Entre les parents de mon père, bourgeois sévères et conservateurs, et la famille de ma mère, composée surtout d'artistes dramatiques, à la gloire tapageuse, il ne pouvait guère exister de sympathie; il régnait même, il faut l'avouer, parmi les femmes, une franche aversion, qui ne s'est d'ailleurs jamais démentie.
Au bout de notre course, le Panthéon apparut. Il me sembla colossal, et, pour le voir plus longtemps, je marchais presque à reculons, tandis que la tante me tirait par la main, en contournant la place, afin de gagner la petite rue étroite et grimpante de la Montagne-Sainte-Geneviève.
De vieux bâtiments gris et laids, une porte cintrée, d'un vert sombre, percée d'un judas: c'était là.
Une chaîne pendait terminée par une poignée; en la tirant on éveilla un son, tout proche, de cloche fêlée. Le judas glissa d'abord, sans qu'il fût possible de voir qui nous regardait, puis une petite porte, après des grincements de verroux et de clés, s'entr'ouvrit dans la grande, et une jeune religieuse en voile blanc, toute souriante, nous dit bonjour et nous pria d'entrer.
—Je ne veux pas entrer! criai-je en tirant tante Zoé en arrière.
Mais elle me retint et me poussa devant elle.
—Tu ne veux pas!... et les gendarmes?... dit-elle. On ne fait pas ce que l'on veut dans la vie.
La porte s'était refermée sur nous, sans bruit, et il me sembla être entrée dans un souterrain. Nous nous trouvions dans un espace étroit, pavé, mais surplombé par un plafond et aboutissant à une autre porte massive, jalousement fermée et qui ne devait pas s'ouvrir souvent, car la poussière amassée en calfeutrait les rainures. A droite, près de cette porte, s'arrondissait une sorte de tourelle en chêne, dont je ne compris pas la fonction; à gauche, le long du mur de la rue, s'ouvrait un couloir, et c'est de ce côté que la sœur nous guida. Ce couloir desservait une suite de cellules, dont chaque porte était marquée d'un numéro. L'une d'elles, entr'ouverte, laissait échapper un bruit de voix nombreuses. Trois dames, assises, emplissaient l'étroit espace, où on nous introduisit, des plis soyeux de leurs robes. Le fond de la cellule était fermé, de hauteur d'appui jusqu'au plafond par une grille de bois noir, formant de petits carrés, derrière laquelle s'agitait une ombre voilée.
Mais les trois dames s'emparèrent de moi, parlant toutes à la fois, en italien, avec des voix très sonores; et je les regardai d'un air passablement ahuri.
L'une des inconnues me fit l'effet d'un personnage des contes de fées, la reine des:Il y avait une fois..., ou la marraine qui change les citrouilles en carrosses, et les rats en laquais poudrés. Elle était grande, très forte, très majestueuse, très colorée, dans une toilette éclatante, couverte de dentelles blanches et de bijoux, avec des plumes extraordinaires à son chapeau. C'était une noble dame espagnole, la marquise de Guadalcazar, et je sus plus tard que la sombre religieuse, confusément aperçue, était la fille de cette somptueuse personne.
La seconde dame, d'un certain âge, richement vêtue, petite, trapue, l'air rébarbatif et grognon, m'inspira au premier coup d'œil une profonde antipathie: c'était ma grand'mère maternelle.
Giselle était là aussi, la plus effacée de ces trois dames, la moins voyante, dans son élégance sobre et discrète, aussi, je la remarquai peu, fascinée et abasourdie que j'étais par la marquise, dont les rires et les discours tumultueux, dominaient tout.
Tante Zoé n'avait pas voulu s'asseoir; gênée et hostile, à la fois, elle restait droite, dans sa mince robe noire, les lèvres serrées, se tenant à distance, et tenant à distance ce groupe mondain, qui, confusément, choquait ses principes et ses idées étroites de bourgeoise, tout en lui paraissant peut-être, enviable. Humiliée d'être venue, chagrinée aussi d'être contrainte de m'abandonner à d'autres, elle protestait, par son attitude et son désir de ne pas s'attarder, une fois sa mission remplie.
—Voici la jeune personne, dit-elle, quand elle put se faire entendre, je la remets entre vos mains, et je m'en retourne.
—Pas sans moi! criai-je en courant vers elle.
—Ma pauvre enfant, je ne suis pas ta mère, je n'ai aucune autorité sur toi; on a décidé que tu devais rester ici, je n'y peux rien.
Elle m'embrassa, avec une évidente envie de pleurer, et s'en alla vite, tandis que Carlotta m'enlevait dans ses bras, en me disant:
—Chacun son tour, je suis ta tante aussi, et tu penses bien que nous ne voulons pas ta mort.
D'un pas léger, elle m'emporta par le corridor, où tout le monde la suivit, jusqu'à la tourelle en chêne, qui pivota et apparut comme une niche creuse. C'était le tour, qui seul donnait accès dans l'intérieur du couvent. Ma tante s'y plaça avec moi, en riant de la manœuvre, pour essayer de me faire rire aussi. La marquise passa après nous, emplissant toute la niche de sa corpulence et de ses falbalas; puis vint la grand'mère, grognant et ricanant de ce drôle de système.
La sœur tourière, voilée de noir, nous reçut dans une sorte de vaste loge, très claire et très luisante, et aussitôt arriva à grands pas, qui faisaient cliqueter ses chapelets, la religieuse entrevue derrière la grille du parloir. Elle se jeta dans les bras de la marquise et embrassa aussi Carlotta, qui lui dit:
—Ma chère sœur Sainte-Madeleine, voici ma filleule; elle ne sera pas dans votre classe, mais vous serez tout de même sa petite maman, n'est-ce-pas?...
Je ne fus pas frappée, alors, par l'étrangeté de cette entrée au couvent, dans les bras d'une danseuse de l'Opéra, et accompagnée d'une aussi mirobolante marquise.
D'autres religieuses s'étaient jointes au groupe et on visitait la cour des élèves, enfermée entre des constructions banales; puis on pénétra dans le jardin particulier des sœurs. Là, des allées sablées de gravier, de longues plate-bandes bordées de buis, des arbres fruitiers, des espaliers, et comme ornement remarquable, une treille, qui s'étendait sur tout un côté et formait une galerie de verdure.
Concentrée en moi-même, je ne répondais pas un mot aux questions que l'on me posait, ni à toutes les amabilités dont on m'accablait, pour endormir mon ressentiment. J'étais comme la bête capturée, qui juge inutile de se débattre, et que l'on croit domptée. Mais je mesurais de l'œil la hauteur des murs, je scrutais la nature des pierres, la disposition des branches; les espaliers me semblaient devoir former des échelons favorables à l'escalade; les tessons de bouteilles dont les crêtes se hérissaient, ne m'effrayaient guère, je croyais savoir les éviter, et des têtes d'arbres dénonçaient des jardins mitoyens et m'indiquaient le chemin de la liberté. Il faudrait cependant, je le pensais bien, de la ruse et de la patience.
Déjà je dressais un plan dans ma tête: si je pouvais me cacher, j'attendrais jusqu'au lendemain matin, alors, je me sauverais.
Pour faire se relâcher un peu la surveillance, j'eus l'air de m'intéresser aux fleurs; d'avoir envie de courir. On favorisa tout de suite cette apparence d'apprivoisement.
—Va, cours, amuse-toi dans le jardin, me dit-on.
J'allai d'abord en avant, puis je restai en arrière du groupe qui continuait à marcher, et me ménageait, en réalité, une sortie furtive, qui éviterait les adieux.
Je le vis repasser la porte du jardin, qu'une des sœurs ferma à clé.
Vite, je regardai autour de moi. J'étais bien seule, mais le jardin n'offrait pas de recoins où se cacher, les arbres fruitiers n'étaient guère touffus; seuls, les ceps emmêlés et les feuilles de vigne de la treille formaient un réseau épais.
Il me fut bien facile de grimper extérieurement sur le treillage; mais la partie plate, qui formait toiture serait-elle capable de me porter, n'allait-elle pas s'effondrer sous moi?... Je cherchai un endroit bien fourni de branches et de feuilles, et je m'y glissai avec précaution. Il y eut quelques craquements, mais rien ne cassa. Alors, étendue à plat ventre, complètement enfouie, je ne bougeais plus.
J'entendis bientôt la porte se rouvrir et les sandales claquer. On me chercha d'abord tranquillement, puis on commença à m'appeler.
—Voyons, mon enfant, ne vous cachez pas, c'est inutile, nous vous voyons très bien!
—Les menteuses, me disais-je, elles ne me voient pas du tout, c'est moi qui les vois.
Après plusieurs tours inutiles, elles s'imaginèrent sans doute que je m'étais peut-être glissée, sans être vue, derrière elles, quand elles étaient sorties, car elles abandonnèrent le jardin.
Le ciel était couvert, la nuit venait rapidement. Une cloche se mit à sonner très fort et longtemps. Puis j'entendis, du côté de la cour, un piétinement et un bourdonnement de voix inexplicables, alors, pour moi; c'étaient les élèves qui traversaient la cour pour aller au réfectoire.
Ce lieu inconnu devenait de plus en plus triste, dans cet assombrissement; j'avais le cœur gros et j'aurais bien pu pleurer, puisque personne ne me voyait; mais je ne voulais pas. S'il m'arrivait de pleurer trop fort, on m'entendrait et on me découvrirait.
Des sœurs revinrent, plus nombreuses, très effarées, cette fois. Il y en avait en voile blanc, qui couraient partout, puis elles s'en allèrent encore, et le temps passa. J'entendis de nouveau la cloche; et bientôt un grand silence s'établit.
Il faisait complètement noir et une pluie fine se mit à tomber, qui mouillait tout doucement, sans faire de bruit, les feuilles m'abritaient un peu, mais elles s'égouttaient dans mon cou, et j'étais tout engourdie d'immobilité.
Je tenais bon, cependant, et j'étais si désolée, que je ne pensais pas à avoir peur, malgré les froissements de vent dans les branches, les grondements sourds de la ville, et l'obscurité dans cet inconnu.
Tout à coup, un animal lancé au galop, jurant et criant, passa à côté de moi, presque sur moi: des chats, sans doute, qui se poursuivaient; mais je crus que c'était le loup, le loup, que j'avais oublié!... en quelques bonds, j'eus dégringolé le treillage, toute tremblante de peur.
Des lanternes apparurent au bout de l'allée. C'étaient deux religieuses qui revenaient encore, abritées sous des parapluies.
Cette fois, je me laissai prendre, piteusement. Sœur Sainte-Madeleine me garda auprès d'elle, toute la nuit, me réchauffa et essaya de me faire manger; je pus avaler seulement un peu de vin sucré, auquel elle avait mêlé quelque calmant, et je dus m'endormir, car je ne me souviens plus.
Mon trousseau avait été confectionné sur des mesures approximatives et sans être essayé; on m'en revêtit dès le lendemain. Il était hideux et me fit horreur.
Un pantalon en finette grise, terminé par des bouts de jambes, de serge noire, en forme de pantalon d'homme!... une robe de serge noire, à gros plis, trop longue, et un tablier en lustrine noire à manches boutonnées. On me tira les cheveux et on m'en fit deux nattes serrées.
Ainsi transformée, je fus jugée digne d'être présentée à la supérieure du couvent. Sœur Sainte-Madeleine me prit par la main et me fit traverser plusieurs grandes pièces, très cirées et très nues, où les hautes fenêtres à petits carreaux étaient à demi voilées de calicot blanc. La supérieure était en conférence avec l'aumônier, nous ne trouvâmes qu'une de ses assistantes, comme qui dirait son premier ministre: la mère Sainte-Trinité.
Elle était vieille, vieille, avec une longue figure très laide, mais si bonne et si aimable qu'elle semblait agréable. Affalée dans un fauteuil, sous son voile noir et sa guimpe blanche, elle riait, d'un rire aux longues dents rares, et tendait vers moi ses mains noueuses.
La chambre était emplie de petites choses claires: images coloriées, encadrées de broderies; bannières à franges d'argent; fleurs en papier et petits Jésus de cire sous des globes de verre.
Près de la fenêtre, sur une table, était posé un objet, qui me parut admirable. C'était un paysage en verre filé, avec des rochers bleus et des arbres d'émeraude; des cascades lumineuses qui jaillissaient; des petits anges aux ailes roses et des bergers au milieu de petits moutons qui semblaient en sucre. Cette œuvre d'art me rappelait la pendule mécanique du bon curé de Montrouge. Parlant pour la première fois, je ne pus m'empêcher de demander «si ça marchait». Non, ça ne marchait pas; mais la cascade était si luisante, qu'elle avait vraiment l'air de couler.
La mère Sainte-Trinité alla, en trottinant, ouvrir un placard, dans lequel étaient rangés toutes sortes de flacons, et de boîtes pleines de friandises. Elle me fit boire un petit verre de cassis, «comme on n'en buvait pas souvent», disait-elle, et jeta dans mon tablier, des pralines, des macarons, des croquignoles....
—Quand tu en voudras d'autres, tu viendras me voir.
Il fallut bien dire: merci. Si c'était cela le couvent, ça n'était pas si terrible.
Sœur Sainte-Madeleine me promena toute la matinée à travers le couvent, au dortoir, à la lingerie, à la cuisine, à la chapelle, me distrayant de force, par la vue de tant de choses nouvelles; elle me fit monter à l'orgue et rester à côté d'elle, tandis qu'elle accompagnait des voix, qui chantaient en bas, dans le chœur.
Quand la cloche du déjeuner tinta, elle me conduisit au réfectoire, où à de vilaines tables longues, couvertes de toiles cirées noires, une cinquantaine de fillettes, d'âges divers, mangeaient en silence. On me mit à une table à part, mais je ne goûtais qu'avec répugnance à ces mets fadasses et communs, et je ne voulus pas boire dans la timbale, où l'abondance, pourtant claire, me paraissait se changer en encre.
C'est sur la récréation que l'on comptait le plus pour m'apprivoiser. Je fus laissée dans la cour, au milieu de toutes les élèves lâchées, qui sautaient et couraient, en poussant des cris aigus.
Je me dirigeai, sans avoir l'air d'y penser, vers le jardin des religieuses. La porte était fermée à' clé et, à travers la grille, je vis des sœurs qui se promenaient en lisant des prières.
Ce n'était pas le moment d'essayer de se sauver.
Des fillettes me suivaient, m'examinant avec des mines curieuses. Quelques-unes m'invitèrent à des jeux, mais je faisais: «non» de la tête sans répondre. J'étudiais la disposition du lieu, cherchant l'issue, avec l'acharnement des bêtes captives. Un des coins de la cour s'ouvrait sur une sorte de préau, planté de quelques grands arbres et qui appartenait aussi aux élèves. Les grandes s'y promenaient posément, par groupes de trois, en causant à demi-voix; le terrain, battu par des piétinements, était complètement nu; quelques brins d'herbes, se montraient seulement aux pieds des arbres, et des orties assez épaisses bordaient la muraille noire, plus haute que partout ailleurs, et qu'aucun treillage ni espalier ne rendaient accessible aux escalades. D'un côté s'étendait la chapelle, que faisaient reconnaître trois fenêtres en ogives, fermées de vitraux. Rien à espérer de cette impasse: mieux valait fureter encore, peut-être, du côté de la rue.
Je revins dans la cour. La sœur tourière me cherchait partout: on me demandait au parloir. Qui donc?... Peut-être venait-on pour m'emmener!...
Je repassai le tour; on me guida par le couloir, et on me fit entrer dans une cellule plus petite encore que celle de la veille. Mais dès le seuil, je poussai un cri de joie: c'était ma nourrice! C'était la Chérie, avec son auréole tuyautée, son petit châle vert à palmes!
Après tant de lourdes heures, au milieu d'inconnues, c'était bon de la voir, elle. J'étais dans ses bras, assise sur ses genoux, roulant ma tête sur son épaule.
—Tu viens me chercher, toi; tu ne veux pas que je reste dans cette prison.
Hélas! non, elle ne venait pas me chercher, mais seulement me consoler un peu. Elle était plus près de moi, maintenant, et viendrait me voir souvent. Il fallait bien se résigner à obéir aux parents, puisqu'ils étaient nos maîtres....
—Pourquoi faire des parents?... Je n'en veux pas ... et d'abord, je vais me sauver.
A voix très basse, car j'avais l'impression que dans cette maison pleine de grilles et de rideaux noirs, il devait y avoir des oreilles partout, je lui exposai mon plan de fuite, et avec beaucoup de détails, elle dut m'expliquer la route à suivre pour aller chez elle, car, bien entendu, c'était elle qui me cacherait; mais ne sachant même pas où j'étais, je ne comprenais guère ses explications: tant pis, je demanderai tout le long du chemin, les Batignolles, et une fois là, je saurai bien trouver l'impasse d'Antin.
Elle me donna des nouvelles de Marie, qui avait deux enfants; de Sidonie, qui devait se marier. Pauline était en apprentissage pour devenir blanchisseuse; Eugène, qui était mon frère de lait, était loin d'être grand et fort comme moi, il allait à l'école, et s'il montrait des dispositions, on avait l'idée d'en faire plus tard un mécanicien. Quant au père, il lui donnait bien du tourment, il était malade et ne travaillait presque plus: il s'en allait de la poitrine et elle était bien lasse elle-même, car il lui fallait travailler double.
Comme je revoyais toutes ces chères figures à mesure qu'elle parlait, et cette vie laborieuse! et humble, et le pauvre nid, si bien ouaté pour moi de tendresse! Je pensais au puits sonore qui me faisait si peur, au jardin de la propriétaire, à la soupente sous l'escalier où avait logé ma chèvre blanche.... Pauvre Nounou!...
—Vois-tu, quand je serai grande, tu viendras avec moi, et tu ne travailleras plus.
Certainement elle viendrait près de moi, si je voulais d'elle; mais, pour cela, je devais devenir riche, étudier sérieusement, afin d'être savante, au lieu de penser à me sauver du couvent....
Oh! ça, c'était décidé; je voulais bien travailler, mais ailleurs.
Un bruit léger de porte, le rideau noir glissant derrière le grillage, et la sœur Marie-Jésus, d'une voix douce et sans timbre, nous avertissant que les visites ne pouvaient pas se prolonger au delà de la récréation, et que la cloche sonnait la rentrée en classe.
Déjà!... Elle venait à peine d'arriver, la Chérie!... Je voulais crier, trépigner, mais elle se pencha vers moi, me dit tout bas:
—Prends garde, on ne me laisserait pas revenir.
Cela me calma subitement. Je me collais contre elle, espérant pouvoir m'échapper quand elle passerait la porte de la rue. On se méfiait de moi, car on n'ouvrit pas avant que je n'eusse repassé par le tour.
Je me retrouvai seule, dans la cour vide, le cœur gonflé de chagrin, la gorge serrée, tout près d'éclater en sanglots.
Une grosse religieuse, qui passait, en se hâtant, me prit par la main.
—Venez, mon enfant, dit-elle, vous êtes de ma classe; il faut que je vous présente à vos compagnes et que je vous installe.
Le corps de logis où se trouvaient les classes, fermait la cour d'un côté. C'était le morceau le plus singulier parmi toutes ces laides constructions: il contenait des espaces dallés, des passages voûtés, avec des différences de niveau, des marches de pierre. Confinant à la chapelle, il semblait avoir formé, jadis, une église plus vaste, dans laquelle on avait disposé des compartiments, pour différents usages.
La porte de la petite classe ouverte, il fallait descendre un étroit escalier en bois de quatre ou cinq marches. Devant les deux fenêtres donnant sur la cour, s'allongeait une table unique, quoique double, faite de deux rangs de pupitres, réunis au sommet des pentes, par un chemin plat, dans lequel étaient ménagés des trous pour les encriers. Les bancs, de chaque côté, tenaient aussi à la table, le tout peint en noir. Les murs, salis, étaient d'une vague teinte de beurre, et l'humidité bossuait, par places, le plancher grisâtre. Un vieux piano carré, sur lequel «les grandes» venaient étudier, s'appuyait à la paroi opposée aux fenêtres, et c'était tout.
Quand je descendis pour la première fois le petit escalier, poussée par la mère Saint-Raphaël, une vingtaine de petites filles menaient dans la classe un grand tapage, qui s'éteignit subitement.
A un des bouts du double rang de pupitres, devant une petite table, la religieuse avait sa chaise. Elle me fit venir près d'elle, et je dus subir un examen. Il se trouva que les leçons de mon grand-père m'avaient menée assez loin, et que j'allais être une des plus avancées de la petite classe. J'étais une des plus jeunes, mais ma taille, au-dessus de mon âge, me mettait parmi les grandes.
On me donna un ruban vert, en laine, large de deux doigts, qui était la couleur distinctive de la division. La façon de l'enrouler était assez compliquée: il devait entourer la taille, passer sur les épaules en se croisant dans le dos et sur la poitrine. Cela égayait un peu le noir du costume.
Mes cahiers et mes livres étaient déjà rangés dans un pupitre devant lequel on me fit asseoir, et une demi-heure fut accordée pour repasser la leçon: quelques pages d'histoire sainte. Penchées sur leur livre, les coudes sur le bois, la tête dans les mains, toutes ces petites filles m'examinaient en dessous, mais elles n'étaient pas pour m'intimider: je leur trouvais l'air bête et sournois et, sauf une, frêle et jolie, la dernière du banc, aucune ne valait la peine d'être regardée.
Mais avec une vague épouvante, j'étudiais la mère Saint-Raphaël, quand elle ne regardait pas de mon côté. Elle était petite et forte, avec la peau très blanche, et des yeux veloutés, sous des sourcils noirs et épais; au-dessus de sa bouche s'estompait une petite moustache assez accentuée, et c'était cela qui me faisait peur. Je me rends compte aujourd'hui qu'elle ressemblait un peu à Balzac.
La demi-heure écoulée, sur un coup de règle frappé contre la table, tous les livres se fermèrent, et la récitation commença. La leçon était très mal sue, chacune n'en disait que des bribes sans suite; mais lorsque ce fut le tour de la jolie dernière, elle n'en put pas trouver un seul mot, et, comme les autres, qui n'avaient pourtant pas de quoi être fières, pouffaient de rire et se moquaient d'elle, elle se mit à pleurer. Elle était trop petite, aussi, et devait à peine savoir lire: j'eus envie de tomber à coups de poing sur ces vilaines gamines; je fis même un mouvement pour me lever. La religieuse crut que je voulais réciter:
—Je ne vous interroge pas, mon enfant, dit-elle, vous n'avez pas eu le temps d'apprendre ta leçon.
—Mais si, madame, je la sais....
«Madame!...» Toutes les élèves se tordaient de rire.
Des coups de règle précipités sur le bord de la table, leur imposèrent silence.
—Appelez-moi: ma Mère, et dites ce que vous avez pu retenir.
Je récitai la leçon, presque mot à mot, ce qui me valut plusieurs petits bouts de papier bleu. Ma voisine m'expliqua que c'était des bons points, et qu'il fallait les garder précieusement, parce qu'ils servaient à racheter les punitions.
—Tu es bien heureuse, ajouta-t-elle, moi, je n'en ai pas du tout.
Je ne sentais guère mon bonheur. Je ne pouvais croire qu'il me faudrait rester dans cette prison, où tout était laid, où chaque mouvement était surveillé, où il fallait se taire quand on avait envie de parler, et rester assis quand on aurait voulu courir.
La récréation du soir me fut particulièrement pénible, dans cette cour sans air et sans horizon, entre ces bâtiments gris, qui faisaient la nuit plus tôt. J'avais le cœur et la gorge serrés. J'éprouvais un sentiment d'étouffement et de désespoir, et j'amassais des rancunes contre ceux qui n'avaient pas su me défendre, le grand-père surtout, lui, si autoritaire, et qui pouvait si bien se faire obéir.
Après m'avoir séparée de ma vraie mère, on me privait maintenant de la nature, qui seule, m'avait consolée, et je ne pouvais rien dire, qu'à moi-même, au milieu de tous ces inconnus. La peine était vraiment lourde pour la force de caractère d'une enfant de sept ans....
Au dortoir des petites, où mon lit était aligné, je fus étonnée par toutes ces couchettes à rideaux blancs, parmi lesquels la religieuse de garde qu'on appelait: sœurDodo, circulait, se détachant à peine sous son voile d'un blanc plus doux.
Les bruits du dehors, les cris des charretiers s'entendaient distinctement: le dortoir longeait donc la rue!... Au lieu de dormir, lorsque tout fut tranquille, je me soulevai pour regarder les étroites fenêtres, hors de portée et barrées d'une croix de fer.
On me demandait au parloir.
Cette fois c'était mon père et ma mère.
Je me tins devant eux, muette et gauche sans effusion, sans plaisir; essayant, par orgueil, de cacher ma rancune.
Mon père était en noir et, pour la première fois, je remarquai le ruban, qui mettait comme une fleur rouge à sa boutonnière. Il restait debout, le monocle à l'œil; l'air mal à l'aise et mécontent.
—Quel costume!... de qui porte-t-elle le deuil?... s'écria-t-il en me voyant.
—C'est l'uniforme, dit ma mère d'une voix boudeuse.
—On est parvenu à la rendre laide.
—Les enfants n'ont pas besoin d'être jolis.
—Tel n'est pas mon avis....
Et mon père se baissa, sur les talons, pour m'embrasser.
—Est-ce qu'on te lave au moins?... dit-il.
Il en voulait probablement à saint Labre et tenait en suspicion les couvents, lui, à qui j'entendis redire, plus tard, bien souvent, qu'il ne pouvait comprendre les religieux ... «qui se réunissent pour puer de compagnie, en l'honneur d'un Dieu qui a créé dix mille espèces de parfums....»
La mère Marie-Jésus était là, derrière le grillage; elle chuchotait, de sa voix mielleuse et, à cause de la présence d'un homme, son voile baissé ne laissait voir que son menton fin et pointu et un peu de sa bouche mince. Elle donnait toutes sortes d'explications, touchant les leçons de musique, l'excellente nourriture, les soins attentifs.... Ma mère souriait d'un air enchanté; mais à la façon dont mon père examinait la religieuse, à travers son monocle, je compris qu'elle lui inspirait peu de sympathie et qu'il était d'ailleurs hostile à tout ce qui l'entourait. Il ne se mêla à la conversation que pour jeter cette phrase:
—Je désire que ma fille prenne un bain toutes les semaines; si cette clause n'était pas remplie, je me verrais obligé de la retirer.
Et quand il m'embrassa, pour prendre congé, il me souffla dans l'oreille:
—Tu sais, si tu t'ennuies trop ici, dis-le moi.
J'eus envie de lui crier: «Emmène-moi tout de suite»; mais comme il parlait bas, je compris qu'il craignait d'être entendu, et que, pour l'instant, il fallait se taire.
Le lieu où l'on m'avait enfermée était le couvent des religieuses, très sévèrement cloîtrées, de Notre-Dame de la Miséricorde.
Il occupait, je crois, des restes de l'ancien cloître où se retira Mllede La Vallière, sous le nom de sœur Louise de la Miséricorde, et qui fut détruit pendant la Révolution.
Sauf du côté de la chapelle, dans la partie qui contenait les classes, rien ne paraissait ancien et rien n'avait de caractère.
Chaque matin, dès sept heures, tout engourdies de froid et de sommeil, on allait entendre la messe.
Toujours préoccupée par l'idée de fuir je cherchais à me rendre compte de la disposition de la chapelle, mais c'était extrêmement compliqué. Nous étions dans une tribune, qui donnait sur le chœur des religieuses: une grande salle carrée au plancher ciré, avec de chaque coté, scellées aux murailles, des stalles en bois de chêne; au fond, au-dessous des tribunes mais plus au milieu, des bancs surélevés étaient réservés à la supérieure et à ses assistantes, et dominés par les stalactites luisantes des tuyaux de l'orgue. Le quatrième côté était occupé tout entier par une vaste grille, formée de petits carrés, comme toutes les grilles du couvent; deux rideaux noirs, courant sur des tringles la voilaient à mi-hauteur; ces rideaux restaient ouverts pendant les offices. De l'autre côté c'était l'église, avec le maître-autel en face de la grille. Je m'aperçus bientôt que cette petite église était publique: les gens du dehors y venaient, et, par cela elle prenait pour moi un intérêt extrême. Puisqu'on y entrait, on pourrait peut-être en sortir. Au moment de la communion un carré s'ouvrait dans le grillage; nappe blanche et le prêtre descendu de l'autel venaient s'agenouiller là, devant une petite nappe blanche et le prêtre descendu de l'autel leur donnait l'hostie. L'ouverture était assez large pour qu'une grande personne pût y passer aisément et, une fois de l'autre côté, la rue toute proche ... oui, mais, dès que l'officiant était reparti, on fermait la petite porte et on l'assujettissait par un cadenas.
Tout de même cette chapelle, où le monde extérieur avait accès, me parut être le point faible, et je guettais toutes les occasions qui me permettaient de fureter par là. Mais c'était si bref et si furtif, que je ne pouvais rien découvrir de nouveau.
Un jour, pendant la récréation, je parvins à gagner sans être vue, l'escalier des tribunes. J'avais remarqué qu'il montait plus haut, et depuis longtemps je voulais savoir où il aboutissait. J'arrivai à un vaste grenier, très éclairé par une sorte de coupole encore plus haute d'où le soleil tombait d'aplomb. Juste au-dessous était découpé dans le plancher un grand trou rond, qui m'attira tout de suite. En me penchant un peu, je vis qu'il donnait sur le chœur, qui en recevait la lumière. Les religieuses étaient là, assises dans leurs stalles, les mains dans leurs manches, immobiles et muettes, ayant l'air de dormir. Vues de là-haut elles me paraissaient rapetissées, comme aplaties, et très ridicules. J'eus une envie irrésistible de troubler leur méditation par quelque bon tour. Le grenier était à peu près vide, mais du linge sale était amassé par tas, çà et là: j'en amenai un jusqu'au bord du trou et je le lançai d'un coup de pied.... J'entendis un: «flac» puis des cris étouffés.... En me sauvant je rencontrai une grosse corde, pendant des poutres, et je tirai dessus. Les vibrations, puissantes et profondes, d'une cloche toute voisine, que ce geste mit en branle, m'épouvantèrent et j'eus si vite dégringolé l'escalier que jamais on ne put découvrir par qui avait été causé un pareil scandale!...
Ce bain, que mon père avait exigé pour moi et auquel on avait consenti, par crainte de perdre une élève, n'allait pas sans causer un grand embarras. C'était un événement insolite, pour lequel rien n'était disposé, et qui inspirait une sourde réprobation: le premier degré, peut-être, des pompes de satan.... On avait des hochements de tête, des haussements d'épaule, des yeux levés vers le ciel, et la sœur Dodo me confiait, innocemment, que le bain de la religieuse consistait, tout simplement, à secouer sa chemise!...
Je voyais arriver le jour de ce bain avec une certaine appréhension, car il constituait pour moi presque un supplice.
Le sol du couvent même, ne pouvant pas se prêter à cet acte peu décent, on me faisait passer par le tour, puis descendre dans une cave, où on avait posé un baquet plein d'eau chaude, et, personne ne voulant être complice, on me laissait là toute seule, après m'avoir bien recommandé de ne pas ôter ma chemise et de la baigner avec moi.
J'avais toujours, et par dessus tout, l'horreur des caves, et la demi-heure, interminable, que je devais passer dans ce baquet, où l'eau se refroidissait, était pleine d'angoisse et de dégoût.
Il ne faisait pas très noir, et je voyais les grosses araignées, courir dans les angles, drapés de toiles poussiéreuses.
Une seule chose m'intéressait et me faisait prendre ma peine en patience: le soupirail, férocement grillé, donnait sur la rue, j'apercevais un peu des pavés, un peu de l'air libre et, par moment, des pieds de passant qui couraient, au ras du grillage.
Quand je fus bien persuadée que je ne parviendrais pas à m'échapper de ce couvent, je me décidai à me laisser mourir de faim. Mais, hélas! cette résolution extrême ne tenait guère plus d'une demi-journée.
Pourtant, je voulais en finir, plutôt dans l'idée de me venger de ceux qui m'avaient enfermée: «pour leur apprendre,» que pour mourir tout à fait.
Mais le moyen n'était pas facile à trouver et je roulai longtemps ce sinistre projet sans parvenir à le réaliser.
Un jour, pourtant, je reconnus, parmi les mauvaises herbes, le long des murailles du préau, près de la chapelle, une plante, dont mon grand-père m'avait appris à me défier, comme d'un poison violent, et qu'il arrachait toujours, quand il la rencontrait dans le jardin de Montrouge. C'était, je crois, de l'euphorbe: une petite herbe, qui n'a l'air de rien, mais qui saigne une goutte de lait, quand on casse la tige, un lait terrible!... Je n'hésitai pas à sucer de ce lait, autant que j'en pus trouver. Le résultat fut très rapide: j'eus une inflammation violente de la bouche et de la gorge, une brûlure si douloureuse, que je n'ai jamais pu revoir cette perfide goutte de lait, sans retrouver cette affreuse sensation.
Je dus passer plusieurs jours à l'infirmerie, et, le médecin, ne comprenant pas ce que j'avais, je lui expliquai que je m'étais empoisonnée, pour m'en aller du couvent.
L'effet que je cherchais fut, malheureusement, tout à fait manqué. On se garda bien de raconter à ma famille qu'il y avait des plantes dangereuses, à la portée des enfants. Mais on sarcla soigneusement les herbes folles, qui prospéraient au pied des murailles et des arbres, et l'affreux préau de terre battue fut ainsi privé de toute verdure.
Le jour où elle parut, dans la petite classe, je crus avoir une hallucination.
On avait annoncé une nouvelle élève, mais sans rien dire de plus, et ce que je voyais était si inattendu, si invraisemblable, surtout dans ce milieu austère, où tout était endeuillé et sombre, qu'il me sembla que je rêvais.
Celle qui descendait, avec hésitation, le petit escalier de bois, c'était une almée!... Vêtue d'une veste écarlate, à manches de gaze lamée d'or, elle était coiffée d'une calotte brodée de perles, posée de côté, au-dessus de deux belles nattes blondes.
Quelle vision! toute la classe était béante de stupeur, tandis que la nouvelle venue, plus grande qu'aucune de nous, fronçait le sourcil et baissait la tête, au point de cacher son visage, tellement elle était intimidée d'être regardée par tant de paires d'yeux.
Le premier étonnement passé, malgré les: «Chut, chut» et les coups de règle de la mère Saint-Raphaël, les élèves étouffèrent mal leurs rires et leurs chuchotements moqueurs. Ces petites filles, alors, me parurent si ridiculement sottes que je les pris définitivement en grippe.
Je sortis de mon banc, ce qui n'était pas permis, et passant derrière la chaise de la religieuse, j'allai, dans un élan spontané, embrasser la nouvelle venue.
—De quel pays es-tu, pour être si belle?
—Je suis Valaque, me répondit-elle.
—Comment t'appelles-tu?
—Catherine.
—Eh bien! Catherine, je serai ton amie, et tu n'as pas besoin d'avoir peur de ces petites cruches-là.
Le lendemain toutes ces splendeurs avaient disparu, Catherine avait pris le deuil; le ruban de laine verte de la division remplaçait les palmettes d'or et les gazes lamées; mais elles existaient toujours pour moi, je savais tout cela enfermé dans un coffre et la jeune Valaque restait à mes yeux une personne mystérieuse et attrayante.
Elle était douce et craintive, avec un visage un peu large, des yeux bruns et le teint légèrement brouillé de taches de rousseur. En somme, dépouillée de son costume original, elle n'avait rien de très particulier dans l'aspect, mais son caractère était singulier; sa manière de parler, ses gestes, tout me rappelait à chaque instant son origine et ce qu'elle contenait d'inconnu.
Je me mis à l'aimer beaucoup, et mon chagrin s'en alla. Tout fut changé autour de moi. Je commençais à examiner les êtres qui peuplaient le couvent; jusque-là ils n'avaient été pour moi qu'une foule vague, et, poussée par mon caractère insoumis et mon instinct de domination, au lieu de ruminer mon ennui, j'entrepris la conquête du couvent!
Dans la classe, je ne quittais plus la première place, à droite de la religieuse; Catherine, plus âgée que la moins jeune de la division, était en retard, quoique sachant parler le français; elle mérita cependant par son application, la seconde place, et, ainsi, elle était en face de moi, tout près, devant l'autre versant des pupitres noirs.
J'avais établi, entre elle et moi, toute une télégraphie de clins d'yeux et de grimaces, que j'employais quand il était défendu de parler, et qui la remplissait de terreur. Elle craignait, surtout pour moi, les punitions, mais j'avais toujours une provision de bons points, que je m'efforçais de gagner, uniquement pour avoir de quoi me libérer et pouvoir tout me permettre. C'était là, la base initiale de mon indépendance; j'étais étonnamment sage et laborieuse, dans le seul but d'échapper à la règle.
Cette combinaison, fruit de profondes réflexions, embarrassait beaucoup l'autorité; sous peine de renverser l'ordre établi par elle et de rapporter ses propres décrets, elle était bien forcée d'accepter les rançons qu'elle avait fixées, et de subir mes infractions. La mère Saint-Raphaël disait: «que je me déguisais en ange pour mieux faire le diable....»
Je tenais beaucoup, surtout, à quitter la classe sans permission, car cela me paraissait très humiliant de demander toujours à être autorisée, pour les actes les plus insignifiants. Pendant les quarts d'heure de repos, où l'on était à peu près libre dans la classe, je m'échappais, entraînant Catherine, quand elle avait assez de courage et était munie de bons points. Nous allions rôder dans les couloirs, à la buanderie, à la cuisine, dans le jardin des religieuses, et en tous lieux où il était défendu d'aller. Quelquefois nous montions, posément, l'escalier bien ciré qui conduisait aux appartements de la supérieure et des dames assistantes, et nous frappions à la porte de la vieille mère Sainte-Trinité, dont l'enfance sénile se réjouissait toujours de la nôtre, et nous comblait de verres de cassis et de croquignoles.
Au retour de ces escapades, je payais tout de suite en petits bouts de papier bleu et Catherine, honteuse, s'exécutait aussi, tout attristée et repentante.
Il y avait, pourtant, des punitions pour lesquelles je dédaignais de me racheter, celle surtout qui consistait à avoir le tablier noir relevé sur la figure. En général, toute la classe la subissait en même temps et je trouvais cela plutôt amusant et très ridicule. J'avais d'ailleurs un moyen, qui réussissait presque à coup sûr, de faire pardonner à toutes.
Une verve très singulière m'était venue depuis quelque temps, un besoin de discourir abondamment, sur les sujets les plus imprévus. La teneur et le style de ces beaux discours m'échappent tout à fait, mais j'ai le souvenir très net des effets qu'ils produisaient.
Le tablier sur la tête, dans le silence consterné de la classe, je commençais à parler, à demi-voix, comme à moi-même, puis je haussais le ton insensiblement. Je m'adressais à mes compagnes, les exhortant, sans doute, au repentir, avec des inflexions et des éclats de voix de prédicateur en chaire.
A travers l'étoffe, j'y voyais un peu. Je guettais le visage de la mère, je voyais le coin de sa bouche remuer, pour un sourire qu'elle retenait, mais, de plus en plus irrésistible. Tout à coup elle se renversait sur sa chaise, en éclatant de rire:
—On n'a pas idée d'un pareil démon, disait-elle, qui est-ce qui lui souffle tout cela?
Presque toujours elle ajoutait:
—Allons, je pardonne, reprenez vos livres.
J'allais alors la remercier, et elle m'embrassait, en recommençant à rire....
Cette verve bizarre ne se bornait pas aux paroles, j'écrivais aussi. Ma grand'mère m'avait fait cadeau d'une papeterie, où étaient rangés, avec leurs enveloppes, des cahiers de papier à lettres, rose, vert pistache, bleu tendre, lilas, tout à fait jolis. Elle me les avait donnés pour m'inciter à écrire à ma famille, mais je n'avais rien à lui dire.
C'était à la mère Sainte-Madeleine que j'adressais, de préférence, mes épîtres.
Depuis que l'amitié de Catherine me faisait prendre le couvent en patience, je cherchais à m'expliquer dans quel but les religieuses y étaient ainsi enfermées. J'avais cru d'abord qu'elles subissaient une pénitence, pour le rachat de quelque faute très grave, et j'eus beaucoup de peine à comprendre, et même je ne compris pas du tout, comment elles y étaient de leur plein gré, pour toute leur vie, et heureuses d'y être. Cela je ne pouvais pas le croire; en tous cas, elles étaient abusées par quelque folie, et j'avais entrepris de convaincre la mère Sainte-Madeleine qu'elle se trompait: je voulais la guérir de son erreur....
C'est dans ce but que je lui adressais de si belles lettres, sur mon papier à couleurs tendres. Je regrette d'avoir oublié les arguments que j'employais et la façon dont je les énonçais, cela devait être d'une extravagance et d'une drôlerie extrêmes, car la mère Sainte-Madeleine, si réservée et si sérieuse, s'amusait infiniment de ces lettres, qui cependant ne la convertissaient pas à mes idées.
Je me souviens seulement du sens de quelques-uns de ces gribouillages, qui prenaient la forme de déclarations d'amour, car, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, c'était au nom de l'amour (comment pouvais-je savoir quelque chose de lui?) que je l'adjurais de renoncer à une réclusion aussi cruelle.
Je lui adressais donc des déclarations; prenant le rôle d'un jeune homme, un prince naturellement, qui lui proposait de l'enlever et de l'emmener dans son château, où elle s'amuserait à toutes sortes de choses, et ne serait plus jamais religieuse.
Mon papier s'épuisa à cette correspondance, sans convaincre celle à qui elle s'adressait, mais sans la lasser ni lui déplaire.
Mais, quelque chose me désolait, moi, outre la vaine dépense d'un style, sans doute admirable, c'était le contraste de l'écriture déplorable, dont je disposais alors, ponctuée de pâtés et d'éclaboussures, avec la fraîcheur tendre du papier. Aux premières lignes, je tâchais bien de m'appliquer, d'écrire un peu moins gros et plus droit, mais le feu de l'inspiration m'entraînait vite, et c'était très vilain à l'œil, ces lettres, qui ne finissaient pas de sécher, et que je fermais, en poussant un gros soupir, à la fois résigné et navré....
Quand les sorties n'étaient que de quelques jours, je passais chez mon père, chez ma grand'mère ou même chez Carlotta Grisi, ces courtes vacances.
C'était chez Giselle que je m'ennuyais le moins.
Le matin, elle travaillait pendant plusieurs heures, en chemise, devant sa psyché, elle étudiait ses pas: elle courait, bondissait, marchait sur la pointe des orteils, se renversait en toutes sortes de poses, souple, légère, délicieuse. J'assistais à ce spectacle, bien sage dans un petit coin, avec une surprise et une curiosité extrêmes.
Je n'ai, d'ailleurs, jamais vu danser Giselle, que là.
Les personnes qu'elle recevait étaient très aimables pour moi; dans l'idée de plaire à la tante, sans doute, on flattait la nièce.
J'ai gardé le souvenir, toujours attendri, d'un jeune prince étranger, pâle et blond, qui était mon ami plus que les autres. Je lui tenais compagnie, dans ses longues stations d'attente au salon. Il causait avec moi, comme avec une grande demoiselle, d'une voix douce et sourde, et toute sa personne me paraissait particulièrement précieuse et élégante. Il me fit des cadeaux merveilleux, entre autres celui d'un canard mécanique que l'on remontait avec une clé, et qui marchait, battait des ailes et faisait:coin-coin!...Il me donna aussi un salon, formé d'un paravent rose et or, où s'enchâssaient des glaces, alternant avec des tableaux, d'un mobilier mignon et de deux belles dames qui se rendaient visite. Ce fut là mon jouet de prédilection, et je le conservai très tard dans ma vie.
Quand c'était chez ma grand'mère, que je passais mes jours de sortie, ils étaient alors pour moi une vraie pénitence.
Cette dame, solennelle, sévère et grognonne, m'était tout à fait antipathique, et, de plus, elle me faisait peur, de sorte que, contre ma coutume, je subissais sa tyrannie.
Elle occupait, passage Saulnier, derrière une cour, séparée de la rue par une porte cochère, et un mur orné de pots de fleurs, un petit appartement au premier. Victoire, sa bonne, une femme d'un certain âge, coiffée d'un tour de cheveux noirs comme de l'encre, qui lui donnait un air terrible, venait me chercher au couvent. Aussitôt arrivée passage Saulnier, ma grand'mère me faisait asseoir sur une petite chaise auprès du feu (c'était le plus souvent en hiver) et me donnait à lire un livre très ennuyeux, pour me faire tenir tranquille, disait-elle.
Je rôtissais d'un côté, ma joue devenait toute rouge, et avec des impatiences dans les jambes et des envies de crier, je n'osais pas bouger, pendant des heures. Quelquefois, j'obtenais d'aller faire le marché avec Victoire, et c'était une délivrance.
Quand la grand'mère était absente, ma seule ressource pour me distraire, était de converser avec le perroquet, le seul personnage de la maison pour qui j'eus de la sympathie.
C'était un vieil oiseau, qui en savait long, et m'enseignait complaisamment tout son répertoire. Il me reprenait très drôlement quand je me trompais, en me regardant de son petit œil malin et j'avais pour lui la plus vive admiration. J'ai appris de lui bien des refrains et, entre autres une chanson, paroles et musique, que je n'ai jamais oubliée:
«Quand je bois du vin clairet,Tout tourne au cabaret....»
Chez mes parents c'était plus gai; je retrouvais ma sœur, et il y avait un perpétuel va-et-vient de gens, que je ne connaissais pas, mais qui étaient connus, quelquefois célèbres; entre autres Ernest Reyer, qui chantait au piano d'extraordinaires chansons, Paul de Saint-Victor, Nadar, Vivier, qui jouait du cor de chasse et imaginait les farces les plus étonnantes. Une négresse cantatrice: Maria Martinez, surnommée la Milabran noire. Elle embrassait, de ses grosses lèvres, ma mère, qui n'aimait pas du tout cela et prétendait qu'elle sentait le singe. Mon père s'intéressait à elle et s'efforçait de la protéger dans sa carrière fantaisiste et décousue. Il composa même pour elle une opérette, qui fut jouée, intitulée:La Négresse et le Pacha.
Une rieuse demoiselle, connue par voisinage (elle habitait sur le même palier) Marie Dupin, était là aussi très souvent. Son nez, spirituellement relevé, amusait beaucoup mon père, qui essaya plusieurs fois de le croquer.
Louis de Cormenin, le parrain de ma sœur, venait souvent nous chercher, et nous conduisait au théâtre de Séraphin, ou bien nous promenait en voiture; mais, à moi, campagnarde, puis recluse, la voiture ne me plaisait guère, je n'y étais pas très rassurée et je vois encore le regard de surprise et de dédain suprême, que ma sœur, Parisienne déjà blasée, laissa tomber sur moi, un jour où j'avais peur d'un cheval, que je trouvais trop grand, et qui se cabrait!
Au retour de ces journées mondaines, je rapportais, dans le couvent, des impressions qui m'enveloppaient quelque temps et n'étaient pas toujours des plus édifiantes. Je répétais des mots et des bouts de chansons que j'avais retenus, ou bien, ce qui était plus grave encore, je m'efforçais d'imiter à ma façon, les entrechats de Giselle.
En général, je recherchais la solitude pour me livrer à ces exercices, et un grand corridor, qui passait derrière les classes, coupé par des marches de pierres, me semblait le lieu le plus propice à ces essais tumultueux. Les deux mains posées sur une des marches, je donnais de grands coups de pied en arrière, envoyant mes jambes par-dessus ma tête, avec mes jupes à l'aventure. Je mettais une ardeur extrême à cette étude, qui m'eût amenée, peut-être, à faire la roue assez exactement. Mais j'y étais si appliquée que j'oubliais toute prudence.
Un jour, hélas! la sœur Sainte-Claire, sortant de sa classe, me surprit au moment du plus bel effet!...
Quel spectacle! Elle en fut comme suffoquée; elle jugea même la faute si grave, qu'elle ne se trouva pas le droit de décréter, seule, la punition, et réunit un conseil.
La sœur Sainte-Claire était toute petite, avec de jolis yeux inquiets, dans une figure ronde, aux joues rouges comme des pommes; elle n'était pas méchante, mais toujours scandalisée, et elle dirigeait la seconde classe, très nombreuse, en des effarements sans fin. Je tombais mal, en ayant été surprise par cette timorée.
Il n'y eut pas moyen de racheter le châtiment. Je fus condamnée à être à genoux devant la communauté, supplice—équivalant au pilori—destiné à abaisser l'orgueil, et à inspirer au coupable, ainsi humilié, un profond repentir de sa faute; mais qui produisait sur la pécheresse endurcie que j'étais, bien peu d'effet.
C'était au réfectoire, que l'on subissait la peine. Toutes les religieuses, revenant de la chapelle, défilaient, l'une derrière l'autre, en récitant à demi-voix des litanies. Elles étaient obligées pour gagner leur réfectoire, de traverser le nôtre, et chacune passait ainsi devant la criminelle.
Je les regardais en dessous—tandis qu'elles laissaient tomber sur moi un regard de commisération—très intéressée par leurs allures et leurs attitudes diverses: le voile baissé, pour mieux garder leur recueillement: l'une se balançait comme au rythme de quelque cantique; l'autre ne se balançait pas, mais levait la tête avec des yeux extatiques; beaucoup tenaient leurs mains contre leur poitrine, jointes par les paumes; plusieurs égrenaient le rosaire, et le bourdonnement sourd de toutes les voix était traversé de sons rauques, comme sanglotés, de soupirs flûtés et de notes aiguës, aussitôt éteintes.
Quand le dernier voile avait disparu, il fallait baiser la terre, avant de se relever. On m'avait heureusement indiqué le moyen d'esquiver, par un subterfuge, cette désagréable opération: on baisait sa propre main, et cela revenait au même: puisque nous ne sommes que poussière....
L'expérience me fit découvrir, qu'il y avait, parmi les religieuses, et vis-à-vis de moi, deux camps, dont l'un m'était très favorable, l'autre très hostile.
Le couvent avait des nouvelles du monde, par les élèves, d'abord, dont les plus grandes avaient jusqu'à vingt ans, et les murs n'étaient pas assez hauts pour que la célébrité de mon père ne les ait pas franchis. L'auteur deMademoiselle de Maupinn'était probablement pas en odeur de sainteté; de plus, ma mère chantait au théâtre; ma tante dansait; Julia Grisi était ma cousine; tout cela m'entourait d'une atmosphère particulière, qui avait, pour les unes, l'attrait du fruit défendu et inspirait aux autres la réprobation et l'horreur. Celles-là m'accablaient de regards courroucés et dénonçaient mes moindres peccadilles; tandis que les premières me cajolaient et me poursuivaient d'insidieuses et d'indiscrètes questions.
On me demanda une fois, s'il était vrai que mon père avait deux femmes!... Je répondis, sans hésiter (je ne sais où j'avais pris cette réponse péremptoire): «Qu'il pouvait bien en avoir deux, si cela lui plaisait, puisqu'il était Turc.» Turc!... J'étais donc une païenne, alors? Cela se voyait bien, à mon absence complète de dévotion....
L'idée d'être Turque ne me blessait en rien; j'étais même persuadée que j'avais été en Orient et je donnais, au sujet de ce voyage imaginaire, tous les détails que l'on voulait, et qui, par extraordinaire, étaient exacts. La cause de cette bizarrerie est sans doute très explicable, mais elle m'échappe complètement.
Parmi les religieuses qui me détestaient, il y en avait une, qui me produisait une impression indéfinissable. Quand elle était présente, je l'épiais continuellement, sans pouvoir m'en empêcher, et elle s'en apercevait, car bien souvent, son regard irrité se heurtait au mien et c'était un choc dont je ressentais vraiment la secousse.
Cette religieuse était jeune, comme une novice, bien qu'elle portât le voile noir. Elle était grande,—très grande,—mince et souple, pleine de brusquerie, cependant, dans ses gestes et dans sa marche. Son visage régulier, pâle, à la bouche sinueuse, au menton arrondi et saillant, était énergique et beau, mais il y avait dans toute sa personne comme une gaucherie ou une gêne. A son aversion pour moi se mêlait, à ce que j'imaginais, une certaine crainte. On l'appelait sœur Basile.
Elle n'enseignait pas, mais comme presque toutes les religieuses, nous gardait, à son tour, pendant les récréations. Elles avaient lieu quelquefois, en hiver, ou quand il pleuvait, dans la seconde classe, grande salle, en contre-bas, qui longeait le préau et coupait à angle droit la première classe et la petite classe, situées sur la cour. Une sainte Anne, en plâtre peint, apparaissait tout au fond de cette salle, plus longue que large.
C'est là que je crus découvrir, un jour, le mot de cette énigme, si longtemps cherchée. Brusquement il me sembla que tout s'expliquait. J'attirai, dans l'angle le plus reculé, ma peureuse et douce Catherine, et je lui soufflai dans l'oreille, le plus bas possible:
—Je sais, maintenant, la sœur Basile est un homme.
—Un homme!
—Regarde-la, ça se voit bien, va; elle est si grande, l'air si fier, et quand elle marche, sa robe n'est pas assez large pour ses pas....
—Prends garde, on dirait qu'elle t'a entendue.
La sœur Basile, en effet, dardait vers nous un regard fixe et dur, de l'autre bout de la salle, où elle se tenait debout et les bras croisés, dans une attitude vraiment virile.
—Elle n'a pas entendu, mais elle a peur que je devine, il y a longtemps qu'elle se méfie.
Catherine était terrifiée:
—Si on sait que nous savons, qu'est-ce qu'on va nous faire?...
Moi, j'étais fière de ma découverte, et j'aurais voulu pouvoir répondre une fois: «Oui, mon père» à ce Basile, pour voir ce qu'il dirait; mais il ne me parlait jamais, et je guettais le son de sa voix, entendu bien rarement.
Je ne pus garder un tel secret. Il fut chuchoté d'oreille à oreille et les grandes surtout y prirent un vif intérêt. Plusieurs étaient convaincues comme moi. Elles disaient que ce devait être un jeune prêtre, qui avait, peut-être, sa sœur dans le couvent; d'autres cachaient des sourires, pleins de sous-entendus; quelques-unes le trouvaient charmant.
Les religieuses furent certainement informées de cette scandaleuse rumeur, car Basile fut dispensé de la garde des classes. On ne le revit plus, que de loin, à la chapelle. Mais il n'y eut pas d'enquête, on ne chercha pas à punir. Sans doute la communauté décida que le mieux était d'étouffer, sous le silence, une aussi monstrueuse histoire; ou, peut-être.... J'ose à peine avouer, que je ne suis pas encore bien convaincue, que la sœur Basile n'était pas un homme!...
Nous étions assez peu nombreuses, à la classe de musique; classe tout à fait à part et soumise à l'autorité absolue de sa sœur Fulgence, seule à la diriger.
C'était une personne très remarquable que la sœur Fulgence, au visage énergique et anguleux, avec des yeux fauves, ombragés par des sourcils en broussailles. Courte et trapue, elle marchait toujours très vite, penchée en avant et se dandinant, comme si elle eût voulu faire valoir sa tournure.
Son enseignement était divisé en deux parties. La première consistait en une espèce de conférence, où elle racontait les origines et l'histoire de la musique, en développait la théorie, en expliquait les principes. Ce discours, qui s'adressait plutôt aux élèves de dix-huit ans, qu'aux petites comme moi, je le suivais cependant sans en perdre un mot, et la sœur Fulgence était certainement éloquente, car sa parole me communiquait son enthousiasme et m'ouvrait tout un monde magnifique.
Malheureusement, la seconde partie de l'enseignement n'était pas à la hauteur de la première: assise devant le piano, je ne savais plus du tout ce que le professeur voulait de moi. Sa façon d'enseigner me rappelait assez la manière dont j'apprenais à lire à ma camarade de Montrouge: Nini Rigolet; elle me disait: «Jouer», tandis que je n'avais aucune notion, ni d'exécution, ni de lecture musicale. Le morceau qu'elle plaçait sur le pupitre, n'eût pas été facile, même pour une élève déjà forte: c'était une pièce de concert intitulée:La Ronde des Porcherons, et pour moi, naturellement, absolument indéchiffrable. Il y avait aussi une polka, hérissée de dièzes:Fleur des champs et fleur des salons, qui m'intéressait davantage, à cause de l'image gravée sur la couverture, mais je ne voyais pas plus loin.
Le sœur Fulgence insistait. Après avoir résisté longtemps, je me mettais à taper, au hasard, sur le clavier et à donner même des coups de pied dans la caisse. La leçon finissait mal. La maîtresse, qui avait sa méthode à elle, pour enseigner, avait aussi une façon spéciale de châtier, et là, les exemptions n'avaient pas cours.
Dans une terrine, à demi pleine d'eau et de vinaigre, trempaient des verges menaçantes. La sœur Fulgence les saisissait, vous faisait mettre à genoux, troussait vos jupes et vous fouettait d'une main alerte. Après la leçon, sûre de ne pas l'échapper, j'allais moi-même dans la chambre des exécutions et je me mettais en posture.
Je fis un jour à la «professeuse» cette proposition ingénieuse: «Ne pas prendre de leçon et être fouettée tout de suite» puisque l'issue était fatale, cela éviterait, à elle, la peine, à moi, l'ennui. D'un air à la fois furieux et rieur, la sœur Fulgence me répondit:
—Non, mademoiselle, vous prendrez d'abord votre leçon, et vous serez fouettée, ensuite.
Après deux ans de ce régime, j'étais parvenue à jouer une ligne de la polka:Fleur des champs et fleur des salons, et une ligne et demie de:La Ronde des Porcherons, mais j'avais la musique en horreur!
XLV
Le bulletin qui tenait l'état de ma conduite et que l'on remettait chaque mois à ma famille, portait, invariablement:—Religion:—aucune.
Chose très singulière, dans ce milieu, sous ces influences, malgré mon imagination très vive, le mysticisme n'avait aucune prise sur moi. J'avais bien, tout d'abord, écouté attentivement l'histoire religieuse; la toute-puissance, les grâces accordées, à qui les demandait d'un cœur fervent et en ayant la foi, m'intéressaient surtout, mais, au point de vue pratique. J'adressai plusieurs lettres à la Vierge et aux saints, pour leur demander différentes choses—entre autres du chocolat—ayant été sage dans le but de les obtenir. Les réponses n'étant pas venues, j'avais, du coup, perdu la foi. Je dormais tout le long de la messe, chaque matin, sous l'œil compatissant de la bonne sœur Dodo; et, le dimanche, aux offices, je n'étais occupée qu'à tâcher de voir dans l'église publique et à communiquer mes réflexions à Catherine, qui n'osait pas rire et tremblait toujours de mes audaces.
On faisait cependant, pour l'édification des petites, un catéchisme spécial, qui avait lieu les jeudis. A cet effet, des bancs étaient rangés dans le chœur des religieuses et cela nous amusait d'être en ce lieu sacré, si sévèrement interdit d'ordinaire.
Le prêtre, en surplis blanc, s'asseyait contre le grillage, dans l'église publique, il nous apparaissait par le carré ouvert; sa tête, et ses bras gesticulant, débordant de notre côté.
Il ne me semble pas que ce vieil abbé, jovial et rieur, prenait sa mission très au sérieux; il nous racontait des histoires, le plus souvent comiques, et je n'ai retenu, de son enseignement, qu'une seule recommandation et des plus extraordinaires, faite surtout à des petites filles de huit à dix ans:
«Lorsque l'on joue une partie de dames avec une dame, nous dit-il un jour, il faut toujours lui laisser prendre les pions noirs, parce qu'ils font ressortir la blancheur de ses mains».
Depuis lors, je me suis religieusement conformée à cette loi, c'est-à-dire que j'ai toujours accaparé les pions noirs.
C'était ce même prêtre qui confessait toute la communauté, les élèves, et jusqu'aux pécheresses de huit ans. Il n'avait pas besoin pour cela de pénétrer dans le couvent: le confessionnal était, comme l'église, partagé en deux par une grille et il ne communiquait pas autrement.
Quand c'était mon tour de confesser mes péchés, je mettais mon orgueil à en avoir beaucoup et de très damnables, et comme en somme, mon examen de conscience ne m'en fournissait que d'assez piètres, j'en inventais de plus importants. On m'avait appris que l'on péchait en pensée, aussi bien qu'en action, et puisque j'imaginais des fautes, j'en étais donc vraiment coupable.
Ce n'était guère l'avis du brave confesseur, qui, au récit de mes méfaits, avait des pouffements contenus, qui jaillissaient, parfois, en gloussements si drôles, que je me mettais à rire aussi, et nous arrivions à de tels éclats, que la sœur Marie-Jésus, qui était sacristine, prenait sur elle d'ouvrir brusquement la porte du confessionnal et de m'en faire sortir, en murmurant, pâle de colère:
—Cette petite-là est tellement pervertie, qu'elle est capable de causer la perdition, même d'un prêtre!...
Etait-ce donc, alors, comme brebis égarée, qu'on cherche à reprendre par des cajoleries, qu'on me gâtait, cependant, plus qu'aucune autre; avait-on l'idée de me conquérir à la vie monastique, pour laquelle je n'avais jamais donné aucun symptôme de vocation? il est certain qu'on me traitait avec une indulgence spéciale.
Un jour, il y eut grande émotion dans le couvent, préparatifs de fête, tapis, guirlandes, fleurs effeuillées: l'archevêque de Paris venait visiter le couvent!
Il arriva en bel appareil, avec une suite nombreuse, et le cloître, si fermé d'ordinaire, se laissa fouler par les pas de beaucoup d'hommes.
Très curieuse de voir ce spectacle inusité, je m'étais faufilée au premier rang, en me cachant un peu, toutefois. Une des religieuses m'aperçut et, au lieu de me gronder, m'attira à elle et me poussa vers l'archevêque.
—Monseigneur, lui dit-elle, je vous présente l'espoir de la communauté.
Le prélat me tapota les joues en me félicitant; mais j'ai toujours cherché, depuis, en quoi j'avais pu être, un seul instant, l'espoir de la communauté....
Un glas sinistre, qui tombe, lourdement, dans le silence. Les classes suspendues; à la chapelle, les cierges allumés, toutes les sœurs en prière: la mère Sainte-Trinité est à l'agonie....
Une impression de terreur pèse sur nous. Dans la classe, muette, le front contre une des vitres, je regarde de l'autre côté, les fenêtres que je connais bien, de l'appartement où se passe cet événement horrible et solennel. Je cherche à m'imaginer tous les détails: la longue vieille figure, sans son voile noir, renversée sur l'oreiller, grimaçante et râlante; et les sœurs autour du lit, et le prêtre, que l'on a vu passer, venant du dehors, et portant les saintes huiles.
Mais ce qui m'apparaît surtout, c'est le placard aux friandises, qu'elle ouvrait si complaisamment et qu'elle n'ouvrira plus. J'entends sur le bord du verre les petits chocs du flacon tenu par sa main incertaine, je retrouve l'intonation de sa voix: «Du cassis comme on n'en boit pas».
J'ai supplié qu'on me laissât la voir une dernière fois: c'est impossible, elle ne parle plus, n'entend plus et ne m'apercevrait même pas. Alors je trépigne de colère contre cette inconnue implacable: la mort!...
Le matin, au dortoir, on nous éveille en nous touchant l'épaule, pour ne pas sonner la cloche. La mère Sainte-Trinité est morte dans la nuit.
La journée se passe, presque tout entière, dans la chapelle, autour du catafalque, dressé au milieu du chœur et tout illuminé de cierges. La nuit, quelques-unes des grandes, les plus pieuses, obtiennent la faveur de veiller la morte, avec les religieuses.
Et, le lendemain, pour la première fois depuis mon arrivée, la porte cochère s'ouvre toute grande, devant le corbillard qui vient du dehors. Les chevaux piaffent sur les pavés de notre cour et les bottes noires du cocher luisent. Je comprends alors la fonction de cette porte, toujours close et voilée d'un crêpe de poussière; elle ne s'ouvre que pour laisser sortir les mortes....
C'est toujours un chagrin pour la communauté de voir ainsi rentrer, de force, dans le monde profane, la dépouille d'une d'elles, et un grief inapaisé, qu'il leur soit interdit de dormir l'éternel sommeil sous une dalle de l'église où elles ont prié toute leur vie.
On chuchote des histoires mystérieuses, d'inhumations clandestines, de saintes abbesses, dont les ossements miraculeux sont gardés dans des souterrains inconnus. On me montre même, en me faisant promettre de garder le secret, dans un reliquaire d'or, fermé d'une vitre de cristal, et posé sur un autel dans la sacristie, le cœur, desséché et noir, d'une religieuse d'autrefois, aimée entre toutes.
Il y avait au couvent, une superbe novice, pleine de vie, de joie et de santé et dont la vocation religieuse prenait une exubérance passionnée, qui m'emplissait de surprise.
Grande, forte, les yeux lumineux, les joues colorées d'un sang riche, les lèvres charnues et rouges elle semblait faite, plus qu'aucune autre, pour la vie normale et tous les bonheurs naturels; c'était le contraire d'une nonne, et l'idée qu'elle allait, sans y être forcée par rien, se murer dans cette tombe, me causait un très vif chagrin.
Toutes les fois que je pouvais la joindre, j'entreprenais de combattre sa résolution, par des discours véhéments. Elle discutait volontiers, en riant de toutes ses dents éclatantes, en repoussant, sous le bandeau, ses beaux cheveux noirs, qui débordaient toujours, malgré elle. Je la suppliais, quand j'étais à bout d'arguments, je la menaçais des regrets terribles qui lui viendraient plus tard, alors qu'il ne serait plus temps. Les autres n'étaient pas entrées aussi jeunes, et puis les laides, ça ne faisait rien, le monde aurait été sans doute méchant pour elles, tandis qu'une belle comme elle, c'était un crime.
Elle riait, sûre de son bonheur, fière de se donner à Dieu, sans avoir eu ni déceptions ni tristesses, et à mesure que le jour de sa prise d'habit approchait, sa joie rayonnait de plus en plus.
J'assistai, sans en rien perdre, à cette cérémonie, à ce cruel spectacle, dont tous les détails se sont gravés dans mon souvenir, assez nettement pour qu'il me fût facile, bien des années plus tard, de donner à mon père, lorsqu'il composa son roman deSpirite, tous les renseignements qui lui étaient nécessaires pour la prise de voile de son héroïne.
Il voulut d'ailleurs choisir ce couvent, où j'avais vécu, loin de lui, et un peu contre sa volonté, pour y enfermer la jeune fille déçue par l'amour, de son œuvre; il en donna même, d'après mes indications, une description assez développée, dans le livre.
On se souvient de cette page que Spirite dicte à Guy de Malivert:
«Le couvent des sœurs de la Miséricorde n'est pas un de ces cloîtres romantiques comme les mondains en imagineraient pour abriter un désespoir d'amour. Point d'arcades en ogive, de colonnettes festonnées de lierre, de rayon de lune pénétrant par le trèfle d'une rosace brisée et jetant sa lueur sur l'inscription d'une tombe. Point de chapelle aux vitraux diaprés, aux piliers fuselés, aux clefs de voûtes découpées à jour, excellent motif de décoration ou de diorama. La religiosité que cherche à soutenir le christianisme par son côté pittoresque et poétique n'y trouverait aucun thème à descriptions dans le genre de Chateaubriand. La bâtisse en est moderne et n'offre pas le moindre recoin obscur pour loger une légende. Rien n'y amuse les yeux; aucun ornement, aucune fantaisie d'art, ni peinture, ni sculpture; ce ne sont que lignes sèches et rigides. Une clarté blanche illumine comme un jour d'hiver la pâleur des longs couloirs, aux parois coupées par les portes symétriques des cellules, et glace d'une lumière frisante les planchers luisants. Partout règne une sévérité morne, insouciante du beau et ne songeant pas à revêtir l'idée d'une forme. Cette architecture maussade a l'avantage de ne pas distraire les âmes qui doivent être abîmées en Dieu. Aux fenêtres, placées haut, des barreaux de fer se croisent serrés, et par leurs noirs quadrilles ne laissent du dehors entrevoir que le ciel bleu ou gris. On est là au milieu d'une forteresse élevée contre les embûches du monde. La solidité de la clôture suffit. La beauté serait superflue.