La discussion fut vive, chacun des deux avait affaire à forte partie.
Charles-Emmanuel souhaitait moins la paix pour lui qu'une guerre bien acharnée entre la France et la maison d'Autriche, guerre pendant laquelle il serait demeuré neutre jusqu'à ce qu'il trouvât l'occasion d'obtenir de grands avantages en se déclarant pour l'une ou l'autre couronne.
Mais pour faire la guerre à l'Autriche, Richelieu avait son jour fixé, c'était celui où Gustave entrerait en Allemagne.
Victor-Amédée fut donc invité par le cardinal à se tourner d'un autre côté, la question étant posée ainsi:
«Que demande le duc de Savoie, afin d'embrasser à l'heure présente le parti de la France, livrer des places de sûreté et fournir dix mille hommes au roi?
Tous les cas, et particulièrement celui-là, avaient été prévus par Charles-Emmanuel, aussi Victor-Amédée répondit-il:
«Le roi de France attaquera le duché de Milan et la république de Gênes, avec laquelle Charles-Emmanuel est en guerre, et promettra de n'entendre aucune proposition de paix de la part de la maison d'Autriche avant la conquête du Milanais et la ruine entière de Gênes.»
C'était un nouveau point de vue sous lequelse présentait la question, et qui tenait aux événements qui s'étaient passés depuis la paix de Suze.
Le cardinal parut surpris du programme, mais n'hésita point à répondre. Les historiens du temps nous ont conservé ses propres paroles; les voici:
—Comment, prince, le roi envoie son armée pour assurer la liberté de l'Italie, et M. le duc de Savoie veut tout d'abord l'engager à détruire la république de Gênes, dont Sa Majesté n'a nul sujet de se plaindre. Elle employera volontiers ses bons offices et son autorité afin que les Gênois donnent satisfaction à M. de Savoie sur ses prétentions contre eux, mais il ne saurait être question de leur faire maintenant la guerre. Si les Espagnols mettent le roi dans la nécessité d'attaquer le Milanais, on le fera sans doute et le plus rigoureusement qu'il sera possible, et, dans ce cas, M. le duc de Savoie peut être convaincu que Sa Majesté ne rendra jamais ce qu'elle aura pris. Le roi, par la bouche de son ministre lui en donne sa parole.
Si la demande était précise, la réponse ne l'était pas moins; aussi Victor-Amédée, forcé dans ses retranchements, demanda-t-il quelques jours pour rapporter la réponse de son père.
Trois jours après, il était en effet de retour à Bussolino.
«Mon père, dit-il, a grand sujet de craindre que mon beau-frère Louis ne s'accommode avec le roi d'Espagne dès que la guerre sera commencée. La prudence ne lui permet donc pas de se déclarer pour la France, à moins qu'on ne lui promette positivement de ne poser les armes qu'après la conquête du Milanais.»
Richelieu répondit à tout en invoquant l'exécution du traité de Suze.
Victor-Amédée demanda à consulter de nouveau son père, repartit et revint disant: «Que le duc de Savoie est près d'exécuter le traité à la condition qu'on lui laissera d'abord, avec ses dix mille fantassins et ses mille chevaux portés au traité de Suze, attaquer et réduire la république de Gênes et terminer cette affaire avant de s'embarquer dans une autre.»
—C'est votre dernier mot? demanda le cardinal.
—Oui, monseigneur, répondit Victor-Amédée en se levant.
Le cardinal frappa deux coups sur un timbre. Latil parut.
Le cardinal lui fit signe de venir à lui, puis tout bas:
—Le prince va sortir, lui dit-il; descendez et donnez l'ordre que personne ne lui rende les honneurs militaires.
Latil salua et sortit; le cardinal l'avait appelé, parce qu'il savait qu'un ordre donné à Latil était toujours ponctuellement exécuté.
