Grâce aux conventions arrêtées entre les jeunes gens, et qui donnaient à leur amour si longtemps contenu toute l'expansion possible, trois ou quatre jours s'écoulèrent, pareils à des instants, et pendant lesquels ils furent les êtres les plus heureux du monde.
Mais la terre, qui semblait s'être arrêtée pour eux, n'en continuait pas moins de tourner pour les autres, et les événements qui devaient les réveiller au moment où ils s'y attendaient le moins se préparaient en silence.
Monsieur le duc de Richelieu avait tenu sa promesse; le maréchal de Villeroy, absent des Tuileries pour une semaine seulement, comme nous l'avons vu, y avait été rappelé le quatrième jour par une lettre de la maréchale qui lui écrivait que sa présence était plus que jamais nécessaire auprès du roi, la rougeole venant de se déclarer à Paris et ayant attaqué quelques personnes du Palais-Royal.
M. de Villeroy était revenu aussitôt; car, on se le rappelle, toutes ces morts successives qui, trois ou quatre ans auparavant, avaient affligé le royaume, avaient été mises sur le compte de la rougeole, et le maréchal ne voulait point perdre cette occasion de faire parade de sa vigilance, dont il exagérait l'importance et surtout les résultats. En effet, comme gouverneur du roi, il avait le privilège de ne le quitter jamais que sur un ordre de lui-même, et de rester chez lui quelque personne qui y entrât, même le régent. Or, c'était surtout vis-à-vis du régent que le duc affectait ces précautions étranges, et comme ces précautions servaient la haine de madame du Maine et de son parti, on louait beaucoup M. de Villeroy, et on allait répandant partout qu'il avait trouvé sur la cheminée de Louis XV des bonbons empoisonnés qui y avaient été déposés on ne savait par qui. Le résultat de tout cela était un surcroît de calomnie contre le duc d'Orléans, et partant un surcroît d'importance de la part du maréchal, qui avait fini par persuader au jeune roi que c'était à lui qu'il devait la vie. Grâce à cette conviction, il avait acquis une grande influence sur le cœur de ce pauvre enfant royal, qui habitué à tout craindre, n'avait de confiance et d'amitié que pour M. de Villeroy et M. de Fréjus.
M. de Villeroy était donc bien l'homme qu'il fallait pour le message dont on venait de le charger, et, grâce à l'irrésolution ordinaire à son caractère, il avait cependant hésité quelque temps à prendre une détermination. Il fut donc convenu que le lundi suivant, jour pendant lequel, à cause de ses soupers du dimanche, M. le régent voyait très rarement le roi, les deux lettres de Philippe V seraient remises à Louis XV; puis, M. de Villeroy profiterait de toute cette solitude avec son élève pour lui faire signer l'ordre de convocation des états généraux, qu'on expédierait séance tenante, et qu'on rendrait public le lendemain, avant l'heure de la visite du régent à Sa Majesté; de sorte que, si inattendue que fût cette mesure, il n'y aurait point à revenir dessus.
Pendant que ces choses se tramaient contre lui, le régent suivait sa vie ordinaire au milieu de ses travaux, de ses études, de ses plaisirs et surtout de ses tracasseries intérieures. Comme nous l'avons dit, trois de ses filles lui donnaient des chagrins sérieux et réels. Madame de Berry, qu'il aimait avant toutes les autres parce qu'il l'avait sauvée d'une maladie dans laquelle l'avaient condamnée tous les plus célèbres médecins, oubliant toute retenue, vivait publiquement avec Riom, qu'elle menaçait d'épouser à chaque observation que lui faisait son père. Menace étrange, et qui à cette époque cependant, au respect que l'on conservait encore pour la hiérarchie des rangs, devait en s'accomplissant produire un plus grand scandale que n'en produisaient les amours qu'en tout autre temps ce mariage eût sanctifiés.
De son côté, mademoiselle de Chartres avait maintenu sa résolution de se faire religieuse, sans qu'on eût pu découvrir si cette résolution était, comme l'avait pensé le régent, la suite d'un dépit amoureux, ou, comme le soutenait sa mère, le résultat d'une vocation réelle. Il est vrai qu'elle continuait, toute novice qu'elle était, à se livrer à tous les plaisirs mondains que l'on peut introduire dans le cloître, et qu'elle avait fait transporter dans sa cellule ses fusils, ses pistolets, et surtout un magnifique assortiment de fusées, de soleils, de pétards et de chandelles romaines, grâce auxquels elle donnait tous les soirs un divertissement pyrotechnique à ses jeunes amies; au reste, elle ne quittait pas le seuil du couvent de Chelles, où son père venait la visiter tous les mercredis.
La troisième personne de la famille qui, après ses deux sœurs, donnât le plus de tablature au régent était mademoiselle de Valois, qu'il soupçonnait fort d'être la maîtresse de Richelieu, sans que jamais cependant il en eût pu obtenir une preuve certaine, quoiqu'il eût mis sa police à la piste des deux amants, et que, plus d'une fois, soupçonnant mademoiselle de Valois de recevoir le duc chez elle, il y fût entré aux heures où il était le plus probable qu'il l'y rencontrerait. Ces soupçons s'étaient encore augmentés de la résistance qu'elle avait opposée à sa mère qui avait voulu lui faire épouser son neveu le prince de Dombes, devenu un excellent parti, enrichi qu'il était par les dépouilles de la grande Mademoiselle; aussi le régent avait-il saisi une nouvelle occasion de s'assurer si ce refus était causé par l'antipathie que lui inspirait le jeune prince ou par l'amour qu'elle portait à son beau duc, en accueillant les ouvertures que lui avait faites Pléneuf, son ambassadeur à Turin, sur un mariage entre la belle Charlotte-Aglaé et le prince de Piémont. Mademoiselle de Valois s'était fort rebellée à cette nouvelle conspiration contre son propre cœur; mais elle avait eu beau gémir et pleurer, le régent, malgré la facile bonté de son caractère, s'était cette fois prononcé positivement, et les pauvres amants n'avaient plus aucun espoir, lorsqu'un événement inattendu était venu tout rompre. Madame, mère du régent, avec sa franchise toute allemande, avait écrit à la reine de Sicile, l'une de ses correspondantes les plus assidues, qu'elle l'aimait trop pour ne pas la prévenir que la princesse que l'on destinait au jeune prince de Piémont avait un amant, et que cet amant était le duc de Richelieu. On devine que si avancées que fussent les choses, une pareille déclaration venant d'une personne de mœurs aussi austères que la Palatine, avait tout rompu. Le duc d'Orléans, au moment où il croyait avoir éloigné de lui mademoiselle de Valois, avait donc appris tout à coup la rupture, puis, quelques jours après, la cause de cette rupture; il en avait boudé quelques jours Madame en envoyant au diable cette manie d'écrire qui possédait la pauvre princesse palatine; mais comme le duc d'Orléans était du caractère le moins boudeur qui existât au monde, il avait bientôt ri lui-même de cette nouvelle escapade épistolaire de Madame; détourné qu'il avait été d'ailleurs de ce sujet par un sujet bien autrement important: il s'agissait de Dubois, qui voulait à toute force être archevêque.
Nous avons vu comment, au retour de Dubois de Londres, la chose avait déjà été emmanchée sous forme de plaisanterie, et comment le régent avait reçu la recommandation du roi Guillaume; mais Dubois n'était pas homme à se laisser abattre par un premier refus. Cambrai vaquait par la mort, à Rome, du cardinal la Trémouille. C'était un des plus riches archevêchés et un des plus grands postes de l'Église: 150.000 livres de rentes y étaient attachées, et comme avec Dubois l'argent ne gâtait jamais rien, et qu'au contraire il s'en procurait par tous les moyens possibles, il serait difficile de dire s'il était plus tenté par le titre de successeur de Fénelon que par le riche bénéfice qui y était attaché. Aussi, à la première occasion, Dubois remit-il l'archevêché sur le tapis. Cette fois, comme la première, le régent voulut tourner la chose au comique; mais Dubois devint plus positif et plus pressant. Le régent ne savait pas supporter un ennui, et Dubois commençait à l'ennuyer avec sa persistance; de sorte que, croyant mettre Dubois au pied du mur, il lui porta le défi de trouver un prélat qui voulût le sacrer.
