—Tes père et mère honorerasAfin de vivre longuement,
—Tes père et mère honorerasAfin de vivre longuement,
répondit Louis XIII de plus en plus piqué. Le jour où un nouveau ministre sera installé à la place de M. le cardinal, vous serez libre, monsieur Charpentier.
—Dois-je rendre à Votre Majesté la clef qu'elle m'a confiée?
—Non, gardez-la, car si M. le cardinal, qui est si bien servi, que le roi a à lui envier ses serviteurs, vous l'a remise, c'est qu'elle ne pouvait être aux mains d'un plus honnête homme. Seulement, vous connaissez mon écriture et mon seing, faites-y honneur.
Charpentier s'inclina.
—N'avez-vous pas ici, demanda le roi, un certain Rossignol, dont j'ai entendu parler, déchiffreur habile, dit-on, de toute lettre secrète?
—Oui, Sire.
—Je désire le voir.
—En frappant trois coups sur ce timbre, il viendra; Sa Majesté désire-t-elle que je l'appelle ou veut-elle l'appeler elle-même?
—Frappez, dit le roi.
Charpentier frappa et la porte de Rossignol s'ouvrit.
Rossignol tenait un papier à la main.
—Dois-je sortir ou demeurer, Sire? demanda Charpentier.
—Laissez-nous, dit le roi.
Charpentier sortit.
—C'est vous qu'on appelle Rossignol? demanda le roi.
—Oui, Sire, répondit le petit homme, tout en continuant de fouiller des yeux, le papier.
—On vous dit habile déchiffreur?
—Il est vrai que, sous ce rapport, Sire, je ne crois pas avoir mon pareil.
—Vous pouvez reconnaître tous les chiffres?
—Il n'y en a qu'un que je n'ai pas reconnu jusqu'à présent; mais, avec l'aide de Dieu, je le reconnaîtrai comme les autres.
—Quel est le dernier chiffre que vous avez reconnu?
—Une lettre du duc de Lorraine à Monsieur.
—Mon frère!
—Oui, Sire, à Son Altesse royale.
—Et que disait M. de Lorraine à mon frère?
—Votre Majesté désire-t-elle le savoir?
—Sans doute.
—Je vais le lui aller chercher.
Il commença par l'original et lut:
Jupiter...
«...est chassé de l'OLYMPE..., continua Louis XIII.
—Du LOUVRE, fit Rossignol.
—Et pourquoi Monsieur sera-t-il chassé de la cour? demanda le roi.
—Parce qu'il conspire, répondit tranquillement Rossignol.
—Monsieur conspire et contre qui?
—Contre Votre Majesté et contre l'Etat.
—Savez-vous ce que vous me dites-là, monsieur...
—Je dis à Votre Majesté ce qu'elle va lire, si elle continue.
—«...il peut, reprit Louis XIII,il peut se réfugier enCrète....
—EnLorraine.
—«...Minos...
—Le ducCharles IV.
—«lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir; mais la santé deCéphale...
—La santé deVotre Majesté.
—C'est moi qu'on appelle Céphale?
—Oui, Sire.
—Je sais ce qu'était Minos, mais j'ai oublié ce que c'était que Céphale. Qu'était-ce que Céphale?
—Un prince thessalien, Sire, époux d'une princesse athénienne très-belle, qu'il chassa de sa présence parce qu'elle lui avait été infidèle, mais avec laquelle il se raccommoda ensuite.
Louis XIII fronça le sourcil.
—Ah! dit-il, et ce Céphale, mari d'une femme infidèle avec laquelle il s'est raccommodé, malgré son infidélité, c'est moi!
—Oui, Sire, c'est vous, répondit tranquillement Rossignol.
—Vous en êtes sûr?
—Pardieu! D'ailleurs Votre Majesté va bien voir.
—Où en étions-nous?
—«Si Monsieur est chassé du Louvre, il peut se réfugier en Lorraine, le duc Charles IV lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir. Mais la santé deCéphale, c'est-à-dire du roi...—Vous en êtes là, Sire.
Le roi continua:
—«...ne peut durer...—Comment ne peut durer!
—C'est à-dire que Votre Majesté est malade et très malade, de l'avis du duc de Lorraine, du moins.
—Oh! fit le roi, pâlissant, je suis malade et très malade!
Il alla jusqu'à une glace et se regarda, fouilla dans ses poches pour chercher des sels; mais n'en trouvant point, il secoua la tête, fit un effort sur lui-même, et d'une voix agitée continua de lire.
«...Pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas épouserProcris...—Procris?
—Oui,LA REINE, fit Rossignol, Procris était la femme infidèle de Céphale.
