[1]Cette féerie a été publiée depuis, par Émile Bergerat, dansla Vie moderne.
[1]Cette féerie a été publiée depuis, par Émile Bergerat, dansla Vie moderne.
—Votre mère n'est pas là?... Très bien!... allons ranger le salon.
C'est Dumas fils, qui vient d'entrer, par la porte de la cour, le chapeau en arrière, les mains dans ses poches, l'air très frondeur.
L'esthétique du salon a quelques défauts, qui nous taquinent beaucoup; nous avons chuchoté bien souvent à ce sujet avec Dumas, qui partage notre souci. Aujourd'hui, révolutionnaire, il médite un bouleversement.
Dans la compagnie de sa sœur Carlotta, qui est devenue très bourgeoise et occupe activement son inaction, ma mère a pris la manie du tricotage, du crochet, de la tapisserie: après de longs mois d'application, elle arrive à parachever des œuvres, dont elle est fière, et elle en orne le salon. Sans pitié pour la noble harmonie des toiles illustres pendues aux murs, d'innocentes tapisseries, aux couleurs crues et criardes, couvrent les tables, et par terre, plus horrible encore, voisinant avec un tapis d'Orient, s'étale un carré d'herbe, nuancée, en laine frisée, piqué de coquelicots et de marguerites, faites au crochet!...
C'est surtout cette verdure qui nous désole. Dumas n'hésite pas: il bondit vers elle, l'empoigne en regardant autour de lui dans quel coin il va l'enfouir.
—Une idée!... Soulevons la dame en bronze qui pleurniche, écrasons sous son poids ces délicieuses pâquerettes.... Maintenant, en amassant la mousse autour du socle, cela n'est plus qu'une vague draperie qui ne tire pas l'œil.
C'est parfait: nous battons des mains. Quelques meubles déplacés, et disposés de façon à couper les lignes, à rompre le déplaisant parallélisme, produisent un bon effet; mais les tapisseries, jetées çà et là, hurlent toujours, il n'y a aucun moyen d'en tirer parti.
—Soyons héroïques! s'écrie Dumas, supprimons-les!
Il les enlève et les roule:
—Je tiendrai tête à l'orage!... D'ailleurs, la maman est violente, mais pas méchante du tout.... Seulement, vous en avez tous peur, et c'est là le mal....
Nous nous sommes assis pour nous reposer en admirant notre œuvre. Rien ne détonne plus maintenant: le salon semble plus large et cependant plus intime; sous la lumière tamisée par le vitrail,—qui n'a qu'un tort, celui de projeter des lueurs rouges et vertes sur la Diane de Paul Baudry,—l'ensemble a certainement beaucoup gagné.
Pourvu que ses changements soient maintenus!...
Dumas nous raconte qu'il y a eu un incendie, chez lui, dans sa chambre, et qu'il a failli rôtir. Il est enchanté de cet événement, parce que la compagnie d'assurances lui refait une chambre toute neuve.
—En somme, il n'y a de brûlé qu'un rideau de mon lit et je demandais simplement qu'il fût remplacé; les agents de la Compagnie se sont récriés: l'ancien et le neuf n'iraient pas ensemble, la teinte ne serait pas la même, cela jurerait affreusement!... Bref, ils remplacent tout, la tenture, les portières, le couvre-pied, et c'est joliment malin de leur part, car vous voyez quelle réclame je leur fais!... Je parie que vous n'êtes pas assurés.
Nous n'en savons trop rien. Et quelle imprudence de ne pas l'être! Le père, bien souvent, s'endort sur son journal et enflamme le coin du papier à sa bougie.... Dernièrement, j'ai été réveillée, moi, en pleine nuit, par une odeur de roussi. Qu'est-ce que je vois du haut de l'escalier? Mon père, adossé au poêle, sur lequel il a posé sa lumière, et qui lit tranquillement; une colonne de fumée monte derrière lui. Je dégringole nu-pieds et me jette sur l'épais veston de velours, que j'arrache facilement, mais qui, complètement brûlé dans le dos, se partage en deux, une manche par-ci, l'autre par-là.
—Si vous étiez assurés, Théo aurait eu un veston neuf! s'écrie Dumas.
Puis il me demande si j'ai fini de lire Vauvenargues, dont il m'a donné une charmante édition reliée. Je crois bien que je l'ai lu! Je sais même par cœur nombre de ses pensées et je les cite, en les appliquant aux circonstances, avec beaucoup d'à-propos. Par exemple, si l'on me raille sur la véhémence de mes enthousiasmes, je réponds:
«C'est un grand signe de médiocrité que de louer tout modérément.»
Ou, quand je crois ne pas devoir obéir:
«Les conseils des vieillards sont comme le soleil d'hiver: ils éclairent sans réchauffer.»
—Est-elle mauvaise! dit Dumas en riant.
Et il nous fait de la morale, comme cela lui arrive quelquefois.
Dans les premiers temps de notre connaissance, il nous inspirait une certaine crainte: sa brusquerie, son esprit mordant nous intimidaient; les histoires qu'il rapportait nous paraissaient terribles; les mots cruels dont il avait cinglé ceux—et aussi celles—qui l'attaquaient étaient d'une suprême insolence. Un entre autres, nous avaient frappées. Une orgueilleuse personne lui ayant demandé, non sans dédain, où il avait étudié les femmes du monde:
«—Chez moi, madame,» avait-il répondu.
Mais, entre les piquants de sa malice, sa grande bonté s'était vite laissée voir, et nous étions devenus très amis.
La morale qu'il nous faisait était assez originale. Il cherchait à nous armer pour la vie, en nous détournant des «niaiseries sentimentales», comme il nous disait, des coups de tête absurdes, qui vous jettent dans des aventures, dont toute l'existence se ressent. Le malheur est qu'il est difficile de démêler, tout d'abord, quel rôle vous convient le mieux, sur le théâtre du monde, que l'on se trompe le plus souvent, qu'au lieu de prendre la route qui vous mènerait à tout, on s'engage dans le sentier qui vous conduit à rien. D'après lui, nous étions des créatures de luxe. En dépit d'une éducation décousue, et dans un milieu où l'on nous surveillait d'une façon intermittente et plutôt vague, nous avions su nous affiner toutes seules et, par une instinctive réaction contre la liberté trop large, garder une attitude réservée et fière, très louable. L'événement le plus à redouter pour nous, c'était un mariage médiocre—«une chaumière et un cœur»—qui nous dépayserait complètement et nous serait funeste. Nous menions, sans nous en douter peut-être, une vie de choix, inaccessible à de beaucoup plus riches: l'élite du monde fréquentait chez nous, nous étions de toutes les inaugurations, de toutes les fêtes de l'art; nous assistions aux premières représentations de tous les théâtres, dans les plus belles loges.... Et il nous faisait un tableau très noir de la vie étroite, du logis encombré, de la marmaille criarde et mal tenue, du terre à terre de tous les instants, où le miel de l'amour a vite fait de se changer en fiel. Mieux valait cent fois, d'après lui, si le parti idéal ne se rencontrait pas, rester seules et sans entraves, que de s'enlizer dans un bourbier.
—Tout ce que j'en dis, cependant, ajoutait-il, ne vous empêchera pas d'épouser quelque poète sans le sou, sur la foi de ses sonnets: la jeunesse méprise l'argent et ne veut pas croire qu'il est la seule puissance durable; l'expérience des autres n'a jamais convaincu personne. Je puis, avec Judith, citer Vauvenargues: «Les conseils des vieillards sont comme le soleil d'hiver: ils éclairent sans réchauffer».
Mais voilà que l'on a sonné, et Dash n'aboie pas. C'est maman! Nous aimons autant disparaître; nous grimpons quatre à quatre vers notre chambre, après un adieu hâtif à Dumas. Devant cette fuite, peu héroïque, il s'écrie, comme il le fait souvent, lorsqu'il arrive au milieu d'une discussion:
—Quelle famille!...
Les pétunias blancs semés dans les corbeillesSemblent des papillons qui volent les abeilles....
C'est moi qui, en oscillant dans le hamac, improvise ce distique, par hasard, sans y avoir pensé le moins du monde.
Mon père, assis sur l'herbe, le dos appuyé contre un arbre, est enchanté de ces deux vers qui pourtant ne valent pas grand chose.
—L'image est juste et la rime riche, dit-il.
Et il profite de l'occasion pour me gronder de ce que je ne m'exerce pas à faire des vers.
—Je t'assure que je n'ai aucune disposition: dès que je m'efforce, pour t'obéir, mes idées s'éparpillent comme une volée de moineaux et il m'est impossible d'en retenir une seule. Je ne suis préoccupée que de la rime et de la mesure ... mais je n'ai rien à mesurer!... De plus l'hiatus ne me paraît pas si vilain, je serais tentée de trouver joli, et pas trop long, le fameux vers de Balzac:
O inca! O roi infortuné et malheureux!!!
D'ailleurs, depuis quelque temps, j'ai une prédilection pour une sorte de poésie, toute spéciale, et plus difficile que toute autre, à ce qu'il me semble. C'est Mohsin-Khan qui m'a donné ce goût nouveau, en me récitant des vers de Kheyam, d'Hafiz ou de Saadi.... C'est tout court, ces poèmes persans: un distique, un quatrain; mais c'est parfait et complet, comme une perle ou un diamant. Même à travers la prose et la gaucherie du mot à mot, on comprend ce que cela doit être.
—Nous ne sommes pas des pourceaux: tu peux semer tes perles devant nous.
—Je ne les ai pas toutes recueillies dans un écrin, en voici une pourtant:
Un jour, je vis, en rêve, Iblis. C'était un beau jeune homme au front pensif, au regard lumineux.—Comment se peut-il, m'écriai-je, qu'on te représente horrible à voir, avec des cornes et une queue?...Alors, Iblis eut un sourire doux et triste et me répondit:—C'est parce que le pinceau est entre les mains de l'ennemi.
Un jour, je vis, en rêve, Iblis. C'était un beau jeune homme au front pensif, au regard lumineux.
—Comment se peut-il, m'écriai-je, qu'on te représente horrible à voir, avec des cornes et une queue?...
Alors, Iblis eut un sourire doux et triste et me répondit:
—C'est parce que le pinceau est entre les mains de l'ennemi.
—C'est très beau, en effet, dit mon père, très profond, et cela forme un ensemble parfait auquel on ne saurait rien ajouter.
—Je préfère encore ce distique—de Saadi, comme le quatrain;—celui-ci, c'est un diamant:
Je suis près de toi et je ne peux arriver jusqu'à toi.Ainsi, dans le désert, le chameau mourant de soif, dont toute la charge est de l'eau.
Je suis près de toi et je ne peux arriver jusqu'à toi.
Ainsi, dans le désert, le chameau mourant de soif, dont toute la charge est de l'eau.
Mon père est enthousiasmé, l'image lui paraît admirable: il voudrait traduire ce distique en vers français, mais le vocable «chameau» lui semble difficile à employer.
Mohsin-Khan est poète aussi. Il imite avec succès, dans le quatrain suivant, Omer Kheyani, l'ivrogne sublime:
O vin limpide! O boisson lumineuse!Je veux te boire tant et tant,Que celui qui de loin m'apercevra s'écrie:«Eh! d'où donc viens-tu, seigneur le Vin?...»
J'ai retenu encore ce distique tout récemment composé:
Sans cesse j'évoque l'image de ma bien-aimée absente,Et toujours elle s'efface, comme un dessin tracé sur l'eau.
Maintenant, père, je vais te dire un secret! J'avais promis de le garder, mais je le viole sans remords, certaine que je suis de te faire plaisir.... Nono a écrit des vers, mais il ne veut pas qu'on le sache; il ignore même que j'ai son sonnet; c'est madame Ganneau qui le lui a chipé, pour me le donner.
—Cela ne m'étonnerait pas du tout que Nono ait du talent.... En tout cas je respecte cette pudeur, et, si ses vers sont par trop maladroits, je serai censé ne les avoir pas lus.
Je saute hors du hamac pour courir chercher le sonnet de Clermont-Ganneau dans la cachette où je le garde. Quand je reviens, mon père tend vers moi une main impatiente, avec cette curiosité intense qu'il a pour tout ce qui est écrit.
De très près, sans monocle, attentivement, il lit le sonnet que voici:
LUXQuand passe, ventre à terre, un cheval indompté,Dans son galop sans frein semblant avoir des ailes,On voit souvent jaillir, parmi l'obscurité,Sous son ongle de fer, des gerbes d'étincelles.Et toi, pareillement, sombre fatalité,Coursier qui n'as jamais connu ni mors ni selles,Sous ton sabot d'acier foulant l'humanité,Tu réduis, sans les voir, bien des cœurs en parcelles.Mais de ces cœurs meurtris et broyés sous le chocJaillit une étincelle ainsi que sur le roc,Etincelle éclatante au milieu des ténèbres!O grands penseurs, frappés par le destin jalouxSur notre route obscure, ô martyrs! c'est donc vousQui seuls illuminez les profondeurs funèbres!
Je ne regrette pas ma trahison, car mon père trouve la pensée très belle et la facture du sonnet déjà habile; il est tout heureux de voir l'adolescent qu'il aime se révéler poète. Mais cela ne le surprend pas.
Le jeune Nono, félicité de toutes parts, ne m'en veut pas trop de l'avoir dénoncé, et MmeGanneau a la joie d'entendre dire à Théophile Gautier:
—Je signerais ces vers-là sans hésiter!
Nos meilleures journées étaient celles que nous pouvions passer à la maison, seules avec le père, et elles semblaient lui plaire autant qu'à nous-mêmes. Nous les connaissions d'avance: elles revenaient toutes les quinzaines; la maman sortait, pour faire des visites, déjeuner et dîner chez des amies.
Il était entendu, qu'alors il n'y avait plus d'autorité, qu'on ne grondait pas, qu'il nous était permis de faire ce que nous voulions, de dire toutes les folies qui nous passaient par la tête. Nous n'abusions pas trop de la licence et, en général, nous étions très sages. Par les temps maussades, nous restions dans la chambre du père; tous assis par terre, sur le tapis, étayés de coussins, nous bavardions sans relâche.
Parfois, avec une verve comique, qui nous donnait le fou rire, Théophile Gautier s'amusait à parodier quelque chef-d'œuvre, lui qui prétendait ne rien comprendre aux parodies et qui détestait par-dessus tout la caricature. Mais il voulait prouver que, pour faire un pastiche ou une charge, pour exagérer d'une façon juste la manière ou les traits, dans le sens ridicule, il fallait parfaitement comprendre et avoir beaucoup de talent. D'après lui, jamais les partisans du classique et du poncif n'étaient parvenus à parodier Victor Hugo: les tons rutilants manquaient sur leurs palettes, et, malgré eux, leurs grises platitudes se moquaient plutôt de ce qu'ils voulaient défendre.
Une fois, il nous résuma, en un discours d'une gaieté étincelante, l'œuvre de Paul de Kock!—pour nous épargner, disait-il, la peine de la lire dans un style grossier et bourgeois.—Certes, personne n'a connu un Paul de Kock d'une telle drôlerie et aussi bon écrivain! Quel dommage qu'un phonographe n'ait pas conservé cette étonnante improvisation et que la mémoire du romancier, jadis si cher aux foules, soit privée de l'honneur imprévu d'un tel commentaire!
Cet adorable enjouement était un des plus grands charmes de Théophile Gautier, si chargé de soucis pourtant, si opprimé par la vie. Il lui arrivait bien de se plaindre, et ses lamentations étaient véhémentes, mais rares.
—Je suis jovial et bas bouffon, disait-il parfois, et, comme le grand Rabelais, je trouve que le rire est le propre de l'homme.
De loin en loin, nous entreprenions quelque grand travail, rangement de la bibliothèque ou classement de gravures; nous étions bien vite lassées. Nous remettions tout en tas, et nous entraînions le père au salon pour l'instruire dans la connaissance de la grande musique. Il lui fallait s'asseoir près du piano et écouter la symphonie héroïque, ou la symphonie enla. Il allumait un cigare et se soumettait docilement. Si nous croyions surprendre chez lui le moindre signe de distraction ou un commencement de somnolence, nous changions immédiatement de thème, nous jouionsJ'ai du bon tabacouMalbrough s'en va-t-en guerre,mais il n'était jamais pris et protestait tout de suite.
Quand il faisait beau, nous allions, l'après-midi, faire une promenade, presque toujours au Jardin d'acclimatation, dont une des entrées était tout près de chez nous. Munis d'énormes miches de pain, nous visitions nos amis les hémiones, les zébus, les lamas, qui crachent au nez de ceux qui leur déplaisent, les grues couronnées du Sénégal, l'agami, qui fait si drôlement la police des poulaillers, et surtout les kanguroos, si amusants par leur saut ridicule et le fauteuil pliant que forment leurs pattes de derrière.
Jamais nous ne manquions d'aller faire un tour à l'aquarium, auquel Théophile Gautier s'intéressait spécialement, pour voir s'il n'avait pas quelque nouvel hôte. L'apparition des hippocampes, ces délicieux petits chevaux ailés qui semblaient des Pégases en miniature, nous avait enthousiasmés.
Quand cet aquarium avait été inauguré, mon père avait écrit à ce propos un article qui lui avait valu ses entrées permanentes au Jardin,—à lui, à sa famille et à tous ceux qui se présentaient en sa compagnie.
Cet article n'a jamais été recueilli, pas plus que tant de pages remarquables: au moins de quoi faire vingt volumes compacts. J'ai eu grand plaisir à le retrouver et à le relire. On m'accordera que c'est un «reportage», ou même une «variété» scientifique, de qualité peu ordinaire:
La vie mystérieuse qui fourmille sous les eaux semblait devoir rester impénétrable pour l'homme: vie immense, profonde, inépuisable, multiple d'une étrangeté de formes, d'une bizarrerie d'habitudes, qui étonnent l'imagination la plus hardie. Sans doute la science possède la faune et la flore de ces abîmes comblés d'un fluide que nos poumons ne sauraient respirer, mais à l'état inerte, mort, empaillé: les poissons dans l'alcool, les coquilles sur des rayons, les végétaux entre les feuilles d'un herbier....Dans le demi-jour vitreux et le silence éternel de l'abîme, car les tempêtes les plus violentes ne sont qu'un léger frisson sur l'épiderme de l'Océan, toute une prodigieuse création, qui va du coquillage microscopique, dont il faut trois millions pour remplir un pouce cube, jusqu'à la colossale monstruosité de la baleine, nage, rampe, sautille, s'accroche, s'incruste, s'enchevêtre, s'irradie, sécrète et prépare dans l'ombre les continents futurs, les Amériques de l'avenir, sous les plis de cet immense manteau glauque qui recouvre plus des deux tiers de notre globe.—Ce monde profond, dont l'atmosphère est un liquide d'une acre amertume, et qui n'aperçoit notre soleil que comme une irradiation diffuse, semble à tout jamais fermé à l'homme....L'aquarium en trahit les mystères: grâce à lui on pourra étudier la vie intime de ces peuples humides; on connaîtra leurs mœurs, leurs habitudes, leurs sympathies et leurs antipathies, car ils habiteront, comme le sage le désirait, une maison aux murailles de verre incapable de garder un secret.Après avoir franchi un vestibule fort simple, on se trouve, comme au Diorama, dans un large couloir à dessein baigné d'ombre. Le regard se tourne de lui-même vers une suite de tableaux éclairés par un jour de grotte d'azur et d'un effet magique. Rien de pareil ne s'est jamais offert à l'œil humain: c'est le monde tel que le voient les néréides, les sirènes, les ondines, les nixes et les poissons.—Dans la paroi du mur sont pratiquées quatorze cavités ou chambres, en forme de parallélogramme, séparées par des intervalles égaux. Le côté qui fait face au spectateur est fermé par une glace de Saint-Gobain d'une transparence extrême.Les trois autres faces sont revêtues de plaques en ardoises d'Angers. Une eau douce ou salée, qu'épurent de puissants filtres, remplit cesbacs. Quatre bacs sont consacrés à la vie fluviale, et dix à la vie marine....Un lit de sable couvre le fond de chaque vivier; des pierres, des fragments de roche que tapissent en partie des plantes aquatiques composent, réfléchis par la surface plane de l'eau comme une glace, des paysages et des cavernes de l'étrangeté la plus chimériquement pittoresque. L'eau en forme l'atmosphère, en dégrade les plans, en azure les lointains. Au bout de quelques minutes, l'illusion est complète. Le sentiment de la proportion se perd, on croit voir les vallées et les montagnes d'un pays inconnu ou plutôt d'une planète nouvelle.... Les pierres deviennent des pics énormes, la moindre anfractuosité de galet une grotte profonde; les cailloux du dernier plan se grossissent en sierras. Les filets de lavallisneria, les touffes de l'anacharisreprésentent des forêts noyées.—Quant aux poissons, pénétrés de lumière, ils sont d'une translucidité féerique. Ils montent et descendent, se déplacent par de légers mouvements de queue ou de nageoires et comme s'ils flottaient dans l'air le plus limpide; s'ils s'approchent de l'invisible barrière que leur oppose la glace, on dirait qu'ils vont sortir du cadre et s'élancer hors de leur élément....Quand on arrive aux bacs d'eau de mer, on est saisi tout de suite d'une radicale différence d'aspect. La transparence de l'eau douce est celle du cristal; celle de l'eau de mer est la transparence du diamant: le milieu a complètement disparu, et, sans la crépitation de petites bulles que vient faire à la surface lestillicidiumde renouvellement, on pourrait croire qu'il n'y a rien entre l'œil et la paroi opaque de la caisse. Les rochers qui hérissent ces bacs sont plus âpres, plus bizarres de formes, plus fauves de couleur que ceux dont sont formés les paysages d'eau douce. Des fleurs d'une apparence et d'une coloration fantastique adhèrent à leurs flancs.—Ces fleurs sont des polypes, des actinies, êtres singuliers qu'on appelle aussi anémones de mer, à cause de leur ressemblance avec cette fleur; ces anémones se composent d'une sorte de tige ou pied charnu extrêmement contractile, s'épanouissant au lobe supérieur en une couronne de tentacules très délicats qui retombent comme des pétales et dont la bouche de l'animal forme le centre ou cœur.Ces actinies se déplacent en se laissant rouler par les vagues; l'été, elles se rapprochent des côtes; l'hiver, elles se réfugient aux profondeurs, où les variations de température sont moins sensibles.—Quel prodige! une fleur qui marche et qui mange! Car ces tentacules, pareils à une chevelure soyeuse, saisissent en se contractant les animalcules dont l'actinie fait sa nourriture. Si nous vous disions que ces bacs contiennent en outre l'actinia dianthus, latealia crassicornus, labunodes gemmacea, nous ne vous apprendrions peut-être pas grand'chose, et ces noms passablement rébarbatifs n'éveilleraient aucune idée dans votre imagination, à moins que vous ne soyez naturaliste. Mais figurez-vous, sur de mignons pédoncules, des panaches de pistils, des boules aériennes semblables aux têtes de pissenlit et qu'on croirait pouvoir souffler; des couronnes, des étoiles d'une pulpe transparente colorée comme les moires du burgau; tout un bouquet à cueillir pour la fête d'une Océanide. Seulement, pensez que ces fleurs marines sont des animaux, quoiqu'on ait bien de la peine à concilier l'idée de la vie avec ces formes végétales.Cette étoile d'or et d'écarlate, c'est labalanophyllia regia,—quel nom terrible!—dont les tissus internes sécrètent une matière calcaire qui devient le corail. Ainsi cette charmante ramification d'un rouge si sanguin et si vivant, dont les tons comme ceux de la perle s'associent toujours si bien à l'épiderme satiné de la femme, n'est que l'armature intérieure d'un polype.Lepagurus Bernardus, vulgairement connu sous le nom deBernard l'Ermite, réunit toujours devant sa glace un groupe de spectateurs. Ses allures sont assez comiques, si un tel mot peut s'accorder avec l'imperturbable sérieux de la nature. Le Bernard l'Ermite est un crabe revêtu seulement d'une moitié d'armure; son corps, bien préservé à la partie antérieure par un test solide, reste sans défense à l'arrière. Connaissant le défaut de sa cuirasse, Bernard, qu'on appelle l'Ermite, et qui serait mieux nommé le Prudent, cherche une coquille vide, s'y introduit à reculons comme on fait dans les gondoles vénitiennes, et l'emporte avec lui. Quand il grossit, il en avise une plus grande et s'y loge, toujours à mi-corps. Quel ingénieux moyen de suppléer l'absence de carapace de son arrière-train! Cette armure d'emprunt ne rassure guère d'ailleurs lepagurus Bernardus. Il va, il vient, toujours inquiet, agitant ses pinces et ses tentacules, faisant le mort à la plus légère alarme. Chose bizarre! le pagure a un parasite. Lasagartia parasitica(espèce d'anémone) s'implante très souvent sur la coquille qu'il charrie, et se fait promener par lui comme en palanquin. Dans cette même case, la chevrette exécute ses évolutions rapides, et voltige, papillon de nacre, sur ces étranges fleurs de la mer. A travers son frêle corps d'argent translucide, on voit s'opérer la digestion et tout le travail de la vie.Les serpules sont aussi très curieuses, avec leurs tubes allongés, garnis d'une frange de digitations très menues et de couleurs variées. Lemurex arenaceus, ou des rochers, porte sur sa coquille tout un jardin de jolies plantes aquatiques, et lanassa reticulatatend son piège enfoncé dans le sable jusqu'à la pointe. Voici les crustacés, homards, langoustes: ceux-là, on les connaît pour les avoir étudiés en mayonnaise. Plus loin, le spinache quinze épines, mince, effilé, gracieux, se livre à des exercices de nage perpendiculaire. Au moment de la ponte, le spinache fait un nid à ses œufs avec les divers débris de végétaux qu'il trouve à sa portée. Ce soin est rare chez les poissons, en général peu soucieux de leur postérité. Dans le dernier bac frétillent des muges, des labres et autres menus poissons de mer. On ne peut pas exiger de baleine dans un aquarium, aujourd'hui du moins, car on y viendra. Du tableau de genre on passera au tableau d'histoire, car rien n'est impossible au génie de l'homme....
La vie mystérieuse qui fourmille sous les eaux semblait devoir rester impénétrable pour l'homme: vie immense, profonde, inépuisable, multiple d'une étrangeté de formes, d'une bizarrerie d'habitudes, qui étonnent l'imagination la plus hardie. Sans doute la science possède la faune et la flore de ces abîmes comblés d'un fluide que nos poumons ne sauraient respirer, mais à l'état inerte, mort, empaillé: les poissons dans l'alcool, les coquilles sur des rayons, les végétaux entre les feuilles d'un herbier....
Dans le demi-jour vitreux et le silence éternel de l'abîme, car les tempêtes les plus violentes ne sont qu'un léger frisson sur l'épiderme de l'Océan, toute une prodigieuse création, qui va du coquillage microscopique, dont il faut trois millions pour remplir un pouce cube, jusqu'à la colossale monstruosité de la baleine, nage, rampe, sautille, s'accroche, s'incruste, s'enchevêtre, s'irradie, sécrète et prépare dans l'ombre les continents futurs, les Amériques de l'avenir, sous les plis de cet immense manteau glauque qui recouvre plus des deux tiers de notre globe.—Ce monde profond, dont l'atmosphère est un liquide d'une acre amertume, et qui n'aperçoit notre soleil que comme une irradiation diffuse, semble à tout jamais fermé à l'homme....
L'aquarium en trahit les mystères: grâce à lui on pourra étudier la vie intime de ces peuples humides; on connaîtra leurs mœurs, leurs habitudes, leurs sympathies et leurs antipathies, car ils habiteront, comme le sage le désirait, une maison aux murailles de verre incapable de garder un secret.
Après avoir franchi un vestibule fort simple, on se trouve, comme au Diorama, dans un large couloir à dessein baigné d'ombre. Le regard se tourne de lui-même vers une suite de tableaux éclairés par un jour de grotte d'azur et d'un effet magique. Rien de pareil ne s'est jamais offert à l'œil humain: c'est le monde tel que le voient les néréides, les sirènes, les ondines, les nixes et les poissons.—Dans la paroi du mur sont pratiquées quatorze cavités ou chambres, en forme de parallélogramme, séparées par des intervalles égaux. Le côté qui fait face au spectateur est fermé par une glace de Saint-Gobain d'une transparence extrême.
Les trois autres faces sont revêtues de plaques en ardoises d'Angers. Une eau douce ou salée, qu'épurent de puissants filtres, remplit cesbacs. Quatre bacs sont consacrés à la vie fluviale, et dix à la vie marine....
Un lit de sable couvre le fond de chaque vivier; des pierres, des fragments de roche que tapissent en partie des plantes aquatiques composent, réfléchis par la surface plane de l'eau comme une glace, des paysages et des cavernes de l'étrangeté la plus chimériquement pittoresque. L'eau en forme l'atmosphère, en dégrade les plans, en azure les lointains. Au bout de quelques minutes, l'illusion est complète. Le sentiment de la proportion se perd, on croit voir les vallées et les montagnes d'un pays inconnu ou plutôt d'une planète nouvelle.... Les pierres deviennent des pics énormes, la moindre anfractuosité de galet une grotte profonde; les cailloux du dernier plan se grossissent en sierras. Les filets de lavallisneria, les touffes de l'anacharisreprésentent des forêts noyées.—Quant aux poissons, pénétrés de lumière, ils sont d'une translucidité féerique. Ils montent et descendent, se déplacent par de légers mouvements de queue ou de nageoires et comme s'ils flottaient dans l'air le plus limpide; s'ils s'approchent de l'invisible barrière que leur oppose la glace, on dirait qu'ils vont sortir du cadre et s'élancer hors de leur élément....
Quand on arrive aux bacs d'eau de mer, on est saisi tout de suite d'une radicale différence d'aspect. La transparence de l'eau douce est celle du cristal; celle de l'eau de mer est la transparence du diamant: le milieu a complètement disparu, et, sans la crépitation de petites bulles que vient faire à la surface lestillicidiumde renouvellement, on pourrait croire qu'il n'y a rien entre l'œil et la paroi opaque de la caisse. Les rochers qui hérissent ces bacs sont plus âpres, plus bizarres de formes, plus fauves de couleur que ceux dont sont formés les paysages d'eau douce. Des fleurs d'une apparence et d'une coloration fantastique adhèrent à leurs flancs.—Ces fleurs sont des polypes, des actinies, êtres singuliers qu'on appelle aussi anémones de mer, à cause de leur ressemblance avec cette fleur; ces anémones se composent d'une sorte de tige ou pied charnu extrêmement contractile, s'épanouissant au lobe supérieur en une couronne de tentacules très délicats qui retombent comme des pétales et dont la bouche de l'animal forme le centre ou cœur.
Ces actinies se déplacent en se laissant rouler par les vagues; l'été, elles se rapprochent des côtes; l'hiver, elles se réfugient aux profondeurs, où les variations de température sont moins sensibles.—Quel prodige! une fleur qui marche et qui mange! Car ces tentacules, pareils à une chevelure soyeuse, saisissent en se contractant les animalcules dont l'actinie fait sa nourriture. Si nous vous disions que ces bacs contiennent en outre l'actinia dianthus, latealia crassicornus, labunodes gemmacea, nous ne vous apprendrions peut-être pas grand'chose, et ces noms passablement rébarbatifs n'éveilleraient aucune idée dans votre imagination, à moins que vous ne soyez naturaliste. Mais figurez-vous, sur de mignons pédoncules, des panaches de pistils, des boules aériennes semblables aux têtes de pissenlit et qu'on croirait pouvoir souffler; des couronnes, des étoiles d'une pulpe transparente colorée comme les moires du burgau; tout un bouquet à cueillir pour la fête d'une Océanide. Seulement, pensez que ces fleurs marines sont des animaux, quoiqu'on ait bien de la peine à concilier l'idée de la vie avec ces formes végétales.
Cette étoile d'or et d'écarlate, c'est labalanophyllia regia,—quel nom terrible!—dont les tissus internes sécrètent une matière calcaire qui devient le corail. Ainsi cette charmante ramification d'un rouge si sanguin et si vivant, dont les tons comme ceux de la perle s'associent toujours si bien à l'épiderme satiné de la femme, n'est que l'armature intérieure d'un polype.
Lepagurus Bernardus, vulgairement connu sous le nom deBernard l'Ermite, réunit toujours devant sa glace un groupe de spectateurs. Ses allures sont assez comiques, si un tel mot peut s'accorder avec l'imperturbable sérieux de la nature. Le Bernard l'Ermite est un crabe revêtu seulement d'une moitié d'armure; son corps, bien préservé à la partie antérieure par un test solide, reste sans défense à l'arrière. Connaissant le défaut de sa cuirasse, Bernard, qu'on appelle l'Ermite, et qui serait mieux nommé le Prudent, cherche une coquille vide, s'y introduit à reculons comme on fait dans les gondoles vénitiennes, et l'emporte avec lui. Quand il grossit, il en avise une plus grande et s'y loge, toujours à mi-corps. Quel ingénieux moyen de suppléer l'absence de carapace de son arrière-train! Cette armure d'emprunt ne rassure guère d'ailleurs lepagurus Bernardus. Il va, il vient, toujours inquiet, agitant ses pinces et ses tentacules, faisant le mort à la plus légère alarme. Chose bizarre! le pagure a un parasite. Lasagartia parasitica(espèce d'anémone) s'implante très souvent sur la coquille qu'il charrie, et se fait promener par lui comme en palanquin. Dans cette même case, la chevrette exécute ses évolutions rapides, et voltige, papillon de nacre, sur ces étranges fleurs de la mer. A travers son frêle corps d'argent translucide, on voit s'opérer la digestion et tout le travail de la vie.
Les serpules sont aussi très curieuses, avec leurs tubes allongés, garnis d'une frange de digitations très menues et de couleurs variées. Lemurex arenaceus, ou des rochers, porte sur sa coquille tout un jardin de jolies plantes aquatiques, et lanassa reticulatatend son piège enfoncé dans le sable jusqu'à la pointe. Voici les crustacés, homards, langoustes: ceux-là, on les connaît pour les avoir étudiés en mayonnaise. Plus loin, le spinache quinze épines, mince, effilé, gracieux, se livre à des exercices de nage perpendiculaire. Au moment de la ponte, le spinache fait un nid à ses œufs avec les divers débris de végétaux qu'il trouve à sa portée. Ce soin est rare chez les poissons, en général peu soucieux de leur postérité. Dans le dernier bac frétillent des muges, des labres et autres menus poissons de mer. On ne peut pas exiger de baleine dans un aquarium, aujourd'hui du moins, car on y viendra. Du tableau de genre on passera au tableau d'histoire, car rien n'est impossible au génie de l'homme....
C'est au Jardin d'acclimatation que nous vîmes, une fois, un personnage extraordinaire, qui depuis longtemps habitait Paris et l'occupait de ses excentricités: le duc de Brunswick, si célèbre alors, qui, chassé de son duché par ses sujets, indignés de ses excès, avait, en fuyant, sauvé avec sa vie beaucoup de millions et de magnifiques pierreries. Mon père nous redisait d'étonnantes anecdotes sur les raffinements de coquetterie imaginés par ce seigneur: il était vieux et ravagé, mais voulait paraître jeune; il se coiffait de perruques, en soie, d'un noir bleu, et en avait une pour chaque jour du mois, afin de graduer la longueur des cheveux: il était censé les faire couper le trentième jour. Sous le postiche, on lui tordait la peau du crâne, le plus possible, et on serrait le tortillon avec un ruban: cela tendait les tissus flétris et faisait remonter les lignes du visage. Il se couvrait de bijoux ornés de pierres précieuses, diamants énormes, rubis, saphirs, surchargeait ses mains de bagues, mais on ne lui voyait jamais d'émeraudes. Une dame lui en fit un jour la remarque; alors il défit la ceinture de son pantalon et fit voir à la dame, assez choquée, de superbes émeraudes qui boutonnaient son caleçon: il n'employait jamais cette pierre qu'à cet usage.
C'était à l'occasion d'une Exposition de chiens, organisée au Jardin d'acclimatation, que le duc était venu: il exposait de superbes molosses blancs, aux yeux bleu clair, qui ne se nourrissaient que de viande crue. En plein air, dans des compartiments, aux parois de toile, élevés sur des planchers, les chiens, de toutes races, étaient installés. Le duc de Brunswick était grimpé sur cette sorte d'estrade et nous apparut au milieu de ses molosses, admirablement placé là pour être vu. Il nous fit l'effet de Barbe-Bleue, avec son fard, ses lèvres peintes, ses sourcils férocement noirs, qui—détail bizarre et bien fait pour leur enlever toute vraisemblance—se terminaient sur les tempes en accroche-cœur!...
Ma sœur et moi, nous le regardions, les yeux écarquillés et, je le crois bien, la bouche béante. Cela le flatta sans doute d'être remarqué par des jeunes filles, et il voulut faire un effet, montrer sa juvénile agilité; il s'élança de l'estrade, pour venir serrer la main à Théophile Gautier: sans le secours de son secrétaire, qui le rattrapa et le reçut dans ses bras, il s'effondrait lamentablement par terre.
Parmi les camarades de mon frère, qui étaient devenus nos amis, il y en avait deux, qui, retenus par leurs fonctions en province, ne pouvaient venir à Paris que très rarement. L'un, Emmanuel Ménessier-Nodier, était le petit-fils de Charles Nodier par sa mère, dont David d'Angers a, dans un de ses médaillons, reproduit les traits charmants, sous la haute et extraordinaire coiffure, qui fut à la mode de 1830 à 1835. L'autre s'appelait Géraldy et avait été surnommé Nadir; nous ne savions pas autre chose sur lui.
Ces amis, qui ne nous faisaient que de si rares et si brèves visites, n'étaient pas parmi les moins aimés, et on les accueillait toujours avec une joie très vive.
Emmanuel et Nadir arrivaient à l'improviste, dans l'après-midi, et, souvent, nous étions seules à la maison. Aussitôt entrés, l'un s'emparant de ma sœur, l'autre de moi, ils nous entraînaient dans un tourbillonnement de valse. Nous dansions ainsi sans musique, changeant parfois de cavalier, jusqu'à parfait essoufflement.
Alors nous nous laissions tomber sur des sièges et l'on se disait bonjour.
Ils attendaient le retour de Théophile Gautier, dînaient avec nous, prolongeaient le plus possible la soirée; puis, après un dernier tour de valse, ils s'en allaient, et pendant de longs mois on ne les revoyait plus.
Dans notre vestibule, au-dessus de la porte de la salle à manger, était accroché le «massacre» d'un taureau espagnol, tué dans une course par une épée fameuse.
La courbure élégante des deux cornes, lisses et effilées, élargissant la forme d'une lyre, faisait un bel effet, et rappelait lacorridaémouvante à laquelle mon père et ma mère avaient assisté. Des cocardes vertes, terminées par un flot de rubans, de celles que lesbanderillerospiquent dans la chair des taureaux, complétaient le trophée; le vainqueur, un genou à terre devant la loge, les avait offertes, toutes sanglantes encore, à ma mère, peu sensible à cet hommage et toute bouleversée:—l'horrible spectacle lui valut une maladie nerveuse dont elle ne se remit qu'à grand'peine.
Théophile Gautier, lui, raffolait des courses de taureaux, ce que nous ne pouvions comprendre, étant donné son amour pour les bêtes. Il essayait de nous expliquer, comment la beauté du spectacle fascinait, au point qu'on prenait à peine garde à l'affreux éventrement des chevaux; mais nous n'étions pas convaincues et nous nous efforcions de le détourner de cette passion sanguinaire.
Ce n'était pas seulement, d'ailleurs, en mémoire d'un combat particulièrement dramatique qu'il gardait ainsi les dépouilles du taureau: à son idée, ces belles cornes, pendues chez lui, préservaient toute la maisonnée du mauvais œil, qu'il redoutait extrêmement et dont il avait décrit le funeste pouvoir dans son roman,Jettatura.
Il avait toutes les superstitions: il croyait au 13, au vendredi, au sel renversé.... Il se figurait l'homme, environné de forces inconnues, de courants, d'influences, bonnes ou mauvaises, qu'il fallait utiliser ou éviter; il pensait aussi, que des êtres, s'échappait un rayonnement, qui heurtait ou caressait le rayonnement d'autres êtres et qui était cause d'antipathie ou de sympathie. Quelques-uns avaient un rayonnement plus puissant, portant bonheur ou malheur. Longtemps Théophile Gautier serra ses pièces d'or dans une petite bourse rouge, faite d'un morceau de gilet de flanelle, qui venait d'une personne chanceuse et qui attirait l'argent.
Je crois bien qu'au fond de sa pensée il y avait autre chose qu'une instinctive superstition. Il était persuadé qu'il faut tenir compte des impressions, qui agissent sur le moral et, par contre-coup, dépriment ou exaltent la force de l'homme. Une présence hostile, dans une salle de spectacle, peut paralyser le jeu d'un acteur, tandis que les sympathies sont pour lui comme un tremplin. L'idée qu'un mauvais présage nous a frôlé, diminue l'énergie de la volonté, arrête son élan, de sorte qu'on sera plus aisément vaincu dans la lutte de la vie; mais la force augmente et l'on marche à la victoire si l'imagination est tranquillisée par l'illusion d'une influence favorable. La vertu d'un talisman n'est pas tout à fait vaine: elle réside dans la foi qu'elle inspire.
Pourtant mon père redoutait sérieusement le «mauvais œil», qu'il considérait comme une sorte de magnétisme malfaisant que projetaient hors d'eux-mêmes, sans le vouloir, ceux qui avaient ce don funeste.
