Le lendemain, à sept heures du matin, Brigaud vint prendre d'Harmental, et trouva le jeune homme habillé et l'attendant. Tous deux s'enveloppèrent de leurs manteaux, rabattirent leurs chapeaux sur leurs yeux, et s'acheminèrent par la rue le Cléry, la place des Victoires et le jardin du Palais-Royal.
En approchant de la rue de l'Échelle, ils commencèrent à apercevoir un mouvement inaccoutumé, toutes les avenues des Tuileries étaient gardées par des détachements nombreux de chevau-légers et de mousquetaires et les curieux, exilés de la cour et du jardin des Tuileries se pressaient sur la place du Carrousel. D'Harmental et Brigaud se mêlèrent à la foule.
Arrivés à l'endroit où se trouve aujourd'hui l'arc de triomphe, ils furent accostés par un officier de mousquetaires gris enveloppé comme eux d'un grand manteau. C'était Valef.
—Eh bien! baron, demanda Brigaud, qu'y a-t-il de nouveau?
—Ah! c'est vous, l'abbé! dit Valef. Nous vous cherchions, Laval, Malezieux et moi. Je les quitte à l'instant même, et ils doivent être aux environs. Ne nous éloignons pas d'ici et ils ne tarderont pas à nous rejoindre.
Savez-vous quelque chose vous-même?
—Non, rien; je suis passé chez Malezieux, mais il était déjà sorti.
—Dites qu'il n'était pas encore rentré. Nous sommes restés toute la nuit à l'Arsenal.
—Et aucune démonstration hostile n'a été faite? demanda d'Harmental.
—Aucune. Monsieur le duc du Maine et monsieur le comte de Toulouse étaient convoqués pour le conseil de régence qui devait se tenir ce matin avant le lit de justice. À six heures et demie ils étaient tous deux aux Tuileries, ainsi que madame du Maine, qui, pour se tenir plus près des nouvelles, est venue s'installer dans ses appartements de la surintendance.
—Sait-on ce qu'est devenu le prince de Cellamare? demanda d'Harmental.
—On l'a acheminé sur Orléans, dans une voiture à quatre chevaux, accompagné d'un gentilhomme de la chambre du roi et escorté de douze chevau-légers.
—Et on n'a rien appris du papier saisi par Dubois dans les cendres? demanda Brigaud.
—Rien.
—Que pense madame du Maine?
—Qu'il se brasse quelque chose contre les princes légitimés, et qu'on va profiter de tout ceci pour leur enlever encore quelques-uns de leurs privilèges. Aussi ce matin elle a vertement chapitré son mari, qui lui a promis de tenir ferme; mais elle n'y compte pas.
—Et monsieur de Toulouse?
—Nous l'avons vu hier soir, mais vous le savez mon cher abbé, il n'y a rien à en faire avec sa modestie ou plutôt son humilité. Il trouve toujours qu'on fait trop pour eux, et il est sans cesse prêt à abandonner au régent ce qu'il lui demande.
—À propos, le roi?
—Eh bien! le roi....
—Oui, comment a-t-il pris l'arrestation de son gouverneur?
—Ah! vous ne savez pas: il paraît qu'il y a un pacte entre le maréchal et monsieur de Fréjus, et que si l'on éloignait l'un de Sa Majesté, l'autre devait se retirer aussitôt. Hier, dans la matinée, monsieur de Fréjus a disparu.
—Et où est-il?
—Dieu le sait! De sorte que le roi, qui avait assez bien pris la perte de son maréchal, est inconsolable de celle de son évêque.
—Et par qui savez-vous tout cela?
—Par le duc de Richelieu, qui est venu hier, vers les deux heures, à Versailles pour faire sa cour au roi, et qui a trouvé Sa Majesté au désespoir, au milieu des porcelaines et des carreaux qu'elle avait cassés. Malheureusement vous connaissez Richelieu: au lieu de pousser le roi à la tristesse, il l'a fait rire en lui contant cinquante balivernes, et l'a presque consolé en cassant avec lui le reste de ses porcelaines et de ses carreaux.
En ce moment, un individu vêtu d'une longue robe d'avocat et coiffé d'un bonnet carré passa près du groupe que formaient Brigaud, d'Harmental et Valef en fredonnant le refrain d'une chanson faite sur le maréchal après la bataille de Ramillies, et qui était:
Villeroy, Villeroy,A fort bien servi le roi...Guillaume, Guillaume, Guillaume.
Brigaud se retourna, et sous ce déguisement crut reconnaître Pompadour. De son côté, l'avocat s'arrêta et s'approcha du groupe en question; l'abbé n'eut plus de doute: c'était bien le marquis.
—Eh bien! maître Clément, lui dit-il, quelle nouvelle au palais?
—Mais, répondit Pompadour, une grande nouvelle surtout si elle se confirme: on dit que le Parlement refuse de se rendre aux Tuileries.
—Vive Dieu! cria Valef, voilà qui me raccommodera avec les robes rouges; mais il n'osera.
—Dame! vous savez que M. de Mesme est des nôtres; il a été nommé président par le crédit de monsieur du Maine.
—Oui, c'est vrai, mais il y a bien longtemps de cela, dit Brigaud, et si vous n'avez pas d'autre certitude, maître Clément, je vous conseille de ne pas trop compter sur lui.
—D'autant plus, reprit Valef, que, comme vous le savez, il vient d'obtenir du régent qu'il lui fasse payer les 500.000 livres de son billet de retenue.
—Oh! oh! dit d'Harmental, voyez donc: il me semble qu'il se passe quelque chose de nouveau. Est-ce que l'on sortirait déjà du conseil de régence?
En effet, un grand mouvement s'opérait dans la cour des Tuileries, et les deux voitures du duc du Maine et du comte de Toulouse, quittant leur poste, s'approchaient du pavillon de l'Horloge. Au même instant, on vit paraître les deux frères. Ils échangèrent quelques mots; chacun monta dans son carrosse, et les deux voitures s'éloignèrent rapidement par le guichet du bord de l'eau.
Pendant dix minutes, Brigaud, Pompadour, d'Harmental et Valef se perdirent en conjectures sur cet événement, qui, remarqué par beaucoup d'autres que par eux, avait fait sensation dans la foule, mais sans pouvoir se rendre compte de sa véritable cause, lorsqu'ils aperçurent Malezieux qui paraissait les chercher. Ils allèrent à lui, et, à sa figure, décomposée, ils jugèrent que les renseignements, s'il en avait, devaient être peu rassurants.
—Eh bien! demanda Pompadour, avez-vous quelque idée de ce qui se passe?
—Hélas! reprit Malezieux, j'ai bien peur que tout ne soit perdu.
—Vous savez que de duc du Maine et le comte de Toulouse ont quitté le conseil de régence? reprit Valef.
—J'étais sur le quai comme il passait en voiture; il m'a reconnu, a fait arrêter le cocher et m'a envoyé par son valet de chambre ce petit billet au crayon.
—Voyons, dit Brigaud. Et il lut:
«Je ne sais ce qui se trame contre nous, mais le régent nous a fait inviter, Toulouse et moi, à quitter le conseil. Cette invitation m'a paru un ordre, et comme toute résistance eût été inutile, attendu que nous n'avons dans le conseil que quatre ou cinq voix, sur lesquelles je ne sais même pas trop si nous pouvons compter, j'ai dû obéir. Tâchez de voir la duchesse, qui doit être aux Tuileries, et dites-lui que je me retire à Rambouillet, où j'attendrai les événements.
Votre affectionné,
Louis-Auguste.»
—Le lâche! dit Valef.
—Et voilà les gens pour lesquels nous risquons notre tête! murmura Pompadour.
—Vous vous trompez, mon cher marquis, dit Brigaud: nous risquons notre tête pour nous-mêmes, je l'espère bien, et non pas pour d'autres. N'est-il pas vrai, chevalier? Eh bien! à qui diable en avez-vous?
—Attendez donc, l'abbé, répondit d'Harmental; c'est qu'il me semble reconnaître... mais oui, le diable m'emporte! c'est lui-même! Vous ne vous éloignez pas d'ici, messieurs?
—Non, pas pour mon compte, du moins, dit Pompadour.
—Ni moi, dit Valef.
—Ni moi, dit Malezieux.
—Ni moi, dit l'abbé.
—Eh bien! en ce cas, je vous rejoins dans un instant.
—Où allez-vous? demanda Brigaud.
—Ne faites pas attention, l'abbé, dit d'Harmental; c'est pour affaire qui m'est personnelle.
En quittant le bras de Valef, d'Harmental se mit aussitôt à fendre la foule dans la direction d'un individu que depuis quelque temps il suivait du regard avec la plus grande attention, et qui, grâce à sa force musculaire, ce grand porte-respect de la multitude, s'était approché de la grille, lui et les deux donzelles avinées qui pendaient à ses bras.