—«...ne ferait-on pas épouser la reine àJupiter—à Monsieur! s'écria le roi.
—Oui, Sire, à Monsieur.
—A Monsieur!
Le roi essuya de son mouchoir la sueur qui lui coulait du front et continua:
—«...Le bruit court queL'ORACLE...
M.le cardinal
«...Veut se débarrasser de Procris pour faire épouserVénus.
Le roi regarda Rossignol, qui continuait, tout en répondant au roi, de tourmenter le papier qu'il tenait à la main.
—Vénus? répéta vivement le roi impatient.
—Madame de Combalet,madame de Combalet, dit vivement Rossignol.
«...En attendant queJupiter, c'est-à-direMonsieur, continue de faire sa cour à
«...En attendant queJupiter, c'est-à-direMonsieur, continue de faire sa cour àHébé...
—A laprincesse Marie.
—«...Il est important que tout fin qu'il est ou plutôt qu'il se croit, l'ORACLE, ou le cardinal,se trompe en croyantJupiteramoureuxd'Hébé.
SignéMinos.»
—Charles IV.
—Ah! murmura le roi; voilà donc le secret de ce grand amour que l'on sacrifie à la place de lieutenant général; ah! ma santé ne peut durer; ah! quand je serai mort on fera épouser ma veuve à mon frère. Mais, Dieu merci, quoique malade, et très malade, comme ils le disent, je ne suis pas mort encore. Ah! mon frère conspire; ah! si sa conspiration est découverte, il se peut retirer en Lorraine et sera le bienvenu de la part du duc; est-ce que d'une bouchée la France ne pourrait pas avaler la Lorraine et son duc; ce n'était donc pas assez qu'elle nous eût donné les Guise?
Puis, se retournant vivement vers Rossignol.
—Et comment, demanda le roi, cette lettre est-elle entre les mains de M. le cardinal?
—Elle était confiée à M. Senelle.
—Un de mes médecins, fit Louis XIII; je suis véritablement bien entouré.
—Mais le valet de chambre de M. Senelle, dans la prévision de quelque cabale entre la cour de Lorraine et celle de France, avait été d'avance acheté par le P. Joseph.
—Un habile homme que ce père Joseph, à ce qu'il paraît, dit le roi.
Rossignol cligna de l'œil.
—L'ombre de M. le cardinal, dit-il.
—Et alors, le valet de chambre de Senelle...
—Lui a volé la lettre et nous l'a envoyée.
—Qu'a fait Senelle, alors?
—Il n'était pas encore bien loin de Nancy, il y est revenu et a dit au duc qu'il avait par mégarde brûlé sa lettre avec d'autres papiers, le duc ne s'est douté de rien et lui en a donné une seconde; c'est celle-là qu'a reçueS. A. R. Monsieur.
—Et qu'a répondu mon frèreJupiterau sageMinos? demanda le roi en riant d'un rire fébrile dont ses moustaches restèrent un instant agitées, quoiqu'il eût cessé de parler.
—Je n'en sais encore rien, c'est sa réponse que je tiens.
—Comment, c'est sa réponse que vous tenez?
—Oui, Sire.
—Donnez.
—Votre Majesté n'y comprendra rien, attendu que je n'y comprends rien moi-même.
—Comment cela?
—Parce qu'à propos de la première lettre perdue, craignant quelque surprise, ils ont inventé un nouveau chiffre.
Le roi jeta les yeux sur la lettre et lut ces quelques mots parfaitement inintelligibles.
—Astre-se Be-l'amb.dans la joieL. M. T.sevent êtrese.
—Et vous pouvez savoir ce que cela veut dire.
—Je le saurai demain, Sire.
—Ce n'est point l'écriture de mon frère.
—Non, certes, le valet de chambre n'a pas osé voler la lettre de peur qu'on le soupçonnât, il s'est contenté de la copier.
—Et quand cette lettre a-t-elle été écrite?
—Aujourd'hui, vers midi, Sire!
—Et vous en avez la copie!
—A deux heures, le P. Joseph me la remettait.
Le roi demeura un instant pensif, puis se retournant vers le petit homme, qui avait tiré le chiffre de ses mains et travaillait à le deviner:
—Vous restez avec moi, n'est-ce pas, monsieur Rossignol? lui demanda-t-il.
—Oui, Sire, jusqu'à ce que cette lettre soit déchiffrée!
—Je vous croyais à M. le cardinal.
—Je suis à lui, en effet, mais tant qu'il est ministre seulement; du moment où il n'est plus ministre, il n'a pas besoin de moi.
—Mais j'en ai besoin, moi, de vous!
—Sire, dit Rossignol en secouant la tête d'un mouvement si décidé que ses lunettes faillirent en tomber, demain je quitte la France.
