Pour arriver au résultat que nous venons de promettre, c'est-à-dire pour reprendre notre récit où nous l'avons abandonné à la fin de notre dernier volume, il faut que nos lecteurs aient la bonté d'entrer avec nous à l'hôtel de Longueville, qui, adossé à celui de la marquise de Rambouillet, coupe avec lui, en deux, le terrain qui s'étend de la rue Saint-Thomas-du-Louvre à la rue Saint-Nicaise, c'est-à-dire est situé comme l'hôtel Rambouillet, entre l'église Saint-Thomas-du-Louvre et l'hôpital des Quinze-Vingts; seulement son entrée est rue Saint-Nicaise, juste en face des Tuileries, tandis que l'entrée de l'hôtel de la marquise, est, nous l'avons dit, rue Saint-Thomas-du-Louvre.
Huit jours se sont passés depuis les événements qui ont fait, jusqu'à présent, le sujet de notre récit.
L'hôtel, qui appartient au prince Henri de Condé, le même qui prenait Chapelain pour un statuaire, et qui a été habité par lui et par Mme la princesse sa femme, avec laquelle nous avons fait connaissance à la soirée de Mme de Rambouillet, a été abandonné en 1612, deux ans après son mariage avec Mlle de Montmorency, époque à laquelle il acheta, rue Neuve Saint-Lambert, un magnifique hôtel qui débaptisa cette rue pour lui donner le nom de rue de Condé, qu'elle porte aujourd'hui. Il est habité seulement, au moment où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au 13 décembre 1628 (les événements sont tellement importants à cette époque, qu'il est bon de prendre les dates), par Mme la duchesse douairière de Longueville et par sa pupille, Son Altesse la princesse Marie, fille de François de Gonzague, dont la succession causa tant de troubles, non seulement en Italie, mais en Autriche et en Espagne, et de Marguerite de Savoie, fille elle-même de Charles-Emmanuel.
Marie de Gonzague, née en 1612, atteignait donc sa seizième année; tous les historiens du temps s'accordent à affirmer qu'elle était belle à ravir, et les chroniqueurs, plus précis dans leurs dires, nous apprennent que cette beauté consistait: dans une taille moyenne parfaitement prise; dans ce teint mat des femmes nées à Mantoue, que, comme les femmes d'Arles, elles doivent aux émanations des marais qui les entourent; dans des cheveux noirs, des yeux bleus, des sourcils et des cils de velours, des dents de perle et des lèvres de corail, un nez grec d'une forme irréprochable dominant ces lèvres, qui n'avaient pas besoin du secours de la voix pour faire les plus suaves promesses.
Inutile de dire que, vu le rôle important qu'elle était appelée à jouer comme fiancée du duc de Rethellois, fils de Charles de Nevers, héritier du duc Vincent, dans les événements qui allaient s'accomplir, Marie de Gonzague, à qui sa beauté eût suffi, comme à l'étoile polaire son éclat, pour attirer les regards de tous les jeunes cavaliers de la cour, attirait en même temps ceux des hommes que leur âge, leur gravité ou leur ambition, poussaient à la politique.
On la savait d'abord puissamment protégée par le cardinal de Richelieu, et c'était un motif de plus, pour ceux qui voulaient faire leur cour au cardinal, de faire à la belle Marie de Gonzague une cour assidue.
C'était évidemment à cette protection du cardinal, protection dont la présence de Mme de Combalet était une preuve, que nous pouvons voir, vers sept heures du soir, arriver rue Saint-Nicaise, et descendre à la porte de l'hôtel de Longueville, les uns de leurs voitures,et les autres de la nouvelle invention qui depuis la veille est en pratique, c'est-à-dire de ces chaises à porteurs dont Souscarrières partage le brevet avec Mme Cavois, les principaux personnages de l'époque, qu'on introduit, au fur et à mesure qu'ils arrivent, dans le salon au plafond orné de caissons peints représentant les faits et gestes du bâtard Dunois, fondateur de la maison de Longueville, et de tapisseries qu'éclairaient à peine un immense lustre descendant du centre du plafond, et des candélabres posés sur les cheminées et sur les consoles, où se tient la princesse Marie.
Un des premiers arrivés était M. le prince.
Comme M. le prince jouera un certain rôle dans notre récit, qu'il en a joué un grand dans l'époque qui précède et dans celle qui doit suivre, rôle triste et ténébreux, nous demandons au lecteur la permission de lui faire connaître ce rejeton dégénéré de la première branche des Condé.
Les premiers Condé étaient braves et rieurs, celui-ci était lâche et sombre. Il disait tout haut: «Je suis un poltron, c'est vrai, mais Vendôme l'est encore plus que moi!»—Et cela le consolait, en supposant qu'il eût besoin de consolation.
Expliquons ce changement.
En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé qui, quoique un peu bossu, était la coqueluche de toutes les femmes et duquel on disait:
Ce petit prince si gentil,Qui toujours chante et toujours rit,Toujours caresse la mignonne,Dieu gard' de mal le petit homme!
Ce petit prince si gentil,Qui toujours chante et toujours rit,Toujours caresse la mignonne,Dieu gard' de mal le petit homme!
En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé laissait un fils, qui devint, avec le jeune Henri de Navarre, le chef du parti protestant.
Celui-là, c'était le digne fils de son père qui, au combat de Jarnac, avait chargé à la tête de cinq cents gentilshommes avec un bras en écharpe et une jambe cassée, dont les os traversaient sa botte. Ce fut lui qui, le jour de la Saint-Barthélemy, à Charles IX, qui lui criait:Mortoumesse!répondait:Mort!tandis que Henri, plus prudent, répondait:Messe!
Celui-là, c'était le dernier des grands Condé de la première race.
Il ne devait pas mourir sur un champ de bataille, glorieusement couvert de blessures, et assassiné par un autre Montesquiou. Il devait mourir tout simplement empoisonné par sa femme.
Après une absence de cinq mois, il revint à son château des Andelys; sa femme, une demoiselle de La Trémouille, était enceinte d'un page gascon. Au dessert du dîner qu'elle lui donna à son retour, elle lui servit une pêche.
Deux heures plus tard, il était mort!
La même nuit, le page se sauvait en Espagne.
Accusée par le cri public, l'empoisonneuse fut arrêtée.
Le fils de l'adultère naquit dans la prison où sa mère resta huit ans sans qu'on osât lui faire son procès, tant on était sûr de la trouver coupable! Au bout de huit ans, Henri IV, qui ne voulait pas voir s'éteindre les Condé, ce magnifique rameau de l'arbre des Bourbons, fit sortir de prison, sans jugement, la veuve absoute par la clémence royale, mais condamnée par la conscience publique.
Disons en deux mots comment ce Henri, prince de Condé, deuxième du nom, qui prenait Chapelain pour un statuaire, avait épousé Mlle de Montmorency; l'histoire est curieuse et mérite que nous ouvrions une parenthèse pour la raconter, cette parenthèse dût-elle être un peu longue. Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, que l'on apprenne chez les romanciers certains détails qu'oublient de raconter les historiens, soit qu'ils les jugent indignes de l'histoire, soit que probablement ils les ignorent eux-mêmes.
En 1609, la reine Marie de Médicis montait un ballet, et le roi Henri IV boudait, parce que, comme danseuse dans ce ballet, composé des plus jolies femmes de la cour, elle avait refusé d'admettre Jacqueline de Bueil, mère du héros de notre histoire, du comte de Moret.
Et comme les illustres danseuses qui devaient figurer au ballet étaient obligées, pour aller faire répétition à la salle de spectacle du Louvre, de passer devant la porte de Henri IV, Henri IV, en signe de mauvaise humeur, fermait sa porte.
Un jour, il la laissa entrebâillée.
Par cette porte entrebâillée, il vit passer Mlle Charlotte de Montmorency.
«Or, dit Bassompierre dans ses mémoires, il n'y avait rien sous le ciel de plus beau que Mlle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni de plus parfait.»
Cette vision lui parut si radieuse que sa mauvaise humeur prit immédiatement des ailes de papillon et s'envola. Il se leva du fauteuil où il boudait et la suivit, comme Enée suivait Vénus enveloppée d'un nuage.
Ce jour-là, et pour la première fois, il assista donc au ballet.