—Prince, dit le cardinal à Victor-Amédée, j'ai eu, pour le duc de Savoie, au nom du roi, mon maître, tous les égards qu'un roi de France peut avoir non-seulement pour un prince souverain, mais pour un oncle; j'ai, toujours au nom du roi, mon maître, eu pour Votre Altesse tous les égards qu'un beau-frère doit au mari de sa sœur; mais je crois qu'hésiter plus longtemps serait manquer à mon double devoir de ministre et de généralissime, et qu'il importe à la gloire de Sa Majesté que je punisse sévèrement l'injure que le duc de Savoie lui fait en lui manquant si souvent de parole, et surtout en faisant souffrir à l'armée française des incommodités capables de la ruiner. A partir d'aujourd'hui, 17 mars,—le cardinal tira sa montre et regarda l'heure,—à partir d'aujourd'hui, 17 mars, six heures trois-quarts de l'après-midi, guerre est déclarée entre la France et la Savoie. Gardez-vous! nous nous garderons!
Et il salua le prince, qui sortit.
Deux sentinelles gardaient la porte du cardinal, se promenant la hallebarde sur l'épaule.
Victor-Amédée passa entre elles deux sans que ni l'une ni l'autre parussent faire attention à lui; elles ne s'arrêtèrent point au milieu de leur promenade et laissèrent leur hallebarde où elle était.
Des soldats jouaient aux dés, assis sur l'escalier; ils ne se dérangèrent point de leur jeu et ne bougèrent point.
—Oh! oh! murmura Victor-Amédée, l'ordre serait-il donné de me faire insulter?
Le prince doutait encore; mais, après avoir dépassé le seuil de la partie, il ne douta plus.
Chacun avait continué de causer de son affaire et avait laissé son arme bas.
A peine le prince Victor-Amédée était sorti que le cardinal appela auprès de lui le comte de Moret, le duc de Montmorency, les maréchaux de Créquy, de La Force et de Schomberg, leur exposa la situation et leur demanda conseil.
Tous furent d'avis que, puisque le cardinal avait, des plis de sa robe, secoué la guerre, il fallait la guerre.
Le cardinal les congédia en leur ordonnant de se tenir prêts pour le lendemain, ne retenant que Montmorency.
Puis, resté seul avec lui:
—Prince, lui dit-il, voulez-vous être connétable demain?
Les yeux de Montmorency lancèrent un double éclair.
—Monseigneur, dit-il, à la façon dont Votre Eminence me fait la proposition, j'ai peur qu'elle n'ait à me demander quelque chose d'impossible.
—Rien de plus facile, au contraire; la guerre est déclarée au duc de Savoie. Dans deux heures il en sera prévenu, étant au château de Rivoli. Prenez cinquante cavaliers bien montés, cernez le château, enlevez-le lui et son fils, et amenez-les ici. Une fois ici, nous en ferons ce que nous voudrons, et ils seront trop heureux de passer par nos fourches caudines.
—Monseigneur, dit Montmorency en s'inclinant, il y a huit jours que, dans ce même château de Rivoli, j'étais l'hôte du duc, ambassadeur envoyé par vous. Je ne pourrais y rentrer aujourd'hui traîtreusement et en ennemi.
Le cardinal regarda le duc.
—Vous avez raison, lui dit-il, on propose ces choses-là à un capitaine d'aventures, et non à un Montmorency. J'ai, au reste, mon homme sous la main. Je me souviendrai de votre refus, mon cher duc, pour vous en savoir gré, seulement oubliez que je vous en ai fait la proposition.
Montmorency salua et sortit.
—J'ai eu tort, murmura le cardinal pensif, après avoir vu la porte se refermer sur le prince; l'habitude de se servir des hommes fait naître pour eux un mépris trop général. J'eusse proposé la même chose à tout autre qu'à lui, et cet autre l'eût acceptée; c'est un grand cœur, et, quoiqu'il ne m'aime pas, je me fierais plutôt à sa haine qu'à certains dévouements vantés bien haut.
