Monsieur de Bullion, j'ai besoin pour mon service particulier d'une somme de cinquante mille francs, que je ne veux point prendre sur l'argent que vous avez eu l'obligeance de prêter à M. le cardinal, veuillez me les donner si la chose est possible,—je vous engage ma parole de vous les rendre d'ici à un mois.Votre affectionné,Louys.
Monsieur de Bullion, j'ai besoin pour mon service particulier d'une somme de cinquante mille francs, que je ne veux point prendre sur l'argent que vous avez eu l'obligeance de prêter à M. le cardinal, veuillez me les donner si la chose est possible,—je vous engage ma parole de vous les rendre d'ici à un mois.
Votre affectionné,
Louys.
Puis, se retournant vers Charpentier:
—Beringhen est-il là? demanda-t-il.
—Oui, sire.
—Remettez-lui ce papier, dites-lui de prendre une chaise et d'aller chez M. de Bullion. Il y a réponse.
Charpentier prit le papier et sortit; mais presque aussitôt il rentra.
—Eh bien? fit le roi.
—M. de Beringhen est parti; mais je voulais dire à Votre Majesté que M. de Charnassé était là arrivant de la Prusse occidentale et rapportant à M. le cardinal une lettre du roi Gustave-Adolphe.
Louis fit un signe de tête.
—Monsieur de La Saladie, dit-il, vous n'avez plus rien à nous dire?
—Si fait, Sire, j'ai à vous assurer de mon respect, tout en vous priant de me permettre d'y joindre mes regrets à l'endroit du départ de M. Richelieu; c'était lui que l'on attendait en Italie, c'était lui sur qui l'on comptait, et mon devoir de fidèle sujet m'oblige à dire à Votre Majesté que je serais le plus heureux des hommes si elle me permettait de saluer M. le cardinal, tout en disgrâce qu'il soit.
—Je vais faire mieux, monsieur de La Saladie, fit le roi, je vais vous fournir moi-même l'occasion de le voir.
La Saladie s'inclina.
—Voici les traites de Mantoue, de Venise et de Rome. Allez présenter à Chaillot vos hommages à M. le cardinal; remettez-lui les lettres qui lui sont destinées; priez-le d'endosser les traites, et passez chez M. de Bullion au nom de Son Eminence, pour qu'il vous en donne l'argent. Je vous autorise, pour faire plus grande diligence, à prendre mon carrosse, qui est à la porte; plus vite vous reviendrez, plus je vous serai reconnaissant de votre zèle.
La Saladie s'inclina, et, sans perdre une seconde en compliments ou en hommages, sortit pour exécuter les ordres du roi.
Charpentier était resté à la porte.
—J'attends M. de Charnassé, dit le roi.
Jamais le roi n'avait été obéi au Louvre comme il était chez le cardinal. A peine avait-il manifesté son désir de voir M. de Charnassé que celui-ci était devant ses yeux.
—Eh bien, baron, lui dit le roi, vous avez fait un bon voyage, à ce qu'il paraît.
—Oui, Sire.
—Veuillez m'en rendre compte sans perdre une seconde; depuis hier seulement j'apprends à connaître le prix du temps.
—Votre Majesté sait dans quel but j'ai été envoyé en Allemagne?
—M. le cardinal ayant toute ma confiance et chargé de prendre l'initiative en tout point,s'est contenté de m'annoncer votre départ et de me faire prévenir de votre retour. Je ne sais rien de plus.
—Votre Majesté désire-t-elle que je lui répète d'une façon précise quelles étaient mes instructions?
—Dites.
—Les voici, mot pour mot, les ayant apprises par cœur pour le cas où les instructions écrites s'égareraient.
«Les fréquentes entreprises de la maison d'Autriche au préjudice des alliés du roi l'obligent à prendre des mesures efficaces pour leur conservation. Aussi, La Rochelle réduite, Sa Majesté a-t-elle immédiatement décidé d'envoyer ses meilleures troupes et de marcher elle-même au secours de l'Italie. En conséquence, le roi dépêche M. de Charnassé vers ceux d'Allemagne; il leur offrira tout ce qu'il dépend de Sa Majesté et les assurera du désir sincère qu'elle a de les assister, pourvu qu'ils veuillent agir de concert avec le roi et travailler de leur côté à leur mutuelle défense; le sieur de Charnassé aura soin d'exposer les moyens que Sa Majesté juge les plus propres et les plus convenables au dessein qu'elle se propose en faveur de ses alliés.»
«Les fréquentes entreprises de la maison d'Autriche au préjudice des alliés du roi l'obligent à prendre des mesures efficaces pour leur conservation. Aussi, La Rochelle réduite, Sa Majesté a-t-elle immédiatement décidé d'envoyer ses meilleures troupes et de marcher elle-même au secours de l'Italie. En conséquence, le roi dépêche M. de Charnassé vers ceux d'Allemagne; il leur offrira tout ce qu'il dépend de Sa Majesté et les assurera du désir sincère qu'elle a de les assister, pourvu qu'ils veuillent agir de concert avec le roi et travailler de leur côté à leur mutuelle défense; le sieur de Charnassé aura soin d'exposer les moyens que Sa Majesté juge les plus propres et les plus convenables au dessein qu'elle se propose en faveur de ses alliés.»
—Ce sont vos instructions générales, dit le roi, mais vous en aviez sans doute de particulières.
—Oui, Sire, pour le duc Maximilien de Bavière, que Son Eminence savait fort irrité contre l'empereur. Il s'agissait de le pousser à faire une ligue catholique qui s'opposât aux entreprises de Ferdinand sur l'Allemagne et sur l'Italie, tandis que Gustave-Adolphe attaquerait l'empereur à la tête de ses protestants, et pour le roi Gustave-Adolphe.
—Et quelles étaient vos instructions pour le roi Gustave-Adolphe.
—J'étais chargé de promettre au roi Gustave, s'il voulait se faire chef de la ligue protestante, comme le duc de Bavière se ferait chef de la ligue catholique, un subside de 500,000 livres par an, puis de lui promettre que Votre Majesté attaquerait en même temps la Lorraine, province voisine de l'Allemagne et foyer de cabales contre la France.
—Oui, dit le roi en souriant, je comprends laCrèteet le roiMinos; mais qu'y gagnerait M. le cardinal, ou plutôt qu'y gagnerais-je, moi, à attaquer la Lorraine?
—Que les princes de la maison d'Autriche, forcés de mettre une bonne partie de leurs troupes en Alsace et sur le haut du Rhin, détourneraient les yeux de l'Italie et seraient forcés de vous laisser tranquillement accomplir votre entreprise sur Mantoue.
Louis prit son front à deux mains, ces vastes combinaisons de son ministre lui échappaient par leur ampleur même, et trop à l'étroit dans son cerveau, semblaient prêtes à le faire éclater.
—Et, dit-il au bout d'un instant, le roi Gustave-Adolphe accepte?
—Oui, Sire, mais à certaines conditions.
—Qui sont?...
—Contenues dans cette lettre, Sire, dit Charnassé, tirant de sa poche un pli aux armes de Suède; seulement, Votre Majesté tient-elle absolument à lire cette lettre, ou permet-elle, ce qui serait plus convenable peut-être, que je lui en explique le sens?
—Je veux tout lire, monsieur, dit le roi, lui tirant la lettre des mains.
—N'oubliez-pas, Sire, que le roi Gustave-Adolphe est un joyeux compagnon, glorieux surtout, peu préoccupé des formes diplomatiques, et disant ce qu'il pense plutôt en soldat qu'en roi.
—Si je l'ai oublié, je vais m'en souvenir, et si je ne sais pas, je vais l'apprendre.