Il y avait un moment où les dames, vêtuesen nymphes, et, si léger que soit de nos jours le costume de nymphe, il était encore plus léger au dix-neuvième siècle; il y avait, disons-nous, un moment où les dames vêtues en nymphes, faisaient toutes à la fois semblant de lever le javelot, comme si elles eussent voulu le lancer à un but quelconque; Mlle de Montmorency, en levant le sien, se tourna vers le roi et sembla vouloir l'en percer; le roi ne se doutant point du danger qu'il courait, était venu sans cuirasse; aussi dit-il que la belle Charlotte fit de si bonne grâce cette action de le menacer de son javelot, qu'il crut sentir le javelot pénétrer au plus profond de son cœur.
Mme de Rambouillet et Mlle Paulet étaient de ce ballet, et ce fut de ce jour que toutes deux firent amitié avec Mlle de Montmorency, quoiqu'elles fussent de cinq ou six ans plus âgées qu'elle.
A partir de ce jour-là, le bon roi Henri IV oublia Jacqueline de Bueil; il était fort oublieux, comme on sait, et il ne songea plus qu'à s'assurer la possession de Mlle de Montmorency. Il ne s'agissait pour cela que de trouver à la belle Charlotte un mari complaisant qui, moyennant une dot de quatre ou cinq cent mille francs, fermât d'autant plus les yeux que le roi les ouvrirait davantage.
Il en avait fait ainsi pour la comtesse de Moret, qu'il avait mariée à M. de Cesy, lequel était parti pour une ambassade le soir même de ses noces.
Le roi croyait avoir son homme sous la main.
Il jeta les yeux sur cet enfant du meurtre et de l'adultère. Marié de la main du roi et à la fille d'un connétable, la tache de sa naissance disparaissait.
D'ailleurs toutes les conditions furent faites avec lui. Il promit tout ce que l'on voulut; le connétable donna cent mille écus à sa fille, Henri IV un demi-million, et Henri II de Condé, qui la veille avait dix mille livres de rentes, se trouva le matin de ses noces en avoir cinquante.
Il est vrai que le soir, il devait partir. Il ne partit pas.
Cependant il tint le côté de la convention qui consistait à rester la première nuit de ses noces dans une chambre séparée de celle de sa femme, et le pauvre amoureux de cinquante ans obtint d'elle que, pour bien lui prouver qu'elle était seule et maîtresse d'elle-même, elle se montrerait sur son balcon, ses cheveux dénoués et entre deux flambeaux.
En l'apercevant, le roi faillit mourir de joie.
Il serait trop long de suivre Henri dans les folies que lui fit faire ce dernier amour, au milieu duquel le coup de couteau de Ravaillac l'arrêta court, au moment où il allait chercher chez la belle Mlle Paulet des consolations que la charmante Lionne lui prodiguait et qui ne le consolaient pas.
Après la mort du roi, M. de Condé rentra en France avec sa femme, qui était toujours Mlle de Montmorency, et qui ne devint Mme de Condé que pendant les trois ans que son mari passa à la Bastille. Il est probable qu'avec les dispositions bien connues de M. de Condé pour les écoliers de Bourges, sans ces trois ans passés à la Bastille, ni le grand Condé, ni Mme de Longueville n'auraient jamais vu le jour.
M. le prince était surtout connu pour son avarice; il courait à cheval dans les rues de Paris, sur une haquenée et avec un seul valet, quand il avait des procès ou qu'il allait solliciter ses juges. La Martellière, fameux avocat de l'époque, avait, comme les médecins, des jours de consultations gratis. Il y allait ces jours-là.
Toujours fort mal vêtu, il avait fait ce soir-là meilleure toilette que de coutume; peut-être savait-il trouver le duc de Montmorency, son beau-frère, chez la princesse Marie, et avait-il fait toilette pour lui, le duc lui ayant dit que la première fois qu'il le rencontrerait vêtu d'une façon indigne d'un prince du sang, il ferait semblant de ne pas le connaître.
C'est que Henri II, duc de Montmorency, était l'antipode de Henri II, prince de Condé; c'était le frère de la belle Charlotte, et il était aussi élégant que M. de Condé l'était peu, aussi libéral que M. de Condé était avare. Un jour, ayant entendu dire à un gentilhomme que, s'il trouvait 20,000 écus à emprunter pour deux ans, sa fortune serait faite:
—N'allez pas plus loin, lui dit-il, ils sont trouvés.
Et sur un bout de papier, il écrivit au crayon:Bon pour 20,000 écus.
—Portez cela demain à mon intendant, dit-il au gentilhomme, et tâchez de prospérer.
Deux ans après, en effet, le gentilhomme rapporta à M. de Montmorency les 20,000 écus.
—Allez, allez, monsieur, lui dit le duc, c'est bien assez que vous me les ayez rapportés, je vous les donne de bon cœur.
Il avait été fort amoureux de la reine, en même temps que M. de Bellegarde, avec lequel il faillit se couper la gorge à ce sujet. La reine, qui coquetait avec tous deux, ne savaitlequel écouter, lorsque Buckingham vint à la cour et les mit d'accord, quoique M. de Montmorency n'eût alors que trente ans et que M. de Bellegarde en eût soixante. Il paraît que le vieux gentilhomme avait à cette occasion fait autant de bruit que le jeune prince, car, à cette époque, on fredonna ce couplet dans toutes les alcôves:
L'astre de RogerNe luit plus au Louvre,Chacun le découvreEt dit qu'un bergerArrivé de DouvreL'a fait déloger.
L'astre de RogerNe luit plus au Louvre,Chacun le découvreEt dit qu'un bergerArrivé de DouvreL'a fait déloger.
Les rois, du moment où ils sont mariés, n'y voient pas plus clair que les autres maris; aussi Louis XIII exila-t-il à ce propos M. de Montmorency à Chantilly; rentré en grâce par l'influence de Marie de Médicis, il était revenu passer un mois à la cour, puis était parti pour son gouvernement du Languedoc, où il avait appris la nouvelle du duel et l'exécution en Grève de son cousin François de Montmorency, comte de Bouteville.
Par sa femme, Maria Felice Orsini, fille de ce même Virginio Orsini, qui avait accompagné Marie de Médicis en France, il était neveu de la reine-mère; de là venait la protection dont elle l'honorait.
Jalouse comme une italienne, Maria Orsini, qui, selon le poète Théophile, avait la blancheur des neiges célestes, avait commencé par fort tourmenter son mari, qui avait, dit Tallemant des Réaux, une telle vogue, qu'il n'y avait pas une femme, de celles qui avaient un peu de galanterie en tête, qui ne voulût à toute force être cajolée par lui.
Enfin, un compromis était intervenu entre le duc et sa femme, par lequel celle-ci lui permettait de faire autant de galanteries qu'il lui plairait, pourvu qu'il vînt les lui raconter. Une de ses amies lui disait un jour qu'elle ne comprenait point qu'elle donnât à son mari une telle latitude, et surtout qu'elle en exigeât le récit.
—Bon, répondit-elle; je ménage ce récit-là pour le moment où nous sommes couchés, et j'y trouve toujours mon compte.
Et en effet, il n'était point étonnant que les femmes, surtout celles de cette époque toute sensuelle, se prissent de passion pour un beau prince de trente-trois ans, de la première famille de France, riche à millions, gouverneur d'une province, amiral de France à 17 ans, duc et pair à 18, chevalier du Saint-Esprit à 25, qui comptait parmi ses ancêtres quatre connétables et six maréchaux, et dont la suite ordinaire se composait de cent gentilshommes et de trente pages.
Mais revenons à la soirée de la princesse Marie. Quelques moments après l'arrivée à l'hôtel de Longueville du prince de Condé qui, nous l'avons dit, avait fait toilette, afin d'éviter les reproches de M. de Montmorency, la porte du salon s'ouvrit à deux battants, et l'huissier cria:
—Son Altesse Royale Monseigneur Gaston d'Orléans.
Toutes les conversations s'arrêtèrent; ceux qui étaient debout restèrent debout, ceux qui étaient assis se levèrent, la princesse Marie elle-même.
—Bon! dit Mme de Combalet, confidente du cardinal, en se levant à son tour et en saluant plus respectueusement que personne, voici la comédie qui commence; ne perdons pas un mot de ce qui se dira sur le théâtre, ni, s'il est possible, de ce qui se fera dans les coulisses.
Et, en effet, c'était la première fois que publiquement, et au milieu d'une grande soirée, le duc d'Orléans se présentait chez la princesse Marie de Gonzague.