—Voyez-vous, mes princesses, disait l'individu en question, en accompagnant ses paroles de lignes architecturales qu'il traçait sur le sable avec le bout de sa canne, tandis qu'à chacun de ses mouvements sa longue épée frétillait dans les jambes de ses voisins, voici ce que c'est qu'un lit de justice. Je connais cela, moi; j'ai vu celui qui a eu lieu à la mort du feu roi; quand on a cassé le testament et qu'on a déclaré, sauf le respect dû à Sa Majesté Louis XIV, que les bâtards étaient toujours des bâtards. Voyez-vous, ça se passe dans une grande salle, longue ou carrée, ça n'y fait rien; le lit du roi est ici, les pairs sont là, le parlement est en face.
—Dis donc, Honorine, interrompit l'une des deux demoiselles, est-ce que cela t'amuse, ce qu'il te conte là?
—Mais pas le moindrement; ce n'était pas la peine de nous emmener du quai Saint-Paul ici, en nous promettant le spectacle, pour nous montrer cinquante mousquetaires à cheval, et une douzaine de chevau-légers qui courent les uns après les autres.
—Dis donc, mon vieux, reprit la première interlocutrice, il me semble que si nous allions manger une matelote de la Râpée, ça serait plus nourrissant que ton lit de justice, hein?
—Mademoiselle Honorine, reprit celui à qui cette astucieuse invitation était faite, j'ai déjà remarqué, quoiqu'il y ait à peine douze heures que j'ai l'honneur de vous connaître, que vous êtes fort portée sur votre bouche, ce qui est un bien vilain défaut pour une femme. Tâchez donc de vous en corriger, du moins pour tout le temps que vous avez encore à rester avec moi.
—Dis donc, dis donc, Phémie, est-ce qu'il voudrait nous mener comme cela jusqu'à cinq heures du soir, avec son omelette au lard et ses trois bouteilles de vin blanc, ce vieux reître! D'abord, je te préviens, mon bel homme, que je file si on n'est pas nourrie en restant.
—Tout beau! ma passion, comme dit monsieur Pierre Corneille, tout beau! reprit le personnage à la vanité duquel on faisait cet appel gastronomique, en saisissant de chacune de ses mains le poignet de chacune de ces demoiselles, et en les assurant sous ses bras comme avec des tenailles; il n'est point question ici de discuter sur un plat de plus ou de moins; vous m'appartenez jusqu'à quatre heures du soir, d'après convention faite avec madame Chose, comment l'appelez-vous? cela m'est égal!
—Oui, mais nourries, nourries!
—Il n'a pas été un seul instant question de nourriture dans le traité, mes poulettes, et s'il y a quelqu'un de lésé dans l'affaire, c'est moi.
—Toi, vilain ladre!
—Oui, moi, j'ai demandé deux femmes.
—Eh bien! tu les as.
—Pardon, pardon; je répète: j'ai demandé deux femmes, ce qui veut dire une blonde et une brune, et l'on a profité de l'obscurité pour me donner deux blondes, ce qui est exactement comme si on ne m'en avait donné qu'une, vu que c'est bonnet blanc, blanc bonnet. C'est donc moi qui aurais le droit de réclamer des dommages-intérêts. Aussi, taisons-nous, mes amours, taisons nous!
—Mais c'est une injustice, crièrent ensemble les deux donzelles.
—Que voulez-vous? le monde est plein d'injustices. Tenez, on en fait probablement une dans ce moment-ci à ce pauvre monsieur du Maine, et si vous aviez un peu de cœur, vous ne penseriez qu'au chagrin qu'on prépare à ce pauvre prince. Quant à moi, j'en ai l'estomac si serré qu'il me serait impossible d'avaler la moindre chose. D'ailleurs, vous demandiez du spectacle: tenez, en voilà, et un beau! regardez. Qui regarde dîne.
—Capitaine, dit en frappant sur l'épaule de Roquefinette le chevalier, qui espérait, grâce au mouvement qu'occasionnait l'approche du parlement, pouvoir, sans être remarqué, échanger quelques paroles avec notre vieille connaissance qu'il retrouvait là par hasard, est-ce que je pourrais vous dire deux mots en particulier?
—Quatre, chevalier, quatre, et avec le plus grand plaisir. Restez là, mes petites chattes, ajouta-t-il en plaçant les deux demoiselles au premier rang, et si quelqu'un vous insulte, faites-moi signe. Je suis ici à deux pas. Me voilà, chevalier, me voilà, continua-t-il en le tirant hors de la foule qui se pressait sur le passage du parlement. Je vous avais reconnu depuis cinq minutes, mais il ne m'appartenait pas de vous parler le premier.
—Je vois avec plaisir, dit d'Harmental, que le capitaine Roquefinette est toujours prudent.
—Prudentissime, chevalier; ainsi, si vous avez quelque nouvelle ouverture à me faire, allez de l'avant.
—Non, capitaine, non pas pour le moment du moins. D'ailleurs, le lieu n'est pas propre à une conférence de cette nature. Seulement, je voulais savoir de vous, le cas échéant, si vous logiez toujours au même endroit.
—Toujours, chevalier. Je suis comme le lierre, moi: je meurs où je m'attache; seulement, comme lui je grimpe: ce qui veut dire qu'au lieu de me trouver comme la dernière fois au premier ou au second, il vous faudra, si vous me faites l'honneur de me visiter, me venir chercher cette fois au cinquième ou au sixième attendu que, par un mouvement de bascule que vous comprenez sans être un grand économiste, à mesure que les fonds baissent, moi, je monte. Or, les fonds étant au plus bas, je me trouve naturellement au plus haut.
—Comment, capitaine, dit d'Harmental en riant et en portant la main à la poche de sa veste, vous êtes gêné et vous ne vous adressez point à vos amis?
—Moi, emprunter de l'argent! reprit le capitaine en arrêtant d'un geste les dispositions libérales du chevalier. Fi donc! Quand je rends un service, qu'on me fasse un cadeau, très bien. Quand je conclus un marché, qu'on en exécute les conditions, à merveille! Mais que je demande sans avoir droit de demander! C'est bon pour un rat d'église, et non pour un homme d'épée. Quoiqu'on soit gentilhomme tout juste, on est fier comme un duc et pair. Mais pardon, pardon, j'aperçois mes drôlesses qui s'esbignent, et je ne veux pas être fait au même par de pareilles espèces. Si vous avez besoin de moi, vous savez où me trouver. Ainsi, au revoir, chevalier au revoir.
Et sans attendre ce que d'Harmental pouvait encore avoir à lui dire, Roquefinette se mit à la poursuite de mesdemoiselles Honorine et Euphémie, qui, se croyant hors de la vue du capitaine, avaient voulu profiter de cette circonstance pour chercher ailleurs la matelote à laquelle l'honorable miquelet eût sans doute tenu autant qu'elles, si par fortune il eût eu le gousset mieux garni.
Cependant, comme il n'était que onze heures du matin à peine, comme selon toute probabilité le lit de justice ne devait finir que vers les quatre heures du soir, et que jusque-là il n'y aurait sans doute rien de décidé, le chevalier songea qu'au lieu de rester sur la place du Carrousel, il ferait bien mieux d'utiliser au profit de son amour les trois ou quatre heures qu'il avait devant lui. D'ailleurs, plus il approchait d'une catastrophe quelconque, plus il éprouvait le besoin de voir Bathilde. Bathilde était devenue un des éléments de sa vie, un des organes nécessaires à son existence, et au moment d'en être séparé pour toujours peut être, il ne comprenait pas comment il pourrait vivre éloigné d'elle un jour. En conséquence et pressé par ce besoin éternel de la présence de celle qu'il aimait, le chevalier, au lieu de se mettre à la recherche de ses compagnons, s'achemina du côté de la rue du Temps Perdu.
D'Harmental trouva la pauvre enfant fort inquiète. Buvat n'avait point reparu depuis la veille à neuf heures et demie du matin. Nanette avait alors été s'informer à la Bibliothèque, et à sa grande stupéfaction et au grand scandale de ses confrères, elle avait appris que depuis cinq ou six jours on n'y avait point aperçu le digne employé. Un pareil dérangement dans les habitudes de Buvat indiquait l'imminence de graves événements. D'un autre côté la jeune fille avait remarqué la veille dans Raoul une espèce d'agitation fébrile qui, quoique comprimée par la force de son caractère, dénonçait quelque crise sérieuse. Enfin, en joignant ses anciennes craintes à ses nouvelles angoisses, Bathilde sentait instinctivement qu'un malheur invisible mais inévitable planait au-dessus d'elle, et d'une heure à l'autre pouvait s'abattre sur sa tête.