Et décachetant la lettre, il lut, mais bien bas:
«De Stuhm, après la victoire qui rend à la Suède toutes les places fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise.«Ce 19 décembre 1628.«Mon cher cardinal,«Vous savez que je suis tant soit peu païen, ne vous étonnez donc pas de la familiarité avec laquelle j'écris à un prince de l'Eglise.«Vous êtes un grand homme; plus que cela, un homme de génie; plus que cela, un honnête homme, et avec vous on peut parler et faire des affaires. Faisons donc, si vous le voulez, les affaires de la France et celles de la Suède, mais faisons-les ensemble; je veux bien traiter avec vous, pas avec d'autres.«Etes-vous sûr de votre roi, croyez-vous qu'il ne tournera pas selon son habitude au premier vent venu, de sa mère, de sa femme, de son frère, de son favori, Luynes ou Chalais, ou de son confesseur, et que vous, qui avez plus de talent dans votre petit doigt que tous ces gens-là, roi, reines, princes, favoris, hommes d'Eglise, ne serez-vous pas un beau matin culbuté, par quelque méchante intrigue, désir de sérail, ni plus ni moins qu'un vizir ou un pacha?«Si vous en êtes sûr, faites-moi l'honneur de m'écrire: Ami Gustave, je suis certain pendant trois ans de dominer ces têtes vides ou éventées, qui me donnent tant de travail et d'ennui. Je suis certain de tenir personnellementvis à vis de vous les engagements que je prendrai au nom de mon roi, et j'entre immédiatement en campagne. Mais ne me dites pas:Le roi fera.Pour vous et sur votre parole, je réunis mon armée, je monte à cheval, je pille Prague, je brûle Vienne, je passe la charrue sur Pesth; mais pour le roi de France et sur la parole du roi de France, je ne fais pas battre un tambour, charger un fusil, seller un cheval.«Si cela vous arrange, mon éminentissime, renvoyez-moi M. de Charnassé, qui me convient fort, quoiqu'il soit un peu mélancolique; mais le diable y fût-il, s'il fait la campagne avec moi, je l'égayerai à force de vin de Hongrie.«Comme j'écris à un homme d'esprit, je ne vous mettrai pas sous la garde de Dieu, mais sous celle de votre propre génie, et je me dirai avec joie et orgueil,«Votre affectionné,«Gustave-Adolphe.»
«De Stuhm, après la victoire qui rend à la Suède toutes les places fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise.
«Ce 19 décembre 1628.
«Mon cher cardinal,
«Vous savez que je suis tant soit peu païen, ne vous étonnez donc pas de la familiarité avec laquelle j'écris à un prince de l'Eglise.
«Vous êtes un grand homme; plus que cela, un homme de génie; plus que cela, un honnête homme, et avec vous on peut parler et faire des affaires. Faisons donc, si vous le voulez, les affaires de la France et celles de la Suède, mais faisons-les ensemble; je veux bien traiter avec vous, pas avec d'autres.
«Etes-vous sûr de votre roi, croyez-vous qu'il ne tournera pas selon son habitude au premier vent venu, de sa mère, de sa femme, de son frère, de son favori, Luynes ou Chalais, ou de son confesseur, et que vous, qui avez plus de talent dans votre petit doigt que tous ces gens-là, roi, reines, princes, favoris, hommes d'Eglise, ne serez-vous pas un beau matin culbuté, par quelque méchante intrigue, désir de sérail, ni plus ni moins qu'un vizir ou un pacha?
«Si vous en êtes sûr, faites-moi l'honneur de m'écrire: Ami Gustave, je suis certain pendant trois ans de dominer ces têtes vides ou éventées, qui me donnent tant de travail et d'ennui. Je suis certain de tenir personnellementvis à vis de vous les engagements que je prendrai au nom de mon roi, et j'entre immédiatement en campagne. Mais ne me dites pas:Le roi fera.
Pour vous et sur votre parole, je réunis mon armée, je monte à cheval, je pille Prague, je brûle Vienne, je passe la charrue sur Pesth; mais pour le roi de France et sur la parole du roi de France, je ne fais pas battre un tambour, charger un fusil, seller un cheval.
«Si cela vous arrange, mon éminentissime, renvoyez-moi M. de Charnassé, qui me convient fort, quoiqu'il soit un peu mélancolique; mais le diable y fût-il, s'il fait la campagne avec moi, je l'égayerai à force de vin de Hongrie.
«Comme j'écris à un homme d'esprit, je ne vous mettrai pas sous la garde de Dieu, mais sous celle de votre propre génie, et je me dirai avec joie et orgueil,
«Votre affectionné,
«Gustave-Adolphe.»
Le roi lut cette lettre avec une impatience croissante, et, quand la lecture fut finie, il la froissa dans sa main.
Puis, se retournant vers le baron de Charnassé:
—Vous connaissez le contenu de cette lettre? lui demanda-t-il.
—J'en connaissais l'esprit, non le texte, Sire.
—Barbare, ours du Nord! murmura-t-il.
—Sire, fit observer Charnassé, ce barbare vient de battre les Russes, les Polonais; il a appris la guerre sous un Français nommé Lagardie; c'est le créateur de la guerre moderne, c'est le seul homme enfin qui soit capable d'arrêter l'ambition du roi Ferdinand et de battre Tilly et Waldstein.
—Oui, je sais bien que l'on prétend cela, répondit le roi; je sais bien que c'est l'opinion du cardinal, du premier homme de guerre après le roi Gustave-Adolphe, ajouta-t-il avec un rire qu'il voulait rendre railleur et qui n'était que nerveux; mais ce n'est peut-être pas la mienne.
—Je le regretterais sincèrement, Sire, dit Charnassé en s'inclinant.
—Ah! fit Louis XIII, il paraît que vous avez envie de retourner vers le roi de Suède, baron.
—Ce serait un grand honneur pour moi, et, je le crois, un grand bonheur pour la France.
—Malheureusement c'est impossible, dit Louis XIII, puisque Sa Majesté suédoise ne veut traiter qu'avec M. le cardinal, et que le cardinal n'est plus aux affaires.
Puis se retournant vers la porte où l'on grattait:
—Eh bien, qu'y a-t-il, demanda le roi.
Puis, reconnaissant à la manière de gratter à la porte que c'était M. le premier.
—C'est vous, Beringhen? fit-il, entrez.
Beringhen entra.
—Sire, dit-il, en présentant au roi une grande lettre cachetée d'un large sceau, voici la réponse de M. de Bullion.
Le roi ouvrit et lut:
«Sire, je suis au désespoir, mais pour rendre service à M. de Richelieu, j'ai vidé ma caisse jusqu'au dernier écu, et je ne saurais dire à Votre Majesté, quelque désir que j'aie de lui être agréable, à quelle époque je pourrais lui donner les cinquante mille livres qu'elle me demande.«C'est avec un sincère regret et le respect le plus profond,«Sire,«Que j'ai l'honneur de me dire de Votre Majesté,«Le très-humble, très fidèle et très obéissant sujet,«De Bullion.»
«Sire, je suis au désespoir, mais pour rendre service à M. de Richelieu, j'ai vidé ma caisse jusqu'au dernier écu, et je ne saurais dire à Votre Majesté, quelque désir que j'aie de lui être agréable, à quelle époque je pourrais lui donner les cinquante mille livres qu'elle me demande.
«C'est avec un sincère regret et le respect le plus profond,
«Sire,
«Que j'ai l'honneur de me dire de Votre Majesté,
«Le très-humble, très fidèle et très obéissant sujet,
«De Bullion.»
Louis mordit ses moustaches. La lettre de Gustave lui apprenait jusqu'où allait son crédit politique; la lettre de Bullion lui apprenait jusqu'où allait son crédit financier.
En ce moment La Saladie rentrait suivi de quatre hommes pliant chacun sous le poids d'un sac qu'ils portaient.
—Qu'est-ce que cela? demanda le roi.
—Sire, dit La Saladie, ce sont les quinze cent mille livres que M. de Bullion envoie à M. le cardinal.
—M. De Bullion, dit le roi, il a donc de l'argent?