—N'est-ce que cela? s'écria Dubois tout joyeux, j'ai notre affaire sous la main.
—Impossible, dit le régent qui ne croyait pas que la courtisanerie humaine pût aller jusque-là.
—Vous allez voir, dit Dubois. Et il sortit en courant.
Au bout de cinq minutes il rentra.
—Eh bien! demanda le régent.
—Eh bien! répondit Dubois, j'ai notre affaire.
—Eh! quel est le sacre, s'écria le régent, qui consent à sacrer un sacre comme toi?
—Votre premier aumônier en personne, monseigneur.
—L'évêque de Nantes?
—Ni plus ni moins.
—Tressant?
—Lui-même.
—Impossible!
—Tenez, le voilà.
En ce moment la porte s'ouvrit, et l'huissier annonça monseigneur l'évêque de Nantes.
—Venez, monseigneur, venez! cria Dubois en allant au-devant de lui. Son Altesse Royale vient de nous honorer tous les deux, en me nommant, comme je vous l'ai dit, moi archevêque de Cambrai, et en vous choisissant, vous, pour me sacrer.
—Monsieur de Nantes, demanda le régent, est-ce que vous consentez réellement à vous charger de faire de l'abbé un archevêque?
—Les désirs de Votre Altesse sont des ordres pour moi, monseigneur.
—Mais vous savez qu'il est simple tonsuré et n'a reçu ni le sous-diaconat, ni le diaconat, ni la prêtrise.
—Qu'importe, monseigneur, interrompit Dubois, voici monsieur de Nantes qui vous dira que tous ces ordres peuvent se conférer en un jour.
—Mais il n'y a pas d'exemple d'une pareille escalade.
—Si fait, saint Ambroise.
—Alors, mon cher abbé, dit en riant le régent, si tu as pour toi les Pères de l'Église, je n'ai plus rien à dire, et je t'abandonne à monsieur de Tressan.
—Je vous le rendrai avec la crosse et la mitre, monseigneur.
—Mais il te faut le grade de licencié, continua le régent, qui commençait à s'amuser de cette discussion.
—J'ai parole de l'université d'Orléans.
—Mais il te faut des attestations, des démissoires.
—Est-ce que Besons n'est pas là?
—Un certificat de bonne vie et mœurs.
—J'en aurai un signé de Noailles.
—Ah! pour cela, je t'en défie, l'abbé.
—Eh bien! Votre Altesse m'en donnera un, alors. Eh! que diable! la signature du régent de France aura bien autant de crédit à Rome que celle d'un méchant cardinal.
—Dubois, dit le régent, un peu plus de respect, s'il te plaît, pour les princes de l'Église.
—Vous avez raison, monseigneur, on ne sait pas ce qu'on peut devenir.
—Toi, cardinal! Ah! par exemple! s'écria le régent en éclatant de rire.
—Puisque Votre Altesse ne veut pas me donner le bleu, dit Dubois, il faut bien que je me contente du rouge, en attendant mieux.
—Mieux! cardinal!
—Tiens, pourquoi ne serais-je point un jour pape?
—Au fait, Borgia l'a bien été.
—Dieu nous donne bonne vie à tous les deux, monseigneur, et vous verrez cela, et bien d'autres choses encore.
—Pardieu! dit le régent, tu sais que je me moque de la mort.
—Hélas! que trop.
—Ah bien! tu vas me rendre poltron par curiosité.
—Il n'y aurait pas de mal; et pour commencer, monseigneur ne ferait pas mal de supprimer ses courses nocturnes.
—Pourquoi cela?
—Parce que sa vie y court des risques, d'abord.
—Que m'importe!
—Puis pour une autre raison encore.
—Laquelle?
—Parce qu'elles sont, dit Dubois en prenant un air hypocrite, un sujet de scandale pour l'Église!
—Va-t'en au diable.
—Vous voyez, monseigneur, dit Dubois en se retournant vers Tressan, au milieu de quels libertins et de quels pêcheurs endurcis je suis forcé de vivre. J'espère que Votre Éminence aura égard à ma position et ne sera pas trop sévère pour moi.
—Nous ferons de notre mieux, monseigneur, répondit Tressan.
—Et quand cela? dit Dubois, qui ne voulait pas perdre une heure.
—Aussitôt que vous serez en règle.
—Je vous demande trois jours.
—Eh bien! le quatrième je suis à vos ordres.
—Nous sommes aujourd'hui samedi. À mercredi donc!
—À mercredi, répondit Tressan.
—Seulement, je dois te prévenir d'avance, l'abbé, reprit le régent, qu'il manquera une personne de quelque importance à ton sacre.
—Et qui oserait me faire cette injure?
—Moi!
—Vous, monseigneur, vous y serez, et dans votre tribune officielle.
—Je te réponds que non.
—Je parie mille louis.
—Et moi je te donne ma parole d'honneur.
—Je parie le double.
—Insolent!
—À mercredi, monsieur de Tressan; à mon sacre, monseigneur.
Et Dubois sortit tout joyeux pour aller crier partout sa nomination.
Cependant Dubois s'était trompé sur un point, c'était l'adhésion du cardinal de Noailles; quelque menace ou quelque promesse qu'on pût lui faire, on ne parvint point à lui arracher l'attestation de bonne vie et mœurs que Dubois s'était flatté d'obtenir de sa main. Il est vrai que ce fut le seul qui osât faire cette sainte et noble opposition au scandale qui menaçait l'Église; l'Université d'Orléans donna les licences; Besons, l'archevêque de Rouen, le démissoire; et, tout étant prêt au jour dit, Dubois partit à cinq heures du matin en habit de chasse, pour Pontoise, où il trouva monsieur de Nantes, qui, selon la promesse qu'il avait faite, lui administra le sous-diaconat, le diaconat et la prêtrise. À midi tout était fini, et à quatre heures, après avoir passé au conseil de régence, qui se tenait au vieux Louvre à cause des rougeoles qui, comme nous l'avons dit, régnaient aux Tuileries, Dubois rentrait chez lui en habit d'archevêque. La première personne qu'il aperçut dans sa chambre fut la Fillon. En sa double qualité d'attachée à la police secrète et aux amours publiques, elle avait ses entrées à toute heure chez le ministre, et malgré la solennité du jour, comme elle avait affirmé avoir des choses de la plus haute importance à lui communiquer, on n'avait point osé lui refuser la porte.
—Ah! s'écria Dubois en apercevant sa vieille amie, la rencontre est bonne.
—Pardieu! mon compère, répondit la Fillon, si tu es assez ingrat pour oublier tes anciens amis, je ne suis pas assez bête pour oublier les miens, surtout lorsqu'ils montent en grade.
—Ah çà! dis-moi, reprit Dubois en commençant à dépouiller ses ornements sacerdotaux, est-ce que tu comptes continuer à m'appeler ton compère! Maintenant que me voilà archevêque?
—Plus que jamais, et j'y tiens si fort que je compte, la première fois que le régent viendra chez moi, lui demander une abbaye, afin que nous marchions toujours de pair l'un avec l'autre.
—Il y va donc toujours, chez toi, le libertin?
—Hélas! plus pour moi, mon pauvre compère. Ah! le bon temps est passé; mais j'espère que, grâce à toi, il va revenir, et que la maison se ressentira de ton élévation.
—Oh! ma pauvre commère, dit Dubois en se baissant pour que la Fillon lui dégrafât son camail, tu sens bien que maintenant les choses sont changées, et que je ne puis plus te faire de visites comme par le passé.
—Tu es bien fier; Philippe y vient bien toujours, lui.
—Philippe n'est que le régent de France, et je suis archevêque, moi. Tu comprends? Il me faut une maîtresse à domicile, où je puisse aller sans scandale, comme madame de Tencin, par exemple.
—Oui, qui vous trompe pour Richelieu.
—Et qui est-ce qui te dit que ce n'est pas Richelieu qu'elle trompe pour moi, au contraire?
—Ouais! est-ce qu'elle cumulerait, par hasard, et qu'elle ferait à la fois l'amour et la police?
—Peut-être. Mais à propos de police, reprit Dubois en continuant à se déshabiller, sais-tu bien que la tienne s'endort diablement depuis trois ou quatre mois, et que si cela continue, je serai forcé de te retirer la subvention?
