tenez.

Et Brigaud tira de sa poche un parchemin qu'il présenta tout plié à d'Harmental, et que celui-ci déploya lentement et tout en interrogeant Brigaud du regard.

—Un brevet! s'écria le chevalier, un brevet de colonel d'un des quatre régiments de carabiniers! Et d'où me vient ce brevet?

—Regardez la signature, pardieu!

—Louis-Auguste! monsieur le duc du Maine!

—Eh bien! qu'y a-t-il là d'étonnant? En sa qualité de grand-maître de l'artillerie n'a-t-il pas la nomination à douze régiments? Il vous en donne un, voilà tout, pour remplacer celui qu'on vous a ôté; et, comme votre général, il vous envoie en mission. Est-ce l'habitude des gens de guerre de refuser en pareil cas l'honneur que leur a fait leur chef en songeant à eux?

Moi, je suis homme d'église, et je ne m'y connais pas.

—Non, mon cher abbé, non! s'écria d'Harmental, et c'est au contraire le devoir de tout officier du roi d'obéir à son chef.

—Sans compter, reprit négligemment Brigaud, que dans le cas où la conspiration échouerait, vous n'avez fait qu'obéir aux ordres qu'on vous a donnés, et que vous pouvez rejeter sur un autre toute la responsabilité de vos actions.

—L'abbé! s'écria une seconde fois d'Harmental.

—Dame! vous n'allez pas... je vous fais sentir l'éperon, moi!

—Si, mon cher abbé, si, je vais.... Excusez-moi; mais tenez, il y a des moments où je suis à moitié fou. Me voilà aux ordres de monsieur du Maine, ou plutôt de madame. Ne la verrai-je donc point avant mon départ pour tomber à ses genoux, pour baiser le bas de sa robe, pour lui dire que je suis prêt à me faire casser la tête sur un mot d'elle?

—Allons, voilà que nous allons tomber dans l'exagération contraire! Mais non, il ne faut pas vous faire casser la tête, il faut vivre; vivre pour triompher de nos ennemis, et pour porter un bel uniforme avec lequel vous tournerez la tête à toutes les femmes.

—Oh! mon cher Brigaud, il n'y en a qu'une à laquelle je veuille plaire.

—Eh bien! vous plairez à celle-là d'abord et aux autres ensuite.

—Et quand dois-je partir?

—À l'instant même.

—Vous me donnerez bien une demi-heure?

—Pas une seconde!

—Mais je n'ai pas déjeuné.

—Je vous emmène et vous déjeunerez avec moi.

—Je n'ai là que deux ou trois mille francs, et ce n'est point assez.

—Vous trouverez une année de votre solde dans le coffre de votre voiture.

—Des habits?...

—Vos malles en sont pleines. Est-ce que je n'avais pas votre mesure, et seriez-vous mécontent de mon tailleur?

—Mais au moins, l'abbé, quand reviendrai-je?

—D'aujourd'hui en six semaines, jour pour jour, madame la duchesse du Maine vous attend à Sceaux.

—Mais au moins, l'abbé, vous me permettrez bien d'écrire deux lignes?

—Deux lignes, soit! je ne veux pas être trop exigeant. Le chevalier se mit à une table et écrivit:

«Chère Bathilde, aujourd'hui c'est plus qu'un danger qui me menace, c'est un malheur qui m'atteint. Je suis forcé de partir à l'instant même sans vous revoir, sans vous dire adieu. Je serai six semaines absent. Au nom du ciel!

Bathilde, n'oubliez pas celui qui ne sera pas une heure sans penser à vous.

Raoul.»

Cette lettre terminée, pliée et cachetée, le chevalier se leva et alla à sa fenêtre; mais, comme nous l'avons dit, celle de sa voisine s'était refermée à l'apparition de l'abbé Brigaud. Il n'y avait donc aucun moyen de faire passer à Bathilde la dépêche qui lui était destinée. D'Harmental laissa échapper un geste d'impatience. En ce moment on gratta doucement à la porte; l'abbé ouvrit et Mirza, qui, guidée par son instinct et sa gourmandise, avait trouvé la chambre du jeteur de bonbons, parut sur le seuil et entra en faisant mille démonstrations de joie.

—Eh bien! dit Brigaud, dites encore qu'il n'y a pas un bon Dieu pour les amants! Vous cherchiez un messager, en voilà justement un qui vous arrive.

—L'abbé! l'abbé! dit d'Harmental en secouant la tête prenez garde d'entrer dans mes secrets plus avant que la chose ne me conviendra!

—Allons donc! répondit Brigaud, un confesseur, mon cher, c'est un abîme!

—Ainsi, pas un mot ne sortira de votre bouche?

—Sur l'honneur! chevalier.

Et d'Harmental attacha la lettre au cou de Mirza, lui donna un morceau de sucre en récompense de la mission qu'elle allait accomplir, et moitié triste d'avoir perdu pour six semaines sa belle voisine, moitié gai d'avoir retrouvé pour toujours son bel uniforme, il prit tout l'argent qui lui restait, fourra ses pistolets dans ses poches, agrafa son épée à sa ceinture, mit son feutre sur sa tête, jeta son manteau sur ses épaules, et suivit l'abbé Brigaud

Au jour et à l'heure dits, c'est-à-dire six semaines après son départ de la capitale, et à quatre heures de l'après-midi, d'Harmental, revenant de Bretagne, entrait au grand galop de ses deux chevaux de poste dans la cour du palais de Sceaux.

Des valets en grande livrée attendaient sur le perron, et tout annonçait les préparatifs d'une fête. D'Harmental passa à travers leur double haie, franchit le vestibule, et se trouva dans un grand salon au milieu duquel causaient par groupes, en attendant la maîtresse de la maison, une vingtaine de personnes dont la plupart étaient de sa connaissance. C'étaient, entre autres, le comte de Laval, le marquis de Pompadour, le poète Saint-Genest, le vieil abbé de Chaulieu, Saint-Aulaire, mesdames de Rohan, de Croissy, de Charost et de Brissac.

D'Harmental alla droit au marquis de Pompadour, celui de toute cette noble et intelligente société qu'il connaissait le plus. Tous deux échangèrent une poignée de main, puis d'Harmental tirant Pompadour à l'écart:

—Mon cher marquis, dit le chevalier, pourriez-vous m'apprendre comment il se fait que, lorsque je croyais arriver tout juste pour un triste et ennuyeux conciliabule politique, je me trouve jeté au milieu des préparatifs d'une fête?

—Ma foi! je n'en sais rien, mon cher chevalier, répondit Pompadour; et vous me voyez aussi étonné que vous, j'arrive moi-même de Normandie.

—Ah! vous arrivez aussi, vous?

—À l'instant même. Aussi faisais-je la même question que vous venez de me faire à Laval. Mais il arrive de Suisse, et il n'en sait pas plus que nous.

En ce moment, on annonça le baron de Valef.

—Ah! pardieu! voilà notre affaire, continua Pompadour; Valef est des plus intimes de la duchesse, et il nous dira cela, lui.

D'Harmental et Pompadour allèrent à Valef, qui, de son côté, les reconnaissant, vint droit à eux; d'Harmental et Valef ne s'étaient pas revus depuis le jour du duel par lequel nous avons ouvert cette histoire, de sorte qu'ils se serrèrent la main avec un grand plaisir. Puis, après les premiers compliments échangés:

—Mon cher Valef, demanda d'Harmental, pourriez-vous me dire quel est le but de cette grande réunion, quand je croyais être convoqué en très petit comité?

—Ma foi! mon très cher, je n'en sais rien, dit Valef; j'arrive de Madrid.

—Ah ça! mais tout le monde arrive donc ici? dit en riant Pompadour; ah! voilà Malezieux. J'espère que celui-là n'arrive que de Dombes ou de Châtenay, et comme en tout cas il a certainement passé par la chambre de madame du Maine, nous allons enfin savoir de ses nouvelles....

À ces mots, Pompadour fit un signe à Malezieux, mais le digne chancelier était trop galant pour ne pas s'acquitter d'abord de son devoir de chevalier auprès des femmes. Il alla donc saluer mesdames de Rohan, de Charost, de Croissy et de Brissac, puis il s'achemina vers le groupe que formaient Pompadour, d'Harmental et de Valef.

—Ma foi! mon cher Malezieux, dit Pompadour, nous vous attendions avec une grande impatience; nous arrivons des quatre coins du monde, à ce qu'il paraît: Valef du midi, d'Harmental de l'occident, Laval de l'orient, moi du nord, vous, je ne sais d'où; de sorte que, nous l'avouons, nous serions curieux de savoir ce que nous venons faire à Sceaux.

—Vous êtes venus assister à une grande solennité, messieurs, répondit Malezieux; vous venez assister à la réception d'un nouveau chevalier de la Mouche-à-Miel.

—Peste! dit d'Harmental, un peu piqué qu'on ne lui eût pas même laissé la faculté de passer par la rue du Temps-Perdu avant de venir à Sceaux. Je comprends alors pourquoi madame du Maine nous avait fait recommander à tous d'être si exacts au rendez-vous; et quant à moi, je suis fort reconnaissant à Son Altesse.

—D'abord, jeune homme, interrompit Malezieux, il n'y a ici ni madame du Maine ni Altesse, il y a la belle fée Ludovise, la reine des Abeilles, à laquelle chacun doit obéir aveuglément. Or, notre reine est la toute-sagesse comme elle est la toute-puissance. Et quand vous saurez quel est le chevalier de la Mouche que nous recevons en ce moment, peut-être ne regretterez vous plus si fort la diligence que vous avez faite.