—Dame! il y paraît, Sire, dit La Saladie.
—Et sur qui vous a-t-il donné une traite cette fois-ci, sur Fieubet?
—Non, Sire; c'était d'abord son idée, mais il a dit que pour une petite somme ce n'était point la peine, et il s'est contenté de donner un bon sur son premier commis, M. Lambert.
—L'impertinent, murmura, le roi, il n'a pas pour me prêter cinquante mille livres, et il trouve un million et demi pour escompter à M. de Richelieu les traites de Mantoue, de Venise et de Rome.
Puis, tombant sur un fauteuil, écrasé sous le poids de la lutte morale qu'il soutenait depuis la veille, et qui commençait à reproduireà ses propres yeux son image dans le miroir inflexible de la vérité.
—Messieurs, dit-il à Charnassé et à La Saladie, je vous remercie, vous êtes de bons et fidèles serviteurs. Je vous ferai appeler dans quelques jours pour vous dire mes volontés.
Puis de la main il leur fit signe de se retirer.
Louis allongea languissant la main sur le timbre et frappa deux coups.
Charpentier parut.
—Monsieur Charpentier, dit le roi mettez ces quinze cent mille livres avec le reste, et payez ces hommes d'abord.
Charpentier donna à chacun des porteurs un louis d'argent.
Ils sortirent.
—Monsieur Charpentier, dit le roi, je ne sais pas si je viendrai demain: je me sens horriblement fatigué.
—Ce serait fâcheux que Votre Majesté ne vînt pas, fit alors Charpentier; c'est demain le jour des rapports.
—De quels rapports?
—Des rapports de la police de M. le cardinal.
—Quels sont ses principaux agents?
—Le P. Joseph, que vous avez autorisé à rentrer dans son couvent et qui ne viendra point, évidemment, demain, M. Lopez, l'Espagnol; M. de Souscarrières.
—Ces rapports sont-ils faits par écrit ou en personne?
—Comme demain les agents de M. le cardinal savent qu'ils auront affaire au roi, ils tiendront probablement à présenter leurs rapports de vive voix.
—Je viendrai, dit le roi, se levant avec effort.
—De sorte que si les agents viennent en personne?
—Je les recevrai.
—Mais je dois prévenir Votre majesté sur la qualité d'un de ces agents, dont je ne vous ai point parlé encore.
—Un quatrième agent alors?
—Agent plus secret que les autres.
—Et qu'est-ce que cet agent?
—Une femme, Sire.
—Mme de Combalet?
—Pardon, Sire, Mme de Combalet n'est point un agent de Son Eminence, c'est sa nièce.
—Le nom de cette femme? Est-ce un nom connu?
—Très-connu, Sire.
—Elle s'appelle?
—Marion Delorme.
—M. le cardinal reçoit cette courtisane?
—Et il a beaucoup à s'en louer, c'est par elle qu'il a été prévenu avant-hier soir qu'il serait probablement disgracié hier matin.
—Par elle, dit le roi, au comble de l'étonnement.
—Lorsque M. le cardinal veut des nouvelles certaines de la cour, c'est en général à elle qu'il s'adresse; peut-être sachant que c'est Votre Majesté qui est dans le cabinet à la place du cardinal aura-t-elle quelque chose d'important à dire à Votre Majesté.
—Mais elle ne vient pas ici publiquement, je présume.
—Non, Sire, sa maison touche à celle-ci, et le cardinal a fait percer la muraille pour pratiquer entre les deux logis une porte de communication.
—Vous êtes sûr, monsieur Charpentier, de ne pas déplaire à Son Eminence en me donnant de pareils détails?
—C'est, au contraire, par son ordre que je les donne à Votre Majesté.
—Et où est cette porte?
—Dans ce panneau, Sire. Si pendant son travail de demain le roi, au moment où il sera seul, entend frapper à cette porte à petits coups et qu'il veuille faire l'honneur à Mlle Delorme de la recevoir, il poussera ce bouton, et la porte s'ouvrira; s'il ne lui veut pas faire cet honneur, il répondra par trois coups poussés à distance égale. Dix minutes après, il entendra retentir une sonnette. l'entre-deux sera vide, et il trouvera à terre le rapport par écrit.
Louis XIII réfléchit un instant. Il était évident que la curiosité livrait en lui un violent combat à la répugnance qu'il avait pour toutes les femmes, et surtout pour les femmes de la condition de Marion Delorme.
Enfin la curiosité l'emporta.
—Puisque M. le cardinal qui est d'Eglise, sacré et consacré, reçoit Mlle Delorme, il me semble, dit-il, que je puis bien la recevoir. D'ailleurs, s'il y a péché, je me confesserai. A demain, M. Charpentier.
Et le roi sortit, plus pâle, plus fatigué, plus chancelant que la veille, mais aussi avec des idées plus arrêtées sur la difficulté d'être un grand ministre et la facilité d'être un roi médiocre.
L'inquiétude était grande au Louvre; depuis ses séances place Royale, le roi n'avait revu ni la reine-mère, ni la reine, ni le duc d'Orléans, ni personne de sa famille; de sorteque personne n'avait reçu de lui ni les sommes demandées, ni les bons à vue avec lesquels seuls on pouvait les toucher.
De plus, le nouveau ministère Bérulle et Marillac l'Epée, constitué d'enthousiasme à la suite de la démission du cardinal, n'avait reçu aucun ordre pour se réunir et, par conséquent, n'avait encore délibéré sur rien.
Enfin, chaque soir, le bruit s'était répandu par Beringhen, qui voyait le roi à sa sortie et à sa rentrée, qui l'habillait le matin et le déshabillait le soir, qu'il était plus triste à sa rentrée qu'à sa sortie, plus muet le soir que le matin.
Son fou l'Angély et son page Baradas avaient seuls accès dans sa chambre.
Baradas seul avait, de tous les oiseaux de proie étendant le bec et les griffes vers le trésor du cardinal, Baradas était le seul qui eût reçu son bon de trois mille pistoles sur Charpentier. Il est vrai que lui n'avait ni ouvert le bec, ni allongé la griffe; la gratification était venue à lui sans qu'il la demandât. Il avait les défauts, mais aussi les qualités de la jeunesse: il était prodigue quand il avait de l'argent, mais incapable de se servir de son influence sur le roi pour alimenter cette prodigalité. La source tarie, il attendait tranquillement, pourvu qu'il eût de beaux habits, de beaux chevaux, de belles armes, qu'elle se remît à couler; puis la source coulait de nouveau, et il l'épuisait avec la même insouciance, la même rapidité.
Pendant l'absence du roi, Baradas s'était fort entretenu avec son ami Saint-Simon de cette bonne aubaine qui venait de lui tomber du ciel, et dont il comptait bien faire part à son jeune camarade. Les deux enfants—c'étaient presque des enfants—Baradas, l'aîné, avait vingt ans à peine, les deux enfants avaient fait les plus beaux projets sur les trois mille pistoles. Ils allaient vivre un mois, au moins, comme des princes; seulement, leurs projets bien arrêtés, une chose les inquiétait: le bon du roi serait-il payé? On avait vu tant de bons royaux revenir sans que le trésorier eût fait honneur à l'auguste signature que l'on eût mieux aimé celle du moindre marchand de la cité que celle de Louis, si majestueuse qu'elle s'étalât au-dessous des deux lignes et demie qui constituaient le corps du billet.
Puis Baradas s'était retiré à l'écart, avait pris papier, encre et plumes, et avait entrepris cette œuvre colossale pour un gentilhomme de cette époque, d'écrire une lettre. A force de se frotter le front et de se gratter la tête, il y était arrivé, avait mis sa lettre dans sa poche, avait bravement attendu le roi, et plus bravement encore lui avait demandé quand il pourrait se présenter chez le trésorier pour y toucher le bon dont l'avait gratifié Sa Majesté.
Le roi lui avait répondu qu'il pouvait s'y présenter quand il voudrait, que le trésorier était à ses ordres.
Baradas avait baisé les mains du roi, avait descendu les escaliers quatre à quatre, avait sauté dans une chaise de l'entreprise Michel et Cavois, et s'était fait conduire immédiatement chez M. le cardinal, ou plutôt à l'hôtel de M. le cardinal.
Là, il avait trouvé le secrétaire Charpentier fidèle à son poste, et lui avait présenté le bon; Charpentier l'avait pris, lu, examiné, puis, reconnaissant l'écriture et le seing du roi, il avait fait à M. Baradas un salut respectueux, l'avait prié d'attendre un instant, lui laissant le reçu, et cinq minutes après était revenu avec un sac d'or contenant les trois mille pistoles.
A la vue de ce sac, Baradas, qui n'y croyait pas, avait senti son cœur se dilater; Charpentier lui avait offert de recompter la somme sous ses yeux. Baradas, qui avait hâte de presser le bienheureux sac sur sa poitrine, avait répondu qu'un caissier si exact était nécessairement un caissier infaillible; mais ses forces, encore mal revenues à la suite de sa blessure ne lui avaient pas suffi, et il avait fallu que Charpentier le lui descendît jusque dans sa chaise.
Là Baradas avait puisé une poignée de louis d'argent et d'écus d'or, qu'il avait offerte à Charpentier. Mais Charpentier lui avait fait la révérence et avait refusé.
Baradas était resté tout ébahi, tandis que la porte de l'hôtel du cardinal se refermait sur Charpentier.
Mais, peu à peu, Baradas était sorti de son ébahissement; il s'était orienté, et se faisant suivre de ses porteurs pour ne pas perdre son sac de vue, il avait été jusqu'à la maison voisine, s'était arrêté devant la porte, avait frappé, et, tirant une lettre de sa poche, il l'avait donnée à l'élégant laquais qui était venu l'ouvrir en disant:
—Pour Mlle Delorme.
Et il avait joint à la lettre deux écus, que le laquais s'était bien gardé de refuser comme avait fait Charpentier, était remonté dans sa chaise, et, de cette voix impérative qui n'appartient qu'aux gens qui ont le gousset bien garni, il avait crié à ses porteurs:
—Au Louvre!
Et les porteurs auxquels la rotondité du sac et le surcroît de pesanteur n'avaient point échappé, étaient partis d'un pas que nousn'hésiterons point à reconnaître pour l'aïeul du pas gymnastique moderne.
En un quart d'heure, Baradas, dont la main n'avait pas cessé une seconde de caresser le sac qui était son compagnon de voyage, était à la porte du Louvre, où il rencontrait Mme de Fargis, descendant de chaise comme lui.
Tous deux s'étaient reconnus; seulement un sourire avait plissé les lèvres sensuelles de la malicieuse jeune femme, qui, voyant les efforts que faisait Baradas pour soulever de son bras endolori le sac trop lourd, lui demanda avec une obligeance railleuse:
—Voulez-vous que je vous aide, monsieur Baradas?
—Merci, madame, avait répondu le page; mais si, en passant, vous voulez bien prier mon camarade Saint-Simon de descendre, vous me rendrez véritablement service.
—Comment donc, avait répondu la coquette jeune femme, avec grand plaisir, monsieur Baradas.
Et elle avait grimpé lestement l'escalier, en relevant sa robe traînante avec cet art qu'ont certaines femmes de montrer le bas de leur jambe jusqu'à ce point de la naissance du mollet qui permet de deviner le reste.
Cinq minutes après, Saint-Simon descendait, Baradas payait largement les porteurs, et les deux jeunes gens en réunissant leurs efforts, montaient l'escalier portant le sac d'argent, comme dans les tableaux de Paul Véronèse on voit deux beaux jeunes gens portant aux convives attablés une grosse amphore contenant l'ivresse de vingt hommes.
Pendant ce temps, Louis XIII, après avoir fait son repas de cinq heures, s'entretenait avec son fou, à la perspicacité duquel le redoublement de tristesse de Sa Majesté n'avait point échappé.
Louis XIII était assis à l'un des coins du feu de la large cheminée de sa chambre, ayant sa table devant; l'Angély, à l'autre coin de la même cheminée, était accroupi sur une haute chaise, comme un perroquet sur son perchoir, tenant ses talons sur le bâton le plus bas de sa chaise pour se faire une table de ses genoux, sur lesquels était posée son assiette avec un aplomb qui faisait honneur à sa science de l'équilibre.
Le roi, sans appétit, mangeait du bout des dents quelques colifichets et quelques guignes sèches, et trempait à peine ses lèvres dans un verre où resplendissait en or et en azur l'écusson royal. Il avait gardé sur sa tête son large chapeau de feutre noir aux plumes noires, chapeau dont l'ombre projetait sur son front un voile qui assombrissait encore celui qui le couvrait déjà.
L'Angély, au contraire, qui avait grand'faim, avait senti s'épanouir son visage à la vue du second dîner qu'il était d'habitude de servir à cette époque entre cinq et six heures du soir. Il avait, en conséquence, tiré sur le bord de la table le plus rapproché de lui, un énorme pâté de faisan, de bécasse et de becfigues, et après en avoir offert l'étrenne au roi, qui avait refusé d'un signe négatif de la tête, il avait commencé à enlever des tranches pareilles à des briques, lesquelles passaient lestement du pâté sur son assiette, mais plus lestement encore de son assiette dans son estomac. Après avoir attaqué le faisan comme la plus grosse pièce, il en était aux bécasses et comptait finir par les becfigues, arrosant le tout d'un vin que l'on appelait le vin du cardinal, vin qui n'était autre que notre bordeaux actuel, mais que, cependant, le roi et le cardinal, qui possédaient les deux plus mauvais estomacs du royaume, appréciaient pour sa facile digestion, et que l'Angély, qui possédait un des meilleures estomacs de l'univers, goûtait pour son bouquet et son velouté.
Une première bouteille de ce vin facile avait déjà passé de la cheminée à l'âtre de la cheminée, où venait d'aller la rejoindre une seconde bouteille, qui, placée à une distance convenable du feu, était en train dedégourdir. Les gourmets, pour lesquels rien n'est sacré, pas même la grammaire, ont fait de ce verbe un verbe actif, et nous faisons comme eux. Quoiqu'elle fût restée debout, il était facile de voir à sa transparence et à sa facilité de chanceler, qu'elle avait perdu jusqu'à la dernière goutte de sang généreux qui l'animait et que l'Angély, qui, au contraire, caressait sa voisine des yeux et de la main n'avait plus pour elle que ce vague respect que l'on doit aux morts. Au reste, l'Angély, qui, pareil à ce philosophe grec ennemi du superflu, eût jeté lui aussi à la rivière son écuelle de bois s'il eût vu un enfant boire dans le creux de sa main, l'Angély avait supprimé le verre comme un intermédiaire parasite, se contentant d'allonger la main jusqu'au col de la bouteille et de rapprocher ce col de sa bouche, chaque fois qu'il éprouvait le besoin—et ce besoin, il l'éprouvait souvent—de se désaltérer.
L'Angély qui venait de donner à sa bouteille une de ses accolades les plus tendres, poussait un soupir de satisfaction juste au moment où Louis XIII poussait un soupir de tristesse.
L'Angély resta immobile, la bouteille d'une main, la fourchette de l'autre.
—Décidément, dit-il, il paraît que ce n'est pas amusant d'être roi, surtout quand on règne!
Ah! mon pauvre l'Angély, répondit le roi, je suis bien malheureux!
—Conte-moi cela, mon fils, cela te soulagera, dit l'Angély en posant sa bouteille à terre et en piquant de nouveau un morceau de pâté dans son assiette, pourquoi es-tu si malheureux?
—Tout le monde me vole, tout le monde me trompe, tout le monde me trahit.
—Bon! tu viens de t'en apercevoir?
—Non, je viens de m'en assurer.
—Voyons, voyons, mon fils, ne faisons pas de pessimisme; je t'avoue que, pour mon compte, je ne suis pas en train de trouver que les choses vont mal ici-bas: j'ai bien déjeuné, bien dîné, ce pâté était bon, ce vin excellent; la terre tourne si doucement, que je ne la sens pas tourner, et je ressens par tout le corps une douce chaleur et un agréable bien-être qui me permet de regarder la vie à travers une gaze rose.
—L'Angély, dit Louis XIII avec le plus grand sérieux, pas d'hérésie, mon enfant, ou je te fais fouetter.
—Comment! répliqua l'Angély, c'est une hérésie que de regarder la vie à travers une gaze rose!
—Non, mais c'est une hérésie de dire que la terre tourne.
—Ah! par ma foi, je ne suis point le premier qui l'ait dit, et MM. Copernic et Galilée l'ont dit avant moi.
—Oui, mais la Bible a dit le contraire, et tu admettras bien que Moïse en savait autant que tous les Copernic et tous les Galilée de la terre.
—Hum! hum! fit l'Angély.
—Voyons, insista le roi, si le soleil était immobile, comment Josué eût-il fait pour l'arrêter trois jours.
—Es-tu bien sûr que Josué ait arrêté le soleil trois jours.
—Pas lui, mais le Seigneur.
—Et tu crois que le Seigneur a pris cette peine-là pour donner le temps à son élu de tailler en pièces l'armée d'Adonisedec et des quatre rois chananéens qui s'étaient ligués avec lui et de les murer tout vivants dans une caverne. Par ma foi, si j'eusse été le Seigneur, au lien d'arrêter le soleil, j'eusse fait venir la nuit pour donner, au contraire, à ces pauvres diables une chance de fuir.
—L'Angély, l'Angély, dit tristement le roi, tu sens le huguenot d'une lieue.
—Fais attention, Louis, que tu le sens encore de plus près que moi en supposant que tu sois le fils de ton père!
—L'Angély, fit le roi.
—Tu as raison, Louis, dit l'Angély en attaquant les becfigues, ne parlons pas théologie; et tu dis donc, mon fils, que tout le monde te trompe.
—Tout le monde, l'Angély.
—Moins ta mère, cependant.
—Ma mère comme les autres.
—Bah! moins ta femme, j'espère.
—Ma femme plus que les autres.
—Oh! moins ton frère, cependant.
—Mon frère plus que tous.
—Bon! et moi qui croyais qu'il n'y avait que le cardinal qui te trompât!
—L'Angély, je crois, au contraire, qu'il n'y avait que M. le cardinal seul qui ne me trompât point.
—Mais c'est le monde renversé, alors!
Louis secoua tristement la tête.
—Et moi qui avais entendu dire que dans la joie d'être débarrassé de lui, tu avais fait des largesses à toute la famille.
—Hélas!
—Que tu avais donné soixante mille livres à ta mère, trente mille livres à la reine, cent cinquante mille livres à Monsieur.
—C'est-à-dire que je les leur ai promis seulement, l'Angély.
—Bon! alors ils ne les tiennent pas encore.
—L'Angély! fit tout à coup le roi, il me passe par l'esprit un désir.
—Mais ce n'est pas de me faire brûler comme hérétique ou pendre comme voleur, j'espère.
—Non, c'est pendant que j'ai de l'argent...
—Tu as donc de l'argent?
—Oui, mon enfant.
—Parole d'honneur?
—Foi de gentilhomme, et beaucoup.
—Eh bien, crois-moi, dit l'Angély, donnant une nouvelle accolade à la bouteille, profites-en pour acheter du vin comme celui-ci, mon fils; l'année 1629 peut être mauvaise.
—Non, ce n'est pas cela mon désir, tu sais que je ne bois que de l'eau.
—Parbleu! c'est bien pour cela que tu es si triste.
—Il faudrait que je fusse fou pour être gai.
—Je suis fou et cependant je ne suis guère gai; voyons, finissons-en, quel est ton désir, dis-le?
—J'ai envie de faire ta fortune, l'Angély.
—Ma fortune, à moi, eh! qu'ai-je besoin de fortune? J'ai la nourriture et le logement au Louvre; quand j'ai besoin d'argent, je retourne tes poches, et j'y prends ce que j'y trouve; il est vrai que je n'y trouve jamais grand'chose. Cela me suffit, et je ne me plains pas.
—Je le sais bien que tu ne te plains pas, et c'est ce qui m'attriste encore.
—Mais tout t'attriste donc, toi? Fi! le mauvais caractère.
—Tu ne te plains pas, toi, à qui je ne donne jamais rien, et ils se plaignent sans cesse, eux à qui je donne toujours.
—Laisse-les se plaindre, mon fils.
—Si je mourais, l'Angély?
—Bon! encore une idée gaie qui te passe par l'esprit, attends donc le carnaval au moins pour être aussi allègre que tu l'es.
—Si je mourais, ils te chasseraient et ne te donneraient pas même un maravédis.
—Eh bien, je m'en irais donc.
—Que deviendrais-tu?
—Je me ferais trappiste! Peste, la Trappe, près du Louvre, est un endroit folâtre.
—Ils espèrent tous que je vais mourir; qu'en dis-tu l'Angély?
—Je dis qu'il faut vivre pour les faire enrager.
—Ce n'est pas bien amusant de vivre, l'Angély.
—Crois-tu que l'on s'amuse plus à Saint-Denis qu'au Louvre.
—Il n'y a que le corps à Saint-Denis, mon enfant, l'âme est au ciel.
—Crois-tu qu'on s'amuse plus au ciel qu'à Saint-Denis.
—On ne s'amuse nulle part, l'Angély, dit le roi avec un accent lugubre.
—Louis, je te préviens que je vais te laisser t'ennuyer tout seul, tu commences à me faire froid dans les os.
—Tu ne veux donc pas que je t'enrichisse?
—Je veux que tu me laisses finir ma bouteille et mon pâté.
—Je vais te donner un bon de trois mille pistoles, comme celui que j'ai donné à Baradas?
—Ah, tu as donné un bon de trois mille pistoles à Baradas?
—Oui.
—Eh bien, tu peux te vanter que voilà de l'argent bien placé.
—Crois-tu qu'il en fasse un mauvais emploi?
—Un excellent, au contraire; je crois qu'il le mangera avec de bons garçons et de belles filles.
—Tiens, l'Angély, tu ne crois à rien.
—Pas même à la vertu de M. Baradas.
—C'est pécher que de causer avec toi.
—Il y a du vrai là-dedans, aussi je vais te donner un conseil, mon fils.
—Lequel?
—C'est de passer dans ton oratoire, de prier pour ma conversion, et de me laisser manger mon dessert tranquille.
—Un bon conseil peut venir d'un fou, dit le roi en se levant: je vais prier.
Et le roi se leva et s'achemina vers son oratoire.
—C'est cela, dit l'Angély, va prier pour moi, et moi je mangerai, je boirai et je chanterai pour toi. Nous verrons auquel cela profitera le plus.
Et, en effet, tandis que Louis XIII, plus triste que jamais, entrait dans son oratoire et en refermait la porte sur lui, l'Angély, qui avait achevé la seconde bouteille, en entamait une troisième en chantant:
Lorsque Bacchus entre chez moiJe sens l'ennui, je sens l'émoiS'endormir, et, ravi, me sembleQue dans mes coffres j'ai plus d'or,Plus d'argent et plus de trésorQue Midas et Crésus ensemble.Je ne veux rien, sinon tourner,Sauter, danser, me couronnerLa tête d'un tortis de lierre.Je foule en esprit les honneurs,Rois, reines, princes, grands seigneurs,Et du pied j'écrase la terre.Versez-moi donc du vin nouveauPour m'arracher hors du cerveauLe soin, par qui le cœur me tombe.Versez-donc pour me l'arracher,Il vaut mieux aussi se coucherIvre au lit que mort dans la tombe!
Lorsque Bacchus entre chez moiJe sens l'ennui, je sens l'émoiS'endormir, et, ravi, me sembleQue dans mes coffres j'ai plus d'or,Plus d'argent et plus de trésorQue Midas et Crésus ensemble.
Je ne veux rien, sinon tourner,Sauter, danser, me couronnerLa tête d'un tortis de lierre.Je foule en esprit les honneurs,Rois, reines, princes, grands seigneurs,Et du pied j'écrase la terre.
Versez-moi donc du vin nouveauPour m'arracher hors du cerveauLe soin, par qui le cœur me tombe.Versez-donc pour me l'arracher,Il vaut mieux aussi se coucherIvre au lit que mort dans la tombe!
Lorsque Louis XIII sortit de son oratoire, il trouva l'Angély qui, les bras croisés sur la table, la tête posée sur les bras, dormait ou faisait semblant de dormir.
Il le regarda un instant avec une mélancolie profonde; et cet esprit incomplet et égoïste, qui cependant de temps en temps était illuminé par des éclairs instinctifs du vrai et du juste, que n'avait pu complétement éteindre la mauvaise éducation qu'il avait reçue, fut pris d'une grande compassion pource compagnon de sa tristesse, qui s'était dévoué à lui, non pas pour l'égayer, comme faisaient les autres fous près des rois ses prédécesseurs, mais pour parcourir avec lui tous les cercles de cet enfer monotone au ciel sombre, appelé l'ennui.
Il se rappela l'offre qu'il lui avait faite, et qu'avec son insouciance ordinaire l'Angély avait non pas refusée, mais éludée; il se rappela le désintéressement et la patience avec lesquels l'Angély subissait tous les caprices de sa mauvaise humeur, son dévouement désintéressé au milieu des tendresses ambitieuses et des amitiés rapaces dont il était entouré; et, cherchant autour de lui un encrier, une plume et du papier, il écrivit, avec tous les renseignements et les formules nécessaires, ce bon de trois mille pistoles qui devait faire le pendant de celui de Baradas.
Et il le lui glissa dans la poche en prenant toutes sortes de soins pour ne pas le réveiller. Puis, rentrant dans sa chambre à coucher, il se fit jouer du luth pendant une heure par ses ménétriers, appela Beringhen, se fit mettre au lit et, une fois au lit, envoya chercher Baradas pour venir causer avec lui.
Baradas arriva tout joyeux: il venait de compter, de recompter, d'empiler et de rempiler ses trois mille pistoles.
Le roi le fit asseoir sur le pied de son lit et d'un air de reproche:
—Pourquoi as-tu l'air si gai que cela, Baradas? lui demanda-t-il.
—J'ai l'air si gai que cela, répondit celui-ci, parce que je n'ai aucun motif d'être triste, et que, au contraire, j'ai une cause d'être joyeux.
—Quelle cause? demanda Louis XIII en soupirant.
—Mais Votre Majesté oublie donc qu'elle m'a régalé de trois mille pistoles!
—Non, je m'en souviens, au contraire.
—Eh bien, ces trois mille pistoles, je dois dire à Votre Majesté que je n'y comptais pas.
—Pourquoi n'y comptais-tu pas?
—L'homme propose, Dieu dispose.
—Mais quand l'homme est roi?
—Cela n'empêche pas Dieu d'être Dieu!
—Eh bien.
—Eh bien, Sire, à mon grand étonnement, j'ai été payé à vue, rubis sur l'ongle. Peste! M. Charpentier est, à mon avis, un bien plus grand homme que M. La Vieuville, qui vous répond quand on lui demande de l'argent: «Je nage, je nage, je nage.»
—De sorte que tu as les trois mille pistoles.
—Oui, Sire.
—Et que te voilà riche.
—Eh, eh!
—Qu'en vas-tu faire? tu vas, en mauvais chrétien, les dépenser comme l'enfant prodigue, au jeu et avec des femmes.
—Sire, dit Baradas, prenant son air hypocrite, Votre Majesté sait que je ne joue jamais.
—Tu me l'as dit, du moins.
—Et que quant aux femmes, je ne puis pas les souffrir.
—Bien vrai, Baradas?
—C'est-à-dire que c'est ma querelle incessante avec ce mauvais sujet de Saint-Simon, à qui je montre sans cesse l'exemple de Votre Majesté.
—La femme, vois-tu, Baradas, elle a été créée pour la perte de notre âme; la femme n'a pas été séduite par le serpent; la femme, c'est le serpent lui-même.
—Oh! que c'est bien dit, cela, Sire, et comme je vais retenir cette maxime pour l'écrire dans mon livre de messe.
—A propos de messe... dimanche dernier, j'avais les yeux sur toi, et tu m'as paru distrait, Baradas.
—Cela a semblé à Votre Majesté, parce que le hasard a fait que mes yeux se tournaient du même côté que les siens, du côté de Mlle de Lautrec.
Le roi se mordit les moustaches, et changeant la conversation:
—Voyons, demanda-t-il, que comptes-tu faire de ton argent?
—Si j'en avais trois ou quatre fois autant, j'en ferais des œuvres pieuses, répondit le page; je le consacrerais à la fondation d'un couvent ou à l'érection d'une chapelle; mais n'ayant qu'une somme restreinte...
—Baradas, je ne suis pas riche, dit le roi.
—Je ne me plains pas, Sire, et me tiens pour très heureux, au contraire; seulement, je dis: N'ayant qu'une somme restreinte, j'en donnerai d'abord moitié à ma mère et à mes sœurs.
—Puis, continua Baradas, je diviserai les quinze cents pistoles restantes en deux parts, sept cent cinquante serviront à m'acheter deux bons chevaux de campagne pour suivre Votre Majesté à la guerre d'Italie, à louer et à habiller un laquais, à acheter des armes.
A chaque proposition de Baradas, le roi avait applaudi.
—Et des sept cent cinquante restant que feras-tu?
—Je les garderai comme argent de poche et comme réserve. Dieu merci, Sire, continua Baradas en levant les yeux au ciel, les bonnes actions à faire ne manquent pas, et sur toutesles routes on rencontre des orphelins à secourir et des veuves à consoler.
—Embrasse-moi, Baradas, embrasse-moi, dit le roi touché jusqu'aux larmes; emploie ton argent comme tu le dis, mon enfant, et je veillerai à ce que ton petit trésor ne s'épuise pas.
—Sire, dit Baradas, vous êtes grand, magnifique, sage comme le roi Salomon, et vous possédez sur lui cet avantage, aux yeux du Seigneur, de n'avoir point trois cents femmes et huit cents...
—Qu'en ferais-je, Seigneur!... s'écria le roi, épouvanté à cette seule idée, en levant les bras au ciel. Mais cette conversation seule est un péché, Baradas, car elle présente à l'esprit des idées et même des objets que réprouvent la morale et la religion.
—Votre Majesté a raison, dit Baradas; veut-elle que je lui fasse quelque lecture pieuse?
Baradas savait que c'était la manière la plus prompte d'endormir le roi. Il se leva, alla prendre laConsolation éternellede Gerson, revint s'asseoir, non pas sur le lit, mais près du lit, et, d'une voix pleine de componction, commença sa lecture.
A la troisième page, le roi dormait profondément.
Baradas se leva sur la pointe des pieds, remit le livre à sa place, gagna sans bruit la porte, sans bruit l'ouvrit et la referma, et alla reprendre avec Saint-Simon sa partie de dés interrompue.
Le lendemain à dix heures le roi sortait du Louvre en carrosse, et à dix heures un quart il entrait dans ce cabinet vert où, depuis deux jours, tant de choses qu'il ne soupçonnait même pas, ou qu'il envisageait forcément, lui étaient apparues sous leur véritable point de vue.