Il était facile de voir qu'il avait donné à sa toilette un soin tout particulier. Il était vêtu d'un pourpoint de velours blanc, passementé d'or, avec le manteau pareil, doublé de satin cerise; il portait des chausses de velours cerise, de la même couleur que la doublure de son manteau; il était coiffé, ou plutôt il tenait à la main, car, contre son habitude, il s'était découvert, et tout le monde le remarqua, il tenait à la main un chapeau de feutre blanc, avec une ganse de diamants et des plumes cerise. Enfin il était chaussé de bas de soie et de souliers de satin blanc; des flots de rubans aux deux couleurs adoptées par lui sortaient, abondants et pleins d'élégance, de toutes les ouvertures de son pourpoint et à l'endroit des jarretières.
Mgr Gaston était peu aimé, encore moins estimé. Nous avons dit le tort que lui avait fait dans ce monde brave, élégant et chevaleresque, sa conduite dans le procès de Chalais; aussi fut-il accueilli par un silence général.
En l'entendant annoncer, la princesse Marie avait jeté un coup-d'œil d'intelligence à la douairière de Longueville. Dans la journée, on avait reçu une lettre de Son Altesse Royale qui prévenait Mme de Longueville de sa visite pour le soir et la priait, s'il était possible,de lui ménager quelques minutes d'entretien avec la princesse Marie, à laquelle il avait, disait-il, des choses de la plus haute importance à communiquer.
Il s'avança vers la princesse Marie, en sifflotant un petit air de chasse; mais comme on savait que devant la reine même il ne pouvait s'empêcher de siffler, personne ne s'inquiéta de cette inconvenance, pas même la princesse Marie, qui lui tendit gracieusement la main.
Le prince la lui baisa en l'appuyant longtemps et fortement contre ses lèvres, puis il salua courtoisement Mme la douairière de Longueville, s'inclina presque légèrement devant Mme de Combalet, et s'adressant à la fois aux cavaliers et aux dames:
—Par ma foi, dit-il, mesdames et messieurs, je vous recommande la nouvelle invention de M. Souscarrières; rien de plus commode, sur mon honneur. Connaissez-vous cela, princesse?
—Non, monseigneur, j'en ai entendu parler seulement par quelques personnes qui ont employé ce véhicule pour me venir saluer ce soir.
—C'est en vérité ce qu'il y a de plus commode, et quoique nous ne soyons pas grands amis, M. de Richelieu et moi, je ne puis qu'applaudir à cette innovation pour laquelle il a donné privilége à M. de Bellegarde. Son père, qui est grand écuyer, n'aura dans toute sa vie rien inventé de pareil, et je proposerais de donner le revenu de toutes ses charges à son fils pour le service qu'il nous rend. Imaginez-vous, princesse, une brouette fort propre, doublée de velours, avec glaces quand on veut voir, rideaux quand on ne veut pas être vu, et où l'on est très bien assis. Il y en a pour aller seul et d'autres pour aller à deux. Cela est porté par des Auvergnats, qui vont au pas, au trot ou au galop, selon les besoins et la rétribution du voituré.
J'ai essayé du pas tant que j'ai été dans le Louvre, et du trot quand j'ai été sorti; ils ont le pas fort cadencé et le trot fort doux. Ce qu'il y a de commode, c'est qu'ils viennent, si le temps est mauvais, vous chercher jusque dans le vestibule, où ne peuvent venir vous prendre les carrosses, et ce qu'il y a de merveilleux, c'est que le marchepied n'existant pas, on n'est jamais crotté; on pose la chaise, cela s'appelle une chaise, et celui qui en sort se trouve de niveau avec le parquet. Il ne tiendra pas à moi, je vous jure, que l'invention ne devienne à la mode. Je vous la recommande, duc, dit-il en s'adressant à Montmorency et en le saluant de la tête.
—Je m'en suis servi aujourd'hui même, dit le duc en s'inclinant, et je suis en tout point de l'avis de Votre Altesse.
Puis se retournant du côté du duc de Guise, qui, lui aussi, se trouvait là:
—Bonjour, mon cousin, dit-il, quelles nouvelles de la guerre?
—C'est à vous, monseigneur, qu'il faut en demander; plus les rayons du soleil sont près de nous, plus ils nous éclairent.
—Oui, quand ils ne nous aveuglent pas. Quant à moi, je suis plus que borgne en politique; et si cela continue, je solliciterai la princesse Marie de vouloir bien demander une chambre pour moi à ses voisins MM. les Quinze-Vingts.
—Si Votre Altesse désire savoir des nouvelles, nous pourrons lui en donner. J'ai reçu avis que Mlle Isabelle de Lautrec, son service fini près de la reine, viendrait ce soir nous communiquer une lettre qu'elle a reçue du baron de Lautrec, son père, qui, comme vous le savez, est à Mantoue, près du duc de Rethellois.
—Mais, demanda Mgr Gaston, ces nouvelles peuvent-elles être rendues publiques?
—Le baron le pense, monseigneur, et le lui dit dans sa lettre.
—En échange, dit Gaston, je vous donnerai des nouvelles d'alcôves, les seules qui m'intéressent, maintenant que j'ai renoncé à la politique.
—Dites, monseigneur, dites, firent les dames en riant.
Mme de Combalet, par habitude, se couvrit le visage de son éventail.
—Je parie, dit le duc de Guise, que vous voulez parler de mon gredin de fils?
—Justement! Vous savez qu'il se fait donner la chemise comme un prince du sang, huit ou dix personnes ont fait la sottise de la lui passer; mais il y a quelques jours, il la donna à l'abbé de Retz, qui a fait semblant de la chauffer et l'a laissée tomber dans le feu, où elle a brûlé, après quoi l'abbé a pris son chapeau, a salué et est sorti.
—Il a, par ma foi! bien fait, dit le duc de Guise, et il en aura mon compliment la première fois que je le rencontrerai.
—Si j'osais prendre la parole, dit Mme de Combalet, je dirais qu'il a fait pis que cela.
—Oh! dites, dites, madame, fit M. de Guise.
—Eh bien, à la dernière visite qu'il a faite à sa sœur, Mme de Saint-Pierre, à Reims, il dîna avec elle au parloir, et ensuite entra au couvent, comme prince, après le dîner; le voilà, avec ses seize ans, qu'il se met à courir après les religieuses, qu'il attrape la plusbelle, et que, bon gré mal gré, il l'embrasse.—Mon frère! criait Mme de Saint-Pierre, vous moquez vous des épouses de Jésus-Christ?—Bon! répondait le vaurien, Dieu est trop puissant pour permettre que l'on embrasse ses épouses, si telle n'était pas sa volonté.—Je me plaindrai à la reine! disait la religieuse embrassée, qui était très-jolie. L'abbesse eut peur.—Embrassez celle-là aussi, dit-elle au prince.—Ah! ma sœur, elle est bien laide.—Raison de plus, vous aurez l'air d'avoir fait la chose par enfantillage, et sans savoir ce que vous faites.—Est-ce bien utile, ma sœur?—Très utile, ou la jolie se plaindra.—Eh bien, toute laide qu'elle soit, puisque vous le voulez, elle sera embrassée. Et il l'embrassa; la laide lui en sut gré et empêcha la jolie de se plaindre.
—Et comment savez-vous cela, belle veuve? demanda le duc à Mme de Combalet.
—Mme de Saint-Pierre a fait son rapport à mon oncle; mais mon oncle a une telle faiblesse pour la maison de Guise, qu'il n'a fait qu'en rire.
—Je l'ai rencontré il y a un mois à peu près, dit M. le prince, avec un bas de soie jaune, en guise de plume, à son chapeau. Que voulait dire cette nouvelle folie?
—Cela voulait dire, fit M. d'Orléans, qu'il était alors amoureux de la Villiers de l'hôtel de Bourgogne, et qu'elle jouait un rôle dans lequel elle portait des bas jaunes. Il lui fit faire, par Tristan l'Hermite, des compliments sur sa jambe. Elle tira un de ses bas et le remit à Tristan en disant: Si M. de Joinville veut, durant trois jours, porter à son chapeau ce bas en guise de plume, il pourra me venir après demander tout ce qu'il voudra.
—Eh bien?
—Eh bien, il a porté le bas trois jours, et voilà mon cousin de Guise, son père, qui vous dira que le quatrième, il n'est rentré à l'hôtel de Guise qu'à onze heures du matin.
—Voilà une belle vie pour un futur archevêque!