Mais quand Bathilde voyait Raoul, toute crainte passée ou à venir disparaissait dans le bonheur présent. De son côté Raoul, soit puissance sur lui-même, soit qu'il ressentit une influence pareille à celle qu'il faisait éprouver, ne pensait plus qu'à une seule chose, à Bathilde. Cependant, cette fois, les préoccupations de part et d'autre devenaient si graves, que Bathilde ne put s'empêcher d'exprimer à d'Harmental ses inquiétudes, qui furent d'autant plus mal combattues, que cette absence de Buvat se rattachait dans l'esprit du jeune homme à des soupçons qui lui étaient déjà venus et qu'il s'était empressé d'éloigner de lui. Le temps ne s'en écoula pas moins avec sa rapidité ordinaire, et quatre heures sonnèrent que les deux amants croyaient encore être ensemble depuis cinq minutes à peine. C'était l'heure à laquelle ils avaient l'habitude, de se quitter.
Si Buvat devait revenir, il devait revenir à cette heure. Après mille serments échangés, les deux jeunes gens se séparèrent, en convenant que si quelque chose de nouveau arrivait à l'un des deux, à quelque heure du jour ou de la nuit que ce fût, l'autre en serait prévenu à l'instant même.
À la porte de la maison de madame Denis, d'Harmental rencontra Brigaud. Le lit de justice était fini, on ne savait encore rien de positif, mais des bruits vagues annonçaient que de terribles mesures avaient été prises. Au reste, les renseignements allaient arriver; Brigaud avait pris rendez-vous avec Pompadour et Malezieux chez d'Harmental, qui, le moins connu de tous, devait être aussi le moins observé.
Au bout d'une heure, le marquis de Pompadour arriva. Le parlement avait d'abord voulu faire de l'opposition, mais tout avait plié sous la volonté du régent. Les lettres du roi d'Espagne avaient été lues et condamnées. Il avait été décidé que les ducs et pairs auraient séance immédiatement après les princes du sang. Les honneurs des princes légitimés étaient restreints au simple rang de leurs pairies. Enfin, le duc du Maine perdait la surintendance de l'éducation du roi, accordée à monsieur le duc de Bourbon. Le comte de Toulouse seul était, sa vie durant, maintenu par exception dans ses privilèges et prérogatives.
Malezieux arriva à son tour; il quittait la duchesse. Séance tenante, on lui avait fait signifier de quitter son logement des Tuileries qui appartenait désormais à monsieur le duc. Un pareil affront avait, comme on le comprend bien, exaspéré l'altière petite-fille du grand Condé. Elle était alors entrée dans une telle colère qu'elle avait de sa main brisé toutes ses glaces et fait jeter les meubles par la fenêtre; puis, cette exécution terminée, elle était montée en voiture, en envoyant Laval à Rambouillet, afin de pousser monsieur du Maine à quelque acte de vigueur, et en chargeant Malezieux de convoquer tous ses amis pour la nuit même à l'Arsenal.
Pompadour et Brigaud se récrièrent sur l'imprudence d'une pareille convocation. Madame du Maine était évidemment gardée à vue. Aller à l'Arsenal le jour même où l'on devait la savoir le plus irritée, c'était se compromettre ostensiblement. Pompadour et Brigaud opinaient en conséquence pour faire supplier Son Altesse de choisir un autre jour et un autre lieu de rendez-vous. Malezieux et d'Harmental étaient du même avis sur l'imprudence de la démarche et sur le danger à courir. Mais tous deux étaient d'avis, le premier par dévouement, le second par devoir, que plus l'ordre était périlleux, plus il était de leur honneur d'y obéir.
La discussion, comme il arrive toujours en pareille circonstance, commençait à dégénérer en altercation assez vive, lorsqu'on entendit le pas de deux personnes qui montaient l'escalier. Comme les trois personnes qui avaient pris rendez-vous chez d'Harmental s'y trouvaient réunies, Brigaud, qui, l'oreille toujours au guet, avait le premier entendu le bruit, porta le doigt à sa bouche pour indiquer à ses interlocuteurs de faire silence. On entendit alors distinctement les pas se rapprocher. Un léger chuchotement, pareil à celui de deux personnes qui s'interrogent, leur succéda. Enfin la porte s'ouvrit et donna passage à un soldat aux gardes françaises et à une petite grisette.
Le soldat aux gardes était le baron de Valef.
Quant à la grisette, elle écarta le petit gantelet noir qui lui cachait la figure, et l'on reconnut madame la duchesse du Maine.
—Votre Altesse ici! Votre Altesse chez moi! s'écria d'Harmental. Qu'ai-je donc fait pour mériter tant d'honneur?
—Le moment est venu, chevalier, dit la duchesse, où il faut que nous laissions voir aux gens que nous estimons le cas que nous faisons d'eux. D'ailleurs, il ne sera pas dit que les amis de madame du Maine s'exposeront pour elle et qu'elle ne s'exposera point avec eux. Dieu merci! je suis la petite-fille du grand Condé, et je sens que je n'ai dégénéré en rien de mon aïeul.
—Que Votre Altesse soit deux fois la bienvenue, dit Pompadour, car elle nous tire d'un grand embarras. Tout décidé que nous étions à obéir à ses ordres, nous hésitions cependant à l'idée de ce qu'une pareille réunion à l'Arsenal avait de dangereux au moment où la police a les yeux sur elle.
—Et je l'ai pensé comme vous, marquis. Aussi, au lieu de vous attendre, je me suis résolue à venir vous trouver. Le baron m'accompagnait. Je me suis fait conduire chez la comtesse de Chavigny, une amie de Delaunay, qui demeure rue du Mail. Nous y avons fait apporter des habits, et comme nous n'étions qu'à deux pas d'ici, nous sommes venus à pied, et nous voilà. Ma foi! messire d'Argenson sera bien fin s'il nous a reconnus sous ce déguisement.
—Je vois avec plaisir, dit Malezieux, que Votre Altesse n'est point abattue par les événements qu'a amenés cette horrible journée.
—Abattue, moi, Malezieux! J'espère que vous me connaissez assez pour ne pas le craindre un seul instant. Abattue! Ah! au contraire; jamais je ne me suis senti plus de force et plus de volonté! Oh! que ne suis-je un homme!
—Que Votre Altesse ordonne, dit d'Harmental, et tout ce qu'elle ferait, si elle pouvait agir elle-même, nous le ferons, nous, en son lieu et place.
—Non, non. Ce que je ferais, il est impossible que d'autres le fassent.
—Rien n'est impossible, madame, à cinq hommes dévoués comme nous le sommes. D'ailleurs, notre intérêt même réclame une résolution prompte et énergique. Il ne faut pas croire que le régent s'arrêtera là. Après-demain, demain, ce soir peut-être, nous serons tous arrêtés. Dubois prétend que le papier qu'il a tiré du feu chez le prince de Cellamare n'est rien autre chose que la liste des conjurés. En ce cas, il saurait notre nom à tous. Nous avons donc, à cette heure, chacun une épée au-dessus de la tête. N'attendons pas que le fil auquel elle est suspendue se brise: saisissons-la et frappons.
—Frappons, où, quoi, comment? demanda Brigaud. Ce misérable parlement a brisé tous nos projets. Avons-nous des mesures prises, un plan arrêté?
—Ah! le meilleur plan qui ait jamais été conçu, dit Pompadour celui qui offrait le plus de chance de succès, c'était le premier; et la preuve, c'est que, sans une circonstance inouïe qui est venue le renverser, il réussissait.
—Eh bien! si le plan était bon, il l'est encore, dit Valef. Revenons-y alors.
—Oui, mais en échouant, dit Malezieux, ce plan a mis le régent sur ses gardes.
—Au contraire, dit Pompadour; il est d'autant meilleur, que l'on croira que, grâce à son insuccès, il est abandonné.
—Et la preuve, dit Valef, c'est que le régent, sous ce rapport, prend moins de précautions que jamais. Ainsi, par exemple, depuis que mademoiselle de Chartres est abbesse de Chelles, une fois par semaine il va la voir, et traverse seul et sans gardes dans sa voiture, avec un cocher et deux laquais seulement, le bois de Vincennes, et cela à huit ou neuf heures du soir.
—Et quel est le jour où il fait cette visite? demanda Brigaud.
—Le mercredi, répondit Malezieux.
—Mercredi? c'est demain, dit la duchesse.
—Brigaud, dit Valef, avez-vous toujours le passeport pour l'Espagne?
—Toujours.
—Les mêmes facilités pour la route?
—Les mêmes. Le maître de poste est à nous, et nous n'avons d'explication à avoir qu'avec lui. Quant aux autres, cela ira tout seul.
—Eh bien! dit Valef, que Son Altesse Royale m'y autorise, je réunis demain sept ou huit amis, j'attends le régent dans le bois de Vincennes, je l'enlève, et fouette cocher! en trois jours je suis à Pampelune.
—Un instant, mon cher baron, dit d'Harmental; je vous ferai observer que vous allez sur mes brisées, et que c'est à moi que l'entreprise revient de droit.
—Vous, mon cher chevalier, vous avez fait ce que vous aviez à faire. Au tour des autres!
—Non point, s'il vous plaît, Valef; il y va de mon honneur, car j'ai une revanche à prendre. Vous me désobligeriez donc infiniment en insistant sur ce sujet.
—Tout ce que je puis faire pour vous, mon cher d'Harmental, répondit Valef, c'est de laisser la chose au choix de Son Altesse. Elle sait qu'elle a en nous deux cœurs également dévoués. Qu'elle décide.
—Acceptez-vous mon arbitrage, chevalier? dit la Duchesse.
—Oui, car j'espère en votre justice, madame, dit le chevalier.
—Et vous avez raison. Oui, l'honneur de l'entreprise vous appartient. Oui, je remets entre vos mains le sort du fils de Louis XIV et de la petite-fille du grand Condé; oui, je m'en rapporte entièrement à votre dévouement et à votre courage, et j'espère d'autant plus que vous réussirez cette fois-ci que la fortune vous doit un dédommagement. À vous donc, mon cher d'Harmental, tout le péril; mais aussi à vous tout l'honneur!
—J'accepte l'un et l'autre avec reconnaissance, madame, dit d'Harmental en baisant respectueusement la main que lui tendait la duchesse; et demain, à pareille heure, ou je serai mort ou le régent sera sur la route d'Espagne.
—À la bonne heure, dit Pompadour, voilà ce qui s'appelle parler et si vous avez besoin de quelqu'un pour vous donner un coup de main, mon cher chevalier, comptez sur moi.
—Et sur moi, dit Valef.
—Et nous donc, dit Malezieux, ne sommes-nous bons à rien?
—Mon cher chancelier, dit la duchesse, à chacun son lot: aux poètes, aux gens d'Église, aux magistrats, le conseil; aux gens d'épée, l'exécution. Chevalier, êtes-vous sûr de retrouver les mêmes hommes qui vous ont secondé la dernière fois?
—Je suis sûr de leur chef, du moins.
—Quand le verrez-vous?
—Ce soir.
—À quelle heure?
—Tout de suite, si Votre Altesse le désire.
—Le plus tôt sera le mieux.
—Dans un quart d'heure, je serai chez lui.
—Où pourrons-nous savoir son dernier mot?
—Je le porterai à Votre Altesse partout où elle sera.
—Pas à l'Arsenal, dit Brigaud, c'est trop dangereux.
—Ne pourrions-nous attendre ici? demanda la duchesse.
—Je ferai observer à Votre Altesse, répondit Brigaud, que mon pupille est un garçon fort rangé, recevant peu de monde, et qu'une visite plus prolongée pourrait éveiller les soupçons.
—Ne pourrions-nous fixer un rendez-vous où nous n'ayons point pareille crainte? demanda Pompadour.
—Parfaitement, dit la duchesse; au rond-point des Champs-Élysées, par exemple. Malezieux et moi nous nous y rendons dans une voiture sans livrée et sans armoiries. Pompadour, Valef et Brigaud nous y joignent chacun de son côté. Là, nous attendons d'Harmental, et nous prenons nos dernières mesures.
—À merveille! dit d'Harmental, mon homme demeure justement rue Saint Honoré.
—Vous savez, chevalier, reprit la duchesse, que vous pouvez promettre en argent tout ce que l'on voudra, et que nous nous chargeons de tenir.
—Je me charge de remplir le secrétaire, dit Brigaud.
—Et vous ferez bien, l'abbé, dit d'Harmental en souriant, car je sais qui se charge de le vider, moi.
—Ainsi, tout est convenu, reprit la duchesse. Dans une heure, au rond-point des Champs-Élysées.
—Dans une heure, dit d'Harmental.
—Dans une heure, répétèrent Pompadour, Brigaud et Malezieux.
Puis la duchesse, ayant rajusté son mantelet de manière à cacher son visage, reprit le bras de Valef et sortit la première. Malezieux la suivit à peu de distance et de façon à ne point la perdre de vue; enfin Brigaud, Pompadour et d'Harmental descendirent ensemble. À la place des Victoires, le marquis et l'abbé se séparèrent, l'abbé prenant par la rue Pagevin et le marquis par la rue de la Vrillière. Quant au chevalier, il continua sa route par la rue Croix-des-Petits-Champs, qui le conduisit rue Saint-Honoré, à quelques pas de l'honorable maison où il savait trouver le digne capitaine.
Soit hasard, soit calcul de la part de la duchesse du Maine, qui avait apprécié d'Harmental et compris le fond que l'on pouvait faire sur lui, le chevalier se trouvait donc rejeté plus avant que jamais dans la conjuration; mais son honneur était engagé, il avait cru devoir faire ce qu'il avait fait, et quoiqu'il prévît les conséquences terribles de l'événement dont il avait pris la responsabilité il marchait à ce résultat comme il l'avait fait déjà, la tête et le cœur hauts, bien résolu à tout sacrifier, même sa vie, même son amour, à l'accomplissement de la parole qu'il avait donnée.
Il se présenta donc chez la Fillon avec la même tranquillité et la même résolution qu'il avait fait la première fois, quoique depuis ce temps bien des choses fussent changées dans sa vie, et, comme la première fois, ayant été reçu par la maîtresse de la maison en personne, il s'informa d'elle si le capitaine Roquefinette était visible.
Sans doute la Fillon s'attendait à quelque interpellation moins morale que celle qui lui était faite, car, en reconnaissant d'Harmental, elle ne put réprimer un mouvement de surprise. Cependant, comme si elle eût douté encore de l'identité de celui qui lui parlait, elle s'informa si ce n'était point lui qui déjà, deux mois auparavant, était venu demander le capitaine. Le chevalier qui vit dans cet antécédent un moyen d'aplanir les obstacles, en supposant qu'il en existât, répondit affirmativement.
D'Harmental ne s'était point trompé, car à peine édifiée sur ce point la Fillon appela une espèce de Marton assez élégante, et lui ordonna de conduire le chevalier chambre n° 72, au cinquième au-dessus de l'entresol. La péronnelle obéit, prit une bougie et monta la première en minaudant comme une soubrette de Marivaux. D'Harmental la suivit. Cette fois aucun chant joyeux ne le guida dans son ascension; tout était silencieux dans la maison. Les graves événements de la journée avaient sans doute éloigné de leur rendez-vous quotidien les pratiques de la digne hôtesse du capitaine, et comme, de son côté, le chevalier en ce moment avait sans doute l'esprit tourné aux choses sérieuses, il monta les six étages sans faire la moindre attention aux minauderies de sa conductrice, qui, arrivée au n° 72, se retourna et lui demanda avec un gracieux sourire s'il ne s'était point trompé et si c'était bien au capitaine qu'il avait affaire.
Pour toute réponse le chevalier frappa à la porte.
—Entrez, dit Roquefinette de sa plus belle voix de basse.
Le chevalier glissa un louis dans la main de sa conductrice pour la remercier de la peine qu'elle avait prise, ouvrit la porte et se trouva en face du capitaine.
Le même changement s'était opéré à l'intérieur qu'à l'extérieur; Roquefinette n'était plus, comme la première fois, le rival de monsieur de Bonneval, entouré de ses odalisques, en face des débris d'un festin, fumant sa longue pipe et comparant philosophiquement les biens de ce monde à la fumée qui s'en échappait. Il était seul, dans une petite mansarde sombre, éclairée par une chandelle qui, tirant à sa fin, commençait à faire plus de fumée que de flamme, et dont les tremblantes lueurs donnaient quelque chose d'étrangement fantastique à l'âpre physionomie du brave capitaine, qui se tenait debout appuyé contre la cheminée. Au fond, sur un lit de sangle, en face d'une fenêtre dont le rideau flottant au vent du soir accusait les solutions de continuité, était posé le feutre indicateur, et était couchée son épée, l'illustre Colichemarde.
—Ah! ah! dit Roquefinette d'un ton dans lequel perçait une légère teinte d'ironie; c'est vous, chevalier? Je vous attendais.
—Vous m'attendiez, capitaine? Et qui pouvait vous faire croire à la probabilité de ma visite?
—Les événements, chevalier, les événements.
—Que voulez-vous dire?
—Je veux dire qu'on a cru pouvoir faire une guerre ouverte, et que par conséquent on a mis ce pauvre capitaine Roquefinette au rancart, comme un condottiere, comme un miquelet, qui n'est bon que pour un coup de main nocturne, à l'angle d'une rue ou au coin d'un bois; on a voulu refaire sa petite Ligue, recommencer sa petite Fronde, et voilà que l'ami Dubois a tout su, que les pairs sur lesquels on croyait pouvoir compter nous ont lâché d'un cran, et que le parlement a dit Oui, au lieu de dire Non. Alors, on revient au capitaine. «Mon cher capitaine par-ci, mon bon capitaine par-là!» N'est-ce point exactement la chose comme elle se passe, chevalier? Eh bien! eh bien! eh bien! le voilà, le capitaine que lui veut-on? parlez.
—Effectivement, mon cher capitaine, dit d'Harmental ne sachant trop de quelle façon il devait prendre le discours de Roquefinette, il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites là. Seulement vous êtes dans l'erreur lorsque vous croyez que je vous avais oublié. Si notre plan eût réussi, vous auriez eu la preuve que j'ai la mémoire plus longue que les événements, et je serais venu alors pour vous offrir mon crédit, comme je viens aujourd'hui réclamer votre assistance.
—Hum! fit le capitaine en secouant la tête, depuis trois jours que j'habite ce nouvel appartement, j'ai fait bien des réflexions sur la vanité des choses humaines, et l'envie m'a pris plus d'une fois de me retirer définitivement des affaires, ou, si j'en faisais encore une, de la faire assez brillante pour m'assurer un petit avenir.
—Eh bien! justement, dit le chevalier, celle que je vous propose est votre fait. Il s'agit, mon cher capitaine, car après ce qui s'est passé entre nous, nous pouvons parler sans préambule, ce me semble; il s'agit....
—De quoi? demanda le capitaine, qui, voyant d'Harmental s'arrêter et regarder avec inquiétude autour de lui, avait attendu inutilement pendant deux ou trois secondes la fin de la phrase.
—Pardon, capitaine, mais il m'a semblé....
—Que vous a-t-il semblé, chevalier?
—Entendre des pas... puis une espèce de craquement dans la boiserie....
—Ah! ah! dit le capitaine, il y a pas mal de rats dans l'établissement, je vous préviens, et pas plus tard que la nuit dernière, ces drôles-là sont venus grignoter mes hardes, comme vous pouvez le voir.
Et le capitaine montra au chevalier le pan de son habit festonné en dents de loup.
—Oui, ce sera cela, et je me serai trompé, dit d'Harmental.... Il s'agit donc, mon cher Roquefinette, de profiter de ce que le régent, en revenant sans gardes de Chelles, où sa fille est religieuse, traverse le bois de Vincennes, pour l'enlever en passant, et lui faire prendre définitivement la route d'Espagne.
—Pardon, mais avant d'aller plus loin, chevalier, reprit Roquefinette, je vous préviens que c'est un nouveau traité à faire; et que tout nouveau traité implique conditions nouvelles.
—Nous n'aurons point de discussions là-dessus, capitaine. Les conditions, vous les ferez vous-même. Seulement, pouvez-vous toujours disposer de vos hommes? Voilà l'important.
—Je le puis.
—Seront-ils prêts demain, à deux heures?
—Ils le seront.
—C'est tout ce qu'il faut?
—Pardon, il faut encore quelque chose: il faut encore de l'argent pour acheter un cheval et des armes.
—Il y a cent louis dans cette bourse, prenez-la.
—C'est bien, on vous rendra bon compte.
—Ainsi, chez moi à deux heures.
—C'est dit.
—Adieu, capitaine.
—Au revoir, chevalier. Donc, il est convenu que vous ne vous étonnerez pas si je suis un peu exigeant.
—Je vous le permets; vous savez que la dernière fois, je ne me suis plaint que d'une chose, c'est que vous étiez trop modeste.
—Allons, dit le capitaine, vous êtes de bonne composition. Attendez que je vous éclaire; il serait fâcheux qu'un brave garçon comme vous se rompît le cou.
Et le capitaine prit la chandelle, qui, parvenue au papier qui l'affermissait dans la bobèche, jetait alors, grâce à ce nouvel aliment, une splendide lumière à l'aide de laquelle d'Harmental descendit l'escalier sans accident. Arrivé sur la dernière marche, il renouvela au capitaine la recommandation d'être exact, ce que le capitaine promit du ton le plus affirmatif.
D'Harmental n'avait point oublié que madame la duchesse du Maine attendait avec anxiété le résultat de l'entrevue qu'il venait d'avoir; il ne s'inquiéta donc point de ce qu'était devenue la Fillon, qu'il chercha vainement de l'œil en sortant, et, gagnant la rue des Feuillants, il s'achemina vers, les Champs-Élysées, qui sans être tout à fait déserts, commençaient déjà cependant à se dépeupler. Arrivé au rond-point, il aperçut une voiture qui stationnait sur le revers de la route, tandis que deux hommes se promenaient à quelque distance dans la contre-allée; il s'approcha d'elle; une femme, en l'apercevant, sortit avec impatience sa tête par la portière. Le chevalier reconnut madame du Maine; elle avait avec elle Malezieux et Valef. Quant aux deux promeneurs, qui, en voyant d'Harmental s'avancer vers la voiture, s'empressèrent de leur côté d'accourir, il est inutile de dire que c'étaient Pompadour et Brigaud.
Le chevalier, sans leur nommer Roquefinette, ni sans s'étendre aucunement sur le caractère de l'illustre capitaine, leur raconta en peu de mots ce qui c'était passé. Ce récit fut accueilli par une exclamation générale de joie. La duchesse donna sa petite main à baiser à d'Harmental; les hommes serrèrent la sienne.
Il fut convenu que le lendemain, à deux heures, la duchesse, Pompadour, Laval, Valef, Malezieux et Brigaud, se rendraient chez la mère de d'Avranches, qui demeurait faubourg Saint-Antoine, n° 15, et qu'ils y attendraient le résultat de l'événement. Ce résultat devait leur être annoncé par d'Avranches lui-même, qui, à partir de trois heures, se tiendrait à la barrière du Trône avec deux chevaux, l'un pour lui l'autre pour le chevalier. Il suivrait de loin d'Harmental, et reviendrait annoncer ce qui s'était passé. Cinq autres chevaux sellés et bridés seraient tout prêts dans les écuries de la maison du faubourg Saint-Antoine, afin que les conjurés pussent fuir sans retard en cas de non réussite du chevalier.
Ces différents points arrêtés, la duchesse força le chevalier de monter auprès d'elle. La duchesse voulait le ramener chez lui; mais il lui fit observer que l'apparition d'une voiture à la porte de madame Denis produirait dans le quartier une trop grande sensation, et que, dans les circonstances présentes, cette sensation, toute flatteuse qu'elle serait pour lui, pourrait devenir dangereuse pour tous. En conséquence la duchesse jeta d'Harmental place des Victoires, après lui avoir exprimé vingt fois toute la reconnaissance qu'elle éprouvait pour son dévouement.
Il était dix heures du soir. D'Harmental avait à peine vu Bathilde dans la journée; il voulait la revoir encore. IL était bien sûr de retrouver la jeune fille à sa fenêtre mais cela n'était point suffisant; ce qu'il avait à lui dire en pareille circonstance était trop sérieux et trop intime pour le jeter ainsi d'un côté à l'autre d'une rue. Il rêvait donc aux moyens, si avancée que fût l'heure, de se présenter chez Bathilde, lorsqu'en faisant quelques pas dans la rue, il crut voir une femme sur le seuil de la porte de l'allée qui conduisait chez elle. Il s'avança et reconnut Nanette.
Elle était là par ordre de Bathilde. La pauvre enfant était dans une inquiétude mortelle. Buvat n'avait point reparu. Toute la soirée elle était restée à sa fenêtre pour voir rentrer d'Harmental, et d'Harmental n'était point rentré. Par suite de ces idées vagues qui avaient pris naissance dans son esprit pendant la nuit où le chevalier avait tenté d'enlever le régent, il lui semblait qu'il avait quelque chose de commun entre cette disparition étrange de Buvat et l'assombrissement qu'elle avait remarqué la veille sur la figure de d'Harmental. Nanette attendait donc à la porte et Buvat et le chevalier. Le chevalier était de retour, Nanette resta pour attendre Buvat, et d'Harmental monta près de Bathilde.
Bathilde avait entendu et reconnu son pas; elle était donc à la porte quand le jeune homme y arriva. Au premier coup d'œil elle reconnut sur son visage cette expression pensive qu'elle lui avait déjà vue pendant la journée qui avait précédé cette nuit où elle avait tant souffert.
—Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle en entraînant le jeune homme dans sa chambre, et en refermant la porte derrière lui. Oh! mon Dieu!
Raoul, vous serait-il arrivé quelque chose?
—Bathilde, dit d'Harmental avec un sourire triste mais en enveloppant la jeune fille d'un regard plein de confiance, Bathilde, vous m'avez souvent dit qu'il y avait en moi quelque chose d'inconnu et de mystérieux qui vous effrayait.
—Oh! oui, oui, s'écria Bathilde, et c'est le seul tourment de ma vie, c'est la seule crainte de mon avenir.
—Et vous avez raison; car, avant de vous connaître, Bathilde, avant de vous avoir vue, j'ai fait abandon d'une part de ma volonté, d'une portion de mon libre arbitre. Cette portion de moi-même ne m'appartient plus; elle subit une loi suprême, elle obéit à des événements imprévus. C'est un point noir dans un beau ciel. Selon le côté dont le vent soufflera, il peut disparaître comme une vapeur, il peut grossir comme un orage. La main qui tient et qui guide la mienne peut me conduire à la plus haute faveur, peut me mener à la plus profonde disgrâce. Bathilde, dites-moi, êtes-vous disposée à partager la bonne comme la mauvaise fortune, le calme comme la tempête?
—Tout avec vous, Raoul, tout, tout!
—Songez à l'engagement que vous prenez, Bathilde. Peut-être est-ce une vie heureuse et brillante que celle qui vous est réservée; peut-être est-ce l'exil, peut-être est-ce la captivité, peut-être... peut-être serez-vous veuve avant d'être femme.
Bathilde devint si pâle et si chancelante, que Raoul crut qu'elle allait s'évanouir et tomber, et qu'il étendit les bras pour la retenir; mais Bathilde était pleine de force et de volonté; elle reprit donc sa puissance sur elle même, et tendant la main à d'Harmental:
—Raoul, lui dit-elle, ne vous ai-je pas dit que je vous aimais, que je n'avais jamais aimé, que je n'aimerais jamais que vous? Il me semblait que toutes les promesses que vous demandez de moi étaient renfermées dans ces mots. Vous en voulez de nouvelles, je vous les fais; mais elles étaient inutiles. Votre vie sera ma vie, Raoul; votre mort sera ma mort. L'une et l'autre sont entre les mains de Dieu. La volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel!
—Et moi, Bathilde, dit d'Harmental en conduisant la jeune fille devant le Christ qui était au pied de son lit, et moi, je jure en face de ce Christ, qu'à compter de ce moment, vous êtes ma femme devant Dieu et devant les hommes, et que, puisque les événements qui disposeront peut-être de ma vie ne m'ont laissé à vous offrir que mon amour, cet amour est à vous, profond, inaltérable, éternel. Bathilde, un premier baiser à ton époux.
Et en face du Christ, les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et échangèrent leur premier baiser dans un dernier serment.
Quand d'Harmental quitta Bathilde, Buvat n'était pas encore rentré
Vers les dix heures du matin, l'abbé Brigaud entra chez d'Harmental; il lui apportait une vingtaine de mille livres, partie en or, partie en papier sur l'Espagne. La duchesse avait passé la nuit chez la comtesse de Chavigny, rue du Mail. Rien n'était changé aux conventions de la veille, et elle comptait sur le chevalier, qu'elle continuait de regarder comme son sauveur. Quant au régent, on s'était assuré que, selon son habitude, il devait se rendre à Chelles dans la journée.
À dix heures, Brigaud et d'Harmental descendirent; Brigaud, pour rejoindre Pompadour et Valef, avec lesquels il avait rendez-vous sur le boulevard du Temple, et d'Harmental pour aller chez Bathilde.
L'inquiétude était à son comble dans le pauvre petit ménage. Buvat était toujours absent, et il était facile de voir aux yeux de Bathilde qu'elle avait peu dormi et beaucoup pleuré. De son côté, au premier regard qu'elle jeta sur d'Harmental, elle comprit que quelque expédition pareille à celle qui l'avait tant effrayée se préparait. D'Harmental avait ce même costume sombre qu'elle ne lui avait vu qu'une seule fois, le soir, où, en rentrant, il avait jeté son manteau sur une chaise, et était apparu à ses yeux avec des pistolets à sa ceinture; de plus, ses longues bottes collantes armées d'éperons indiquaient que, dans la journée, il comptait monter à cheval.
Tous ces indices eussent été insignifiants en temps ordinaire, mais après la scène de la veille, après les fiançailles nocturnes et solitaires que nous avons racontées, ils prenaient une grande importance et acquéraient une suprême gravité.
Bathilde essaya d'abord de faire parler le chevalier, mais d'Harmental lui ayant dit que le secret qu'elle lui demandait n'était point à lui, et l'ayant priée de parler d'autre chose, la pauvre enfant n'osa point insister davantage. Une heure environ après l'arrivée de d'Harmental, Nanette ouvrit la porte et parut avec une figure consternée. Elle venait de la Bibliothèque. Buvat n'y avait point reparu, et personne n'avait pu lui en donner de nouvelles. Bathilde ne put se contenir plus longtemps; elle se jeta dans les bras de Raoul et fondit en larmes.
Raoul alors lui avoua ses craintes: les papiers que le prétendu prince de Listhnay avait donnés à copier à Buvat étaient des papiers d'une assez grande importance politique. Buvat avait pu être compromis et arrêté. Mais Buvat n'avait rien à redouter: le rôle tout passif qu'il avait joué dans cette affaire éloignait de lui toute crainte de danger. Comme Bathilde, dans son incertitude, avait rêvé un malheur plus grand encore que celui-là, elle s'attacha avidement à cette idée qui lui laissait du moins quelque espérance.
Puis, la pauvre enfant ne s'avouait pas elle-même que la plus grande partie de son inquiétude n'était peut-être point pour Buvat, et que les pleurs qu'elle venait de verser n'étaient point tous pour l'absent.
Quand d'Harmental était près de Bathilde, le temps ne marchait plus, il volait. Il croyait donc être monté chez la jeune fille depuis quelques minutes à peine, lorsqu'une heure et demie sonna. Raoul se rappela qu'à deux heures Roquefinette devait être chez lui pour arrêter les nouvelles bases de son nouveau traité. Il se leva. Bathilde pâlit; d'Harmental comprit tout ce qui se passait en elle, et lui promit de venir après le départ de la personne qu'il attendait, et pour laquelle il était forcé de la quitter. Cette promesse tranquillisa quelque peu la pauvre enfant, qui essaya de sourire en voyant quelle impression profonde sa tristesse faisait sur Raoul. Au reste, les serments de la veille avaient été renouvelés vingt fois, et vingt fois les jeunes gens s'étaient jurés d'être l'un à l'autre. Ils se quittaient donc tristes mais confiants en eux-mêmes et sûrs de leurs cœurs. D'ailleurs, comme nous l'avons dit, ils croyaient ne se quitter que pour une heure.
Le chevalier était depuis quelques instants à peine à sa fenêtre, lorsqu'il vit paraître au coin de la rue Montmartre le capitaine Roquefinette. Il était monté sur un cheval gris pommelé, évidemment choisi par un connaisseur, et propre à la fois à la course et à la fatigue. Il s'avançait au pas, comme un homme à qui il est également indifférent qu'on le regarde ou qu'on le laisse passer inaperçu. Seulement, à cause sans doute des mouvements du cheval, son chapeau avait pris une inclinaison moyenne qui n'eût rien laissé soupçonner, même à ses plus intimes, sur la situation secrète de ses finances.
Arrivé à la porte, Roquefinette descendit en trois temps avec la même précision qu'il eût mise à accomplir ce mouvement dans un manège. Il attacha son cheval au volet de la maison, s'assura que les fontes étaient garnies de leurs pistolets, et disparut dans l'allée; un instant après, d'Harmental l'entendit monter d'un pas égal, puis enfin la porte s'ouvrit et le capitaine parut.
Comme la veille sa figure était grave et pensive. Ses yeux fixes et ses lèvres serrées indiquaient une résolution arrêtée, et d'Harmental l'accueillit avec un sourire sans que ce sourire eut le pouvoir de rien éveiller de correspondant sur sa physionomie.
—Allons mon très cher capitaine, dit d'Harmental en résumant d'un coup d'œil rapide ces différents signes qui, chez un homme comme Roquefinette, ne laissaient pas de lui inspirer quelque inquiétude, je vois que vous êtes toujours l'exactitude en personne.
—C'est une habitude militaire, chevalier; et cela n'a rien d'étonnant chez un vieux soldat.
—Aussi n'avais-je point douté de vous; mais vous pouviez ne pas rencontrer vos hommes.
—Je vous avais dit que je savais où les trouver.
—Et ils sont à leur poste?
—Ils y sont.
—Où cela?
—Au marché aux chevaux de la porte Saint-Martin.
—Et n'avez-vous pas peur qu'on les remarque?
—Comment voulez-vous qu'au milieu de trois cents paysans qui vendent ou qui marchandent des chevaux, on reconnaisse douze ou quinze hommes vêtus comme les autres paysans? C'est, comme on dit, une aiguille dans une botte de foin, et il n'y a que moi qui puisse retrouver l'aiguille.
—Mais, comment ces hommes peuvent-ils vous accompagner, capitaine?
—C'est la chose du monde la plus simple. Chacun d'eux a marchandé le cheval qui lui convient; chacun d'eux en a offert un prix auquel le vendeur a répondu par un autre. J'arrive, je donne à chacun vingt-cinq ou trente louis; chacun paie son cheval, le fait seller, monte dessus, glisse dans ses fontes les pistolets qu'il a à sa ceinture, tire par un bout différent, et, à cinq heures se trouve au bois de Vincennes, à un endroit donné. Là seulement je lui explique pour quelle cause il est convoqué; je fais une nouvelle distribution d'argent, je me mets à la tête de mon escadron, et nous faisons le coup, en supposant que nous tombions d'accord sur les conditions.
—Eh bien! ces conditions, capitaine, dit d'Harmental, nous allons les discuter comme deux braves compagnons, et je crois avoir pris d'avance toutes mes mesures pour que vous soyez content de celles que je puis vous offrir.
—Voyons-les, dit Roquefinette en s'asseyant devant la table, en y appuyant ses coudes, en posant son menton sur ses deux poings, et en regardant d'Harmental qui était debout devant lui, le dos tourné à la cheminée.
—D'abord, je double la somme que vous avez touchée la dernière fois, dit le chevalier.
—Ah! dit Roquefinette, je ne tiens pas à l'argent.
—Comment! vous ne tenez pas à l'argent, capitaine?
—Non, pas le moins du monde.
—Et à quoi tenez-vous donc, alors?
—À une position.
—Que voulez-vous dire?
—Je veux dire, chevalier, que tous les jours je me fais plus vieux de vingt quatre heures, et qu'avec l'âge la philosophie arrive.
—Eh bien! capitaine, dit d'Harmental, commençant à s'inquiéter sérieusement de toutes les circonlocutions de Roquefinette, voyons, parlez; qu'ambitionne votre philosophie?
—Je vous l'ai dit, chevalier, une position convenable un grade qui soit en harmonie avec mes longs services, pas en France vous comprenez. En France, j'ai trop d'ennemis, à commencer par monsieur le lieutenant de police; mais en Espagne, par exemple, tenez; ah! en Espagne, cela m'irait bien; un beau pays, de belles femmes, des doublons à remuer à la pelle!
Décidément, je veux un grade en Espagne.
—La chose est possible, et c'est selon le grade que vous désirez.
—Dame! vous savez, chevalier, lorsqu'on désire, autant désirer quelque chose qui en vaille la peine.
—Vous m'inquiétez, monsieur, dit d'Harmental, car je n'ai pas les sceaux du roi Philippe V pour signer les brevets en son nom; mais n'importe, dites toujours.
—Eh bien! dit Roquefinette, je vois tant de blancs-becs à la tête des régiments, qu'à moi aussi il m'a passé par la tête d'être colonel.
—Colonel! impossible! s'écria d'Harmental.
—Et pourquoi donc cela? demanda Roquefinette.
—Parce que, si l'on vous fait colonel, vous qui n'avez qu'une position secondaire dans l'affaire, que voulez-vous que je demande, moi, par exemple, qui suis à la tête?
—Eh bien! Voilà justement la chose; c'est que je voudrais que nous intervertissions momentanément les positions. Vous vous rappelez ce que je vous ai dit certain soir dans la rue de Valois?
—Aidez mes souvenirs, capitaine, j'ai le malheur de n'avoir pas de mémoire.
—Je vous ai dit que, si j'avais une affaire comme celle-là à mon compte, les choses iraient mieux qu'elles n'avaient été. J'ai ajouté que je vous en reparlerais, et je vous en reparle.
—Que diable me dites-vous donc là, capitaine?
—Mais rien que de bien simple, chevalier. Nous avons fait ensemble et de compte à demi une première tentative qui a échoué. Alors vous avez changé de batteries: vous avez cru pouvoir vous passer de moi, et vous avez échoué encore. La première fois, vous aviez échoué nuitamment et sans bruit; nous avons tiré chacun de notre côté, et il n'a plus été question de rien. La seconde fois, au contraire, vous avez échoué en plein jour et avec un éclat qui vous a compromis tous; si bien que, si vous ne vous tirez pas de là par un coup de Jarnac, vous êtes tous perdus, attendu que l'ami Dubois sait vos noms, et que demain, ce soir peut-être, vous serez tous arrêtés, chevaliers, barons, duc et princes. Or, il y a au monde un homme, un seul homme, qui peut vous tirer tous d'embarras, cet homme c'est ce bon capitaine Roquefinette. Et voilà que vous lui offrez la même place qu'il occupait dans la première affaire! Allons donc! Voilà que vous marchandez avec lui! Fi, chevalier! Que diable! Vous comprenez: les prétentions s'accroissent en raison des services qu'on peut rendre. Or, me voilà devenu un personnage fort important, moi. Traitez-moi en conséquence, ou je mets mes mains dans mes poches et je laisse faire Dubois.
D'Harmental se mordit les lèvres jusqu'au sang, mais il comprit qu'il avait affaire à un vieux condottiere, habitué à vendre ses services le plus cher possible, et comme ce que le capitaine venait d'exposer du besoin qu'on avait de lui était littéralement vrai, il comprima son impatience et fit taire son orgueil.
—Ainsi donc, reprit d'Harmental, vous voulez être colonel.
—C'est mon idée, reprit Roquefinette.
—Mais supposez que je vous fasse cette promesse, qui peut répondre que j'aurai l'influence de la faire ratifier?
—Aussi, chevalier, je compte bien manipuler mes petites affaires moi même.
—Où cela?
—À Madrid, donc!
—Qui vous dit que je vous y mène?
—Je ne sais pas si vous m'y menez, mais je sais que j'y vais.
—Vous, à Madrid? Et qu'allez-vous y faire?
—Conduire le régent.
—Vous êtes fou!
—Allons, allons, chevalier, pas de gros mots! Vous me demandez mes conditions, je vous les dis; elles ne vous conviennent pas, bonsoir! Nous n'en serons pas plus mauvais amis pour cela.
Et Roquefinette se leva, prit son chapeau qu'il avait posé sur la commode, et il fit un pas vers la porte.
—Comment! vous vous en allez? dit d'Harmental.
—Sans doute, je m'en vais.
—Mais vous oubliez, capitaine....
—Ah! c'est juste, répondit Roquefinette, faisant semblant de se tromper à l'intention de d'Harmental, c'est juste, vous m'avez donné cent louis, et je dois vous rendre mes comptes. Il tira la bourse de sa poche. Un cheval gris pommelé, de l'âge de quatre à cinq ans, trente louis, une paire de pistolets à deux coups, dix louis; une selle, une bride, etc., etc., deux louis: total, quarante-deux louis. Il y en a cinquante-huit dans cette bourse; le cheval, les pistolets, la selle et la bride sont à vous. Comptez nous sommes quittes.
Et il jeta la bourse sur la table.
—Mais ce n'est pas cela que je vous dis, capitaine.
—Et que dites-vous donc?
—Je dis qu'il est impossible qu'on vous confie, à vous, une mission de cette importance.
—Ce sera cependant ainsi, ou cela ne sera pas. Je conduirai le régent à Madrid, je le conduirai seul, ou le régent restera au Palais-Royal.
—Et vous vous croyez assez bon gentilhomme, dit d'Harmental, pour arracher des mains de Philippe d'Orléans l'épée qui a renversé les murailles de Lérida la Pucelle, et qui a reposé près du sceptre de Louis XIV sur le coussin de velours à glands d'or!
—Je me suis laissé dire en Italie, répondit Roquefinette, qu'à la bataille de Pavie, François Ieravait rendu la sienne à un boucher.
Et le capitaine fit un nouveau pas vers la porte en enfonçant son chapeau sur sa tête.
—Voyons, capitaine, dit d'Harmental d'un ton plus conciliateur, trêve d'arguties et de citations, partageons le différend par la moitié: je conduirai le régent en Espagne, et vous viendrez avec moi.
—Oui, n'est-ce pas, pour que le pauvre capitaine se perde dans la poussière que fera le beau chevalier, pour que le brillant colonel efface le vieux miquelet?
Impossible, chevalier, impossible! J'aurai la conduite de l'affaire ou je ne m'en mêlerai point.
—Mais c'est une trahison! s'écria d'Harmental.
—Une trahison, chevalier? Et où avez-vous vu, s'il vous plaît, que le capitaine Roquefinette fût un traître? Où sont les conventions faites que je n'ai pas tenues? où sont les secrets que j'ai divulgués? Moi, un traître! mille dieux! chevalier. Pas plus tard qu'avant-hier, on m'a offert gros comme moi d'or pour être un traître, et j'ai refusé. Non, non! Vous êtes venu me demander hier de vous seconder une deuxième fois; je vous ai dit que je ne demandais pas mieux, mais à de nouvelles conditions. Eh bien! ces conditions, ce sont celles que je viens de vous dire. C'est à prendre ou à laisser. Où voyez-vous une trahison dans tout cela?
—Et quand je serais assez lâche pour les accepter, ces conditions, monsieur, croyez-vous que la confiance que le chevalier d'Harmental inspire à Son Altesse Royale la duchesse du Maine se reporterait sur le capitaine Roquefinette?
—Que diable la duchesse du Maine a-t-elle à voir dans tout ceci? Vous vous êtes chargé d'une affaire; il y a des empêchements matériels à ce que vous l'accomplissiez par vous-même; vous me passez procuration, voilà tout.
—C'est-à-dire, n'est-ce pas, reprit d'Harmental en secouant la tête, que vous voulez être maître de lâcher le régent, si le régent vous offre pour le laisser en France le double de ce que je vous donne, moi, pour le conduire en Espagne?
—Peut-être, dit Roquefinette d'un ton goguenard.
—Tenez, capitaine, dit d'Harmental en faisant un nouvel effort sur lui-même pour conserver son sang-froid, et en essayant de renouer les négociations, tenez, je vous donne vingt mille livres comptant.
—Chanson! reprit Roquefinette.
—Je vous emmène avec moi en Espagne.
—Tarare! dit le capitaine.
—Et je m'engage sur l'honneur à vous faire obtenir un régiment.
Roquefinette se mit à siffloter un petit air.
—Prenez garde, dit d'Harmental; il y a plus de danger pour vous maintenant, au point où nous en sommes et avec les secrets terribles que vous connaissez, à refuser qu'à accepter!
—Et que m'arrivera-t-il si je refuse? demanda Roquefinette.
—Il arrivera, capitaine, que vous ne sortirez pas de cette chambre!
—Et qui m'en empêchera? dit le capitaine.
—Moi! s'écria d'Harmental en s'élançant devant la porte un pistolet de chaque main.
—Vous? dit Roquefinette en faisant un pas vers le chevalier, en croisant les bras et en le regardant fixement.
—Un pas encore, capitaine, reprit le chevalier, et je vous donne ma parole d'honneur que je vous brûle la cervelle!
—Vous me brûlerez la cervelle, vous? Il faudrait d'abord pour cela que vous ne tremblassiez pas comme une vieille femme. Savez-vous ce que vous allez faire? Vous allez me manquer; le bruit du coup attirera les voisins, ils appelleront la garde, on me demandera pourquoi vous avez tiré sur moi, et il faudra bien que je le dise.
—Oui, vous avez raison, capitaine, s'écria le chevalier, en désarmant les pistolets et en les passant à sa ceinture, et je vous tuerai plus honorablement que vous ne le méritez. Flamberge au vent, monsieur, flamberge au vent!
Et d'Harmental, appuyant son pied gauche contre la porte tira son épée et se mit en garde.
C'était une épée de cour, un mince filet d'acier monté dans une garde d'or.
Roquefinette se mit à rire.
—Et avec quoi me défendrai-je? dit-il en regardant autour de lui. N'avez vous pas ici par hasard les aiguilles à tricoter de votre maîtresse, chevalier?
—Défendez-vous avec l'épée que vous portez au côté monsieur! répondit d'Harmental. Si longue qu'elle soit, vous voyez que je me suis posé de façon à ne pas faire un pas pour m'en éloigner.
—Que penses-tu de cela, Colichemarde? dit le capitaine s'adressant d'un ton goguenard à l'illustre lame qui avait gardé le nom que lui avait donné Ravanne.
—Elle pense que vous êtes un lâche, capitaine, s'écria d'Harmental, puisqu'il faut vous couper la figure pour vous faire battre.
Alors, d'un mouvement rapide comme l'éclair, d'Harmental sangla le visage du capitaine avec son carrelet, lui laissant sur la joue une trace bleuâtre pareille à la marque d'un coup de fouet.
Roquefinette poussa un cri qu'on eût pu prendre pour le rugissement d'un lion; puis, faisant un bond en arrière il retomba en garde et l'épée à la main.
Alors commença entre ces deux hommes un duel terrible, acharné, silencieux car tous deux s'étaient vus à l'œuvre, et chacun savait à qui il avait affaire. Par une réaction facile à comprendre, c'était maintenant d'Harmental qui avait retrouvé son calme, c'était Roquefinette qui avait le sang au visage. À tout moment, il menaçait d'Harmental de sa longue épée; mais le frère carrelet la suivait ainsi que le fer suit l'aimant, se tortillant en sifflant autour d'elle comme une vipère. Au bout de cinq minutes le chevalier n'avait pas encore porté une seule botte, mais il les avait parées toutes. Enfin, sur un dégagement plus rapide encore que les autres, il arriva trop tard à la parade et sentit la pointe du fer qui lui effleurait la poitrine. En même temps une tache rouge s'étale de sa chemise à son jabot de dentelle. D'Harmental la voit, bondit et s'engage de si près avec Roquefinette que les deux gardes se touchent. Le capitaine comprend aussitôt le désavantage que, dans une position pareille, lui donne sa langue épée. Un coupé sur les armes et il est perdu. Il fait aussitôt un saut en arrière; mais son talon gauche glisse sur le carreau nouvellement ciré, et la main dont il tient son épée se lève malgré lui. Par un mouvement naturel, d'Harmental en profite, se fend à fond, et crève la poitrine du capitaine, où le fer de son épée disparaît jusqu'à la garde. D'Harmental fait à son tour un saut dans les armes pour éviter la riposte, mais la précaution est inutile, le capitaine reste un instant immobile à sa place, ouvre de grands yeux hagards, laisse échapper son épée, et, appuyant ses deux mains sur sa blessure qui le brûle, il tombe de toute sa hauteur sur le carreau.
—Diable de carrelet! murmura-t-il. Et il expira à l'instant même: le mince filet d'acier avait traversé le cœur du géant.
Cependant d'Harmental était resté en garde et les yeux fixés sur le capitaine, abaissant seulement son épée à mesure que la mort s'emparait de lui. Enfin, il se trouva en face d'un cadavre, mais ce cadavre avait les yeux ouverts et continuait de le regarder. Appuyé contre la porte, le chevalier, à ce spectacle, demeure un instant épouvanté. Ses cheveux se hérissent, il sent la sueur qui pointe à son front, il n'ose risquer un mouvement, il n'ose faire un geste, sa victoire lui semble un rêve. Tout à coup, dans une dernière convulsion, la bouche du moribond se crispe avec ironie: le partisan est mort en emportant son secret.
Comment reconnaître au milieu des trois cents paysans qui sont au marché aux chevaux les douze ou quinze faux sauniers qui doivent enlever le régent?
D'Harmental pousse un cri sourd; il voudrait, au prix de dix ans de son existence, rendre dix minutes de vie au capitaine. Il prend le cadavre dans ses bras, le soulève, l'appelle, tressaille en voyant ses mains rougies, et laisse retomber le cadavre dans une mare de sang qui, suivant l'inclinaison du plancher, s'écoule par une rigole, court en grossissant vers la porte et commence à glisser sous le seuil.
En, ce moment, le cheval attaché au volet s'impatienta et hennit.
D'Harmental fait trois pas vers la porte, mais tout à coup il pense que Roquefinette a peut-être sur lui quelque papier, quelque billet qui pourra le guider. Malgré sa répugnance pour le cadavre du capitaine, il s'en rapproche, visite les unes après les autres les poches de son habit et de sa veste; mais les seuls papiers qu'il y trouve sont trois ou quatre vieilles cartes de restaurateur et une lettre d'amour de la Normande.
Alors, comme il n'a plus rien à faire dans cette chambre, il va au secrétaire, bourre ses poches d'or et de lettres de change, tire la porte après lui, descend rapidement l'escalier, saute sur le cheval impatient, s'élance au galop vers la rue du Gros-Chenet, et disparaît en tournant l'angle le plus rapproché du boulevard.