Il y trouva Charpentier qui l'attendait.
Le roi était pâle, fatigué, abattu.
Il demanda si les rapports étaient arrivés.
Charpentier répondit que le P. Joseph étant rentré dans son couvent, il n'y aurait point de rapport de ce côté; mais seulement de la part de Souscarrières et de Lopez.
Ces rapports sont-ils arrivés? demanda le roi.
—J'ai eu l'honneur de dire à Sa Majesté, répondit Charpentier, que sachant que c'était à Sa Majesté elle-même qu'ils avaient à faire aujourd'hui, MM. Lopez et Souscarrières ont dit qu'ils apporteraient leurs rapports eux-mêmes. Le roi se contentera de lire leurs rapports ou les fera appeler s'il désire de plus amples éclaircissements.
—Et les ont-ils apportés?
—M. Lopez est là avec le sien; mais, pour laisser tout le temps à Sa Majesté de causer avec lui et d'ouvrir la correspondance de M. le cardinal, je n'ai donné rendez-vous à M. Souscarrières qu'à midi.
—Faites entrer Lopez.
Charpentier sortit et quelques secondes après annonça don Ildefonse Lopez.
Lopez entra le chapeau à la main, et saluant jusqu'à terre.
—C'est bien, c'est bien, monsieur Lopez, dit le roi, je vous connais depuis longtemps, et vous me coûtez cher.
—Comment cela, Sire?
—N'est-ce pas chez vous que la reine a acheté ses bijoux?
—Oui, Sire.
—Eh bien, avant-hier encore, la reine m'a demandé vingt mille livres pour le rassortiment d'un fil de perles, rassortiment qu'elle a fait chez vous.
Lopez se mit à rire, et en riant montra des dents qu'il eût pu faire passer pour des perles.
—De quoi riez-vous? demanda le roi.
—Sire, dois-je vous parler à vous comme je parlerais à M. le cardinal?
—Parfaitement.
—Eh bien, il y a dans le rapport que je faisais aujourd'hui à Son Eminence un paragraphe consacré à ce fil de perles, ou plutôt à ses conséquences.
—Lisez-moi ce paragraphe.
—Je suis aux ordres du roi; mais Votre Majesté ne comprendrait rien à ma lecture si je ne lui donnais quelques explications préparatoires.
—Donnez.
—Le 22 décembre dernier, S. M. la reine se présenta, en effet, chez moi, sous le prétexte de rassortir un fil de perles.
—Sous le prétexte, avez-vous dit?
—Sous le prétexte, oui, Sire.
—Quel était donc le but réel?
—De se rencontrer avec l'ambassadeur d'Espagne, M. le marquis de Mirabel, qui devait se trouver là,par hasard.
—Par hasard?
—Sans doute, Sire, c'est toujourspar hasardque S. M. la reine rencontre le marquis de Mirabel, qui a reçu défense de se présenter au Louvre autrement que les jours de réception, ou les jours où il y serait mandé.
—C'est moi qui, sur le conseil du cardinal, ai fait donner cet ordre.
—Il faut donc que S. M. la reine, quand elle a quelque chose à dire à l'ambassadeur du roi son frère, et quelque chose à entendrede lui, le rencontre,par hasard, puisqu'elle ne peut plus le voir autrement.
—Et c'est chez vous que cette rencontre se fait?
—Avec autorisation du cardinal.
—De sorte que la reine s'est rencontrée avec l'ambassadeur d'Espagne.
—Oui, sire.
—Et ils ont eu une longue conférence?
—Ils ont échangé quelques paroles seulement.
—Il faudrait savoir quelles étaient ces paroles.
—M. le cardinal le sait déjà.
—Mais moi je ne le sais pas. M. le cardinal était fort discret.
—C'est-à-dire qu'il ne voulait pas tourmenter inutilement Votre Majesté.
—Et quelles sont ces paroles?
—Je ne puis dire à Votre Majesté que celles qui ont été entendues de mon tailleur de diamants.
—Il connaît donc l'espagnol?
—Je le lui ai fait apprendre sur l'ordre de M. le cardinal; mais tout le monde croit qu'il ne l'entend pas, de sorte que personne ne se défie de lui.
—Ils ont dit?
—L'AMBASSADEUR: Votre Majesté a-t-elle reçu, par l'intermédiaire du gouvernement de Milan et par les soins de M. le comte de Moret, une lettre de son illustre frère?
—LA REINE: Oui, monsieur.
—Votre Majesté a-t-elle réfléchi à son contenu?
—J'y ai réfléchi déjà, j'y réfléchirai encore, et je vous ferai réponse.
—Par quel moyen?
—Par le moyen d'une boîte, qui sera censée contenir des étoffes, et qui contiendra cette petite naine que vous voyez jouant avec Mme de Bellier et Mlle de Lautrec.
—Vous croyez pouvoir vous y fier?
—Elle m'a été donnée par ma tante Claire-Eugénie, infante des Pays-Bas, qui est toute dans l'intérêt de l'Espagne.
—Dans l'intérêt de l'Espagne! répéta le roi; ainsi tout ce qui m'entoure est dans l'intérêt de l'Espagne, c'est-à-dire de mes ennemis: et cette petite naine?
—On l'a apportée dans sa boîte, et comme elle parle très bien l'espagnol, elle a dit à Mme de Mirabel: «Madame, ma maîtresse m'a dit qu'elle prenait en considération le conseil que lui avait donné son frère, et que si la santé du roi continuait à empirer, elle aviseraità ne point être prise au dépourvu.»
—A ne point être prise au dépourvu, répéta le roi.
—Nous n'avons pas compris ce que cela voulait dire, Sire, dit Lopez, en baissant la tête.
—Je le comprends, moi, dit le roi en fronçant le sourcil; c'est tout ce qu'il faut. Et la reine ne vous a pas fait dire en même temps qu'elle allait être en mesure pour les perles qu'elle vous a achetées?
—J'en suis payé, Sire, dit Lopez.
—Comment, vous êtes payé?
—Oui, Sire.
—Et par qui?
—Par M. Particelli.
—Particelli, le banquier italien?
—Oui.
—Mais on m'a dit qu'il avait été pendu.
—C'est vrai, c'est vrai, dit Lopez; mais avant de mourir il a cédé sa banque à M. d'Emery, un bien honnête homme.
—En tout, murmura Louis XIII, en tout! On me vole et l'on me trompe en tout. Et la reine n'a pas revu M. de Mirabel?
—La reine régnante, non; la reine-mère, si.
—Ma mère! et quand cela?
—Hier.
—Dans quel but?
—Pour lui annoncer que M. le cardinal était renversé, que M. de Bérulle le remplaçait, et que Monsieur était nommé lieutenant général, et qu'il pouvait, par conséquent, écrire au roi Philippe IV ou au comte-duc que la guerre d'Italie n'aurait pas lieu.
—Comment! que la guerre d'Italie n'aurait pas lieu?
—Ce sont les propres paroles de Sa Majesté.
—Oui, je comprends, on laissera cette armée-ci comme la première, sans solde, sans vivres, sans vêtements. Oh! les misérables, les misérables! s'écria le roi, pressant son front entre ses deux mains. Avez-vous encore autre chose à me dire?
—Des choses peu importantes, Sire. M. Baradas est venu ce matin à la maison acheter des bijoux.
—Quels bijoux?
—Un collier, un bracelet, des épingles à cheveux.
—Pour combien?
—Pour trois cents pistoles.
—Qu'avait-il à faire de collier, de bracelet, d'épingles à cheveux.
—Probablement pour quelque maîtresse, Sire.
—Hein! fit le roi, hier soir encore, il me disait qu'il détestait les femmes; et puis?
—C'est tout, Sire.
—Résumons. La reine Anne et M. de Mirabel:si mon état empire, elle avisera à ne pas être prise au dépourvu. La reine-mère et M. de Mirabel: M. de Mirabel peut écrire à S. M. Philippe IV que, M. de Bérulle remplaçant M. de Richelieu, et mon frère étant lieutenant-général, la guerre d'Italie n'aura pas lieu! Enfin M. Baradas, achetant des colliers, des bracelets, des épingles à cheveux avec l'argent que je lui ai donné.—C'est bien, monsieur Lopez, je sais de votre côté tout ce que je voulais savoir; continuez à me bien servir ou à bien servir M. le cardinal, ce qui est la même chose, et ne perdez pas un mot de ce qui se dira chez vous.
—Votre Majesté voit que je n'ai pas besoin de recommandation.
—Allez, monsieur Lopez, allez, j'ai hâte d'en finir avec toutes ces trahisons; dites, en vous en allant, qu'on m'envoie M. Souscarrières, s'il est là.
—Me voilà, Sire, dit une voix.
Et Souscarrières parut sur le seuil de la porte, le chapeau à la main, le jarret plié, le coup-de-pied en avant, perdant par la façon dont il se tenait plié, la moitié de sa taille.
—Ah! vous écoutiez, monsieur, dit le roi.
—Non, Sire, mon zèle est si grand pour Votre Majesté que j'ai deviné qu'elle désirait me voir.
—Ah! ah! et avez-vous beaucoup de choses intéressantes à me dire.
—Mon rapport ne date que de deux jours, Sire.
—Dites-moi ce qui s'est passé depuis deux jours.
—Avant-hier, Monsieur, l'auguste frère de Votre Majesté, a pris une chaise et s'est fait conduire chez l'ambassadeur du duc de Lorraine et chez l'ambassadeur d'Espagne.
—Je sais ce qu'il y allait faire, continuez.
—Hier, vers onze heures, Sa Majesté la reine-mère a pris une chaise et s'est fait conduire au magasin de Lopez, en même temps que M. l'ambassadeur d'Espagne prenait aussi une chaise et s'y faisait conduire de son côté.
—Je sais ce qu'ils avaient à se dire; continuez.
—Hier, M. Baradas a pris une chaise au Louvre et s'est fait conduire place Royale, chez M. le cardinal. Il est monté, et, cinq minutes après, est descendu avec un sac d'argent très lourd.
—Je sais cela.
—De la porte de M. le cardinal, il a gagné à pied la porte voisine.
—Quelle porte? demanda vivement le roi.
—Celle de Mlle Delorme.
—Celle de Mlle Delorme?... et est-il entré chez Mlle Delorme?
—Non, Sire, il s'est contenté de frapper à la porte. Un laquais est venu ouvrir, M. Baradas lui a remis une lettre.
—Une lettre!
—Oui, Sire; puis la lettre remise, il est remonté en chaise et s'est fait reconduire au Louvre. Ce matin, il est sorti de nouveau.
—Oui, il s'est fait conduire chez Lopez, y a acheté des bijoux, et de là... de là où est-il allé?
—Il est rentré au Louvre, Sire, en commandant une chaise pour toute la nuit.
—Avez-vous autre chose à me dire?
—Sur qui, Sire?
—Sur M. Baradas.
—Non, Sire.
—Bien, allez.
—Mais, Sire, j'aurais à vous parler de Mme de Fargis.
—Allez.
—De M. de Marillac.
—Allez.
—De Monsieur.
—Ce que je sais me suffit. Allez.
—Du blessé Etienne Latil, qui s'est fait conduire chez M. le cardinal à Chaillot.
—Peu m'importe. Allez.
—En ce cas, Sire, je me retire.
—Retirez-vous.
—Puis-je, en me retirant emporter l'espérance que le roi est content de moi?
—Trop content!
Souscarrières salua et sortit à reculons.
Le roi n'attendit pas même qu'il fût sorti pour frapper deux coups sur le timbre.
Charpentier accourut.
—Monsieur Charpentier, dit le roi, quand M. le cardinal avait affaire à Mlle Delorme, comment faisait-il pour l'appeler?
—C'était bien simple, dit Charpentier.
Et Charpentier poussa le ressort, fit jouer sur ses gonds la porte secrète, tira la sonnette qui se trouvait entre les deux portes, et se retournant vers le roi:
—Si Mlle Delorme est chez elle, dit-il, elle va venir à l'instant même; dois-je refermer la porte?
—Inutile.
—Sa Majesté désire-t-elle être seule, ou veut-elle que je reste?
—Laissez-moi seul.
Charpentier se retira. Quant à Louis XIII il resta debout et impatient en face du passage secret.
Au bout de quelques secondes, un pas léger se fit entendre; mais quelque légerqu'il fût, l'oreille tendue du roi le recueillit.
—Ah! dit-il, je vais enfin savoir si c'est vrai!
A peine avait-il achevé que la porte s'ouvrit et que Marion, vêtue d'une robe de satin blanc, avec un simple fil de perles au cou, une forêt de boucles noires tombant sur ses rondes et blanches épaules, apparut dans tout l'éclat de sa beauté de dix huit ans.
Louis XIII, quoique peu accessible à la beauté des femmes, recula ébloui.
Marion entra, fit une révérence adorable, où le respect était habilement mêlé à la coquetterie, et les yeux baissés, modeste comme une pensionnaire:
—Mon roi, devant lequel je n'espérais point avoir l'honneur de paraître, dit-elle, me fait appeler; c'est à genoux que je dois écouter ses paroles, c'est à ses pieds que je dois recevoir ses ordres.
Le roi balbutia quelques mots sans suite qui donnèrent le temps à Marion de jouir du triomphe qu'elle venait d'obtenir.
—Impossible, dit le roi, impossible, je me trompe ou l'on me trompe, vous n'êtes pas Mlle Marie Delorme.
—Hélas, Sire, je suis tout simplement Marion.
—Alors, si vous êtes... Marion......
Marion s'inclina, les yeux baissés avec une humilité parfaite.
—Si vous êtes Marion, continua le roi, vous avez dû recevoir hier une lettre?
—J'en reçois beaucoup tous les jours, Sire, dit la courtisane en riant.
—Une lettre qui vous a été apportée entre cinq et six heures?
—Entre cinq et six heures, Sire, j'ai reçu quatorze lettres.
—Les avez-vous conservées?
—J'en ai brûlé douze; j'ai gardé la treizième sur mon cœur; la quatorzième, la voilà!
—C'est son écriture! s'écria le roi.
Et il tira vivement la lettre des mains de Marion.
Puis se tournant et la retournant:
—Elle n'est pas décachetée, dit-il.
—Elle vient de quelqu'un qui approche le roi, et sachant que j'aurais peut-être le suprême honneur de voir le roi aujourd'hui, je me suis fait un devoir de rendre à Sa Majesté cette lettre telle que je l'avais reçue.
Le roi regarda Marion avec étonnement, puis la lettre avec dépit.
—Ah! dit-il, je voudrais bien savoir ce qu'il y a dans cette lettre?
—Il y a un moyen, c'est de la décacheter.
—Si j'étais lieutenant de police, dit Louis XIII, je ferais cela; mais je suis roi.
Marion lui prit doucement la lettre des mains.
—Mais, comme elle m'est adressée, à moi, je puis la décacheter.
Et la décachetant, en effet, elle rendit la lettre à Louis XIII.
Louis XIII hésita encore un instant; mais tous les sentiments mauvais qui conseillent un cœur passionné l'emportant sur ce mouvement éphémère de délicatesse, il lut à demi-voix, baissant le ton au fur et à mesure qu'il avançait dans sa lecture.
Le contenu de la lettre, nous devons l'avouer, n'était pas fait pour rendre à Louis XIII cette bonne humeur dont l'expression, du reste, si elle y était apparue, n'avait jamais séjourné sur son visage pendant plus de quelques minutes.
Voici le contenu de cette lettre: