À quatre heures et quelques minutes, d'Harmental aperçut Buvat qui tournait le coin de la rue du Temps-Perdu, du côté de la rue Montmartre. Le chevalier crut remarquer que l'honnête écrivain marchait d'une allure plus pressée que d'habitude, et qu'au lieu de tenir sa canne perpendiculairement comme fait un bourgeois qui marche, il la tenait horizontalement comme un coureur qui trotte. Quant à cet air de majesté qui avait tant frappé la veille monsieur Boniface, il avait entièrement disparu pour faire place à une légère expression d'inquiétude. Il n'y avait pas à s'y tromper, Buvat ne revenait si diligemment que parce qu'il était inquiet de Bathilde: Bathilde était donc souffrante!
Le chevalier suivit des yeux le digne écrivain jusqu'au moment où il disparut sous la porte de l'allée qui donnait entrée à la maison qu'il habitait. D'Harmental, avec raison, présumait qu'il entrerait chez Bathilde au lieu de remonter chez lui, et il espérait qu'il ouvrirait enfin la fenêtre aux derniers rayons du soleil, qui depuis le matin venait la caresser. Mais d'Harmental se trompait. Buvat se contenta de soulever le rideau et de venir coller sa grosse face sur une vitre, tout en tambourinant avec les deux mains sur les deux vitres voisines; encore son apparition fut-elle de bien courte durée, car au bout d'un instant il se retourna vivement comme fait un homme qu'on appelle; et, laissant retomber le rideau de mousseline qu'il avait rejeté derrière lui, il disparut. D'Harmental présuma que la disparition était motivée par un appel à l'appétit de son voisin; cela lui rappela que, préoccupé de l'obstination que mettait cette malheureuse fenêtre à ne pas s'ouvrir, il avait oublié le déjeuner ce qui, il faut le dire à la honte de d'Harmental, était une bien grande infraction à ses habitudes.
Or, comme il n'y avait pas de chance que la fenêtre s'ouvrît tant que ses voisins seraient occupés à dîner, le chevalier résolut de mettre ce moment à profit en dînant lui-même. En conséquence, il sonna son concierge, lui ordonna d'aller chercher chez le rôtisseur le poulet le plus gras et chez le fruitier les plus beaux fruits qu'il pourrait trouver. Quant au vin, il lui en restait encore quelques vieilles bouteilles de l'envoi que lui avait fait l'abbé Brigaud.
D'Harmental mangea avec un certain remords: il ne comprenait pas qu'il put être à la fois si tourmenté et avoir tant d'appétit. Heureusement il se rappela avoir lu, dans je ne sais quel moraliste, que la tristesse creusait affreusement l'estomac. Cette maxime mit sa conscience en repos, et il en résulta que le malheureux poulet fut dévoré jusqu'à la carcasse.
Quoique l'action de dîner fût fort naturelle en elle-même et n'offrît, certes, rien de répréhensible, d'Harmental, avant de se mettre à table, avait fermé sa fenêtre tout en se ménageant par l'écartement du rideau, un petit jour au moyen duquel il découvrait les étages supérieurs de la maison qui faisait face à la sienne. Grâce à cette précaution, au moment où il achevait son repas, il aperçut Buvat qui, sans doute, après avoir terminé le sien, apparaissait à la fenêtre de sa terrasse. Comme nous l'avons dit, il faisait un temps magnifique, aussi Buvat parut-il très disposé à en profiter; mais comme Buvat était de ces êtres à part pour qui le plaisir n'existe qu'à la condition qu'il sera partagé, d'Harmental le vit se retourner, et à son geste, il présuma qu'il invitait Bathilde, qui sans doute l'avait accompagné chez lui, à le suivre sur la terrasse. En conséquence, un instant d'Harmental espéra qu'il allait voir paraître la jeune fille, et se leva le cœur bondissant; mais il se trompait. Si tentante que fût cette belle soirée, si éloquente que fût la prière par laquelle Buvat invitait sa pupille à en jouir, tout fut inutile; mais il n'en fut pas de même de Mirza qui, sautant sur la fenêtre sans y être invitée, se mit à bondir joyeusement sur la terrasse, en tenant à sa gueule le bout d'un ruban gorge de pigeon qu'elle faisait flotter comme une banderole, et que d'Harmental reconnut pour celui qui serrait le bonnet de nuit de son voisin.
Celui-ci le reconnut aussi, car se lançant aussitôt à la poursuite de Mirza, il fit, en la poursuivant de toute la force de ses petites jambes, trois ou quatre fois le tour de la terrasse, exercice qui se fût sans doute indéfiniment prolongé, si Mirza n'avait eu l'imprudence de se réfugier dans la fameuse caverne de l'hydre dont nous avons donné à nos lecteurs une si pompeuse description. Buvat hésita un instant à plonger son bras dans l'antre, mais enfin, faisant un effort de courage, il y poursuivit la fugitive, et au bout d'un instant, le chevalier le vit retirer sa main armée du bienheureux ruban, que Buvat passa et repassa sur son genou pour en effacer les froissures, après quoi il le plia proprement, et rentra dans sa chambre pour le serrer sans doute en quelque tiroir où il fût à l'abri de l'espièglerie de Mirza.
C'était ce moment que le chevalier attendait. Il ouvrit sa fenêtre, passa sa tête entre les deux battants entrouverts, et attendit. Au bout d'un instant, Mirza sortit à son tour sa tête de la caverne, regarda autour d'elle, bâilla, secoua ses oreilles et sauta sur la terrasse. En ce moment le chevalier l'appela du ton le plus caressant et le plus séducteur qu'il put prendre. Mirza tressaillit au son de la voix; puis guidés par la voix, ses yeux se dirigèrent vers le chevalier. Au premier regard elle reconnut l'homme aux morceaux de sucre, poussa un petit grognement de joie, puis, avec une pensée d'instinctive gastronomie aussi rapide que l'éclair, elle s'élança d'un seul bond par la fenêtre de Buvat, comme fait le cerf Coco à travers son tambour, et disparut. D'Harmental baissa la tête, et presque au même instant entrevit Mirza qui traversait la rue comme une vision et qui, avant que le chevalier eût eu le temps de refermer sa fenêtre, grattait déjà à sa porte. Heureusement pour d'Harmental, Mirza avait la mémoire du sucre développée à un degré égal où il avait, lui, celle des sons.
On devine que le chevalier ne fit point attendre la charmante petite bête, qui s'élança toute bondissante dans la chambre, en laissant échapper des signes non équivoques de la joie que lui donnait ce retour inattendu. Quant à d'Harmental, il était presque aussi heureux que s'il eût vu Bathilde. Mirza, c'était quelque chose de la jeune fille, c'était sa levrette bien-aimée, tant caressée, tant baisée par elle, qui le jour allongeait sa tête sur ses genoux, qui le soir couchait sur le pied de son lit; c'était la confidente de ses chagrins et de son bonheur, c'était en outre une messagère sûre, rapide, excellente, et c'est à ce dernier titre surtout que d'Harmental l'avait attirée chez lui et venait de si bien la recevoir.
Le chevalier mit Mirza à même du sucrier, s'assit à son secrétaire, et laissant parler son cœur et courir sa plume, écrivit la lettre suivante:
«Chère Bathilde, vous me croyez bien coupable, n'est-ce pas? mais vous ne pouvez pas savoir les étranges circonstances dans lesquelles je me trouve, et qui sont mon excuse; si j'étais assez heureux pour vous voir un instant, un seul instant, vous comprendriez comment il y a en moi deux personnages si différents, le jeune étudiant de la mansarde et le gentilhomme des fêtes de Sceaux; ouvrez-moi donc ou votre fenêtre, pour que je puisse vous voir, ou votre porte, pour que je puisse vous parler; permettez-moi d'aller vous demander mon pardon à genoux. Je suis sûr que lorsque vous saurez combien je suis malheureux, et surtout combien je vous aime, vous aurez pitié de moi.
Adieu, ou plutôt au revoir, chère Bathilde; je donne à notre charmante messagère tous les baisers que je voudrais déposer sur vos jolis pieds.
Adieu encore, je vous aime plus que je ne puis le dire, plus que vous ne pouvez le croire, plus que vous ne vous en douterez jamais.
Raoul.»
