CHAPITRE VI.

En sortant de la cour, Guillaume fit remarquer au comte une longue traînée de sang qui rougissait la neige et qui disparaissait à l'endroit où le cadavre avait été précipité.

Le fait n'avait point besoin de commentaires; ils échangèrent un regard et posèrent instinctivement la main sur la crosse de leurs pistolets.

De même qu'Isabelle n'avait rien entendu, elle ne vit rien. Le comte lui avait dit d'être tranquille, elle l'était.

La lune jetait sa froide lumière sur tout ce paysage couvert de neige, et de temps en temps disparaissait sous des nuages sombres qui roulaient au ciel comme d'immenses vagues de vapeur.

Le chemin était assez beau pour qu'Isabelle laissât à son mulet le soin de la conduite et perdît son regard dans l'infini céleste.

On sait que l'hiver, par les temps froids, dans les montagnes surtout, qui, par leur position, dominent les brouillards de la terre, les étoiles brillent d'un feu plus pur et plus étincelant.

D'une nature rêveuse et mélancolique, Isabelle se perdait dans sa contemplation.

Inquiet de son silence, les amants s'inquiètent de tout, le comte de Moret sauta de sa mule et vint d'une main s'appuyer à la croupe du mulet d'Isabelle en lui tendant l'autre main.

—A quoi pensez vous, ma chère bien-aimée? lui demanda-t-il.

—A quoi voulez-vous que je pense, mon ami, quand je regarde ce firmament étoilé, si non à la puissance infinie de Dieu et au peu de place que nous tenons dans cet univers que notre orgueil croit fait pour nous.

—Que serait-ce donc, ma chère rêveuse, si vous connaissiez la grosseur réelle de tous ces mondes qui roulent autour de nous, comparés à l'infinité de notre globe!

—Vous la connaissez, vous?

Le comte sourit.

—J'ai étudié, lui dit-il, l'astronomie sous un grand maître italien, professeur à Padoue, qui, m'ayant pris en particulière amitié, m'a révélé ses secrets qu'il n'ose mettre au jour encore, les croyant dangereux à sa propre sûreté.

—La science comporte-t-elle de tels secrets? mon ami.

—Oui, si ces secrets sont en opposition avec les textes sacrés!

—Il faut croire, avant tout, comte! Et, dans les cœurs religieux, la foi prime la science.

—N'oubliez pas, chère Isabelle, que vous parlez à un fils de Henri IV; que je suis né d'un père mal converti, et que sa recommandation, non pas en mourant—hélas! sa mort a été si rapide qu'il n'a pas eu le temps de penser à moi—mais lorsqu'il vivait, était celle-ci: Laissez-le étudier, laissez-le apprendre, et, lorsqu'il saura, laissez la croyance à son libre examen.

—N'êtes-vous point catholique? demanda Isabelle avec une certaine inquiétude.

—Oh! si fait, rassurez-vous, dit le comte; seulement, mon professeur, vieux calviniste, m'a appris à soumettre toute croyance au creuset de ma raison, et à repousser toute théorie religieuse qui commence par annihiler une partie de l'intelligence au profit de la foi. Je crois donc, mais aux choses dont je merends compte, répugnant à me laisser imposer toute croyance ténébreuse que ne saurait m'expliquer celui qui me la prêche, ce qui ne m'empêche pas de m'abîmer en Dieu, dans la paternité immense duquel j'irai chercher un refuge s'il m'arrivait jamais un grand malheur.

—Je respire, dit Isabelle en souriant, je craignais d'avoir affaire à un païen.

—Vous avez affaire à pis que cela, Isabelle. Un païen consent à se convertir; un penseur veut s'éclairer, et, en s'éclairant, c'est-à-dire au fur et à mesure qu'il s'avance vers la vérité éternelle, il s'éloigne du dogme. Si j'eusse vécu en Espagne du temps de Philippe II, chère Isabelle, il est probable qu'à l'heure, qu'il est, je serais brûlé comme hérétique.

—Oh! mon Dieu! Mais à propos de ces étoiles que je regardais, que vous disait donc ce savant italien?

—Une chose que vous allez nier, quoiqu'elle me paraisse être la vérité absolue.

—Je ne nierai rien de ce que vous m'affirmerez, mon ami.

—Avez-vous habité sur le rivage de la mer?

—J'ai été deux fois à Marseille.

—Quelle était, pour vous, l'heure la plus charmante de la journée?

—Celle où le soleil se couchait.

—N'eussiez-vous point juré alors que c'était lui qui traçait sa route dans le ciel et qui à la fin de la journée se précipitait dans la mer.

—Et je le jurerais encore.

—Eh bien, vous vous trompiez, Isabelle; le soleil est fixe, et c'est la terre qui marche.

—Impossible!

—Je vous avais bien dit que vous nieriez.

—Mais si la terre marchait, je la sentirais marcher.

—Non, car avec elle marche l'atmosphère qui nous enveloppe.

—Mais si elle ne faisait que marcher, nous verrions toujours le soleil.

—Vous avez raison, Isabelle, et votre justesse d'esprit nous éclaire presque à l'égal de la science; non-seulement notre terre marche, mais elle tourne; dans ce moment, par exemple, le soleil éclaire la face opposée à celle où nous sommes.

—Mais si cela était vrai, nous aurions les pieds en l'air et la tête en bas.

—Ainsi sommes-nous relativement; mais cette atmosphère dont je vous ai parlé, nous enveloppe et nous soutient.

—Je ne vous comprends point, Antoine, et comme je ne veux pas douter, parlons d'autre chose.

—De quoi parlerons-nous?

—De la chose à laquelle je pensais quand vous êtes venu vous jeter dans ma pensée.

—Et à quoi pensiez-vous?

—Je me demandais si tous ces mondes semés au-dessus de nos têtes n'avaient point été créés pour être habités par nos âmes après notre mort.

—Je ne vous eusse pas crue si ambitieuse, chère Isabelle.

—Ambitieuse, et pourquoi?

—Deux ou trois de ces mondes seulement sont plus petits que le nôtre: Vénus, Mercure, la lune, trois en tout; d'autres sont quatre-vingt fois, sept cents fois, quatorze cents fois plus gros que la terre.

