Chapitre 36

—Vous irez d'abord à la Bastille, monsieur Buvat, dit Dubois en sonnant à casser la sonnette, et puis après nous verrons ce que nous déciderons de mademoiselle Bathilde.

—Monseigneur, que faites-vous?

—Vous allez le voir. (L'huissier entra.) Un exempt et un fiacre.

—Monseigneur, dit Buvat, monseigneur, tout ce que vous voudrez!

—Faites ce que j'ai ordonné, reprit Dubois.

L'huissier sortit.

—Monseigneur, dit Buvat en joignant les mains, monseigneur, j'obéirai.

—Non pas, monsieur Buvat. Ah! vous voulez un procès! on vous en fera un. Ah! vous voulez de la corde! eh bien! vous en tâterez.

—Monseigneur, s'écria Buvat en tombant à genoux, que faut-il que je fasse?

—Pendu! pendu!! pendu!!! continua Dubois.

—Monseigneur, dit l'huissier en rentrant, le fiacre est à la porte et l'exempt dans l'antichambre.

—Monseigneur, reprit Buvat en tordant ses petits bras et en s'arrachant le peu de cheveux jaunes qui lui restaient, monseigneur, serez-vous sans pitié?

—Ah! vous ne voulez pas me dire le nom du prince.

—C'est le prince de Listhnay, monseigneur.

—Ah! vous ne voulez pas me dire son adresse?

—Il demeure rue du Bac, n° 110, monseigneur.

—Ah! vous ne voulez pas me faire une copie de ces papiers?

—Je m'y mets, monseigneur, je m'y mets à l'instant même, dit Buvat, et il alla s'asseoir devant le bureau, saisit une plume, la trempa dans l'encre, et prenant un cahier de papier blanc, tira sur la première page une superbe majuscule. M'y voilà, m'y voilà; seulement, monseigneur, vous me permettrez d'écrire à Bathilde que je ne rentrerai pas dîner. Bathilde à Saint-Lazare! murmura Buvat entre ses dents. Sabre de bois! c'est qu'il le ferait comme il le dit.

—Oui, monsieur, je le ferais, et bien pis encore, pour le salut de l'État, et vous le saurez à vos dépens si vous ne reportez pas ces papiers, si vous ne prenez pas les autres, et si vous ne venez pas m'en faire ici même, chaque soir, une copie.

—Mais, monseigneur, dit Buvat désespéré, je ne puis pas venir ici et aller à mon bureau, cependant.

—Eh bien! vous n'irez pas à votre bureau! le beau malheur!

—Comment, je n'irai pas à mon bureau! Mais voilà douze ans, monseigneur, que j'y vais sans manquer un seul jour.

—Eh bien! je vous donne congé pour un mois, moi.

—Mais je perdrai ma place, monseigneur.

—Que vous importe, puisqu'on ne vous paie pas?

—Mais l'honneur, monseigneur, l'honneur d'être fonctionnaire public! et puis j'aime mes livres, moi, j'aime ma table, moi; j'aime mon fauteuil de cuir! s'écria Buvat prêt à pleurer, en songeant qu'il pouvait perdre tout cela.

—Eh bien! alors, si vous voulez garder vos livres votre table et votre fauteuil, obéissez donc.

—Est-ce que je ne vous ai pas dit que j'étais à vos ordres, monseigneur?

—Alors vous ferez tout ce que je voudrai?

—Tout.

—Sans en souffler le mot à personne?

—Je serai muet.

—Pas même à mademoiselle Bathilde?

—Oh! à elle moins qu'à personne monseigneur!

—C'est bon; à cette condition, je te pardonne.

—Oh! monseigneur!

—J'oublierai ta faute.

—Monseigneur est trop bon.

—Et même... et même peut-être irai-je jusqu'à te récompenser.

—Oh! monseigneur! tant de magnanimité!

—C'est bien! c'est bien! À la besogne.

—M'y voilà! monseigneur, m'y voilà!

Et Buvat se mit à écrire de son écriture coulée qui était la plus rapide, sans lever l'œil autrement que pour le porter de la copie à l'original et le reporter de l'original à la copie, et sans s'arrêter que pour essuyer de temps en temps son front, dont la sueur coulait à grosses gouttes.

Dubois profita de son application pour aller ouvrir le cabinet à la Fillon, et lui faisant signe du doigt de se taire, il la conduisit vers la porte de la chambre.

—Eh bien! compère, dit tout bas celle-ci, qui malgré la défense à elle exprimée ne pouvait retenir sa curiosité, eh bien! ton écrivain, où est-il?

—Le voilà, dit Dubois en montrant Buvat qui, couché sur son papier, piochait d'ardeur.

—Que fait-il?

—Ce qu'il fait?

—Oui, je te le demande.

—Ce qu'il fait? Devine!

—Comment diable veux-tu que je sache cela, moi?

—Tu veux donc que je te le dise?

—Oui.

—Eh bien! il expédie....

—Quoi?

—Il expédie mon bref de cardinal. Es-tu contente maintenant?

La Fillon poussa une telle exclamation de surprise, que Buvat en tressaillit et se retourna malgré lui.

Mais déjà Dubois avait poussé la Fillon hors de la chambre, en lui recommandant de nouveau de le tenir au courant jour par jour de ce que ferait son capitaine.

Mais, demandera peut-être le lecteur, que faisaient pendant tout ce temps Bathilde et d'Harmental?

Rien: ils étaient heureux

Les choses durèrent ainsi quatre jours, pendant lesquels Buvat, cessant d'aller à son bureau sous prétexte d'indisposition, parvint à force de travail à faire les deux copies commandées, l'une par le prince de Listhnay, l'autre par Dubois. Pendant ces quatre jours, certes les plus agités de toute la vie du pauvre écrivain, il demeura si sombre et si taciturne, que plusieurs fois Bathilde, malgré sa préoccupation toute contraire, lui demanda ce qu'il avait; mais à chaque fois que cette question lui fut faite, Buvat, rappelant à lui toute sa force morale, répondit qu'il n'avait absolument rien, et comme à la suite de cette réponse Buvat se remettait incontinent à chantonner sa petite chanson, il parvint à tromper Bathilde d'autant plus facilement que, partant à son ordinaire comme s'il continuait d'aller à son bureau, Bathilde ne voyait de fait aucun dérangement matériel dans ses habitudes. Quant à d'Harmental, il avait tous les matins la visite de l'abbé Brigaud, qui lui annonçait que toutes choses marchaient à souhait, de sorte que, comme d'un autre côté, ses affaires d'amour allaient à merveille, d'Harmental commençait à trouver que l'état de conspirateur était l'état le plus heureux de la terre.

Quant au duc d'Orléans, comme il ne se doutait de rien, il continuait de mener sa vie ordinaire, et il avait convié comme d'habitude, à son souper du dimanche, ses roués et ses maîtresses, lorsque, vers les deux heures de l'après-midi Dubois entra dans son cabinet.

—Ah! c'est toi, l'abbé? J'allais envoyer chez toi pour te demander si tu étais des nôtres ce soir, dit le régent.

—Vous allez donc souper aujourd'hui, monseigneur? demanda Dubois.

—Ah çà! mais d'où sors-tu donc avec ta figure de carême? Est-ce que ce n'est plus aujourd'hui dimanche?

—Si fait, monseigneur.

—Eh bien! alors, viens nous revoir; voilà la liste de nos convives, tiens: Nocé, Lafare, Fargy, Ravanne, Broglie. Je n'invite pas Brancas; il devient assommant depuis quelques jours. Je crois qu'il conspire, ma parole d'honneur! Et puis la Phalaris et la d'Averne; elles ne peuvent pas se sentir; elles s'arracheront les yeux, et cela nous amusera. Nous aurons de plus la Souris, et peut-être madame de Sabran, si elle n'a pas quelque rendez-vous avec Richelieu.

—C'est votre liste, monseigneur?

—Oui.

—Eh bien! maintenant Votre Altesse veut-elle jeter un coup d'œil sur la mienne?

—Tu en as donc fait une aussi?

—Non; on me l'a apportée toute faite.

—Qu'est-ce que c'est que cela? reprit le régent en jetant les yeux sur un papier que lui présenta Dubois.

«Liste nominative des officiers qui demandent du service au roi d'Espagne: Claude-François de Ferrette, chevalier de Saint-Louis, maréchal de camp et colonel de la cavalerie de France; Boschet, chevalier de Saint-Louis et colonel d'infanterie; de Sabran, de Larochefoucault-Gondral, de Villeneuve, de Lescure, de Laval.»

Eh bien! après?

—Après, en voilà une autre, et il présenta un second papier au duc.

«—Protestation de la noblesse.»

—Faites vos listes, monseigneur, faites, vous voyez que vous n'êtes pas le seul, et que le prince de Cellamare fait aussi les siennes.

—«Signé sans distinction de rangs et de maisons, afin que personne n'y puisse trouver à redire: de Vieux-Pont, de la Pailleterie, de Beaufremont, de Latour-du-Pin, de Montauban, Louis de Caumont, Claude de Polignac, Charles de Laval, Antoine de Chastellux, Armand de Richelieu!» Et où diable as-tu péché tout cela, sournois?

—Attendez, monseigneur, nous ne sommes pas au bout. Veuillez jeter un coup d'œil sur ceci.

—«Plan des conjurés. Rien n'est plus important que de s'assurer des places fortes voisines des Pyrénées; gagner la garnison de Bayonne.» Livrer nos villes, mettre aux mains de l'Espagnol les clefs de la France! Qui veut faire cela, Dubois?

—Allons, de la patience, monseigneur, nous avons mieux que cela à vous offrir. Tenez, voilà des lettres de Sa Majesté Philippe V en personne.

—«Au roi de France.» Mais ce ne sont que des copies?

—Je vous dirai tout à l'heure où sont les originaux!

—Voyons cela, mon cher abbé, voyons. «Depuis que la Providence m'a placé sur le trône d'Espagne, etc., etc. De quel œil vos fidèles sujets peuvent-ils regarder le traité qui se signe contre moi, etc., etc. Je prie Votre Majesté de convoquer les états généraux de son royaume» Convoquer les états généraux! au nom de qui?

—Vous le voyez bien, monseigneur, au nom de Philippe V.

—Philippe V est roi d'Espagne et non pas roi de France. Qu'il n'intervertisse pas les rôles: j'ai déjà franchi une fois les Pyrénées pour le rasseoir sur le trône, je pourrais bien les franchir une seconde fois pour le renverser.

—Nous y songerons plus tard, je ne dis pas non; mais pour le moment, s'il vous plaît, monseigneur, nous avons une cinquième pièce à lire, et ce n'est pas la moins importante, comme vous allez en juger. Et Dubois présenta au régent un dernier papier, que celui-ci ouvrit avec une telle impatience qu'il le déchira en l'ouvrant.

—Allons! murmura le régent.

—N'importe, monseigneur, n'importe; les morceaux en sont bons, répondit Dubois: rapprochez-les et lisez.

Le régent rapprocha les deux morceaux et lut:

—«Très chers et bien aimés.»

—Oui, c'est cela! continuation de la métaphore: il ne s'agit de rien moins que de ma déposition. Et ces lettres, sans doute, doivent être remises au roi?

—Demain, monseigneur.

—Par qui?

—Par le maréchal!

—Par Villeroy?

—Par lui-même.

—Et comment a-t-il pu se décider à une pareille chose?

—Ce n'est pas lui, c'est sa femme, monseigneur.

—Encore un tour de Richelieu.

—Votre Altesse a mis le doigt dessus.

—Et de qui tiens-tu tous ces papiers?

—D'un pauvre diable d'écrivain, à qui on les a donnés à copier, attendu que, grâce à une descente qu'on a faite dans la petite maison du comte de Laval, une presse qu'il cachait dans sa cave a cessé de fonctionner.

—Et cet écrivain était en relation directe avec Cellamare? Les imbéciles!

—Non point, monseigneur, non point. Oh! les mesures étaient mieux prises: le bonhomme n'avait affaire qu'au prince de Listhnay!

—Au prince de Listhnay! Qu'est-ce que celui-là encore?

—Rue du Bac, 110.

—Je ne le connais pas.

—Si fait, monseigneur, vous le connaissez.

—Et où l'ai-je vu?

—Dans votre antichambre.

—Comment! ce prétendu prince de Listhnay....

—N'est autre que ce grand coquin de d'Avranches, le valet de chambre de madame du Maine.

—Ah! ah! cela m'étonnait aussi qu'elle n'en fût pas, la petite guêpe!

—Oh! elle y est en plein. Et si monseigneur veut être débarrassé cette fois ci d'elle et de sa clique, nous les tenons tous.

—Voyons d'abord au plus pressé.

—Oui, occupons-nous de Villeroy. Êtes-vous décidé à un coup d'autorité?

—Parfaitement; tant qu'il n'a fait que piaffer et parader en personnage de théâtre et de carrousel, très bien; tant qu'il s'est borné à des calomnies et même à des impertinences contre moi, très bien encore; mais quand il s'agit du repos et de la tranquillité de la France, ah! monsieur le maréchal, vous les avez assez compromis déjà par votre ineptie militaire, sans que nous vous les laissions compromettre de nouveau par votre fatuité politique.

—Ainsi, dit Dubois, nous lui mettons la main dessus?

—Oui, mais avec certaines précautions: il faut le prendre en flagrant délit.

—Rien de plus facile, il entre tous les matins à huit heures chez le roi?

—Oui.

—Soyez demain matin à sept heures et demie à Versailles.

—Après?

—Vous le précéderez chez Sa Majesté.

—Et là je lui reproche en face du roi....

—Non pas, non pas, monseigneur, il faut.... En ce moment l'huissier ouvrit la porte.

—Silence, dit le régent. Puis se retournant vers l'huissier: Que veux-tu?

—Monsieur le duc de Saint-Simon.

—Demande-lui si c'est pour affaire sérieuse.

L'huissier se retourna et échangea quelques paroles avec le duc; puis s'adressant de nouveau au régent:

—Des plus sérieuses, monseigneur.

—Eh bien! qu'il entre.

Saint-Simon entra.

—Pardon, duc, dit le régent; je termine une petite affaire avec Dubois, et dans cinq minutes je suis à vous.

Et tandis que Saint-Simon entrait, le duc et Dubois se retirèrent dans un coin, où effectivement ils demeurèrent cinq minutes à causer bas, après quoi Dubois prit congé du régent.

—Il n'y a pas de souper ce soir, dit-il en sortant à l'huissier de service.

Faites prévenir les personnes invitées. Monseigneur le régent est malade.

Et il sortit.

—Serait-ce vrai, monseigneur? demanda Saint-Simon avec une inquiétude réelle, car le duc, quoique fort avare de son amitié, avait, soit calcul, soit affection réelle, une grande prédilection pour le régent.

—Non, mon cher duc, dit Philippe, pas de manière du moins à m'inquiéter. Mais Chirac prétend que si je ne suis pas sage, je mourrai d'apoplexie, et, ma foi! je suis décidé, je me range.

—Ah! monseigneur! Dieu vous entende! dit Saint-Simon; quoique en vérité ce soit un peu tard.

—Comment cela, mon cher duc?

—Oui, la facilité de Votre Altesse n'a déjà donné que trop de prise à la calomnie.

—Ah! si ce n'est que cela, mon cher duc, il y a si longtemps qu'elle mord sur moi, qu'elle doit commencer à se lasser.

—Au contraire, monseigneur, reprit Saint-Simon, il faut qu'il se machine quelque chose de nouveau contre vous, car elle se redresse plus sifflante et plus venimeuse que jamais.

—Eh bien! voyons, qu'y a-t-il encore?

—Il y a que tout à l'heure, en sortant de vêpres, il y avait sur les degrés de Saint-Roch un pauvre qui demandait l'aumône en chantant, et qui, tout en chantant, offrait à ceux qui sortaient des apparences de complaintes. Or, savez-vous ce que c'étaient que ces complaintes, monseigneur?

—Non, quelque noël, quelque pamphlet contre Law, contre cette pauvre duchesse de Berry, contre moi-même, peut-être. Oh! mon cher duc, il faut les laisser chanter: si seulement ils payaient!

—Tenez, monseigneur, lisez! dit Saint-Simon.

Et il présenta au duc et Orléans un papier grossier imprimé à la manière des chansons qui se chantent dans les rues. Le prince le prit en haussant les épaules, et y jetant les yeux avec un inexprimable sentiment de dégoût, il commença de lire:

Vous dont l'éloquence rapideContre deux tyrans inhumainsEut jadis l'audace intrépideD'armer les Grecs et les RomainsContre un monstre encore plus faroucheMettez votre fiel dans ma boucheJe brûle de suivre vos pas,Et je vais tenter cet ouvragePlus charmé de votre courageQu'effrayé de votre trépas!

—Votre Altesse reconnaît le style, dit Saint-Simon.

—Oui, répondit le régent, c'est de Lagrange-Chancel. Puis il continua:

À peine ouvrit-il ses paupières,Que tel qu'il se montre aujourd'huiIl fut indigné des barrièresQu'il voit entre le trône et lui.Dans ces détestables idéesDe l'art des Circés, des Médées,Il fit ses uniques plaisirsCroyant cette voie infernaleDigne de remplir l'intervalleQui s'opposait à ses désirs.

—Tenez, duc, dit le régent en tendant le papier à Saint-Simon, c'est si méprisable, que je n'ai pas le courage de lire jusqu'au bout.

—Lisez, monseigneur, lisez, au contraire. Il faut que vous sachiez de quoi sont capables vos ennemis. Du moment où ils se montrent au jour, tant mieux. C'est une guerre. Ils vous offrent la bataille; acceptez la bataille, et prouvez-leur que vous êtes le vainqueur de Nerwinde, de Steinkerque et de Lérida.

—Vous le voulez donc, duc?

—Il le faut, monseigneur.

Et le régent, avec un sentiment de répugnance presque insurmontable reporta les veux sur le papier et lut, en sautant une strophe pour arriver plus tôt à la fin:

Tombent frappés des mêmes coups;Le frère est suivi par le frère,L'épouse devance l'époux;Mais, ô coups toujours plus funestes!Sur deux fils, nos uniques restes,La faux de la Parque s'étend;Le premier a rejoint sa race,L'autre dont la couleur s'efface,Penche vers son dernier instant!

Le régent avait lu cette strophe en s'arrêtant vers par vers et d'un accent qui s'altérait à mesure qu'il approchait de la fin; mais au dernier vers son indignation fut plus forte que lui, et, froissant le papier dans ses mains, il voulut parler, mais la voix lui manqua, et deux grosses larmes seulement roulèrent de ses yeux sur ses joues.

—Monseigneur, dit Saint-Simon, en regardant le régent avec une pitié pleine de vénération, monseigneur, je voudrais que le monde entier fût là et vît couler ces généreuses larmes; je ne vous donnerais plus le conseil de vous venger de vos ennemis, car, comme moi, le monde entier serait convaincu de votre innocence.

—Oui, mon innocence, murmura le régent; oui, et la vie de Louis XV en fera foi. Les infâmes! ils savent mieux que personne quels sont les vrais coupables. Ah! madame de Maintenon, ah! madame du Maine, ah! monsieur de Villeroy! Car ce misérable Lagrange-Chancel n'est que leur scorpion; et quand je pense, Saint-Simon, qu'en ce moment-ci même, je les tiens sous mes pieds! que je n'ai qu'à appuyer le talon et que je les écrase.

—Écrasez, monseigneur écrasez! ce sont des occasions qui ne se présentent pas tous les jours, et quand on les tient, il faut les saisir.

Le régent réfléchit un instant, et pendant cet instant son visage décomposé reprit peu à peu l'expression de bonté qui lui était naturelle.

—Allons, dit Saint-Simon, qui suivait sur la physionomie du régent la réaction qui s'opérait, je vois que ce ne sera pas encore pour aujourd'hui.

—Non, monsieur le duc, dit Philippe, car pour aujourd'hui j'ai quelque chose de mieux à faire que de venger les injures du duc d'Orléans: j'ai à sauver la France.

Et tendant la main à Saint-Simon, le prince rentra dans sa chambre.

Le soir, à neuf heures, monseigneur le régent quitta le Palais-Royal et, contre son habitude, alla coucher à Versailles.

Le lendemain, vers les sept heures du matin, au moment où on levait le roi, monsieur le Premier entra chez Sa Majesté, et lui annonça que S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans sollicitait l'honneur d'assister à sa toilette. Louis XV, qui n'était encore habitué à rien faire par lui-même, se retourna vers monsieur de Fréjus, qui était assis dans le coin le moins apparent de la chambre, comme pour lui demander ce qu'il avait à faire, et à cette interrogation muette, monsieur de Fréjus, non seulement fit un signe de tête qui voulait dire qu'il fallait recevoir Son Altesse Royale, mais encore, se levant aussitôt, il alla de sa personne lui ouvrir la porte. Le régent s'arrêta un instant sur le seuil pour remercier Fleury, puis s'étant assuré d'un coup d'œil rapide autour de la chambre que le maréchal de Villeroy n'était pas encore arrivé il s'avança vers le roi.

Louis XV était à cette époque un bel enfant de neuf à dix ans, aux longs cheveux châtains, aux yeux noirs comme de l'encre, à la bouche pareille à une cerise, et au teint rosé qui comme celui de sa mère, Marie de Savoie, duchesse de Bourgogne, était sujet à de subites pâleurs. Quoique son caractère fût encore fort irrésolu, à cause du tiraillement auquel le soumettait perpétuellement le double gouvernement du maréchal de Villeroy et de monsieur de Fréjus, il avait dans toute la physionomie quelque chose d'ardent et de résolu qui dénotait l'arrière petit-fils de Louis XIV, et il avait l'habitude de mettre son chapeau comme lui. D'abord prévenu contre monsieur le duc d'Orléans qu'on avait fait tout au monde pour représenter contre l'homme de France qui lui voulait le plus de mal, il avait senti cette prévention céder peu à peu aux entrevues qu'il avait eues avec le régent, dans lequel, avec cet instinct juvénile qui trompe si rarement les enfants, il avait reconnu un ami.

De son côté, il faut le dire aussi, monsieur le duc d'Orléans avait pour le roi, outre le respect qui lui était dû, les prévenances les plus attentives et les plus tendres. Le peu d'affaires qui pouvaient être soumises à sa jeune intelligence lui étaient toujours présentées avec tant de lucidité et d'esprit, que, d'un travail politique qui eût été une fatigue avec tout autre, il avait fait une sorte de récréation que l'enfant royal voyait toujours arriver avec plaisir. Il faut dire aussi que presque toujours ce travail était récompensé par les plus beaux jouets qui se pussent voir, et que Dubois, pour faire sa cour au roi, tirait d'Allemagne ou d'Angleterre. Sa Majesté accueillit donc le régent avec son plus doux sourire, et lui donna sa petite main à baiser avec une grâce toute particulière, tandis que monseigneur l'évêque de Fréjus, fidèle à son système d'humilité, s'en était allé se rasseoir dans le même petit coin où l'avait surpris l'arrivée de Son Altesse.

—Je suis bien content de vous voir, monsieur, dit Louis XV de sa douce petite voix et avec son sourire enfantin auquel l'étiquette qu'on lui imposait n'avait pu ôter toute sa grâce; d'autant plus content que, comme ce n'est pas votre heure habituelle, je présume que vous venez m'annoncer une bonne nouvelle.

—Deux, sire, répondit le régent. La première, c'est qu'il vient de m'arriver une énorme caisse de Nuremberg, qui m'a tout l'air de contenir....

—Oh! des joujoux! beaucoup de joujoux! n'est-ce pas, monsieur le régent? s'écria le roi, en sautant joyeusement et en battant des mains sans s'inquiéter de son valet de chambre qui demeurait debout derrière lui tenant à la main la petite épée à poignée d'acier qu'il allait lui agrafer à la ceinture. Oh! de beaux joujoux! de beaux joujoux! Oh! que vous êtes gentil! oh!

Que je vous aime, monsieur le régent!

—Sire, je ne fais que mon devoir, répondit le duc d'Orléans en s'inclinant avec respect, et vous ne me devez aucune reconnaissance pour cela.

—Et où est-elle, monsieur, où est-elle, cette bienheureuse caisse?

—Chez moi, sire, et si Votre Majesté le veut, je la ferai transporter ici dans le courant de la journée, ou demain matin.

—Oh! non, tout de suite, monsieur, tout de suite, je vous prie.

—Mais c'est qu'elle est chez moi.

—Eh bien! allons chez vous, s'écria l'enfant en courant vers la porte, sans faire attention qu'il lui manquait encore, pour que sa toilette fût achevée, son épée, sa petite veste de satin et son cordon bleu.

—Sire, dit monsieur de Fréjus en s'avançant, je ferai observer à Votre Majesté qu'elle s'abandonne trop passionnément au plaisir que lui cause la possession d'objets qu'elle devrait déjà regarder comme des futilités.

—Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit Louis XV en faisant un effort pour se contenir; oui, mais il faut me pardonner: je n'ai pas encore dix ans, et j'ai bien travaillé hier.

—C'est vrai, dit monsieur de Fréjus en souriant. Aussi Votre Majesté s'occupera de ses joujoux lorsqu'elle aura demandé à monsieur le régent quelle est la seconde nouvelle qu'il avait à lui annoncer.

—Ah! oui, monsieur, à propos, quelle est cette seconde nouvelle?

—Un travail qui doit être profitable à la France, sire et qui est d'une telle importance, que je tiens à le soumettre à Votre Majesté.

—L'avez-vous ici, demanda le jeune roi.

—Non, sire, je ne savais pas trouver Votre Majesté si bien disposée à ce travail, et je l'ai laissé dans mon cabinet.

—Eh bien! dit Louis XV en se tournant moitié vers monsieur de Fréjus et moitié vers le régent, et en les regardant tous deux tour à tour avec un œil suppliant, ne pourrions-nous concilier tout cela? Au lieu de faire ma promenade du matin, j'irais chez vous voir les beaux joujoux de Nuremberg, et quand je les aurais vus, nous passerions dans votre cabinet, où nous travaillerions.

—C'est contre l'étiquette, sire, répondit le régent; mais si Votre Majesté le veut....

—Oui, je le veux, dit Louis XV, c'est-à-dire, ajouta-t-il en se tournant vers M. de Fréjus et en le regardant d'un œil si doux qu'il n'y avait pas moyen d'y résister, si mon bon précepteur le permet.

—Monsieur de Fréjus y verrait-il quelque inconvénient? dit le régent en se retournant vers Fleury et en prononçant ces paroles avec un accent qui indiquait que le précepteur le blesserait souverainement en repoussant la requête que lui présentait son royal élève.

—Non, monseigneur, au contraire, dit Fleury; il est bon que Sa Majesté s'habitue à travailler, et si les lois de l'étiquette peuvent être violées, c'est lorsque de cette violation doit ressortir pour le peuple un heureux résultat. Seulement, je demanderai à monseigneur la permission d'accompagner Sa Majesté.

—Comment donc, monsieur! dit le régent; mais avec le plus grand plaisir.

—Oh! quel bonheur, quel bonheur! s'écria Louis XV. Vite, ma veste, mon épée, mon cordon bleu. Me voilà, monsieur le régent, me voilà! Et il s'avança pour prendre la main du régent, mais au lieu de se laisser aller à cette familiarité, le régent s'inclina, et ouvrant lui-même la porte au roi, il lui fit signe de marcher devant, et le suivit à trois ou quatre pas avec monsieur de Fréjus, et le chapeau à la main.

Les appartements du roi, situés au rez-de-chaussée, étaient de plain-pied avec ceux de monseigneur le duc d'Orléans, et n'étaient séparés que par une antichambre qui donnait chez le roi, et une petite galerie qui conduisait à une autre antichambre donnant chez le régent. Le passage fut donc court, et comme le roi était pressé d'arriver, on se trouva en un instant dans un grand cabinet éclairé par quatre fenêtres s'ouvrant toutes quatre en portes, et par lesquelles, à l'aide de deux marches on descendait dans le jardin. Ce grand cabinet donnait dans un autre plus petit où M. le régent avait l'habitude de travailler et de faire entrer les intimes ou les favorisés. Toute la cour de Son Altesse attendait là, et c'était chose naturelle, puisque c'était l'heure du lever. Aussi le jeune roi ne remarqua-t-il ni monsieur d'Artagnan, capitaine des mousquetaires gris, ni monsieur le marquis de Lafare, capitaine des gardes, ni un nombre assez considérable de chevau-légers qui se promenaient en dehors des fenêtres. Il est vrai que, sur une table, au beau milieu du cabinet il avait vu la bienheureuse caisse, dont la taille exorbitante lui avait, malgré l'exhortation à peine refroidie de monsieur de Fréjus, fait pousser un cri de joie.

Cependant il fallut encore se contenir et recevoir en roi les hommages de messieurs d'Artagnan et de Lafare; mais pendant ce temps, monseigneur le régent avait fait appeler deux valets de chambre, armés de ciseaux, lesquels firent en un instant voler le couvercle de bois blanc qui fermait la caisse, et mirent à découvert la plus splendide collection de joujoux qui aient jamais ébloui l'œil d'un roi de neuf ans.

À cette vue tentatrice, il n'y eut plus ni précepteur, ni étiquette, ni capitaine de gardes, ni capitaine de mousquetaires gris; le roi se précipita vers le paradis qui lui était ouvert, et, comme d'une mine inépuisable, comme d'une corbeille de fée, comme d'un trésor des Mille et une Nuits, il en tira successivement des clochers, des vaisseaux à trois ponts, des escadrons de cavalerie, des bataillons d'infanterie, des colporteurs chargés de leurs balles, des escamoteurs avec leurs gobelets, enfin ces mille merveilles du premier âge qui, dans la soirée de Noël, font tourner la tête à tous les enfants d'outre-Rhin; et cela avec des transports de joie si francs et si roturiers, que monsieur de Fréjus lui-même respecta le moment de bonheur qui illuminait la vie de son royal élève. Les assistants le regardaient avec le silence religieux qui entoure les grandes douleurs et les grandes joies. Mais au plus profond de ce silence, on entendit un bruit violent dans les antichambres.

La porte s'ouvrit, un huissier annonça le duc de Villeroy, et le maréchal parut sur le seuil, la canne à la main, effaré, secouant sa perruque, et demandant à grands cris le roi. Comme on était habitué à ces façons de faire, monsieur le régent se contenta de lui montrer Sa Majesté qui continuait de vider sa caisse, couvrant les meubles et le parquet des splendides joujoux qu'elle tirait de son inépuisable récipient. Le maréchal n'avait rien à dire; il était en retard de près d'une heure. Le roi était avec monsieur de Fréjus, cet autre lui-même, mais il ne s'en approcha pas moins en grommelant, et en jetant autour de lui des regards qui semblaient dire que, si Sa Majesté courait quelque danger, il était là pour la défendre. Le régent échangea un regard d'intelligence avec Lafare et un sourire imperceptible avec d'Artagnan; les choses allaient que c'était merveille.

La caisse vide, et après avoir laissé un instant le roi jouir de la possession visuelle de tous ses trésors, monsieur le régent s'approcha de lui, et, le chapeau toujours à la main, lui rappela la promesse qu'il lui avait faite de consacrer une heure avec lui au travail des choses de l'État. Louis XV, avec cette ponctualité de parole qui lui fit dire depuis que l'exactitude était la politesse des rois, jeta un dernier coup d'œil sur ses joujoux, demanda la permission de les faire emporter dans ses appartements, permission qui lui fut aussitôt accordée, et s'avança vers le petit cabinet dont monsieur le régent lui ouvrit la porte. Alors selon leurs caractères différents, ou plutôt selon l'adroite politique de l'un et la brutale inconvenance de l'autre, monsieur de Fleury, qui, sous prétexte de sa répugnance à se mêler des affaires politiques, n'assistait presque jamais au travail du roi, fit quelques pas en arrière et alla s'asseoir dans un coin, tandis qu'au contraire le maréchal s'élança en avant, et, voyant le roi entrer dans le cabinet, voulut le suivre. C'était ce moment qu'avait préparé le régent et qu'il attendait avec impatience.

—Pardon, monsieur le maréchal, dit-il alors en barrant le passage au duc de Villeroy, mais les affaires dont j'ai à entretenir Sa Majesté demandant le secret le plus absolu, je vous prierai de vouloir bien me laisser un instant avec elle en tête-à-tête.

—En tête-à-tête! s'écria Villeroy, en tête-à-tête! Mais vous savez bien, monseigneur, que c'est impossible.

—Impossible, monsieur le maréchal! répondit le régent avec le plus grand calme; impossible! Et pourquoi, je vous prie?

—Parce qu'en ma qualité de gouverneur de Sa Majesté, j'ai le droit de l'accompagner partout.

—D'abord, monsieur, reprit le régent, ce droit ne me paraît reposer sur aucune preuve bien positive, et si j'ai bien voulu tolérer jusqu'à cette heure, non pas ce droit mais cette prétention, c'est que l'âge du roi la rendait sans importance. Mais maintenant que Sa Majesté va atteindre sa dixième année, maintenant qu'elle commence à permettre que je l'initie à la science du gouvernement, science pour laquelle la France m'a conféré le titre de son précepteur, vous trouverez bon, monsieur le maréchal, que, comme monsieur de Fréjus et vous, j'aie avec Sa Majesté mes heures de tête-à-tête. Cela vous sera d'autant moins pénible à accorder, monsieur le maréchal, ajouta le régent avec un sourire à l'expression duquel il était difficile de se tromper, que vous êtes trop savant sur ces sortes de matières pour qu'il vous reste quelque chose à y apprendre.

—Mais, monsieur, répliqua le maréchal en s'échauffant selon son habitude et en oubliant toute convenance à mesure qu'il s'échauffait, monsieur, je vous ferai observer que le roi est mon élève.

—Je le sais, monsieur, dit le régent du même ton railleur qu'il avait commencé à prendre avec lui, et faites de Sa Majesté un grand capitaine, je ne vous en empêche point. Vos campagnes d'Italie et de Flandre font témoignage qu'on ne pouvait lui choisir un meilleur maître; mais dans ce moment, monsieur le maréchal, il ne s'agit aucunement de science militaire, il s'agit tout simplement d'un secret d'État qui ne peut être confié qu'à Sa Majesté. Ainsi vous trouverez bon que je vous renouvelle l'expression du désir que j'ai d'entretenir le roi en particulier.

—Impossible, monseigneur, impossible! s'écria le maréchal perdant de plus en plus la tête.

—Impossible! reprit le régent, et pourquoi?

—Pourquoi? continua le maréchal, pourquoi?... parce que mon devoir est de ne point perdre le roi de vue un seul instant, et que je ne permettrai pas....

—Prenez garde, monsieur le maréchal, interrompit le duc d'Orléans avec une indéfinissable expression de hauteur, je crois que vous allez me manquer de respect!

—Monseigneur, reprit le maréchal s'échauffant de plus en plus, je sais le respect que je dois à votre Altesse Royale pour le moins autant que ce que je dois à ma charge et au roi, et c'est pour cela que Sa Majesté ne restera pas un instant hors de ma vue, attendu.... Le duc hésita.

—Attendu? reprit monsieur le régent, attendu?... Achevez, monsieur.

—Attendu que je réponds de sa personne, dit le maréchal, qui, poussé par cette espèce de défi, ne voulait pas avoir l'air de reculer.

À ce dernier manque de toute retenue, il se fit parmi tous les spectateurs de cette scène un moment de silence pendant lequel on n'entendit rien que les grommellements du maréchal et les soupirs étouffés de monsieur de Fleury. Quant au duc d'Orléans, il releva la tête avec un sourire de souverain mépris, et prenant peu à peu cet air de dignité qui faisait de lui, lorsqu'il le voulait, un des princes les plus imposants du monde:

—Monsieur de Villeroy, dit-il, vous vous méprenez étrangement, ce me semble, et vous croyez parler à quelque autre. Mais puisque vous oubliez qui je suis, c'est à moi de vous en faire souvenir. Marquis de Lafare, continua le régent en s'adressant à son capitaine des gardes, faites votre devoir.

Alors seulement le maréchal de Villeroy, comme si le plancher manquait sous lui, comprit dans quel précipice il glissait, et ouvrit la bouche pour balbutier une excuse; mais le régent ne lui laissa pas même le temps d'achever sa phrase, et lui ferma la porte du cabinet au nez.

Aussitôt, et avant qu'il fût revenu de sa surprise, le marquis de Lafare s'approcha du maréchal et lui demanda son épée.

Le maréchal demeura un instant interdit. Depuis si longtemps qu'il se berçait dans son impertinence sans que personne prît la peine de l'en tirer, il avait fini par se croire inviolable, il voulut parler, mais la voix lui manqua, et, sur une seconde demande plus impérative que la première, il détacha son épée et la donna au marquis de Lafare.

En même temps, une porte s'ouvre et une chaise s'approche; deux mousquetaires gris y poussent le maréchal; la chaise se referme, d'Artagnan et Lafare se placent à chaque portière, et, en un clin d'œil, le prisonnier est emporté par une des fenêtres latérales dans les jardins. Les chevau-légers, qui ont le mot d'ordre, se mettent à sa suite; la marche se presse, on descend le grand escalier, on tourne à gauche, on entre dans l'Orangerie; là, dans une première pièce, on laisse toute la suite, et la chaise, ses porteurs et ce qu'elle contient, entrent dans une seconde chambre accompagnés seulement de Lafare et de d'Artagnan.

Toutes ces choses s'étaient passées si rapidement, que le maréchal, dont la première qualité n'était point le sang-froid, n'avait pas eu le temps de se remettre. Il s'était vu désarmer, il s'était senti emporter, il se trouvait enfermé avec deux hommes qu'il savait ne pas professer pour lui une grande amitié, et, s'exagérant toujours son importance, il se crut perdu.

—Messieurs! s'écria-t-il en pâlissant, et tandis que la sueur et la poudre lui coulaient sur le visage, messieurs, j'espère qu'on ne veut pas m'assassiner.

—Non, monsieur le maréchal, tranquillisez-vous, lui dit Lafare, tandis que d'Artagnan, en voyant la figure grotesque que faisait au maréchal sa perruque tout effarouchée, ne pouvait s'empêcher de rire. Non, monsieur, il s'agit d'une chose beaucoup plus simple et infiniment moins tragique.

—Et de quoi s'agit-il donc alors? demanda le maréchal à qui cette assurance rendait un peu de tranquillité.

—Il s'agit, monsieur, de deux lettres que vous comptiez remettre ce matin au roi, et que vous devez avoir dans quelqu'une des poches de votre habit.

Le maréchal, qui, préoccupé jusqu'alors de sa propre affaire, avait oublié celle de madame du Maine, tressaillit, et porta vivement la main à la poche où étaient ces lettres.

—Pardon, monsieur le duc, dit d'Artagnan en arrêtant la main du maréchal, mais nous sommes autorisés à vous prévenir que, dans le cas où vous chercheriez à nous soustraire les originaux de ces lettres, monsieur le régent en a les copies.

—Puis, j'ajouterai, dit Lafare, que nous sommes autorisés à vous les prendre de force, et que nous sommes absous d'avance de tout accident que pourrait amener une lutte, en supposant, ce qui n'est pas probable, que vous poussiez la rébellion, monsieur le maréchal, jusqu'à vouloir lutter.

—Et vous m'assurez, messieurs, dit le maréchal, que monseigneur le régent a les copies de ces lettres?

—Sur ma parole d'honneur! dit d'Artagnan.

—Foi de gentilhomme! dit Lafare.

—En ce cas, messieurs, reprit Villeroy, je ne vois pas pourquoi j'essayerais de soustraire ces lettres, qui d'ailleurs ne me regardent aucunement et que je ne m'étais chargé de remettre que par complaisance.

—Nous savons cela, monsieur le maréchal, dit Lafare.

—Seulement, ajouta le maréchal, j'espère, messieurs, que vous ferez valoir près de Son Altesse Royale la facilité avec laquelle je me suis soumis à ses ordres, et le regret bien sincère que j'ai de l'avoir offensée.

—N'en doutez pas, monsieur le maréchal, toute chose sera rapportée comme elle s'est passée; mais ces lettres?

—Les voici, monsieur, dit le maréchal en donnant les deux lettres à Lafare.

Lafare leva un cachet volant aux armes d'Espagne, et s'assura que c'étaient bien les papiers qu'il avait mission de prendre; puis, après s'être assuré également qu'il n'y avait pas d'erreur.

—Mon cher d'Artagnan, dit-il, conduisez maintenant monsieur le maréchal à sa destination, et recommandez, je vous prie, au nom de monseigneur le régent, aux personnes qui auront l'honneur de l'accompagner, avec vous, d'avoir pour lui tous les égards dus à son mérite.

Aussitôt la chaise se referma, et les porteurs se mirent en marche. Le maréchal, allégé de ses deux lettres, et commençant à soupçonner le piège dans lequel il était tombé, repassa dans la première pièce, où l'attendaient les chevau-légers. Le cortège se dirigea vers la grille, où il arriva au bout d'un instant. Un carrosse à six chevaux attendait; on y porta le maréchal; d'Artagnan se plaça près de lui; un officier des mousquetaires et du Libois, un des gentilshommes du roi, se mirent sur le devant, vingt mousquetaires se placèrent, quatre à chaque portière, douze à la suite; on fit signe au cocher, et le carrosse partit au galop.

Quant au marquis de Lafare, qui s'était arrêté au haut de l'escalier de l'Orangerie pour assister à ce départ, à peine l'eut-il vu effectuer sans accident, qu'il reprit la route du château, les deux lettres de Philippe V à la main.

Le même jour, vers les deux heures de l'après-midi, et comme d'Harmental, profitant de l'absence de Buvat, que l'on croyait à la Bibliothèque, répétait pour la millième fois, couché aux pieds de Bathilde, qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle et n'aimerait jamais une autre qu'elle, Nanette entra et annonça au chevalier que quelqu'un l'attendait chez lui pour affaire d'importance. D'Harmental, curieux de savoir quel était l'importun qui le poursuivait ainsi jusque dans le paradis de son amour, alla vers la fenêtre et aperçut l'abbé Brigaud qui se promenait de long en large dans son appartement. Alors il rassura d'un sourire Bathilde inquiète, prit le chaste baiser que lui tendait le front virginal de la jeune fille, et remonta chez lui.

—Eh bien! lui dit l'abbé en l'apercevant, tandis que vous êtes bien tranquille à faire l'amour à votre voisine il se passe de belles choses, mon cher pupille!

—Et que se passe-t-il donc, demanda d'Harmental.

—Alors, vous ne savez rien?

—Rien, absolument rien, sinon que si ce que vous avez à m'apprendre n'est pas de la plus haute importance, je vous étrangle pour m'avoir dérangé. Ainsi, tenez-vous bien, et si vous n'avez pas de nouvelles dignes de la circonstance, faites en.

—Malheureusement, mon cher pupille, reprit l'abbé Brigaud, la réalité laissera peu de chose à faire à mon imagination.

—En effet, mon cher Brigaud, dit d'Harmental en regardant l'abbé avec plus d'attention, vous avez la mine tout encharibottée! Voyons, qu'est-il arrivé?

Contez-moi cela.

—Ce qu'il est arrivé? Oh! mon Dieu! presque rien, si ce n'est que nous avons été vendus je ne sais par qui; que monsieur le maréchal de Villeroy a été arrêté ce matin à Versailles, et que les deux lettres de Philippe V, qu'il devait remettre au roi, sont entre les mains du régent.

—Répétez donc, l'abbé, dit d'Harmental, qui, du troisième ciel où il était monté, avait toutes les peines du monde à redescendre sur la terre. Répétez donc, s'il vous plaît; je n'ai pas bien entendu.

Et l'abbé répéta mot pour mot la triple nouvelle qu'il annonçait en pesant sur chaque syllabe.

D'Harmental écouta la complainte de Brigaud d'un bout à l'autre, et comprit à son tour la gravité de la situation. Mais quelles que fussent les sombres pensées que cette situation fit naître en lui, son visage ne manifesta d'autre sentiment que cette expression de fermeté calme qui lui était habituelle au moment du danger; puis lorsque l'abbé eut fini:

—Est-ce tout, demanda le chevalier d'une voix où il était impossible de reconnaître la moindre altération.

—Oui, pour le moment, répondit l'abbé, et il me semble même que c'est bien assez, et que si vous n'êtes pas content comme cela, vous êtes bien difficile.

—Mon cher abbé, quand nous nous sommes mis à jouer à la conspiration, reprit d'Harmental, c'était avec chances à peu près égales de perdre ou de gagner. Nos chances avaient haussé, nos chances baissent. Hier, nous avions quatre-vingt-dix chances sur cent; aujourd'hui nous n'en avons plus que trente: voilà tout.

—Allons, dit Brigaud, je vois avec plaisir que vous ne vous démontez pas facilement.

—Que voulez-vous, mon cher abbé! reprit d'Harmental, je suis heureux en ce moment, et je vois les choses en homme heureux. Si vous m'aviez pris dans un moment de tristesse, je verrais tout en noir, et je répondrais Amen à votre De profundis.

—Ainsi donc, votre avis?

—Est que le jeu s'embrouille, mais que la partie n'est point perdue. Monsieur le maréchal de Villeroy n'est point de la conjuration; monsieur le maréchal de Villeroy ne sait pas les noms des conjurés. Les lettres de Philippe V, autant que je puis m'en souvenir, ne désignent personne et il n'y a de véritablement compromis dans tout cela que le prince de Cellamare. Or, l'inviolabilité de son caractère le garantit de tout danger réel. D'ailleurs, monsieur de Saint-Aignan, si notre plan est parvenu au cardinal Alberoni, doit à cette heure lui servir d'otage.

—Il y a du vrai dans ce que vous dites là, reprit Brigaud en se rassurant.

—Et de qui tenez-vous ces nouvelles? demanda le chevalier.

—De Valef, qui les tenait de madame du Maine, et qui est allé aux nouvelles chez le prince de Cellamare lui-même.

—Eh bien! il faudrait voir Valef.

—Je lui ai donné rendez-vous ici, et comme j'ai passé, avant de venir vous voir, chez le marquis de Pompadour, je m'étonne même qu'il ne soit pas encore arrivé.

—Raoul! dit une voix dans l'escalier; Raoul!

—Et tenez, c'est lui! s'écria d'Harmental en courant à la porte et en l'ouvrant.

—Merci, très cher, dit le baron de Valef, et vous venez fort à propos à mon aide, car, sur mon honneur! j'allais m'en aller convaincu que Brigaud s'était trompé d'adresse, et qu'un chrétien ne pouvait demeurer à une pareille hauteur et dans un semblable pigeonnier. Ah! mon cher, continua Valef en pirouettant sur le talon et en regardant la mansarde de d'Harmental, il faut que je vous y amène madame du Maine, et qu'elle sache tout ce qu'elle vous doit.

—Dieu veuille, baron, dit Brigaud, que vous, le chevalier et moi ne soyons pas plus mal logés encore d'ici à quelques jours.

—Ah! vous voulez dire la Bastille? C'est possible, l'abbé; mais au moins, à la Bastille, il y a force majeure; puis c'est un logement royal, ce qui le rehausse toujours un peu et en fait une demeure qu'un gentilhomme peut habiter sans déchoir. Mais ce logement! fi donc, l'abbé! Je sens le clerc de procureur à une lieue: parole d'honneur.

—Eh bien! si vous saviez ce que j'y ai trouvé, Valef, dit d'Harmental piqué malgré lui du mépris que le baron faisait de sa demeure, vous seriez comme moi, vous ne voudriez plus le quitter.

—Bah! vraiment? quelque petite bourgeoise? une madame Michelin peut-être? Prenez garde, chevalier, il n'y a qu'à Richelieu que ces choses-là soient permises. À vous et moi qui valons mieux que lui peut-être, mais qui pour le moment avons le malheur de ne point être si fort à la mode que lui, cela nous ferait le plus grand tort.

—Au reste, baron, dit Brigaud, quelque frivoles que soient vos observations, je les écoute avec le plus grand plaisir, attendu qu'elles me prouvent que nos affaires ne sont point en si mauvais état que nous le pensions.

—Au contraire. À propos, la conspiration est à tous les diables.

—Que dites-vous là, baron? s'écria Brigaud.

—Je dis que j'ai bien cru qu'on ne me laisserait pas même le loisir de venir vous apporter la nouvelle que je vous apporte.

—Vous avez failli être arrêté, mon cher Valef? demanda d'Harmental.

—Il ne s'en est pas fallu de l'épaisseur d'un cheveu.

—Et comment cela, baron?

—Comment cela? vous savez bien, l'abbé, que je vous ai quitté pour aller chez le prince de Cellamare.

—Oui.

—Eh bien! j'y étais quand on est venu pour saisir ses papiers.

—On a saisi les papiers du prince? s'écria Brigaud.

—Moins ceux que nous avons brûlés, et malheureusement ce n'est pas la majeure partie.

—Mais nous sommes tous perdus alors, dit l'abbé.

—Oh! mon cher Brigaud, comme vous jetez le manche après la cognée! Que diable! est-ce qu'il ne nous reste pas la ressource de faire une petite Fronde, et, croyez-vous que madame du Maine ne vaille pas la duchesse de Longueville?

—Mais enfin, mon cher Valef, comment cela s'est-il passé? demanda d'Harmental.

—Mon cher chevalier, imaginez-vous la scène la plus bouffonne du monde. J'aurais voulu pour beaucoup que vous fussiez là. Nous aurions ri comme des dératés. Cela aurait fait enrager ce croquant de Dubois.

—Comment! Dubois lui-même, demanda Brigaud, Dubois est venu chez l'ambassadeur?

—En personne naturelle, l'abbé. Imaginez-vous que nous étions en train de causer tranquillement au coin du feu de nos petites affaires, le prince de Cellamare et moi, fouillant dans une cassette pleine de lettres plus ou moins importantes, et brûlant toutes celles qui nous paraissaient mériter les honneurs de l'autodafé, lorsque tout à coup, son valet de chambre entre et nous annonce que l'hôtel de l'ambassade est cerné par un cordon de mousquetaires, et que Dubois et Leblanc demandent à lui parler. Le but de la visite n'était pas difficile à deviner. Le prince, sans se donner la peine de choisir, vide la cassette tout entière au feu, me pousse dans un cabinet de toilette, et ordonne de faire entrer. L'ordre était inutile: Dubois et Leblanc étaient déjà sur la porte. Heureusement ni l'un ni l'autre ne m'avaient vu.

—Jusqu'ici, je ne vois rien de bien drôle dans tout cela, dit Brigaud en secouant la tête.

—Justement, voilà où cela commence, reprit Valef. Imaginez-vous d'abord que j'étais là dans mon cabinet, voyant et entendant tout. Dubois parut sur la porte, suivi de Leblanc, allongeant sa tête de fouine dans la chambre, et, cherchant du regard le prince de Cellamare, qui enveloppé de sa robe de chambre, se tenait devant la cheminée pour donner aux papiers en question le temps de brûler.

—Monsieur, dit le prince avec ce flegme que vous lui connaissez, puis-je savoir à quel événement je dois la bonne fortune de votre visite?

—Oh! mon Dieu! monseigneur, dit Dubois, à une chose bien simple, au désir qui nous est venu, à monsieur Leblanc et à moi, de prendre connaissance de vos papiers, dont, ajouta-t-il en montrant les lettres du roi Philippe V, ces deux échantillons nous ont donné un avant-goût.

—Comment! dit Brigaud, ces lettres, saisies à dix heures seulement à Versailles sur la personne de monsieur de Villeroy, étaient déjà à une heure entre les mains de Dubois?

—Comme vous dites, l'abbé; vous voyez qu'elles ont fait plus de chemin que si on les avait mises tout bonnement à la poste.

—Et qu'a dit alors le prince? demanda d'Harmental.

—Oh! le prince a voulu hausser la voix, le prince a voulu invoquer le droit des gens; mais Dubois, qui ne manque pas d'une certaine logique, lui a fait observer qu'il avait quelque peu violé lui-même ce droit en couvrant la conspiration de son manteau d'ambassadeur. Bref, comme il était le moins fort, il lui fallut bien souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher. D'ailleurs Leblanc, sans lui en demander la permission, avait déjà ouvert le secrétaire et visité ce qu'il contenait, tandis que Dubois tirait les tiroirs d'un bureau et furetait de son côté. Tout à coup Cellamare quitta sa place, et arrêtant Leblanc qui venait de mettre la main sur un paquet de lettres liées avec un ruban rose:

—Pardon, monsieur, lui dit-il, à chacun ses attributions. Ces lettres sont des lettres de femmes: cela regarde l'ami du prince.

—Merci de votre confiance, dit Dubois sans se déconcerter, en se levant et en allant recevoir le paquet des mains de Leblanc; j'ai l'habitude de ces sortes de secrets, et le vôtre sera bien gardé.

En ce moment ses yeux se portèrent sur la cheminée, et au milieu des cendres des lettres brûlées, Dubois aperçut un papier encore intact, et se précipitant vers la cheminée, il le saisit au moment où les flammes allaient l'atteindre. Le mouvement fut si rapide que l'ambassadeur ne put l'empêcher, et que le papier était aux mains de Dubois avant qu'il eût deviné quelle était son intention.

—Peste! dit le prince en regardant Dubois qui se secouait les doigts, je savais bien que monsieur le régent avait des espions habiles, mais je ne les savais pas assez braves pour aller au feu.

—Et, ma foi! prince, dit Dubois, qui avait déjà ouvert le papier, ils sont grandement récompensés de leur bravoure. Voyez....

Le prince jeta les yeux sur le papier. Je ne sais pas ce qu'il contenait; ce que je sais, c'est que le prince devint pâle comme la mort, et que, comme Dubois éclatait de rire, Cellamare, dans un moment de colère, brisa en mille morceaux une charmante petite statue de marbre qui se trouva sous sa main.

—J'aime mieux que ce soit elle que moi, dit froidement Dubois en regardant les morceaux qui roulaient jusqu'à ses pieds, et en mettant le papier dans sa poche.

—Chacun aura son tour, monsieur; le ciel est juste, dit l'ambassadeur.

—En attendant, reprit Dubois avec son ton goguenard, comme nous avons à peu près ce que nous désirions avoir, et qu'il ne nous reste pas de temps à perdre aujourd'hui, nous allons mettre les scellés chez vous.

—Les scellés chez moi! s'écria l'ambassadeur exaspéré.

—Avec votre permission, dit Dubois. Monsieur Leblanc, procédez.

Leblanc tira d'un sac des bandes et de la cire toutes préparées.

Il commença l'opération par le secrétaire et le bureau puis, les cachets appliqués sur ces deux meubles, il s'avança vers la porte de mon cabinet.

—Messieurs, s'écria le prince, je ne souffrirai jamais....

—Messieurs, dit Dubois en ouvrant la porte et en introduisant dans la chambre de l'ambassadeur deux officiers de mousquetaires, voilà monsieur l'ambassadeur d'Espagne qui est accusé de haute trahison contre l'État; ayez la bonté de l'accompagner à la voiture qui l'attend et de le conduire où vous savez. S'il fait résistance, appelez huit hommes et emportez-le.

—Et que fit le prince? demanda Brigaud.

—Le prince fit ce que vous auriez fait à sa place, je le présume, mon cher abbé: il suivit les deux officiers et cinq minutes après, votre serviteur se trouva sous le scellé.

—Pauvre baron! s'écria d'Harmental, et comment diable t'en es-tu retiré?

—Ah! voilà justement le beau de la chose. À peine le prince sorti, et moi sous bande, comme ma porte se trouvait la dernière à cacheter, et que, par conséquent, la besogne était finie, Dubois appela le valet de chambre du prince.

—Comment vous nommez-vous? demanda Dubois.

—Lapierre, monseigneur, pour vous servir, répondit le valet tout tremblant.

—Mon cher Leblanc, reprit Dubois, expliquez, je vous prie, à monsieur Lapierre quelles sont les peines que l'on encourt pour bris de scellés.

—Les galères, répondit Leblanc avec cet accent aimable que vous lui connaissez.

—Mon cher monsieur Lapierre, continua Dubois d'un ton doux comme miel, vous entendez: s'il vous convient d'aller ramer pendant quelques années sur les vaisseaux de Sa Majesté le roi de France, touchez du bout du doigt seulement à l'une de ces petites bandes ou à un de ces gros cachets, et votre affaire sera faite. Si, au contraire, une centaine de louis vous sont agréables, gardez fidèlement les scellés que nous venons de poser, et dans trois jours les cent louis vous seront comptés.

—Je préfère les cent louis, dit ce gredin de Lapierre.

—Eh bien! alors, signez ce procès-verbal; nous vous constituons gardien du cabinet du prince.

—Je suis à vos ordres, monseigneur, répondit Lapierre, et il signa.

—Maintenant, dit Dubois, vous comprenez toute la responsabilité qui pèse sur vous?

—Oui, monseigneur.

—Et vous vous y soumettez?

—Je m'y soumets.

—À merveille. Mon cher Leblanc, nous n'avons plus rien à faire ici, dit Dubois, et j'ai, ajouta-t-il en montrant le papier qu'il avait tiré de la cheminée, tout ce que je désirais avoir.

Et à ces mots il sortit suivi de son acolyte. Lapierre les regarda s'éloigner, puis, lorsqu'il les eut vus monter en voiture:

—Eh! vite, monsieur le baron, dit-il en se retournant du côté du cabinet, il s'agit de profiter de ce que nous sommes seuls pour vous en aller.

—Tu savais donc que j'étais ici, maraud?

—Pardieu! est-ce que j'aurais accepté la place de gardien sans cela? Je vous avais vu entrer dans le cabinet, et j'ai pensé que vous ne seriez pas curieux de rester là trois jours.

—Et tu as raison. Cent louis pour toi en récompense de ta bonne idée.

—Mon Dieu! que faites-vous donc? s'écria Lapierre.

—Tu le vois bien, j'essaye de sortir.

—Pas par la porte, monsieur le baron, pas par la porte! Vous ne voudriez pas envoyer un pauvre père de famille aux galères. D'ailleurs, pour plus de sûreté, ils ont emporté la clef avec eux.

—Et par où diable alors veux-tu que je m'en aille maroufle?

—Levez la tête.

—Elle est levée.

—Regardez en l'air.

—J'y regarde.

—À votre droite.

—J'y suis.

—Ne voyez-vous rien?

—Ah! si fait: un œil-de-bœuf.

—Eh bien! montez sur une chaise, sur un meuble, sur la première chose venue. L'œil-de-bœuf donne dans l'alcôve. Là, laissez-vous glisser maintenant, vous tomberez sur le lit. Voilà. Vous ne vous êtes pas fait de mal, monsieur le baron?

—Non. Le prince était fort bien couché, ma foi. Je souhaite qu'il ait un aussi bon lit où on le mène.

—Et j'espère maintenant que monsieur le baron n'oubliera pas le service que je lui ai rendu.

—Les cent louis, n'est-ce pas?

—C'est monsieur le baron qui me les a offerts.

—Tiens, drôle, comme je ne me soucie pas de me dessaisir en ce moment de mon argent, prends cette bague, elle vaut trois cents pistoles: c'est six cents livres que tu gagnes au marché.

—Monsieur le baron est le plus généreux seigneur que je connaisse.

—C'est bien. Et maintenant par où faut-il que je m'en aille?

—Par ce petit escalier. Monsieur le baron se trouvera dans l'office, il traversera la cuisine, descendra dans le jardin et sortira par la petite porte, car peut-être la grande est-elle gardée.

—Merci de l'itinéraire.

Je suivis les instructions de monsieur Lapierre de point en point; je trouvai l'office, la cuisine, le jardin, la petite porte; je ne fis qu'un bond de la rue des Saints-Pères ici, et me voilà.

—Et le prince de Cellamare, où est-il? demanda le chevalier.

—Est-ce que je le sais, moi? dit Valef. En prison, sans doute.

—Diable! diable! diable! fit Brigaud.

—Eh bien! que dites-vous de mon odyssée, l'abbé?

—Je dis que ce serait fort drôle, sans ce maudit papier que ce damné de Dubois est allé ramasser dans les cendres.

—Oui, en effet, dit Valef, cela gâte la chose.

—Et vous n'avez aucune idée de ce que ce pouvait être?

—Aucune. Mais soyez tranquille, l'abbé, il n'est pas perdu, et un jour ou l'autre nous saurons bien ce que c'était.

En ce moment on entendit quelqu'un qui montait l'escalier. La porte s'ouvrit, et Boniface passa sa tête joufflue.

—Pardon, excuse, monsieur Raoul, dit l'héritier présomptif de madame Denis, mais ce n'est pas vous que je cherche, c'est le papa Brigaud.

—N'importe, monsieur Boniface, dit Raoul, soyez le bienvenu. Mon cher baron je vous présente mon prédécesseur dans cette chambre, le fils de ma digne propriétaire, madame Denis, le filleul de notre bon ami l'abbé Brigaud.

—Tiens, vous avez des amis barons, monsieur Raoul! Peste! Quel honneur pour la maison de la mère Denis! Ah! vous êtes baron, vous?

—C'est bien, c'est bien, petit drôle, dit l'abbé, qui ne se souciait pas qu'on le sût en si bonne compagnie. C'est moi que tu cherchais as-tu dit?

—Vous-même.

—Que me veux-tu?

—Moi rien. C'est la mère Denis qui vous réclame.

—Que me veut-elle? le sais-tu?

—Tiens, si je le sais! Elle veut vous demander pourquoi le parlement s'assemble demain.

—Le parlement s'assemble demain! s'écrièrent Valef et d'Harmental.

—Et dans quel but? demanda Brigaud.

—Eh bien! c'est justement ce qui l'intrigue, cette pauvre femme.

—Et d'où ta mère a-t-elle su que le parlement s'assemblait?

—C'est moi qui le lui ai dit.

—Et où l'as-tu appris, toi?

—Chez mon procureur, pardieu! Maître Joullu était justement chez monsieur le premier président quand l'ordre lui est arrivé des Tuileries. Aussi, si le feu prend demain à l'étude, ce n'est pas moi qui l'y aurai mis, vous pourrez être parfaitement tranquille, père Brigaud. Oh! dites donc, ils vont venir tous en robe rouge! ça va faire une fameuse baisse dans les écrevisses!

—C'est bon, garnement; dis à ta mère que je passerai chez elle en descendant.

—Sufficit! on vous attendra. Adieu, monsieur Raoul; adieu, monsieur le baron. Oh! à deux sous les homards! à deux sous!

Et monsieur Boniface sortit, fort éloigné de se douter de l'effet qu'il venait de produire sur ses trois auditeurs.

—C'est quelque coup d'État qui se machine, murmura d'Harmental.

—Je cours chez madame du Maine pour l'en prévenir, dit Valef.

—Et moi, chez Pompadour, pour savoir des nouvelles, dit Brigaud.

—Et moi, je reste, dit d'Harmental. Si vous avez besoin de moi, l'abbé, vous savez où je suis.

—Mais si vous n'étiez pas chez vous, chevalier?

—Oh! je ne serais pas loin; vous n'auriez qu'à ouvrir la fenêtre, et à frapper trois fois dans vos mains; on accourrait.

L'abbé Brigaud et le baron de Valef prirent leur chapeau et descendirent ensemble pour aller chacun où il avait dit.

Cinq minutes après eux, d'Harmental descendit à son tour, et monta chez Bathilde, qu'il trouva fort inquiète.

Il était cinq heures de l'après-midi, et Buvat n'était pas encore rentré.

C'était la première fois que pareille chose arrivait depuis que la jeune fille avait l'âge de connaissance.


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