—En ce moment-ci, continua Son Altesse Royale, c'est de Mlle de Pons, une grosse blonde, joufflue, qui est à la reine, qu'il est amoureux; l'autre jour elle s'est purgée, il s'est informé de l'adresse de son apothicaire, il a pris la même drogue qu'elle, en lui écrivant: «Il ne sera pas dit que vous serez purgée, et que je ne me serai pas purgé en même temps que vous.»
—Ah! dit le duc, cela m'explique pourquoi le maître fou a fait venir à l'hôtel de Guise tous les montreurs de chiens de Paris, l'autre jour. Imaginez-vous que je rentre à l'hôtel, et que je trouve la cour pleine de chiens en toutes sortes de costumes; il y en avait plus de trois cents, avec une trentaine de baladins, qui traînaient chacun sa meute.
—Que fais-tu là, Joinville? lui demandai-je.
—Je me donne le spectacle, mon père, me répondit-il. Devinez pourquoi il avait fait venir tous ces bateleurs?—Pour leur promettre à chacun un louis si, dans trois jours, tous les chiens savants de Paris ne sautaient plus que pour Mlle de Pons.
—A propos, dit Gaston, qui, avec son caractère inquiet, trouvait que l'on s'occupait bien longtemps de la même chose, en votre qualité de voisine, chère douairière, vous devez avoir des nouvelles du pauvre Pisani; on m'en a donné hier de lui, qui n'étaient pas trop mauvaises.
—J'en ai fait prendre ce matin, et l'on m'a dit que les médecins répondaient à peu près de lui.
—Nous allons en avoir de fraîches, dit le duc de Montmorency, j'ai déposé le comte de Moret à la porte de l'hôtel Rambouillet, où il a voulu aller en prendre en personne.
—Comment! le comte de Moret, dit madame de Combalet, qui disait donc que Pisani avait voulu le faire tuer?
—Oui, dit le duc, mais il paraît que c'était un quiproquo.
En ce moment, la porte s'ouvrit et l'huissier annonça:
—Monseigneur Antoine de Bourbon, comte de Moret.
—Oh! tenez, dit le duc, le voilà, il vous racontera la chose lui-même, et beaucoup mieux que moi qui bredouille, aussitôt que je veux dire vingt mots de suite.
Le comte de Moret entra, et tous les yeux en effet se tournèrent de son côté, et, nous devons le dire, tout particulièrement ceux des dames.
N'ayant point été présenté encore à la princesse Marie, il attendit à la porte que M. de Montmorency l'y vînt prendre et le conduisît à la princesse, ce que le duc s'empressa de faire, avec la grâce dont il faisait toute chose.
Non moins gracieusement, le jeune prince salua la princesse, lui baisa la main, lui donna en deux mots des nouvelles du comte de Rethellois, qu'il avait vu en passant à Mantoue, baisa la main de la douairière de Longueville, ramassa le bouquet qui, dans le mouvement qu'avait fait Mme de Combalet pour lui ouvrir la route, s'était détaché de sa guimpe et était allé tomber à terre, le lui tendit avec une charmante révérence, et, après s'être incliné profondément devant Mgr Gaston, alla prendre modestement sa place près du duc de Montmorency.
—Mon cher prince, lui dit celui-ci, quand la cérémonie fut achevée, justement comme vous alliez entrer, on parlait de vous.
—Ah! bah! suis-je donc un personnage si important pour que l'on s'occupe de moi en si bonne compagnie?
—Vous avez bien raison, monseigneur, dit une voix de femme, un homme qu'on veut assassiner parce qu'il est l'amant de la sœur de Marion Delorme, vaut-il la peine que l'on s'occupe de lui?
—Holà! dit le prince, voilà une voix que je connais. N'est-ce pas celle de ma cousine?
—Oui-dà! maître Jaquelino, répondit Mme de Fargis en s'avançant et en lui tendant la main.
Le comte la lui serra. Puis tout bas:
—Vous savez qu'il faut que je vous revoie et surtout que je vous parle. Je suis amoureux.
—De moi?
—Un peu, mais d'une autre beaucoup.
—Impertinent! Comment l'appelez vous?
—Je ne sais pas son nom.
—Est-elle jolie, au moins?
—Je ne l'ai jamais vue.
—Est-elle jeune?
—Elle doit l'être.
—A quoi jugez-vous cela?
—A sa voix que j'ai entendue, à sa main que j'ai touchée, à son haleine que j'ai bue!
—Ah! mon cousin, comme vous dites ces choses-là.
—J'ai vingt et un ans, je les dis comme je les sens.
—O jeunesse! jeunesse! dit Mme de Fargis; diamant sans prix et qui pourtant se ternit si vite!
—Mon cher comte, interrompit le duc, vous savez que toutes les dames sont jalouses de votre cousine; car c'est ainsi je crois que vous avez appelé Mme de Fargis, elles veulent savoir comment vous avez été faire une visite à l'homme qui a voulu vous faire assassiner.
—D'abord, répondit le comte de Moret, avec sa charmante légèreté, parce que, si je ne le suis pas encore, à coup sûr je serai un jour cousin de Mme de Rambouillet.
—Par qui? demanda Monsieur d'Orléans, qui se piquait de connaître toutes les généalogies, expliquez-nous cela, monsieur de Moret.
—Mais, par ma cousine de Fargis, qui a épousé M. de Fargis d'Angennes, cousin de Mme de Rambouillet.
—Comment êtes-vous donc cousin de Mme de Fargis?
—Cela, répondit le comte de Moret, c'est notre secret, n'est-ce pas, cousine Marina?
—Oui, cousin Jaquelino, dit en riant Mme de Fargis.
—Puis avant d'être le cousin de Mme de Rambouillet, j'ai été de ses bons amis.
—Mais, dit Mme de Combalet, à peine vous ai-je vu une fois ou deux chez elle.
—Elle m'a prié de cesser mes visites.
—Pourquoi cela? demanda Mme de Sablé.
—Parce que M. de Chevreuse était jaloux de moi.
—A l'endroit de qui?
—Combien sommes-nous dans ce salon? trente, à peu près; je vous le donne à chacun en mille, cela fait trente mille.
—Nous donnons notre langue aux chiens.
—A l'endroit de sa femme!
Un immense éclat de rire accueillit la déclaration du comte.
—Mais avec tout cela, dit Mme de Montbazon, qui craignait que de sa belle-sœur on ne passât à elle, le comte n'achève pas l'histoire de son assassinat.
—Ah! ventre-saint-Gris! elle est bien simple. Compromettrai-je Mme de la Montagne, en disant que j'étais son amant?
—Pas plus que Mme de Chevreuse.
—Eh bien, le pauvre Pisani a cru que c'était Mme de Maugiron qui faisait mon bonheur. Certaine déviation qu'il a dans la taille le rend susceptible; certaines vérités que lui dit son miroir le rendent irascible. Au lieu de m'appeler sur le terrain, où j'aurais été de grand cœur, il a chargé un sbire de sa querelle; il est tombé sur un sbire honnête homme qui a refusé. Vous voyez qu'il n'a pas de chance; il a voulu tuer le sbire, il l'a manqué; il a voulu tuer Souscarrières, qui ne l'a pas manqué. Et voilà l'histoire.
—Non, ce n'est pas là l'histoire, insista Monsieur. Comment êtes-vous allé faire une visite à l'homme qui a voulu vous assassiner?
—Mais parce qu'il ne pouvait venir, lui! Je suis une bonne âme, monseigneur. J'ai pensé que le pauvre Pisani croirait peut-être que je lui en veux et que cela pourrait lui donner le cauchemar; j'ai donc été lui serrer franchement la main et lui dire que, si, à l'avenir, lui ou tout autre, croit avoir à se plaindre de moi, on n'aura qu'à m'appeler sur le terrain; je ne suis qu'un simple gentilhomme, et je ne me crois pas le droit de refuser réparation à quiconque j'aurais offensé; seulement, je tâcherai de n'offenser personne.
Et le jeune homme prononça ces paroles avec une telle douceur et en même tempsune telle fermeté qu'un murmure approbateur répondit au sourire franc et loyal qui s'épanouissait sur ses lèvres.
A peine avait-il fini, que la porte s'ouvrit une nouvelle fois et que l'huissier annonça:
—Mademoiselle Isabelle de Lautrec.
Au moment où elle entra, on put, derrière elle, distinguer un valet de pied, à la livrée du château, qui l'avait accompagnée.