—Le soleil, je comprends cela encore, c'est l'astre privilégié parmi les astres; nous lui devons tout jusqu'au principe de notre existence; sa chaleur, sa puissance, sa gloire nous environnent et nous pénètrent. C'est lui qui fait battre non-seulement nos cœurs, mais le cœur de la terre.

—Vous venez, chère Isabelle, de dire mieux avec votre imagination et votre poésie que ne dirait mon savant maître italien avec toute sa science.

—Mais, insista Isabelle, comment ces points lumineux que nous voyons dans le ciel sont-ils plus gros que la terre?

—Je ne vous parle pas de ceux qui échappent à notre vue par l'énorme distance où ils sont de nous, comme Uranus et Saturne; mais voyez cette étoile d'un jaune d'or!

—Je la vois.

—C'est Jupiter; il est mille quatre cent quatorze fois plus gros que la terre, aussi a-t-il quatre lunes qui lui donnent une lumière permanente et un printemps éternel.

—Mais comment nous semble-t-il si petit, lorsque le soleil nous semble si gros?

—C'est qu'en effet le soleil est cinq fois plus gros que lui, que nous ne sommes qu'à trente huit millions de lieues du soleil, et qu'il en est lui, à deux cents millions de lieues, c'est-à-dire à cent soixante-deux millions de lieues de nous.

—Mais qui vous a dit tout cela, Antoine?

—Mon savant italien.

—Et vous l'appelez?

—Galilée.

—Et vous croyez à ce qu'il vous a dit?

—J'y crois fermement.

—Alors, mon cher comte, vous m'effrayez avec vos distances, et je ne crois pas que mapauvre âme se hasarde jamais à un pareil voyage.

—Si nous avons une âme, Isabelle.

—En douteriez-vous?

—Cela ne m'est pas absolument démontré.

—Ne discutons pas là-dessus; j'ai le bonheur, n'étant point si savante que vous, de croire à mon âme, moi.

—Si vous croyez à votre âme, j'essayerai de croire à la mienne.

—Mais enfin, supposons que vous en ayez une et que vous fussiez libre, après votre mort, de lui choisir un séjour soit temporaire soit éternel; vers quel monde la dirigeriez-vous?

—Et vous, ma chère Isabelle, voyons?

—Moi! j'avoue que j'ai une prédilection pour la lune, c'est l'astre des amants malheureux.

—Vous auriez raison comme distance, ma chère Isabelle, car c'est la planète la plus rapprochée de nous, puisqu'elle n'est éloignée de la terre que de 96,000 lieues environ; mais c'est évidemment celle où votre âme serait le plus mal.

—Pourquoi cela?

—Mais parce qu'elle est inhabitable même pour une âme!

—Oh! quel malheur! vous en êtes sûr?

—Vous allez en juger; les meilleurs télescopes qui existent au monde sont ceux de Padoue. Eh bien, braqués sur votre planète favorite, ma chère Isabelle, ils dénoncent partout la stérilité et la solitude, du moins sur son hémisphère visible; pas d'atmosphère, par conséquent, pas de rivière, pas de lacs, pas d'océan, pas de végétation. Il est vrai que, du côté qui nous restera toujours invisible, il se peut qu'elle ait tout ce qui lui manque de l'autre. Cependant le doute existant, je ne vous conseillerais pas d'y envoyer votre âme, ce qui ne veut pas dire que la mienne ne l'y suivrait pas.

—Mais vous qui connaissez tous ces mondes comme si vous les aviez habités, mon cher comte, dans lequel de tous ces astres, de tous ces satellites, de toutes ces planètes, car je ne sais quel nom donner à toutes ces constellations, dans lequel attireriez-vous mon âme, si elle mettait, chose dont j'ai bien peur, la même obstination à suivre votre âme que la vôtre à suivre la mienne.

—Oh! dit le comte, je n'hésiterais pas un seul instant... dans Vénus.

—Pour un homme qui affirme n'être point païen, voici une demeure bien compromettante; et où est cette Vénus, objet de votre prédilection.

—Voyez-vous, chère Isabelle, ce bleuet de flamme qui fleurit au ciel, c'est Vénus; c'est l'avant-courrière du soir, l'avant-courrière de l'aurore; la planète la plus radieuse de tout notre système; elle est éloignée du soleil de 28 millions de lieues à peu près, et elle en reçoit deux fois plus de chaleur et de lumière que de la terre; elle a une atmosphère qui ressemble à la nôtre, et, quoique atteignant à peine la moitié de notre grosseur, elle a des montagnes de 120 mille pieds d'élévation. Or, comme Vénus, ainsi que Mercure, est constamment ou presque constamment couverte de nuages, elle doit être sillonnée par les ruisseaux et les fleuves qui manquent à la lune, et qui doivent faire pour les âmes qui se promènent sur leurs rives un murmure et une fraîcheur adorables.

—Va donc pour Vénus, dit Isabelle.

Ce pacte venait d'être conclu lorsque le bruit d'un pas précipité et se rapprochant rapidement se fit entendre des voyageurs, qui s'arrêtèrent instinctivement et tournèrent la tête du côté d'où venait le bruit.

Un homme accourait à toutes jambes et, n'osant appeler, faisait avec son chapeau des signes que permettait d'apercevoir la splendide clarté de la lune glissant pour le moment entre deux masses de nuages comme une barque sur une mer d'azur.

Il était évident que cet homme avait quelque communication importante à faire à la petite caravane.

Lorsqu'il ne fut plus qu'à cent pas environ, il se hasarda à lancer devant lui le nom de Guillaume.

Guillaume descendit de son mulet et courut au devant de l'homme qu'il avait reconnu pour un des deux contrebandiers invités par lui à céder leur place devant le feu au comte deMoret et à Galaor.

Les deux hommes se joignirent à cinquante pas environ des voyageurs, échangèrent rapidement quelques paroles et revinrent à grands pas vers eux.

—Alerte, alerte, ami Jaquelino, dit Guillaume, affectant exprès vis-à-vis du comte un air de familiarité qui devait donner au contrebandier son ami le change sur la position sociale des voyageurs—position sociale qu'il avait parfaitement devinée—nous sommes poursuivis, et il s'agit de trouver un endroit où nous cacher, pour laisser passer ceux qui nous poursuivent.