Puis, frappant deux fois sur le timbre:
—Etienne! Etienne répéta-il.
Latil parut.
—Connais-tu le château de Rivoli? demanda le cardinal.
—Celui qui est à une lieue de Turin?
—Oui; il est habité à cette heure par le duc de Savoie et son fils.
Latil sourit.
—Il y aurait un coup à faire, dit-il.
—Lequel?
—Celui de les enlever tous les deux.
—T'en chargerais-tu?
—Parbleu!
—Combien te faudrait-il d'hommes pour cela?
—Cinquante bien armés, bien montés.
—Choisis toi-même les hommes et les chevaux; il y a, si tu réussis, cinquante mille livres pour les hommes, vingt-cinq mille pour toi.
—L'honneur d'avoir fait le coup me suffirait; mais si Monseigneur veut absolument y ajouter quelque chose, j'en passerai par où il voudra.
—As-tu quelque observation à faire Latil?
—Une seule, monseigneur.
—Laquelle?
—Lorsqu'on tente un coup comme celui que je vais faire, on dit toujours à ceux qui l'exécutent:Tant si vous réussissez, et l'on ne dit jamais:Tant si vous ne réussissez pas. Or, la partie la plus habilement conduite, la plus adroitement combinée, peut manquer par un de ces incidents qui déjouent les desseins des plus grands capitaines. Il n'y a pas de la faute des hommes, et le défaut complet de récompense les décourage. Donnez moins si nous réussissons; mais donnez quelque chose si peu que cela soit, si nous ne réussissons pas.
—Tu as raison, Etienne, dit le cardinal et ton observation est d'un grand politique. Mille livres par homme et vingt-cinq mille pour toi si vous réussissez; deux louis par homme et vingt-cinq pour toi si vous ne réussissez pas.
—Voilà qui est parler, Monseigneur. Il est sept heures; il en faut trois pour aller à Rivoli; à dix heures, le château sera cerné. Le reste est l'affaire de ma bonne ou de ma mauvaise fortune.
—Va, mon cher Latil, va et sois convaincu que je suis persuadé d'avance que si tu ne réussis point, ce ne sera pas ta faute.
—A la garde de Dieu, Monseigneur!
Latil fit trois pas vers la porte, puis se retournant:
—Monseigneur n'a parlé à qui que ce soit au monde de son projet avant de m'en entretenir?
—A une personne seulement.
—Ventre-saint-gris, comme disait le roi Henri IV, cela nous ôte cinquante chances sur cent.
Richelieu fronça le sourcil.
—Oh! dit-il, qu'il refuse, c'est bien, mais qu'il avertisse, ce serait trop fort.
Puis à Latil:
—En tout cas, pars, dit le cardinal, et si tu échoues, eh bien, ce ne sera pas à toi que j'en voudrai.
Dix minutes après, une petite troupe de cinquante cavaliers, conduite par Etienne Latil, passait sous les fenêtres du cardinal, qui soulevait sa jalousie pour les regarder partir.
Quoiqu'il sût bien que d'un moment à l'autre la guerre pouvait lui être déclarée par un ennemi qui lui avait appris qu'il n'était pas de ceux que l'on méprise, le duc, par un effet de son caractère fanfaron, donnait une grande fête au château de Rivoli, au moment même où son fils Victor-Amédée négociait avec Richelieu au village de Bussolino.
Les plus jolies femmes de Turin, les plus élégants gentilshommes de la Savoie et du Piémont étaient, dans cette soirée du 15 mars, réunis au château de Rivoli, dont les fenêtres splendidement illuminées, dégorgeaient sur ses quatre faces des flots de lumière.
Le duc de Savoie, leste, spirituel et coquet, malgré ses soixante-huit ans, riant lui-même de sa bosse avec l'esprit d'un bossu galant et empressé comme un jeune homme, était le premier à faire la cour à sa belle fille en l'honneur de laquelle la fête était donnée. Seulement, de temps en temps, un nuage sombre mais rapide et imperceptible, passait sur son front. Il songeait que les Français n'étaient qu'à huit ou dix lieues de lui, ces Français qui, en quelques heures, avaient forcé le pas de Suze, que l'on croyait inabordable, et à l'heure qu'il était ses destinées se débattaient entre le cardinal de Richelieu et Victor-Amédée son fils; circonstance que tout le monde ignorait. Sous un prétexte quelconque, Charles-Emmanuel avait motivé l'absence de son fils; mais il avait annoncé son retour pour la soirée, et, véritablement, il l'attendait d'un moment à l'autre.
En effet, vers huit heures, le prince parut en riche toilette, le sourire sur les lèvres, et après avoir salué la princesse Christine d'abord, puis les dames, puis les quelques grands seigneurs savoyards ou piémontais qu'il honorait de son amitié, il alla au duc Charles-Emmanuel, lui baisa la main, et comme s'il lui donnait des nouvelles de sa santé, lui dit tout bas, mais sans laisser paraître la moindre émotion sur son visage:
—La guerre est déclarée par la France, les hostilités commencent demain, gardons-nous.
Le duc lui répondit du même ton.
—Sortez après le quadrille et donnez l'ordre que les troupes se concentrent sur Turin. Quant à moi, je vais envoyer à leurs postes les gouverneurs de Viellane, de Fenestrelle et de Pignerol.
Puis, il fit un signe de la main à la musique, qui s'était interrompue à l'apparition du prince Victor-Amédée, et donna de nouveau le signal de la danse.
Victor-Amédée alla prendre la main de la princesse Christine sa femme, et, sans lui dire un mot de la rupture de la Savoie et de la France, conduisit le quadrille d'honneur. Pendant ce temps, comme l'avait dit Charles-Emmanuel, il s'approchait des gouverneurs des trois principales places fortes du Piémont et leur ordonnait de partir d'urgence et à l'instant même pour leurs citadelles.
Les gouverneurs de Viellane et de Fenestrelle étaient venus sans leurs femmes, de sortes qu'ils n'avaient que leurs chevaux à faire seller et que leurs manteaux à prendre pour obéir à l'ordre du duc.
Mais il n'en était pas de même du comte Urbain d'Espalomba. Non-seulement il avait sa femme, mais sa femme dansait au quadrille du prince Victor-Amédée.
—Monseigneur, dit-il l'ordre que vous me donnez sera difficile à exécuter.
—Et pourquoi cela, monsieur?
—Parce que nous sommes venus ici, la comtesse et moi, de Turin, en costume de bal, dans un carrosse de louage, qui ne nous conduira pas jusqu'à Pignerol.
—La garde robe de mon fils et de ma belle-fille vous fourniront des manteaux, et tout ce dont vous aurez besoin, et vous prendrez une voiture dans mes écuries.
—Je doute que la comtesse puisse supporter le voyage sans risque de sa santé.
—En ce cas, laissez-la ici et partez seul.
Le comte regarda Charles-Emmanuel d'une étrange façon.
—Oui, dit il, je comprends que cet arrangement conviendrait à Votre Altesse.
—Tous les arrangements me conviendront, comte, pourvu que vous ne perdiez pas une minute pour sortir.
—Est-ce une disgrâce, monseigneur? demanda le comte.
—Où voyez-vous une disgrâce, mon cher comte, répondit le duc, dans l'ordre donné à un gouverneur de rejoindre son gouvernement? tout au contraire, c'est une preuve de confiance.
—Qui ne va pas jusqu'à me dire la cause de ce départ précipité.
—Un souverain n'a pas de comptes à rendre à ses sujets, dit Charles-Emmanuel, surtout lorsque ces sujets sont à son service: il n'a que des ordres à leur donner. Or, je vous donne l'ordre de vous rendre à l'instant même à Pignerol, et de défendre la ville et la citadelle, en supposant qu'elles soient attaquées,jusqu'à ce qu'il n'en reste plus pierre sur pierre. Vous et madame pouvez demander tout ce dont vous aurez besoin et tout ce que vous demanderez vous sera remis à l'instant même.