—Et qui recevons-nous? demanda Valef, qui arrivant de plus loin était naturellement le plus pressé de savoir pourquoi on l'avait fait venir.

—Nous recevons Son Excellence le prince de Cellamare.

—Ah! ah! C'est autre chose, fit Pompadour, et je commence à comprendre.

—Et moi aussi, dit Valef.

—Et moi aussi, dit d'Harmental.

—Très bien! très bien! répondit en souriant Malezieux, et avant la fin de la nuit vous comprendrez mieux encore. En attendant, laissez-vous conduire. Ce n'est point la première fois que vous entrez quelque part les yeux bandés, n'est-ce pas monsieur d'Harmental?

Et à ces mots, Malezieux s'avança vers un petit homme à la figure plate, aux longs cheveux collants, aux regards envieux, qui paraissait tout embarrassé de se trouver en si noble compagnie, et que d'Harmental voyait pour la première fois. Aussi demanda-t-il aussitôt à Pompadour quel était ce petit homme. Pompadour lui répondit que c'était le poète Lagrange-Chancel.

Les deux jeunes gens regardèrent un instant le nouveau venu avec une curiosité mêlée de dégoût, puis se retournant d'un autre côté et laissant Pompadour s'avancer vers le cardinal de Polignac, qui entrait en ce moment, ils allèrent causer dans l'embrasure d'une fenêtre de la réception du nouveau chevalier de la Mouche-à-Miel.

L'ordre de la Mouche-à-Miel avait été fondé par madame la duchesse du Maine à propos de cette devise empruntée à l'Aminte du Tasse, et qu'elle avait prise à l'occasion de son mariage:Piccola si, ma fa pur gravi le ferite.Devise que Malezieux, dans son éternel dévouement poétique pour la petite fille du grand Condé, avait traduite ainsi:

L'abeille, petit animal,Fait de grandes blessures.Craignez son aiguillon fatal,Évitez ses piqûres.Fuyez si vous pouvez les traitsQui partent de sa bouche;Elle pique et s'envole après,C'est une fine mouche.

Cet ordre, comme tous les autres, avait sa décoration, ses officiers, son grand-maître. Sa décoration était une médaille représentant d'un côté une ruche et de l'autre la reine des Abeilles; cette médaille était suspendue à la boutonnière par un ruban citron, et tout chevalier devait en être décoré chaque fois qu'il venait à Sceaux. Ses officiers étaient Malezieux, Saint-Aulaire, l'abbé de Chaulieu et Saint-Genest; son grand-maître était madame du Maine. Il se composait de trente-neuf membres et ne pouvait dépasser ce nombre. La mort de monsieur de Nevers avait réduit ce nombre, et, comme Malezieux venait de l'annoncer à d'Harmental, cette lacune allait être comblée par la nomination du prince de Cellamare.

Le fait est que madame du Maine avait trouvé plus sûr de couvrir cette réunion toute politique d'un prétexte tout frivole, certaine qu'elle était qu'une fête dans les jardins de Sceaux paraîtrait moins suspecte à Dubois et à Voyer d'Argenson qu'un conciliabule à l'Arsenal.

Aussi, comme on va le voir, rien n'avait-il été oublié pour rendre à l'ordre de la Mouche-à-Miel son ancienne splendeur, et pour ressusciter dans leur magnificence première ces fameuses nuits blanches qu'avait tant raillées Louis XIV.

En effet, à quatre heures précises, moment fixé pour la cérémonie, la porte du salon s'ouvrit, et l'on aperçut, dans une galerie tendue de satin incarnat semé d'abeilles d'argent, sur un trône élevé de trois marches, la belle fée Ludovise, à qui la petitesse de sa taille et la délicatesse de ses traits, bien plus encore que la baguette d'or qu'elle tenait à la main, donnaient l'apparence de l'être aérien dont elle avait pris le nom. Elle fit un geste de la main, et toute sa cour, passant du salon dans la galerie, se rangea en demi-cercle autour de son trône, sur les marches duquel allèrent se placer les grands dignitaires de l'ordre. Lorsque chacun fut à son poste, une porte latérale s'ouvrit, et Bessac, enseigne des gardes de monseigneur le duc du Maine, portant le costume de héraut, c'est-à-dire une robe cerise toute brodée d'abeilles d'argent, et coiffé d'un bonnet en forme de ruche, entra et annonça à haute voix:

—Son Excellence le prince de Cellamare.

Le prince entra, s'avança d'un pas grave vers la reine des Abeilles, fléchit le genou sur la première marche de son trône, et attendit.

—Prince de Samarcand, dit alors le héraut, prêtez une oreille attentive à la lecture des statuts de l'ordre que la grande fée Ludovise veut bien vous conférer, et songez sérieusement à ce que vous allez faire.

Le prince s'inclina en signe qu'il comprenait toute l'importance de l'engagement qu'il allait prendre. Le héraut continua:

Article premier.

—Vous jurez et promettez une fidélité inviolable, une aveugle obéissance à la grande fée Ludovise, dictatrice perpétuelle de l'ordre incomparable de la Mouche-à-Miel. Jurez par le sacré mont Hymette.

En ce moment, une musique cachée se fit entendre, et un chœur de musiciens invisibles chanta:

Jurez, seigneur de Samarcand;Jurez, digne fils du grand khan.

—Par le sacré mont Hymette! je le jure, dit le prince.

Alors le chœur reprit, mais renforcé cette fois de la voix de tous les assistants:

Il principe di Samarcand,Il digne figlio del gran'khan,Ha guirato:Sia ricevuto.

Après ce refrain répété trois fois, le héraut reprit la lecture de son règlement:

Article deuxième.

—Vous jurez et promettez de vous trouver dans le palais enchanté de Sceaux, chef-lieu de l'ordre de la Mouche-à-Miel, toutes les fois qu'il sera question de tenir chapitre, et cela, toutes affaires cessantes, sans même que vous puissiez vous excuser sous prétexte de quelque incommodité légère, comme goutte, excès de pituite ou gale de Bourgogne.

Le chœur reprit:

Jurez, seigneur de Samarcand;Jurez, digne fils du grand khan.

—Par le sacré mont Hymette! je le jure, dit le prince.

Article troisième, continua le héraut:

Vous jurez et promettez d'apprendre incessamment à danser toute contredanse commefurstemberg, derviches, pistolets, courantes, sarabandes, gigues et autres, et de les danser en tout temps; mais encore plus volontiers si faire se peut, pendant la canicule, et de ne point quitter la danse, si cela ne vous est ordonné, que vos habits ne soient percés de sueur, et que l'écume ne vous en vienne à la bouche.

Le chœur.

Jurez, seigneur de Samarcand;Jurez, digne fils du grand khan.

Le prince.

Par le sacré mont Hymette! je le jure.

Le héraut.

Article quatrième.

—Vous jurez et promettez d'escalader généreusement toutes les meules de foin, de quelque hauteur qu'elles puissent être, sans que la crainte des culbutes les plus affreuses puisse jamais vous arrêter.

Le chœur.

Jurez, prince de Samarcand;Jurez, digne fils du grand khan.

Le prince.

Par le sacré mont Hymette! je le jure.

Le héraut.

Article cinquième.

—Vous jurez et promettez de prendre en votre protection toutes les espèces de mouches à miel, et de ne faire jamais mal à aucune, de vous en laisser piquer courageusement sans les chasser, quelque endroit de votre personne qu'il leur plaise d'attaquer, soit mains, joues, jambes, etc.; dussent-elles, de ces piqûres, devenir plus grosses et plus enflées que celles de votre majordome.

Le chœur.

Jurez, prince de Samarcand;Jurez, digne fils du grand khan.

Le prince.

Par le sacré mont Hymette! je le jure.

Le héraut.

Article sixième.

—Vous jurez et promettez de respecter le premier ouvrage des mouches à miel, et à l'exemple de votre grande dictatrice, d'avoir en horreur l'usage profane qu'en font les apothicaires, dussiez-vous crever de réplétion.

Le chœur.

Jurez, prince de Samarcand;Jurez, digne fils du grand khan.

Le prince.

Par le sacré mont Hymette! je le jure.

Le héraut.

Article septième et dernier.

—Vous jurez et promettez enfin de conserver soigneusement la glorieuse marque de votre dignité, et de ne jamais paraître devant votre dictatrice sans avoir à votre côté la médaille dont elle va vous honorer.

Le chœur.

Jurez, prince de Samarcand;Jurez, digne fils du grand khan.

Le prince.

Par le sacré mont Hymette! je le jure.

À ce dernier serment, le chœur général reprit:

Il principe di Samarcand,Il digno figlio del gran' khan,Ha guirato:Sia ricevuto.

Alors la fée Ludovise se leva, et prenant des mains de Malezieux la médaille suspendue au ruban orange, et faisant signe au prince d'approcher, elle prononça ces vers, dont le mérite était fort augmenté par l'à-propos de la situation:

Digne envoyé d'un grand monarque,Recevez de ma main la glorieuse marqueDe l'ordre qu'on vous a promis:Thessandre, apprenez de ma boucheQue je vous mets au rang de mes amisEn vous faisant chevalier de la Mouche.

Le prince mit un genou en terre, et la fée Ludovise lui passa au cou le ruban orange et la médaille qu'il soutenait.

Au même instant, le chœur général éclata, chantant tout d'une voix:

Viva semprè, viva, et in onore crescaIl novo cavaliere della Mosca.

À la dernière mesure de ce chœur général, une seconde porte latérale s'ouvrit à deux battants, et laissa voir un magnifique souper servi dans une salle splendidement illuminée.

Le nouveau chevalier de la Mouche offrit alors la main à la dictatrice, la fée Ludovise, et tous deux s'acheminèrent vers la salle à manger, suivis du reste des assistants.

Mais, à la porte de la salle à manger, ils furent arrêtés par un bel enfant habillé en Amour, et qui portait à la main un globe de cristal dans lequel on voyait autant de petits billets roulés qu'il y avait de convives. C'était une loterie d'un nouveau genre, et qui était bien digne de servir de suite à la cérémonie que nous venons de raconter.

Parmi les cinquante billets que renfermait cette loterie, il y en avait dix sur lesquels étaient écrits les mots: chanson, madrigal, épigramme, impromptu, etc., etc. Ceux auxquels tombaient ces billets étaient forcés d'acquitter leur dette séance tenante et pendant le repas. Les autres n'étaient tenus qu'à applaudir, à boire et à manger.

À la vue de cette loterie poétique, les quatre dames se récrièrent sur la faiblesse de leur esprit, qui devait les exempter d'un pareil concours; mais madame la duchesse du Maine déclara que personne ne devait être exempt des chances du hasard. Seulement, les dames étaient autorisées à prendre un collaborateur, et le collaborateur, en échange, acquérait des droits à un baiser. Comme on le voit, c'était de la plus pure bergerie.

Cet amendement fait à la loi, la fée Ludovise introduisit la première sa petite main dans le globe de cristal et en tira un billet qu'elle déroula. Le billet portait le mot impromptu.

Chacun puisa après elle; mais soit hasard, soit disposition adroite des lots, les pièces de vers tombèrent presque toutes à Chaulieu, à Saint-Genest, à Malezieux, à Saint-Aulaire et à Lagrange-Chancel.

Mesdames de Croissy, de Rohan et de Brissac tirèrent les autres lots, et choisirent immédiatement pour collaborateurs Malezieux, Saint-Genest et l'abbé de Chaulieu, qui se trouvèrent ainsi chargés d'une double tâche.

Quant à d'Harmental, il avait à sa grande joie tiré un billet blanc, ce qui, comme nous l'avons déjà dit, bornait sa tâche à applaudir, à boire et à manger.

Cette petite opération terminée, chacun alla prendre à la table la place qui d'avance lui était désignée par une étiquette portant son nom.

Cependant, hâtons-nous de le dire à la louange de madame la duchesse du Maine, cette fameuse loterie, qui rappelait avec avantage les plus beaux jours de l'hôtel Rambouillet, n'était pas si ridicule au fond qu'elle paraissait être à la superficie. D'abord les petits vers, les sonnets et les épigrammes étaient forts à la mode à cette époque, dont ils représentaient à merveille la futilité. Ce vaste foyer de poésie allumé par Corneille et par Racine allait s'éteignant, et sa flamme, qui avait éclairé le monde, ne se trahissait plus que par quelques pauvres petites étincelles qui brillaient dans le cercle d'une coterie, se répandaient dans une douzaine de ruelles, et s'éteignaient aussitôt. Puis il y avait encore à cette lutte d'esprit un motif autre que celui de la mode. Cinq à six personnes seulement étaient initiées au véritable but de la fête, et il fallait occuper par d'amusantes futilités deux heures d'un repas pendant lequel chaque physionomie serait un livre ouvert aux commentaires, et la duchesse du Maine n'avait rien trouvé de mieux pour cela que d'inventer un de ces jeux qui avaient fait appeler Sceaux les galeries du Bel-Esprit.

Le commencement du dîner fut, comme toujours, froid et silencieux; il faut s'accommoder avec ses voisins, reconnaître sur la table cette étroite part de propriété qui revient à chaque convive, puis enfin, si poète et si berger que l'on soit, éteindre ce premier cri de la faim. Cependant le premier service disparu, ce léger chuchotement qui prélude à la conversation générale commença de se faire entendre. La belle fée Ludovise, seule préoccupée sans doute de l'impromptu que le sort lui avait fait échoir en partage, et ne voulant pas donner le mauvais exemple en prenant un collaborateur, était silencieuse ce qui, par une réaction toute naturelle, jetait une ombre de tristesse sur tout le repas. Malezieux vit qu'il était temps de couper le mal dans sa racine, et s'adressant à la duchesse du Maine.

—Belle fée Ludovise, lui dit-il, tes sujets se plaignent amèrement de ton silence, auquel tu ne les as pas habitués, et me chargent de porter leur réclamation au pied de ton trône.

—Hélas! dit la duchesse, vous le voyez, mon cher chancelier, je suis comme le corbeau de la fable, qui veut imiter l'aigle et enlever un mouton.

J'ai les pieds pris dans mon impromptu et je ne peux plus m'en dépêtrer.

—Alors, répondit Malezieux, permets-nous de maudire pour la première fois les lois que tu nous as imposées. Mais tu nous as habitués au son de ta voix et au charme de ton esprit, belle princesse, si bien que nous ne pouvons plus nous en passer.

Chaque mot qui sort de ta boucheNous surprend, nous ravit, nous touche.Il a mille agréments divers.Pardonne, princesse, si j'oseFaire le procès à ta prose,Qui nous a privé de tes vers.

—Mon cher Malezieux, s'écria la duchesse, je prends l'impromptu à mon compte. Me voilà quitte envers la société, il n'y a plus que vous à qui je dois un baiser.

—Bravo! s'écrièrent tous les convives.

—Ainsi, à partir de ce moment, messieurs, plus de conversations particulières, plus de chuchotement individuel, chacun se doit à tous. Allons, mon Apollon, continua la duchesse en se tournant vers Saint-Aulaire, qui parlait bas à madame de Rohan près de laquelle il était placé, nous commençons notre inquisition par vous; dites-nous tout haut le secret que vous disiez tout bas à votre belle voisine.

Il paraît que le secret n'était pas de nature à être répété tout haut, car madame de Rohan rougit jusqu'au blanc des yeux, et fit signe à Saint-Aulaire de garder le silence; celui-ci la rassura d'un geste, puis se tournant vers la duchesse, à laquelle il devait un madrigal:

—Madame, lui dit-il, répondant à son ordre et s'acquittant en même temps de l'obligation imposée par la loterie:

La divinité qui s'amuseÀ me demander mon secret,Si j'étais Apollon, ne serait pas ma muse,Elle serait Thétis et le jour finirait!

Ce madrigal, qui devait cinq ans plus tard conduire Saint-Aulaire à l'Académie, eut un tel succès que pendant quelques instants personne n'osa se hasarder à venir après lui. Il en résulta après les applaudissements obligés un silence d'un instant. La duchesse le rompit la première en reprochant à Laval de ne pas manger.

—Vous oubliez ma mâchoire, dit Laval en montrant sa mentonnière.

—Nous, oublier votre blessure! reprit madame du Maine, une blessure reçue pour la défense du pays et au service de notre illustre père Louis XIV! Vous vous méprenez, mon cher Laval, c'est le régent qui l'oublie et non pas nous.

—En tout cas, dit Malezieux, il me semble, mon cher comte, qu'une blessure si bien placée est plutôt un motif de fierté que de tristesse.

Mars t'a frappé de son tonnerreEn mille aventures de guerreDignes du grand nom de Laval.Il te reste un gosier pour boire,Cher ami, c'est le principal,Console-toi de la mâchoire.

—Oui, dit le cardinal de Polignac, mais si le temps qu'il fait continue, mon cher Malezieux, le gosier de Laval court grand risque de ne pas boire du vin cette année.

—Comment cela? demanda Chaulieu avec inquiétude.

—Comment cela, mon cher Anacréon? ignorez-vous donc ce qui arrive au ciel?

—Hélas! dit Chaulieu en se tournant vers la duchesse, Votre Éminence sait bien que je n'y vois plus même assez pour y distinguer les étoiles; mais n'importe, pour ne pas y voir, je n'en suis que plus inquiet de ce qui s'y passe.

—Il s'y passe que mes vignerons m'écrivent de Bourgogne que tout est brûlé par le soleil, et que la récolte prochaine est perdue si d'ici à quelques jours nous n'avons de la pluie.

—Entendez-vous, Chaulieu, dit en riant madame la duchesse du Maine, de la pluie, vous qui avez si grande horreur de l'eau. Entendez-vous ce que son Éminence demande?

—Oh! cela est vrai, dit Chaulieu; mais il y a moyen de tout concilier:

L'eau me fait horreur, ma commère;À son aspect j'entre en colère,Je frémis comme un enragé.Cependant malgré ma furie,Aujourd'hui mon cœur est changé,Nos vins demandent de la pluie.Ciel! fais pleuvoir en diligenceVerse de l'eau sur notre France,Qui n'a déjà que trop pâti;Elle aura beau tomber sur terre,J'aurai soin de boire à l'abri,De peur qu'il n'en tombe en mon verre.

—Oh! vous nous ferez bien grâce pour ce soir, mon cher Chaulieu, s'écria la duchesse, et vous attendrez la pluie jusqu'à demain. La pluie dérangerait le divertissement que notre bonne Delaunay, votre amie, nous prépare en ce moment dans nos jardins.

—Ah! voilà donc ce qui nous prive du plaisir d'avoir notre aimable savante à notre table, dit Pompadour; elle se sacrifie pour nous, et nous l'oublions; nous étions de grands ingrats. À sa santé, Chaulieu!

Et Pompadour leva son verre, geste qui fut immédiatement imité par le sexagénaire amant de la future madame de Staël.

—Un instant, un instant! s'écria Malezieux en tendant son verre vide à Saint-Genest; peste! j'en suis aussi, moi!

Je soutiens qu'un esprit solideNe doit point admettre le vide,Je prétends le réfuter.Partout, je lui ferai la guerre,Et pour qu'on ne puisse en douter,Saint-Genest, remplis-moi mon verre.

Saint-Genest se hâta d'obéir à la sommation du chancelier de Dombes; mais en reposant la bouteille, soit hasard soit exprès, il renversa une lumière, qui s'éteignit. Aussitôt madame la duchesse, qui suivait tout ce qui se passait de son œil vif et rapide, le railla sur sa maladresse. C'était sans doute ce que demandait le bon abbé, car se tournant aussitôt du côté de madame du Maine:

—Belle fée, dit-il, vous avez tort de me railler sur ma maladresse; ce que vous prenez pour une gaucherie est un hommage rendu à vos beaux yeux.

—Et comment cela, mon cher abbé? Un hommage rendu à mes yeux, dites vous?

—Oui, grande fée, continua Saint-Genest, je l'ai dit et je le prouve:

Ma muse sévère et grossièreVous soutient que tant de lumièreEst inutile dans les cieux.Sitôt que notre auguste AminteFait briller l'éclat de ses yeux,Toute autre lumière est éteinte.

Ce madrigal, si élégamment tourné, eût sans doute obtenu tout le succès qu'il méritait d'avoir, si, au moment même où Saint-Genest disait le dernier vers madame du Maine, malgré les efforts qu'elle faisait pour se retenir, n'eût outrageusement éternué et cela avec un tel bruit, qu'au grand désappointement de Saint-Genest, le trait final en fut perdu pour la plupart des auditeurs; mais dans cette société de chasseurs à l'esprit, rien ne pouvait se perdre: ce qui nuisait à l'un servait à l'autre; et à peine la duchesse eut-elle laissé échapper cet intempestif éternuement, que Malezieux, le saisissant au vol, s'écria:

Que je suis étonnéDu bruit que fait le nezDe la belle déesse!Car grande est la princesse,Mais petit est le nezQui m'a tant étonné.

Ce dernier impromptu était d'un précieux si superlatif que pour un instant il imposa silence à tous les autres, et qu'on redescendit des hauteurs de la poésie aux vulgarités de la simple prose.

Pendant tout le temps qu'avait eu lieu ce feu roulant de bel esprit, d'Harmental, usant de la liberté que lui donnait son billet blanc, avait gardé le silence, ou bien échangé avec Valef, son voisin, quelques paroles à voix basse, ou quelques sourires à demi réprimés. Au reste, comme l'avait pensé madame du Maine, malgré la préoccupation bien naturelle de quelques convives, l'ensemble du repas avait conservé une telle apparence de frivolité, qu'il était impossible à des yeux étrangers de voir, sous cette frivolité apparente, serpenter la conspiration qui se tramait. Aussi, soit force sur elle-même, soit satisfaction de voir ses projets ambitieux tourner à si bonne fin, la belle fée Ludovise avait-elle fait les honneurs du repas avec une présence d'esprit, une grâce et une gaieté merveilleuses. De leur côté, comme on l'a vu aussi, Malezieux, Saint-Aulaire, Chaulieu et Saint-Genest l'avaient secondée de leur mieux.

Cependant le moment de quitter la table approchait. On entendait, à travers les fenêtres fermées et les portes entrouvertes, de vagues bouffées d'harmonie qui, du jardin, pénétraient jusque dans la salle à manger, et annonçaient que de nouveaux divertissements attendaient les convives. De sorte que madame du Maine, voyant que l'heure approchait, annonça qu'ayant promis la veille à Fontenelle d'étudier le lever de l'étoile de Vénus, elle avait dans la journée reçu de l'auteur des Mondes un excellent télescope, avec lequel elle invitait la société à faire sur ce bel astre ses études astronomiques. Cette annonce était une trop belle occasion offerte à Malezieux de lancer quelque madrigal pour qu'il n'en profitât point. Aussi, comme madame du Maine paraissait craindre que Vénus ne fût déjà levée:

—Oh! belle fée! dit-il, vous savez mieux que personne que nous n'avons rien à craindre.

Pour observer dans vos jardins,La lunette est tirée:Sortez du salon des festins,On verra Cythérée.Oui, finissez ce long repas,Princesse incomparable;Vénus ne se lèvera pasTant que vous tiendrez table.

Malezieux terminait la séance comme il l'avait commencée; on se levait donc au milieu des applaudissements, lorsque Lagrange-Chancel, qui n'avait point prononcé une parole pendant tout le repas, se tournant vers la duchesse:

—Pardon, madame, dit-il, mais, moi aussi, j'ai une dette à payer, et quoique personne ne la réclame, à ce qu'il paraît, je suis débiteur trop consciencieux pour ne pas m'acquitter.

—Oh! c'est vrai mon Archiloque, répondit la duchesse, n'avez-vous point un sonnet à nous dire?

—Non point, madame, reprit Lagrange-Chancel: le sort m'a réservé une ode, et le sort a très bien fait, car je me connais et suis peu propre à toutes ces poésies de ruelles qui ont cours aujourd'hui. Ma muse à moi, madame vous le savez, c'est Némésis, et mon inspiration, au lieu de descendre du ciel, monte des enfers. Ayez donc la bonté, madame la duchesse, de prier ces dames et ces messieurs de me prêter un instant l'attention que depuis le commencement du repas ils ont eue pour d'autres.

Madame du Maine ne répondit qu'en se rasseyant, et chacun aussitôt imita son exemple; puis il se fit un moment de silence, pendant lequel les yeux de tous les convives se portèrent avec une certaine inquiétude sur cet homme qui avouait lui-même que sa Muse était une Furie et son Hippocrène l'Achéron.

Alors Lagrange-Chancel se leva; un feu sombre passa dans son regard, un sourire amer crispa sa lèvre, puis d'une voix sourde et qui s'harmoniait parfaitement avec les paroles qui sortaient de sa bouche, il dit les vers suivants qui devaient retentir jusqu'au Palais-Royal et faire tomber des yeux du régent des larmes d'indignation que Saint-Simon vit couler.

Vous, dont l'éloquence rapide,Contre deux tyrans inhumains,Eut jadis l'audace intrépideD'armer les Grecs et les Romains,Contre un monstre encore plus farouche,Mettez votre fiel dans ma bouche;Je brûle de suivre vos pas,Et je vais tenter cet ouvrage,Plus charmé de votre courageQu'effrayé de votre trépas!À peine ouvrit-il ses paupièresQue, tel qu'il se montre aujourd'hui,Il fut indigné des barrièresQu'il voit entre le trône et lui.Dans ces détestables idées,De l'art des Circés, des Médées,Il fit ses uniques plaisirs,Croyant cette voie infernaleDigne de remplir l'intervalleQui s'opposait à ses désirs.Nocher des ondes infernales,Prépare-toi sans t'effrayerÀ passer les ombres royalesQue Philippe va t'envoyer!Ô disgrâces toujours récentes!Ô pertes toujours renaissantes!Sujets de pleurs et de sanglots!Tels, dessus la plaine liquide,D'un cours éternel et rapideLes flots sont suivis par les flots.Ainsi les fils pleurant leur pèreTombent frappés des mêmes coups;Le frère est suivi par le frère,L'épouse devance l'époux;Mais, ô coups toujours plus funestes!Sur deux fils, nos uniques restes,La faux de la Parque s'étend;Le premier a rejoint sa race,L'autre, dont la couleur s'efface,Penche vers son dernier instant!Ô roi, depuis si longtemps ivreD'encens et de prospérité,Tu ne te verras pas revivreDans ta triple postérité.Tu sais d'où part ce coup sinistre,Tu connais l'infâme ministreDigne d'un prince détesté;Qu'il expire avec son complice,Tu ne sauveras pas leur suppliceLe peu de sang qui t'est resté.Poursuis ce prince sans courage,Déjà par ses frayeurs vaincu.Fais que dans l'opprobre et la rageIl meure comme il a vécu;Que sur sa tête scélérateTombe le sort de MithridatePressé des armes des Romains,Et qu'en son désespoir extrême,Il ait recours au poison mêmePréparé par ses propres mains!

Il est impossible d'exprimer l'effet que produisirent ces vers, venant à la suite des impromptus de Malezieux, des madrigaux de Saint-Aulaire, des chansons de Chaulieu; chacun se regardait en silence et comme épouvanté de se trouver pour la première fois en face de ces hideuses calomnies qui jusque-là s'étaient traînées dans l'ombre, mais n'avaient point osé apparaître au grand jour. La duchesse elle-même, qui les avait le plus accréditées avait pâli en voyant cette ode, hydre monstrueuse, dresser devant elle ses six têtes pleines de fiel et de venin. Le prince de Cellamare ne savait quelle contenance tenir, et la main du cardinal de Polignac tremblait visiblement en chiffonnant son rabat de dentelle.

Aussi le poète termina-t-il sa dernière strophe au milieu du même silence qui avait accueilli la première; et comme, embarrassée de ce mutisme général qui indiquait la désapprobation, même chez les plus fidèles, madame du Maine venait de se lever, chacun suivit son exemple et passa avec elle dans les jardins.

Sur le perron, d'Harmental, qui sortait le dernier, heurta sans y faire attention Lagrange-Chancel, qui rentrait dans la salle pour y prendre le mouchoir que madame du Maine y avait oublié.

—Pardon, monsieur le chevalier, dit le poète irrité, en se redressant et en fixant sur d'Harmental ses deux petits yeux jaunis par la bile; voudriez-vous marcher sur moi, par hasard?

—Oui, monsieur, répondit d'Harmental en le regardant avec dégoût de toute la hauteur de sa taille, et comme il eût fait d'un crapaud ou d'une vipère; oui, si j'étais sûr de vous écraser!

Et reprenant le bras de Valef, il descendit avec lui dans les jardins


Back to IndexNext