Voici en effet ce qui s'était passé à l'auberge des contrebandiers, après que le comte de Moret, Galaor et Guillaume Coutet furent sortis de la salle commune.

La porte donnant sur la route de la montagne s'était rouverte, et l'on avait vu reparaître la tête de l'Espagnol qui s'était enfui après avoir tué l'Allemand.

Tout était aussi tranquille dans la salle que si rien ne s'y fût passé.

—Hé! les Espagnols, dit-il.

Et il se rejeta en arrière.

Les Espagnols se levèrent et sortirent pour répondre à l'appel de leur compatriote.

Le contrebandier ami de Guillaume Coutet se douta de quelque complot. Il sortit par la porte opposée et, par la cour, s'approcha du groupe.

Il entendit alors l'Espagnol raconter à ses compagnons qu'à travers la lucarne du fournil ouverte sur le jardin, il avait vu deux femmes, dont l'une paraissait une grande dame. Ces dames, à son avis, devaient faire partie de la caravane conduite par Guillaume.

C'était un coup, et probablement un bon coup à faire.

Ils étaient dix; ils viendraient probablement à bout, sans beaucoup d'efforts, des trois hommes, dont l'un était presque un enfant, et l'autre un guide, lequel, en cette qualité, n'avait aucune raison de se faire tuer pour des gens qu'il ne connaissait pas.

L'Espagnol n'avait pas eu grand'peine à convaincre ses camarades, gens de sac et de corde, comme lui, et le groupe s'était séparé chacun allant prendre ses armes.

Alors, lui, avait pris ses jambes à son cou et s'était élancé par la route, sûr que de tel pas que marchassent les Espagnols, il arriverait encore avant eux.

Et, en effet, il était arrivé avant eux; mais il n'y avait pas de temps à perdre, et ils ne devaient pas être loin.

Les deux hommes tinrent conseil; ils connaissaient admirablement le pays tous les deux. Seulement on ne cache pas facilement cinq voyageurs et cinq mulets. Ces quatre mots,le pont de Giacon, sortirent à la fois de la bouche des deux contrebandiers.

Le pont de Giacon était une grande arche de pierres jetée sur un torrent descendant des montagnes et allant se jeter dans un des affluents du Pô. Là le chemin bifurquait et se séparait en deux branches. L'une remontait vers Venaux, l'autre descendait vers Suze, qu'elle contournait en la dominant.

Arrivés là, les routiers espagnols, incertains, prendraient l'une ou l'autre; si l'on avait le bonheur de ne pas être découvert par eux, on prendrait celle qu'ils ne prendraient pas.

Comme les Espagnols ne pouvaient deviner que les voyageurs avaient été prévenus, la supposition ne devait pas même leur venir qu'ils se cacheraient.

La probabilité était donc qu'ils suivraient sans défiance l'un ou l'autre des deux chemins.

Il s'en fallait encore de dix minutes à peu près que l'on atteignît le pont de Giacon.

Guillaume prit le mulet d'Isabelle par la bride, son compagnon celui de la dame de Coëtman, et l'on pressa la marche.

Au reste, la providence venait en aide aux voyageurs,—un océan de nuages noirs, non-seulement dérobait aux yeux ces belles constellations qui avaient fourni à Isabelle une si poétique, et au comte de Moret une si savante conversation, mais encore s'avançait rapidement pour engloutir la lune.—Cinq minutes encore, et les objets éclairés par elle allaient rentrer dans l'obscurité.

Le contrebandier lâcha la bride du mulet de la dame de Coëtman, demeura d'une cinquantaine de pas en arrière, se coucha l'oreille contre terre et écouta.

Pendant ce temps-là, pour qu'un bruit ne l'empêchât point d'entendre l'autre, la caravane s'était arrêtée.

Au bout de quelques secondes d'auscultation, il se releva et accourut.

On les entend, dit-il, mais ils sont encore à six cents pas de nous; par bonheur, dans une minute la lune va être cachée. N'importe, ne perdons pas de temps.

On se remit en marche. Les nuages noirs continuèrent à envahir le ciel, la lune disparut; au même moment, les voyageurs, dans un reste de crépuscule, voyaient se dresser devant eux l'arche du pont, en même temps qu'ils entendaient le bruit du torrent qui descendait de la montagne.

Guillaume qui conduisait le premier mulet, le fit dévier de la route, en appuyant à gauche. Une ligne à peine visible, taillée dans le roc, conduisait au bout du torrent encaissé d'une soixantaine de pieds.

Ce sentier, s'il était permis de donner ce nom à une pareille ride de terrain, avait été évidemment tracé par les mulets qui, dans les jours chauds de l'été, descendaient jusqu'à l'eau pour se rafraîchir.

Si rapide et si abrupte que fut la descente, elle se fit sans accident.

Le contrebandier était resté en haut, couché à terre et écoutant.

—Ils approchent, dit-il, je m'éloigne pour les dérouter, ne vous occupez pas de moi. Empêchez seulement les mulets de hennir, j'emmène la mule.

Guillaume fit entrer les quatre voyageurssous l'arche du pont, lia avec des mouchoirs la bouche aux mulets, tandis que son compagnon s'éloignait par la branche du chemin qui remontait à Venaux.

Bientôt on entendit distinctement les pas des bandits espagnols; cachés comme ils l'étaient et protégés par la double obscurité des nuages et du pont, les voyageurs étaient complétement invisibles, et si quelque bruit ou quelque accident imprévu ne les trahissait pas, il était impossible qu'ils fussent découverts.

Les Espagnols s'arrêtèrent sur le pont même et entrèrent en délibération pour décider laquelle des deux branches ils prendraient, de celle qui descendait vers Suze ou de celle qui montait vers Venaux.

La discussion était vive, et ceux des voyageurs qui entendaient l'espagnol pouvaient entendre les raisons que chacun faisait valoir à l'appui de son opinion.

Tout à coup on entendit une chanson chantée par une voix d'homme. L'homme qui chantait cette chanson venait de Giacon.

Guillaume serra la main du comte de Moret en mettant un doigt sur ses lèvres: il avait reconnu la voix de son compagnon.

Cette voix produisit à l'instant l'effet d'interrompre la conversation des routiers.

—Bon! reprit l'un d'eux après un instant de silence, nous allons être renseignés.

Quatre se détachèrent et allèrent au-devant du chanteur.

—Eh! l'homme, lui demandèrent-ils en italien, quoiqu'ils se servissent de la locution espagnolehombre, as-tu rencontré des voyageurs sur ta route?

—Voulez-vous parler des deux hommes et des deux femmes conduits par Guillaume Coutet, le marchand de Gravière? demanda celui qui était interrogé, changeant sa réponse en demande.

—Justement.

—Eh bien, ils sont à peine à cinq cents pas d'ici; si vous avez affaire à eux, allongez le pas, et vous les rejoindrez à moitié chemin de Giacon.

Ce renseignement leva les incertitudes et mit tout le monde d'accord. Les bandits prirent la route conduisant à Venaux.

Les voyageurs, du fond de leur obscurité, les virent passer comme des ombres et marchant d'un pas qui, si les voyageurs eussent été, en effet, à l'endroit indiqué par le contrebandier, leur eût permis de les rejoindre promptement.

Quant au contrebandier, il continua son chemin vers Suze, indiquant aux voyageurs celui qu'ils devaient suivre eux-mêmes.

En effet, après cinq minutes d'attente silencieuse, les voyageurs n'entendant plus résonner sur la route le bruit des pas des bandits, descendirent, guidés par Guillaume, le lit même du torrent. Cinq cents pas plus loin, ils se réunissaient au contrebandier, qui, hésitant à retourner à l'auberge après la fausse indication qu'il avait donnée, demanda aux voyageurs la permission de rester avec eux, permission qui lui fut accordée à l'instant même, pendant que le comte de Moret lui promettait, quand on serait à la frontière du Piémont, une bonne récompense pour l'avis si à propos donné par lui.

On continua la route en pressant le pas des mulets, ce que permettait le chemin devenu un peu meilleur, et l'on se rapprocha insensiblement de Suze. A mesure que l'on se rapprochait, les deux guides recommandaient une circonspection plus grande; mais le sentier que suivait la petite caravane était tellement inconnu et si peu fréquenté, que l'on avait oublié d'y mettre les sentinelles, quoique l'on pût par ce chemin, auquel la ville est en quelque sorte adossée, arriver sur le rempart.

Le rempart lui-même était désert, les approches de la ville étant défendues par les fortifications faites un quart de lieue en avant, c'est-à-dire au Pas de Suze.

Au reste, après avoir un instant longé le rempart de la ville, le sentier s'en éloignait brusquement, se rejetant dans la montagne et aboutissant à Malavet, où l'on coucha.

Le lendemain, on tint conseil.

On pouvait descendre dans la plaine, et par Rivarolo et Joui, gagner le lac Majeur; mais là on rencontrait un danger pire: on tombait entre les mains des Espagnols.

Il est vrai que le comte de Moret, chargé à son départ de France d'une lettre de don Gonzales de Cordoue, gouverneur de Milan, pour la reine Anne, pouvait aller droit à lui, et dire qu'il revenait au nom des deux reines, chargé de quelque mission pour Rome ou pour Venise; mais il lui fallait ruser, et toute dissimulation pesait au cœur loyal de ce vrai fils du Béarnais.

Puis, ce qui était plus probable encore, ce moyen, qui simplifiait les choses, abrégeait en même temps le voyage, et ce que voulait Antoine de Bourbon, c'est que le voyage, au contraire, durât indéfiniment. Son avis, tout puissant d'ailleurs, l'emporta donc.

Cet avis était que l'on fît un grand détour par Boste, Damudossolo, Sonovre, et qu'en contournant tout le bassin lombard on arrivât à Vérone, où l'on serait en sûreté. A Vérone on se séparerait un ou deux jours, etaprès ce repos, dont les femmes surtout, après un pareil voyage qui ne se pouvait faire qu'à mulet ou à cheval, auraient grand besoin, on partirait pour Mantoue, terme du voyage.

A Ivrica, le contrebandier qui était venu donner avis à la petite caravane du danger qu'elle courait, quitta les voyageurs, parfaitement récompensé de son dévouement, récompense qui convainquait d'autant plus Guillaume Coutet qu'il avait l'honneur de servir de guide à quelque grand seigneur voyageant incognito.

Mais rendons-lui cette justice de dire que ce fut la reconnaissance, et non cette certitude, qui lui fit insister pour accompagner les voyageurs jusqu'au bout de leur voyage. Au reste, ce fut chose facile à obtenir. Si Guillaume Coutet avait voué au comte la reconnaissance que doit l'homme à celui qui lui a sauvé la vie, Antoine de Bourbon éprouvait pour lui cette profonde sympathie et cette douce tendresse que ressent de son côté le sauveur pour l'homme auquel il l'a sauvée.

Après des incidents divers, mais qui, n'ayant pas la gravité de ceux que nous avons racontés, n'auraient pas un assez puissant intérêt pour mériter l'attention du lecteur, après vingt-sept jours de voyage et de fatigue, on arriva enfin à Mantoue, par Tordi, Nogaro et Castellarez.

Aucune lettre, aucun courrier, aucun message quelconque n'avait annoncé au baron de Lautrec l'arrivée de sa fille. Il en résulta que, quoi qu'il passât pour un père médiocrement tendre, les premiers moments du retour furent donnés tout entiers à l'effusion de la double tendresse paternelle et filiale.

Ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il put s'occuper des compagnons de voyage de sa fille et lire la lettre que lui adressait le cardinal de Richelieu.

Par cette lettre il apprenait le nom illustre du jeune homme auquel le soin de sa fille avait été confié et l'intérêt que le cardinal portait à Isabelle.

C'était une raison pour lui de prévenir immédiatement le nouveau duc de Mantoue, Charles de Gonzague, de l'arrivée de sa fille et de l'hôte illustre qui, en même temps qu'elle, avait franchi le seuil de sa maison. On expédia en conséquence un serviteur au château de Té, qu'occupait le duc, pour lui annoncer cette nouvelle, qui ne pouvait manquer d'avoir un grand intérêt pour lui, puisque par le comte de Moret, c'est-à-dire par le frère naturel de Louis XIII, il allait avoir les plus exacts renseignements sur les intentions du cardinal et du roi.

Aussi, à la demande d'audience qu'il lui avait faite, le duc de Mantoue répondit-il en montant à cheval et en venant lui-même chez celui qu'il tenait à juste raison pour un de ses plus fidèles serviteurs.

Il y trouva le comte de Moret, qu'il traita en fils de Henri IV, refusant de se couvrir et de s'asseoir devant lui.

Au reste, le duc avait appris directement, par l'ambassadeur, des nouvelles de Paris, le 4 janvier 1629, c'est-à-dire quelques jours après le départ du comte de Moret et d'Isabelle. Le cardinal, fort de la promesse que lui avait faite le roi de le soutenir, l'avait littéralement enlevé sans souffrir que personne l'accompagnât; pas un courtisan pour lui travailler l'esprit, pas un conseiller pour le faire dévier de la route où le cardinal l'avait engagé.

On savait que, le jeudi 15 janvier, le roi avait dîné à Moulins et couché à Varenne.

Puis rien au delà du 15 janvier, et l'on était au 5 février.

Mais ce que l'on savait, c'est que la peste qui s'était déclarée en Italie, avait franchi les monts et s'étendait jusqu'à Lyon. Le roi aurait-il le courage, malgré le fléau mortel, malgré le froid effroyable qu'il faisait, de continuer sa route, de braver la peste à Lyon et le froid dans les montages.

Pour qui connaissait le caractère véritable et changeant du roi, il y avait à craindre. Mais pour quiconque connaissait le caractère inflexible du cardinal, il y avait à espérer.

Le comte de Moret ne put que répéter au duc de Mantoue ce que lui avait dit le cardinal, qu'on allait commencer par faire lever le siége de Cazal, et que l'on s'occuperait immédiatement de faire passer des secours à Mantoue.

Il n'y avait pas de temps à perdre: Charles, duc de Nevers, avait su de sources certaines que Monsieur, dans le premier moment de colère, s'était mis en rapport avec Waldstein. Il attirait vers la France, sans honte et sans remords, ces nouvelles bandes d'Attila sans savoir s'il y aurait à Châlons un Aétius pour les anéantir. Deux chefs des barbares, Alhinger et Gallas, savants dans l'art terrible de la ruine et du pillage, s'étaient depuis deux ou trois mois avancés doucement et occupaient Worms, Francfort, la Souabe.

Le pauvre duc de Mantoue les voyait déjàapparaître au sommet des Alpes, plus terribles que ces bandes sauvages de Cimbres et de Teutons qui se laissaient glisser sur les neiges et qui traversaient les rivières sur leurs boucliers.

Tout cela défendait au comte de Moret un long séjour à Mantoue. Il avait promis au cardinal de revenir pour prendre part à la campagne; d'un autre côté le duc Charles le pressait de repartir pour exposer sa position au roi. Cette position était si grave, que le baron de Lautrec regrettait presque qu'on lui eût renvoyé sa fille.

Dès le lendemain de son arrivée, Isabelle, appelée par son père, avait eu une explication avec lui; dans cette explication son père lui avait dit les engagements pris par lui vis-à-vis du baron de Pontis. Mais Isabelle avait franchement répondu par les engagements pris par elle vis-à-vis du comte de Moret. De si bonne naissance que fût M. de Pontis, Antoine de Bourbon sur ce point l'emportait, non-seulement sur lui, mais sur tous les gentilshommes qui n'étaient pas de race royale directe. Le baron se contenta donc de faire venir le comte de Moret dans son cabinet, de l'interroger sur ses intentions, que celui-ci lui déclara avec sa franchise habituelle, lui donnant l'assurance qu'au besoin et pour l'aider à retirer honorablement sa parole, le cardinal se mettrait en avant et lui forcerait la main.

Seulement le baron de Lautrec ne laissa point ignorer au comte que s'il était tué, ou contractait d'autres engagements, il reprenait son autorité paternelle sur sa fille, autorité dont il ne se départait que devant la protection que le cardinal voulait accorder au jeune comte, et qu'alors il n'admettrait de la part d'Isabelle aucune résistance.

Le soir même de cette double explication, les jeunes gens, en se promenant au bord du fleuve de Virgile, se racontèrent chacun l'un à l'autre la conversation qu'ils avaient eue avec le baron; Isabelle n'en espérait pas tant, et comme son amant lui promit positivement de ne pas se faire tuer et de n'avoir jamais d'autre épousequ'elle, la chose lui suffit.

Nous nous servons du mot un peu prétentieux d'épouse, et même nous le soulignons, parce qu'il nous semble que, tout fils de Henri IV que fût Antoine de Bourbon, il y avait dans sa promesse une de ces petites restrictions mentales dont les jésuites faisaient un si habile usage. Dans l'engagement de ne pas se faire tuer il n'y avait à coup sûr aucune arrière-pensée; mais nous n'oserions en dire autant de celui de n'avoir jamais d'autre épousequ'Isabelle de Lautrec. En pesant chaque parole de cet engagement, on verra bien qu'il ne s'étendait pas aux maîtresses; et dans les moments où le diable le tentait, et les amants les plus fidèles ont de ces moments-là, ne fussent-ils point les fils de l'hérétique Henri IV, et dans les moments où le diable le tentait, nous devons dire que le jeune Basque Jaquelino voyait passer dans un nuage de feu sa belle cousine Marina, laquelle, aussi à son aise au milieu des flammes qu'une salamandre, lui lançait des regards dont le double rayon allait l'un à son cœur qu'il brûlait, l'autre à son esprit qu'il rendait insensé.

D'ailleurs n'avait-il pas pris un soir dans l'antichambre de Marie de Gonzague, avec cette terrible incendiaire des cœurs, au moment où elle allait monter dans sa chaise, un de ces rendez-vous comme on en prend avec Satan, et dont Satan ne vous dégage que lorsqu'on a fait honneur à sa parole en l'allant trouver au plus profond de l'enfer.