—Ah! pleutre! s'écria la Fillon, voilà comme tu traites tes anciennes connaissances! Je venais te faire une révélation; eh bien! tu ne la sauras pas.
—Une révélation à propos de quoi?
—Tarare! ôte-moi ma subvention, voyons, cuistre que tu es!
—Serait-il question de l'Espagne? demanda en fronçant le sourcil le nouvel archevêque, qui sentait instinctivement que le danger venait de là.
—Il n'est question de rien du tout, compère, que d'une belle fille que je voulais te présenter; mais, comme tu te fais ermite, bonsoir.
Et la Fillon fit quatre pas vers la porte.
—Allons, viens ici, dit Dubois en faisant de son côté quatre pas vers son secrétaire.
Et les deux vieux amis, si bien dignes de se comprendre, s'arrêtèrent et se regardèrent en riant.
—Allons, allons, dit la Fillon, je vois que tout n'est pas perdu et qu'il y a encore du bon en toi, compère. Voyons; ouvre ce bon petit secrétaire, montre-moi un peu ce qu'il a dans le ventre, et j'ouvrirai la bouche, et je te montrerai ce que j'ai dans le cœur, moi.
Dubois tira un rouleau de cent louis et le fit voir à la Fillon.
—Qu'est-ce que contient le saucisson? dit-elle. Voyons, ne mens pas; d'ailleurs, je compterai après toi pour être plus sûre.
—Deux mille quatre cents livres, c'est un joli denier, ce me semble.
—Oui, pour un abbé, mais pas pour un archevêque.
—Mais, malheureuse, dit Dubois, tu ne sais donc pas à quel point les finances sont obérées?
—Eh bien! en quoi cela t'inquiète-t-il, farceur, puisque Law va nous refaire des millions?
—Veux-tu, en échange de ce rouleau, dix mille livres d'actions sur le Mississippi?
—Merci, l'amour, je préfère les cent louis; donne je suis bonne femme, moi, et un autre jour tu seras plus généreux.
—Eh bien! maintenant, qu'as-tu à me dire? Voyons!
—D'abord, compère, promets-moi une chose.
—Laquelle?
—C'est que comme il s'agit d'un vieil ami, il ne lui sera fait aucun mal.
—Mais si ton vieil ami est un gueux qui mérite d'être pendu, pourquoi diable veux-tu lui faire tort de la potence?
—C'est comme cela. J'ai mes idées, moi.
—Va te promener. Je ne puis rien te promettre.
—Allons, bonsoir, compère, voilà tes cent louis.
—Ah ça! mais tu deviens donc bégueule à présent?
—Non; mais je lui ai des obligations, à cet homme. C'est lui qui m'a lancée dans le monde.
—Eh bien! il peut se vanter d'avoir rendu ce jour-là à la société un joli service.
—Un peu, mon neveu, et il n'aura pas à s'en repentir, puisque je ne dis rien aujourd'hui s'il n'a pas la vie sauve.
—Eh bien! il aura la vie sauve. Je te le promets, es-tu contente?
—Et sur quoi me promets-tu cela?
—Foi d'honnête homme!
—Compère, tu veux me voler.
—Mais sais-tu que tu m'ennuies, à la fin?
—Ah! je t'ennuie! Eh bien! adieu!
—Ma commère, je vais te faire arrêter.
—Qu'est-ce que cela me fait!
—Je vais te faire conduire en prison.
—Je m'en moque pas mal.
—Et je t'y laisse pourrir.
—Jusqu'à ce que tu pourrisses toi-même: ça ne sera pas long.
—Eh bien! voyons, que veux-tu?
—Je veux la vie de mon capitaine.
—Tu l'auras.
—Foi de quoi?
—Foi d'archevêque!
—Autre chose.
—Foi d'abbé!
—Autre chose encore.
—Foi de Dubois!
—À la bonne heure. Eh bien! il faut te dire d'abord que mon capitaine est bien le capitaine le plus râpé qui existe dans le royaume.
—Diable! il y a pourtant concurrence.
—Eh bien! à lui le pompon.
—Continue.
—Or, tu sauras que mon capitaine est depuis quelque temps riche comme Crésus.
—Il aura volé quelque fermier général!
—Incapable. Tué, bon! mais volé... pour qui le prends-tu?
—Eh bien! alors, d'où penses-tu que lui vient cet argent?
—Connais-tu la monnaie, toi?
—Oui.
—D'où vient celle-ci, alors?
—Ah! ah! des doublons d'Espagne.
—Et sans alliage... à l'effigie du roi Charles II... des doublons qui valent 48 livres comme un liard... et qui coulent de ses poches comme une source, pauvre cher homme!
—Et à quelle époque a-t-il commencé à suer l'or comme cela, ton capitaine?
—À quelle époque? La surveille du jour où le régent a manqué d'être enlevé dans la rue des Bons-Enfants. Comprends-tu l'apologue, compère?
—Oui-da, et pourquoi est-ce d'aujourd'hui seulement que tu viens me prévenir?
—Parce que les poches commencent à se vider, et que c'est le bon moment de savoir où il va les remplir.
—Oui, n'est-ce pas, et que tu voulais lui donner tout le temps d'en arriver là?
—Tiens, il faut bien que tout le monde vive!
—Eh bien! tout le monde vivra, commère, même ton capitaine. Mais tu comprends, il faut que je sache tout ce qu'il fait.
—Jour par jour.
—Et de laquelle de tes demoiselles est-il amoureux?
—De toutes quand il a de l'argent.
—Et quand il n'en a pas?
—De la Normande. C'est son amie de cœur.
—Je la connais: c'est une fine mouche.
—Oui, mais il ne faut pas compter sur elle.
—Et pourquoi cela?
—Elle l'aime, la petite sotte.
—Ah çà! mais sais-tu que voilà un gaillard bien heureux!
—Et il peut dire qu'il le mérite. Un vrai cœur d'or! qui n'a rien à lui. Ce n'est pas comme toi, vieil avare!
—C'est bon! c'est bon! Tu sais bien qu'il y a des occasions où je suis pis que l'enfant prodigue; et il ne dépend que de toi de les faire naître, ces occasions-là.
—On y fera son possible, alors.
—Ainsi, jour par jour, je saurai ce que fait ton capitaine?
—Jour par jour, c'est dit.
—Foi de quoi?
—Foi d'honnête femme!
—Autre chose.
—Foi de Fillon!
—À la bonne heure!
—Adieu, monseigneur l'archevêque.
—Adieu, commère.
La Fillon s'avança vers la porte, mais au moment où elle s'apprêtait à sortir, l'huissier entra.
—Monseigneur, dit-il, c'est un brave homme qui demande à parler à Votre Éminence.
—Et quel est ce brave homme, imbécile?
—Un employé de la Bibliothèque royale, qui dans ses moments perdus fait des copies.
—Et que veut-il?
—Il dit qu'il a une révélation de la plus grande importance à faire à Votre Éminence.
—C'est, quelque pauvre diable qui demande un secours?
—Non, monseigneur, il dit que c'est pour affaire politique.
—Diable! Relative à quoi?
—Relative à l'Espagne.
—Fais entrer alors. Et toi, ma commère, passe dans ce cabinet.
—Pourquoi faire?
—Eh bien! si mon écrivain et ton capitaine allaient se connaître, par hasard.
—Tiens dit la Fillon, ce serait drôle.
—Allons entre vite.
La Fillon entra dans le cabinet que lui indiquait Dubois.
Un instant après l'huissier ouvrit la porte et annonça monsieur Jean Buvat.
Maintenant, disons comment cet important personnage de notre histoire avait l'honneur d'être reçu en audience particulière par monseigneur l'archevêque de Cambrai.
Nous avons quitté Buvat remontant chez lui son rouleau de papiers à la main, pour accomplir la promesse qu'il avait faite au prince de Listhnay. Cette promesse avait été religieusement tenue, et, malgré la difficulté qu'il y avait pour Buvat à écrire dans une langue étrangère le lendemain la copie attendue avait été portée dans la rue du Bac, n° 110, à sept heures du soir. Buvat avait alors reçu des mêmes mains augustes de nouvelle besogne, qu'il avait rendue avec la même ponctualité; de sorte que le prince de Listhnay, prenant confiance dans un homme qui lui avait déjà donné de pareilles preuves d'exactitude, avait pris sur son bureau une liasse de papiers plus considérable que les deux premières, et, afin de ne pas déranger Buvat tous les jours, et sans doute pour ne pas être dérangé lui-même, lui avait ordonné de rapporter le tout ensemble, ce qui supposait trois ou quatre jours d'intervalle entre l'entrevue présente et l'entrevue à venir.
Buvat était rentré chez lui plus fier et plus honoré que jamais de cette marque de confiance, et il avait trouvé Bathilde si gaie et si heureuse, qu'il était remonté dans sa chambre dans un état de satisfaction intérieure qui se rapprochait de la béatitude. Il s'était mis aussitôt au travail, et il est inutile de dire que le travail s'était ressenti de cette disposition de l'esprit. Quoique Buvat, malgré l'espérance qu'il avait un instant conçue, ne comprît point le moins du monde l'espagnol, il était parvenu à le lire couramment; de sorte que ce travail tout mécanique, lui épargnant même la peine de suivre une pensée étrangère, lui permettait de chantonner sa petite chanson tout en copiant son long mémoire. Ce fut donc presque un désappointement pour lui lorsque, la première copie terminée, il trouva, entre cette première et la seconde, une pièce entièrement française. Buvat s'était habitué depuis cinq jours au pur castillan et tout dérangement dans les habitudes du brave homme était une fatigue; mais Buvat, esclave de son devoir ne se prépara pas moins à l'accomplir scrupuleusement, et quoique la pièce n'eût point de numéro d'ordre et qu'elle eût l'air de s'être glissée là par mégarde, il n'en résolut pas moins de la copier à son tour, de fait sinon de droit, en vertu de cette maxime:Quod abundat non vitiat. Il rafraîchit donc sa plume d'un léger coup de canif, et passant de l'écriture bâtarde à l'écriture renversée, il commença à copier les lignes suivantes:
«Confidentielle.
Pour Son Excellence Monseigneur Alberoni en personne.
Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des Pyrénées, et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons.»
Dans ces cantons, répéta Buvat après avoir écrit; puis, enlevant un cheveu qui s'était glissé dans la fente de sa plume, il continua:
«Gagner la garnison de Bayonne ou s'en rendre maître.»
—Qu'est-ce à dire? murmura Buvat: gagner la garnison de Bayonne. Est-ce que Bayonne n'est pas une ville française? Voyons, voyons un peu, et il reprit:
«Le marquis de P... est gouverneur de D... On connaît les intentions de ce seigneur; quand il sera décidé, il doit tripler sa dépense pour attirer la noblesse, il doit répandre des gratifications.
En Normandie, Carentan est un poste important. Se conduire avec le gouverneur de cette ville comme avec le marquis de P...; aller plus loin, assurer à ces officiers les récompenses qui leur conviennent.
Agir de même dans toutes les provinces.»
—Ouais! dit Buvat en relisant ce qu'il venait d'écrire. Qu'est-ce que cela signifie? Il me semble qu'il serait prudent de lire la chose entière avant d'aller plus loin.
Et il lut:
«Pour fournir à cette dépense, on doit compter au moins sur trois cent mille livres le premier mois, et dans la suite cent mille livres par mois payées exactement.»
—Payées exactement, murmura Buvat en s'interrompant. Il est évident que ce n'est point par la France que ces paiements doivent être faits, puisque la France est si gênée, que depuis cinq ans elle ne peut pas me payer mes neuf cents livres d'appointements. Voyons! voyons! Et il reprit:
«Cette dépense, qui cessera à la paix, met le roi catholique à même d'agir sûrement en cas de guerre.
L'Espagne ne sera qu'une auxiliaire. L'armée de Philippe V est en France.»
—Tiens, tiens, tiens! dit Buvat, et moi qui ne savais pas même qu'elle eût passé la frontière.
«L'armée de Philippe V est en France: une tête d'environ dix mille Espagnols est plus que suffisante avec la présence du roi.
Mais il faut compter d'enlever au moins la moitié de l'armée du duc d'Orléans (Buvat tressaillit). C'est ici le point décisif, cela ne peut s'exécuter sans argent. Une gratification de 100.000 livres est nécessaire par bataillon et par escadron.
Vingt bataillons, c'est deux millions: avec cette somme on forme une armée sûre: on détruit celle de l'ennemi.
Il est presque certain que les sujets les plus dévoués du roi d'Espagne ne seront pas employés dans l'armée qui marchera contre lui, qu'ils se dispersent dans les provinces: là ils agiront utilement; les revêtir d'un caractère, s'ils n'en ont pas: dans ce cas, il est nécessaire que Sa Majesté Catholique envoie des ordres en blanc que son ministre à Paris puisse remplir.
Attendu la multiplicité des ordres à donner, il convient que l'ambassadeur ait pouvoir de signer pour le roi d'Espagne.
Il convient encore que Sa Majesté Catholique signe ses ordres comme fils de France: c'est là son titre.
Faire un fonds pour une armée de trente mille hommes que Sa Majesté trouvera ferme, aguerrie et disciplinée.
Ce fonds, arrivé en France à la fin de mai ou au commencement de juin doit être distribué immédiatement dans les capitales des provinces, telles que Nantes, Bayonne, etc., etc.
Ne pas laisser sortir d'Espagne l'ambassadeur de France; sa présence répondra de la sûreté de ceux qui se déclareront.»
—Sabre de bois! s'écria Buvat en se frottant les yeux, mais c'est une conspiration! une conspiration contre la personne du régent et contre la sûreté du royaume. Oh! oh!
Et Buvat tomba dans une méditation profonde.
En effet, la position était critique: Buvat mêlé à une conspiration! Buvat chargé d'un secret d'État! Buvat tenant dans sa main peut-être le sort des nations! Il n'en fallait pas tant pour jeter le brave homme dans une étrange perplexité.
Aussi les secondes, les minutes, les heures s'écoulèrent sans que Buvat, la tête renversée sur son fauteuil et ses gros yeux fixés au plafond, fît le moindre mouvement. De temps en temps seulement une bouffée de respiration bruyante sortait de sa poitrine, comme l'expression d'un étonnement indéfini.
Dix heures, onze heures, minuit sonnèrent; Buvat pensa que la nuit portait conseil, et se détermina enfin à se coucher; il va sans dire qu'il était resté à l'endroit de sa copie où il s'était aperçu que l'original prenait une tournure illicite.
Mais Buvat ne put dormir, le pauvre diable eut beau se tourner et se retourner de tous côtés, à peine fermait-il les yeux, qu'il voyait le malheureux plan de conspiration écrit en lettres de feu sur la muraille. Une ou deux fois, vaincu par la fatigue, il sentit le sommeil venir; mais à peine eut-il perdu connaissance, qu'il rêva, la première fois, qu'il était arrêté par le guet comme complice de la conjuration; et la seconde fois, qu'il était poignardé par les conjurés. La première fois, Buvat se réveilla tout tremblant, et la seconde fois tout baigné de sueur. Ces deux impressions avaient été si cruelles, que Buvat battit le briquet, ralluma sa chandelle, et résolut d'attendre le jour sans plus longtemps essayer de dormir.
Le jour vint; mais le jour, loin de chasser les fantômes de la nuit, ne fit que leur donner une plus effrayante réalité. Au moindre bruit qui se faisait dans la rue, Buvat tressaillait; on frappa à la porte de la rue, et Buvat pensa s'évanouir. Nanette ouvrit la porte de la chambre, et Buvat jeta un cri. Nanette accourut à lui et lui demanda ce qu'il avait, mais Buvat se contenta de secouer la tête et de répondre en poussant un soupir:
—Ah! ma pauvre Nanette, nous vivons dans un temps bien triste!
Et il s'arrêta aussitôt, craignant d'en avoir trop dit.
Buvat était trop préoccupé pour descendre déjeuner avec Bathilde; d'ailleurs, il craignait que la jeune fille ne s'aperçut de son inquiétude et ne lui en demandât la cause. Or, comme il ne savait rien cacher à Bathilde, cette cause, il la lui eût dite, et Bathilde aussi alors devenait complice. Il se fit donc monter son café sous prétexte qu'il avait un surcroît de besogne et qu'il allait travailler tout en déjeunant. Comme l'amour de Bathilde trouvait son compte à cette absence, la pauvre amitié ne s'en plaignit point.
À dix heures moins quelques minutes, Buvat partit pour son bureau; si ses craintes avaient été grandes chez lui, comme on le pense bien, une fois dans la rue, elles se changèrent en terreur. À chaque carrefour, au fond de chaque impasse, derrière chaque angle, il croyait voir des exempts de police embusqués et attendant son passage pour lui mettre la main sur le collet. Au coin de la place des Victoires un mousquetaire déboucha, venant de la rue Pagevin, et Buvat fit en l'apercevant un tel saut de côté, qu'il pensa se jeter sous les roues d'un carrosse qui venait de la rue du Mail. Au commencement de la rue Neuve-des-Petits-Champs, Buvat entendit marcher vivement derrière lui, et Buvat se mit à courir sans tourner la tête jusqu'à la rue de Richelieu, où il fut forcé de s'arrêter, vu que ses jambes, peu habituées à ce surcroît d'excitation menaçaient de ne le point mener plus loin; enfin, tant bien que mal, il arriva à la Bibliothèque, salua jusqu'à terre le factionnaire qui montait la garde à la porte, et, s'étant glissé vivement sous la galerie de droite, il prit le petit escalier qui conduisait à la section des manuscrits, gagna son bureau, et tomba épuisé sur son fauteuil de cuir, enferma dans son tiroir tout le paquet du prince de Listhnay, qu'il avait apporté de peur que la police ne fit une visite chez lui en son absence; et, reconnaissant enfin qu'il était à peu près en sûreté, poussa un soupir, qui n'eût point manqué de dénoncer Buvat à ses collègues comme en proie à une grande agitation, si, selon son habitude, Buvat n'était point arrivé avant tous ses collègues.
Buvat avait un principe, c'est qu'il n'y avait aucune préoccupation particulière, que cette préoccupation fût gaie ou triste, qui dût détourner un employé de son service. Or, il se mit à sa besogne, en apparence, comme si rien ne s'était passé, mais, en réalité, dans un état de perturbation morale impossible à décrire.
Cette besogne consistait comme d'habitude à classer et à étiqueter des livres; le feu ayant pris quelques jours auparavant dans une des salles de la Bibliothèque, on avait jeté pêle-mêle dans des tapis, et transporté hors de la portée des flammes, trois ou quatre mille volumes, qu'il s'agissait maintenant de réinstaller sur leurs rayons respectifs. Or, comme c'était une besogne fort longue et surtout fort ennuyeuse, Buvat en avait été chargé de préférence, et s'en était acquitté jusque-là avec une intelligence et surtout une assiduité qui lui avaient mérité l'éloge de ses supérieurs et la raillerie de ses collègues. Deux ou trois cents volumes restaient donc seulement à classer et à ajouter à la série de leurs confrères en langage, sens, moralité, et nous pourrions même dire immoralité, car une des deux chambres déménagées était remplie de volumes fort peu chastes, qui plus d'une fois avaient, soit par leurs titres, soit par leurs dessins, fait rougir jusqu'au blanc des yeux le pudique écrivain, qui au milieu de ces piles de romans licencieux et de mémoires effrontés, parmi lesquels s'étaient égarés quelques livres d'histoire, étonnés de se trouver en pareille compagnie, semblait un autre Loth debout sur les ruines des vieilles cités corrompues.
Malgré l'urgence du travail, Buvat resta quelques instants à se remettre; mais à peine vit-il la porte s'ouvrir et un de ses collègues entrer et prendre sa place, qu'instinctivement il se leva, saisit sa plume, la trempa dans l'encre, et, faisant provision dans sa main gauche d'un certain nombre de petits carrés de parchemin, s'achemina vers les derniers volumes empilés les uns sur les autres ou gisants sur le parquet, et prit, pour continuer son classement, le premier qui lui tomba sous la main, tout en marmottant entre ses dents, comme il avait l'habitude de le faire en pareille circonstance:
—Le Bréviaire des Amoureux, imprimé à Liège en 1712, chez... Pas de nom d'imprimeur. Ah! mon Dieu! encore des nudités; mais quel amusement les chrétiens peuvent-ils trouver à lire de pareils livres, et que l'on ferait bien mieux de les faire brûler en Grève par la main du bourreau! Par la main du bourreau! prrrouu! quel diable de nom ai-je prononcé là, moi!... Mais aussi qu'est-ce que cela peut être que ce prince de Listhnay qui me fait copier de pareilles choses? et ce jeune homme qui, sous prétexte de me rendre service vient me faire faire connaissance avec un pareil coquin! Allons, allons il ne s'agit pas de cela ici, c'est égal, c'est bien agréable d'écrire sur du parchemin, la plume glisse comme sur de la soie, les déliés sont fins, les pleins sont gras, et véritablement on se mire dans son écriture. Passons à autre chose: Angélique ou les Plaisirs secrets, avec gravures, et quelles gravures encore! Londres. On devrait défendre à de pareils livres de passer la frontière. D'ici à quelques jours nous allons en voir de belles sur la frontière.
«S'assurer des places voisines des Pyrénées et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons.» Il faut espérer que les places ne se laisseront pas prendre comme cela que diable! et il y a encore des sujets fidèles en France. Allons, voilà que j'écris Bayonne au lieu de Londres, et France au lieu d'Angleterre. Ah! maudit prince! voilà! puisses-tu être pris pendu, écartelé. Mais si on le prend et qu'il me dénonce! Sabre de bois! c'est possible.
—Eh bien! monsieur Buvat, dit le commis d'ordre, que faites-vous là les bras croisés depuis cinq minutes, à rouler vos gros yeux effarés?
—Rien, monsieur Ducoudray, rien. Je rumine dans ma tête un nouveau mode de classement.
—Un nouveau mode de classement? Qu'est-ce qu'un perturbateur comme vous? Vous voulez donc faire une révolution, monsieur Buvat?
—Moi, une révolution? s'écria Buvat avec terreur. Une révolution! Jamais, monsieur, au grand jamais! Dieu merci! on connaît mon dévouement à monseigneur le régent, dévouement bien désintéressé, puisque depuis cinq ans, comme vous le savez, on ne nous paie plus, et si un jour j'avais le malheur d'être accusé d'une pareille chose, j'espère monsieur que je trouverais des témoins, des amis qui répondraient de moi.
—C'est bien, c'est bien. En attendant, monsieur Buvat, continuez votre besogne. Vous savez qu'elle est pressée; tous ces livres nous encombrent notre bureau, et il faut que demain, à quatre heures au plus tard, ils soient sur leurs rayons.
—Ils y seront, monsieur; ils y seront, quand je devrais passer la nuit.
—Il est bon enfant, le père Buvat, dit un employé qui était arrivé depuis une demi-heure et qui n'avait pas encore fini de tailler sa plume; il propose de passer la nuit depuis qu'il sait qu'il y a une ordonnance qui défend de veiller de peur du feu; mais c'est égal ça fait toujours du bien, on a l'air d'avoir de la bonne volonté, ça flatte les chefs. Oh! câlin que tu es, va, père Buvat!
Buvat était trop habitué à de pareilles apostrophes pour s'en inquiéter; aussi, ayant classé les deux premiers livres qu'il venait d'inscrire et d'étiqueter, il en prit un troisième et continua.
—Bibi, ou Mémoires inédits de l'épagneul de mademoiselle de Champmeslé. Peste! voici un livre qui doit être fort intéressant... Mademoiselle de Champmeslé, une grande actrice! orné du portrait de la maîtresse de l'auteur, une fort belle femme, ma foi! des cheveux magnifiques. Ce chien a dû connaître M. Racine, et une foule d'autres grands, et s'il dit la vérité, je le répète, ces mémoires doivent être fort curieux:—à Paris, chez Barbin, 1604.... Ah!... Conjuration de M. de Cinq-Mars... diable! diable!... j'ai entendu parler de cela: c'était un beau gentilhomme qui était en correspondance avec l'Espagne.... Cette maudite Espagne, qu'a-t-elle besoin de se mêler éternellement de nos affaires? Il est vrai que cette fois-ci, il est dit que l'Espagne ne sera qu'une auxiliaire; mais une auxiliaire qui s'empare de nos villes et qui débauche nos soldats, cela ressemble beaucoup à une ennemie.... Conjuration de M. de Cinq-Mars, suivie de la relation de sa mort, et de celle de M. de Thou, condamné pour non révélation, par un témoin oculaire.... Pour non révélation.... Oh! là, là!... c'est juste... la loi est positive... celui qui ne révèle pas est complice.... Ainsi, moi, par exemple, moi, je suis complice du prince de Listhnay, et si on lui coupe la tête, on me la coupera aussi... non, c'est-à-dire on se contentera de me pendre, attendu que je ne suis pas noble.... Pendu!... c'est impossible qu'on se porte à un tel excès à mon égard.... D'ailleurs, je suis décidé, je déclarerai tout, mais en déclarant tout, je suis un dénonciateur.... Un dénonciateur! fi donc! mais pendu... oh! oh!...
—Mais que diable avez-vous donc aujourd'hui, père Buvat? dit le collègue du bonhomme en achevant de tailler sa plume; vous défaites votre cravate. Est-ce qu'elle vous étrangle, par hasard? Eh bien! vous ne vous gênez pas!
Ôtez votre habit, maintenant! à votre aise, père Buvat! à votre aise!
—Pardon, messieurs, dit Buvat; mais c'était sans y faire attention....
Machinalement.... Je n'avais pas l'intention de vous offenser.
—À la bonne heure!
Et Buvat, après avoir resserré sa cravate, classa la Conjuration de M. de Cinq-Mars et étendit en tremblant la main vers un autre volume.
—Art de plumer la poule sans la faire crier. Ceci est sans doute un livre de cuisine. Si j'avais le temps de m'occuper du ménage, je copierais quelque bonne recette que je donnerais à Nanette pour ajouter quelque chose à notre ordinaire des dimanches, car maintenant que l'argent revient.... Oui, il revient, malheureusement il revient, et par quelle source, mon Dieu! Oh! je le lui rendrai, son argent, et ses papiers aussi, jusqu'à la dernière ligne. Oui, mais j'aurai beau les lui rendre, il ne me rendra pas les miens, lui.... Plus de quarante pages de mon écriture.... Et le cardinal de Richelieu qui ne demandait que cinq lignes de la main d'un homme pour le faire pendre! Ils ont de quoi me faire pendre cent fois, moi!... Et encore, c'est qu'il n'y aura pas moyen de la nier, cette écriture, cette superbe écriture, elle est connue, c'est bien la mienne.... Oh! les misérables! Ils ne savent donc pas lire, qu'ils ont besoin de manifestes moulés! Et quand je pense que lorsqu'on lira mes étiquettes et qu'on me demandera: «Oh! oh! quel est l'employé qui a classé ces volumes?» On répondra: «Mais, vous savez bien, c'est ce gueux de Buvat, qui était de la conspiration du prince de Listhnay....» Voyons, ce n'est pas tout cela.
—Art de plumer la poule sans la faire crier. Paris, 1709, chez Comon, rue du Bac, n° 110. Allons, voilà que je mets l'adresse du prince, maintenant. Ah! ma parole d'honneur, ma tête se perd, je deviens fou! Mais si j'allais tout déclarer, en refusant de nommer celui qui m'a donné ces papiers à copier.... Oui, mais ils me forceront à tout dire, ils ont des moyens pour cela. C'est incroyable comme je bats la campagne. Allons, Buvat, mon ami, à ton affaire!
—Conspiration du chevalier Louis de Rohan. Ah çà! mais je ne tombe donc que sur des conspirations! Qu'est-ce qu'il avait donc fait celui-là?... Il avait voulu soulever la Normandie. Mais, je me rappelle, c'est ce pauvre garçon qui a été exécuté en 1674, quatre années avant celle de ma naissance. Ma mère l'a vu mourir. Pauvre garçon!... Elle m'a souvent raconté cela. Ô mon Dieu! qui est-ce qui lui aurait dit à ma pauvre mère!... Et puis on en a pendu un autre en même temps, un grand maigre habillé tout en noir. Comment s'appelait-il donc?... Ah! bien, j'ai le livre là!... je suis bien bête!... Ah! oui, Van den Enden. C'est cela. Copie d'un plan de gouvernement trouvé dans les papiers de monsieur de Rohan et entièrement écrit de la main de Van den Enden. Ah! mon Dieu!... Eh bien! c'est justement mon affaire: pendu! pour avoir copié un plan.... Oh! là, là! J'ai le ventre qui se retourne.
—Procès-verbal de torture de François-Affinius Van den Enden. Miséricorde! si on allait lire un jour à la fin de la conjuration du prince de Listhnay: Procès-verbal de torture de Jean Buvat. Ouf! «L'an mil six cent soixante-quatorze, etc.: nous, Claude Bazin, chevalier de Bezons, et Auguste-Robert de Pomereu, nous sommes transportés au château de la Bastille, assistés de Louis Le Mazier, conseiller et secrétaire du roi, etc., etc., et, étant dans une des tours d'icelui château, avons fait mander et venir Francois-Affinius Van den Enden, condamné à mort par ledit arrêt, et à être appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, et après serment fait par lui de dire la vérité, lui avons remontré qu'il n'avait pas tout dit ce qu'il savait des conspirations et desseins de révolte des sieurs Rohan et Latréaumont.
À répondu qu'il avait dit tout ce qu'il savait, et qu'étranger à la conspiration et n'ayant fait qu'en copier différentes pièces, il ne pouvait en dire davantage.
Alors lui avons fait appliquer les brodequins.»
—Monsieur, vous qui êtes instruit, dit Buvat à son commis d'ordre, pourrai-je sans indiscrétion vous demander ce que c'était que l'instrument de torture appelé brodequin?
—Mon cher monsieur Buvat, répondit l'employé, visiblement flatté du compliment que lui adressait le bonhomme, je puis vous en parler savamment, j'ai vu donner la question l'année passée à Duchauffour.
—Alors, monsieur, je serais curieux de savoir....
—Les brodequins, mon cher Buvat, reprit d'un ton important monsieur Ducoudray, ne sont rien autre chose que quatre planches à peu près pareilles à des douves de tonneaux.
—Très bien!
—On vous met (quand je dis vous, vous comprenez, mon cher Buvat, que c'est à titre de généralité et non pas pour vous faire une application personnelle), on vous met donc la jambe droite d'abord entre deux planches, puis on assure les planches avec deux cordes, puis on en fait autant à la jambe gauche, puis on rassemble les deux jambes, et entre les planches du milieu on introduit des coins qu'on enfonce à coups de maillets: cinq pour la question ordinaire, dix pour la question extraordinaire.
—Mais, dit Buvat d'une voix altérée, mais, monsieur Ducoudray, cela doit vous mettre les jambes dans un état déplorable.
—C'est-à-dire que cela vous les broie tout bonnement. Au sixième coin, par exemple, les jambes de Duchauffour ont crevé, et au huitième, la moelle des os coulait avec le sang par les ouvertures.
Buvat devint pâle comme la mort et s'assit sur l'échelle double pour ne pas tomber.
—Jésus! murmura-t-il. Que me dites-vous là, monsieur Ducoudray!
—L'exacte vérité, mon cher Buvat. Lisez le supplice d'Urbain Grandier; vous trouverez son procès-verbal de torture, et alors vous verrez si je vous en impose.
—J'en tiens un. Je tiens celui de ce pauvre monsieur Van den Enden.
—Eh bien! lisez alors.
Buvat reporta les yeux sur le livre et lut:
«Au premier coin:
Affirme qu'il a dit la vérité, qu'il n'a rien à dire davantage, qu'il endure innocemment.
Au deuxième coin:
Dit qu'il a avoué tout ce qu'il savait.
Au troisième coin:
A crié: Ah! mon Dieu, mon Dieu! J'ai dit tout ce que j'ai su.
Au quatrième coin:
A dit qu'il ne pouvait rien avouer autre chose que ce que l'on savait déjà, c'est-à-dire qu'il avait copié un plan de gouvernement qui lui était donné par le chevalier de Rohan.»
Buvat s'essuya le front avec son mouchoir.
Au cinquième coin:
A dit: Aïe, aïe, mon Dieu! mais n'a point voulu dire autre chose.
Au sixième coin:
A crié: Aïe, mon Dieu!
Au septième coin:
A crié: Je suis mort!
Au huitième coin:
A crié: Ah! mon Dieu! je ne puis parler, puisque je n'ai rien à dire.
Au neuvième coin, qui est l'enfoncement d'un gros coin:
A dit: Mon Dieu! mon Dieu! à quoi bon me martyriser ainsi! vous savez bien que je ne puis rien dire; et puisque je suis condamné à mort, faites-moi mourir.
Au dixième coin:
A dit: Oh! messieurs, que voulez-vous que je dise? Oh! merci, mon Dieu! je me meurs! je me meurs!»
—Eh bien! eh bien! qu'est-ce que vous avez donc, Buvat? s'écria Ducoudray en voyant le bonhomme pâlir et chanceler. Eh bien! voilà que vous vous trouvez mal!
—Ah! monsieur Ducoudray, dit Buvat, laissant tomber le livre en se traînant jusqu'à son fauteuil, comme si ses jambes brisées ne pouvaient plus le soutenir; ah! monsieur Ducoudray, je sens que je m'en vais!
—Voilà ce que c'est que de faire la lecture au lieu de travailler, dit l'employé; si vous vous contentiez d'inscrire vos titres sur votre registre et de coller vos étiquettes sur le dos de vos volumes, cela ne vous arriverait pas. Mais monsieur Buvat lit! monsieur Buvat veut s'instruire!
—Eh bien! père Buvat, cela va-t-il mieux? dit Ducoudray.
—Oui, monsieur, car ma résolution est prise, prise irrévocablement, il ne serait pas juste, ma foi! que je portasse la peine d'un crime que je n'ai pas commis. Je me dois à la société, à ma pupille; à moi-même. Monsieur Ducoudray, si monsieur le conservateur me demande, vous direz que je suis sorti pour une affaire indispensable.
Et Buvat, tirant le rouleau de papier de son bureau, enfonça son chapeau sur sa tête, prit sa canne à pleine main, et sortit sans se retourner et avec la majesté du désespoir.
—Savez-vous où il va? dit l'employé lorsqu'il fut parti.
—Non, répondit Ducoudray.
—Eh bien! il va jouer au cochonnet aux Champs-Élysées ou aux Porcherons.
L'employé se trompait. Buvat n'allait ni aux Champs-Élysées ni aux Porcherons.
Il allait chez Dubois
—Monsieur Jean Buvat! dit l'huissier.
Dubois allongea sa tête de vipère, plongea le regard dans la mince ouverture qui restait entre le corps de l'huissier et le panneau de la porte, et, derrière l'introducteur officiel, aperçut un gros petit homme pâle, dont les jambes flageolaient sous lui et qui toussait pour se donner de l'assurance. Un coup d'œil suffit à Dubois pour lui apprendre à qui il avait affaire.
—Faites entrer, dit Dubois.
L'huissier s'effaça, et Jean Buvat parut sur le seuil de la porte.
—Venez! venez! dit Dubois.
—Vous me faites honneur, monsieur, balbutia Buvat sans bouger de place.
—Fermez la porte et laissez-nous, dit Dubois à l'huissier.
L'huissier obéit, et le panneau venant frapper la partie postérieure de Buvat d'un coup inattendu, lui fit faire un petit bond en avant. Buvat, un instant ébranlé, se raffermit sur ses jambes et redevint immobile, regardant Dubois de ses deux gros yeux étonnés.
En effet, Dubois était curieux à voir. De son costume épiscopal il n'avait conservé que la partie inférieure, de sorte qu'il était en chemise avec une culotte noire et des bas violets. C'était à démonter toutes les prévisions de Buvat, ce qu'il avait devant les yeux n'étant ni un ministre ni un archevêque, et ressemblant beaucoup plus à un orang-outang qu'à un homme.
—Eh bien, monsieur? dit Dubois en s'asseyant, en croisant sa jambe droite sur sa jambe gauche, et en prenant son pied dans ses mains, vous avez demandé: à me parler; me voilà.
—C'est-à-dire, monsieur, dit Buvat, j'ai demandé à parler à monseigneur l'archevêque de Cambrai.
—Eh bien! c'est moi.
—Comment, c'est vous, monseigneur! dit Buvat, en prenant son chapeau à deux mains et en s'inclinant jusqu'à terre. Excusez-moi, mais je n'avais pas reconnu Votre Éminence; il est vrai que c'est la première fois que j'ai l'honneur de la voir. Cependant... hum! à cet air de majesté... hum! hum!...
J'aurais dû comprendre....
—Vous vous appelez? dit Dubois, interrompant les salamalecs du bonhomme.
—Jean Buvat, pour vous servir.
—Vous êtes?
—Employé à la Bibliothèque.
—Et vous avez à me faire des révélations relatives à l'Espagne?
—C'est-à-dire, monseigneur, voici la chose comme mon bureau me laisse six heures le soir et quatre heures le matin, et que Dieu m'a doué d'une fort belle écriture, je fais des copies.
—Oui, je comprends, dit Dubois, et l'on vous a donné à copier des choses suspectes, de sorte que ces choses suspectes, vous me les apportez, n'est-ce pas?
—Dans ce rouleau, monseigneur, dans ce rouleau, dit Buvat en étendant la main vers Dubois.
Dubois fit un bond de sa chaise à Buvat, prit le rouleau désigné, alla s'asseoir à un bureau, et, en un tour de main ayant enlevé la ficelle et l'enveloppe, il se trouva en face des papiers en question. Les premiers sur lesquels il tomba étaient écrits en espagnol; mais comme Dubois avait été envoyé deux fois en Espagne, il parlait quelque peu la langue de Calderon et de Lope de Vega, de sorte qu'il vit au premier coup d'œil de quelle importance étaient ces papiers. En effet, ce n'était rien moins que la protestation de la noblesse, la liste nominative des officiers qui demandaient du service au roi d'Espagne, et le manifeste composé par le cardinal de Polignac et le marquis de Pompadour pour soulever le royaume. Ces différentes pièces étaient adressées directement à Philippe V, et une petite note que Dubois reconnut pour être de la main même de Cellamare annonçait que le dénouement de la conspiration étant très prochain, il entretiendrait jour par jour Sa Majesté Catholique de tous les événements considérables qui pourraient en hâter ou retarder le résultat. Puis enfin venait comme complément le fameux plan des conjurés, que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs, et qui, resté par mégarde au milieu des autres pièces traduites en espagnol, avait donné l'éveil à Buvat. Près du plan, de la plus belle écriture du bonhomme, était la copie qu'il avait commencé d'en faire, et qui était interrompue à ces mots:
«Agir de même dans toutes les provinces.»
Buvat avait suivi avec une certaine anxiété tous les mouvements de la figure de Dubois; il l'avait vue passer de l'étonnement à la joie, puis de la joie à l'impassibilité. Dubois, à mesure qu'il continuait de lire, avait bien passé successivement une jambe sur l'autre, s'était bien mordu les lèvres, s'était bien pincé le bout du nez, mais tout cela était à peu près intraduisible pour Buvat, et à la fin de la lecture, il n'avait pas plus compris la physionomie de l'archevêque, qu'à la fin de la copie il n'avait compris l'original espagnol.
Quant à Dubois, il comprenait que cet homme venait de lui livrer le commencement d'un secret de la plus haute importance, et il rêvait au moyen de s'en faire livrer la fin. Voilà ce que signifiaient au fond ces jambes croisées, ces lèvres mordues et ce nez pincé. Enfin, il parut avoir pris sa résolution, son visage s'éclaira d'une bienveillance charmante, et se retournant vers le bonhomme, qui jusque-là s'était tenu respectueusement debout.
—Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Buvat, lui dit-il.
—Merci, monseigneur, répondit Buvat en tressaillant, je ne suis pas fatigué.
—Pardon, pardon, dit Dubois, je vois vos jambes qui tremblent.
En effet, depuis qu'il avait lu le procès-verbal de question de Van den Enden, Buvat avait conservé dans les jambes un tremblement nerveux à peu près semblable à celui qu'on remarque dans les chiens quand ils viennent d'avoir la maladie.
—Le fait est, monseigneur, dit Buvat, que je ne sais pas ce que j'ai depuis deux heures, mais j'éprouve une véritable difficulté à me tenir debout.
—Asseyez-vous donc alors, et causons comme deux bons amis.
Buvat regarda Dubois d'un air de stupéfaction qui, dans tout autre moment, l'eût fait éclater de rire. Mais Dubois n'eut pas l'air de s'apercevoir de son étonnement, et, tirant une chaise qui était à sa portée, il lui renouvela du geste l'invitation qu'il venait de lui faire de la voix. Il n'y avait pas moyen de reculer. Le bonhomme s'approcha en chancelant, s'assit sur le bord de sa chaise, posa son chapeau à terre, serra sa canne entre ses jambes, appuya ses deux mains sur sa pomme d'ivoire, et attendit. Mais cette action ne s'était pas accomplie sans une violente commotion intérieure, ainsi que pouvait l'attester son visage, qui, de blanc comme un lis qu'il était en entrant, était devenu rouge comme une pivoine.
—Ainsi, mon cher monsieur Buvat, dit Dubois, vous dites donc que vous faites des copies?
—Oui, monseigneur.
—Et cela vous rapporte?
—Bien peu de chose, monseigneur, bien peu de chose.
—Vous avez cependant une superbe écriture, monsieur Buvat.
—Oui, mais tout le monde n'apprécie pas comme Votre Éminence ce talent à sa valeur.
—C'est vrai; mais, en outre, vous êtes employé à la bibliothèque.
—J'ai cet honneur.
—Et votre place vous rapporte?
—Oh! ma place, c'est autre chose, monseigneur: elle ne me rapporte rien du tout, vu que, depuis cinq ans, le caissier nous dit à la fin de chaque mois que le roi est trop gêné pour qu'on nous paie.
—Et vous n'en restez pas moins au service de Sa Majesté? C'est très bien, monsieur Buvat, c'est très bien.
Buvat se leva, salua monseigneur, et se rassit.
—Et peut-être avec cela, continua Dubois, que vous avez encore une famille, une femme, des enfants?
—Non, monseigneur, jusqu'à présent j'ai vécu dans le célibat.
—Mais des parents au moins?
—Une pupille, monseigneur, une jeune personne charmante, pleine de talent, qui chante comme mademoiselle Bury, et qui dessine comme monsieur Greuze.
—Ah! ah! Monsieur Buvat, et comment s'appelle cette pupille?
—Bathilde.... Bathilde du Rocher, monseigneur, c'est une jeune demoiselle de noblesse, fille d'un écuyer de monsieur le régent, du temps qu'il était encore duc de Chartres, et qui a eu le malheur d'être tué à la bataille d'Almanza.
—Ainsi, je vois que vous avez des charges, mon cher Buvat?
—Est-ce de Bathilde que vous voulez parler, monseigneur? Oh! non, Bathilde n'est pas une charge; au contraire, pauvre chère enfant! et elle rapporte plus à la maison qu'elle ne coûte. Bathilde une charge! D'abord tous les mois, monsieur Papillon, vous savez, monseigneur, le marchand de couleurs au coin de la rue de Cléry, lui compte quatre-vingts livres pour deux dessins; ensuite....
—Je veux dire, mon cher Buvat que vous n'êtes pas riche.
—Oh! cela, riche, non, monseigneur, je ne le suis pas. Mais je voudrais bien l'être pour ma pauvre Bathilde, et si vous vouliez obtenir de monseigneur, qu'au premier argent qui rentrera dans les coffres de l'État, on me paye mon arriéré ou au moins un acompte....
—Et à quoi cela peut-il se monter, votre arriéré?
—À quatre mille sept cents livres douze sous huit deniers, monseigneur.
—Peuh! qu'est-ce que c'est que cela, dit Dubois.
—Comment! qu'est-ce que c'est que cela, monseigneur!
—Oui... ce n'est rien.
—Si fait, monseigneur, si fait, c'est beaucoup, et la preuve, c'est que le roi ne peut pas le payer.
—Mais cela ne vous fera pas riche.
—Cela me mettrait à mon aise, et je ne vous cache pas, monseigneur, que si, aux premiers fonds qui rentreront dans les caisses de l'État....
—Mon cher Buvat, dit Dubois, j'ai mieux que cela à vous offrir.
—Offrez, monseigneur.
—Vous avez votre fortune au bout des doigts.
—Ma mère me l'a toujours dit, monseigneur.
—Cela prouve, mon cher Buvat, que c'était une femme de grands sens que madame votre mère.
—Eh bien! monseigneur, me voilà tout prêt, que faut-il que je fasse pour cela?
—Ah! mon Dieu! la chose la plus simple. Vous allez me faire, séance tenante, une copie de tout ceci.
—Mais, monseigneur....
—Ce n'est pas tout, mon cher monsieur Buvat. Vous reporterez à la personne qui vous a donné ces papiers les copies et les originaux, comme s'il n'était rien arrivé, vous prendrez tout ce que cette personne vous donnera; vous me l'apporterez aussitôt, afin que je le lise, puis vous en ferez autant des autres papiers que de ceux-ci, et cela indéfiniment, jusqu'à ce que je vous dise: Assez.
—Mais, monseigneur, dit Buvat, il me semble qu'en agissant ainsi je trompe la confiance du prince.
—Ah! ah! c'est un prince à qui vous avez affaire, mon cher monsieur Buvat? et comment s'appelle ce prince?
—Mais, monseigneur, il me semble qu'en vous disant son nom, je le dénonce....
—Ah çà! mais... et qu'êtes-vous venu faire ici?
—Monseigneur, je suis venu vous prévenir du danger que courait Son Altesse, monseigneur le régent, et voilà tout.
—Vraiment, dit Dubois d'un ton goguenard, et vous comptez en rester là?
—Mais je le désire, monseigneur.
—Il n'y a qu'un malheur, c'est que c'est impossible, mon cher monsieur Buvat.
—Comment, impossible?
—Tout à fait.
—Monseigneur l'archevêque, je suis un honnête homme!
—Monsieur Buvat, vous êtes un niais.
—Monseigneur, je voudrais cependant bien me taire.
—Mon cher monsieur, vous parlerez.
—Mais si je parle, je suis le dénonciateur du prince.
—Mais si vous ne parlez pas, vous êtes complice.
—Complice, monseigneur! et de quel crime?
—Du crime de haute trahison!... Ah! il y a longtemps que la police a l'œil sur vous, monsieur Buvat.
—Sur moi, monseigneur?
—Oui, sur vous.... Sous prétexte qu'on ne vous paie point vos appointements, vous tenez des propos fort séditieux contre l'État.
—Oh! monseigneur, peut-on dire!...
—Sous prétexte qu'on ne vous paie pas vos appointements, vous faites des copies d'actes incendiaires, et cela depuis quatre jours.
—Monseigneur, je ne m'en suis aperçu qu'hier; je ne sais pas l'espagnol.
—Vous le savez, monsieur!
—Je vous jure, monseigneur....
—Je vous dis que vous le savez, et la preuve, c'est qu'il n'y a pas une faute dans vos copies. Mais ce n'est pas le tout.
—Comment, ce n'est pas le tout?
—Non, ce n'est pas le tout. Est-ce de l'espagnol, ceci, monsieur? Voyez....
«Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des Pyrénées et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons.»
—Mais, monseigneur, c'est justement ce qui fait que j'ai découvert....
—Monsieur Buvat, on en a envoyé aux galères qui en avaient fait moins que vous.
—Monseigneur!
—Monsieur Buvat, on en a pendu qui étaient moins coupables que vous ne l'êtes.
—Monseigneur! monseigneur!
—Monsieur Buvat, on en a écartelé....
—Grâce! monseigneur, grâce!
—Grâce! grâce à un misérable comme vous, monsieur Buvat! Je vais vous faire mettre à la Bastille et envoyer mademoiselle Bathilde à Saint-Lazare.
—À Saint-Lazare! Bathilde à Saint-Lazare, monseigneur! Bathilde à Saint-Lazare! Et qui a le droit de cela?
—Moi, monsieur Buvat!
—Non, monseigneur, vous n'en avez pas le droit! s'écria Buvat, qui pouvait tout craindre et tout souffrir pour lui-même, mais qui, à l'idée d'une pareille infamie, de ver devenait serpent; Bathilde n'est pas une fille du peuple, monseigneur! Bathilde est une demoiselle, une demoiselle de noblesse, la fille d'un homme qui a sauvé la vie au régent, et quand je devrais aller trouver Son Altesse....