En apercevant la jeune fille, le comte de Moret éprouva un sentiment d'attraction étrange et fit un pas comme pour aller à elle.
Elle s'avança, gracieuse et rougissante, vers la princesse Marie, et, s'inclinant respectueusement devant son fauteuil:
—Madame, dit-elle, j'ai congé de Sa Majesté pour apporter à Votre Altesse une lettre de mon père, renfermant de bonnes nouvelles pour vous, et je profite de la permission pour déposer, avec mes respects, cette lettre à vos pieds.
Aux premières paroles qu'avait prononcées Mlle de Lautrec, le comte de Moret avait tressailli jusqu'au fond du cœur, et, saisissant la main de Mme de Fargis et la secouant avec force:
—Oh! murmura-t-il, la voilà! la voilà! c'est elle que j'aime!
Comme l'avait préjugé le comte de Moret, sans la connaître, sans savoir son nom, mais par cette merveilleuse intuition de la jeunesse, qui fait le sentiment plus infaillible que les sens, Mlle Isabelle de Lautrec était parfaitement belle, mais d'une beauté toute différente de celle de la princesse Marie.
La princesse Marie était brune avec des yeux bleus; Isabelle de Lautrec était blonde avec des yeux, des cils et des sourcils noirs. Sa peau, d'une blancheur éclatante, fine et pleine de transparence, avait la nuance délicate de la feuille de rose; son cou, un peu long, avait l'ondulation charmante que l'on trouve dans les femmes de Pérugin et de la première manière de son élève Sanzio; ses mains, longues, fines et blanches, semblaient moulées sur les mains de la Ferronnière de Vinci; sa robe traînante ne permettait pas de voir même l'ombre de ses pieds; mais on devinait à l'élancement, à la flexibilité et à la finesse de sa taille, on devinait que le pied devait être en harmonie avec la main, c'est-à-dire fin, délicat et cambré.
Au moment où elle se courbait devant la princesse, celle-ci la prit entre ses bras et la baisa au front.
—A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse se courber devant moi la fille d'un des meilleurs serviteurs de notre maison, qui vient m'apporter de bonnes nouvelles! Maintenant, chère fille de notre ami, votre père vous dit-il que ces nouvelles sont pour moi seule, ou que je puis en faire part à ceux qui nous aiment?
—Vous verrez dans le post-scriptum, madame, qu'il est autorisé par M. de la Saludie, ambassadeur de Sa Majesté, à répandre hautement en Italie les nouvelles qu'il vous envoie, et que Votre Altesse peut, de son côté, les faire connaître en France.
La princesse Marie jeta un regard interrogateur sur Mme de Combalet, qui, par un signe imperceptible de tête, confirma ce que venait de dire la belle messagère.
Marie lut d'abord la lettre tout bas.
Tandis qu'elle la lisait, la jeune fille, qui jusque-là n'avait vu que la princesse, et à laquelle les vingt-cinq ou trente personnages qui étaient dans le salon n'avaient apparu que comme à travers un nuage, se retourna et se hasarda, pour ainsi dire, à parcourir des yeux le reste de l'assemblée.
Arrivé au comte de Moret, son regard se croisa avec le sien, et chacun d'eux allumant et lançant en même temps l'étincelle électrique qui soumet le cœur à sa puissance, reçut le coup et le donna.
Isabelle pâlit et s'appuya au fauteuil de la princesse.
Le comte de Moret vit son émotion, et il lui sembla entendre le chœur des anges chantant au ciel: Gloire à Dieu.
L'huissier, en l'annonçant, avait dit son nom, elle appartenait donc à cette vieille et illustre famille des Lautrec, que son illustration historique faisait presque l'égale de celle des princes.
Elle n'avait jamais aimé: jusque-là il l'avait espéré, maintenant il en était sûr.
Pendant ce temps-là, la princesse Marie avait achevé sa lettre.
—Messieurs, dit-elle, voici les nouvelles que nous donne le père de ma chère Isabelle. Il a vu, à son passage à Mantoue, M. de la Saludie, envoyé extraordinaire de Sa Majesté près des puissances d'Italie. M. de la Saludie était chargé de signifier au duc de Mantoue et au Sénat de Venise, au nom du cardinal, la prise de La Rochelle. Il était chargé, en outre, de déclarer que la France se préparait à soutenir Cazal et à assurer au duc Charles de Nevers la possession de ses Etats. En passantà Turin, il avait vu le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, et l'avait invité, au nom du roi, son beau frère, et au nom du cardinal, à se désister de ses entreprises sur le Montferrat. Il était chargé d'offrir au duc de Savoie, en dédommagement, la ville de Trino, avec douze mille écus de rente, en terre souveraine.
«M. de Beautru est parti pour l'Espagne, et M. de Charnassé pour l'Autriche, l'Allemagne et la Suède, avec les mêmes instructions.»
—Bon, dit Monsieur, j'espère que le cardinal ne va pas nous allier avec les protestants.
—Eh! dit M. le Prince, si c'était cependant le seul moyen de contenir en Allemagne Waldstein et ses bandits, pour mon compte, je n'y mettrais pas d'opposition.
—Allons! fit Gaston d'Orléans, voilà le sang huguenot qui parle.
—J'aurais cru, dit en riant M. le Prince, qu'il y avait bien autant de sang huguenot dans les veines de Votre Altesse que dans les miennes; de Henri de Navarre à Henri de Condé la seule différence qu'il y ait, c'est que la messe a rapporté à l'un un royaume, à l'autre rien du tout.
—C'est égal, messieurs, dit le duc de Montmorency, voilà une grande nouvelle. Et a-t-on quelque idée du général à qui sera confié le commandement de l'armée que l'on envoie en Italie?
—Pas encore, répondit Monsieur, mais il est probable, monsieur le duc, que le cardinal, qui vous a acheté un million votre charge d'amiral, pour pouvoir conduire le siège de La Rochelle comme il l'entendait, achètera un million le droit de diriger en personne la campagne d'Italie, et deux millions même, s'il est besoin.
—Avouez, monseigneur, dit Mme de Combalet, que, s'il la dirigeait comme il a dirigé le siége de La Rochelle, ni le roi ni la France n'auraient pas trop à s'en plaindre, et que beaucoup qui demanderaient un million, au lieu de le donner, ne s'en tireraient peut-être pas si bien.
Gaston se mordit les lèvres. Il n'avait point paru un instant au siége de La Rochelle, après s'être fait donner cinq cent mille francs pour ses frais de campagne.
—J'espère, monseigneur, dit le duc de Guise, que vous ne laisserez pas échapper cette occasion de faire valoir vos droits.
—Si j'en suis, dit Monsieur, vous en serez, mon cousin. J'ai assez reçu de la maison de Guise par les mains de Mlle de Montpensier pour être heureux de vous prouver que je ne suis pas un ingrat. Et vous aussi, mon cher duc, continua Gaston en allant à M. de Montmorency, et je m'en féliciterais surtout parce que ce serait pour moi une belle occasion de réparer les injures que jusqu'ici l'on vous a faites. Il y a dans le trophée d'armes de votre père une épée de connétable qui ne me paraîtrait pas trop lourde pour la main du fils. Seulement, si cela arrivait, n'oubliez pas, mon cher duc, que j'aurais plaisir à voir près de vous, faisant ses premières armes sous un si bon maître, mon très cher frère le comte de Moret.
Le comte de Moret s'inclina. Quant au duc, comme les paroles de Gaston flattaient sa suprême ambition:
—Voilà des paroles qui ne sont point semées sur le sable, monseigneur, répondit-il, et l'occasion s'en présentant, Votre Altesse verra que j'ai de la mémoire.
En ce moment, l'huissier entra par une porte latérale et dit quelques mots tout bas à Mme la duchesse douairière de Longueville, qui sortit aussitôt par cette même porte.
Les hommes se formèrent en groupe autour de Monsieur. La certitude d'une guerre—certitude que l'on venait d'acquérir, car l'on savait que le Savoyard ne laisserait pas débloquer Cazal, les Espagnols reprendre le Montferrat, et Ferdinand assurer le duc de Nevers dans Mantoue—donnait à Monsieur une grande importance. Il était impossible qu'une pareille expédition se fît sans lui, et, dans ce cas, sa grande position dans l'armée lui donnerait la disposition de quelques beaux commandements.
L'huissier rentra au bout d'un instant et dit quelques mots tout bas à la princesse Marie, qui sortit avec lui par la même porte qui avait donné déjà passage à Mme de Longueville.
Mme de Combalet, qui était près d'elle, entendit le motVauthier, et tressaillit. Vauthier, on se le rappelle, était l'homme secret de la reine-mère.
Cinq minutes après, ce fut Mgr Gaston que le même huissier vint prier d'aller rejoindre Mme la douairière de Longueville et la princesse Marie.
—Messieurs, dit-il en saluant ses interlocuteurs, n'oubliez pas que je ne suis rien, que je n'ambitionne autre chose au monde que d'être le chevalier de la princesse Marie, et que n'étant rien, je n'ai rien promis à personne.
Et sur ces paroles, le chapeau sur la tête, il sortit en sautillant et les deux mains dans les poches de son haut-de-chausse, comme c'était son habitude.
A peine fut-il sorti, que le comte de Moret, profitant de l'étonnement général que causait la disparition successive de la douairière de Longueville, de la princesse Marie et de S. A. R. Monsieur traversa le salon, alla droit à Isabelle de Lautrec, et s'inclinant devant la jeune fille interdite:
—Mademoiselle, dit-il, veuillez tenir pour certain qu'il y a de par le monde un homme qui, la nuit où il vous a rencontrée sans vous avoir vue, a fait le serment d'être à vous à la vie à la mort, et qui ce soir, après vous avoir vue, renouvelle le serment; cet homme, c'est le comte de Moret.
Et, sans attendre la réponse de la jeune fille, plus rougissante et plus interdite encore qu'auparavant, il la salua respectueusement et sortit.
En passant dans un corridor sombre, conduisant à l'antichambre assez mal éclairée elle-même, comme c'était l'habitude à cette époque, le comte de Moret sentit un bras qui se glissait sous le sien, puis, sortant d'une coiffe noire doublée de satin rose, un souffle pareil à une flamme qui passait sur son visage, tandis qu'une voix amie, avec l'accent d'un doux reproche, lui disait:
—Ainsi, voilà la pauvre Marina sacrifiée!
Il reconnut la voix, mais plus encore cette haleine brûlante de Mme de Fargis, qui déjà une fois, à l'hôtellerie de la Barbe Peinte, avait effleuré son visage.
—Le comte de Moret lui échappe, c'est vrai, dit-il, en se penchant vers cette haleine dévorante, qui semblait sortir de la bouche de Vénus Astarté elle-même, mais...
—Mais quoi? demanda la questionneuse, en se haussant de son côté sur la pointe des pieds, de sorte que malgré l'obscurité, le jeune homme pouvait voir briller dans la coiffe ses yeux comme deux diamants noirs, ses dents comme un fil de perles.
—Mais, continua le comte de Moret, Jaquelino lui reste, et si elle s'en contente...
—Elle s'en contentera, dit la magicienne.
Et le jeune homme sentit aussitôt sur ses lèvres l'âcre et douce morsure de cet amour que l'antiquité, qui avait un mot pour chaque chose et un nom pour chaque sentiment, avait appelé Eros.
Tandis que, tout chancelant sous ce frisson voluptueux qui passait dans ses veines, et qui semblait, jusqu'à la dernière goutte, faire affluer son sang vers le cœur, Antoine de Bourbon, les yeux fermés, la bouche entr'ouverte, la tête renversée en arrière, s'appuyait à la muraille avec un soupir qui ressemblait à une plainte, la belle Marina dégageait son bras du sien et, légère comme l'oiseau de Vénus, s'élançait dans une chaise en disant:
—Au Louvre!
—Par ma foi! dit le comte de Moret, en se détachant de la muraille où il semblait incrusté, vive la France pour les amours! il y a de la variété entre eux, au moins! j'y suis revenu depuis quinze jours à peine, et me voilà engagé à trois personnes, quoique réellement je n'en aime qu'une seule; mais Ventre-saint-gris, on n'est pas fils de Henri IV pour rien, et eussé-je six amours au lieu de trois, eh bien! on tâchera de leur faire face!
Ivre, ébloui, trébuchant, il gagna le perron, appela ses porteurs, monta dans sa chaise à son tour, et, rêvant à son triple amour, se fit conduire à l'hôtel Montmorency.
En voyant la douairière de Longueville, la princesse Marie et Mgr Gaston sortir par la même porte, appelés par le même huissier, le reste de la société pensa bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire, et, soit discrétion, soit que onze heures qui venaient de sonner indiquassent le moment de la retraite, après avoir attendu un certain nombre de minutes, se retira.
Mme de Combalet se retirait comme les autres, lorsque l'huissier, qui semblait guetter son passage dans le corridor sombre dont nous avons déjà parlé, lui dit à voix basse:
—Madame la douairière vous sera fort obligée, si vous voulez bien ne pas vous retirer sans l'avoir vue.
Et, en même temps, il lui ouvrit la porte d'un petit boudoir, où elle pouvait attendre seule.
Mme de Combalet ne s'était pas trompée quand elle avait cru entendre ou plutôt avait entendu le nom de Vauthier.
Vauthier avait en effet été envoyé à Mme de Longueville pour la prévenir que la reine-mère verrait avec regret se renouveler, dans des conditions régulières et fréquentes, les deux ou trois visites que Gaston d'Orléans avait déjà faites à la princesse Marie de Gonzague.
C'est alors que Mme de Longueville avait fait venir sa nièce pour lui faire part du message de la reine-mère.
La princesse Marie, franche et loyale personne,proposa à l'instant même de faire venir le prince et de lui demander une explication; Vauthier voulut se retirer, mais la douairière et la princesse exigèrent qu'il restât, et qu'il répétât au prince les propres termes dont il s'était servi à leur égard.
On a vu comment le prince sortit du salon.
Guidés par l'huissier, il entra dans le cabinet où il était attendu.
En apercevant Vauthier, feint ou réel, il manifesta un éclair d'étonnement, et le couvrant de son œil dur, tout en marchant vers lui:
—Que faites-vous ici, monsieur, lui demanda-t-il, et qui vous a envoyé?
Sans doute Vauthier savait que, de la part de la reine-mère, la colère était feinte puisqu'il avait lu avec elle le conseil du duc de Savoie, qu'elle mettait à exécution à cette heure; mais il ignorait jusqu'à quel point Gaston entrait dans cette querelle supposée, qui devait, aux yeux de tous, séparer la mère et le fils.
—Monseigneur, dit-il, je ne suis que l'humble serviteur de la reine, votre auguste mère, je suis forcé, par conséquent, d'exécuter les ordres qu'elle me donne; or, je viens, sur son ordre, supplier Mme la douairière de Longueville et Mme la princesse Marie de ne point encourager un amour qui irait à l'encontre des volontés du roi et des siennes.
—Vous entendez, monseigneur, répondit Mme de Longueville, il y a presque une accusation dans un désir royal exprimé de cette façon; nous attendrons donc de la loyauté de Votre Altesse que Sa majesté la reine soit exactement informée et des causes de votre visite et du but dans lequel elle est faite.
—Monsieur Vauthier, dit le duc de ce ton superbement hautain qu'il savait prendre à l'occasion, et que même il prenait plus souvent qu'à l'occasion, vous êtes trop au courant des événements importants qui se sont passés à la cour de France depuis le commencement du siècle pour ignorer le jour et l'année où je suis né.
—Dieu m'en garde, monseigneur; Votre Altesse est née le 25 avril 1608.
—Eh bien, monsieur, nous sommes aujourd'hui le 13 décembre 1628, c'est-à-dire que j'ai vingt ans, sept mois, dix-neuf jours, je suis donc depuis sept mois, dix-neuf jours, sorti de la tutelle des femmes. De plus, j'ai été marié une première fois contre mon gré. Je suis assez riche pour enrichir ma femme si elle était pauvre, assez grand seigneur pour l'ennoblir, si elle n'était pas noble, et je compte, la seconde fois, la raison d'état n'ayant rien à faire avec un cadet de famille, je compte, la seconde fois, me marier comme je l'entendrai.
—Monseigneur, dirent à la fois Mme de Longueville et sa nièce, vous n'exigerez point, ne fût-ce que par égard pour nous, que M. Vauthier porte une pareille réponse à Sa Majesté la reine, votre mère.
—M. Vauthier, si la chose lui convient, peut dire que je n'ai pas répondu, et alors, en rentrant au Louvre, c'est moi qui répondrai à Mme ma mère.
Et il fit signe à Vauthier de sortir; Vauthier baissa la tête et obéit.
—Monseigneur, dit Mme de Longueville.
Mais Gaston l'interrompant:
—Madame, depuis plusieurs mois déjà, je dirai mieux, depuis que je l'ai vue, j'aime la princesse Marie; le respect que j'ai pour elle et pour vous fait que je ne lui eusse probablement pas fait cet aveu avant mes vingt et un ans accomplis, car, de son côté, Dieu merci! ayant à peine seize ans, elle a tout le temps d'attendre; mais puisque d'un côté le mauvais vouloir de ma mère tente de m'éloigner d'elle; puisque, de l'autre, la politique veut que celle que j'aime épouse un pauvre petit prince d'Italie, je dirai à Son Altesse: Madame, mes joues roses ne me rendent guère propre à la galanterie qui règne, c'est-à-dire à faire le malade, à être pâle et à être toujours prêt à m'évanouir, mais je ne vous en aime pas moins; c'est donc à vous de réfléchir à mon offre, car, vous le comprenez bien, l'offre de mon cœur, c'est l'offre de ma main. Choisissez donc entre le duc de Rethellois et moi, entre Mantoue et Paris, entre un petit prince italien et le frère du roi de France.
—Ah! monseigneur, dit Mme de Longueville, si vous étiez libre de vos actions, comme un simple gentilhomme, si vous ne dépendiez pas de la reine, du cardinal, du roi!
—Du roi, madame, je dépends du roi, c'est vrai; mais c'est mon affaire d'obtenir de lui permission pour ce mariage, et je m'en fais fort; mais quant au cardinal et à la reine, ce sont eux, peut-être, qui bientôt dépendront de moi.
—Comment cela, monseigneur? demandèrent les deux dames.
—Oh! mon Dieu, je vais vous le dire, fit Gaston en affectant la franchise; mon frère Louis XIII, marié depuis treize ans, et n'ayant point d'enfants après treize ans de mariage, n'en n'aura jamais; quant à sa santé, vous savez ce qu'elle est, et qu'évidemment, un jour ou l'autre, il me laissera le trône de France.
—Ainsi, dit Mme de Longueville, vousconsidérez, monseigneur, comme ne pouvant tarder, la mort du roi votre frère.
La princesse Marie ne parlait point, mais comme son cœur, en ne parlant pour personne, laissait germer l'ambition dans sa jeune tête, elle ne perdait point une parole de ce que disait Monsieur.
—Bouvard le regarde comme un homme perdu, madame, et s'émerveille qu'il vive encore; mais sur ce point les augures sont d'accord avec Bouvard.
—Les augures? demanda Mme de Longueville.
Marie redoubla d'attention.
—Ma mère a consulté le premier astrologue de l'Italie, Fabroni, et il a répondu que le roi Louis dirait adieu au monde avant que le soleil ait parcouru le signe de l'Ecrevisse de l'année 1630: c'est donc dix-huit mois que Fabroni lui donne à vivre, et même chose m'a été dite à moi-même et à plusieurs de mes domestiques par un médecin nommé Duval. Il est vrai que mal en a pris à ce dernier; car le cardinal, ayant su qu'il avait tiré l'horoscope du roi, l'a fait arrêter et condamner secrètement aux galères, en vertu des anciennes lois romaines, qui défendent de rechercher combien d'années le prince doit vivre. Eh bien, madame ma mère sait tout cela, ma mère s'attend, comme la reine et comme moi, à la mort de son fils aîné; c'est pourquoi elle veut, pour peser sur moi, comme elle a pesé sur mon frère, me marier à une princesse de Toscane, qui lui soit redevable de la couronne; mais il n'en sera point ainsi, j'en jure Dieu! Je vous aime, et à moins que vous n'éprouviez une invincible aversion pour moi, vous serez ma femme.
—Mais, demanda Mme la douairière de Longueville, monseigneur a-t-il une idée de ce que pense le cardinal de Richelieu à l'endroit de ce mariage.
—Ne vous inquiétez pas du cardinal, nous l'aurons.
—Et comment cela?
—Dame! fit le duc d'Orléans, il faudrait pour cela que vous m'aidassiez un peu.
—De quelle façon?
—Le comte de Soissons est las de son exil, n'est-ce pas?
—Il s'en désespère; mais il n'y a de ce côté rien à obtenir de M. de Richelieu.
—Bon! s'il épousait sa nièce.
—Mme de Combalet?
Les deux femmes se regardèrent.
—Le cardinal, continua Gaston, pour s'allier à une maison royale, passerait par tout ce que l'on voudrait.
Les deux dames se regardèrent de nouveau.
—Ce que monseigneur dit là est-il sérieux? demanda Mme de Longueville.
—On ne peut plus sérieux!
—C'est qu'alors j'en parlerais à ma fille qui a grande puissance sur son frère.
—Parlez-lui en, madame.
Puis se retournant vers la princesse Marie:
—Mais tout cela, dit-il, n'est qu'un vain projet, madame, si dans ce complot votre cœur ne se fait pas le complice du mien.
—Votre Altesse sait que je suis fiancée au duc de Rethellois, dit la princesse Marie. Je ne puis personnellement rien faire contre la chaîne qui me lie et m'empêche de parler; mais le jour où ma chaîne sera brisée, et ma parole libre, Votre Altesse, qu'elle le croie bien, n'aura pas à se plaindre de ma réponse.
La princesse fit une révérence et s'apprêta à sortir; mais Gaston lui saisit vivement la main, et la baisant avec passion:
—Ah! madame, lui dit-il, vous venez de me faire le plus heureux des hommes, et je ne veux pas douter de la réussite d'un projet auquel mon bonheur est attaché.
Et tandis que la princesse Marie sortait par une porte, Gaston s'élançait par l'autre, avec la vivacité d'un homme qui a besoin d'aller chercher dans la fraîcheur de l'air extérieur un calmant à sa passion.
Mme de Longueville, qui se rappelait qu'elle avait fait prier Mme de Combalet de l'attendre, poussa une porte qui se trouvait devant elle et qui, n'étant pas fermée, céda à la première pression; elle jeta presque un cri d'étonnement en se trouvant devant la nièce du cardinal, que l'huissier avait imprudemment introduite dans la chambre attenante à celle où venait d'avoir lieu l'explication avec Mgr Gaston d'Orléans.
—Madame, lui dit la douairière, sachant Mgr le cardinal notre ami et notre protecteur, et ne voulant rien faire de mystérieux, ou qui lui soit désagréable, je vous avais priée d'attendre la fin d'une explication entre nous et Sa Majesté la reine mère, explication provoquée par les deux ou trois visites que nous a faites Son Altesse Royale Monsieur.
—Merci, chère duchesse, dit Mme de Combalet, et je vous prie de croire que j'apprécie la délicatesse qui vous a fait m'ouvrir la porte de ce cabinet, afin que je ne perdisse pas un mot de votre conversation.
—Et, demanda avec une certaine hésitation la douairière, vous avez entendu, je présume, toute la partie qui vous concernait? Quant à moi, à part l'honneur de voir manièce duchesse d'Orléans, sœur du roi, reine peut-être, je serais très-heureuse, madame, de vous voir entrer dans notre famille, et Mlle de Longueville et moi userons de tout notre pouvoir sur le comte de Soissons, en supposant, ce dont je doute, que nous ayons besoin d'en user.
—Merci, madame, répondit Mme de Combalet, et j'apprécie tout l'honneur qu'il y aurait pour moi à devenir la femme d'un prince du sang; mais en revêtant ma robe de veuve j'ai fait deux serments: le premier de ne me remarier jamais, le second de me dévouer tout entière à mon oncle. Je tiendrai mes deux serments, madame, sans autre regret, croyez-le bien, que celui que j'éprouverais à voir la combinaison de Monsieur manquer à cause de moi.
Et, saluant Mme de Longueville, elle prit, avec le plus gracieux, mais en même temps avec le plus calme sourire du monde, congé de l'ambitieuse douairière, qui ne comprenait pas qu'il y eût un serment qui tînt devant la perspective orgueilleuse de devenir comtesse de Soissons.
Au Louvre! avait dit, on se le rappelle, Mme de Fargis. Et, obéissant à cet ordre, ses porteurs l'avaient déposée devant l'escalier de service, conduisant à la fois chez le roi et chez la reine, et qui s'ouvrait, pour le remplacer, à l'heure où se fermait le grand escalier, c'est-à-dire à dix heures du soir.
Mme de Fargis reprenait, ce soir-là même, sa semaine près de la reine.
La reine l'aimait fort, comme elle avait aimé, comme elle aimait encore Mme de Chevreuse; mais sur Mme de Chevreuse, qui s'était fait connaître par une foule d'imprudences, le roi et le cardinal avaient l'œil ouvert. Cette éternelle rieuse était antipathique à Louis XIII, qui, même étant enfant, n'avait pas ri dix fois dans sa vie. Mme de Chevreuse, exilée, comme nous l'avons déjà dit, on lui avait substitué Mme de Fargis, plus complaisante encore que Mme de Chevreuse: jolie, ardente, effrontée, tout à fait propre à aguerrir la reine par ses exemples; ce qui lui avait fait cette fortune inespérée d'être placée près de la reine, c'était d'abord la position de son mari, de Fargis d'Angennes, cousin de Mme de Rambouillet, et notre ambassadeur à Madrid; mais surtout ce qui l'avait servie dans son ambition, c'était d'être restée trois ans aux carmélites de la rue Saint-Jacques, où elle s'était liée avec Mme de Combalet, qui l'avait recommandée au cardinal.
La reine l'attendait avec impatience. L'aventureuse princesse, tout en regrettant, tout en pleurant même encore Buckingham, aspirait sinon à des aventures, du moins à des émotions nouvelles. Ce cœur de vingt-six ans, où jamais son mari n'avait été tenté de prendre la moindre place, demandait à être occupé par des semblants d'amour, à défaut de passions réelles, et comme ces harpes éoliennes, placées au haut des tours, jetait un cri, une plainte, un son joyeux, le plus souvent une vibration vague, à tous les souffles qui passaient.
Puis son avenir n'était guère plus riant que le passé. Ce roi morose, ce triste maître, le mari sans désirs, c'était encore ce qu'il y avait de plus heureux pour elle, que de le garder. Ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, à l'heure de cette mort, qui paraissait si instante, que chacun s'y attendait et y était préparé, c'était d'épouser Monsieur, qui, ayant sept ans de moins qu'elle, ne la berçait de l'espoir de la prendre pour femme que dans la crainte que, dans un moment de désespoir ou d'amour, elle ne trouvât à sa situation un remède qui éloignât à tout jamais Gaston du trône, en la faisant régente.
Et en effet, elle n'avait que ces trois alternatives, le roi mourant: épouser Gaston d'Orléans, être régente ou renvoyée en Espagne.
Elle se tenait donc triste et rêveuse dans un petit cabinet attenant à sa chambre, où n'entraient que ses plus familiers et les femmes de son service, lisant des yeux, sans lire de l'esprit, une nouvelle tragi-comédie de Guilhem de Castro, que lui avait donnée M. de Mirabel, ambassadeur d'Espagne, et qui était intitulée laJeunesse du Cid.
A sa manière de gratter à la porte, elle reconnut Mme de Fargis, et jetant loin d'elle le livre qui devait quelques années plus tard, avoir une si grande influence sur sa vie, elle cria d'une voix brève et joyeuse:
—Entrez!
Encouragée ainsi, Mme de Fargis n'entra point, mais fit irruption dans le cabinet et vint tomber aux genoux d'Anne d'Autriche, en saisissant ses deux belles mains qu'elle baisa avec une passion qui fit sourire la reine.
—Sais-tu, lui dit-elle, que je me figure parfois, ma belle Fargis, que tu es un amant déguisé en femme, et qu'un beau jour, quand tu te seras bien assurée de mon amitié, tu te révéleras tout à coup à moi.
—Eh bien, si cela était, ma belle Majesté,ma gracieuse souveraine, dit-elle en fixant ses yeux ardents sur Anne d'Autriche, en même temps que, les dents serrées et les lèvres entr'ouvertes, elle serrait ses mains avec un frissonnement nerveux, en seriez-vous bien désespérée?
—Oh! oui, bien désespérée, car je serais obligée de sonner et de te faire mettre à la porte, de sorte qu'à mon grand regret je ne te verrais plus, car, avec Chevreuse, tu es la seule qui me distraie.
—Mon Dieu, que la vertu est donc une chose farouche et hors de nature, puisqu'elle n'a pour résultat que d'éloigner les uns des autres les cœurs qui s'aiment, et que les âmes indulgentes, comme moi, me paraissent bien plus selon l'esprit de Dieu, que vos prudes hypocrites qui prennent à rebrousse poil le moindre compliment.
—Sais-tu qu'il y a huit jours que je ne t'ai vue, Fargis!
—Que cela? Bon Dieu, ma douce reine, il me semble à moi qu'il y a huit siècles.
—Et qu'as-tu fait pendant ces huit siècles?
—Pas grand'chose de bon, ma chère Majesté. J'ai été amoureuse, à ce que je crois.
—A ce que tu crois?
—Oui.
—Mon Dieu! que tu es folle de dire de pareilles choses, et comme on ferait bien mieux de te fermer la bouche avec la main, à la première parole que tu dis.
—Que Votre Majesté essaye un peu, et elle verra comment sa main sera reçue.
Anne lui mit en riant sur les lèvres, le creux d'une main que Mme de Fargis, toujours à genoux devant elle, baisa avec passion.
Anne retira vivement sa main.
—Ne m'embrasse donc pas ainsi, mignonne, dit-elle, tu me donnes la fièvre. Et de qui es-tu amoureuse?
—D'un rêve.
—Comment, d'un rêve?
—Mais, oui, c'est un rêve, au milieu de notre époque, dans le siècle des Vendôme, des Condé, des Grammont, des Courtauvaux et des Barrada, que de trouver un jeune homme de vingt-deux ans, beau, noble et amoureux...
—De toi?
—De moi? Oui, peut-être. Seulement, il en aime une autre.
—En vérité, tu es folle, Fargis, et je ne comprends rien à ce que tu me dis.
—Je le crois bien! Votre Majesté est une véritable religieuse.
—Et toi, qu'es-tu donc? Ne sors-tu pas des carmélites?
—Si fait, avec Mme de Combalet.
—Et tu disais donc que tu étais amoureuse d'un rêve?
—Oui, et même vous le connaissez, mon rêve.
—Moi?
—Quand je pense que si je suis damnée à cause de ce péché-là, c'est pour Votre Majesté que j'aurai perdu mon âme.
—Oh! ma pauvre Fargis, tu y auras bien mis un peu du tien.
—Est-ce que Votre Majesté ne le trouve pas charmant?
—Mais qui donc?
—Notre messager, le comte de Moret.
—Ah! en effet, oui, c'est un digne gentilhomme, et qui m'a fait l'effet d'un vrai chevalier.
—Ah! ma chère reine, si tous les fils de Henri IV étaient comme lui, oh! je réponds bien que le trône de France ne chômerait pas d'héritiers, comme il fait en ce moment.
—A propos d'héritier, dit la reine pensive, il faut que je te montre une lettre qu'il m'a remise; elle était de mon frère Philippe IV, et me donnait un conseil que je ne comprends pas très bien.
—Je vous l'expliquerai, moi. Allez, il y a bien peu de choses que je ne comprenne pas.
—Sibylle! dit la reine en la regardant avec un sourire indiquant qu'elle ne doutait pas le moins du monde de sa pénétration.
Et elle fit, avec sa nonchalance habituelle, un mouvement pour se lever.
—Puis-je épargner une peine quelconque à Votre Majesté? demanda Mme de Fargis.
—Non, il n'y a que moi qui connaisse le secret du tiroir où se trouve la lettre.
Et elle alla à un petit meuble qu'elle ouvrit comme on ouvre tous les meubles, amena un tiroir à elle, fit jouer le secret, et prit dans le double fond du tiroir la copie de la dépêche que lui avait apportée le comte, et qui, outre la lettre ostensible de don Gonzalès de Cordoue, en renfermait, on se le rappelle, une qui ne devait être lue que de la reine seule.
Puis, avec cette lettre, elle revint prendre sa place sur l'espèce de divan où elle était assise.
—Mets-toi là près de moi, dit-elle à Mme de Fargis, en lui indiquant sa place sur le canapé.
—Comment! sur le même siége que Votre Majesté?
—Oui, il faut que nous parlions bas.
Mme de Fargis jeta les yeux sur le papier que la reine tenait à la main.
—Voyons, dit-elle, j'écoute et je me recueille.D'abord, que disent ces trois ou quatre lignes-là?