Nous n'oserions pas dire qu'au moment où Antoine de Bourbon fit à Isabelle de Lautrec le chaste serment qui n'avait aucune analogie avec l'engagement pris avec Mme de Fargis, le souvenir de cette Vénus Astarté fût venu prononcer à ses oreilles quelques mots de cet amour profane dont elle brûlait le cœur de ses amants; mais ce que nous savons, c'est que le comte de Moret voulut un autre témoin de l'engagement qu'il prenait que ce fleuve païen qu'on appelle le Mincio; d'autres lampes que toutes ces constellations mythologiques qu'on appelle Vénus, Jupiter, Saturne, Cassiopée, et demanda à Isabelle de le renouveler dans un temple chrétien en présence de Dieu, et que le souvenir matériel d'un anneau, portant la date du jour et de la promesse que ce jour avait vu faire, augmentât encore la solennité du serment.

Isabelle promit tout ce que voulut son amant, comme sa compatriote Juliette, dont pour toucher la tombe elle n'avait, en quelque sorte, qu'à étendre la main; elle lui eût, à coup sûr, accordé tout ce qu'il lui eût demandé en lui répétant les paroles du poëte anglais:

Ne crains pas d'épuiser mon amour s'il t'est cher!Mon amour est profond et grand comme la mer!

Ne crains pas d'épuiser mon amour s'il t'est cher!Mon amour est profond et grand comme la mer!

Le lendemain, à la même heure, c'est-à-dire vers neuf heures du soir, deux ombres, dont l'une marchait à quelques pas derrière l'autre, se glissaient dans l'église Saint-André par une des portes latérales du monument sacré, et, à la lueur des lampes qui veillent éternellement devant l'ex-votoen mémoire des miracles accomplis par les différents saints auxquels les autels sont consacrés, s'acheminaientvers l'autel de Notre-Dame-des-Anges, nom charmant qui avait succédé à un nom plus charmant encore, à celui de Notre-Dame-des-Amours, première invocation sous laquelle elle avait été adorée, mais que lui avait enlevée, un demi siècle auparavant, la susceptibilité d'un évêque.

La jeune fille arriva la première et s'agenouilla.

Le jeune homme la suivait et s'agenouilla à sa droite.

Tous deux rayonnants de jeunesse et de beauté, ils étaient admirables à voir à la lueur tremblante de la lampe; elle, la tête baissée, les yeux humides de douces larmes; lui, le front levé, les yeux étincelants de bonheur.

Chacun d'eux fit une prière mentale; quand nous disons chacun d'eux, nous répondons d'Isabelle de Lautrec. Sans doute les paroles échappées du cœur se formulèrent sur les lèvres en élancements sacrés vers la mère du seigneur; mais l'homme ne sait prier que dans le malheur; pour la félicité il n'a que des balbutiements de désir et des soupirs de flamme.

Puis, ce premier bouillonnement du cœur apaisé, leurs mains se cherchèrent et frémirent en se rencontrant. Isabelle poussa un soupir de joie plaintif comme un cri de douleur, puis, sans s'inquiéter du lieu où elle était:

—Oh! mon ami, dit-elle, oh! combien je t'aime.

Le comte regardait la madone.

—Oh! s'écria-t-il, la madone a souri; et moi aussi et moi aussi, je t'aime, mon Isabelle adorée.

Et leurs deux têtes retombèrent sur leurs poitrines écrasées sous le poids de leur bonheur.

Le comte tenait la main d'Isabelle appuyée contre la poitrine, il la dégagea doucement de l'étreinte dont l'enveloppait la sienne, la mit à nu, l'appuya ardemment contre ses lèvres, puis tirant l'anneau du plus petit de ses doigts, il le passa au second doigt de cette main en disant:

—Sainte mère de Dieu, sainte protectrice de tout amour humain et céleste, vous qui souriez aux flammes pures et qui venez de sourire à la nôtre, soyez témoin que je m'engage par serment à n'avoir jamais d'autre épouse qu'Isabelle de Lautrec; si je manque à mon serment, punissez-moi.

—On! non, non. Vierge sainte, s'écria Isabelle, ne le punissez pas.

—Isabelle! fit le comte, en essayant de serrer la jeune fille dans ses bras.

Mais celle-ci s'écarta doucement, retenue par la sainteté du lieu.

—Madone vénérée et toute-puissante, dit-elle, écoutez le serment que je vous fais à mon tour. Je jure ici à votre autel, et par vos pieds divins que j'embrasse, qu'à partir d'aujourd'hui j'appartiens corps et âme à celui qui vient de passer cet anneau à mon doigt, et que, fût-il mort, ou, ce qui est bien pis, manquât-il à son serment, je ne serai l'épouse de personne, mais seulement celle de votre divin Fils.

Un baiser éteignit cette dernière parole sur les lèvres d'Isabelle, et la sainte madone sourit du baiser du comte comme elle avait souri de l'exclamation d'Isabelle, car elle se souvenait qu'elle s'était appelée Notre-Dame-des-Amours avant de s'appeler Notre-Dame-des-Anges!

Comme l'avait appris le duc de Mantoue par l'intermédiaire de l'ambassadeur, le cardinal et le roi avaient quitté Paris le 4 janvier, et le jeudi 15 ils avaient dîné à Moulins et soupé à Varenne, qu'il ne faut pas confondre avec cet autre Varennes du département de la Meuse, que l'arrestation du roi a rendu célèbre.

Pour toute entrée en campagne, nous n'avons de guide fidèle que le journal de M. de Bassompierre; aussi est-ce lui que nous allons suivre dans la partie historique de notre récit.

Lorsque le roi, après le pacte fait avec le cardinal, sortit du cabinet de Son Eminence, il rencontra dans l'antichambre M. de Bassompierre, qui était allé pour faire sa cour au cardinal revenu en faveur.

En l'apercevant, le roi s'arrêta et se retournant vers Richelieu, qui l'accompagnait jusqu'à la porte de la rue:

«Eh! tenez, monsieur le cardinal, en voici un qui nous accompagnera à coup sûr et qui me servira bien.

Le cardinal sourit et fit un geste d'approbation.

—C'est l'habitude de M. le maréchal, dit-il.

—Que Votre Majesté m'excuse de manquer aux lois de l'étiquette en l'interrogeant; mais où la suivrai-je?

—En Italie, dit le roi, où je vais en personne pour faire lever le siége de Cazal. Apprêtez-vous donc à partir, monsieur le maréchal; je prendrai avec vous Créquy, quiconnaît ces pays-là, et j'espère que nous ferons parler de nous.

—Sire, répondit Bassompierre en s'inclinant, je suis votre serviteur et vous suivrai au bout du monde, et même dans la lune, s'il vous plaît d'y monter.

—Nous n'irons ni si loin, ni si haut, monsieur le maréchal. En tout cas, le rendez-vous est à Grenoble; si quelque chose vous fait faute pour votre entrée en campagne, adressez vous à M. le cardinal.

—Sire, dit Bassompierre, avec l'aide de Dieu, rien ne me manquera, surtout si Votre Majesté donne l'ordre à ce vieux coquin de La Vieuville de me payer ce qui m'est dû comme colonel général des Suisses.

Le roi se mit à rire.

—Si La Vieuville ne vous paie pas, dit-il, voici M. le cardinal qui vous paiera.

—Bien vrai? dit Bassompierre d'un air de doute.

—Si vrai, monsieur le maréchal, que si, séance tenante, vous voulez bien me donner votre reçu, comme s'il n'y avait pas de temps à perdre, attendu que dans trois ou quatre jours nous partons, vous vous en irez avec votre argent.

—Monsieur le cardinal, dit Bassompierre avec cet air de grand seigneur qui n'appartenait qu'à lui, je ne porte jamais d'argent sur moi que quand je vais au jeu du roi; j'aurai, si vous le voulez bien, l'honneur de vous laisser la quittance, et j'enverrai un laquais prendre l'argent.

Le roi parti, Bassompierre laissa son reçu au cardinal, et le lendemain envoya prendre l'argent.

Dès le même soir où le cardinal avait dit à Louis XIII qu'un roi ne manquait point à sa parole, il envoya les cent cinquante mille écus à M. le duc d'Orléans, les soixante mille livres à la reine-mère, et les trente mille à la reine Anne.

L'Angély reçut de son côté les trente mille livres que le roi lui avait offertes, et Saint-Simon son brevet d'écuyer du roi avec quinze mille livres de traitement par an.

Quant à Baradas, on sait qu'il n'avait point attendu, et qu'il s'était fait payer ses trente mille livres le jour même où le roi les lui avait données en un bon au porteur.

Tous ces comptes réglés, le cardinal avait, lui aussi, donné ses gratifications. Charpentier, Rossignol et Cavois avait eu part à ses largesses; mais la gratification de Cavois, si généreuse qu'elle fût, n'avait pu consoler sa femme, qui avait entrevu dans la démission du cardinal une suite de nuits calmes et sans dérangements, nuits qui étaient l'unique but vers lequel tendaient tous ses vœux, secondés, comme nous l'avons vu, par les prières de ses enfants. Malheureusement, l'homme, en créant un Dieu individuel, et en chargeant ce Dieu de donner à chaque homme ce que cet homme lui demande, l'a tellement accablé de besogne, qu'il y a des moments où il laisse passer les prières les plus simples et les plus raisonnables sans avoir le temps de les exaucer.

La pauvre Mme Cavois était tombée dans un de ces moments-là, et Cavois, en suivant Son Eminence, allait de nouveau la laisser veuve; heureusement il la laissait enceinte.

Le roi avait conservé à son frère le titre de lieutenant général; mais, du moment où le cardinal venait avec le roi, il était évident que ce serait M. de Richelieu qui prendrait la conduite de la guerre, et que la lieutenance générale serait une sinécure. Aussi, quoi qu'il eût envoyé son train à Montargis et qu'il s'en fût fait suivre jusqu'au delà de Moulins, arrivé à Chavanes il se ravisa et là annonça à Bassompierre que, comme il ne voulait pas avoir l'air d'être insensible à l'injure qui lui avait été faite, il se retirait dans sa principauté de Dombes, où il attendrait les ordres du roi. Bassompierre insista fort pour le faire changer de résolution, mais ne put rien obtenir de lui.

Personne ne se trompa à cette résolution de Monsieur, et chacun porta au compte de sa lâcheté les prétendues susceptibilités de son orgueil.

Le roi avait traversé rapidement Lyon, où la peste sévissait et s'était arrêté à Grenoble.

Le lundi 19 février, il envoya le marquis de Thoiras à Vienne pour faire joindre l'armée et s'occuper du passage de l'artillerie par-dessus les monts.

Le duc de Montmorency avait, de son côté, fait annoncer au roi qu'il arrivait par Nîmes, Sisteron et Gap, et qu'il joindrait le roi, à Briançon.

Là commençaient les embarras sérieux.

Les deux reines, sous prétexte des craintes que leur inspirait l'état du roi, mais en réalité pour miner l'influence du cardinal, étaient parties dans le but de rejoindre le roi à Grenoble; mais il leur avait fait dire de s'arrêter à Lyon, et elles n'avaient point osé désobéir à cet ordre; mais de Lyon elles faisaient tout le mal qu'elles pouvaient, neutralisant Créquy, qui devait amener le passage des monts, paralysant Guise, qui devait amener la flotte.

Rien ne découragea le cardinal; tant qu'il tenait le roi, le roi était sa force. Il espéraitque la présence du roi, le danger personnel qu'il courait à passer les Alpes en hiver, arracheraient des provinces voisines les secours nécessaires, et il en eût été ainsi sans les manœuvres des deux reines.

Arrivé à Briançon, il se trouva que les ordres des deux reines avaient été si bien suivis, que rien de ce qui devait y être réuni n'avait même paru: pas de vivres, pas de mulets, douze canons et presque pas de munitions.

Joignez à cela deux cent mille francs en tout dans les coffres, tant chacun avait tiré de son côté sur les malheureux millions empruntés par le cardinal.

Puis, en face de soi, le prince le plus perfide et le plus rusé de l'Europe.

Toutes ces oppositions n'arrêtèrent pas un instant le cardinal; il réunit ses plus habiles ingénieurs et chercha avec eux le moyen de tout faire passer à bras d'homme. Charles VIII avait le premier transporté du canon à travers les Alpes, mais c'était dans la belle saison. Il fallait manœuvrer à travers des montagnes presque inaccessibles l'été, à plus forte raison l'hiver. On monta l'artillerie avec des câbles et des moulinets attachés par des cordes aux affûts; des hommes tournaient les moulinets, tandis que d'autres tiraient les câbles à force de bras. Les boulets furent portés dans des hottes; les munitions, les poudres, les balles, enfermées dans des barriques, furent mises sur le dos des quelques mules que l'on put se procurer à prix d'or. En six jours, sous cet attirail on passa le mont Genève et descendit à Oulx. Le cardinal poussa jusqu'à Chaumont, où il avait hâte de prendre des renseignements et de vérifier si ceux que lui avaient adressés le comte de Moret étaient vrais.

Ce fut là que, vérification faite des cartouches, il apprit que chaque homme avait sept coups à tirer.

—Qu'importe! répondit-il, si Suze est prise au cinquième.

Cependant le bruit de tous ces préparatifs arriva aux oreilles de Charles-Emmanuel; mais le roi et le cardinal étaient déjà à Briançon, que le prince de Savoie les croyait encore à Lyon. En conséquence, il envoya Victor-Amédée, son fils, attendre le roi Louis XIII à Grenoble; mais à Grenoble il apprit que le roi était déjà passé et devait à cette heure avoir franchi les monts.

Victor-Amédée se mit aussitôt en chasse du roi et du cardinal; il arriva derrière Louis XIII à Oulx, au moment où descendaient de la montagne les dernières pièces d'artillerie, et demanda audience. Le roi le reçut; mais, ne voulant rien entendre de ce qu'il avait à lui dire, il le renvoya au cardinal. Victor-Amédée partit immédiatement pour Chaumont.

Là le prince de Savoie, élevé à l'école de la ruse, voulut vis à-vis du cardinal user des moyens familiers à lui et à son père; mais cette fois la ruse se trouvait en face du génie, le serpent en face du lion.

Le cardinal comprit aux premières paroles du prince que le duc de Savoie n'avait eu qu'un but en lui envoyant son fils, c'était de gagner du temps. Mais où le roi se fût laissé prendre peut-être, le cardinal vit clair dans les desseins du négociateur.

Victor-Amédée venait demander que l'on accordât à son père le temps de se dégager de la parole qu'il avait confiée au gouverneur de Milan de ne pas laisser les troupes françaises traverser ses Etats.

Mais avant même qu'il eût formulé cette demande, le cardinal l'arrêtait.

—Pardon, mon prince, lui dit-il, mais S. A. le duc de Savoie demande du temps, permettez-moi de vous le dire, pour dégager une parole qu'il n'a pas pu donner.

—Comment cela? demanda le prince.

—Parce que, dans ses derniers traités avec la France, il s'est engagé verbalement vis-à-vis du roi, mon maître, à lui livrer un passage à travers ses Etats, au cas où il aurait besoin de soutenir ses alliés.

—Mais, fit en hésitant Victor-Amédée, c'est moi qui demande pardon à Votre Eminence, je n'ai vu nulle part cette clause dans les traités entre la France et le Piémont.

—Et vous savez bien pourquoi vous ne l'avez pas vue, prince; c'est encore par déférence pour le duc votre père, que l'on s'est contenté de sa parole d'honneur au lieu d'exiger sa signature. Mais, selon lui, le roi d'Espagne se fût plaint qu'il accordât un tel privilége à la France et ne lui eût pas laissé un instant de repos qu'il n'eût obtenu un droit pareil.

—Mais, hasarda Victor-Amédée, le duc mon père ne refuse point passage au roi votre maître!

—Alors, dit le cardinal en souriant, car il se rappelait dans tous ses détails la lettre que lui avait adressée le comte de Moret, c'est pour faire honneur au roi de France que S. A. le duc de Piémont a fermé le passage de Suze par une demi-lune avec un bon retranchement pouvant contenir trois cents hommes et soutenu de deux barricadesderrière lesquelles trois cents autres peuvent s'abriter, et qu'outre le fort de Montabon, il a bâti sur la pente des deux montagnes deux redoutes avec des petites places de défense dont les feux se croisent. C'est pour faciliter sa route et celle de l'armée française, que ne trouvant pas suffisantes les difficultés offertes par le col même de la vallée, il y a fait rouler du haut de la montagne des quartiers de rochers tels qu'aucune machine ne les pourrait mouvoir, et c'est pour planter des arbres et des fleurs sur notre chemin qu'il a mis, depuis six semaines, la pioche et la bêche aux mains de 300 travailleurs, dont vous et votre auguste père ne dédaigneriez pas de visiter et de presser les travaux. Non, prince, ne rusons pas, parlons franchement et comme des souverains doivent parler. Vous demandez du temps pour donner à don Guzman Gonzalès celui de prendre Cazal, dont la garnison meurt héroïquement de faim; eh bien, nous, comme notre intérêt et notre devoir est de secourir cette garnison, nous vous disons: Monseigneur, le duc votre père nous doit le passage, le duc votre père nous le donnera. D'Oulx ici, il faut à notre matériel deux jours pour arriver.

Le cardinal tira sa montre.

—Il est onze heures du matin, dit-il; à onze heures du matin, après-demain, nous entrerons en Piémont, et nous marcherons sur Suze. Après-demain, c'est mardi; mercredi, au point du jour, nous attaquerons; tenez-vous la chose pour dite, et comme vous n'avez pas de temps à perdre, monseigneur, pour faire vos réflexions, si vous nous ouvrez le passage, ou prendre vos dispositions si vous le défendez, je ne vous retiens pas; monseigneur, franche paix ou bonne guerre.

—J'ai peur que ce ne soit bonne guerre, monsieur le cardinal, dit Victor Amédée en se levant.

—Au point de vue chrétien et comme ministre du Seigneur, je hais la guerre; mais au point de vue politique et comme ministre de France, je crois parfois la guerre, non pas une bonne chose, mais une chose nécessaire. La France est dans son droit, elle le fera respecter. Lorsque deux Etats en viennent aux mains, malheur à celui qui se fait le champion du mensonge et de la perfidie. Dieu nous voit, Dieu nous jugera.

Et, cette fois, le cardinal salua le prince, lui faisant comprendre qu'une plus longue conversation serait inutile, et que son parti de marcher sur Cazal, quels que fussent les obstacles que l'on multiplierait sur sa route était irrévocablement pris.

A peine Victor-Amédée était-il sorti, que le cardinal s'approcha d'une table et écrivit la lettre suivante:


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