—Pourquoi cela?
—Parce qu'en servant M. le cardinal, c'est-à-dire Votre Majesté, en devinant les chiffres qu'ils inventaient pour leurs cabales, je me suis fait de terribles ennemis chez les grands seigneurs, des ennemis contre lesquels le cardinal seul peut me protéger.
—Et si je vous protége, moi!
—Sa Majesté en aura l'intention, mais......
—Mais?...
—Mais elle n'aura point la puissance.
—Hein! fit le roi en fronçant le sourcil.
—D'ailleurs, continua Rossignol, je dois tout à M. le cardinal; j'étais pauvre garçon d'Alby. Le hasard fit que M. le cardinal connut mon talent de déchiffreur. Il me fit venir, me donna une place de mille écus, puis de deux mille, puis il ajouta vingt pistoles par lettre que je déchiffre, de sorte, que, depuis six ans que je traduis une ou deux lettres au moins par semaine, je me suis fait un petit avoir bien modestement placé.
—Où cela?
—En Angleterre.
—Vous allez en Angleterre pour entrer au service du roi Charles, probablement?
—Le roi Charles m'a offert deux mille pistoles par an, et cinquante pistoles par lettre déchiffrée, pour quitter le service de M. le cardinal; j'ai refusé.
—Et si je vous offrais autant que le roi Charles.
—Sire, la vie est ce que l'homme a de plus précieux, attendu qu'une fois sous terre on ne remonte pas dessus. Or, M. le cardinal en disgrâce, même avec la royale protection de Votre Majesté, et peut-être même à cause de cette protection, je n'aurais pas huit jours à vivre. Il a fallu toute l'autorité de M. le cardinal pour que ce matin je ne quittasse point Paris au moment où il quittait sa maison, et que je fusse prêt à lui sacrifier ma vie comme le reste, en demeurant vingt-quatre heures de plus que pour le service de Votre Majesté.
—De sorte qu'à moi, vous n'êtes pas prêt à me sacrifier votre vie?
—On ne doit le dévouement qu'à des parents ou à un bienfaiteur. Cherchez le dévouement, Sire, parmi vos parents ou parmi ceux à qui vous avez fait du bien, je ne doute pas que Votre Majesté ne l'y trouve.
—Vous n'en doutez pas! eh bien, j'en doute, moi.
—Et maintenant que j'ai dit à Votre Majesté dans quel but j'étais resté, c'est-à-dire dans celui de son service; maintenant qu'elle sait les risques que j'ai à courir en restant en France, et la hâte que j'ai de la quitter, je supplierai Votre Majesté de ne point s'opposerà mon départ pour lequel tout est préparé.
—Je ne m'y opposerai point, mais à la condition expresse que vous n'entrerez au service d'aucun prince étranger qui puisse employer votre talent contre la France.
—J'en donne ma parole à Votre Majesté.
—Allez! M. le cardinal est bien heureux d'avoir de tels serviteurs que vous et vos compagnons!
Le roi regarda sa montre.
—Quatre heures! dit-il. Demain à dix heures du matin je serai ici; veillez à ce que la traduction de ce nouveau chiffre soit faite.
—Elle le sera, Sire.
Puis, comme le roi prenait son chapeau pour se retirer:
—Sa Majesté ne veut pas entretenir le P. Joseph? demanda Rossignol.
—Si fait, si fait, dit le roi, et dès qu'il viendra, dites à Charpentier de le faire entrer.
—Il est là, Sire!
—Alors qu'il entre! je lui parlerai à l'instant même.
—Le voilà, Sire, dit Rossignol en s'effaçant pour faire place à l'Éminence grise.
Le moine apparut en effet et s'arrêta humblement sur le seuil de la porte du cabinet.
—Venez, venez, mon père, dit le roi.
Le moine s'approcha, la tête basse, les mains croisées sur la poitrine, et avec toutes les apparences de l'humilité.
—Le voici, Sire, dit le capitaine s'arrêtant à quelques pas du roi.
—Vous étiez là, mon père, dit le roi, regardant le moine avec curiosité, car un monde complétement nouveau pour lui défilait devant ses yeux.
—Oui, Sire.
—Depuis longtemps?
—Depuis une heure, à peu près.
—Et vous avez attendu une heure sans me faire dire que vous étiez là?
—Un simple moine comme moi n'a qu'une chose à faire, Sire, c'est d'attendre les ordres de son roi.
—Vous êtes un homme d'une grande habileté, à ce que l'on assure, mon père.
—Ce sont mes ennemis qui disent cela, Sire, répondit le moine, les yeux saintement baissés.
—Vous aidiez le cardinal à porter le fardeau de son ministère?
—Comme Simon de Syrène aida Notre-Seigneur à porter sa croix.
—Vous êtes un grand champion du christianisme, mon père, et au onzième siècle, vous eussiez, comme un autre Pierre l'Hermite, prêché la croisade.
—Je l'ai prêchée au dix-septième, Sire, mais sans réussir.
—Comment cela?
—J'ai fait un poëme latin intitulé laTurciade, pour animer les princes chrétiens contre les musulmans; mais les temps étaient passés.
—Vous rendiez de grands services à M. le cardinal?
—Son Eminence ne pouvait pas tout faire, je l'aidais selon mes faibles moyens.
—Combien M. le cardinal vous donnait-il par an?
—Rien, Sire; il est défendu à notre ordre de recevoir autre chose que des aumônes; Son Eminence payait mon carrosse seulement.
—Vous avez un carrosse?
—Oui Sire, non point par esprit d'orgueil; j'avais un âne d'abord.
—L'humble monture de Notre Seigneur, dit le roi.
—Mais monseigneur trouva que je n'allais pas assez vite.
—Et il vous donna un carrosse.
—Non Sire, un cheval d'abord; par humilité, je refusai le carrosse. Par malheur, ce cheval était une jument; de sorte qu'un jour mon secrétaire, le P. Ange Sabini, montant un cheval entier...
—Oui, je comprends, dit le roi, et c'est alors que vous acceptâtes le carrosse que vous avait offert le cardinal.
—Je m'y résignai, oui, Sire; puis j'ai pensé, dit le moine, qu'il serait agréable à Dieu que ceux qui s'humiliaient fussent glorifiés.
—Malgré la retraite du cardinal, je désire vous garder près de moi, mon père, reprit le roi; vous me direz quels sont les avantages que vous désirez que je vous fasse.
—Aucun, Sire, je n'ai peut-être déjà été que trop avant pour mon salut dans la voie des honneurs.
—Mais vous avez bien un désir quelconque que je puisse satisfaire?
—Celui de rentrer dans mon couvent d'où peut-être je n'eusse jamais dû sortir.
—Vous êtes trop utile aux affaires pour que je permette cela, dit le roi.
—Je n'y voyais que par les yeux de Son Eminence, Sire; le flambeau éteint, je suis aveugle.
—Dans tous les états, mon père, même dans l'état religieux, il est permis d'avoir une ambition mesurée à son mérite. Dieu n'a pas donné le talent pour que celui à qui il l'a donné en fasse un champ stérile: M. le cardinalvous est un exemple de la hauteur que l'on peut atteindre.
—Et de laquelle, par conséquent, on peut tomber.
—Mais de quelque hauteur qu'on tombe, lorsqu'on tombe avec le chapeau rouge, la chute est supportable.
Un éclair de convoitise glissa entre les cils abaissés du capucin.
Cet éclair n'échappa point au roi.
—N'avez-vous jamais rêvé les hauts grades de l'Eglise?
—Avec monsieur le cardinal, peut-être ai-je eu de ces éblouissements!
—Pourquoi avec monsieur le cardinal seulement?
—Parce qu'il m'eût fallu tout son crédit sur Rome pour arriver à ce but.
—Vous croyez alors que mon crédit ne vaut pas le sien?
—Votre Majesté a voulu faire donner le chapeau à l'archevêque de Tours, qui était archevêque; à plus forte raison ne réussirait-elle pas à l'endroit d'un pauvre capucin.
Louis XIII regarda le P. Joseph de son œil le plus pénétrant; mais il était impossible de rien lire sur cette face de marbre ni dans ces yeux baissés.
Les lèvres seules semblaient mobiles.
—Puis, continua le capucin, il y a un fait d'une gravité qui domine tous les autres dans cette tâche que Dieu et le cardinal m'ont imposée; il y a une foule d'occasions de commettre de ces péchés qui compromettent le salut de notre âme. Or, avec M. le cardinal, qui tient de Rome de grands pouvoirs pénitenciers et rémissionnels, je n'ai à m'inquiéter de rien. M. le cardinal m'absout, tout est dit, je dors tranquille. Mais si je servais un maître laïque, fût-ce un roi, ce roi ne pourrait point m'absoudre. Je ne pourrais plus pécher, et ne pouvant plus pécher, je ne ferais pas mon état en conscience.
Le roi continuait de regarder le moine, tandis qu'il parlait, et tandis qu'il parlait une certaine répugnance se peignait sur son visage.
—Et quand désirez-vous rentrer dans votre couvent? demanda-t-il lorsque le P. Joseph eut fini.
—Aussitôt que j'en aurai la permission de Votre Majesté.
—Vous l'avez, mon père, dit sèchement le roi.
—Votre Majesté me comble, dit le capucin, croisant ses mains sur sa poitrine et s'inclinant jusqu'à terre.
Puis, du pas dont il était entré, pas rigide et glacé comme celui d'une statue, il sortit sans même se retourner pour saluer une seconde fois le roi du seuil de la porte.
—Hypocrite et ambitieux, je ne te regrette pas, toi!
Puis, après un instant pendant lequel il le suivit des yeux dans la pénombre de l'antichambre:
—N'importe, dit-il, il y a une chose bien certaine, c'est que si ce soir je donnais ma démission de roi, comme ce matin, M. le cardinal a donné celle de ministre, je ne trouverais pas, je ne dirai point quatre hommes pour me suivre en exil et partager ma disgrâce, mais, ni trois, ni deux, ni un peut-être.
Puis reprenant:
—Si fait, dit-il, il y a mon fou d'Angély. Il est vrai que c'est un fou!
Le lendemain, à dix heures précises, le roi, comme il l'avait dit, était dans le cabinet du cardinal.
L'étude qu'il était en train de faire, tout en l'humiliant, l'intéressait profondément.
Rentré au Louvre la veille, il n'avait vu personne, s'était enfermé avec son page Baradas, et, pour le récompenser du service qu'il lui avait rendu en le débarrassant du cardinal, il lui avait donné un bon de trois mille pistoles.
Il était trop juste qu'ayant fait plus que les autres, Baradas fût récompensé le premier. D'ailleurs, avant de donner à Monsieur ses cent cinquante mille livres, à la reine ses trente mille livres, à la reine mère ses soixante mille livres, il n'était pas fâché de voir la réponse de Monsieur au duc de Lorraine, réponse promise par Rossignol pour le matin, suivant, dix heures.
Or, comme nous l'avons dit, à dix heures précises, le roi était entré dans le cabinet du cardinal, et avant même d'avoir jeté son manteau sur un fauteuil et posé son chapeau sur une table, il avait frappé les trois coups sur le timbre.
Rossignol parut avec sa ponctualité ordinaire.
—Eh bien? lui demanda impatiemment le roi.
—Eh bien, Sire, dit Rossignol, en clignant des yeux à travers ses lunettes, nous le tenons ce fameux chiffre.
—Vite, dit le roi, voyons cela; la clef d'abord.
—La voilà, Sire.
Et, en tête de la version, en même temps que la version, il lui présenta la clef.
Le roi lut:
—Et maintenant? dit le roi.
—Appliquez le chiffre, Sire.
—Non, dit le roi; vous qui êtes plus familier, ma tête se briserait à ce travail.
Rossignol prit le papier et lut:
«La reine, la reine-mère et le duc d'Orléans dans la joie; le cardinal mort; le roi veut être roi. La guerre avec le roi-marmotte décidée; mais le duc d'Orléans en est chef. Le duc d'Orléans, amoureux de la fille du duc de Lorraine, ne veut dans aucun cas épouser la reine, plus vieille que lui de sept ans. Sa seule crainte est que, par les bons soins de Mme de Fargis ou de Mme de Chevreuse, elle soit enceinte à la mort du roi.«Gaston d'Orléans.»
«La reine, la reine-mère et le duc d'Orléans dans la joie; le cardinal mort; le roi veut être roi. La guerre avec le roi-marmotte décidée; mais le duc d'Orléans en est chef. Le duc d'Orléans, amoureux de la fille du duc de Lorraine, ne veut dans aucun cas épouser la reine, plus vieille que lui de sept ans. Sa seule crainte est que, par les bons soins de Mme de Fargis ou de Mme de Chevreuse, elle soit enceinte à la mort du roi.
«Gaston d'Orléans.»
Le roi avait écouté la lecture sans interrompre, seulement il s'était essuyé le front à plusieurs reprises, tout en rayant le parquet de la molette de son éperon.
—Enceinte! murmura-t-il, enceinte! Dans tous les cas, si elle est enceinte ce ne sera pas de moi.
Puis, se retournant vers Rossignol:
Sont-ce les premières lettres de ce genre que vous déchiffrez, monsieur?
—Oh! non, Sire, j'en ai déchiffré déjà dix ou douze du même genre.
—Comment M. le cardinal ne me les montrait-il pas?
—Pourquoi tourmenter Votre Majesté quand il veillait à ce qu'il ne nous arrivât point malheur.
—Mais, accusé, chassé par tous ces gens-là, comment ne s'est-il pas servi des armes qu'il avait contre eux?
—Il a craint qu'elles ne fissent plus de mal au roi qu'à ses ennemis.
Le roi fit quelques pas en long et en large dans le cabinet, allant et revenant, la tête basse et le chapeau sur les yeux.
Puis, revenant à Rossignol:
—Faites-moi une copie de chacune de ces lettres avec le chiffre, dit-il, mais avec la clef en haut.
—Oui, Sire.
—Croyez-vous qu'il nous en viendra d'autres encore?
—Bien certainement, Sire.
—Quelles sont les personnes que j'aurai à recevoir aujourd'hui?
—Cela ne me regarde pas, Sire! je ne m'occupe que de mes chiffres; cela regarde M. Charpentier.
Avant même que Rossignol fût sorti, le roi, d'une main fiévreuse et agitée, avait frappé deux coups sur le timbre.
Ces coups rapides et violents indiquaient la situation mentale du roi.
Charpentier entra vivement, mais s'arrêta sur le seuil.
Le roi était resté pensif, les yeux fixés en terre, le poing appuyé sur le bureau du cardinal, murmurant:
—Enceinte! la reine enceinte! un étranger sur le trône de France? un Anglais peut-être!
Puis à voix plus basse, comme s'il eût eu peur lui-même d'entendre ce qu'il disait:
—Il n'y a rien d'impossible, l'exemple en a été donné, assure-t-on, et dans la famille.
Absorbé dans sa pensée, le roi n'avait pas vu Charpentier.
Croyant que le secrétaire n'avait point répondu à l'appel, il releva impatiemment la tête et s'apprêtait à frapper sur le timbre une seconde fois, lorsque celui-ci, au geste devinant l'intention s'empressa de s'avancer en disant:
—Me voilà, Sire!
—C'est bien, dit le roi en regardant et en essayant de reprendre sa puissance sur lui-même, que faisons-nous aujourd'hui?
—Sire, le comte de Beautru est arrivé d'Espagne, et le comte de la Saladie de Venise.
—Qu'ont-ils été y faire?
—Je l'ignore, Sire; hier j'ai eu l'honneur de vous dire que c'était M. le cardinal qui les y avait envoyés; j'ai ajouté que M. de Charnassé arriverait de Suède, à son tour, ce soir ou demain au plus tard.
—Vous leur avez dit que le cardinal n'était plus ministre et que c'était moi qui les recevrais.
—Je leur ai transmis les ordres de Son Eminence, de rendre compte à sa Majesté de leur mission, comme ils eussent fait à elle-même.
—Quel est le premier arrivé?
—M. de Beautru.
—Aussitôt qu'il sera là vous le ferez entrer.
—Il y est, Sire.
—Qu'il entre alors.
Charpentier se retourna, prononça quelques paroles à voix basse et s'effaça pour laisser entrer Beautru.
L'ambassadeur était en costume de voyage et s'excusa de se présenter ainsi devant le roi; mais il avait cru avoir affaire au cardinal de Richelieu, et, une fois dans l'antichambre, n'avait pas voulu faire attendre Sa Majesté.
—M. de Beautru, lui dit le roi, je sais que M. le cardinal fait grand cas de vous, et vous tient pour un homme sincère, disant qu'il aime mieux la simple conscience d'un Beautru que deux cardinaux de Bérulle.
—Sire, je crois être digne de la confiance dont m'honorait M. le cardinal.
—Et vous allez vous montrer digne de la mienne, n'est-ce pas, monsieur? en me disant à moi tout ce que vous lui diriez à lui.
—Tout, Sire? demanda Beautru en regardant fixement le roi.
—Tout! Je suis à la recherche de la vérité, et je la veux entière.
—Eh bien, Sire, commencez par changer votre ambassadeur de Fargis, qui, au lieu de suivre les instructions du cardinal, toutes à la gloire et à la grandeur de Votre Majesté, suit celles de la reine-mère, toutes à l'abaissement de la France.
—On me l'avait déjà dit. C'est bien, j'aviserai. Vous avez vu le comte-duc d'Olivarès?
—Oui, Sire.
—De quelle mission étiez-vous chargé près de lui?
—Déterminer, s'il était possible, à l'amiable, l'affaire de Mantoue.
—Eh bien?
—Mais lorsque j'ai voulu lui parler d'affaires, il m'a répondu en me conduisant au poulailler de S. M. le roi Philippe IV, où sont réunies les plus curieuses espèces du monde, et m'a offert d'en envoyer des échantillons à Votre Majesté.
—Mais il se moquait de vous, ce me semble!
—Et surtout, Sire, de celui que je représentais.
—Monsieur!
—Vous m'avez demandé la vérité, Sire, je vous la dis; voulez vous que je mente, je suis assez homme d'esprit pour inventer des mensonges agréables au lieu de vérités dures.
—Non, dites la vérité, quelle qu'elle soit. Que pense-t-on de notre expédition d'Italie?
—On en rit, Sire.
—On en rit! Ne sait-on pas que j'en prends la conduite?
—Si fait, Sire; mais on dit que les reines vous feront changer d'avis, ou que Monsieur commandera sans vous; et comme alors on n'obéira qu'aux reines, et à Monsieur, il en sera de cette expédition comme de celle du duc de Nevers.
—Ah! l'on croit cela à Madrid!
—Oui, Sire, on en est même si sûr que l'on a écrit—je sais cela d'un des secrétaires du comte-duc que j'ai acheté—que l'on a écrit à don Gonzalve de Cordoue: «Si c'est le roi et Monsieur qui commandent l'armée, ne vous inquiétez de rien, l'armée ne franchira point le pas de Suze; mais si c'est le cardinal, au contraire, qui, sous le roi ou sans le roi, a la conduite de la guerre, ne négligez rien et détachez ce que vous pourrez de vos forces pour soutenir le duc de Savoie.»
—Vous êtes sûr de ce que vous me dites?
—Parfaitement sûr, Sire.
Le roi se remit à marcher dans le cabinet, la tête basse, le chapeau enfoncé sur les yeux, ainsi que c'était son habitude lorsqu'il était vivement préoccupé.
Puis, s'arrêtant tout à coup, et regardant fixement Beautru.
—Et de la reine, demanda-t-il, en avez-vous entendu dire quelque chose?
—Des propos de cour, voilà tout.
—Mais ces propos de cour, que disaient-ils?
—Rien qui puisse être rapporté à Votre Majesté.
—N'importe, je veux savoir.
—Des calomnies, Sire; ne salissez pas votre esprit de toute cette fange!
—Je vous dis, monsieur, fit Louis XIII impatient et frappant du pied, que calomnie ou vérité, je veux savoir ce qui se dit de la reine.
Beautru s'inclina.
—A l'ordre de Votre Majesté, tout fidèle sujet doit obéir.
—Obéissez donc alors.
—On disait que la santé de Votre Majesté étant chancelante...
—Chancelante, chancelante, ma santé! c'est leur espérance à tous; ma mort c'est leur ancre de salut. Continuez.
—On disait que votre santé étant chancelante, la reine prendrait ses précautions pour s'assurer...
Beautru hésita.
—S'assurer de quoi? demanda le roi; parlez, mais parlez donc.
—Pour s'assurer la régence.
—Mais il n'y a de régence que quand il y a un héritier de la couronne.
—Pour s'assurer la régence! répéta Beautru.
Le roi frappa du pied.
—Ainsi, là-bas comme ici, en Espagne comme en Lorraine! En Lorraine la crainte, en Espagne l'espoir; et en effet, la reine régente c'est l'Espagne à Paris; ainsi, Beautru, voilà ce qu'on dit là-bas?
—Vous avez ordonné de parler, Sire; j'ai obéi.
Et Beautru s'inclina devant le roi.
—Vous avez bien fait; je vous ai dit que j'étais à la recherche de la vérité; j'ai trouvé la piste, et je suis, Dieu merci, assez bon chasseur pour la suivre jusqu'au bout.
—Qu'ordonne Votre Majesté?
—Allez-vous reposer, monsieur, vous devez être fatigué.
—Votre Majesté ne me dit pas si j'ai eu le bonheur de lui plaire ou le malheur de la blesser.
—Je ne vous dis pas précisément que vous m'avez été agréable, M. Beautru; mais vous m'avez rendu service, ce qui vaut mieux. Il y a une place de conseiller d'Etat vacante, faites-moi penser que j'ai quelqu'un à récompenser.
Et Louis XIII, ôtant son gant, donna sa main à baiser à l'ambassadeur extraordinaire près de Philippe IV.
Beautru, selon l'étiquette, sortit à reculons pour ne pas tourner le dos au roi.
—Ainsi, murmura le roi resté seul, ma mort est une espérance; mon honneur un jeu, ma succession une loterie; mon frère n'arrivera au trône que pour vendre et trahir la France. Ma mère, la veuve de Henri IV, la veuve de ce grand roi qu'on a tué parce qu'il grandissait toujours, et que son ombre couvrait les autres royaumes, ma mère l'y aidera. Heureusement—et le roi commença de rire d'un rire strident et nerveux—heureusement que quand je mourrai, la reine sera enceinte, ce qui sauvera tout! Comme c'est heureux que je sois marié!
—Puis, l'œil plus sombre et la voix plus altérée:
—Cela ne m'étonne plus, dit-il, qu'ils en veuillent tant au cardinal.
