Chapter 2

Un jour, la société, réunie sur la pelouse, après m'avoir longtemps taquinée de questions, m'envoya voir l'heure qu'il était, dans la chambre de grand-père. Heureuse de m'échapper, je grimpais vite le petit escalier de bois, qui montait de la cour dans la salle à manger. J'entrai dans la chambre et je pris un tabouret, pour monter dessus, et bien m'installer devant la pendule.

Cette pendule était simple autant que laide. En bois noir verni, avec un double rang de perles en cuivre, et sous le verre, autour du cadran, une guirlande ciselée, elle servait de socle à un petit buste de mon père, en plâtre stéariné.

Les coudes sur la cheminée, la figure dans mes mains, je regardais de très près le cercle des heures; mais je ne le voyais guère, occupée que j'étais à retourner dans ma tête un problème très ardu.

On venait de me faire subir un véritable interrogatoire, sur mes pensées les plus secrètes, et j'étais fâchée contre ceux qui m'avaient ainsi harcelée, fâchée contre moi-même aussi, contre moi surtout. Pourquoi devinait-on ce que je pensais?... Ce devait être par ma faute.... Est-ce que les grandes personnes voyaient à travers moi?... Pourtant, bien des fois, on n'avait rien su; mais c'était quand on ne me faisait pas parler, comme on venait de le faire là, tout à l'heure. Certainement il y avait de ma faute, je disais ce qu'il ne fallait pas dire, ce que je ne voulais pas dire; comment faisaient-ils pour m'y forcer, sans en avoir l'air?... Cela me remplissait de colère et de chagrin. J'avais l'impression, très singulière, que ma personne intérieure, nul autre que moi n'avait le droit de la connaître et de la juger; là, aucun grand-père, aucune tante ne pouvait gronder, ou raisonner, ni savoir surtout. Tant que j'imaginais secrètement, sans parler et sans agir, cela ne les regardait pas.

La petite personne, inconnue et solitaire, qui était au fond de moi, n'entendait pas être découverte. Sans doute quelque aveu maladroit m'avait été arraché, pour que je fusse, ce jour-là, amenée à une réflexion aussi décisive. C'était la première fois que j'essayais de m'expliquer avec moi-même, sur cet état particulier, où il me semblait être dédoublée.

Le souvenir de la pendule, à laquelle j'étais censée voir l'heure, est resté attaché à celui de cette grave méditation.

Quand je revins dans le jardin, les chiffres romains étant pour moi indéchiffrables, j'annonçais une heure impossible et l'on m'accusa, pour être restée aussi longtemps, d'avoir fouillé dans le placard et chippé des confitures.

Grand-père était très fier de son fils, célèbre depuis longtemps déjà, et il s'efforçait de me faire partager ce juste orgueil.

—Moi, je suis son père, toi, tu es sa fille! disait-il, il faut tâcher de lui faire honneur. Ça ne sera pas en gaminant sur les routes.... Que diable! tâche d'apprendre à écrire, au moins, pour pouvoir tracer son nom.

—Mais, où était-il, ce père?...

«Il voyageait. Il écrivait des livres. Il avait bien le temps de s'occuper d'une schabraque comme moi!...»

Ce fut dans une maison, où il vint pendant quelque temps dîner assez régulièrement, que je vis alors, quelquefois, mon père. Un monsieur B..., dont la Tatitata était la femme, ou la parente, car elle demeurait avec lui, donnait un dîner intime, chaque mois, je crois, en l'honneur de Théophile Gautier, et l'on m'amenait de Montrouge, pour le voir et qu'il me vît.

C'était toujours une des tantes; grand-père, qui souffrait d'un catarrhe, ne sortait pas le soir. Nous venions de bonne heure. La tante profitait de cette occasion pour faire des courses et des emplettes dans Paris et me laissait à la Tatitata, avec qui je passais la journée.

C'était dans le quartier de l'Odéon, rue de Condé, à ce qu'il me semble, ou rue de Tournon, une vieille maison à escalier de pierre et rampe ouvragée, le tout un peu gauchi et déjeté. Au premier étage il y avait deux portes, une en face, l'autre à droite. Celle en face, presque toujours ouverte, était celle de la cuisine, l'autre celle de l'appartement.

Tout de suite, en arrivant, je me précipitais dans la cuisine, pour prévenir la bonne et lui dire bonjour, puis je criais à la tante, restée au pied de l'escalier:

—Je suis arrivée, tu peux t'en aller!

Par la porte de droite, protégée par deux battants de drap vert, on entrait tout de suite dans la salle à manger, dallée de noir et de blanc. Un paravent déployé protégeait la table, à cause de la porte, qu'on ouvrait à chaque instant, sur l'escalier, pendant le service.

Je traversais le salon, en courant, et j'allais poliment frapper à la porte de la Tatitata.

—Ah! voilà Ouragan! disait-elle en posant sa broderie.

Dans cette chambre, triomphait l'élégant acajou, qui contrastait avec le ton clair des boiseries grises.

Bien vite, le chapeau retiré et les politesses faites, j'avais trouvé le damier et je le posais devant la maîtresse du logis. Alors, très gaîment, avec une patience charmante, elle s'efforçait de m'apprendre à jouer aux dames.

Quelquefois il arrivait des visites, le plus souvent c'était MmeR... avec sa fille, Marie; elles venaient aussi pour voir mon père, qui était le parrain de Marie.

—C'est mieux que la filleule des fées, disait MmeR... C'est la filleule du génie!

Vers l'heure du dîner, lassée de rester sur ma chaise, à écouter les conversations, j'allais faire un tour à la cuisine. La bonne me faisait goûter les plats, et je l'aidais à finir de mettre le couvert. Bientôt, M. B... arrivait, souriant, pressé, avec ses favoris courts, son gilet bien tendu sur son ventre où la chaine d'or mettait un double feston. Il entrait un instant dans son cabinet, à gauche de la salle à manger, pour déposer son chapeau et sa canne; puis il revenait avec un bougeoir. Il s'agissait d'aller à la cave, choisir le vin; la bonne prenait un porte-bouteilles en osier et une grosse clé, et nous descendions tous les trois. Elle passait devant; ses manches blanches, son grand tablier à bavette, son large bonnet tuyauté, mettaient de la clarté dans l'escalier noir et me rassuraient un peu, car j'avais la terreur de l'obscurité et des caves; mais c'était tout de même amusant et j'aimais presque avoir peur.

—Tu comprends, petite, disait M. B... quand on reçoit Théophile Gautier, ce n'est pas pour lui faire boire de la piquette.

Et il choisissait, dans différents coins, des bouteilles poudreuses, dont le panier s'emplissait.

J'étais la première à remonter, fière cependant d'avoir été si brave.

Enfin, mon père paraissait, accueilli par un murmure de bienvenue. Il m'enlevait du sol pour m'embrasser, me considérait quelques instants, puis me reposait doucement à terre et ne s'occupait plus guère de moi.

Je le connaissais fort peu, et une fois rendue à moi-même, je l'examinais avec beaucoup de curiosité, afin de découvrir ce qu'il avait de particulier, qui le rendait si admirable.

Je trouvais qu'il était bien habillé, qu'il avait la figure plus blanche et les cheveux plus luisants que tous les autres; qu'il riait en penchant sa tête d'un côté, et que son monocle tombait toujours. Là, se bornaient mes découvertes, et le dîner, très excellent, absorbait bientôt toute mon attention.

Au dessert, on me servait la première, puis il fallait quitter la table, faire ses adieux et s'en aller, de la salle tiède et brillante, pour regagner le lointain Montrouge, à travers le noir et le froid.

La tante, qui n'était pas très rassurée, me faisait marcher vite, par les rues, et je trottais pour égaler ses grands pas. Il s'agissait de ne pas manquer la dernière voiture.

Je ne peux retrouver en quel endroit était située cette cour, d'où partaient lesMontrougiennes.Nous y arrivions essoufflées et, le plus souvent, en avance. Des gens s'y promenaient, en long et en large, attendant le départ, et il fallait aussi aller et venir pour ne pas avoir froid. Rien ne me paraissait plus inquiétant que cette cour sombre et ces inconnus, que les rares réverbères, les éclairant par intermittences, ne permettaient pas de bien distinguer. J'imaginais toutes sortes d'histoires effrayantes sur chacun d'eux, et probablement les quelques gouttes de vin que j'avais bues, étaient pour quelque chose dans mes imaginations.

Enfin le conducteur, traînant ses sabots, arrivait, portant une lanterne et un registre. Sous le jet de lumière, la lourde voiture jaune apparaissait, les chevaux, somnolents, s'éveillaient et secouaient leurs grelots, le conducteur ouvrait la portière, et d'une voix enrouée, commençait à appeler les noms des voyageurs inscrits.

Enfouie dans la paille, étourdie par les cahots et le bruit des roues, je ne tardais pas à m'endormir, quand je n'étais pas tenue éveillée par l'angoisse de l'arrivée, bien plus sérieusement redoutable que le départ de la cour sombre.

LaMontrougienneterminait sa course au Petit-Montrouge, sur une place, qui avait à un de ses coins un puits, en forme de tourelle, et peint en rouge sang. La route de Châtillon partait de là. Les quelques voyageurs que l'on n'avait pas laissés en chemin s'éparpillaient rapidement et il était rare que l'un d'eux se dirigeât vers le Grand-Montrouge, et fît route avec nous. Nous restions donc seules, en face de cette ombre et de cette solitude. La tante, plus consciente du danger, avait encore plus peur que moi. Nous prenions le milieu de la chaussée et nous nous lancions, presque en courant. Il fallait traverser les fortifications, avec ses fossés, où tant de mauvaises gens devaient être tapis, puis faire un long bout de la route de Châtillon, où il n'y avait pas une lumière, où les maisons étaient si rares. Je jetais des regards rapides dans tout ce noir, où je croyais voir danser des nuages. Nous trébuchions sur les ornières, nous glissions sur la terre gluante, et quand, par hasard, un passant nous croisait, la tante marmottait des prières.

Enfin, nous apercevions, en travers de la route, la lueur venant de notre maison, où l'on allumait exprès beaucoup de lumières, pour nous rassurer un peu, et tenir en respect les rôdeurs.

C'était une véritable délivrance quand, après nous être précipitées dans le vestibule, nous repoussions violemment la porte, qui, avec un bruit sourd, se refermait derrière nous.

Il y avait sous l'escalier qui conduisait de la salle à manger à la cour, une citerne à fleur de sol, munie d'un couvercle, que l'on oubliait souvent de replacer. La nuit, alors, il arrivait quelquefois que les chats, en bataille, tombaient dans l'eau, avec un grand «pouff» et des cris épouvantables.

Et c'était, dans la chambre où nous dormions, un réveil effaré, la bougie allumée nerveusement.

—Un chat qui se noie!...

—On n'a pas fermé la citerne!

Et vite, vite, hors du lit, abandonnant la pantoufle qu'elles ne trouvaient pas, les tantes disparaissaient dans le vent de la porte. J'avais bientôt fait, moi aussi, de sauter à bas du lit et de courir derrière elles.

Mais je restais sur le petit palier de l'escalier, dont le retour sur lui-même, me situait, là on ne peut mieux, pour bien voir le sauvetage. La tête engagée entre les balustres, j'assistais à une scène extraordinaire.

Dans l'ombre, qui s'amassait encore plus noire sous cette pente de l'escalier et où tremblait l'étoile rousse de la lumière éclairant si singulièrement, je ne reconnaissais plus les tantes. Accroupies au bord du rond sonore, plein d'un clapotis frénétique, les cheveux tout ébouriffés, leurs chemises de nuit gonflées au vent, elles me faisaient l'effet de furies ou de sorcières. L'une tenait une lanterne, au-dessus de la citerne, l'autre s'efforçait, avec des traits crispés, d'attacher une corde à l'anse d'un panier. Enfin, on pouvait jeter cette nacelle de salut et le malheureux chat s'y accrochait, de toutes ses griffes; mais ce n'était pas cela qu'il fallait; quand on voulait le remonter, le panier basculait et la pauvre bête retombait. Il devait entrer dans le panier, ce qui n'était pas facile à obtenir. Les tantes se penchaient de plus en plus au risque d'aller rejoindre le chat. Tante Zoé finissait par se mettre à plat ventre le bras complètement englouti dans l'orifice noir, tandis que tante Lili l'empoignait par sa chemise pour la retenir.

—Il y est!...

Et tante Zoé se relevait, tirait vivement la corde.

—«Prends garde qu'il ne te saute à la figure» recommandait tante Lili.

Le noyé émergeait alors, les yeux hors de la tête, réduit à rien, les poils collés, gluants et ruisselants, lamentable et ridicule. On le remontait pour l'essuyer et le sécher; mais avant cela je m'étais bien vite sauvée pour me refourrer dans mon lit, où, un peu grelottante et très impressionnée, j'avais beaucoup de peine à me rendormir.

Comme à tous les enfants, on me racontait des histoires et je commençais à prendre plaisir à en lire moi-même.

Celle dont je gardais la plus forte impression, était le Chaperon-Rouge, à cause du loup. On n'avait pas manqué de me faire remarquer, qu'une aventure, pareille à celle que rapportait le conte, pouvait très bien arriver à une petite fille comme moi, qui ne voulait écouter personne et rôdait toujours par les champs et les chemins. Cela me donnait à réfléchir. Je ne croyais pas beaucoup aux fées, en tout cas, je ne les redoutais guère et je me sentais de force à tenir tête même à la fée Carabosse, s'il m'arrivait de la rencontrer. Mais le loup!... Je n'avais aucun doute sur son existence; non pas le loup déguisé en grand'mère avec un bonnet de nuit et des lunettes, mais un vrai loup, qui me paraissait devoir habiter, très évidemment, dans les lointains violets et troubles de la grande plaine. Moi qui, jusque-là, était plutôt trop audacieuse et que rien ne retenait, j'avais maintenant une crainte sérieuse, le sentiment d'un danger très redoutable, venant de cet inconnu, où j'aimais tant aller à la découverte. Le jour, j'étais assez intrépide encore; on m'avait dit que le loup ne sortait du bois que le soir; mais je prenais bien garde à la venue du crépuscule, et, si je m'étais attardée, je me hâtais vers la maison, en jetant derrière moi des regards pleins d'anxiété.

D'ailleurs, les tantes, dont la méthode d'éducation n'était peut-être pas des plus recommandables, s'ingéniaient à me faire peur: à tout propos elles me criaient: «Au loup! au loup!»

Tante Lili se déguisait en fantôme, en se couvrant la tête d'un drap et me menaçait d'une voix caverneuse; et, quand il faisait de l'orage, tante Zoé me donnait l'exemple d'une fuite épouvantée au fond d'un cabinet noir.

Ces façons d'agir, si elles m'impressionnaient, nuisaient aussi aux sentiments de déférence que des ascendants auraient dû m'inspirer, peut-être; je considérais plutôt mes tantes comme des camarades, avec lesquelles je vivais en très bons termes, tant qu'elles ne s'avisaient pas de vouloir m'imposer une autorité. Leur situation vis-à-vis de leur père, me semblait analogue à la mienne. Elles disaient «papa» comme je disais «grand-père» et quand il les brusquait et les grondait, elles lui répliquaient beaucoup moins que moi.

Je n'admettais pas les gronderies et je me dérobais aux punitions. Celle que je redoutais le plus était d'être enfermée; aussi, dès qu'après quelque méfait grave je pressentais l'orage; je me cachais.

Je passais des après-midi entiers au fond d'une vieille niche à chien, inoccupée et oubliée dans un coin de la cour. Ou bien c'était entre les branches touffues d'un arbre. Pendant la saison des fruits, je choisissais un abricotier des vergers, où j'avais, au moins, de quoi m'occuper. Avec une patience et une ténacité incroyables, je restais là immobile et silencieuse, m'ennuyant beaucoup, mais ne cédant jamais.

On me cherchait, on m'appelait en me promettant l'impunité; mais je n'avais pas confiance et, tant qu'il faisait jour, je tenais bon. Mais, voilà, à l'heure du loup, mon héroïsme fléchissait. Sitôt que l'ombre rendait un peu trouble le sous-bois, je dégringolais prestement et je me rapprochais de la maison, où je rentrais en sourdine. Quand je revenais des vergers, au temps des abricots mûrs, le ventre tendu à éclater, je me moquais bien du pain sec.

Tante Zoé s'avisa un jour de vouloir me fouetter. Ce fut une scène impossible, une lutte où je ne fus pas vaincue. Assise par terre, cramponnée au pied d'une commode, j'envoyais des coups de pieds forcenés, en poussant de tels cris, que les rares passants de la route de Châtillon s'ameutaient, croyant à un égorgement.

—Laisse-là, disait tante Lili, elle va avoir des convulsions.

Jamais une larme dans mes yeux, d'ailleurs, je criais mais je ne pleurais pas; je me défendais, mais je n'avais aucunement l'idée de demander grâce, ni de m'humilier.

Je ne voulais pas être punie, pas plus que je ne désirais de caresses. Depuis que j'étais déchue de ma royauté et privée de la chère nourrice, toujours seule aimée, je devenais très dure pour moi-même, subissant stoïquement les conséquences de mes actes; j'endurais les privations, et jusqu'à la souffrance physique sans me plaindre.

Je me souviens de dégringolades, sur l'escalier de la cour, quand je m'étais lancée étourdiment à toute vitesse, où je ponctuais chaque choc, de marche en marche, d'un:

—C'est bien fait!... c'est bien fait!...

J'avais cependant bien peur qu'un ricochet m'envoyât au fond de la citerne, comme les chats....

C'était Nini qui pleurait, quelquefois, en me voyant toute contusionnée et écorchée.

—Que tu es bête! lui disais-je, il ne faut pas pleurer, puisque c'est de ma faute.

Parmi les rares amis qui nous rendaient visite, celui qui venait le plus souvent était Rodolpho, un tout jeune homme, que le grand-père et les tantes avaient vu grandir. Il s'appelait, réellement, Adolphe Bazin. Tout enfant, sa mère habitant Passy, il avait voisiné avec la famille Gautier. On s'était beaucoup intéressé à lui et grand-père lui avait appris le latin. Il était donc comme de la maison, et, quand il venait à Montrouge, il y passait quelquefois deux ou trois jours. Il couchait, alors, dans une chambre dont je n'ai pas encore parlé, située à côté de celle où nous dormions. Un grand lit y était monté; mais elle n'était pas autrement meublée et servait à toutes sortes d'usages: cabinet de toilette, garde-robes, réserve des confitures, grenier des provisions; je l'appelais: la chambre aux légumes. C'était là qu'on m'enfermait, quand je n'avais pas été sage et qu'on pouvait me saisir à temps. Je me vengeais comme je pouvais. Les confitures étant sous clé, je m'en prenais aux légumes; il m'arriva de dévorer toute crue, une botte de carottes, ce dont j'eus lieu de me repentir.

Un autre visiteur, qui ne venait que rarement, et dont j'ai gardé cependant un souvenir très précis, était le comte Henri de Poudens, cousin germain de mon père. Il était grand, très fort, avec une belle figure joyeuse, un peu déparée par un accident qui lui avait fendu la lèvre supérieure. Sa résidence habituelle était, je crois, en Gascogne où il avait des châteaux et des terres. Il venait sans doute aussi dans les environs de Paris, chez l'abbé de Montesquiou, au château de Maupertuis, près de Coulommiers. Les tantes en parlaient sang cesse, de ce château de Maupertuis; l'abbé avait été le parrain de Zoé, et, quand elles étaient fillettes, elles avaient souvent passé leurs vacances chez le parrain, avec mon père, qui a laissé comme souvenir dans la petite église de Maupertuis un tableau représentant Saint-Pierre, qui décore aujourd'hui encore, peut-être, le maître-autel.

Henri de Poudens m'avait fait un cadeau superbe et c'est la reconnaissance qui m'a empêchée d'oublier cet aimable cousin, que j'ai vu si peu. Ce cadeau était une très grande poupée, avec une garde-robe somptueuse et un lit complet, en acajou. J'avais pour cette majestueuse personne un certain respect; j'en prenais grand soin et je ne la sortais que quand il faisait beau; mais cependant elle ne m'amusait que médiocrement; je n'aimais en réalité que les petites poupées de bois articulées, que l'on appelait: poupées à ressorts et qu'on ne trouve plus nulle part aujourd'hui; on pouvait les acheter partout, alors, chez les épiciers, chez les merciers. Elles coûtaient un sou, et même, les plus petites, un sou les deux!

Je n'en avais jamais assez; c'était chez moi une véritable manie, tout l'argent, que je pouvais récolter, passait en achats de poupées à ressorts; je ne réclamais jamais d'autre jouet, aucun, hors celui-là, ne m'intéressait. J'habillais toute ce petit monde avec des bouts de chiffon et même des bouts de papier, et je les groupais de toutes sortes de façons. J'imitais les baptêmes, les processions de la Fête-Dieu, les funérailles; toutes choses dont l'église m'avait donné le spectacle; ou bien j'inventais des scènes, des batailles, des danses, d'une haute fantaisie. Nini Rigolet était toujours naturellement mon public. Soumise et patiente, elle ne parvenait pas à s'illusionner autant que moi, ni à comprendre toujours mes étonnantes inventions; mais elle s'y efforçait, sans se lasser, et pour la récompenser, je lui abandonnais les manchottes et les boiteuses, qui n'étaient pas rares, vu la fabrication un peu sommaire, de ces petites personnes de bois.

En sortant de la maison, on suivait, à droite la route de Châtillon pour aller voir le commandant Gruau, qui habitait, pas loin de chez nous. Au carrefour du Petit-Montrouge, après avoir passé devant la tourelle du puits public, badigeonné d'un si beau ton de sang, on n'avait plus qu'à traverser l'avenue d'Orléans: on y était.

Ce commandant Gruau, vivant là, avec sa femme et ses enfants, était un ami de M. B... ou plutôt, peut-être, le gérant ou le directeur de son entrepôt de vins. L'état social des personnes ne préoccupe guère les enfants et je ne sais en somme rien de précis, je ne suis pas même sûre du tout, que ce personnage fût commandant, ni même qu'il s'appelait Gruau.

La grande porte cochère, la petite maison à gauche, à droite l'immense chai, rempli de tonneaux géants, le beau jardin, dans lequel il m'arriva une aventure douloureuse, de cela seulement je suis bien certaine.

Le chai m'impressionnait tout spécialement; j'y restais longtemps plantée sur mes jambes, en admiration.

Par le contraste de cette pénombre, dans laquelle on était plongé, tout au loin, le jardin, auquel aboutissait le chai, de l'autre côté, apparaissait, dans une lumière et avec des aspects de féerie; les feuillages les plus proches, formant vitraux, étaient d'un vert clair et délicieux; ils s'arrangeaient en guirlandes, en touffes transparentes, derrière lesquelles les lointains roses et or se reculaient, dans des perspectives extraordinaires; j'étais toujours très déçue, quand je m'élançais enfin dans la merveille, de la voir se désagréger, disparaître, pour faire place, il est vrai, au beau jardin, plein de fleurs, avec les vallonnements de sa grande pelouse et ses allées au cailloutis blanc, qui me consolait très vite.

J'avais là, des camarades, trois ou quatre garçons turbulents, fils de je ne sais trop qui. L'un d'eux, il me semble, s'appelait Félix. Ils étaient très élégants dans leurs costumes et parlaient toujours de chevaux; l'un surtout, se vantait de savoir très bien reconnaître, tout seul, une jument d'un cheval, ce dont il tirait vanité.

Ils étaient beaucoup plus grands que moi; mais ma vie de vagabondage m'avait rompue aux exercices violents, et ils ne dédaignaient pas trop de jouer avec cette toute petite.

Un soir d'été, il faisait encore grand jour, nous étions dans le jardin, loin des personnes graves, restées à table, mes compagnons découvrirent, sous la porte cochère, une voiturette, destinée à je ne sais quel usage, et ils s'en emparèrent.

—Monte dedans, nous allons te traîner.

—Oui, répondis-je, c'est moi qui serai l'impératrice.

Sans doute on m'avait conduit dans quelque hippodrome de foire, où j'avais vu un triomphe romain, peut-être, et de là me venait ce souvenir. En tout cas j'étais très renseignée sur cette impératrice, que je voulais être. Je dérangeai le ruban de mes cheveux, pour m'en faire une couronne; je cueillis une petite branche qui fut le sceptre, et je me tins debout dans la voiture. Mes camarades s'attelèrent avec des cordes et se lancèrent au petit trot, dans les allées.

Je parvins à maintenir mon équilibre et à garder une attitude, que j'imaginais très majestueuse. Tout en courant, l'attelage se retournait, et comme je me tenais ferme, on pressa peu à peu l'allure. Au second tour du jardin, je risquai une pose: la jambe levée en arrière et les bras déployés.

C'était peut-être moins impérial, mais l'effet fut superbe; les gamins s'enthousiasmèrent; ils se mirent à pousser des cris et s'emballèrent dans une course folle.

J'étais complètement grisée et illusionnée, en route pour des pays inconnus.... Malheureusement, à un tournant trop brusque, le char versa brutalement et l'impératrice, avec un élan terrible, fut projetée par terre....

Je fus d'abord abasourdie par le choc, puis j'éprouvais une atroce douleur au bras gauche.

Les garçons s'étaient précipités pour me relever. Je ne criais pas, je ne pleurais pas,—puisque c'était ma faute;—mais ils furent très effrayés du changement de mes traits.

—J'ai très mal, dis-je seulement en soutenant de mon bras droit, mon bras gauche complètement inerte.

L'un des enfants courut chercher du secours tandis que les autres m'aidaient à marcher, vers la maison.

—Elle s'est cassé le bras!... disaient-ils. Mon bras n'était pas cassé, mais ce qui était pire, peut-être, très dangereusement foulé. A défaut de médecin, un pharmacien voisin fut appelé, qui essaya un pansement et me fit horriblement mal. Cette fois je criais vigoureusement: «Au loup! au loup!» en envoyant des coups de poing de mon bras libre.

Je me souviens que Rodolpho était là, parce que ce fut lui qui me porta, pour rentrer.

Il faisait tout à fait nuit, quand on se mit en route, à petits pas. Sans doute on nous reconduisait, un bout de chemin, ou peut-être jusqu'à la maison, car il me semble que nous étions un groupe nombreux.

—Mon Dieu! mon Dieu!... redisait à chaque instant tante Zoé, en se grattant le coin du sourcil, que va dire papa?...

Rodolpho me tenait couchée sur ses bras et me parlait gentiment pour me consoler; mais je ne me plaignais pas. J'endurais patiemment la douleur lancinante et ce poids effrayant de mon bras, qui me semblait changé en pierre. J'avais un peu honte d'être portée; mais je sentais bien que c'était trop lourd, que je ne pourrais pas marcher.

En débouchant, hors des fortifications, sur la route de Châtillon, le grand morceau de ciel qui se découvrit, apparut si merveilleusement criblé d'étoiles, que l'on s'arrêta pour l'admirer. La tête renversée sur le bras qui me soutenait, j'étais on ne peut mieux placée pour voir le ciel, et je crois que ce fut, ce soir-là, pour la première fois que je regardais les étoiles.

—Qu'est-ce que c'est ... dis?...

Et Rodolpho, comme s'il eût parlé à une grande personne, se mit à m'expliquer le ciel, l'infini de l'espace, les innombrables soleils. Etait-ce la fièvre qui m'aida à comprendre? Mais ce fut comme si on avait brusquement déchiré un rideau devant tout cet inconnu, qui m'intéressa si passionnément plus tard. L'impression fut grande et profonde; jamais je ne me suis souvenue de cette première souffrance physique, endurée ce jour-là, sans qu'elle ne fût aussitôt voilée par cette splendeur: la première vision des étoiles.

Je ne sais pourquoi, ce soir-là même, on me fit un lit, sur un divan, dans la chambre de grand-père où je couchai jusqu'à complète guérison de la foulure.

Ce fut long; le pharmacien avait tellement serré mon bras, le soir du premier pansement, qu'une enflure effrayante se produisit, lorsque le médecin de la famille, le docteur Pellarin, défit les bandes, le lendemain matin, en déclarant qu'on avait aggravé le mal.

Pour réparer la maladresse, il me fit encore plus mal, tellement qu'à travers ma fièvre, je le pris réellement pour le loup et que je méditai, contre lui, une vengeance.

Grand-père, très apitoyé, adoucissait beaucoup son caractère; il restait près de moi et me racontait des histoires, un peu trop sérieuses et qui ne m'amusaient pas beaucoup. Je préférais en raconter moi-même. C'était une habitude que j'avais prise tout à coup, et dont je fatiguais avec insistance les auditeurs forcés.

Ce qu'étaient ces histoires, je n'en ai aucune idée, je me souviens seulement que l'art des transitions, dans le récit, me manquait complètement.... Je n'avais qu'une seule formule: Et puis.... Et puis!... si bien que les tantes agacées, me criaient:

—Dis donc quelquefois: citerne.

Je ne comprenais pas le sens de l'ironie, mais je tenais compte de l'observation et au lieu de dire «et puis....» je disais quelquefois «et citerne».

L'histoire que je racontais ce jour-là à grand-père, tendait à lui démontrer qu'il devait me prêter sa canne, la terrible canne dont il me menaçait quand il me pourchassait à travers champs! «Comme j'étais malade, des gens méchants venaient la nuit, pour m'empêcher de dormir, mais s'ils voyaient la canne, ils n'oseraient pas approcher.» Je parvins à le persuader, car la canne à pommeau d'argent était couchée à côté de moi quand je m'endormis.

Le bon docteur Pellarin, penché sur mon bras foulé, ne se méfiait pas et fut bien surpris de recevoir, tout à coup, sur le dos, des coups de canne, heureusement pas très vigoureux.

Grand-père, lui, fut très stupéfait de mon machiavélisme; mais j'étais trop malade pour être grondée. On s'efforça sans me convaincre, de me démontrer que si l'on m'avait fait mal, c'était pour mon bien.

Cependant, quand je pus porter, sur mon bras guéri, une pile d'assiettes, j'allai au devant du docteur et, moi-même, je lui demandai pardon, de l'avoir pris pour le loup.

Un fiacre à galerie, hérissé de paquets et de malles, s'arrêta un jour, à la grande stupéfaction des rares voisins, au bord du trottoir, devant notre maison.

Au bruit insolite d'une voiture, route de Châtillon, j'avais bondi à la fenêtre de la cuisine, que j'avais ouverte pour mieux voir.

Le cocher, debout et retourné sur son siège, dénouait des cordes et jetait par terre des paquets; de l'intérieur de la voiture s'échappaient des miaulements, et, tout à coup, hors du cadre de la portière, jaillit une extraordinaire figure de vieille femme, couleur de pain d'épices, les mèches éparses, le chapeau tombé dans le dos, qui se mit à parler avec de grands gestes, aux Rigolet, tous dehors et béants de curiosité.

La voix de Florine cria dans l'escalier:

—Mam'zelle Zoé, descendez vite, c'est pour chez vous!...

Je vis tante Zoé traverser le trottoir, en se grattant le coin du sourcil, comme elle faisait toujours quand elle était embarrassée. Mais quand elle fut près de la voiture elle se mit à pousser des Ah! et des Oh! ouvrit précipitamment la portière et l'étrange vieille personne lui tomba dans les bras.

Tante Lili était venue près de moi à la fenêtre et clignait ses petits yeux myopes pour mieux voir.

—Vite! vite! appelle papa, lui cria tante Zoé, qui tenait un panier, dans lequel un chat miaulait éperdûment, c'est la tante d'Avignon!...

—La tante d'Avignon!...

Elle arrivait, comme cela, sans avoir prévenu, pour passer un mois avec son frère et ses nièces.

Grand-père lui fit presque une scène. Elle répondait, au milieu d'éclats de rire, dans un français semé de patois et avec un accent extraordinaire.

Les yeux écarquillés, je regardais, avec stupéfaction, cette vieille figure, anguleuse et noire, comme cuite au soleil du Midi, éclairée par les mèches blanches et les dents saines; agréable malgré sa laideur, si gaie, si bonne aussi, et qui parlait avec une volubilité si drôle, en une langue incompréhensible.

Elle me découvrit tout à coup.

—Boudillou!... C'est ma petite nièce, cet amour-là? s'écria-t-elle, est-elle jolie la bagasse!...

Et, m'attirant entre ses genoux, elle me dit les gentillesses les plus flatteuses, mêlées de mots inconnus.

Son installation dans l'appartement causa un grand remue-ménage; les tantes lui abandonnèrent leur lit, émigrèrent dans la chambre aux légumes; mais je ne fus pas déplacée, et l'idée ne m'effraya pas de coucher dans le voisinage de cette extraordinaire personne.

Cette tante d'Avignon, dont je n'avais pas entendu parler jusque-là, s'appelait: Mion Gautier (Marie, sans doute). C'était l'unique sœur de grand-père, un peu plus jeune que lui. Elle habitait Avignon, dans une petite maison de la rue Calade, qui lui appartenait, et elle vivait là, toute seule, n'ayant jamais été mariée.

On me raconta, plus tard, la cause du célibat de cette bonne tante Mion, qui avait été dans sa jeunesse très romanesque et d'un idéalisme intransigeant. Elle était fiancée à un jeune homme, sans doute plein de qualités, à qui elle en prêtait d'autres encore, qu'elle considérait comme un héros, un être éthéré, exempt de tout le prosaïsme de la vie. Il venait faire sa cour chaque jour, et elle l'attendait en rêvant, guettant sa venue du haut de sa fenêtre, dont la vue s'étendait sur la campagne, au loin..., hélas.

Une fois, qu'il s'avançait ainsi, ne prenant pas garde, le malheureux, au danger qu'il courait d'être aperçu par celle qui ne voyait que lui, il s'arrêta, troublé par quelque malaise, et agit comme s'il eût été seul!...

L'indignation de la fiancée n'eut pas de mesure, tout son beau rêve s'effondra subitement, sous le choc de cette vision fâcheuse! Le bien-aimé, désormais exécré, fut chassé; elle ne le revit jamais et jura de rester fille.

Elle tint son serment, la pauvre tante Mion, et sacrifia toute sa vie à cette minute de désenchantement.

Qui sait ce que cachait cette bonne humeur, et cette gaieté exubérante, qui me réjouissait tant aujourd'hui et combien de longues, de douloureuses années de regrets et de renoncements avaient trempé cette âme, encore romanesque et naïve?

Son entrain mit beaucoup de mouvement dans la maison; mon père vint plusieurs fois à Montrouge, pour voir sa tante, il y eut des dîners, où le demi-cercle de la grande table couleur de marron d'Inde, en face de la muraille, était occupé tout entier.

Dès le premier jour, la tante d'Avignon m'avait prise en grande affection et elle me gâtait, comme il faut gâter, sans restriction. J'avais vite reconnu cette façon d'aimer, de laquelle j'étais déshabituée, depuis que j'avais quitté «la Chérie». Cette tendre faiblesse qui excuse tout, se fait complice plutôt que de punir et qui, sur les natures violentes, mais point mauvaises, a souvent de meilleurs effets que la sévérité et les sévices.

Sans doute, me sentant soutenue, j'étais plus diabolique qu'à l'ordinaire, car elle dut faire lever bien des punitions. Quand elle n'y parvenait pas, et qu'exilée dans la chambre aux légumes, j'étais privée de dessert, elle venait me retrouver, en m'apportant le sien.

—Je ne peux pas voir ça, disait-elle, mon frère a toujours été un tyran ... pauvre petite bagasse, tu devrais t'en venir avec moi à Avignon....

Le mois passa trop vite. Vers les derniers jours, tante Mion, avec l'une ou l'autre de ses nièces, fit beaucoup de courses dans Paris, pour des emplettes. Elle était fort coquette, avait toujours de jolies guimpes brodées et des collerettes tuyautées, et elle tenait à se mettre tout à fait à la mode pour rentrer dans sa ville natale. Elle revint, une fois, avec un énorme carton à chapeau, l'air très satisfait, tandis que Zoé, qui l'avait accompagnée, semblait au contraire très perplexe et se grattait le coin du sourcil.

Lili fut convoquée, pour admirer les nouveaux achats et donner son avis.

—Tu verras quel superbe chapeau et comme je suis fière là-dessous, disait tante Mion.

Moi aussi je voulais voir et j'étais là, naturellement.

On ouvrit le carton et on en tira une fraîche et délicieuse capote en satin rose!...

—Hein! elle est jolie?...

Et l'empoignant de ses longs doigts hâlés, tante Mion se la campa sur la tête, en se faisant des mines dans la glace. Lili et Zoé échangeaient des regards effarés et se retenaient à grand-peine de pouffer de rire. Elles essayèrent quelques objections: c'était bien fragile, bien voyant, peut-être un peu trop jeune tout de même, et puis cette couleur rose n'allait pas à tout le monde.... Mais tante Mion ne voulait pas se rendre.

—Vous autres Parisiens, vous avez des idées toutes faites, disait-elle, ce n'est pas comme chez nous: je suis sûre qu'à Avignon ça plairait....

Tout à coup elle me chercha des yeux.

—Tiens! c'est la mignonne qui va décider, s'écria-t-elle, allons, dis-le franchement, comment me trouves-tu?

Je n'avais pas envie de rire, tant j'étais stupéfiée par ce que je voyais: cette vieille figure bistrée, dans le rose tendre du satin semblait tout à fait noire, et il y avait de quoi faire peur.

Je n'hésitai pas à prononcer l'arrêt:

—Tante Mion, dis-je, tu as l'air de la femme du diable!...

Elle éclata de rire et m'embrassa, puis envoya la capote au fond du carton.

Bientôt, on refit la malle et les paquets, considérablement augmentés; le gros chat tigré fut replacé dans son panier, la bonne tante d'Avignon s'en alla, comme elle était venue, et jamais plus je ne la revis.

Elle vécut longtemps, cependant, et dans ma mémoire ne s'effaça pas. Toutes les fois, qu'avec des camarades je chantais, en tournant, la ronde bien connue:

Sur le pont d'AvignonOn y danse, on y danse,Sur le pont d'AvignonOn y danse tout en rond....

Je m'arrêtais, attristée subitement, et je me demandais si l'on pouvait apercevoir la maison de la tante Mion, de ce pont d'Avignon, sur lequel on dansait.

D'où la coquetterie m'était-elle venue? Elle ne s'accordait guère avec mes allures de gamine et je me souviens très peu de m'être préoccupée de ma toilette, sauf dans le cas où quelque déchirure terrible me faisait prévoir une redoutable semonce.

Cependant, un certain matin de Pâques, dans une tenue mirobolante et très infatuée de ma splendeur, je sortis de la maison, pour aller à la grand'messe. J'étais seule, les tantes n'avaient pas pu me tenir plus longtemps, et, comme elles n'étaient pas prêtes, elles me laissaient aller en avant en me recommandant de ne pas marcher trop vite.

J'avais un jupon garni de broderie anglaise, une robe de soie bleu ciel à plusieurs volants, les cheveux tournés en boucles, des bas à jours et des petits souliers couleur de hanneton.

Mais plus que tout cela, ce qui me rendait si fière, c'est que, pour la première fois, j'avais une ombrelle. Peut-être, quelque atavisme oriental me faisait deviner la majesté symbolique du parasol, puisque ce petit dôme de soie, abritant ma tête, me donnait tant d'orgueil. Il faisait un soleil radieux et je marchais sur la route, en me dandinant, évitant l'ombre des verdures neuves, pour mieux jouir de mon ombrelle.

Des personnes venaient derrière moi, et très certainement m'admiraient.—Qu'auraient-elles pu faire de mieux?...—car elles chuchotaient entre elles.

Cependant quelque chose m'inquiétait, et me faisait regretter ma trop grande hâte à m'échapper d'entre les mains des tantes. On avait oublié mes jarretières!... Peu à peu les bas à jours glissaient; je les sentais mollir, s'affaisser, me chatouiller déjà les genoux. Ces inconnus, qui me suivaient, n'allaient pas s'apercevoir de cela, je l'espérais bien, le reste de ma toilette avait de quoi distraire l'attention, la détourner de ce fâcheux détail.

Je fus brusquement détrompée par une remarque, exprimée à haute voix, et qui me fit froid dans l'estomac.

—Quel dommage qu'une petite fille, aussi coquettement habillée, ait des bas aussi mal tirés!

Je reçus le coup sans broncher, sans me retourner, continuant à marcher, comme parfaitement étrangère à ce qui motivait cette observation, mais profondément mortifiée. De pas en pas, le désastre s'aggravait, j'avais beau raidir mes mollets, la spirale s'affaissait progressivement et je sentais l'air souffler sur ma peau nue. Pour rien au monde je ne me serais arrêtée, pour remonter mes bas, il me semblait qu'il eût été déshonorant d'avoir l'air de m'apercevoir qu'ils tombaient et d'entendre les remarques, de plus en plus narquoises et piquantes.

Ces mauvaises personnes me dépassèrent pour me voir en face et jouir de ma confusion; je me cachais à temps derrière mon ombrelle, et, tournant les talons, je me mis à courir vers la maison, où je repris mes jarretières.

Mais en ressortant, je n'étais plus aussi pimpante; l'humiliation avait abattu l'orgueil, et je pus, dès ce jour-là, juger de la vanité des joies humaines.

Les tantes qui n'aimaient pas beaucoup à sortir, profitaient de mon perpétuel vagabondage, pour me faire faire des commissions, que j'exécutais toujours exactement. Les plus fréquentes me dirigeaient vers une petite charcuterie, établie dans une baraque de bois, près des fortifications. C'était, en général, pour l'achat de quelque plat spécial, destiné aux chats, quand le mou avait manqué.

Je m'y rendis, une fois, de très grand matin et je fus très surprise d'apercevoir un bel équipage, arrêté auprès du massif des fortifications. Le cocher, descendu de son siège, se dissimulait à l'angle du mur pour regarder dans le fossé. Que se passait-il donc dans le fossé?...

Dépassant la cahute du charcutier, où les guirlandes de saucisses n'étaient pas encore accrochées, je m'avançai tout doucement dans l'herbe trempée de rosée, jusqu'à l'extrême bord. Je vis beaucoup de monde au fond du fossé, huit ou dix personnes et des personnes qui, certes, n'étaient pas de Montrouge. Les épaulettes d'or et le pantalon rouge d'un officier attiraient les regards tout d'abord, au milieu du costume sévère des autres. Qu'est-ce que ces gens pouvaient bien faire là à une pareille heure?... Quelques-uns marchaient et semblaient prendre des mesures. Je m'imaginais qu'ils cherchaient un trésor et allaient creuser un trou; mais ce ne fut pas cela: des sabres brillèrent, l'officier ôta sa tunique, un des hommes apparut en manches de chemise et le duel s'engagea. J'y assistai sans savoir ce qu'était un duel; un peu effrayée par le cliquetis des lames, mais très intéressée et revenant toujours, quand j'avais fait un pas en arrière, pour m'enfuir.

Tout à coup les sabres cessèrent de se choquer; une tache rouge apparut sur la chemise blanche de l'un des hommes qui tomba sur un genou. Je crus qu'on allait le tuer, qu'il demandait grâce, et je m'enfuis en courant, cette fois, pour ne pas voir.

Un autre jour, je revenais par ce même chemin, en tenant dans mes bras ma grande poupée, quand un monsieur grisonnant, qui marchait dans le même sens que moi, ou me suivait peut-être, se mit à me parler. Il me fit toutes sortes de questions, puis me demanda si j'aimais les bonbons: «Oh! oui, ceux en chocolat surtout». Justement il y avait chez lui énormément de chocolat, je n'avais qu'à venir avec lui, il m'en donnerait tant que je voudrais. «Où? chez lui», tout près, à deux pas. Mais je connaissais les rares maisons, et ce monsieur n'était certainement pas de nos voisins.

On m'avait raconté une aventure, arrivée à Rodolpho, qui m'avait beaucoup impressionnée. Très joli enfant, avec ses grands yeux bleus et ses longues boucles blondes, il avait été volé par des saltimbanques, et retrouvé, seulement, après plusieurs jours de recherches éperdues.

—Si la police n'avait pas découvert les voleurs, à cette heure-ci, Rodolpho danserait sur la corde raide, et ses parents ne l'auraient jamais revu», disait tante Lili.

Je regardais le monsieur en dessous: je n'étais pas dupe de sa tenue correcte ni de sa chaîne d'or: c'était certainement un saltimbanque déguisé, et j'avais le sentiment que je courais un sérieux danger. Il m'avait pris la main et essayait de me tirer en arrière. La route de Châtillon était déserte, le crépuscule tombait, il aurait très bien pu m'empoigner de force et m'emporter. Je jugeais prudent de ne pas le brusquer.

—Je veux bien venir chercher les bonbons, lui-dis-je, mais d'abord il faut que j'aille coucher ma grande poupée.

Il fallait l'emmener avec moi, il lui donnerait un lit bien plus beau que celui qu'elle avait et je n'aurais qu'à choisir parmi tous les joujoux du monde.

—Non, non, je ne la sors jamais le soir, elle pourrait s'enrhumer.

Je marchais toujours, et c'était moi qui le tirais, car il ne lâchait pas ma main. Nous n'étions plus très loin de la maison. Tout à coup j'aperçus le père Rigolet descendant les marches du seuil.

—Tenez, je reviens tout de suite, je vais donner ma poupée à ce vieux-là, qui est mon ami....

D'une brusque secousse, je dégageai ma main et je me mis à courir, en criant:

—Père Rigolet! Père Rigolet!...

Je savais bien qu'il ne pouvait pas m'entendre, le pauvre canonnier; mais le saltimbanque, qui m'avait fait si peur, ne savait pas, lui.... En effet, il s'arrêta net, et quand, arrivé à la porte, je me retournai, je vis qu'il avait traversé la chaussée.

Les tantes, qui d'ordinaire ne prêtaient pas grande attention à mes histoires, parurent terrifiées de celle-là. Elles me défendirent d'en parler à grand-père, tout en me félicitant de ma présence d'esprit.

Je fus sensible au compliment et il me donna une certaine confiance en moi-même, qui me servit, dans une autre circonstance.

Ce qui n'arrivait presque jamais, les tantes étaient sorties, toutes les deux, avec le grand-père, pour une longue course dans Paris. J'étais seule, avec Nini, dans l'appartement; on m'avait fait promettre de ne pas sortir, même dans le jardin, et je tenais toujours mes promesses.

La porte de la rue était ouverte. Quelqu'un monta l'escalier et sonna. C'était un personnage qui se donna pour un horloger, que l'on envoyait, disait-il, chercher les pendules, afin de les réparer.

Bien qu'il fût habillé comme un monsieur et tînt poliment son chapeau à la main, j'eus tout de suite l'idée que c'était un voleur. Nullement intimidée, je le regardais fixement, en me tenant bien au milieu de la porte, pour l'empêcher d'entrer.

—Avez-vous une lettre?...

Non, il n'avait pas de lettre, on l'envoyait tout simplement, il n'y avait pas besoin de tant de façons....

—Moi, on ne m'a pas dit qu'on viendrait chercher les pendules, je ne les laisserai pas emporter.

Le monsieur haussait le ton: il venait de Paris, tout exprès, il n'allait pas s'être dérangé pour rien!

Nini, très effrayée, me tirait par ma robe. Mais j'étais au bord du palier, j'entendais, en bas, Florine chantonner, tout en repassant, je demeurais parfaitement intrépide.

—Si vous voulez, monsieur l'horloger, les arranger sur place, je vais appeler des grandes personnes, pour vous tenir compagnie.

Sans doute, il s'aperçut, alors, qu'il y avait du monde en bas, car il n'insista plus.

—Je n'ai pas mes outils sur moi, dit-il, je reviendrai plus tard....

Et il déguerpit, tandis que je criais bien fort, à Florine, de fermer la porte à double tour.

Naturellement, on n'avait envoyé aucun horloger et l'on fut très stupéfait de cette bizarre aventure. Florine avait vu le monsieur s'en aller, je n'inventais donc rien et les pendules l'échappaient belle.

Ma conduite fut déclarée héroïque et digne de louanges. Grand-père m'allongea même, pour ce beau fait, une aimable pièce de dix sous, qui, dès le lendemain, naturellement, fut muée en autant de poupées à ressorts.

Après ces étranges histoires, on jugea prudent, pour m'empêcher de vagabonder, de me mettre, pendant la journée, dans une pension de Montrouge. L'institution de MlleLavenue parut tout à fait convenable. Il n'y avait d'ailleurs pas de choix; MlleLavenue régnait seule au Grand-Montrouge.

Son établissement était situé tout à fait à l'opposé de la route de Châtillon, presque en face de l'église; et pour être bien sûr que je m'y rendais, on me faisait conduire par une bonne femme, presque centenaire, qui s'appelait Catherine et ressemblait à une vieille pomme toute ratatinée. Elle était proprette, vaillante encore, un peu en enfance et s'efforçait de gagner quelques sous en rendant de légers services; mais sa préoccupation principale était de recueillir, sur les routes, les souillures qu'y laissaient les chevaux. Elle portait toujours, à cette intention, un panier, une pelle et un petit balai. Sans doute elle trouvait là une source de profits sérieux, car rien ne la détournait de ce devoir.

J'avais vite fait, moi, de lui échapper et de filer, tandis qu'elle s'absorbait dans ce grave travail; mais, pour ne pas la faire gronder, je la rattrapais, avant d'arriver au pensionnat, et elle avait l'air de me conduire....

Grand-père était parvenu à m'apprendre un peu d'écriture; avec la lecture, cela suffisait pour mes six ans et on ne cherchait guère à me pousser plus loin. Ce n'était donc pas pour me livrer à de studieuses études, que je devenais une des externes du pensionnat Lavenue. Je ne faisais que traverser la classe. Après une page d'écriture, une fable récitée et un peu de lecture, on me laissait libre, dans la grande cour, où une fontaine, devant laquelle une grande auge de pierre s'emplissait d'eau, m'intéressait beaucoup, et dans le jardin profond, où, toute seule, je m'enfonçais lentement, pour avoir un peu peur.

Les voix ânonnantes des élèves, dont je distinguais, de la cour, toutes les paroles, s'atténuaient, puis n'étaient plus qu'un bourdonnement, à mesure que je m'éloignais sous les vieux arbres, dans la pénombre des massifs.

Dès que je ne voyais plus la maison et que j'étais enveloppée de cette solitude et de ce silence, je m'immobilisais dans des rêveries singulières: la petite personne intérieure, qui ne communiquait jamais ses idées, commençait à divaguer.

Je n'avais jamais dit—à qui l'aurais-je dit d'ailleurs?—l'impression intense que me produisait cette partie du vieux Montrouge, où je venais rarement, avant mon entrée chez MlleLavenue. Il me semblait, confusément, que tout un monde invisible devait habiter dans cette atmosphère; ceux pour qui avaient été construits ces grands murs sombres, clôturant de mystérieux jardins et ces demeures hautaines, qui, certes, n'étaient pas faites pour les êtres qui y logeaient à présent.

Je regardais les tournants des allées, m'attendant à voir s'avancer quelque personnage du passé, qui ne devait plus craindre de se montrer, puisqu'il n'y avait que moi. Je croyais entendre des chuchottements, des froissements d'habits et j'étais profondément intéressée, par je ne sais quoi que les choses semblaient me raconter. On eût dit que l'air avait été comme aimanté, par toutes les pensées qui avaient bouillonné dans cet espace, et qu'il en gardait un fluide subtil, dont le magnétisme était perceptible peut-être à la sensibilité toute neuve d'un cerveau d'enfant.

C'est là, sans doute, un phénomène inconnu encore; mais il est certain que je subissais une influence incompréhensible. J'avais l'idée très nette d'une foule; une foule triste, ne s'occupant que de choses graves, un peu effrayantes, mais que j'aurais voulu connaître. Cependant, je n'en parlais jamais; il me semblait qu'il y avait là un secret et que, si je le trahissais, toutes ces impressions s'évanouiraient. Beaucoup plus tard, quand il me fut permis de lire la nouvelle de mon père intitulée:La Morte amoureuse, toujours, à ce passage où le jeune prêtre, que l'on vient d'ordonner, retournant au séminaire, reçoit furtivement le billet de Clarimonde, toujours je voyais la scène se passer à un certain angle d'une vieille muraille de Montrouge. Je m'arrêtais net à ces lignes, surprise par cette bizarrerie inexplicable, car il n'y avait pas de séminaire à Montrouge, et l'aventure se passe en Italie.

Ces jours-ci seulement, en retrouvant ces souvenirs, j'ai voulu me renseigner un peu sur l'histoire de ce Montrouge, que je croyais dénué d'histoire, et j'ai appris, avec un vif étonnement, que des Bénédictins, venus d'Italie, s'y étaient installés en 1827, et que, avant eux, pendant plus d'un siècle, les jésuites avaient eu là un des centres les plus importants de leur ordre et une école fameuse; qu'ils étaient revenus, après l'expulsion, et avaient fondé un séminaire renommé, dont ils furent chassés, définitivement, en 1830.

Que de pensées, en effet, avaient saturé cet air! Que de volontés inflexibles! de luttes secrètes, dans des âmes douloureusement domptées.

L'impression, pour moi, commençait vers le milieu de la Grande-Rue, avant de déboucher sur l'avenue, plantée de vieux arbres, qui passe devant l'église et aboutissait au parc de Montrouge.... Je traînais toujours en arrière, m'attardant à regarder, je ne sais quoi. Dans l'avenue même, le sentiment se modifiait. J'avais l'idée de quelque chose de brillant et de joyeux et tout mon désir se tendait vers le parc. Il m'inspirait, lui, un attendrissement sentimental des plus étranges; mais en cela j'étais influencée par des bribes d'une romance que les tantes fredonnaient:

Au fond du parc, un inconnuVint un instant charmer mes yeux.......................................Hélas! il a fui comme une ombreEn me disant je reviendrai!

L'idée qu'elle l'attendait toujours et qu'il n'était pas revenu, m'emplissait de chagrin, et je m'arrêtais, avec un gros soupir, devant l'immense prairie, qui s'étendait devant les bois touffus de ce parc.... C'était peut-être aujourd'hui qu'il allait reparaître, là-bas, tout au fond, dans la verdure. Mais celle qui l'attendait? où était-elle?... Ce n'était bien sûr pas tante Zoé....

Renseignements pris, la romance faisait partie d'un opéra, joué quelque dix ans auparavant:Guido e Ginevra; les tantes, par manque de mémoire, falsifiaient le texte: il n'y a pas de parc et l'inconnu est une inconnue; mais rien ne changera pour moi le sens de cette mélodie, qui m'attendrit encore aujourd'hui, et dont le souvenir reste à jamais lié à celui du parc de Montrouge.

Une solennité se préparait, dont je ne me doutais guère, et cependant j'en étais une des héroïnes: on allait, ma sœur et moi, nous baptiser.... Pourquoi si tard? Ce n'était certes pas à cause d'opinions antireligieuses, aussi peu vraisemblables dans la famille italienne et pieuse de ma mère, que dans la famille Gautier, ardemment légitimiste et fidèle autant à l'autel qu'au trône. Peut-être était-ce simplement un oubli; l'on n'avait pas trouvé le temps; ou bien pour choisir des parrains et des marraines dignes de cette haute mission, ne s'était-on pas pressé.

Une des tantes me conduisit donc, un beau jour, rue Rougemont, et m'y laissa.

Quelque chose m'occupa tout de suite, ce fut la découverte que je fis de ma sœur, Estelle. On ne m'avait jamais parlé d'elle, pas plus qu'on ne me parlait de ma mère, et je ne savais pas que j'avais une sœur. Elle ne s'en doutait probablement pas plus que moi et me regardait d'un air extrêmement surpris. Elle était pâlotte, avec des yeux noirs à longs cils et un petit toupet de cheveux noué par un ruban.

La connaissance fut vite faite, et ma sœur, me tenant par la main, me fit visiter l'appartement.

Je le connaissais d'ailleurs. Je n'avais pas oublié l'antichambre noire où j'avais tant pleuré, ni la salle à manger au plafond bas, dans laquelle avait eu lieu ma première entrevue avec mon père, ni le salon, ni les grosses roses de son tapis, rouges sur rouge. Je regardais la cheminée, où brillaient des cuivres, et je me souvins d'une visite d'hiver avec «la Chérie» pendant laquelle trépignant et criant, j'avais voulu à toute force m'asseoir dans le feu.

Le balcon si étroit, me parut affreux, et j'avais le vertige de voir les pavés en bas à une telle distance. Mais ma sœur m'indiqua une manière de courir tout le long en sautillant et je voulus bien condescendre à cette galopade restreinte.

On nous rappela à l'intérieur, pour essayer des robes blanches, que la couturière venait d'apporter. Il y avait des broderies, des jours, des rubans; cela me parut très joli.

Ma mère était là, en grande toilette, assise dans un fauteuil bas, elle nous faisait tourner, à droite, à gauche, pour voir l'effet et riait de nos mines satisfaites. Mon père, debout, regardait à travers son monocle.

Mais ils s'en allèrent, ensemble, dîner en ville, et on nous laissa seules, avec deux jeunes bonnes.

Deux folles, qui se mirent à danser et à chanter, dans la joie d'être délivrées des maîtres pour toute une soirée, et firent sauter ma sœur d'une façon désordonnée, à laquelle elle semblait accoutumée, car elle ne réclama pas.

Notre petit dîner nous amusa beaucoup. Seules dans la salle à manger et servies comme des grandes personnes. Mais quand ce fut fini, les bonnes s'emparèrent encore de ma sœur, pour la secouer et la tirailler d'une façon extraordinaire, puis l'une d'elles l'enleva de terre et la posa sur le rebord de la fenêtre de la salle à manger, tandis que l'autre courait à la fenêtre de la cuisine.

Elles avaient imaginé un jeu, dont la vue me terrifia. Il consistait à faire marcher l'enfant sur la saillie du mur, le long de la gouttière, et à la faire passer ainsi, en dehors, de la salle à manger à la cuisine. Une des bonnes la tenait tant que ses bras le permettaient, puis la lâchait et il y avait au moins deux mètres à parcourir avant que l'autre pût la rattraper. Ma sœur subissait cet exercice d'un air très grave, mais sans marquer de déplaisir. L'idée de ces cinq étages, du danger de cette chute horrible sur les pavés de la cour, me donna presque une crise de nerfs. Mes cris amusaient ces deux stupides filles, qui continuaient de plus belle. Cependant la menace de raconter à nos parents, quand ils reviendraient, ce qu'elles faisaient en leur absence, les arrêta net. Elles m'entreprirent, alors, pour me faire promettre de ne rien dire, et jurèrent de ne plus jamais jouer à ce jeu.

Quelques instants plus tard, n'y pensant déjà plus, nous étions installées, ma sœur et moi, dans une autre chambre, donnant sur le balcon, assises par terre, près de la porte-fenêtre, et absorbées, sans doute, par quelque jeu intéressant.

Il faisait nuit; les bonnes cousaient auprès d'une lampe. A un moment, on trouva qu'on sentait un peu le froid et qu'il fallait fermer la fenêtre. Avec ma turbulence ordinaire, je m'élançai pour la pousser et j'appuyai, de toute ma force, mes deux mains contre la vitre. Avec un grand fracas la vitre se cassa et je passai au travers.

On me releva couverte de sang. J'avais au bras une entaille profonde, devant laquelle les bonnes s'affolèrent. Selon mon habitude je ne criais pas, je ne souffrais d'ailleurs nullement, je riais même, devant la drôle de grimace que faisait la petite figure pâlotte de ma sœur, prête de pleurer. Je lui fis remarquer comme c'était amusant, au contraire, cette petite fontaine rouge qui jaillissait.

Une des bonnes se souvint que les toiles d'araignées arrêtaient le sang et s'en alla fureter dans les coins sales, qu'elle connaissait, certainement mieux que personne. Elle revint avec toutes sortes de détritus poussiéreux dont elle tamponna la coupure qu'elle comprima ensuite avec une serviette repliée. Mais rapidement la serviette devenait rouge et la soirée parut longue, avant la rentrée des maîtres.

Mon père ressortit tout de suite, pour aller réveiller le docteur Aussandon et le ramener en voiture; tandis que ma mère, en grondant l'absurde bonne, nettoyait la blessure, de toutes les saletés qui y étaient accumulées.

Il s'en fallait de l'épaisseur d'un cheveu qu'une artère ne fût coupée.... Une veine de la saignée était tranchée et le pansement fut long. Je tombais de sommeil et je m'endormis sans en voir la fin.

Le lendemain, pendant qu'on m'habillait pour le baptême, la blessure se rouvrit et envoya un jet de sang sur la robe blanche. Il fallut, en toute hâte, effacer ce baptême sanglant et sécher la robe avec des fers chauds.

Bientôt les invités arrivèrent et on me présenta à mon parrain, Maxime du Camp. Je n'avais pas encore lu leFaustde Gœthe, sans cela il est certain que je l'aurais pris pour Méphisto: grand, très maigre, le teint brun, les traits fins, la mince barbe effilée en pointe, il avait le regard aigu, la bouche narquoise et dédaigneuse. Il fut charmant pour sa filleule et s'apitoya beaucoup sur ce bras, que l'on était en train de serrer dans une bande de taffetas noir.

Le parrain de ma sœur était Louis de Cormenin. Quoique de stature assez semblable, il était très différent de Maxime du Camp. Mon père a tracé son portrait: «Grand, mince, sa tête avait une physionomie arabe qu'il se plaisait à faire remarquer et ressortir parfois, en l'encapuchonnant d'un burnous en temps de bal masqué. Il avait le nez légèrement aquilin, les lèvres fortes et des yeux vert de mer d'une couleur étrange et charmante; une barbe brune assez fournie encadrait son visage, dont la bonté était éveillée par une ironie spirituelle.»

Je n'ai gardé qu'un souvenir assez confus, des commères en grande toilette, qui causaient et riaient avec leurs compères. D'ailleurs, ma vraie marraine n'était pas là, elle était représentée seulement par une remplaçante provisoire. La gloire, les triomphes nouveaux, la retenaient en de lointains pays; mais il était bien entendu que je ne pouvais pas avoir d'autre marraine qu'Elle: l'Etoile, la fée, la diva, Giselle, enfin! que le monde entier acclamait. Carlotta Grisi était ma tante; mais cela ne suffisait pas, une marraine est bien mieux située pour transmettre des dons.... Si elle pouvait me donner de danser comme elle!...

Ma mère gardait une foi superstitieuse en sa sœur, qui avait été comme le bon génie de la famille, et, dès l'âge de neuf ans, par son talent précoce, l'avait aidée à sortir de situations difficiles.

Pour mon père, qui, aux débuts à Paris de la jeune danseuse, avait composé pour elle le fameux ballet de Giselle, considéré aujourd'hui encore, comme le ballet idéal, elle représentait un premier et magnifique succès au théâtre, avec toutes ses conséquences flatteuses; sans compter l'aisance accrue, par lui, au point de permettre voitures et chevaux; splendeurs fragiles, d'ailleurs, qui s'étaient écroulées au souffle rude de la Révolution de 48, mais dont le souvenir demeurait lumineux et devenait de plus en plus aigu et poignant, dans les jours mauvais, et à mesure que le temps épaississait le voile des regrets. Carlotta, c'était toujours Giselle, et l'ivresse ancienne des succès, liés aux triomphes de la Wili, s'évoquait à ce seul nom et ne finissait pas. Mon père a fait d'elle bien des portraits, tant avec sa plume qu'avec ses crayons et ses pinceaux:

«Carlotta, malgré sa naissance et son nom italiens, est blonde ou du moins châtain clair, elle a les yeux bleus, d'une limpidité et d'une douceur extrêmes. Sa bouche est petite, mignarde, enfantine, et presque toujours égayée d'un frais sourire. Son teint est d'une délicatesse et d'une fraîcheur bien rares: on dirait une rose thé qui vient de s'ouvrir....»

C'est ainsi qu'elle est dans la vie réelle; mais lorsqu'il la voit au théâtre, dans l'éblouissement des lumières, incarnant les types rêvés, il prend la lyre pour la chanter:

«Comme elle vole, comme elle s'élève, comme elle plane! Qu'elle est à son aise en l'air! Lorsque de temps à autre, le bout de son pied vient effleurer la terre, on voit bien que c'est par pure complaisance, et pour ne pas trop désespérer ceux qui n'ont pas d'ailes. Elle est la danseuse aérienne que le poète voit descendre et monter l'escalier de cristal de la mélodie dans une vapeur de lumière sonore! Elle parvient sans vaciller jusqu'à la dernière marche de cette échelle de filigrane d'argent que le musicien lui dresse, comme pour mettre au défi sa légèreté, et le public émerveillé l'applaudit avec furie lorsqu'elle redescend.»

Et ailleurs, à propos du ballet deLa Péri,composé par lui, qui avait été aussi un éclatant succès:

«Quelque charme que puissent offrir les péris orientales avec leurs pantalons rayés d'or, leurs corsets de pierreries, leurs ailes de perroquet, leurs mains peintes en rouge et leurs paupières teintes en noir, je doute qu'elles dansent aussi bien.... Le pas du songe a été pour elle un véritable triomphe; lorsqu'elle paraît dans cette auréole lumineuse avec son sourire d'enfant, son œil étonné et ravi, ses poses d'oiseau qui tâche de prendre terre et que ses ailes emportent malgré lui, des bravos unanimes éclatent dans tous les coins de la salle. Quelle danse merveilleuse! Je voudrais y voir les péris et les fées véritables! Comme elle rase le sol sans le toucher! On dirait une feuille de rose que la brise promène: et pourtant, quels nerfs d'acier dans cette frêle jambe, quelle force dans ce pied, petit à rendre jalouse la Sévillane la mieux chaussée; comme elle retombe sur le bout de ce mince orteil ainsi qu'une flèche sur sa pointe!... Il y a dans ce pas un certain saut qui sera bientôt aussi célèbre que le saut du Niagara. Le public l'attend avec une curiosité pleine de frémissement. Au moment où la vision va finir, la Péri se laisse tomber du haut d'un nuage, dans les bras de son amant; cet élan si périlleux forme un groupe plein de grâce et de charme....»

Mais la Péri, qui courait le monde, n'était pas au baptême de sa filleule. En sa qualité de fée, elle y assistait, sans doute, invisible....

La cérémonie eut lieu dans l'église Bonne Nouvelle, que la Commune a brûlée, avec les registres où était consigné ce fait mémorable. Dans la nef vide, nous formions un groupe brillant, devant le maître-autel. Comme nous étions très petites, ma sœur et moi, on nous avait mises debout sur des chaises, en nous recommandant de répondre: «oui» à tout ce que demanderait le prêtre. Je crus devoir ajouter une réflexion sur la qualité du sel, que l'on me mit sur la langue, et dont je voulais bien encore un peu.

Ni le grand-père ni les tantes n'assistaient à cette petite fête: l'une d'elles vint me chercher, le lendemain, et je m'en retournai à Montrouge, en emportant ma belle robe blanche, et en croquant, moi-même, les dragées de mon baptême.

La fée, la diva, qui irradiait dans un frémissement de paillettes et de lumière, la marraine, que je n'avais pas vue encore et qui devait me combler de dons merveilleux, s'avisa tout à coup de s'occuper de moi; et la façon dont elle manifesta sa sollicitude, ne fut pas du tout ce qu'on aurait pu imaginer.

Ma vie libre au grand air, mes allures de gamin, grimpant aux arbres et courant les rues, ne pouvaient vraiment pas convenir à la nièce-filleule d'une personne aussi hautement importante qu'une danseuse de l'Opéra.... Si on voulait qu'elle s'intéressât à moi et me couvrît de sa protection, il fallait changer tout cela, au plus vite.

Ce qui était de tous points convenable, pour une demoiselle comme il faut, c'était d'entrer dans un couvent, afin d'y être élevée et instruite selon les règles.

Ce projet ne devait certainement pas plaire à mon père, mais il dut céder à ma mère, qui n'admettait pas que l'on pût faire de sérieuses objections aux décisions de sa sœur.

Cette fois, je fus prise en traître. Rien ne me fit pressentir ce qui allait m'arriver, rien, si ce n'est un peu de tristesse autour de moi, quelques phrases énigmatiques et menaçantes des tantes, et une indulgence complète. Si je m'étonnais de ne plus aller chez MlleLavenue, tante Lili me répondait, entre ses dents:

—Jouis de ton reste.

Ce fut tante Zoé qui m'emmena, un jour d'automne. Comme nous n'emportions aucun paquet, je pus croire à une promenade. En route, elle m'expliqua, confusément, que j'allais voir des personnes que je ne connaissais pas encore; mais qui étaient de mon autre famille, l'étrangère, celle d'Italie.

—Ils auront beau faire, tu es bien une Gautier, disait-elle, nous verrons s'ils réussissent à t'attirer de leur côté. En attendant, ils te prennent de force.


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