Il existait, heureusement, des moyens de se garer, de rompre le mauvais regard: Théophile Gautier portait toujours parmi ses breloques une branche aiguë de corail, et il faisait tout de suite les cornes avec ses doigts si l'on prononçait devant lui certains noms. Le nom d'Offenbach, surtout, lui était insupportable, car il tenait le joyeux musicien pour le plus dangereux desjettatori. Une série de coïncidences malheureuses groupait autour de lui des apparences de preuves assez inquiétantes: ainsi, plusieurs des femmes qu'il fréquentait avaient péri par le feu. Emma Livry, brûlée vive sur la scène de l'Opéra en dansant un ballet d'Offenbach,le Papillon, était la plus récente victime, et sa mort avait vivement ému Paris. Pour rien au monde, mon père n'aurait assisté à une œuvre d'Offenbach: il donnait ses places à ceux qui voulaient bien se risquer, aux esprits forts, aux incrédules, et, pour le compte rendu, il se faisait suppléer.
Notre frère Toto s'efforçait souvent de combattre chez son père cette croyance au mauvais œil, il le raillait doucement; mais Théophile Gautier n'aimait pas que l'on touchât à ce sujet et n'entendait pas la plaisanterie.
Un jour qu'il marchait, avec son fils, rue Vivienne, le portrait d'Offenbach leur apparut à la vitrine d'un photographe. Aussitôt mon père conjura le mauvais présage en faisant les cornes avec ses doigts. Toto, profitant de la circonstance, revint à la charge, discuta sur le sujet brûlant, mais sans succès.
—Tais-toi, disait le père; tu sais bien que ce genre de conversation m'est désagréable.
Toto ne voulait pas céder:
—J'ai été voirla Belle Hélène, disait-il, et le lustre du théâtre ne m'est pas tombé sur la tête.... Et, tu le vois, en ce moment même, je parle d'Offenbach, et il ne m'arrive rien.
Ils tournaient, à cet instant, le coin de la rue et Toto marchait devant.
Alors, en plein boulevard, lui appliquant au bas des reins un paternel coup de pied, moitié fâché, moitié riant, Théophile Gautier lui dit:
—Tu vois bien qu'il t'arrive quelque chose!...
De temps à autre, il nous venait des cousins d'Italie, neveux de ma mère, inconnus d'elle, autant que de nous. Quelque détresse, les chassait de leur pays et ils voulaient chercher fortune à Paris, en sollicitant l'appui de Théophile Gautier, qui les recevait très cordialement.
Le premier qui parut à Neuilly s'appelait Agostino Grisi. Il venait de faire son service militaire et portait encore l'uniforme debersagliere. Son père, frère aîné de ma mère, était mort et le laissait sans ressources.
Il passa plusieurs mois chez nous, tandis qu'on tâchait de lui trouver une position sociale. C'était un garçon doux et nonchalant; il ne parlait pas le français, amicalement nous appelait «bagasses», et sifflait des airs tyroliens pour nous faire danser.
Carlotta lui procura une place dans une maison de commerce. Il partit pour Genève, puis, plus tard, pour l'Amérique, d'où il revint, plusieurs fois, florissant et très engraissé. Après un dernier voyage, on ne le revit pas et il ne donna plus de ses nouvelles....
Antonino Capece Minutolo,dei Duchi di San Valentino, était le fils d'une sœur aînée de ma mère, qui avait épousé un seigneur assez farouche, extrêmement jaloux, et qui dormait en gardant auprès de lui un revolver. Précepteur de François II, ce gentilhomme occupa longtemps une très haute situation à la cour de Naples, mais le trône l'entraîna dans sa chute, et, quand il mourut, son mince patrimoine s'émietta, entre la veuve et les douze enfants qu'il laissait.
Antonin, officier dans l'armée de Naples, voulant rester fidèle au roi déchu, refusa fièrement la proposition que lui fit faire Victor-Emmanuel de garder le même grade dans l'armée d'Italie,
Ce beau geste eut naturellement sa punition: en Italie, toutes les carrières se fermèrent devant le partisan d'un prince exilé, et il ne trouva aucun moyen de gagner sa vie. Il vint à Paris pour tenter la chance; les démarches entreprises n'eurent aucun résultat, à ce premier voyage; mais plus tard, après la guerre de 1870, Antonin fut plus heureux: il obtint une situation avantageuse dans une Compagnie d'assurances.
Notre cousin était de taille moyenne, mince, distingué, avec une petite tête d'oiseau; il gardait un peu de raideur militaire. Plein de préjugés de caste, de sentiments chevaleresques, il savait se montrer cependant aimable et affectueux, quand la préoccupation de sauvegarder sa dignité ne dominait pas en lui. Il se pliait le mieux qu'il pouvait à sa vie nouvelle, ponctuel à son bureau, appliqué à son travail; mais sa susceptibilité chatouilleuse endurait difficilement la moindre observation: malgré ses efforts, la patience lui échappait souvent.
Après quelques mois, il fut brusquement révoqué par le directeur de la Compagnie d'assurances. Que s'était-il passé?... Nous étions désolés. Jamais il ne serait possible de retrouver une aussi bonne position, mais le descendant des San Valentino ne regrettait rien et paraissait très fier de lui.
—Vous comprenez qu'un gentilhomme comme moi ne peut pas supporter un manque d'égards, disait-il; ces gens-là n'avaient aucune idée des convenances, et je leur ai appris à vivre....
«Ces gens-là», c'étaient ses chefs, et le procédé, simple et définitif, de M. le duc pour leur enseigner les belles manières, consistait à leur envoyer les registres par la figure.
Après de longues démarches, on entrevit la possibilité de le voir entrer au Crédit Lyonnais. Il nous fit de solennelles promesses, donna sa parole de gentilhomme qu'il supporterait tout, et que le noble San Valentino ne se formaliserait plus des avanies faites à M. Antonin. Serment vite oublié: à peine installé depuis quinze jours, le nouvel employé se voyait contraint d'apprendre à vivre à ses nouveaux patrons et, encore une fois, les registres volaient en l'air.
Georges Charpentier avait fondéla Vie Moderne,une revue d'art illustrée, dont Émile Bergerat était directeur; ils offrirent un poste de confiance à l'ombrageux cousin, ils le nommèrent caissier.
Tout d'abord, M. Antonin se fit aménager, dans son bureau, une sorte de forteresse, un compartiment grillagé, ne communiquant avec l'extérieur que par un étroit guichet; il était là-dedans inexpugnable et inaccessible, même aux clients, qu'il recevait d'un air rogue, daignant à peine parlementer, par la chatière, avec l'intrus qui désirait être renseigné: à son avis, les questions n'étaient jamais posées avec une courtoisie suffisante.
—Monsieur, je vous prie d'être poli! disait-il.
—Est-ce qu'il faut mettre des mitaines pour demander le prix d'un abonnement?
—Monsieur, je suis gentilhomme: je ne puis tolérer vos insolences; vous m'avez manqué de respect!
L'autre ripostait. Le dialogue s'envenimait, se haussait de ton: le noble caissier y coupait court en fermant brusquement son guichet.... Mais le client ne s'abonnait pas et s'en allait en faisant claquer la porte.
Tout le personnel du journal était vaguement terrorisé. Charpentier lui-même, si doux de caractère, presque timide, ne manquait jamais de demander en arrivant:
—Est-ce que monsieur le duc est de bonne humeur?
Et il n'approchait qu'avec précaution des grilles, derrière lesquelles était tapi son étrange employé.
Un jour, d'un air plus digne encore que d'habitude, Antonino Capece Minutolo,dei Duchi di San Valentino, sortit de sa forteresse, remit aux directeurs les clefs de la caisse et donna sa démission. Mais il comprenait bien qu'on ne pouvait plus rien pour lui: il disparut, retourna sans doute en Italie, et nous n'avons jamais pu savoir ce qu'il est devenu.
On parla, longtemps avant son arrivée, d'un troisième cousin, très ami de ma mère celui-là, qui s'annonça par des lettres, où il exposait ses raisons de venir à Paris.
Il n'était notre parent que par alliance; il s'appelait le comte Barni et avait été le mari de la grande cantatrice Giuditta Grisi, sœur de Giulia. Ma mère gardait un culte à la mémoire de sa cousine, qui s'était occupée de son éducation musicale, et auprès de laquelle s'était écoulée sa jeunesse. Elle tenait en haute estime son cousin Barni, qui, d'après elle, conservait les allures d'un seigneur d'autrefois: viveur magnifique, toujours en fête, généreux et prodigue, tellement même qu'il avait croqué presque toute sa fortune. Son voyage à Paris devait servir à la relever: il existait, dans la famille Barni, un majorat important, auquel le cousin avait droit à la condition qu'il fût père d'un fils légitime; veuf et sans enfants, il était décidé à se remarier.
Je ne tardai pas a découvrir que ce projet, favorisé par ma mère, m'intéressait tout spécialement: un complot s'ourdissait et l'on avait des vues sur moi. Cette idée m'offensa extrêmement et je me préparai à bien recevoir le vieux roquentin, à qui suffisaient, pour fixer son choix, ma parenté avec sa femme et ce nom de Judith, que l'on m'avait donné en souvenir d'elle.
J'observai mon père pour savoir ce qu'il pensait de cette affaire, et je vis qu'il lui était très favorable et l'approuvait complètement.
Cela me fit comprendre qu'il n'y attachait aucune importance et comptait sur moi pour la dénouer: il soutenait toujours, en effet, les prétendants qui n'avaient pas la moindre chance d'être acceptés par nous. Aux autres il était franchement hostile, ne nous cachait pas sa méfiance pessimiste à l'endroit de n'importe quel gendre, qu'il considérait toujours un peu comme un voleur. Il avait d'ailleurs une prodigieuse aversion pour toutes les cérémonies qu'eût entraînées un mariage, les conférences chez les notaires, les contrats, la mairie, l'église....
—Je ne veux pas être à toutes ces machines-là, disait-il souvent; si je n'ai pas le pouvoir de les empêcher, du moins je ne les subirai pas: je m'en irai!
Il savait bien que ce n'était pas Barni qui lui fournirait l'occasion de fuir.
Ce personnage, si pompeusement annoncé, parut enfin, et je lui pouffai de rire au nez, en m'écriant:
—Mais c'est Henri IV qui s'est échappé du Pont-Neuf!
Il avait une belle barbe blanche, bien peignée, les cheveux ondulés au fer, le profil busqué, le teint coloré, et il ressemblait, en effet, au roi vert galant. C'était un excellent homme, qui convint tout de suite que j'étais tropragazzapour consentir à voir jamais en lui autre chose qu'un ancêtre; il renonça gentiment à ses intentions et, du même coup, au majorat. Paris lui offrait des distractions bien séduisantes, et il contracta sans tarder quelques unions, de la main gauche, qui le consolèrent rapidement. Il loua une des maisons de M. Robelin, s'y installa, y festoya gaiement avec des amis de rencontre.
Barni fut pour nous un parent dévoué, indulgent, plein d'attentions aimables, et nous avions beaucoup d'affection pour lui. Venu à Paris dans l'intention de n'y passer que peu de mois, il y demeura plusieurs années; quand il retourna en Italie, ce fut avec l'idée de mettre ordre à ses affaires et de revenir. Le destin ne le permit pas: dans un bal costumé, à Venise, la coupe de Champagne à la main, le viveur impénitent, mourut joyeusement, dans un éclat de rire qui lui rompit un vaisseau.
Quand Victor Hugo laissait venir sa famille à Paris pour y passer quelque temps, M. Robelin ne manquait jamais d'inviter ces illustres hôtes à dîner chez lui à Neuilly. MmeHugo et Charles (François-Victor ne quittait jamais l'exil) acceptaient toujours. Il y avait bombance alors, dans le logis du vieil architecte romantique, qui ce jour-là devenait prodigue. Vacquerie et Meurice étaient du festin, où nous étions aussi conviés.
Notre camarade Berthe, la fille de Robelin, dirigeait les préparatifs et surveillait l'œuvre de Rosalie, la vieille cuisinière grognonne, barbue et solennelle. Elle avait des talents de cordon bleu, que l'ordinaire frugal de la maison utilisait peu et qui n'étaient mis à l'épreuve que dans les grandes occasions. Son chef-d'œuvre était un pâté, resté fameux, qu'elle mettait plusieurs jours à parfaire et qui par ses dimensions eût été digne d'être servi sur la table des Burgraves, pour faire suite au «bœuf entier»: il était succulent, délicat et d'une complexité savante.
M. Robelin avait eu le bon sens de choisir, pour l'habiter, la moins bizarre de ses maisons: elle n'avait ni toits en éteignoirs ni tourelles en poivrière, mais on pouvait passer par l'escalier, on ne se cognait pas la tête au plafond et, dans les pièces banalement carrées, il faisait clair. La plus grande simplicité y régnait: presque pas de meubles, des murs nus, le plancher pas même ciré.
Les convives arrivaient séparément, madame Victor Hugo toujours en retard: elle s'excusait en racontant qu'elle avait dû pétrir de ses blanches mains une bonne pâtée pour Léda, la levrette de Charles, qui ne confiait cette mission qu'à elle seule.
Devant une glace, elle arrangeait alors sa coiffure, et cela lui prenait beaucoup de temps. Sous son chapeau, elle avait gardé ses cheveux roulés en papillotes; elle les déroulait maintenant, les crêpait, disposant autour de son front bombé une auréole noire. Elle avait de larges yeux très sombres, un petit nez en bec d'oiseau, le menton fin et le teint très bistré. Bonne et charmante, mais distraite, perdue comme dans une sorte de rêve, n'étant jamais à ce qu'on disait.... Elle plongeait des biscuits dans son verre sans songer à les reprendre, jusqu'à ce que le verre trop plein fût incapable d'en recevoir encore, et elle ne s'apercevait qu'alors de son oubli.
Charles Hugo, grand et fort, était d'une beauté extraordinaire, avec son teint blanc, sa moustache et ses cheveux d'un noir si brillant, sa bouche fraîche et, dans ses longs cils, le rayonnement de ses yeux très ouverts et très fixes. Il parlait haut, disait des choses violentes contre le gouvernement, tournant le chef de l'État en ridicule, mais se résignait cependant à être poli, et même aimable, avec les sergents de ville, à cause de sa levrette chérie, que l'indépendance de son caractère exposait à toutes sortes de contraventions.
Paul Meurice se montrait doux, réservé, presque timide; il parlait peu et d'une voix discrète.
Le plus original du groupe était Auguste Vacquerie. Son visage anguleux, ses joues colorées, son nez très long, ses yeux tout petits, ses cheveux plats qui tombaient tout droit, composaient une physionomie des plus singulières. Les mains dans ses poches, il se balançait sur ses jambes d'un air narquois.
J'entendais beaucoup parler de sa bizarrerie et de ses outrances littéraires. Je connaissaisTragaldabaset le «porc aux choux». J'avais assisté à la représentation tumultueuse desFunérailles de l'Honneur, et j'étais parvenue à retenir ces quelques vers, que mon père récitait souvent, d'une parodie des poèmes de Vacquerie:
Vacquerie,à son Py-lade épi-que, qu'on crieou qu'on rie,est momie:ce truc-làmène à l'A-cadémie.
Cette coupe extravagante nous réjouissait beaucoup, et celui qui avait inspiré la satire me semblait un personnage très curieux. Vacquerie était d'ailleurs fort aimable avec les jeunes filles et se plaisait dans leur société. Il se rapprochait volontiers du coin où nous nous cantonnions avec Berthe, et d'où nous écoutions discrètement la conversation, observant les causeurs et chuchotant parfois quelque malicieuse remarque. Vacquerie s'intéressait à nos petites affaires, aux histoires de chiffons, ou bien il nous faisait rire en nous débitant d'impossibles paradoxes avec un imperturbable sérieux.
Quelquefois, c'était chez nous qu'on se réunissait, et, après le dîner, on récitait des vers du «Père» exilé dans l'île, ou bien Théophile Gautier faisait connaître à ses hôtes une pièce nouvelle d'Émaux et Camées. Un soir, Vacquerie lut à haute voix un désopilant article intitulé:Une paire de bottes. C'était le récit des mésaventures d'un critique dramatique, torturé par des bottes trop étroites et qui a l'imprudence de les retirer, sournoisement, en pleine salle de spectacle. Le morceau, détaillé par l'auteur d'une voix monotone, d'un air grave et morne, était d'un comique suprême, et cette lecture augmenta encore mon estime pour celui qui avait découvert que:
Les tours de Notre-Dame étaient l'H de son nom!
Selon sa coutume, pour nous éveiller comme par hasard, mon père déclame à tue-tête, en se promenant à travers sa chambre. C'est un fragment de la complainte de Sainte-Hélène:
Ce n'est pas sur un canapéQu'il usa cette redingote.Et si le drap en est râpé,C'est qu'il l'avait à Montenotte.Un simple et tout petit chapeauServait de turban à sa gloire;Son épée était un rameauCueilli sur l'arbre de victoire....Maintenant, c'est un saul'pleureurSur le rocher de Sainte-Hélène!...Doux zéphir, porte-lui mes pleursSur les ailes de ton haleine.
Il s'agit, aujourd'hui, de se lever plus tôt, d'être prêtes de bonne heure, car Delaunay, le charmant sociétaire de la Comédie-Française, vient déjeuner à Neuilly, et, après le café, il doit réciter à Théophile Gautier, presque lui jouer, tout ce qui est écrit de l'Amour souffle où il veut, la pièce en vers, que mon père a promis de terminer bientôt et qui est reçue d'avance au Théâtre-Français.
Delaunay a le plus grand désir d'interpréter le rôle de Georges d'Elcy. C'est pour presser un peu le poète, lui donner du cœur à l'ouvrage, qu'il veut lui montrer de quelle façon il le jouerait. Mais, lorsqu'il s'agit de théâtre, Théophile Gautier éprouve toujours une sorte de timidité, une appréhension des angoisses à subir; la perspective, d'être livré tout vif aux lions du parterre, l'épouvante, et, avant que la pièce soit faite, il parle déjà de s'expatrier, le soir de la première, de ne lire aucun journal et de ne revenir que plusieurs mois après.
Le résultat de la lecture fut néanmoins excellent: le travail avança plus vite,—pour s'interrompre de nouveau, hélas! être abandonné, rester inachevé.—Toujours les corvées tyranniques brisaient l'inspiration; toujours manquait l'indépendance indispensable à une œuvre de longue haleine.
Il n'est resté aucun scénario de la pièce; les fragments publiés ne vont pas plus loin que le milieu du second acte; mais mon père nous avait raconté le sujet tout au long.
Georges d'Elcy, comme l'Arnolphe de l'École des Femmes, a élevé, pour l'épouser plus tard, une jeune fille qu'il a recueillie. Lavinia est intelligente, spirituelle, artiste et divinement belle; son jeune tuteur en est éperdument épris et la refuse rageusement à tous ceux qui viennent lui demander sa main. Il ne sait pas s'il est aimé, il n'ose pas se déclarer, tant il redoute de voir son rêve s'évanouir. Devant l'insistance des prétendants, il se décide: il ausculte, pour ainsi dire, le cœur de sa pupille, cherche à éveiller sa jalousie, et reconnaît, avec désespoir, qu'elle ne voit en lui rien autre chose qu'un frère très chéri....
Ne voulant pas imposer son amour, à celle qui lui doit tout, se jugeant incapable de guérir et de vivre près de la jeune fille en dissimulant sa souffrance, Georges assure l'avenir de Lavinia par une dot magnifique et s'expatrie en la laissant libre d'épouser, pendant son absence, l'homme qui aura su lui plaire. Il change de nom, se fait explorateur, tueur de lions, s'enfonce dans les solitudes vierges et terribles, brave les dangers, cherche la mort. Peu à peu, le bruit de ses exploits se répand, il devient un héros dont les journaux racontent les hardis voyages, ses combats contre les bêtes féroces. Lavinia, au milieu de ses soupirants qu'elle nargue, suit avec un intérêt croissant le récit des aventures de cet inconnu, l'admire passionnément, s'éprend de lui. Sachant un jour sa présence a Paris, elle exige qu'il lui soit amené: quand Georges, tout changé, pâlissant d'émotion sous son haie, reparaît, Lavinia, avec un cri d'amour, se jette défaillante dans ses bras. Ce cœur qu'il n'a pu atteindre quand il était près de lui, il l'a conquis en s'enfuyant au bout du monde:—capricieux et libre comme le vent, «l'amour souffle où il veut».
Théophile Gautier avait une antipathie invincible pour les cafés; ceux qui les fréquentaient n'étaient pas loin de lui apparaître comme des criminels, et il serait mort de soif, plutôt que d'entrer dans un «estaminet» pour y prendre un verre de bière: «S'attabler en des cafés pour absorber avec flamme des boissons violentes»—il citait souvent cette phrase prise je ne sais où—lui paraissait le comble de l'inconduite. Il détestait aussi le jeu, et, si quelqu'un maniait et battait habilement les cartes devant lui, cette dextérité, acquise par une longue pratique, lui inspirait une vague horreur.
Cependant nous avions décrété qu'il devait jouer aux dominos. Nous le tyrannisions ainsi quelquefois, et il se laissait faire sans trop de révolte: par exemple, nous avions fini par obtenir de lui qu'il mangeât une soupe, le matin, en se levant, afin de ne pas être, au déjeuner, affamé depuis tant d'heures et pareil à un ogre; il consentit, à la condition que ce ne fût pas un «potaige», comme il disait avec beaucoup de dédain, mais une vraie soupe, assez épaisse pour que la cuiller pût s'y tenir debout.
Après le dîner, il s'endormait, en lisant un journal ou un livre, et nous trouvions cela mauvais. Pour le tenir éveillé, il fallait une occupation bête et ne fatiguant pas l'attention: le jeu de dominos était tout indiqué.
Théophile Gautier, résigné, se soumit: agenouillé dans un fauteuil, il étalait tous ses dominos sur la paume de sa main gauche, «pour qu'on ne vît pas son jeu», et, sans lorgnon, les regardait, de très près, en fermant un œil.
Rodolfo nous avait initiées, ma sœur et moi, aux finesses du domino à quatre, ou avec un mort, comme au whist; nous essayâmes de faire comprendre au père les ingénieuses combinaisons, qui, seules, rendent le jeu intéressant; mais il n'y eut pas moyen: il posait très exactement, chiffre contre chiffre, sans s'inquiéter du jeu de son partenaire, et toujours, avec un naïf empressement, se débarrassait de son double six.
Notre ménagerie était devenue assez nombreuse. Nous nous étions cependant débarrassés des volailles que, sous aucun prétexte, nous ne voulions tuer ni manger, et dont le nombre devenait inquiétant: les poules parvenaient souvent à s'échapper du poulailler; elles allaient pondre et couver secrètement sous quelques buissons épais et reparaissaient suivies d'une nombreuse famille. Le ciel lui-même semblait s'être ému d'un autre embarras, causé par le pullulement rapide d'un couple de rats de Norvège, imprudemment achetés à des marins de passage: au cours d'un violent orage, un bienheureux coup de tonnerre avait foudroyé tous ensemble nos trente-deux rats blancs et noirs!...
Mais Séraphita, la jolie chatte, blanche comme le duvet des cygnes, mit au monde trois petits chats qui, à notre grande stupéfaction, étaient noirs comme de l'encre.
«Explique qui voudra ce mystère!», dit Théophile Gautier dans la biographie qu'il écrivit plus tard de ces minets très chéris.
C'était alors la grande vogue desMisérablesde Victor Hugo; on ne parlait que du nouveau chef-d'œuvre; les noms des héros du roman voltigeaient sur toutes les bouches. Les deux petits chats mâles furent appelés Enjolras et Gavroche. La chatte reçut le nom d'Eponine. Leur jeune âge fut plein de gentillesse et on les dressa comme des chiens à rapporter un papier chiffonné en boule, qu'on leur lançait au loin. On arriva à jeter la boule sur des corniches d'armoire, à la cacher derrière des caisses, au fond de longs vases, où ils la reprenaient très adroitement avec leur patte. Quand ils eurent atteint l'âge adulte, ils dédaignèrent ces jeux frivoles et rentrèrent dans le calme philosophique et rêveur qui est le vrai tempérament des chats.Pour les gens qui débarquent en Amérique dans une colonie à esclaves, tous les nègres sont des nègres et ne se distinguent pas les uns des autres. De même, aux yeux indifférents, trois chats noirs sont trois chats noirs; mais des regards observateurs ne s'y trompent pas. Les physionomies des animaux diffèrent autant entre elles que celles des hommes, et nous savions très bien distinguer à qui appartenaient ces museaux noirs comme le masque d'Arlequin, éclairés par des disques d'émeraude à reflets d'or....
C'était alors la grande vogue desMisérablesde Victor Hugo; on ne parlait que du nouveau chef-d'œuvre; les noms des héros du roman voltigeaient sur toutes les bouches. Les deux petits chats mâles furent appelés Enjolras et Gavroche. La chatte reçut le nom d'Eponine. Leur jeune âge fut plein de gentillesse et on les dressa comme des chiens à rapporter un papier chiffonné en boule, qu'on leur lançait au loin. On arriva à jeter la boule sur des corniches d'armoire, à la cacher derrière des caisses, au fond de longs vases, où ils la reprenaient très adroitement avec leur patte. Quand ils eurent atteint l'âge adulte, ils dédaignèrent ces jeux frivoles et rentrèrent dans le calme philosophique et rêveur qui est le vrai tempérament des chats.
Pour les gens qui débarquent en Amérique dans une colonie à esclaves, tous les nègres sont des nègres et ne se distinguent pas les uns des autres. De même, aux yeux indifférents, trois chats noirs sont trois chats noirs; mais des regards observateurs ne s'y trompent pas. Les physionomies des animaux diffèrent autant entre elles que celles des hommes, et nous savions très bien distinguer à qui appartenaient ces museaux noirs comme le masque d'Arlequin, éclairés par des disques d'émeraude à reflets d'or....
Tous ces minous étaient à nous tous; cependant nous en avions adopté plus spécialement chacun un: ma mère avait choisi Gavroche, ma sœur Eponine, et moi Enjolras. Ils étaient admis à manger à table, où ils avaient chacun son couvert et sa chaise, à côté de sa maîtresse. Seul Gavroche, qui préférait gaminer avec ses amis de la rue, ne venait que par caprice; les deux autres se montraient d'une ponctualité admirable. Dès que tintait la sonnette, annonçant le repas, ils dégringolaient l'escalier, ou accouraient du fond du jardin et étaient toujours les premiers à table: nous trouvions les deux convives noirs, assis chacun à sa place et surveillant le plat avec des yeux luisants de gourmandise.
Nous possédions, alors, une vieille pie, assez maussade, dont j'ai oublié l'origine, mais qui, par un heureux hasard, redevint jeune et joyeuse.... Un jour, en notre absence, Margot s'échappa de sa cage et s'envola. La bonne, responsable, redoutant les représailles, se mit à sa recherche, d'abord dans le jardin, puis à travers Neuilly. Elle courut comme une folle et finit par rencontrer un gamin qui tenait une pie:
—Ah! c'est toi qui me l'as volée! s'écria-t-elle en lui arrachant l'oiseau des mains.
Elle revint à la maison, où nous n'étions pas encore rentrés, et remit Margot dans sa cage.
Le lendemain seulement, l'aspect rafraîchi, pimpant et guilleret de la pie nous frappa: des plumes neuves lui avaient poussé, elle était plus mince, et son œil vif et malin nous regardait avec une expression toute nouvelle. Notre surprise était extrême: nous ne savions pas que les pies avaient la faculté de rajeunir! Sous la promesse formelle de ne pas être grondée, la bonne finit par avouer l'aventure, et nous comprîmes qu'un assez singulier hasard lui avait fait rencontrer un oiseau de même espèce que celui qu'elle cherchait, mais que ce n'était pas le même.
La nouvelle Margot valait beaucoup mieux que l'autre et devint extrêmement amusante. On finit par la laisser libre, dans la maison et dans le jardin: sa cage était toujours ouverte, et elle y revenait quand elle voulait, ne songeant guère à s'échapper. Ses rapports avec les chats étaient des plus comiques: elle les poursuivait, leur tirait la queue et semblait vraiment éclater de rire, en se moquant de leur indignation. C'était une fieffée voleuse; mais, comme elle cachait ses larcins sur nos genoux, ou dans les plis de nos robes, il n'y avait pas grand mal. Elle ne parlait pas,—sauf un très vilain mot qu'elle semblait dire plutôt qu'elle ne le disait;—mais elle avait descoua couad'une éloquence très suffisante. Quand elle rentrait du jardin, pour réclamer quelque pitance plus substantielle que celle qu'elle avait pu se procurer, elle s'annonçait par des cris, toujours les mêmes. Si l'on ne prenait pas garde à l'arrivée d'une personne de son importance, elle paraissait très vexée, montait alors, saut par saut, les marches de l'escalier, et se plantait devant le premier qu'elle rencontrait, lui disant très clairement:
—Comment! c'est moi, et on ne m'offre rien?...
Margot divertissait beaucoup Théophile Gautier; il ne manquait jamais, en rentrant, de demander où elle était.
Dash et Mirza, à part quelques discussions et chamailleries de camarades, faisaient bon ménage avec les chats et la pie. Mon père, qui redoutait les chiens à cause de la rage, avait une vive affection pour ces deux-là. La vertu de Mirza, même, lui tenait au cœur plus que de raison, et, au moindre risque qu'elle courait, il entrait dans des colères disproportionnées. Si, par malheur, nous avions laissé ouverte la porte de la rue et que quelque chien, en faction sur le trottoir, eût tenté de s'introduire dans le vestibule, il éclatait en imprécations terribles, affirmant qu'il allait nous arracher les boyaux, comme un taureau furieux, pour les tirer jusqu'au fond du jardin, les dévider lentement sur un rouet d'ivoire, ou bien nous scier entre deux planches de bois mouillé, avec une scie ébréchée.
Ces menaces ne nous troublaient guère. Cependant, nous n'admettions pas que le père se montrât irrité contre nous, et quelquefois, pour des gronderies plus graves, nous nous fâchions tout à fait, ne lui parlant plus, lui tenant rigueur longtemps. Cela le mettait hors de lui.
—Dans une heure, on aura fini de bouder et on m'aimera comme avant; sinon, je sévirai! disait-il.
—Je ne te dois aucun amour, répondais-je; la Bible est formelle dans ses commandements: «Tes père et mère honoreras....» Elle ne parle pas de les aimer; désormais, je vais t'honorer.
Alors il me poursuivait d'objurgations extraordinaires, jetant contre moi ses pantoufles, sa pipe, tous les objets légers qu'il trouvait à sa portée, en me criant:
—Veux-tu bien finir cette comédie! veux-tu, tout de suite, me manquer de respect!
C'est à Saint-Jean, près de Genève, chez Carlotta Grisi, que Théophile Gautier composa en grande partie et termina son roman:Spirite. La beauté du site, la douce solitude de ce séjour, la grâce souriante de la châtelaine, le charmaient et l'inspiraient tout spécialement.
De l'autre côté du Rhône, qui longeait la propriété dans une course folle de torrent, le mont Salève et les dentelures des Alpes formaient le fond du paysage; plus loin, le parc s'achevait en un promontoire, qui dominait un tableau magnifique: la jonction du Rhône et de l'Arve. On voyait les deux fleuves accourir, par des routes opposées; l'un, saphir liquide que l'écume sertissait d'argent; l'autre jaune, lourd, opaque. Puis, avec un bruit de canonnade, ils se heurtaient, dans un bouillonnement, et bientôt, se déroulaient sans se confondre, comme un ruban bleu et un ruban d'or, et enfin disparaissaient, entre de hauts rochers, drapés de verdures croulantes.
Dans la vie réglée, paisible, abritée des importuns, que l'on menait à Saint-Jean, le temps semblait plus long qu'ailleurs: la rêverie naissait tout naturellement et rien ne l'interrompait; la pensée se développait sans effort, et le travail paraissait plus facile. On pouvait se promener sans sortir du domaine,—«kilométrer», comme on disait à Genève; et mon père adopta ce mot, qui remplaça nos «mille pas» de Neuilly.
La villa Grisi avait aussi sa terrasse: au-dessus d'une pente verte qui dégringolait vers un frais vallon, elle était plantée de magnifiques marronniers dont la floraison, chaque année, offrait un spectacle incomparable. Théophile Gautier aimait beaucoup ce coin du parc; il admirait les arbres géants sous tous leurs aspects, vêtus de pourpre et d'or par l'automne, emmitouflés de neige par l'hiver: il y revenait chaque jour, et «kilométrait» là de préférence. De loin, il y pensait avec regrets:
Les marronniers de la terrasseVont bientôt fleurir, à Saint-Jean,La villa d'où la vue embrasseTant de monts bleus coiffes d'argent....
Mais ce qui l'attirait et le retenait surtout, c'était l'extrême intérêt qu'il portait à la maîtresse de la maison. Il avait pour elle une de ces passions sentimentales, respectueuses et mélancoliques, auxquelles il était sujet: en dépit de sa verve rabelaisienne, de sa truculence et de ses paradoxes, elles montraient sa véritable nature, que, par une bizarre pudeur, il masquait le plus possible.
Pour lui, Carlotta Grisi, était toujours Giselle, ou la Péri, celle qui avait incarné les moments les plus heureux de sa jeunesse. En la revoyant après une longue absence, pourtant, il avait été frappé de son aspect de petite bourgeoise rangée, dans ses simples robes de laine sombres, égayées à peine par un col de dentelle ou quelques bouts de ruban: il avouait qu'il était impossible de soupçonner la radieuse étoile d'autrefois, dans cette personne toute nouvelle, qui donnait plutôt l'idée d'une mercière retirée, après fortune faite. Mais, peu à peu, une expression fugitive, une grâce du sourire, un rayonnement des prunelles, d'un bleu nocturne, évoquaient la figure première; il la reconstitua, la retrouva toute, et bientôt ne vit plus qu'elle. Son rêve, à la fin, lui devint une réalité; la figure idéale de Spirite n'était pour lui que le reflet d'une image; et cette image, il ne se doutait pas qu'il l'avait lui-même recréée:
Une pâleur rosée légèrement colorait cette tête, où les ombres et les lumières étaient à peine sensibles, et qui n'avaient pas besoin, comme les figures terrestres, de ce contraste pour se modeler, n'étant pas soumise au jour qui nous éclaire. Ses cheveux d'une teinte d'auréole estompaient comme d'une fumée d'or le contour de son front. Dans ses yeux à demi baissés nageaient des prunelles d'un bleu nocturne, d'une douceur infinie, et rappelant ces places du ciel qu'au crépuscule envahissent les violettes du soir. Son nez fin et mince était d'une idéale délicatesse; un sourire à la Léonard de Vinci, avec plus de tendresse et moins d'ironie, faisait prendre aux lèvres des sinuosités adorables; le col, flexible, un peu ployé sous la tête, s'inclinait en avant et se perdait dans une demi-teinte argentée qui eût pu servir de lumière à une autre figure.
Une pâleur rosée légèrement colorait cette tête, où les ombres et les lumières étaient à peine sensibles, et qui n'avaient pas besoin, comme les figures terrestres, de ce contraste pour se modeler, n'étant pas soumise au jour qui nous éclaire. Ses cheveux d'une teinte d'auréole estompaient comme d'une fumée d'or le contour de son front. Dans ses yeux à demi baissés nageaient des prunelles d'un bleu nocturne, d'une douceur infinie, et rappelant ces places du ciel qu'au crépuscule envahissent les violettes du soir. Son nez fin et mince était d'une idéale délicatesse; un sourire à la Léonard de Vinci, avec plus de tendresse et moins d'ironie, faisait prendre aux lèvres des sinuosités adorables; le col, flexible, un peu ployé sous la tête, s'inclinait en avant et se perdait dans une demi-teinte argentée qui eût pu servir de lumière à une autre figure.
Telle est l'apparition de Spirite dans le miroir de Venise, et, sans être prévenu, il n'était pas aisé de reconnaître l'original de ce portrait; et cependant, lorsque l'on savait, cela ne semblait plus impossible:
C'étaient bien les mêmes traits, mais épurés, transfigurés, idéalisés et rendus perceptibles par une substance en quelque sorte immatérielle.... L'esprit ou l'âme qui se communiquait à Guy de Malivert avait sans doute emprunté la forme de son ancienne enveloppe périssable, mais telle qu'elle devait être dans un milieu plus subtil, plus éthéré, où ne peuvent vivre que les fantômes des choses et non les choses elles-mêmes.
C'étaient bien les mêmes traits, mais épurés, transfigurés, idéalisés et rendus perceptibles par une substance en quelque sorte immatérielle.... L'esprit ou l'âme qui se communiquait à Guy de Malivert avait sans doute emprunté la forme de son ancienne enveloppe périssable, mais telle qu'elle devait être dans un milieu plus subtil, plus éthéré, où ne peuvent vivre que les fantômes des choses et non les choses elles-mêmes.
Théophile Gautier était parti pour Saint-Jean à la fin de juillet, et nous devions aller le rejoindre, après un séjour dans les environs de Mâcon, auprès des Dardenne de la Grangerie, chez lesquels ma mère, ma sœur et moi, nous étions invitées. Mon père était toujours inquiet et tourmenté, quand sa nichée n'était pas avec lui: il imaginait toutes sortes d'événements, d'accidents, de querelles tragiques, de maladies subites, même quand il nous quittait pour de simples courses; il ne rentrait jamais sans angoisse à Neuilly et était tout heureux, disait-il, de ne pas trouver «la mère égorgée, les filles violées, le feu à la maison».
Il travailla plus tranquillement, lorsque nous fûmes tous réunis à Saint-Jean, et les phénomènes bizarres qu il avait jusque-là remarqués, cessèrent de l'obséder. Dès qu'il se retirait dans sa chambre, le soir, pour écrire quelques pages de son roman, autour de lui des rumeurs troublaient le silence, les meubles craquaient, l'armoire s'ouvrait brusquement; il voyait des ombres confuses au fond des miroirs, entendait des bruits de pas, des soupirs. Ce n'était pas sans appréhension qu'il quittait, pour aller travailler, le petit cercle réuni au salon et qui s'appliquait à d'importants ouvrages de crochet ou de tapisserie, sous la douce lumière concentrée par l'abat-jour. Parfois on l'avait vu revenir très troublé: il ne voulait plus remonter seul, par les escaliers de pierre, ni parcourir les larges corridors voûtés de cette maison, qui était une ancienne abbaye et semblait hantée par des ombres.
Le monde invisible paraissait s'émouvoir et s'efforcer d'entrer en communication avec ce vivant, créateur d'une fiction, dont l'héroïne était un esprit.
Au fur et à mesure que l'auteur l'écrivait, le roman paraissait en feuilleton dansle Moniteur, et le succès littéraire deSpiritefut doublé d'un autre succès, sur lequel on ne comptait pas: les médiums, les magnétiseurs, les partisans des tables tournantes, ceux qui interrogent les esprits frappeurs, les swedenborgiens, s'émurent et adressèrent à Théophile Gautier les lettres les plus singulières et les plus folles. Un monsieur de Grenoble, qui signait «P. S.», affirmait être Malivert et visité par une Spirite: il ne pouvait s'expliquer comment l'auteur du roman avait appris cette histoire. Un autre, qui venait de perdre une amie adorée, demandait sérieusement les formules d'évocation. LaNeue freie Presse, de Vienne, reconnaissait un médium en Théophile Gautier; un autre journal, allemand celui-ci, prétendait queSpiriteavait été commandé par le gouvernement pour occuper les esprits et détourner leur attention du projet d'annexion de la Belgique. Par l'entremise d'une dame inconnue, Alfred de Musset envoya, de l'autre monde, à Théophile Gautier les vers suivants, inspirés par Spirite:
Me voilà revenu. Pourtant j'avais, madame,Juré sur mes grands dieux de ne jamais rimer:C'est un triste métier que de faire imprimerLes œuvres d'un auteur réduit à l'état d'âme.J'avais fui loin de vous! Mais un esprit charmantRisque en parlant de nous d'exciter le sourire.Je pense qu'il en sait plus long qu'il n'en veut dire,Et qu'il a, quelque part, trouvé son revenant.Un revenant! Vraiment, l'aventure est étrange!Moi-même, j'en ai ri quand j'étais ici-bas;Mais, lorsque j'affirmais que je n'y croyais pas,J'aurais, comme un sauveur, accueilli mon bon ange.Que je l'aurais aimé, lorsque le front jauni,Sur le coude appuyé, la nuit, à la fenêtre,Mon esprit, en pleurant, cherchait le grand peut-êtreEt parcourait au loin les champs de l'infini!Amis, qu'attendez-vous d'un siècle sans croyance?Quand vous aurez pressé votre fruit le plus beau,L'homme trébuchera toujours sur un tombeauSi, pour le soutenir, il n'a plus l'espérance.Mais ces vers, dira-t-on, ils ne sont pas de lui!...Que m'importe, après tout, le blâme du vulgaire?Lorsque j'étais vivant, il ne m'occupait guère;A plus forte raison, en rirai-je aujourd'hui!...
Ces vers parurent charmants à mon père, et si bien dans le style d'Alfred de Musset, qu'il avait beaucoup connu, qu'il n'eût pas hésité, disait-il, à les croire de lui, s'il avait pu admettre qu'un mort fît des vers et fût capable de les transmettre à un vivant.