Ce billet qui eût paru bien froid à une femme de notre époque, parce qu'il ne disait juste que ce que celui qui écrivait voulait dire, parut fort suffisant au chevalier, et véritablement était fort passionné pour l'époque; aussi d'Harmental le plia-t-il sans y rien changer, et l'attacha-t-il comme le premier sous le collier de Mirza; puis enlevant alors le sucrier, que la gourmande petite bête suivit des yeux jusqu'à l'armoire où d'Harmental le renferma, le chevalier ouvrit la porte de sa chambre et indiqua du geste à Mirza ce qui lui restait à faire. Soit fierté, soit intelligence, Mirza ne se le fit point redire à deux fois, s'élança dans l'escalier comme si elle avait des ailes, ne s'arrêta que le temps juste de donner en passant un coup de dent à monsieur Boniface qui rentrait de chez son procureur, traversa la rue comme un éclair et disparut dans l'allée de la maison de Bathilde. Un instant encore d'Harmental demeura avec inquiétude à la fenêtre, car il craignait que Mirza n'allât rejoindre Buvat sous le berceau de chèvrefeuille, et que la lettre ne se trouvât détournée ainsi de sa véritable destination. Mais Mirza n'était point bête à commettre de semblables méprises, et comme au bout de quelques secondes d'Harmental ne la vit point paraître à la fenêtre de la terrasse, il en augura avec beaucoup de sagacité qu'elle s'était arrêtée au quatrième. En conséquence, pour ne point trop effaroucher la pauvre Bathilde, il ferma sa fenêtre, espérant qu'à l'aide de cette concession, il obtiendrait quelque signe qui lui indiquerait qu'on était en voie de lui pardonner.
Mais il n'en fut point ainsi: d'Harmental attendit vainement toute la soirée et une partie de la nuit. À onze heures, la lumière, à peine visible à travers les doubles rideaux, toujours hermétiquement fermés s'éteignit tout à fait. Une heure encore d'Harmental veilla à sa fenêtre ouverte pour saisir la moindre apparence de rapprochement; mais rien ne parut, tout resta muet, comme tout était sombre, et force fut à d'Harmental de renoncer à l'espoir de revoir Bathilde avant le lendemain.
Mais le lendemain ramena les mêmes rigueurs: c'était un parti pris de défense qui, pour un homme moins amoureux que d'Harmental, eût purement et simplement indiqué la crainte de la défaite; mais le chevalier, ramené par un sentiment véritable à la simplicité de l'âge d'or n'y vit, lui, qu'une froideur à l'éternité de laquelle il commença de croire; il est vrai qu'elle durait depuis vingt-quatre heures.
D'Harmental passa la matinée à rouler dans sa tête mille projets plus absurdes les uns que les autres. Le seul qui eût le sens commun était tout bonnement de traverser la rue, de monter les quatre étages de Bathilde, d'entrer chez elle et de lui tout dire; il lui vint à l'esprit comme les autres, mais comme c'était le seul qui fût raisonnable, d'Harmental se garda bien de s'y arrêter. D'ailleurs, c'était une hardiesse bien grande que de se présenter ainsi chez Bathilde sans y être autorisé par le moindre signe, ou tout au moins sans y être conduit par quelque prétexte. Une pareille façon de faire pouvait blesser Bathilde, et elle n'était déjà que trop irritée; mieux valait donc attendre, et d'Harmental attendit.
À deux heures, Brigaud entra et trouva d'Harmental d'une humeur massacrante. L'abbé jeta un coup d'œil de côté sur la fenêtre, toujours hermétiquement fermée, et devina tout. Il prit une chaise, s'assit en face de d'Harmental, et tournant ses pouces l'un autour de l'autre comme il voyait faire au chevalier:
—Mon cher pupille, lui dit-il après un instant de silence, ou je suis mauvais physionomiste, ou je lis sur votre visage qu'il vous est arrivé quelque chose de profondément triste.
—Et vous lisez bien, mon cher abbé, dit le chevalier. Je m'ennuie.
—Ah! vraiment!
—Et si bien, continua d'Harmental, qui avait le soin d'épancher la bile qu'il avait faite la veille, que je suis tout prêt à envoyer votre conspiration à tous les diables.
—Oh! chevalier il ne faut pas jeter ainsi le manche après la cognée. Comment! envoyer la conspiration à tous les diables quand elle va comme sur des roulettes. Allons donc! et que diraient les autres?
—Vous êtes charmant, vous et les autres; les autres, mon cher, ils courent le monde, ils vont au bal, à l'Opéra, ils ont des duels, des maîtresses, de la distraction enfin, et ils ne sont pas forcés de se tenir comme moi renfermés dans une mauvaise mansarde.
—Eh bien! mais ce piano, ces pastels?
—Avec cela que c'est encore bien distrayant, votre musique et votre dessin!
—Ce n'est pas distrayant quand on dessine ou qu'on chante seul; mais enfin quand on peut dessiner et chanter en compagnie, cela commence déjà à mieux faire.
—Et avec qui diable voulez-vous que je dessine et que je chante?
—Vous avez d'abord les deux demoiselles Denis.
—Ah oui! avec cela qu'elles chantent juste et qu'elles dessinent bien, n'est ce pas?
—Mon Dieu! je ne vous les donne pas comme des virtuoses et comme des artistes, et je sais bien qu'elles ne sont pas de la force de votre voisine. Eh bien! mais à propos, votre voisine?
—Eh bien! ma voisine?
—Pourquoi ne faites-vous pas de la musique avec elle, par exemple? Elle qui chante si bien: cela vous distrairait.
—Est-ce que je la connais, ma voisine? Est-ce qu'elle ouvre seulement sa fenêtre? Voyez, depuis hier matin, elle est barricadée chez elle. Ah! oui, ma voisine, elle est aimable!
—Eh bien! voyez, on m'avait dit qu'elle était charmante, à moi.
—D'ailleurs, comment voulez-vous que nous chantions chacun dans notre chambre? cela ferait un singulier duo!
—Non pas; chez elle.
—Chez elle! Est-ce que je lui suis présenté? Est-ce que je la connais?
—Eh bien mais! on prend un prétexte.
—Eh! depuis hier j'en cherche un.
—Et vous ne l'avez pas encore trouvé? un homme d'imagination comme vous! Ah! mon cher pupille! je ne vous reconnais pas là.
—Tenez, l'abbé, trêve de plaisanterie, je ne suis pas en train aujourd'hui; que voulez-vous, on a ses jours, et aujourd'hui je suis stupide.
—Eh bien! ces jours-là on s'adresse à ses amis.
—À ses amis; pourquoi faire?
—Pour trouver le prétexte qu'on cherche vainement soi-même.
—Eh bien! l'abbé mon ami, trouvez-moi ce prétexte. Allons, j'attends.
—Rien n'est plus facile.
—Vraiment!
—Le voulez-vous?
—Faites attention à quoi vous vous engagez.
—Je m'engage à vous ouvrir la porte de votre voisine.
—D'une façon convenable?
—Comment donc, est-ce que j'en connais d'autres?
—L'abbé, je vous étrangle, si votre prétexte est mauvais.
—Et s'il est bon?
—S'il est bon, l'abbé, s'il est bon, vous êtes un homme adorable.
—Vous rappelez-vous ce qu'a dit le comte de Laval, de la descente que la justice a faite dans sa maison du Val-de-Grâce, et la nécessité ou il a été de renvoyer ses ouvriers et de faire enterrer sa presse?
—Parfaitement.
—Vous rappelez-vous la délibération qui a été prise à la suite de cela?
—Oui, que l'on se servirait d'un copiste.
—Enfin, vous rappelez-vous encore que je me suis chargé de trouver ce copiste, moi?
—Je me le rappelle.
—Eh bien! ce copiste sur lequel j'ai jeté les yeux, cet honnête homme que j'ai promis de découvrir, il est tout découvert. Mon cher chevalier, c'est le tuteur de Bathilde.
—Buvat?
—Lui-même. Eh bien! je vous passe mes pleins pouvoirs; vous montez chez lui, vous lui offrez des rouleaux d'or à gagner; la porte vous est ouverte à deux battants, et vous chantez tant que vous voulez avec Bathilde.
—Ah! mon cher Brigaud, s'écria d'Harmental en sautant au cou de l'abbé, vous me sauvez la vie, parole d'honneur!
Et d'Harmental prit son chapeau et s'élança vers la porte. Maintenant qu'il avait un prétexte, il ne redoutait plus rien.
—Eh bien! eh bien! dit Brigaud, vous ne me demandez même pas où le bonhomme doit aller chercher les copies en question.
—Chez vous, pardieu!
—Non pas! non pas! jeune homme; non pas!
—Et chez qui?
—Chez le prince de Listhnay, rue du Bac, 110.
—Chez le prince de Listhnay!... Qu'est-ce que ce prince-là, l'abbé?
—Un prince de notre façon, d'Avranches, le valet de chambre de madame du Maine.
—Et vous croyez qu'il jouera bien son rôle!
—Pas pour vous, peut-être, qui avez l'habitude de voir de vrais princes, mais pour Buvat....
—Vous avez raison. Au revoir, l'abbé!
—Vous trouvez donc le prétexte bon?
—Excellent.
—Allez donc, en ce cas, et que Dieu vous garde!
D'Harmental descendit les marches de l'escalier quatre à quatre; puis arrivé au milieu de la rue, et voyant à sa fenêtre l'abbé Brigaud qui le regardait, il lui fit un dernier signe de la main et disparut sous la porte de l'allée qui conduisait chez Bathilde.
De son côté, comme on le comprend bien, Bathilde n'avait pas fait un pareil effort sans que son cœur en souffrît. La pauvre enfant aimait d'Harmental de toutes les forces de son âme, comme on aime à dix-sept ans, comme on aime pour la première fois. Pendant le premier mois de son absence elle avait compté tous les jours; pendant la cinquième semaine, elle avait compté les heures, pendant les huit derniers jours, elle avait compté les minutes. C'était alors que l'abbé de Chaulieu était venu la chercher pour la conduire à mademoiselle Delaunay, et comme il avait eu le soin, non seulement de parler de ses talents, mais encore de dire qui elle était, Bathilde avait été reçue avec toutes les prévenances qui lui étaient dues, et que la pauvre Delaunay lui rendait d'autant plus volontiers qu'on les avait longtemps oubliées à son propre égard. Au reste, ce déplacement, qui avait rendu momentanément Buvat si fier, avait été reçu par Bathilde comme une distraction qui devait lui aider à passer les derniers moments de l'attente; mais lorsqu'elle vit que mademoiselle Delaunay comptait disposer d'elle le jour même où, d'après son calcul, Raoul devait arriver, elle maudit de grand cœur l'instant où l'abbé de Chaulieu l'avait conduite à Sceaux, et elle eût certes refusé quelles qu'eussent été ses instances, si madame du Maine n'était intervenue. Il n'y avait pas moyen de refuser à madame du Maine une chose qu'elle demandait à titre de service, elle qui, à la rigueur et avec l'idée qu'on se faisait à cette époque de la suprématie des rangs, aurait eu le droit d'ordonner. Bathilde, forcée dans ses derniers retranchements, avait donc accepté; mais comme elle se serait fait un reproche éternel, si Raoul fût venu en son absence, et si en revenant il eût trouvé sa fenêtre fermée, elle avait, comme nous l'avons dit, demandé à revenir, pour étudier à son aise la cantate et pour rassurer Buvat. Pauvre Bathilde! elle avait inventé deux faux prétextes pour cacher sous un double voile le véritable motif de son retour.
On devine que si Buvat avait été fier de ce que Bathilde avait été appelée pour dessiner les costumes de la fête, ce fut bien autre chose lorsqu'il apprit qu'elle était destinée à y jouer un rôle. Buvat avait constamment rêvé pour Bathilde un retour de fortune qui lui rendrait la position sociale que la mort d'Albert et de Clarice lui avait fait perdre, et tout ce qui pouvait la rapprocher du monde pour lequel elle était née lui paraissait un acheminement à cette heureuse et inévitable réhabilitation.
Cependant l'épreuve lui avait paru dure; les trois jours qu'il avait passés sans voir Bathilde lui avaient semblé trois siècles. Pendant ces trois jours, le pauvre écrivain avait été comme un corps sans âme. À son bureau, la chose allait encore, quoiqu'il fût visible pour tous qu'il s'était opéré quelque grand cataclysme dans la vie du bonhomme; cependant là il avait sa besogne indiquée, ses cartes à écrire, ses étiquettes à poser, le temps s'écoulait donc encore tant bien que mal. Mais c'était une fois rentré que le pauvre Buvat se trouvait tout à fait isolé. Aussi, le premier jour il n'avait pu manger en se trouvant seul à cette table où depuis treize ans, il avait l'habitude de voir en face de lui sa petite Bathilde. Le lendemain, comme Nanette lui faisait des reproches de s'abandonner ainsi, et prétendait qu'il se détériorait la santé par une diète si absolue, il fit un effort sur lui-même; mais l'honnête écrivain, qui jusqu'à ce jour ne s'était jamais même aperçu qu'il eût un estomac, eut a peine achevé son repas, qu'il lui sembla avoir avalé du plomb, et qu'il lui fallut avoir recours aux digestifs les plus puissants pour précipiter vers les voies inférieures ce malencontreux dîner qui paraissait résolu à demeurer dans l'œsophage. Aussi le troisième jour, Buvat ne se mit-il pas à table, et Nanette eut-elle toutes les peines du monde à le déterminer à prendre un bouillon, dans lequel elle prétendit même toujours avoir vu rouler deux grosses larmes; enfin, le troisième jour au soir, Bathilde était revenue et avait ramené à son pauvre tuteur son sommeil enlevé et son appétit absent. Buvat, qui depuis trois nuits dormait fort mal, et qui depuis trois jours mangeait plus mal encore, dormit comme une souche et mangea comme un ogre, certain qu'il était que l'absence de son enfant chéri touchait à son terme et que, la prochaine nuit passée, il allait rentrer en possession de celle sans laquelle il venait de s'apercevoir qu'il lui serait désormais impossible de vivre.
De son côté, Bathilde était bien joyeuse; si elle comptait bien, ce devrait être le dernier jour d'absence de Raoul. Raoul lui avait écrit qu'il partait pour six semaines. Elle avait compté, les unes après les autres, quarante-six longues journées; les six semaines étaient donc parfaitement écoulées, et Bathilde, jugeant Raoul par elle, n'admettait pas qu'il pût y avoir désormais un instant de retard. Aussi, Buvat parti pour son bureau, Bathilde avait-elle ouvert sa fenêtre, et, tout en étudiant sa cantate, n'avait-elle point perdu de vue un instant la fenêtre de son voisin. Les voitures étaient rares dans la rue du Temps-Perdu; cependant, par un hasard inouï, il était passé trois voitures de dix heures à quatre, et à chacune, Bathilde avait couru regarder avec un tel bondissement de cœur qu'à chaque fois qu'elle s'était aperçue qu'elle se trompait et que la voiture ne ramenait point encore Raoul, elle était tombée sur une chaise, haletante et prête à étouffer. Enfin, quatre heures avaient sonné; quelques minutes après, Bathilde avait entendu le pas de Buvat dans l'escalier. Elle avait alors fermé en soupirant sa fenêtre, et cette fois, c'était elle qui, quelque effort qu'elle fît pour tenir bonne compagnie à son tuteur, n'avait pu avaler un seul morceau. L'heure de partir pour Sceaux était arrivée; Bathilde avait été une dernière fois soulever le rideau: tout était fermé chez Raoul. L'idée que cette absence pouvait se prolonger au delà du terme fixé lui était venue pour la première fois, et elle était partie le cœur serré et maudissant plus que jamais cette fête qui l'empêchait de passer la nuit à attendre encore celui qu'elle attendait depuis si longtemps.
Cependant, lorsque Bathilde arriva à Sceaux, les illuminations, le bruit, la musique, et surtout la préoccupation de chanter pour la première fois devant tant et de si grand monde, éloignèrent un peu de la pensée de Bathilde le souvenir de Raoul. De temps en temps, une pensée triste lui traversait bien l'esprit et lui serrait bien le cœur lorsqu'elle songeait qu'à cette heure peut-être son beau voisin était arrivé, et, voyant sa fenêtre fermée, la croyait indifférente à son tour; mais elle avait le lendemain devant elle. Elle avait fait promettre à mademoiselle Delaunay qu'on la reconduirait avant le jour, et avec ses premiers rayons elle serait à sa fenêtre, et la première chose que Raoul verrait en ouvrant la sienne, ce serait elle. Elle lui raconterait alors comment elle avait été forcée de s'éloigner pour une soirée; elle lui laisserait soupçonner ce qu'elle a souffert, et, si elle en jugeait par elle même, Raoul serait si heureux qu'il lui pardonnerait.
Bathilde se berçait de toutes ces pensées en attendant madame du Maine au bord du lac, et ce fut au milieu du discours qu'elle préparait pour Raoul, que l'approche de la petite galère la surprit. Au premier moment, Bathilde, toute à son émotion de chanter ainsi en si grande et si haute compagnie, crut que la voix allait lui manquer; mais elle était trop artiste pour ne pas être encouragée par l'admirable instrumentation qui la soutenait, et qui se composait des meilleurs musiciens de l'Opéra. Elle résolut donc de ne regarder personne pour ne point se laisser intimider, et s'abandonnant à toute la puissance de l'inspiration, elle avait chanté avec une perfection qui avait fait qu'on avait parfaitement pu la prendre, grâce à son voile, pour la personne même qu'elle remplaçait, quoique cette personne fût le premier sujet de l'Opéra et passait pour n'avoir pas de rivale, comme étendue de voix et sûreté de méthode.
Mais l'étonnement de Bathilde fut grand lorsque, le solo fini, et soulagée par la reprise du chœur, elle baissa les yeux, et qu'en baissant les yeux, elle aperçut au milieu du groupe qui s'avançait vers elle, assis sur le même banc que madame la duchesse du Maine, un jeune seigneur qui ressemblait si fort à Raoul que, si cette apparition se fût présentée à elle au milieu de sa cantate, la voix lui eût certes manqué tout à coup. Un instant elle douta encore, mais plus la galère gagnait le rivage, moins il était permis à la pauvre Bathilde de conserver ses doutes; deux ressemblances pareilles ne pouvaient se rencontrer, même chez deux frères, et il était trop visible que le beau seigneur de Sceaux et le jeune étudiant de la mansarde étaient un seul et même individu. Mais ce n'était point encore ce qui blessait Bathilde. Le degré auquel montait tout à coup Raoul, au lieu de l'éloigner de la fille d'Albert du Rocher, le rapprochait d'elle, et à la première vue elle avait reconnu Raoul pour être de la noblesse, comme il l'avait devinée lui-même pour être de race. Ce qui la blessait profondément, ce qui était une insulte à sa bonne foi, une trahison à son amour, c'était cette prétendue absence pendant laquelle Raoul, oubliant la rue du Temps-Perdu, laissait solitaire sa petite chambre pour venir se mêler aux fêtes de Sceaux. Ainsi Raoul avait eu un caprice d'un instant pour Bathilde, ce caprice avait été jusqu'à passer une semaine ou deux dans une mansarde; mais Raoul s'était lassé bien vite de cette vie qui n'était pas la sienne. Pour ne pas trop humilier Bathilde, il avait prétexté un voyage; pour ne pas trop la désoler, il avait feint que ce voyage était pour lui un malheur; mais rien de tout cela n'était vrai. Raoul n'avait point quitté Paris sans doute, ou, s'il l'avait quitté, sa première visite à son retour avait été pour d'autres lieux que pour ceux qui devaient lui être si chers! Il y avait dans cette accumulation de griefs de quoi blesser un amour moins susceptible que ne l'était celui de Bathilde. Aussi, lorsqu'au moment où Raoul descendit sur le rivage, la pauvre enfant se trouva à quatre pas de lui, lorsqu'il lui fut impossible de douter davantage que le jeune étudiant et le beau seigneur fussent le même homme, lorsqu'elle vit celui qu'elle avait pris jusque-là pour un jeune et naïf provincial offrir d'un air élégant et dégagé son bras à la fière madame du Maine, toute force l'abandonna, et sentant ses genoux fléchir sous elle, elle poussa un cri douloureux qui avait répondu jusqu'au fond du cœur de d'Harmental, et elle s'évanouit.
En rouvrant les yeux, elle trouva près d'elle mademoiselle Delaunay, qui lui prodiguait avec inquiétude les soins les plus empressés; mais comme il était impossible de se douter de la véritable cause de l'évanouissement de Bathilde, et que d'ailleurs cet évanouissement n'avait duré qu'un instant, la jeune fille, en prétextant l'émotion qu'elle avait éprouvée, n'eut point de peine à faire prendre le change aux personnes qui l'entouraient. Mademoiselle Delaunay seulement insista un instant pour qu'au lieu de retourner à Paris, elle demeurât à Sceaux: mais Bathilde avait hâte de quitter ce palais où elle venait de tant souffrir, et où elle avait vu Raoul sans que Raoul la vît. Elle pria donc, avec cet accent qui ne permet pas de refuser, que toutes choses demeurassent dans le même état, et comme la voiture qui devait la ramener à Paris aussitôt qu'elle aurait chanté était prête, elle monta dedans et partit.
En arrivant, comme Nanette était prévenue de son retour, elle trouva Nanette qui l'attendait. Buvat aussi avait bien voulu veiller pour embrasser Bathilde à son retour et avoir des nouvelles de la grande fête. Mais Buvat était, comme on le sait, un homme de mœurs réglées: minuit était sa plus grande veille, et jamais il n'avait dépassé cette heure; de sorte que lorsque minuit arriva il eut beau se pincer les mollets, se frotter le nez avec la barbe d'une plume et chanter sa chanson favorite, le sommeil l'emporta sur tous les réactifs, et force lui avait été d'aller se coucher, ce qu'il avait fait en recommandant à Nanette de le prévenir le lendemain aussitôt que Bathilde serait visible.
Comme on le pense bien, Bathilde fut fort aise de trouver Nanette seule: la présence de Buvat, dans la situation d'esprit où était la jeune fille, l'eût gênée au plus haut degré. Il y a dans le cœur des femmes, à quelque âge que le cœur soit arrivé, une sympathie pour les chagrins amoureux qu'on ne trouve jamais dans le cœur d'un homme, si bon et si consolant que soit ce cœur. Devant Buvat, Bathilde n'eût point osé pleurer; devant Nanette, Bathilde fondit en larmes.
Nanette fut bien désolée de voir sa jeune maîtresse, qu'elle s'attendait à retrouver toute fière et toute joyeuse du triomphe qu'elle ne pouvait manquer d'obtenir, dans l'état où elle était; aussi hasarda-t-elle les questions les plus pressantes; mais, à toutes ces questions, Bathilde se contenta de répondre, en secouant la tête, que ce n'était rien, absolument rien. Nanette vit bien que le mieux était de ne pas insister dans un moment où sa jeune maîtresse paraissait si bien décidée à se taire, et elle se retira dans sa chambre, qui, comme nous l'avons dit, était contiguë à celle de Bathilde.
Mais là, la pauvre Nanette ne put résister à cette curiosité du cœur qui la poussait à voir ce qu'allait devenir sa maîtresse; et, regardant par le trou de la serrure, elle la vit d'abord s'agenouiller en sanglotant devant le crucifix où elle l'avait trouvée si souvent en prières, puis se lever, et, comme cédant à une impulsion plus forte qu'elle, aller ouvrir sa fenêtre et regarder la fenêtre en face d'elle. Dès lors il n'y eut plus de doute pour Nanette. Le chagrin de Bathilde était un chagrin d'amour, et ce chagrin lui venait de la part du beau jeune homme qui habitait de l'autre côté de la rue.
Dès lors, Nanette fut un peu tranquillisée; les femmes plaignent les chagrins d'amour au-dessus de tous les autres chagrins, mais aussi elles savent par expérience qu'ils peuvent tourner à bonne fin; de sorte que tout chagrin de ce genre se compose de moitié douleur et de moitié espérance. Nanette se coucha donc plus tranquille qu'elle ne l'eût été si elle n'eût point pénétré la cause des larmes de Bathilde.
Bathilde dormit peu et dormit mal; les premières douleurs et les premières joies de l'amour ont le même résultat. Elle se réveilla donc les yeux battus et toute brisée. Elle eût bien voulu se dispenser de voir Buvat, sous un prétexte quelconque; mais déjà Buvat, inquiet avait fait demander deux fois par Nanette si Bathilde était visible. Bathilde rappela donc tout son courage et alla en souriant présenter son front à baiser à son bon tuteur.
Mais Buvat avait trop l'instinct du cœur pour se laisser prendre à un sourire; il vit ses yeux battus, il vit ce teint pâle, et le chagrin de Bathilde lui fut révélé. Comme on le comprend bien, Bathilde nia qu'elle ne fût point dans son état naturel; Buvat fit semblant de la croire, car il vit qu'en ayant l'air de douter il la contrariait, mais il ne s'en alla pas moins à son bureau tout préoccupé de savoir ce qui avait ainsi attristé sa pauvre Bathilde.
Lorsqu'il fut parti, Nanette s'approcha de Bathilde, qui, une fois seule, s'était laissée tomber dans un fauteuil la tête appuyée sur une main et l'autre bras pendant tandis que Mirza, couchée à ses pieds et ne comprenant rien à cet abattement, gémissait tout doucement. La bonne femme resta un instant debout devant la jeune fille à la contempler avec un amour presque maternel, puis au bout d'un instant, voyant que Bathilde restait muette, elle rompit le silence.
—Mademoiselle souffre toujours? dit-elle.
—Oui, ma bonne Nanette, toujours.
—Si mademoiselle voulait ouvrir la fenêtre, cela lui ferait peut-être du bien.
—Oh! non, non, Nanette, merci; cette fenêtre doit rester fermée.
—C'est que mademoiselle ignore peut-être....
—Non, Nanette, je le sais.
—Que le beau jeune homme d'en face est revenu depuis ce matin.
—Eh bien! Nanette, dit Bathilde en relevant la tête et en regardant la bonne femme avec une légère nuance de sévérité, qu'a affaire ce beau jeune homme avec moi?
—Pardon, mademoiselle, dit Nanette; mais je croyais... je pensais....
—Que pensiez-vous?... que croyiez-vous?...
—Que vous regrettiez son absence et que vous seriez heureuse de son retour.
—Vous aviez tort.
—Pardon, mademoiselle; mais c'est qu'il paraît si distingué!
—Trop, Nanette; beaucoup trop pour la pauvre Bathilde.
—Trop, mademoiselle, trop distingué pour vous! s'écria Nanette. Ah bien, par exemple, est-ce que vous ne valez pas tous les beaux seigneurs du monde? et ailleurs, tiens, vous êtes noble.
—Je suis ce que je parais être Nanette, c'est-à-dire une pauvre fille, de la tranquillité, de l'amour et de l'honneur de laquelle tout grand seigneur croirait pouvoir impunément se jouer. Tu vois bien, Nanette, qu'il faut que cette fenêtre reste fermée et que je ne revoie pas ce jeune homme.
—Jour de Dieu! mademoiselle Bathilde, mais vous voulez donc le faire mourir de chagrin, le pauvre garçon. Depuis ce matin il ne bouge pas de sa fenêtre, et avec un air triste, si triste, que c'est vraiment à fendre le cœur.
—Eh bien! que m'importe son air triste, à moi; que me fait ce jeune homme! je ne le connais pas, je ne sais pas même son nom; c'est un étranger, qui est venu demeurer là quelques jours seulement; qui demain s'en ira peut-être, comme il s'en est allé déjà. Si j'y avais fait attention, j'aurais eu tort, Nanette, et au lieu de m'encourager dans un amour qui serait de la folie, tu devrais, au contraire, en supposant que cet amour existât, m'en faire comprendre tout le ridicule et surtout tout le danger.
—Mon Dieu! mademoiselle, pourquoi donc cela; il faudra toujours bien que vous aimiez un jour ou l'autre, les pauvres femmes sont condamnées à passer par là. Eh bien! puisqu'il faut absolument aimer, au bout du compte, autant aimer un beau jeune homme qui a l'air noble comme le roi, et qui doit être riche, puisqu'il ne fait rien.
—Eh bien! Nanette, qu'est-ce que tu dirais, si ce jeune homme qui te paraît si simple, si loyal et si bon n'était autre chose qu'un méchant, qu'un traître, qu'un menteur?
—Ah! bon Dieu! mademoiselle, je dirais que c'est impossible.
—Si je te disais que ce jeune homme qui habite une mansarde, qui se montre à la fenêtre, couvert d'habits si simples, était hier à Sceaux, et donnait le bras à madame du Maine en habit de colonel?
—Ce que je dirais, mademoiselle, je dirais qu'enfin le bon Dieu est juste en vous envoyant quelqu'un digne de vous. Sainte Vierge! un colonel, un ami de la duchesse du Maine! oh! mademoiselle Bathilde, vous serez comtesse, c'est moi qui vous le dis, et ce n'est pas trop pour vous, et c'est bien juste encore ce que vous méritez; et si la Providence donnait à chacun son lot, ce n'est pas comtesse que vous seriez, c'est duchesse, c'est princesse, c'est reine; oui, reine de France. Tiens! madame de Maintenon l'a bien été.
—Je ne voudrais pas l'être comme elle, ma bonne Nanette.
—Comme elle, je ne dis pas. D'ailleurs, ce n'est pas le roi que vous aimez, n'est-ce pas, notre demoiselle?
—Je n'aime personne, Nanette.
—Je suis trop honnête pour vous démentir, mademoiselle. Mais n'importe, voyez-vous, vous avez l'air malade et le premier remède pour une jeunesse qui souffre c'est l'air, c'est le soleil. Voyez les pauvres fleurs, quand on les enferme, elles font comme vous, elles pâlissent. Laissez-moi ouvrir la fenêtre, mademoiselle.
—Nanette, je vous le défends. Allez à vos affaires, et laissez-moi.
—Je m'en vais, mademoiselle, je m'en vais, puisque vous me chassez, dit Nanette en portant le coin de son tablier au coin de son œil. Mais à la place de ce jeune homme, je sais bien ce que je ferais.
—Et que feriez-vous?
—Je viendrais m'expliquer moi-même, et je suis bien sûre que, quand même il aurait un tort, vous l'excuseriez.
—Nanette, dit Bathilde en tressaillant, s'il vient, je vous défends de le recevoir, entendez-vous?
—C'est bien, mademoiselle, on ne le recevra point, quoique ce ne soit pas très poli de mettre les gens à la porte.
—Poli ou non, vous ferez ce que j'ai ordonné, dit Bathilde, à qui la contradiction donnait les forces qui lui eussent manqué si l'on eût abondé dans son sens, et maintenant, je veux rester seule, allez.
Nanette sortit.
Restée seule, Bathilde fondit en larmes; sa force n'était que de l'orgueil, mais elle était blessée au cœur, et la fenêtre resta fermée.
Nous ne suivrons pas ce pauvre cœur dans tous ses tressaillements, dans toutes ses angoisses, dans toutes ses souffrances. Bathilde se croyait la femme la plus malheureuse de la terre, comme d'Harmental se trouvait l'homme le plus infortuné du monde.
À quatre heures quelques minutes, Buvat rentra; comme nous l'avons dit: Bathilde reconnut les traces que l'inquiétude avait laissées sur sa bonne grosse figure, et fit tout ce qu'elle put pour le tranquilliser. Elle sourit, elle plaisanta, elle lui tint compagnie à table, mais tout cela ne tranquillisa point Buvat; aussi après dîner proposa-t-il à sa pupille, comme une distraction à laquelle rien ne devait résister, une promenade sur sa terrasse. Bathilde, pensant que, si elle refusait, Buvat resterait près d'elle, fit semblant d'accepter, et monta avec Buvat dans sa chambre, mais là elle prétexta une lettre de remerciement à écrire à monsieur de Chaulieu, pour l'obligeance qu'il avait mise à la présenter à madame du Maine, et laissant son tuteur aux prises avec Mirza, elle redescendit.
Dix minutes après, elle entendit Mirza qui grattait à la porte, et elle alla ouvrir.
Mirza entra en bondissant, avec des démonstrations de si folle joie, que Bathilde comprit qu'il venait de lui arriver quelque chose d'extraordinaire; elle regarda alors avec plus d'attention, et elle vit la lettre attachée à son collier. Comme c'était la seconde qu'elle apportait, Bathilde n'eut point besoin de chercher d'où elle venait et de qui était la lettre.
La tentation était trop forte pour que Bathilde essayât même d'y résister. À la vue de ce papier, qui lui semblait renfermer le destin de sa vie, la jeune fille crut qu'elle allait se trouver mal. Elle le détacha en tremblant, le froissant d'une main, tandis que de l'autre elle caressait Mirza, qui, debout sur ses pattes de derrière, dansait toute joyeuse d'être devenue un personnage si important.
Bathilde ouvrit la lettre et la regarda deux fois, sans pouvoir en déchiffrer une seule ligne; elle avait comme un nuage sur les yeux.
La lettre, tout en disant beaucoup, ne disait point assez encore. La lettre protestait de l'innocence, et demandait pardon. La lettre parlait de circonstances étranges qui demandaient le secret. Mais la lettre sur toutes choses disait que celui qui l'avait écrite était amoureux fou. Il en résulta que, sans rassurer complètement Bathilde, la lettre lui fit un grand bien.
Bathilde cependant, par un reste de fierté toute féminine, n'en résolut pas moins de tenir rigueur jusqu'au lendemain. Puisque Raoul s'avouait coupable, il fallait bien qu'il fût puni. La pauvre Bathilde ne songeait pas que la moitié de la punition qu'elle infligeait à son voisin retombait sur elle même.
Néanmoins l'effet de la lettre, tout incomplet qu'il était encore, avait déjà une telle efficacité que, lorsque Buvat descendit de la terrasse, il trouva Bathilde infiniment mieux que lorsqu'il l'avait quittée une heure auparavant: ses couleurs étaient revenues, sa gaîté était plus franche, et ses paroles avaient cessé d'être saccadées et fiévreuses comme elles l'étaient depuis la veille. Buvat alors commença à croire ce que lui avait assuré sa pupille le matin même, c'est-à-dire que l'état d'agitation où elle se trouvait venait de l'émotion de la veille. En conséquence, le soir, comme il allait travailler, il remonta chez lui à huit heures, et laissa Bathilde, qui se plaignait de s'être couchée la veille à trois heures du matin, libre de se coucher ce soir-là à l'heure qui lui conviendrait.
Bathilde veilla; car, malgré son insomnie de la veille elle n'avait pas la moindre envie de dormir. Bathilde veilla tranquille, contente et heureuse, car elle savait que la fenêtre de son voisin était ouverte, et à sa persistance elle devinait son anxiété. Deux ou trois fois elle eut bien envie de la faire cesser, en allant annoncer au coupable que, moyennant une explication quelconque, son pardon lui serait accordé; mais il lui sembla qu'aller ainsi d'elle-même en quelque sorte au-devant de Raoul, c'était plus que ne devait faire une jeune fille de son âge et dans sa position; elle remit donc la chose au lendemain.
Le soir, Bathilde fit sa prière comme d'habitude, et comme d'habitude Raoul se retrouva de moitié dans sa prière.
La nuit, Bathilde rêva que Raoul était à ses genoux, et qu'il lui donnait de si bonnes raisons, que c'était elle qui lui avouait qu'elle était coupable, et qui lui demandait pardon.
Aussi le matin se réveilla-t-elle bien convaincue qu'elle avait été d'une sévérité affreuse, et ne comprenant pas comment elle avait eu le courage de faire souffrir ainsi le pauvre Raoul.
Il en résulta que son premier mouvement fut d'aller à la fenêtre et de l'ouvrir; mais en y allant, elle aperçut, à travers une imperceptible trouée, le beau jeune homme à la sienne. Cette vue l'arrêta tout court. Ne serait-ce pas un aveu bien complet que cette fenêtre ouverte par elle-même? Mieux valait attendre l'arrivée de Nanette.
Nanette ouvrirait la fenêtre tout naturellement, et de cette façon le voisin n'aurait pas trop à se prévaloir de son influence.
Nanette arriva; mais Nanette avait été trop vivement grondée la veille à l'endroit de la malheureuse fenêtre pour qu'elle risquât une seconde représentation de la même scène. Il en résulta qu'elle n'eut garde d'en approcher, et qu'elle tourna et vira dans la chambre sans parler le moins du monde de lui donner de l'air. Au bout d'une heure à peu près employée à faire le petit ménage, Nanette sortit sans avoir touché même les rideaux. Bathilde était prête à pleurer.
Buvat descendit prendre son café avec Bathilde, ainsi que c'était son habitude Bathilde espérait qu'en entrant Buvat lui demanderait pourquoi elle se tenait ainsi enfermée chez elle, et que ce serait pour elle une occasion de lui dire d'ouvrir la fenêtre; mais Buvat avait reçu la veille du conservateur de la Bibliothèque un nouvel ordre de classement pour les manuscrits, et Buvat était si préoccupé de ses étiquettes, qu'il ne fit attention à rien qu'à la bonne mine de Bathilde, mangea son café tout en chantonnant sa petite chanson, et sortit sans faire la plus petite remarque sur ces rideaux si tristement fermés. Pour la première fois, Bathilde eut contre Buvat un mouvement d'impatience qui ressemblait presque à de la colère, et il lui sembla que son tuteur avait bien peu d'attention pour elle, de ne pas s'apercevoir qu'elle devait étouffer dans une chambre ainsi calfeutrée.
Restée seule, Bathilde tomba sur une chaise; elle s'était mise elle-même dans une impasse dont il lui devenait impossible de sortir. Il lui fallait ordonner à Nanette d'ouvrir la fenêtre; elle ne le voulait pas; il lui fallait ouvrir la fenêtre elle-même: elle ne le pouvait pas.
Il lui fallait donc attendre; mais jusqu'à quand? Attendre jusqu'au lendemain, jusqu'au surlendemain peut-être et jusque-là qu'allait penser Raoul? Raoul ne s'impatienterait-il pas de cette sévérité exagérée? Si Raoul allait quitter cette chambre de nouveau pour quinze jours, pour un mois, pour six semaines... pour toujours... peut-être.... Bathilde mourrait. Bathilde ne pouvait plus se passer de Raoul.
Deux heures s'écoulèrent ainsi, deux siècles! Bathilde essaya de tout: elle se mit à sa broderie, à son clavecin, à ses pastels; elle ne put rien faire. Nanette entra alors, et un peu d'espoir lui revint. Mais Nanette ne fit qu'entrouvrir la porte: elle venait demander la permission de faire une course indispensable. Bathilde lui fit signe de la main qu'elle pouvait s'en aller.
Nanette allait dans le faubourg Saint-Antoine: son absence devait donc durer deux heures au moins. Que faire pendant ces deux heures? Il eût été si doux de les passer à la fenêtre: il faisait un si beau soleil, à en juger du moins par les rayons qui pénétraient à travers les rideaux. Bathilde s'assit, tira sa lettre de son corset; elle la savait par cœur, mais n'importe, elle la relut. Comment, en recevant une pareille lettre, ne s'était-elle pas rendue à l'instant même? Elle était si tendre, si passionnée; on sentait si bien que celui qui l'avait écrite l'avait écrite avec les paroles de son cœur. Oh! si elle pouvait seulement recevoir une seconde lettre.
C'était une idée. Bathilde jeta les yeux sur Mirza, Mirza la gentille messagère! elle la prit dans ses bras, baisa tendrement sa petite tête fine et spirituelle; puis, toute tremblante, la pauvre enfant, comme si elle commettait un crime, alla ouvrir la porte du carré.
Un jeune homme était debout devant cette porte, allongeant la main vers la sonnette.
Bathilde jeta un cri de joie, et le jeune homme un cri d'amour.
Ce jeune homme, c'était Raoul
Bathilde fit quelques pas en arrière, car elle sentit qu'elle allait tomber dans les bras de Raoul.
Raoul, après avoir fermé vivement la porte, fit quelques pas en avant et vint tomber aux pieds de Bathilde.
Les deux jeunes gens se regardèrent avec un indicible regard d'amour; puis leurs deux noms, échangés dans un double cri, s'échappèrent de leurs bouches; leurs mains se réunirent dans un serrement électrique, et tout fut oublié.
Ces deux pauvres cœurs, à qui il semblait qu'ils avaient tant de choses à se dire, battaient presque l'un contre l'autre et restaient muets. Toute leur âme était passée dans leurs yeux, et ils se parlaient avec cette grande voix du silence qui, en amour, dit tant de choses, et qui a sur l'autre l'avantage de ne mentir jamais.
Ils demeurèrent ainsi quelques minutes. Enfin Bathilde sentit les larmes qui lui venaient aux yeux; puis, avec un soupir, et se renversant en arrière comme pour retrouver la respiration dans sa poitrine oppressée:
—Ô mon Dieu! mon Dieu! que j'ai souffert! dit-elle.
—Et moi donc! dit d'Harmental, moi qui ai envers vous l'apparence de tous les torts, et qui cependant suis innocent.
—Innocent, dit Bathilde, à qui, par une réaction toute naturelle, ses premiers doutes revenaient.
—Oui, innocent, reprit le chevalier.
Et alors il raconta à Bathilde tout ce que de sa vie il avait le droit de lui raconter, c'est-à-dire son duel avec Lafare; comment, à la suite de ce duel, il était venu se cacher dans la rue du Temps-Perdu; comment il avait vu Bathilde, comment il l'avait aimée; son étonnement en découvrant successivement en elle la femme distinguée, le peintre habile, la musicienne de premier ordre; sa joie lorsqu'il crut voir qu'il ne lui était pas tout à fait indifférent; son bonheur lorsqu'il commença à croire qu'il était aimé; enfin il lui dit combien il était heureux lorsqu'il avait reçu, comme colonel des carabiniers, l'ordre de se rendre en Bretagne, et comment cet ordre portait qu'à son retour il eût à venir rendre compte de sa mission à S. A. S. madame la duchesse du Maine avant de se rendre à Paris. Il était donc arrivé directement à Sceaux, ignorant ce qui s'y passait et croyant n'avoir que des dépêches à y déposer en passant, lorsqu'il était au contraire tombé au milieu d'une fête à laquelle il avait été, bien malgré lui, mais à cause de la position qu'il occupait près de monsieur le duc du Maine, forcé de prendre part. Ce récit fut terminé par des expressions de regret, par des paroles d'amour et par des protestations de fidélité telles, que Bathilde ne fit presque pas attention aux parties premières du discours pour ne s'occuper et ne se souvenir que de la fin.
C'était le tour de Bathilde. Bathilde aussi avait une longue histoire à raconter à d'Harmental; mais dans cette histoire il n'y avait ni réticences ni obscurités. Ce n'était pas l'histoire d'une époque de sa vie, mais de toute sa vie. Bathilde, avec une certaine fierté d'apprendre à son amant qu'elle était digne de lui, se prit donc tout enfant entre les caresses d'un père et d'une mère; puis elle se montra orpheline, puis abandonnée. C'est alors qu'apparut Buvat, cet homme au visage vulgaire et au cœur sublime, et elle dit toutes ses attentions, toutes ses bontés, tout son amour pour sa pauvre pupille. Elle passa en revue sa jeunesse insoucieuse et son adolescence pensive. Enfin elle arriva au moment où, pour la première fois, elle avait vu d'Harmental, et, arrivée là, elle sourit en rougissant, car elle sentait bien qu'elle n'avait plus rien à lui apprendre.
Mais il n'en était pas ainsi. C'était surtout ce que Bathilde croyait n'avoir pas besoin d'apprendre au chevalier que le chevalier voulait absolument savoir de sa bouche; aussi ne lui fit-il grâce d'aucun détail. La pauvre enfant eut beau s'arrêter, rougir, baisser les yeux, il lui fallut ouvrir son pauvre cœur virginal, tandis que d'Harmental, à genoux devant elle, recueillait ses moindres paroles; puis, quand elle eut fini, recommencer encore, car d'Harmental ne pouvait se lasser de l'entendre, tant il était heureux de se sentir aimé par Bathilde, et tant il était fier de pouvoir l'aimer.
Deux heures s'étaient écoulées comme deux secondes, et les jeunes gens étaient encore là, d'Harmental aux genoux de Bathilde, inclinée sur lui, leurs mains dans leurs mains, leurs yeux sur leurs yeux lorsqu'on sonna tout à coup à la porte. Bathilde jeta les yeux sur une petite pendule accrochée dans un coin de la chambre. Il était quatre heures six minutes: il n'y avait pas à s'y tromper, c'était Buvat qui rentrait.
Le premier mouvement de Bathilde fut tout à la crainte; mais aussitôt Raoul la rassura en souriant: il avait le prétexte que lui avait fourni l'abbé Brigaud. Les deux amants échangèrent donc encore un dernier serrement de main et un dernier coup d'œil, puis Bathilde alla ouvrir la porte à son tuteur, qui commença, comme d'habitude, par l'embrasser au front, et qui, après l'avoir embrassée, aperçut seulement d'Harmental.
La stupéfaction de Buvat fut grande: c'était la première fois qu'un autre homme que lui entrait chez sa pupille. Il fixa sur d'Harmental deux gros yeux étonnés, et attendit, levant et baissant sa canne en mesure, mais sans en toucher la terre. Il lui semblait vaguement connaître ce jeune homme.
D'Harmental s'avança vers lui avec cette aisance dont les gens d'une certaine classe n'ont pas même l'idée.
—C'est à monsieur Buvat, lui dit-il, que j'ai l'honneur de parler?
—À moi-même, monsieur, répondit Buvat en s'inclinant et en tressaillant au son de cette voix qu'il croyait reconnaître, comme il avait cru reconnaître aussi ce visage, et tout l'honneur est de mon côté, je vous prie de croire.
—Vous connaissez l'abbé Brigaud? continua d'Harmental.
—Oui, monsieur, parfaitement, le... le... le... de madame Denis, n'est-ce pas?
—Oui, reprit en souriant d'Harmental, le directeur de madame Denis.
—Je le connais, un homme de beaucoup d'esprit, monsieur, de beaucoup d'esprit.
—C'est cela même. Ne vous étiez-vous pas adressé à lui, dans le temps, monsieur Buvat, pour avoir des copies à faire?
—Oui, monsieur, car je suis copiste, pour vous servir; Buvat s'inclina.
—Eh bien! dit d'Harmental en lui rendant son salut; ce cher abbé Brigaud, qui est mon tuteur, afin que vous sachiez, monsieur, à qui vous parlez, vous a découvert une excellente pratique.
—Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, monsieur.
—Merci, je vous rends grâces.
—Et quelle est cette pratique, s'il vous plaît?
—Le prince de Listhnay, rue du Bac, n° 110.
—Un prince! monsieur, un prince?
—Oui, un Espagnol, je crois, qui est en correspondance avec le Mercure de Madrid, et qui lui envoie toutes les nouvelles de Paris.
—Mais, c'est une trouvaille, cela, monsieur!
—Une véritable trouvaille, vous l'avez dit, qui vous donnera un peu de mal, c'est vrai, car toutes ses dépêches sont en espagnol.
—Diable! diable! fit Buvat.
—Savez-vous l'espagnol? demanda d'Harmental.
—Non, monsieur; je ne le crois pas, du moins.
—N'importe, continua le chevalier, souriant du doute de Buvat; vous n'avez pas besoin de savoir une langue pour faire des copies dans cette langue.
—Moi, monsieur, je copierais du chinois, pourvu que les pleins et les déliés fussent assez convenablement tracés pour former des lettres. Poussée à un certain point monsieur, la calligraphie est un art d'imitation comme le dessin.
—Et je sais que, sous ce rapport, monsieur Buvat, reprit d'Harmental, vous êtes un grand artiste.
—Monsieur, dit Buvat, vous me confusionnez. Maintenant, sans indiscrétion, puis-je vous demander à quelle heure je trouverai Son Altesse?
—Quelle Altesse?
—Son Altesse le prince de... je ne me rappelle plus le nom... que vous avez dit, monsieur... que vous m'avez fait l'honneur de me dire, ajouta Buvat en se reprenant.
—Ah! le prince de Listhnay!
—Lui-même.
—Il n'est pas Altesse, mon cher monsieur Buvat.
—Pardon, c'est qu'il me semblait que tous les princes....
—Oh! il y a prince et prince.... Celui-ci est un prince de troisième ordre, et pourvu que vous l'appeliez monseigneur, il sera fort satisfait.
—Vous croyez?
—J'en suis sûr.
—Et je le trouverai, s'il vous plaît?
—Mais dans une heure, si vous voulez: après votre dîner, par exemple, de cinq heures à cinq heures et demie. Vous vous rappelez l'adresse?
—Oui, rue du Bac, n° 110. Très bien! monsieur. Très bien! j'y serai.
—Ainsi donc, dit d'Harmental, à l'honneur de vous revoir. Et vous, mademoiselle, ajouta-t-il en se retournant vers Bathilde, recevez tous mes remerciements pour la bonté que vous avez eue de me tenir compagnie en attendant monsieur Buvat, bonté de laquelle je vous garderai, je vous le jure, une reconnaissance éternelle.
Et à ces mots, laissant Bathilde interdite de cette puissance que lui avait donnée sur lui-même l'habitude de situations pareilles, d'Harmental, par un dernier salut, prit congé de Buvat et de sa pupille.
—Ce jeune homme est vraiment fort aimable, dit Buvat.
—Oui, fort aimable, répondit machinalement Bathilde.
—Seulement, c'est une chose extraordinaire; il me semble que je l'ai déjà vu.
—C'est possible, dit Bathilde.
—C'est comme sa voix, continua Buvat; je suis convaincu que sa voix ne m'est point étrangère.
Bathilde tressaillit, car elle se rappela le soir où Buvat était rentré tout effaré, après son aventure de la rue des Bons-Enfants, et d'Harmental ne lui avait rien dit qui eût rapport à cette aventure.
En ce moment Nanette entra, annonçant que le dîner était servi. Buvat, qui était pressé de se rendre chez le prince de Listhnay, passa le premier dans la petite salle à manger.
—Eh bien! mademoiselle, dit tout bas Nanette, il est donc venu, le beau jeune homme?
—Oui, Nanette, oui, répondit Bathilde en levant les yeux au ciel avec une expression de gratitude infinie; oui, et je suis bien heureuse.
Elle passa dans la salle à manger, où, après avoir posé son chapeau sur sa canne et sa canne dans un coin, Buvat l'attendait, en frappant, comme c'était son habitude dans ses moments de satisfaction, ses mains sur ses cuisses.
Quant à d'Harmental, il ne se trouvait pas moins heureux que Bathilde: il était aimé, il en était sûr, Bathilde le lui avait dit avec le même plaisir qu'elle avait eu à entendre dire elle-même à d'Harmental qu'il l'aimait. Il était aimé, non plus d'une pauvre orpheline, d'une petite grisette, mais par une jeune fille de noblesse, dont le père et la mère avaient occupé, à la cour de Monsieur et de son fils, de ces charges qui, à cette époque, étaient d'autant plus honorables qu'elles rapprochaient davantage des princes. Rien n'empêchait donc Bathilde et d'Harmental d'être l'un à l'autre; s'il restait un intervalle social entre eux, c'était si peu de chose que Bathilde n'avait qu'un pas à faire pour monter, et d'Harmental qu'un pas à faire pour descendre, et que tous deux se rencontraient à moitié chemin. Il est vrai que d'Harmental oubliait une chose, une seule chose: c'était ce secret qu'il s'était cru obligé de taire à Bathilde comme n'étant pas le sien, c'était cette conspiration qui creusait sous ses pieds un abîme qui d'un moment à l'autre pouvait l'engloutir. Mais d'Harmental était loin de voir les choses ainsi; d'Harmental était sûr d'être aimé, et le soleil de l'amour fait à la vie la plus triste et la plus abandonnée un horizon couleur de rose.
De son côté, Bathilde n'avait aucun doute fâcheux sur l'avenir: le mot de mariage n'avait point été prononcé entre elle et d'Harmental, c'est vrai, mais leurs deux cœurs s'étaient montrés l'un à l'autre dans toute leur pureté, et il n'y avait point de contrat écrit qui valut un regard des yeux, qui égalât un serrement de mains de Raoul. Aussi, lorsqu'après le dîner, Buvat, se félicitant de la bonne aubaine qui venait de lui arriver, prit sa canne et son chapeau pour se rendre chez le prince de Listhnay, à peine Bathilde fut-elle seule dans sa chambre, qu'elle tomba à genoux pour remercier Dieu, et que, sa prière finie, elle s'en alla, joyeuse et confiante, ouvrir elle-même, sans hésitation comme sans honte, cette malheureuse fenêtre si longtemps fermée. Quant à d'Harmental, depuis qu'il était rentré, il n'avait pas quitté la sienne.
Au bout d'un instant, les amants furent convenus de tous leurs faits: la bonne Nanette serait mise entièrement dans la confidence. Tous les jours, quand Buvat serait parti, d'Harmental monterait, demeurerait deux heures près de Bathilde: le reste du temps, on se parlerait par la fenêtre, et quand par hasard on serait obligé de tenir les fenêtres fermées, on s'écrirait.
Vers les sept heures du soir on vit poindre Buvat au coin de la rue Montmartre; il marchait de son pas le plus grave et le plus majestueux, tenant un rouleau de papier d'une main et sa canne de l'autre; on voyait à son œil qu'il s'était passé quelque chose de grand dans sa vie; Buvat avait été introduit près du prince, et avait parlé à monseigneur en personne.
Les deux jeunes gens n'aperçurent Buvat que lorsqu'il fut au-dessous d'eux: d'Harmental ferma aussitôt sa fenêtre.
Bathilde avait eu un instant d'inquiétude. Lorsque d'Harmental avait parlé à Buvat du prince de Listhnay, elle avait pensé que Raoul, surpris chez elle, inventait une seconde histoire pour expliquer sa présence. N'ayant point eu le temps de lui demander une explication, et n'osant dissuader Buvat d'aller rue du Bac, elle avait vu partir ce dernier avec un certain remords. Bathilde aimait Buvat avec toute la reconnaissance du cœur. Buvat était pour Bathilde quelque chose de sacré, que son respect devait éternellement garantir du ridicule; elle attendit donc avec anxiété son apparition pour juger d'après son visage de ce qui s'était passé: le visage de Buvat était resplendissant.
—Eh bien! petit père? dit Bathilde avec un reste de crainte.
—Eh bien! dit Buvat, j'ai vu Son Altesse.
Bathilde respira.
—Mais pardon, petit père, dit-elle en souriant, vous savez bien que monsieur Raoul vous a dit que le prince de Listhnay n'avait pas droit à ce titre, n'étant prince que de troisième ordre.
—Je le garantis du premier, et je maintiens l'altesse, dit Buvat. Un prince de troisième ordre, sabre de bois! un homme de cinq pieds huit pouces, plein de majesté, et qui remue les louis à la pelle! un homme qui paie la copie quinze livres la page, et qui m'a donné vingt-cinq louis d'avance!... Un prince de troisième ordre!... Ah bien oui!
Alors il passa une autre crainte dans l'esprit de Bathilde, c'est que cette prétendue pratique, que Raoul procurait à Buvat, ne fût un moyen détourné de faire accepter au bonhomme un argent qu'il croirait avoir gagné. Cette crainte emportait avec elle quelque chose d'humiliant qui serra le cœur de Bathilde. Elle tourna les yeux vers la fenêtre de d'Harmental, et elle vit le jeune homme qui la regardait avec tant d'amour par un coin du carreau, qu'elle ne pensa plus à autre chose qu'à le regarder elle-même, et cela avec tant d'abandon, que Buvat lui-même, quelque peu habile qu'il fût à surprendre chez les autres ce genre de sentiment, s'aperçut de la préoccupation de sa pupille, et s'approcha sans malice pour voir ce qui attirait ainsi son attention. Mais d'Harmental vit paraître Buvat, et laissa retomber le rideau, de sorte que le bonhomme en fut pour ses frais de curiosité.
—Ainsi donc, petit père, dit vivement Bathilde, qui craignait que Buvat ne se fût aperçu de quelque chose, et qui voulait détourner son attention, vous êtes content?
—Très satisfait. Mais il faut que je te dise une chose.
—Laquelle?
—Mon Dieu! ce que c'est que de nous, et comme nous avons l'esprit faible!
—Que vous est-il donc arrivé?
—Il est arrivé, tu te le rappelles, que je t'ai dit que je croyais reconnaître la figure et la voix de ce jeune homme, mais que je ne pouvais pas me souvenir où je les avait vues et entendues.
—Oui, vous m'avez dit cela.
—Eh bien! il m'est arrivé qu'en traversant la rue des Bons-Enfants pour gagner le pont Neuf, il m'est passé, en arrivant en face le n° 24, comme une illumination subite, et il m'a semblé que ce jeune homme était le même que j'avais vu pendant cette fameuse nuit à laquelle je ne pense jamais sans frissonner!
—Vrai, petit père? dit Bathilde en frissonnant elle-même. Oh! quelle folie!
—Oui, quelle folie! car je fus sur le point de revenir. Je pensai que ce prince de Listhnay pourrait bien être quelque chef de brigands, et qu'on voulait peut-être m'attirer dans une caverne; mais, comme je ne porte jamais d'argent sur moi, je réfléchis que mes craintes étaient exagérées, et heureusement je les combattis par le raisonnement.
—Et maintenant, petit père, vous êtes bien convaincu n'est-ce pas, reprit Bathilde, que ce pauvre jeune homme qui est venu ici cette après-midi de la part de l'abbé Brigaud, n'a aucune affinité avec celui à qui vous avez parlé dans la rue des Bons-Enfants?
—Sans doute. Un capitaine de voleurs, car je maintiens que telle est sa position sociale, un capitaine de voleurs ne serait pas en relation avec Son Altesse.
—Oh! cela n'aurait pas de sens, dit Bathilde.
—Non, cela n'aurait pas le moindre sens. Mais je m'oublie: mon enfant, tu m'excuseras si je ne reste pas ce soir avec toi; j'ai promis à Son Altesse de me mettre ce soir à sa copie, et je ne veux pas lui manquer de parole.
Bonsoir, mon enfant chéri.
—Bonsoir, petit père.
Et Buvat remonta dans sa chambre, où il se mit incontinent à la besogne que lui avait si généreusement payée le prince de Listhnay.
Quant aux amants, ils reprirent leur conversation interrompue par le retour de Buvat, et Dieu seul sait à quelle heure les deux fenêtres furent fermées.