Il lui sembla entendre un léger bruit du côté de la porte, il se retourna: la porte, en effet, tournait sur ses gonds.
—Votre Majesté désire-t-elle recevoir M. de La Saladie? demanda Charpentier.
—Je le crois bien, dit le roi, tout ce que j'apprends est plein d'intérêt!
Puis, avec ce même rire presque convulsif:
—Que l'on dise encore que les rois ne savent pas ce qui se passe chez eux; ils sont les derniers à le savoir, c'est vrai; mais lorsqu'ils le veulent, ils le savent enfin.
Puis, comme M. de La Saladie se tenait à la porte.
—Venez, venez, dit-il, je vous attends, monsieur de La Saladie, on vous a dit que je faisais l'intérim de monsieur le cardinal, n'est-ce pas? parlez, et n'ayez pas plus de secrets pour moi que vous n'en auriez pour lui.
—Mais, Sire, dit La Saladie, dans la situation où je trouve les choses, je ne sais pas si je dois vous répéter...
—Me répéter quoi?
—Les éloges que l'on fait en Italie d'un homme dont il paraît que vous avez eu à vous plaindre.
—Ah! ah! on fait l'éloge du cardinal en Italie! Et que dit-on du cardinal de l'autre côté des monts?
—Sire, ils ignorent là-bas que M. le cardinal n'est plus ministre, ils félicitent Votre Majesté d'avoir à son service le premier génie politique et militaire du siècle. La prise de La Rochelle, que j'avais été chargé par M. le cardinal d'annoncer au duc de Mantoue, à Sa Seigneurie de Venise et à S. S. Urbain VIII, a été reçue avec joie à Mantoue, avec enthousiasme à Venise, avec reconnaissance à Rome, de même que l'expédition que vous projetez en Italie, en épouvantant Charles-Emmanuel, a rassuré tous les autres princes. Voici les lettres du duc de Mantoue, du sénat de Venise et de Sa Sainteté, qui disent la grande confiance que l'on a dans le génie du cardinal, et chacune des trois puissances intéressées à vos succès en Italie, Sire, pour y contribuer autant qu'il est en leur pouvoir, m'ont chargé de remettre en traites sur leurs banquiers respectifs des valeurs pour un million et demi.
—Et au nom de qui sont ces traites?
—Au nom de M. le cardinal, Sire. Il n'a qu'à les endosser et à toucher l'argent, elles sont payables à vue.
Le roi les prit, les tourna et les retourna.
—Un million et demi, dit-il, et six millions qu'il a empruntés. C'est avec cela que nous allons faire la guerre. Tout l'argent vient de cet homme, comme de cet homme vient la grandeur et la gloire de la France.
Puis, une idée soudaine lui traversant le cerveau, Louis XIII alla au timbre et appela. Charpentier parut.
—Savez-vous, lui demanda-t-il, à qui M.le cardinal a emprunté les six millions avec lesquels il a fait face aux premières dépenses de la guerre?
—Oui, Sire, à M. de Bullion.
—S'est-il fait beaucoup tirer l'oreille pour les lui prêter?
—Au contraire, Sire, il les lui a offerts.
—Comment cela?
—M. le cardinal se plaignait de ce que l'armée du marquis d'Uxelles s'était dispersée faute de l'argent que la reine-mère s'était approprié, et faute des vivres que le maréchal de Créquy ne lui avait pas fait passer. C'est une armée perdue, disait Son Eminence.
—Eh bien, a dit M. de Bullion, il faut en lever une autre, voilà tout.
—Et avec quoi? demanda le cardinal.
—Avec quoi? Je vous donnerai de quoi lever une armée de cinquante mille hommes et un million d'or en croupe.
—Ce n'est pas un million, c'est six millions qu'il me faut.
—Quand?
—Le plus tôt possible!
—Ce soir, sera-ce trop tard?
Le cardinal se mit à rire.
—Vous les avez donc dans votre poche? demanda-t-il.
—Non, mais je les ai chez Fieubet, trésorier de l'épargne. Je vous fais donner un bon sur lui, vous les enverrez prendre.
—Et quelle garantie exigez-vous, monsieur Bullion?
M. de Bullion se leva et salua Son Eminence.
—Votre parole, monseigneur, dit-il.
Le cardinal l'embrassa; M. de Bullion écrivit quelques lignes sur un petit bout de papier, le cardinal lui fit sa reconnaissance et tout fut dit.
—C'est bien; vous savez où demeure M. de Bullion?
—A la trésorerie, je présume.
—Attendez.
Le roi se mit au bureau du cardinal et écrivit: