Comme on avait pu le comprendre pendant le dîner, et comme on pouvait le deviner par les divertissements que la duchesse du Maine avait l'habitude de donner à sa chartreuse de Sceaux, la fête, au commencement de laquelle nous avons fait assister nos lecteurs, allait déborder des salons dans les jardins, où de nouvelles surprises attendaient les convives. En effet, ces vastes jardins, dessinés par Le Nôtre pour Colbert, et que Colbert avait vendus à monsieur le duc du Maine, étaient devenus entre les mains de la duchesse une demeure véritablement féerique; ces grands partis pris des jardins français avec leurs vertes charmilles, leurs longues allées de tilleuls, leurs ifs taillés en coupes, en spirales et en pyramides, se prêtaient bien mieux que les jardins anglais, à petits massifs, à allées tortueuses et à horizons exigus, aux fêtes mythologiques qui étaient de mode sous le grand roi. Ceux de Sceaux surtout, bornés seulement par une vaste pièce d'eau au milieu de laquelle s'élevait le pavillon de l'Aurore, ainsi nommé parce que c'était de ce pavillon que partait ordinairement le signal que la nuit allait finir et qu'il était temps de se retirer, avaient, avec leurs jeux de bagues et leurs jeux de paume et de ballon, un aspect d'un grandiose véritablement royal. Aussi chacun resta-t-il émerveillé lorsqu'en arrivant sur le perron on vit toutes ces hautes allées, tous ces beaux arbres, toutes ces gracieuses charmilles, liés l'un à l'autre par des guirlandes d'illuminations qui changeaient cette nuit obscure en un jour des plus splendides. En même temps une musique délicieuse se fit entendre sans que l'on pût voir d'où elle venait; puis au son de cette musique on vit se mouvoir dans la grande allée et s'approcher quelque chose de si étrange et de si inattendu, que dès qu'on eut reconnu à quoi l'on avait affaire, les éclats de rire partirent de tous côtés. C'était un jeu de quilles gigantesques qui s'approchait gravement dans la grande allée du milieu, précédé par son neuf et escorté par sa boule, et qui, s'étant avancé à quelques pas du perron, se disposa gracieusement dans les règles ordonnées, et, après s'être incliné devant madame du Maine, tandis que la boule continuait de rouler jusqu'à ses pieds, commença de chanter une complainte fort triste sur ce que, jusqu'à ce jour, le malheureux jeu de quilles, moins fortuné que les jeux de bagues, de ballon et de paume, avait été exilé des jardins de Sceaux, demandant qu'on revînt sur cette injustice et que le droit de réjouir les nobles invités de la belle fée Ludovise lui fût accordé ainsi qu'à ses confrères. Cette complainte était une cantate à neuf voix, accompagnée par des violes et des flûtes entrecoupée par des solos de basse chantés par la boule, de l'effet le plus original; aussi la demande qu'elle exprimait fut-elle appuyée par tous les convives et accordée par madame du Maine. Aussitôt et en signe d'allégresse, au signal donné, les neuf quilles commencèrent un ballet, accompagné de si singuliers hochements de tête et de si grotesques balancements de corps, que le succès des danseurs surpassa peut-être celui qu'avaient eu les chanteurs, et que madame du Maine, dans la satisfaction qu'elle ressentait de ce spectacle, exprima au jeu de quilles tout le regret qu'elle avait de l'avoir méconnu si longtemps, et toute la joie qu'elle éprouvait d'avoir fait sa connaissance, l'autorisant dès ce moment, et en vertu de sa puissance, comme reine des Abeilles, à s'appeler le noble jeu de quilles afin qu'il ne restât en rien au dessous de son rival le noble jeu de l'oie.
Aussitôt cette faveur accordée, les quilles se rangèrent pour faire place à de nouveaux personnages, que depuis un instant on voyait s'avancer par la grande allée: ces personnages, au nombre de sept, étaient entièrement couverts de fourrures qui dissimulaient leur taille, et de bonnets poilus qui cachaient leur visage; de plus, ils marchaient gravement, menant au milieu d'eux un traîneau conduit par deux rennes, ce qui indiquait une députation polaire. En effet, c'était une ambassade que les peuples du Groenland adressaient à la fée Ludovise; cette ambassade était conduite par un chef portant une longue simarre doublée de martre, et un bonnet de peau de renard auquel on avait laissé trois queues qui pendaient symétriquement une sur chaque épaule et l'autre par derrière. Arrivé en face de madame du Maine, ce chef s'inclina, et portant la parole au nom de tous:
—Madame, dit-il, les Groenlandais ayant délibéré dans une assemblée générale de la nation d'envoyer un des plus considérables d'entre eux vers Votre Altesse Sérénissime j'ai eu l'honneur d'être choisi pour me mettre à leur tête et vous offrir, de leur part, la souveraineté de leurs États.
L'allusion était si visible, et cependant, par la façon dont elle était amenée, offrait si peu de danger, qu'un murmure d'approbation courut par toute l'assemblée, et que, signe de sa future adhésion, un sourire des plus gracieux effleura les lèvres de la belle fée Ludovise; aussi l'ambassadeur, visiblement encouragé par la manière dont était accueilli le commencement de ce discours, reprit aussitôt:
—La renommée, qui n'annonce chez nous que les merveilles les plus rares, nous a instruits, au milieu de nos neiges, au fond de nos glaces, dans notre pauvre petit coin du monde, des charmes, des vertus et des inclinations de Votre Altesse Sérénissime: nous savons qu'elle abhorre le soleil.
Cette nouvelle allusion fut saisie avec autant d'empressement et d'ardeur que la première; en effet, le soleil était la devise du régent, et, comme nous l'avons dit madame du Maine était connue pour sa prédilection en faveur de la nuit.
—Il en résulte donc, madame, continua l'ambassadeur, que comme, vu notre position géographique, Dieu nous a, dans sa bonté, gratifiés de six mois de nuit et de six mois de crépuscule, nous venons vous proposer de fuir chez nous ce soleil que vous haïssez; et, en dédommagement de ce que vous abandonnez ici, nous vous offrons le titre de reine des Groenlandais, certains que nous sommes que votre présence fera fleurir nos campagnes arides, que la sagesse de vos lois domptera nos esprits indociles, et que, grâce à la douceur de votre règne, nous renoncerons à une liberté moins aimable que votre royale domination.
—Mais, dit madame du Maine, il me semble que le royaume que vous m'offrez est un peu loin, et, je vous l'avoue, je crains les longs voyages.
—Nous avions prévu votre réponse, madame, reprit l'ambassadeur; et, grâce aux enchantements d'un puissant magicien, de peur que, plus paresseuse que Mahomet, vous ne vouliez pas aller à la montagne, nous nous sommes arrangés de façon que la montagne vînt à vous.
—Holà! génies du pôle, continua le chef de l'ambassade en décrivant en l'air des cercles cabalistiques avec sa baguette, découvrez à tous les yeux le palais de votre nouvelle souveraine.
Au même moment une musique fantastique se fit entendre, et le voile qui couvrait le pavillon de l'Aurore s'étant enlevé comme par magie, la vaste pièce d'eau, demeurée sombre jusque-là comme un miroir terni, refléta une lumière si habilement disposée, qu'on l'eût prise pour celle de la lune. À cette lumière on vit alors se dessiner, sur une île de glace et au pied d'un pic neigeux et transparent, le palais de la reine des Groenlandais, auquel conduisait un pont si léger, qu'il paraissait fait d'un nuage flottant. Aussitôt au milieu des acclamations générales, l'ambassadeur prit des mains d'un des personnages de sa suite une couronne qu'il posa sur la tête de la duchesse, et que la duchesse assura elle-même sur son front avec un geste si hautain, qu'on eût dit que c'était une couronne réelle qu'elle venait de recevoir; puis, montant dans le traîneau, elle s'achemina vers le palais marin, et, tandis que les gardes empêchaient la foule de la suivre dans son nouveau domaine, elle traversa le pont et entra avec les sept ambassadeurs par une porte figurant une caverne. Au même instant le pont s'abîma, comme si, par une allusion non moins visible que les autres, l'habile machiniste eût voulu séparer le passé de l'avenir, et un feu d'artifice, éclatant au-dessus du pavillon de l'Aurore, exprima la joie qu'éprouvaient les Groenlandais à la vue de leur nouvelle reine.
Pendant ce temps, madame du Maine était introduite par un huissier dans la pièce la plus isolée de son nouveau palais, et les sept ambassadeurs ayant jeté bas bonnets et simarres, elle se trouva au milieu du prince de Cellamare, du cardinal de Polignac, du marquis de Pompadour, du comte de Laval, du baron de Valef, du chevalier d'Harmental, et de Malezieux. Quant à l'huissier qui l'attendait et qui, après avoir fermé avec soin toutes les portes, vint se mêler familièrement à cette noble assemblée, il n'était autre que notre vieil ami l'abbé Brigaud.
Comme on le voit, les choses apparaissaient enfin sous leur véritable forme, et la fête, comme venaient de le faire les ambassadeurs, jetait bas à son tour masque et costume, et tournait franchement à la conspiration.
—Messieurs, dit madame la duchesse du Maine avec sa vivacité habituelle, nous n'avons pas un instant à perdre, et une trop longue absence éveillerait des soupçons; que chacun se hâte donc de raconter ce qu'il a fait, et que nous sachions enfin où nous en sommes.
—Pardon, madame, dit le prince, mais vous m'aviez parlé, comme devant être des nôtres, d'un homme que je ne vois point ici, et que je serais désolé de ne point compter dans nos rangs.
—Du duc de Richelieu, voulez-vous dire n'est-ce pas? répondit madame du Maine. Eh bien! oui c'est vrai, il s'était engagé à venir, mais il aura été retenu par quelque aventure, distrait par quelque rendez-vous: il faudra nous en passer.
—Oui, sans doute, madame, reprit le prince, oui, s'il ne vient pas, il faudra nous en passer; mais je ne vous cache pas que je verrais son absence avec un grand regret. Le régiment qu'il commande est à Bayonne, et, grâce à cette résidence, qui le met à notre portée, il pourrait nous être parfaitement utile. Veuillez donc, je vous prie, madame la duchesse, donner l'ordre que s'il venait, il soit introduit.
—L'abbé, dit madame du Maine en se tournant vers Brigaud, vous avez entendu, prévenez d'Avranches.
Brigaud sortit pour exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir.
—Pardon, monsieur le chancelier, dit d'Harmental à monsieur Malezieux; mais il me semblait qu'il y a six semaines, monsieur de Richelieu avait refusé positivement d'être des nôtres.
—Oui, répondit Malezieux, car il savait qu'il était désigné pour porter le cordon bleu au prince des Asturies, et il ne voulait pas se brouiller avec le régent au moment où, en récompense de cette ambassade, il allait probablement recevoir la Toison. Mais, depuis ce temps, le régent a changé d'avis; et comme les cartes se brouillent avec l'Espagne, il a résolu d'ajourner l'envoi de l'ordre, de sorte que M. de Richelieu, voyant sa Toison renvoyée aux calendes grecques, s'est rallié à nous.
—L'ordre de Votre Altesse est transmis à qui de droit, madame, dit l'abbé Brigaud en rentrant, et si M. le duc de Richelieu apparaît à Sceaux, il sera immédiatement conduit ici.
—Bien, dit la duchesse; maintenant asseyons-nous à cette table et procédons. Voyons, Laval, commencez.
—Moi, madame, dit Laval, j'ai, comme vous le savez, été en Suisse, où, au nom et avec l'argent du roi d'Espagne, j'ai levé un régiment dans les Grisons. Ce régiment est prêt à entrer en France quand le moment en sera venu, attendu qu'il est armé et équipé, et n'attend plus que l'ordre de marcher.
—Bien, mon cher comte, bien! dit la duchesse, et si vous ne regardez pas comme au-dessous d'un Montmorency d'être colonel d'un régiment, en attendant mieux, vous prendrez le commandement de celui-là. C'est un moyen plus sûr d'avoir la Toison que de porter le Saint-Esprit en Espagne.
—Madame, dit Laval, c'est à vous qu'il convient de fixer à chacun la place que vous lui réservez, et celle que vous lui désignerez sera toujours acceptée avec reconnaissance par le plus humble de vos serviteurs.
—Et vous, Pompadour, dit madame du Maine, tout en remerciant d'un geste de la main le comte de Laval, et vous, qu'avez-vous fait?
—Selon les instructions de Votre Altesse Sérénissime, répondit le marquis, je me suis rendu en Normandie, où j'ai fait signer la protestation de la noblesse; je vous rapporte trente-huit signatures, et des meilleures.
Il tira un papier de sa poche.
—Voici la requête au roi; puis, à la suite de la requête, les signatures.
Voyez, madame.
La duchesse prit si vivement le papier des mains du marquis de Pompadour, qu'on eût dit qu'elle le lui arrachait. Puis, jetant rapidement les yeux dessus:
—Oui, oui, dit-elle, vous avez bien fait de mettre cela: signé sans distinction ni différence des rangs et des maisons, afin que personne n'y puisse trouver à redire. Oui, cela épargne toute contestation de préséance. Bien. Guillaume-Alexandre de Vieux-Pont, Pierre-Anne-Marie de la Pailleterie, de Beaufremont, de Latour-Dupin, de Châtillon. Oui, vous avez raison; ce sont les plus beaux et les meilleurs, comme ce sont les plus fidèles noms de France. Merci, Pompadour; vous êtes un digne messager, et, le cas échéant, on se souviendra de votre habileté, et l'on changera les messages en ambassade.
—Et vous, chevalier? continua la duchesse en se tournant vers d'Harmental armée de ce charmant sourire contre lequel elle savait qu'il n'y avait pas de résistance possible.
—Moi, madame; dit le chevalier selon les ordres de Votre Altesse, je suis parti pour la Bretagne, et, arrivé à Nantes, j'ai ouvert mes dépêches et pris connaissance de mes instructions.
—Eh bien? demanda vivement la duchesse.
—Eh bien! madame, reprit d'Harmental, j'ai été aussi heureux dans ma mission que messieurs de Laval et de Pompadour dans la leur. Voici l'engagement de messieurs de Mont-Louis, de Bonamour, de Pont-Callet et de Rohan-Soldue. Que l'Espagne fasse seulement paraître une escadre en vue de nos côtes, et toute la Bretagne se soulèvera.
—Vous voyez! vous voyez, prince! s'écria la duchesse en s'adressant à Cellamare avec un accent plein d'ambitieuse joie, tout nous seconde.
—Oui, répondit le prince. Mais ces quatre gentilshommes, tout influents qu'ils sont, ne sont point les seuls qu'il nous faudrait avoir; il y a encore les Laguerche-Saint-Amant, les Bois-Davy, les Larochefoucault-Gondral, et que sais-je? les Décourt, les d'Érée, qu'il serait important de gagner.
—Ils le sont, prince, dit d'Harmental, et voici leurs lettres... tenez....
Et tirant plusieurs lettres de sa poche, il en ouvrit deux ou trois et lut au hasard:
«Je suis si flatté par le souvenir dont m'honore Votre Altesse Sérénissime, que dans une assemblée générale des États je joindrai ma voix à tous ceux du corps de la noblesse qui voudront lui prouver leur attachement.
Marquis Décourt.»
«Si j'ai quelque estime et quelque considération dans ma province, je n'en veux faire usage que pour y faire valoir la justice de la cause de Votre Altesse Sérénissime.
La Rochefoucault-Gondral.»
«Si le succès de votre affaire dépendait du suffrage de sept ou huit cents gentilshommes, j'ose vous assurer, madame, qu'il sera bientôt décidé en faveur de Votre Altesse Sérénissime. J'ai l'honneur de vous offrir de nouveau tout ce qui dépend de moi dans ces quartiers.
Comte d'Érée.»
—Eh bien! prince, s'écria madame du Maine, vous rendrez-vous enfin? Voyez, outre ces trois lettres, en voilà encore une de Lavauguyon, une de Bois-Davy, une de Fumée. Tenez, tenez, chevalier, voici notre main droite; c'est celle qui tiendra la plume; qu'elle vous soit un gage qu'au jour où sa signature sera une signature royale, elle n'aura rien à vous refuser.
—Merci, madame, dit d'Harmental en y posant respectueusement les lèvres, mais cette main m'a déjà donné plus que je ne mérite, et le succès lui-même me récompensera si grandement en mettant Votre Altesse à la place qu'elle doit occuper, que je n'aurai ce jour-là vraiment plus rien à désirer.
—Et maintenant, Valef, c'est votre tour, reprit la duchesse: nous vous avons gardé pour le dernier, parce que vous étiez le plus important. Si j'ai bien compris les signes que nous avons échangés pendant le dîner, vous n'êtes pas mécontent de Leurs Majestés Catholiques, n'est-ce pas?
—Que dirait Votre Altesse Sérénissime d'une lettre écrite de la main même de Sa Majesté Philippe?
—Ce que je dirais d'une lettre écrite de la main même de Sa Majesté! s'écria madame du Maine; je dirais que c'est plus que je n'ai jamais osé espérer.
—Prince, dit Valef en passant un papier à Cellamare vous connaissez l'écriture de Sa Majesté le roi Philippe V, assurez donc à Son Altesse Royale, qui n'ose pas le croire, que cette lettre est bien tout entière de sa main.
—Tout entière, dit Cellamare en inclinant la tête, tout entière, c'est la vérité.
—Et à qui est-elle adressée? dit madame du Maine en la prenant aux mains du prince.
—Au roi Louis XV, madame, dit Valef.
—Bon, bon, dit la duchesse, nous la ferons mettre sous les yeux de Sa Majesté par le maréchal de Villeroy. Voyons ce qu'il dit; et elle lut aussi rapidement que le lui permettait la difficulté de l'écriture:
«L'Escurial, 16 mars 1718.
Depuis que la Providence m'a placé sur le trône d'Espagne, je n'ai pas perdu de vue pendant un seul instant les obligations de ma naissance: Louis XIV, d'éternelle mémoire, est toujours présent à mon esprit. Il me semble toujours entendre ce grand prince au moment de notre séparation me dire en m'embrassant: Il n'y a plus de Pyrénées! Votre Majesté est le seul rejeton de mon frère aîné, dont je ressens tous les jours la perte: Dieu vous a appelé à la succession de cette grande monarchie, dont la gloire et les intérêts me seront précieux jusqu'à la mort. Enfin, je vous porte au fond de mon cœur, et je n'oublierai jamais, pour rien au monde, ce que je dois à Votre Majesté, à ma patrie et à la mémoire de mon aïeul.
Mes chers Espagnols, qui m'aiment avec tendresse et qui sont bien assurés de celle que j'ai pour eux, ne sont point jaloux des sentiments que je vous témoigne, et sentent bien que notre union est la base de la tranquillité publique. Je me flatte que mes intérêts personnels sont encore chers à une nation qui m'a nourri dans son sein, et que cette généreuse noblesse qui a versé tant de sang pour les soutenir regardera toujours avec amour un roi qui se glorifie de lui avoir obligation et d'être né au milieu d'elle.».
—Ceci s'adresse à vous, messieurs, dit madame la duchesse du Maine, s'interrompant et saluant gracieusement de la main et du regard ceux qui l'entouraient, puis elle continua, impatiente qu'elle était de connaître le reste de l'épître:
«De quel œil donc vos fidèles sujets peuvent-ils regarder le traité qui se signe contre moi, ou pour mieux dire contre vous-même? Depuis le temps que vos finances épuisées ne peuvent fournir aux dépenses courantes de la paix, on veut que Votre Majesté s'unisse à mon plus mortel ennemi et me fasse la guerre si je ne consens à livrer la Sicile à l'archiduc.
Je ne souscrirai jamais à ces conditions, elles me sont insupportables.
Je n'entre pas dans les conséquences funestes de cette alliance: je me renferme à prier instamment Votre Majesté de convoquer incessamment les états généraux de son royaume, pour délibérer sur une affaire de si grande conséquence.»
—Les états généraux! murmura le cardinal de Polignac.
—Eh bien! que dit Votre Éminence des états généraux? interrompit avec impatience madame du Maine. Cette mesure a-t-elle le malheur de ne point obtenir votre approbation?
—Je ne blâme ni n'approuve, madame, répondit le cardinal; seulement je songe que même convocation a été faite pendant la Ligue, et que Philippe II s'en est assez mal trouvé.
—Les temps et les hommes sont changés, monsieur le cardinal, reprit vivement la duchesse du Maine. Nous ne sommes plus en 1594, mais en 1718: Philippe II était Flamand et Philippe V est Français. Les mêmes résultats ne peuvent donc se représenter, puisque les causes sont différentes.
Pardon, messieurs. Et elle reprit sa lecture:
«Je vous fais cette prière au nom du sang qui nous unit, au nom de ce grand roi dont nous tirons notre origine, au nom de vos peuples et des miens; s'il y eut jamais occasion d'écouter la voix de la nation française, c'est aujourd'hui. Il est indispensable d'apprendre d'elle-même ce qu'elle pense, de savoir si en effet elle veut nous déclarer la guerre. Dans le temps où je suis prêt à exposer ma vie pour maintenir sa gloire et ses intérêts, j'espère que vous répondrez au plus tôt à la proposition que je vous fais; que l'assemblée que je vous demande préviendra les malheureux engagements où nous pourrions tomber, et que les forces de l'Espagne ne seront employées qu'à soutenir la grandeur de la France et à humilier ses ennemis, comme je ne les emploierai jamais que pour marquer à Votre Majesté la tendresse sincère et inexprimable que j'ai pour elle.»
—Eh bien! que dites-vous de cela, messieurs? Sa Majesté Catholique pouvait-elle plus faire pour nous? demanda madame du Maine.
—Elle pouvait joindre à cette lettre une épître directement adressée aux états généraux, répondit le cardinal; cette épître, si le roi eût daigné l'envoyer, aurait eu, j'en suis certain, une grande influence sur leur délibération.
—La voici, dit le prince de Cellamare en tirant à son tour un papier de sa poche.
—Comment, prince! reprit le cardinal, que dites-vous?
—Je dis que Sa Majesté Catholique a été de l'avis de Votre Éminence, et qu'elle m'a adressé cette épître, qui est le complément de la lettre qu'elle a remise au baron de Valef.
—Alors, rien ne nous manque plus! s'écria madame du Maine.
—Il nous manque Bayonne, dit le prince de Cellamare en secouant la tête.
Bayonne, la porte de la France!
En ce moment, d'Avranches entra annonçant monsieur le duc de Richelieu.
—Et maintenant, prince, il ne vous manque plus rien, dit en riant le marquis de Pompadour, car voilà celui qui en a la clef.
—Enfin, s'écria la duchesse en voyant entrer Richelieu, c'est vous, monsieur le duc; serez-vous donc toujours le même, et vos amis ne pourront-ils donc jamais compter sur vous plus que vos maîtresses?
—Au contraire, madame, dit Richelieu en s'approchant de la duchesse et en baisant sa main avec ce respect facile qui indiquait l'homme pour lequel les femmes n'avaient point de rang, au contraire, car aujourd'hui plus que jamais, je prouve à Votre Altesse que je sais tout concilier.
—Ainsi vous nous faites un sacrifice, duc? dit en riant madame du Maine.
—Mille fois plus grand que vous ne pouvez vous en douter. Imaginez-vous qui je quitte?
—Madame de Villars? interrompit madame du Maine.
—Oh! non. Mieux que cela.
—Madame de Duras?
—Vous n'y êtes point.
—Madame de Nesle?
—Bah!
—Madame de Polignac? Ah! pardon, cardinal.
—Allez toujours. Cela ne regarde pas Son Éminence.
—Madame de Soubise, madame de Gabriant, madame de Gacé?
—Non, non, non.
—Mademoiselle de Charolais?
—Je ne l'ai pas vue depuis mon dernier voyage à la Bastille.
—Madame de Berry?
—Vous savez bien que depuis que Riom a eu l'idée de la battre, elle en est folle.
—Mademoiselle de Valois?
—Je la ménage pour en faire ma femme, quand nous aurons réussi et que je serai prince espagnol. Non, madame; je quitte pour Votre Altesse les deux plus charmantes grisettes!...
—Des grisettes! ah! fi donc! s'écria la duchesse avec un mouvement de lèvres d'un indéfinissable dédain; je ne croyais pas que vous descendissiez jusqu'à ces espèces.
—Comment des espèces! Deux charmantes femmes, madame Michelin et madame Renaud. Vous ne les connaissez pas? Madame Michelin, une délicieuse blonde, une véritable tête de Greuze; son mari est tapissier. Je vous le recommande, duchesse. Madame Renaud, une brune adorable, des yeux bleus et des sourcils noirs et dont le mari est, ma foi! je ne me rappelle plus bien....
—Ce qu'est monsieur Michelin probablement, dit en riant Pompadour.
—Pardon, monsieur le duc, reprit madame du Maine, qui avait perdu toute curiosité pour les aventures amoureuses de Richelieu du moment où ces aventures sortaient d'un certain monde, pardon, mais oserai-je vous rappeler que nous sommes rassemblés ici pour affaires sérieuses?
—Ah! oui, nous conspirons, n'est-ce pas?
—Vous l'aviez oublié?
—Ma foi! comme une conspiration n'est pas, vous en conviendrez, madame la duchesse du Maine, une chose des plus gaies, toutes les fois que je le peux, je l'avoue, j'oublie que je conspire; mais cela n'y fait rien. Toutes les fois aussi qu'il faut que je m'y remette, eh bien! je m'y remets. Voyons, madame la duchesse, où en sommes-nous de la conspiration?
—Tenez, duc, dit madame du Maine, prenez connaissance de ces lettres, et vous serez aussi avancé que nous.
—Oh! que Votre Altesse m'excuse, madame, dit Richelieu. Mais véritablement je ne lis pas même celles qui me sont adressées, et j'en ai sept ou huit cents des plus charmantes écritures du monde et que je garde pour le délassement de mes vieux jours. Tenez, Malezieux, vous qui êtes la lucidité même, faites-moi un rapport.
—Eh bien! monsieur le duc, dit Malezieux, ces lettres sont les engagements des seigneurs bretons de soutenir les droits de Son Altesse.
—Très bien!
—Ce papier, c'est la protestation de la noblesse.
—Oh! passez-moi ce papier. Je proteste.
—Mais vous ne savez pas contre quoi?
—N'importe, je proteste toujours. Et prenant le papier, il écrivit son nom après celui de Guillaume-Antoine de Chastellux, qui était le dernier signataire.
—Laissez faire, madame, dit Cellamare à la duchesse, le nom de Richelieu est bon à avoir, partout où il se trouve.
—Et cette lettre? demanda le duc, en indiquant la missive de Philippe V.
—Cette lettre, continua Malezieux, est une lettre de la main même du roi Philippe V.
—Et bien! Sa Majesté Catholique écrit encore plus mal que moi, dit Richelieu; cela me fait plaisir: Raffé qui dit toujours que c'est impossible!
—Si la lettre est d'une méchante écriture, les nouvelles qu'elle contient n'en sont pas moins bonnes, dit madame du Maine; car c'est une lettre qui prie le roi de France de réunir les états généraux pour s'opposer à l'exécution du traité de la quadruple alliance.
—Ah! ah! fit Richelieu: Et Votre Altesse est-elle sûre des états généraux?
—Voilà la protestation qui engage la noblesse. Le cardinal répond du clergé, et il ne reste plus que l'armée.
—L'armée, dit Laval, c'est mon affaire. J'ai le blanc-seing de vingt-deux colonels.
—D'abord, dit Richelieu, moi je réponds de mon régiment, qui est à Bayonne, et qui par conséquent se trouve en mesure de nous rendre de grands services.
—Oui, dit Cellamare, et nous comptons bien dessus, mais j'ai entendu dire qu'il était question de le changer de garnison.
—Sérieusement?
—On ne peut plus sérieusement. Vous comprenez, duc, qu'il faut aller au devant de cette mesure.
—Comment donc! à l'instant même. Du papier... de l'encre.... Je vais écrire au duc de Berwick. Au moment d'entrer en campagne, on ne s'étonnera point que je sollicite pour lui la faveur de ne point s'éloigner du théâtre de la guerre.
La duchesse du Maine se hâta de passer elle-même à Richelieu ce qu'il demandait, et prenant une plume, elle la lui présenta.
Le duc s'inclina, prit la plume et écrivit la lettre suivante, que nous copions textuellement et sans y changer une syllabe:
«Monsieur le duc de Berwick, pair et maréchal de France.
Comme mon régiment, monsieur, est des plus à portée de marcher, et qu'il est après à faire un habillement, qu'il perdrait totalement si, avant qu'il fût achevé, il était obligé de faire quelque mouvement.
J'ai l'honneur de vous supplier, monsieur, de vouloir bien le laisser à Bayonne jusqu commencement de mai que l'habilement sera fait, et je vous supplie de me croire, avec toute la considération possible, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Duc de Richelieu.»
—Et maintenant, lisez, madame, continua le duc en passant le papier à madame du Maine; moyennant cette précaution le régiment ne bougera point de Bayonne.
La duchesse prit la lettre, la lut et la passa à son voisin qui la passa lui-même à un autre, de sorte que la lettre fit le tour de la table. Heureusement pour le duc il avait affaire à de trop grands seigneurs pour qu'ils s'inquiétassent de si peu de chose que de quelques lettres de plus ou de moins. Malezieux seul, qui était le dernier, ne put réprimer un léger sourire.
—Ah! ah! monsieur le poète, dit Richelieu, qui se douta de la chose, vous riez. Il paraît que nous avons eu le malheur d'offenser cette prude ridicule qu'on appelle l'orthographe. Que voulez-vous? je suis un gentilhomme et l'on a oublié de me faire apprendre le français, en pensant que je pourrais toujours, moyennant quinze cents livres par an, avoir un valet de chambre qui écrirait mes lettres et qui ferait mes vers. Ainsi est-il. Ce qui ne m'empêchera point, mon cher Malezieux, d'être de l'Académie, non seulement avant vous, mais avant Voltaire.
—Et le cas échéant, monsieur le duc, sera-ce votre valet de chambre qui fera votre discours de réception?
—Il y travaille, monsieur le chancelier, et vous verrez qu'il ne sera pas plus mauvais que ceux que certains académiciens de ma connaissance ont faits eux-mêmes.
—Monsieur le duc, dit madame du Maine, ce sera sans doute une chose fort curieuse que votre réception dans l'illustre corps dont vous me parlez, et je vous promets de m'occuper, dès demain, de m'assurer une tribune pour ce grand jour. Mais, ce soir, nous nous occupons d'autre chose: revenons donc, comme madame Deshoulières, à nos moutons.
—Allons, belle princesse, dit Richelieu, puisque vous voulez vous faire absolument bergère, parlez, je vous écoute. Voyons, qu'avez-vous résolu?
—Comme nous l'avons dit, d'obtenir du roi, au moyen de ces deux lettres, la convocation des états généraux; puis, les états généraux assemblés, sûrs des trois ordres comme nous le sommes, nous faisons déposer le régent et nous faisons nommer Philippe V à sa place.
—Et comme Philippe V ne peut pas quitter Madrid, il nous donne ses pleins pouvoirs, et nous gouvernons la France à sa place.... Eh bien, mais! ce n'est point mal vu du tout, cela. Mais pour convoquer les états généraux, il faut un ordre du roi.
—Le roi signera cet ordre, répondit madame du Maine.
—Sans que le régent le sache? reprit Richelieu.
—Sans que le régent le sache.
—Vous avez donc promis à l'évêque de Fréjus de le faire cardinal?
—Non, mais je promettrai à Villeroy la grandesse et la Toison.
—J'ai bien peur, madame la duchesse, dit le prince de Cellamare, que tout cela ne détermine pas le maréchal à une démarche qui entraîne une si grave responsabilité que celle que nous espérons obtenir de lui.
—Ce n'est pas le maréchal qu'il faudrait avoir, c'est sa femme.
—Ah! mais vous m'y faites songer, dit Richelieu. Je m'en charge, moi.
—Vous? dit la duchesse avec étonnement.
—Oui, moi, madame, reprit Richelieu. Vous avez votre correspondance, j'ai la mienne. J'ai pris connaissance de sept ou huit lettres que Votre Altesse a reçues aujourd'hui. Votre Altesse veut-elle prendre connaissance d'une seule que j'ai reçue hier?
—Cette lettre est-elle pour moi seule, ou peut-elle être lue tout haut?
—Mais nous avons affaire à des gens discrets, n'est-ce pas? dit Richelieu, regardant autour de lui avec un air d'indicible fatuité.
—Je le pense, reprit la duchesse; d'ailleurs la gravité de la situation....
La duchesse prit la lettre et lut:
«Monsieur le duc,
Je suis femme de parole: mon mari est enfin à la veille de partir pour le petit voyage que vous savez.
Demain, à onze heures, je ne serai chez moi que pour vous. Ne croyez pas que je me décide à cette démarche sans avoir mis tous les torts du côté de monsieur de Villeroy. Je commence à craindre pour lui que vous ne soyez chargé de le punir. Venez donc à l'heure convenue me prouver que je ne suis pas trop à blâmer de vous préférer à mon légitime seigneur et maître.»
—Ah! pardon! pardon de mon étourderie, madame la duchesse, ce n'est point cela que je voulais vous montrer; celle-là est celle d'avant-hier.
Attendez voici celle d'hier.
La duchesse du Maine prit la seconde lettre que lui présentait M. de Richelieu et lut:
«Mon cher Armand.»
—Est-ce bien celle-ci, et ne vous trompez-vous point encore? dit la duchesse en se retournant vers Richelieu.
—Non, Votre Altesse, cette fois c'est bien elle.
La duchesse reprit:
«Mon cher Armand,
Vous êtes un avocat dangereux quand vous plaidez contre monsieur de Villeroy. J'ai besoin du moins de m'exagérer vos talents pour diminuer ma faiblesse; vous aviez dans mon cœur un juge intéressé à vous faire gagner votre procès. Venez demain pour plaider de nouveau, je vous donnerai audience sur mon tribunal, comme vous appeliez hier le malheureux sofa du cabinet.»
—Et y avez-vous été?
—Certainement, madame.
—Ainsi, la duchesse?...
—Fera, je l'espère, tout ce que nous voudrons, et comme elle fait faire à son mari tout ce qu'elle veut, nous aurons notre ordre de convocation des états généraux au retour du maréchal.
—Et quand revient-il?
—Dans huit jours.
—Vous aurez le courage d'être fidèle tout ce temps-là, duc?
—Madame, quand j'ai embrassé une cause, je suis capable des plus grands sacrifices pour la faire triompher.
—Ainsi, nous pouvons compter sur votre parole?
—Je me dévoue.
—Messieurs, dit la duchesse du Maine, vous l'avez entendu; continuons d'opérer chacun de notre côté. Vous, Laval, agissez sur l'armée. Vous, Pompadour, sur la noblesse. Vous, cardinal, sur le clergé. Et laissons monsieur le duc de Richelieu agir sur madame de Villeroy.
—Et à quel jour notre nouvelle réunion? demanda Cellamare.
—Mais tout cela dépendra des circonstances, prince, répondit la duchesse. En tous cas, si je n'avais pas le temps de vous faire prévenir, je vous enverrais quérir par la même voiture et le même cocher qui vous ont amené à l'Arsenal la première fois que vous y êtes venu. Puis se retournant vers Richelieu:
—Nous donnez-vous le reste de votre nuit, duc? continua madame du Maine en se levant.
—J'en demande pardon à Votre Altesse, répondit Richelieu; mais c'est une chose absolument impossible, je suis attendu rue des Bons-Enfants.
—Comment! mais vous avez donc renoué avec madame de Sabran?
—Nous n'avons jamais rompu, madame, je vous prie de le croire.
—Mais, prenez-y garde, duc, c'est de la constance, cela.
—Non, madame, c'est du calcul.
—Allons, je vois que vous êtes en train de vous dévouer.
—Je ne fais jamais les choses à demi, madame la duchesse.
—Eh bien! Dieu nous aide! et nous prendrons exemple sur vous, monsieur le duc, nous vous le promettons. Allons, messieurs, continua la duchesse, il y a tantôt une heure et demie que nous sommes ici, et il serait temps, je crois, rentrer dans les jardins si nous ne voulons pas que l'on commente par trop notre absence. D'ailleurs, nous devons avoir sur le rivage une pauvre déesse de la Nuit qui nous attend pour nous remercier de la préférence que nous lui accordons sur le soleil, et il ne serait pas poli de la trop faire attendre.
—Avec la permission de Votre Altesse, madame, dit Laval, il faut cependant que je vous retienne encore un instant pour vous soumettre l'embarras où je me trouve.
—Parlez, comte, reprit la duchesse, de quoi s'agit-il?
—Il s'agit de nos requêtes, de nos protestations, de nos mémoires; il a été convenu, vous le savez, que nous ferions imprimer toutes ces pièces par des ouvriers qui ne sauraient pas lire.
—Après?
—Eh bien! j'ai acheté une presse, je l'ai établie dans la cave d'une maison, derrière le Val-de-Grâce. J'ai enrôlé les ouvriers nécessaires, et nous avons eu jusqu'à présent, comme Votre Altesse a pu le voir, un résultat satisfaisant. Mais ne voilà-t-il pas que le bruit de la machine a fait croire aux voisins que nos gens fabriquaient de la fausse monnaie, et qu'hier une descente de la police a eu lieu dans la maison. Heureusement, on a eu le temps d'arrêter le travail et de rouler un lit sur la trappe, de sorte que les alguazils de Voyer d'Argenson n'y ont rien vu. Mais comme pareille visite pourrait se renouveler et ne pas tourner si heureusement; aussitôt leur départ j'ai congédié les ouvriers, enterré la presse, et fait porter chez moi toutes les épreuves.
—Et vous avez bien fait, comte! s'écria le cardinal de Polignac.
—Oui, mais maintenant comment allons-nous faire? demanda madame du Maine.
—Transportons la presse chez moi, dit Pompadour.
—Ou chez moi, dit Valef.
—Non, non, dit Malezieux, une presse est un moyen trop dangereux, un homme de la police peut se glisser parmi les ouvriers et tout perdre.
D'ailleurs, nous devons avoir bien peu de choses à imprimer maintenant.
—Oui, dit Laval, le plus fort est fait.
—Eh bien! continua Malezieux, mon avis serait de recourir tout simplement, comme je l'avais proposé d'abord, à un copiste intelligent, discret et sûr, à qui on donnerait assez d'argent pour acheter son silence.
—Oh! de cette façon, ce serait bien plus sûr, s'écria monsieur de Polignac.
—Oui, mais où trouver un pareil homme? dit le prince; vous comprenez que, pour une affaire de cette importance, il serait dangereux de prendre le premier venu.
—Si j'osais... dit l'abbé Brigaud.
—Osez, l'abbé, osez, dit la duchesse du Maine.
—Je dirais, continua l'abbé, que j'ai votre affaire sous la main.
—Eh bien! quand je vous le disais, s'écria Pompadour, que l'abbé est un homme précieux.
—Mais véritablement ce qu'il nous faut? demanda Polignac.
—Oh! Votre Éminence le ferait faire exprès qu'elle ne trouverait pas mieux. Une véritable machine, qui écrira tout sans rien lire.
—Puis, pour plus grande précaution, dit le prince, nous pourrions rédiger en espagnol les pièces les plus importantes, et comme ces pièces sont spécialement destinées à Sa Majesté Catholique, nous aurions le double avantage de procéder dans une langue inconnue à notre copiste, et comme naturellement cela lui donnera un peu plus de mal, ce sera une occasion de le payer plus cher, sans qu'il se doute lui-même de l'importance de ce qu'il copie.
—Alors, prince, dit Brigaud, j'aurai l'honneur de vous l'envoyer.
—Non pas non pas, dit Cellamare, il ne faut pas que ce drôle mette le pied à l'ambassade d'Espagne. Tout cela se fera par intermédiaire, s'il vous plaît.
—Oui, oui, nous arrangerons tout cela, dit madame du Maine; l'homme est trouvé, c'est le principal; vous en répondez, Brigaud?
—Oui, madame, j'en réponds.
—C'est tout ce qu'il faut; maintenant, rien ne nous retient plus, continua la duchesse. Monsieur d'Harmental, donnez-moi le bras, je vous prie.
Le chevalier s'empressa d'obéir à madame du Maine, qui, n'ayant pu jusque-là s'occuper de lui, ainsi qu'elle avait fait de tout le monde, saisissait cette occasion de lui exprimer, par cette faveur, sa reconnaissance pour le courage qu'il avait montré rue des Bons-Enfants et l'habileté dont il avait fait preuve en Bretagne.
À la porte du pavillon, les envoyés groenlandais, redevenus de simples invités de la fête de Sceaux, trouvèrent une petite galère pavoisée aux armes de France et d'Espagne, qui à défaut du pont qui avait disparu, les attendait pour les conduire à l'autre bord. Madame du Maine y entra la première, fit asseoir d'Harmental près d'elle, laissant Malezieux faire les honneurs à Cellamare et à Richelieu; puis aussitôt, au signal donné par une musique cachée, la galère commença de voguer vers le rivage.
Comme l'avait dit la duchesse, la déesse de la Nuit, vêtue d'une longue robe de gaze noire, semée d'étoiles d'or, l'attendait de l'autre côté du petit lac, accompagnée des douze Heures qui se partagent son empire; la galère se dirigea vers ce groupe, qui, aussitôt qu'il vit la duchesse à portée de l'entendre, commença à chanter une cantate appropriée au sujet. Cette cantate s'ouvrait par un chœur de quatre vers, auquel succédait un solo, suivi lui-même d'une seconde reprise en chœur, le tout d'un goût si exquis, que chacun se retourna vers Malezieux, le grand ordonnateur des fêtes, pour le féliciter sur ce divertissement. Seul au milieu de tous, et aux premières notes du solo, d'Harmental avait tressailli d'étrange façon, car la voix de la chanteuse avait, avec une autre voix bien connue de lui et bien chère à son souvenir, une affinité telle que, quelque improbable que fût à Sceaux la présence de Bathilde, le chevalier s'était levé tout debout, par un mouvement plus fort que lui-même, pour regarder la personne dont l'accent lui avait fait éprouver une si singulière émotion. Malheureusement, malgré les flambeaux que les Heures, ses sujettes, tenaient à la main, il ne pouvait apercevoir le visage de la déesse, couvert qu'il était par un voile pareil à la robe dont elle était revêtue. Il entendait seulement cette voix pure, flexible, sonore, monter et redescendre, avec cette large, savante et facile méthode qu'il avait tant admirée lorsque la première fois cette voix l'avait frappé rue du Temps-Perdu, et chaque accent de cette voix, plus distincte à mesure qu'il approchait du rivage, retentissait jusqu'au fond de son cœur et le faisait frissonner de la tête aux pieds. Enfin, la galère aborda, le solo cessa et le chœur reprit. Mais d'Harmental, toujours debout et insensible à toute autre pensée qu'à celle qui l'occupait, continuait de suivre, dans son souvenir, la voix éteinte et les notes envolées.
—Eh bien! monsieur d'Harmental, dit la duchesse du Maine, êtes-vous si accessible aux charmes de la musique qu'elle vous fasse oublier que vous êtes mon cavalier?
—Oh! pardon, pardon, madame, dit d'Harmental en sautant sur le rivage et en tendant la main à la duchesse; mais il m'avait semblé reconnaître cette voix, et cette voix, je dois l'avouer, me rappelle des souvenirs si puissants....
—Cela prouve que vous êtes un habitué de l'Opéra, mon cher chevalier, dit la duchesse du Maine, et que vous appréciez comme il convient le talent de mademoiselle Bury.
—Comment! cette voix que je viens d'entendre est celle de mademoiselle Bury? demanda d'Harmental avec étonnement.
—Elle-même, monsieur, et si vous n'en croyez point ma parole, reprit la duchesse d'un ton où perçait une légère nuance de dépit, permettez-moi de prendre le bras de Laval ou de Pompadour, et allez vous en assurer vous même.
—Oh! madame, dit d'Harmental en retenant respectueusement la main que la duchesse avait fait un mouvement pour retirer, que Votre Altesse m'excuse. Nous sommes dans les jardins d'Armide, et un moment d'erreur est permis au milieu de pareils enchantements.
Et présentant de nouveau son bras à la duchesse, il s'éloigna avec elle dans la direction du château.
En cet instant, un faible cri se fit entendre, et, si faible qu'il fût, arriva au cœur de d'Harmental, qui se retourna presque malgré lui.
—Qu'y a-t-il? demanda la duchesse du Maine, avec une inquiétude mêlée d'impatience.
—Rien, rien, dit Richelieu, c'est la petite Bury qui a ses vapeurs; mais rassurez-vous, madame la duchesse, je connais la maladie: elle n'est point dangereuse... et même, si vous le désirez bien fort, j'irai prendre demain de ses nouvelles.
Deux heures après ce petit accident, qui du reste était trop peu de chose pour troubler en rien la fête, le chevalier d'Harmental ramené à Paris par l'abbé Brigaud, rentrait dans sa petite mansarde de la rue du Temps-Perdu, de laquelle il était absent depuis six semaines.
La première sensation qu'éprouva d'Harmental en rentrant chez lui fut un sentiment de bien-être indéfinissable de se retrouver dans cette petite chambre dont chaque meuble lui rappelait un souvenir. Quoique absent depuis six semaines de son appartement, on eût dit qu'il l'avait quitté la veille, tant, grâce aux soins presque maternels de la bonne madame Denis, chaque chose se retrouvait à sa place. D'Harmental resta un instant, sa bougie à la main regardant tout autour de lui avec une expression qui ressemblait presque à de l'extase; c'est que toutes les autres impressions de sa vie s'étaient effacées devant celles qu'il avait ressenties dans ce petit coin du monde. Puis, ce premier moment passé, il courut à sa fenêtre, l'ouvrit et essaya de plonger un indicible regard d'amour à travers les vitres sombres de sa voisine. Sans doute Bathilde dormait de son sommeil d'ange, ignorant que d'Harmental était revenu, qu'il était là, regardant sa fenêtre, tout frissonnant d'amour et d'espérance, comme si, chose impossible, cette fenêtre allait s'ouvrir et lui parler!
D'Harmental demeura ainsi plus d'une demi-heure, respirant à pleine poitrine l'air de la nuit, qui ne lui avait jamais semblé si pur et si frais, et reportant les yeux de cette fenêtre au ciel et du ciel à cette fenêtre. D'Harmental alors seulement comprit combien Bathilde était devenue un besoin de sa vie, et combien l'amour qu'il éprouvait pour elle était profond et puissant.
Enfin d'Harmental comprit qu'il ne pouvait passer la nuit tout entière à sa fenêtre, et, refermant sa croisée, il entra chez lui; mais ce fut pour se remettre à cette recherche de souvenirs qu'avait fait naître en son cœur son retour dans sa petite chambre. Il ouvrit son piano, un peu désaccordé par sa longue absence, et fit rouler ses doigts sur les touches, au risque d'exciter de nouveau la colère du locataire du troisième. Du piano, il passa au carton où était renfermé le portrait inachevé de Bathilde. Le pastel en était un peu effacé, mais c'était bien toujours la belle et chaste jeune fille, et la folle et capricieuse petite tête de Mirza. Tout était comme il l'avait quitté, à cette légère touche de destruction près que laisse toujours le temps sur les objets qu'en passant il effleure du bout de l'aile. Enfin, après s'être arrêté encore une dernière fois devant chaque objet, pressé par ce sommeil toujours si puissant à une certaine époque de la vie, il se coucha et s'endormit en repassant dans sa mémoire l'air de la cantate chantée par mademoiselle Bury, dont il finit par faire, dans ce vague crépuscule de la pensée qui précède un complet assoupissement, une seule et même personne avec Bathilde.
En s'éveillant, d'Harmental bondit hors de son lit et courut à la fenêtre. La journée paraissait assez avancée:
Le soleil était magnifique; et cependant, malgré ces séductions si puissantes, la fenêtre de Bathilde était hermétiquement fermée. D'Harmental regarda à sa montre: il était dix heures.
Le chevalier se mit à sa toilette. Nous avons déjà avoué qu'il n'était point exempt d'une certaine coquetterie un peu féminine; ce n'était point sa faute, mais celle de l'époque, où tout était manière, même la passion. Mais cette fois ce n'était pas sur l'expression de mélancolie de son visage qu'il comptait; c'était sur la franche joie du retour, qui donnait à tous ses traits un caractère de bonheur admirable: il était évident que d'Harmental n'attendait qu'un regard de Bathilde pour se couronner roi de la création.
Ce regard il vint le chercher à la fenêtre; mais celle de Bathilde était toujours fermée. D'Harmental ouvrit alors la sienne, espérant que le bruit attirerait les regards de sa voisine: rien ne bougea. Il y resta une heure: pendant cette heure aucun souffle ne vint même agiter les rideaux; on eût dit que la chambre de la jeune fille était abandonnée. D'Harmental toussa, d'Harmental ferma et rouvrit la fenêtre, d'Harmental détacha de petites parcelles de plâtre du mur et les jeta contre les carreaux: tout fut inutile.
Alors, à la surprise succéda l'inquiétude; cette fenêtre, si obstinément close, devait indiquer au moins une absence, sinon un malheur. Bathilde absente, où pouvait être Bathilde? quel événement avait eu l'influence de déplacer de son centre cette vie si calme, si douce, si régulière? À qui demander? à qui s'informer? Il n'y avait que la bonne madame Denis qui pût savoir quelque chose. Il était tout simple que d'Harmental, de retour dans la nuit, fît le lendemain une visite à sa propriétaire: d'Harmental descendit chez madame Denis.
Madame Denis n'avait pas vu son locataire depuis le jour du déjeuner; elle n'avait point oublié les soins que d'Harmental avait donnés à son évanouissement: elle le reçut donc comme l'enfant prodigue.
Heureusement pour d'Harmental, mesdemoiselles Denis étaient occupées à leur leçon de dessin, et monsieur Boniface était chez son procureur; de sorte qu'il n'eut affaire qu'à sa respectable hôtesse. La conversation tomba tout naturellement sur l'ordre, le soin, la propreté, maintenus dans la petite chambre en l'absence de celui qui l'occupait. De là à demander si pendant cette absence le logement d'en face avait changé de locataire, la transition était simple et facile; aussi la question, posée sans affectation, amena-t-elle une réponse exempte de doute. La veille, au matin, madame Denis avait encore vu Bathilde à sa fenêtre, et la veille, au soir, monsieur Boniface avait rencontré Buvat rentrant de son bureau; seulement le troisième clerc de Me Joullu avait remarqué sur la figure du digne écrivain un air de majestueuse hauteur, que l'héritier du nom des Denis avait d'autant plus remarqué que cet air était d'autant moins habituel à la physionomie de son digne voisin.
C'était tout ce que d'Harmental voulait savoir, Bathilde était à Paris, Bathilde était chez elle. Sans doute le hasard n'avait point encore dirigé les regards de la jeune fille vers cette fenêtre que depuis si longtemps elle avait vue fermée, vers cette chambre que depuis si longtemps elle savait vide. D'Harmental remercia de nouveau madame Denis pour toutes les bontés de son absence, qu'il espérait bien lui voir reporter sur son retour, et prit congé de sa bonne propriétaire avec une effusion de reconnaissance que celle-ci fut bien loin d'attribuer à sa véritable cause.
Sur le palier, d'Harmental rencontra l'abbé Brigaud qui venait faire sa visite quotidienne à madame Denis. L'abbé demanda au chevalier s'il remontait chez lui, et, sur sa réponse affirmative, lui annonça qu'en sortant de chez madame Denis, il grimperait jusqu'à son quatrième étage. D'Harmental, qui ne comptait pas sortir de la journée, lui promit de l'attendre.
En rentrant chez lui, d'Harmental alla droit à la fenêtre.
Rien n'était changé chez sa voisine: les rideaux scrupuleusement tirés interceptaient jusqu'à la plus petite ouverture par laquelle le regard pouvait pénétrer. Décidément c'était un parti pris. D'Harmental résolut d'employer un dernier moyen qu'il avait réservé pour sa suprême ressource. Il se mit à son piano, et, après un brillant prélude, chanta, sur un accompagnement de sa façon, l'air de la cantate de la Nuit, qu'il avait entendue la veille, et qui, depuis la première jusqu'à la dernière note, était restée dans son souvenir. Mais quoique, tout en chantant, son regard ne perdît point de vue l'inexorable fenêtre, tout resta muet et immobile; la chambre d'en face n'avait plus d'écho.
Mais en manquant l'effet auquel il s'attendait, d'Harmental en avait produit un autre auquel il ne s'attendait pas. En achevant la dernière mesure, il entendit des applaudissements retentir derrière lui, il se retourna et aperçut l'abbé Brigaud.
—Ah! c'est vous l'abbé! dit d'Harmental en se levant et en allant fermer vivement sa fenêtre. Diable! je ne vous savais pas si grand mélomane.
—Ni vous si bon musicien. Peste! mon cher pupille, une cantate que vous avez entendue une fois, c'est merveilleux!
—L'air m'a paru fort beau, l'abbé, voilà tout, dit d'Harmental; et comme j'ai au plus haut degré la mémoire des sons, je l'ai retenu.
—Et puis, il était si admirablement chanté, n'est-ce pas, reprit l'abbé.
—Oui, dit d'Harmental, cette demoiselle Bury a une admirable voix, et la première fois que son nom sera sur l'affiche, je me suis déjà promis d'aller incognito à l'Opéra.
—Est-ce la voix que vous désirez entendre? demanda Brigaud.
—Oui, dit d'Harmental.
—Alors, il ne faut point aller à l'Opéra pour cela.
—Et où faut-il aller?
—Nulle part: restez ici, vous êtes aux premières loges.
—Comment! la déesse de la Nuit?
—C'était votre voisine.
—Bathilde! s'écria d'Harmental, je ne m'étais donc pas trompé, je l'avais reconnue! Oh! mais c'est impossible, l'abbé; comment se fait-il que Bathilde ait été cette nuit chez madame la duchesse du Maine?
—D'abord, mon cher pupille, rien n'est impossible dans le temps où nous vivons, répondit Brigaud; mettez-vous bien d'abord cela dans la tête avant de rien nier ou de rien entreprendre; croyez à la possibilité de tout c'est le moyen sûr d'arriver à tout.
—Mais enfin, comment la pauvre Bathilde?...
—Oui, n'est-ce pas que cela paraît étrange au premier abord? Eh bien! cependant, rien n'est plus simple au fond. Mais l'histoire ne doit pas autrement vous intéresser, n'est-ce pas, chevalier? Ainsi parlons d'autre chose.
—Si fait, l'abbé, si fait, dit d'Harmental; vous vous trompez étrangement, et l'histoire au contraire m'intéresse au suprême degré.
—Eh bien! mon cher pupille, puisque vous êtes si curieux, voilà toute l'affaire. L'abbé de Chaulieu connaît mademoiselle Bathilde; n'est-ce pas ainsi que vous appelez votre voisine?
—Oui; mais comment l'abbé de Chaulieu la connaît-il?
—Oh! d'une façon toute naturelle. Le tuteur de cette charmante enfant est, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, un des copistes de la capitale qui possèdent un des plus beaux points d'écriture.
—Bon! après?
—Eh bien! après, comme monsieur de Chaulieu a besoin de quelqu'un qui recopie ses poésies, attendu que devenant aveugle, comme vous avez pu le voir, il est forcé de les dicter, à mesure qu'elles lui viennent, à un petit laquais qui ne sait pas même l'orthographe, il s'est adressé au bonhomme Buvat pour lui confier cette importante besogne, et par le bonhomme Buvat il a fait la connaissance de mademoiselle Bathilde.
—Mais tout cela ne me dit pas comment mademoiselle Bathilde se trouvait chez madame la duchesse du Maine.
—Attendez donc, toute histoire a son commencement, son nœud et sa péripétie, que diable!
—L'abbé, vous me faites damner.
—Patience, mon Dieu! patience!
—J'en ai. Allez, je vous écoute.
—Eh bien! ayant fait la connaissance de mademoiselle Bathilde, le bon Chaulieu a subi, comme les autres l'influence du charme universel, car vous saurez qu'il y a une espèce de magie attachée à la jeune personne en question, et qu'on ne peut la voir sans l'aimer.
—Je le sais, murmura d'Harmental.
—Donc, comme mademoiselle Bathilde est pleine de talents, et que non seulement elle chante comme un rossignol, mais encore qu'elle dessine comme un ange, le bon Chaulieu a parlé d'elle avec tant d'enthousiasme à mademoiselle Delaunay, que celle-ci a pensé à lui faire faire les costumes des différents personnages qui jouaient un rôle dans la fête qu'elle préparait, et à laquelle nous avons assisté hier soir.
—Tout cela ne me dit pas que c'était Bathilde et non mademoiselle Bury qui chantait la cantate de la Nuit.
—Nous y sommes.
—Enfin!
—Or, il est arrivé pour mademoiselle Delaunay ce qui arrive pour tout le monde: mademoiselle Delaunay a pris en amitié la petite magicienne. Au lieu de la renvoyer après lui avoir fait dessiner les costumes en question, elle l'a gardée trois jours à Sceaux. Elle y était donc encore avant-hier enfermée avec mademoiselle Delaunay, dans sa chambre, lorsqu'on vint d'un air tout effaré annoncer à votre chauve-souris que le régisseur de l'Opéra la faisait demander pour une chose de la première importance. Mademoiselle Delaunay sortit, laissant Bathilde seule. Bathilde, restée seule, s'ennuya, et, comme mademoiselle Delaunay tardait à rentrer, Bathilde, pour se distraire, se mit au piano, commença par quelques accords, chanta deux ou trois gammes; puis, trouvant le piano juste, et se sentant en voix, commença un grand air, je ne sais plus de quel opéra, et cela avec tant de perfection, que mademoiselle Delaunay en entendant ce chant auquel elle ne s'attendait pas, entrouvrit doucement la porte, écouta le grand air jusqu'au bout, et lorsqu'il fut fini, vint se jeter au cou de la belle chanteuse en lui criant qu'elle pouvait lui sauver la vie. Bathilde étonnée demanda en quoi et de quelle façon elle pouvait lui rendre un si grand service. Alors mademoiselle Delaunay lui raconta comme quoi mademoiselle Bury de l'Opéra s'était engagée à venir chanter le lendemain à Sceaux la cantate de la Nuit, et comme quoi s'étant trouvée gravement indisposée le jour même, elle faisait dire, à son grand regret, à Son Altesse Royale madame du Maine, qu'elle la suppliait de ne pas compter sur elle; si bien qu'il n'y avait plus de Nuit, et par conséquent plus de fête si Bathilde n'avait l'extrême obligeance de se charger de la susdite cantate. Bathilde, comme vous devez bien le penser, se défendit de toutes ses forces; elle déclara qu'elle ne pouvait chanter ainsi de la musique qu'elle ne connaissait pas. Mademoiselle Delaunay posa la cantate devant elle. Bathilde dit que cette musique lui paraissait horriblement difficile. Mademoiselle Delaunay répondit que rien n'était difficile pour une musicienne de sa force. Bathilde voulut se lever, mademoiselle Delaunay la força de se rasseoir. Bathilde joignit les mains, mademoiselle Delaunay les lui sépara et les posa sur le piano; le piano touché rendit un son. Bathilde, malgré elle, déchiffra la première mesure, puis la seconde, puis toute la cantate. À la seconde fois, elle attaqua le chant et le chanta jusqu'au bout avec une justesse d'intonation et un caractère d'expression admirables.
Mademoiselle Delaunay était dans le délire.
Madame du Maine arriva à son tour, désespérée de ce qu'elle venait d'apprendre à l'endroit de mademoiselle Bury. Mademoiselle Delaunay pria Bathilde de recommencer la cantate. Bathilde n'osa refuser; elle joua et chanta comme un ange. Madame du Maine joignit ses prières à celles de mademoiselle Delaunay. Le moyen de refuser quelque chose à madame du Maine! Vous le savez, chevalier, c'est impossible. La pauvre Bathilde fut donc forcée de se rendre, et toute honteuse, toute confuse, moitié riant, moitié pleurant, elle consentit à ce qu'on voulut, à deux conditions. La première c'est qu'elle irait dire elle-même à son bon ami Buvat la cause de son absence passée et de son absence future; la seconde qu'elle resterait chez elle toute la soirée du jour et toute la matinée du lendemain, afin d'étudier la malheureuse cantate qui venait faire un si malencontreux déplacement dans toutes ses habitudes. Ces clauses furent débattues de part et d'autre, et accordées sous serment réciproque: serment de la part de Bathilde qu'elle serait de retour le lendemain à sept heures du soir; serment de la part de mademoiselle Delaunay et de madame du Maine, que tout le monde continuerait de croire que c'était mademoiselle Bury qui avait chanté.
—Mais alors, demanda d'Harmental, comment ce secret a-t-il été trahi?
—Ah! par une circonstance parfaitement inattendue, reprit Brigaud avec cet air d'étrange bonhomie qui faisait qu'on ne pouvait jamais deviner s'il raillait ou s'il parlait sérieusement. Tout avait été à merveille, comme vous avez pu le voir, jusqu'à la fin de la cantate, et la preuve, c'est que ne l'ayant entendue qu'une fois, vous l'avez cependant retenue depuis un bout jusqu'à l'autre; lorsqu'au moment où la galère qui nous ramenait du pavillon de l'Aurore au rivage touchait terre, soit émotion d'avoir ainsi chanté pour la première fois en public, soit qu'elle eût reconnu parmi les suivants de madame du Maine quelqu'un qu'elle ne s'attendait pas à voir en si bonne compagnie; sans que personne ne pût deviner pourquoi enfin, la pauvre déesse de la Nuit poussa un cri et s'évanouit dans les bras des Heures ses compagnes. Dès lors tous les serments faits furent oubliés, toutes les promesses engagées mises à néant. On la débarrassa de son voile pour lui jeter de l'eau au visage; de sorte que lorsque j'accourus, tandis que vous vous éloigniez, vous, en donnant le bras à Son Altesse, je fus fort étonné, au lieu et place de mademoiselle Bury, de reconnaître votre jolie voisine. J'interrogeai alors mademoiselle Delaunay, et, comme il n'y avait plus moyen de garder l'incognito, elle me raconta ce qui s'était passé, toujours sous le sceau du secret, que je trahis pour vous seul mon cher pupille, et parce que, je ne sais pourquoi, je ne sais rien vous refuser.
—Et cette indisposition, demanda d'Harmental avec inquiétude.
—Ce n'était rien, un éblouissement momentané, une émotion passagère qui n'a pas eu de suite, puisque, quelque prière qu'on ait pu lui faire, Bathilde n'a pas même voulu rester une demi-heure de plus à Sceaux, et qu'elle a demandé avec tant d'instances à revenir chez elle, qu'on a mis une voiture à sa disposition, et qu'une heure avant nous elle devait être de retour.
—De retour? Ainsi vous êtes sûr qu'elle est de retour? Merci, l'abbé; voilà tout ce que je voulais savoir, voilà tout ce que je voulais vous demander.
—Et maintenant, dit Brigaud, je peux m'en aller, n'est-ce pas? vous n'avez plus besoin de moi, vous savez tout ce que vous vouliez savoir?
—Je ne dis pas cela mon cher Brigaud; au contraire, restez, vous me ferez plaisir.
—Non, merci; j'ai moi-même un tour à faire par la ville. Je vous laisse à vos réflexions, mon très cher pupille.
—Et quand vous reverrai-je, l'abbé? demanda machinalement d'Harmental.
—Mais demain probablement, répondit l'abbé.
—À demain, alors.
—À demain.
Sur quoi l'abbé, riant de ce rire qui n'appartenait qu'à lui, gagna la porte de la chambre, tandis que d'Harmental rouvrait sa fenêtre, décidé à y rester en sentinelle jusqu'au lendemain s'il le fallait, ne dût-il, pour prix d'une longue station, entrevoir Bathilde qu'un instant, une seconde.
Le pauvre gentilhomme était amoureux comme un étudiant