—Dois-je aller prendre la comtesse au milieu du quadrille, ou attendre qu'il soit fini?
—Vous pouvez attendre qu'il soit fini.
—Soit, monseigneur, le quadrille fini, nous partirons.
—Bonne route, et surtout, à l'occasion, comte, belle défense.
Et le duc de Savoie s'éloigna sans écouter les quelques paroles de mauvaise humeur que murmura le comte Urbain.
Le quadrille fini, le comte, au grand étonnement de la comtesse, lui communiqua l'ordre qu'il venait de recevoir.
Puis il sortit avec elle par une porte, tandis que Victor-Amédée sortait par l'autre.
Les gouverneurs de Villane et de Fenestrelle, qui ne faisaient partie d'aucun quadrille, étaient déjà partis.
Le duc dit quelques mots tout bas à sa belle-fille qui suivit le comte et la comtesse.
Au sortir du salon, elle mit la comtesse entre les mains d'une de ses femmes de chambre et rentra pour organiser un nouveau quadrille dont ne faisait point partie le prince Victor-Amédée.
Dix minutes après il remontait dans la salle de bal et le sourire toujours sur les lèvres, mais évidemment plus pâle qu'il n'en était sorti.
Il alla au duc Charles, passa son bras sous le sien et l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre.
Là, il lui présenta un billet.
—Lisez, mon père, dit-il.
—Qu'est-ce que cela? demanda le duc.
—Un billet que vient de me remettre un page couvert de poussière, monté sur un cheval couvert d'écume. J'ai voulu lui donner une bourse pleine d'or, et vous verrez que ce n'était pas trop pour l'avis qu'il apporte; mais il repoussa la bourse et répondit:
—Je suis au service d'un maître qui ne permet pas qu'un autre que lui paye ses serviteurs.
Et à ces mots, sans donner à son cheval plus de temps pour souffler qu'il n'en avait mis à me dire ces paroles, il repartit au galop.
Pendant ce temps, le duc Charles lisait ce billet court mais net.
«Un hôte, admirablement reçu par S. A. le duc de Savoie, trouve l'occasion de payer l'hospitalité qu'il a reçue de lui en le prévenant qu'il doit être enlevé cette nuit du château de Rivoli avec le prince Victor-Amédée. Il n'y a pas un instant à perdre. A cheval et à Turin.
«Un hôte, admirablement reçu par S. A. le duc de Savoie, trouve l'occasion de payer l'hospitalité qu'il a reçue de lui en le prévenant qu'il doit être enlevé cette nuit du château de Rivoli avec le prince Victor-Amédée. Il n'y a pas un instant à perdre. A cheval et à Turin.
—Pas de signature? demanda le duc.
—Non; mais il est évident que l'avis vient du duc de Montmorency ou du comte de Moret.
—Quelle livrée portait le page?
—Aucune. Mais j'ai cru le reconnaître pour celui que le duc avait conduit avec lui et qu'il nommait Galaor.
—Ce doit être cela. Eh bien?
—Votre avis, monsieur?
—Mon avis, mon cher Victor, est de suivre celui qui nous est donné; attendu qu'il ne peut nous arriver malheur en le suivant, tandis qu'il peut nous arriver grand malheur en ne le suivant pas.
—Alors, en route, monseigneur.
Le duc s'avança, toujours souriant, au milieu de la salle,
—Mesdames et messieurs, dit-il, je reçois une lettre à laquelle, vu son importance, je dois répondre à l'instant même, aidé des conseils de mon fils.—Ne vous occupez pas de nous; dansez, amusez-vous, ce palais est le vôtre; en notre absence momentanée, notre chère belle-fille, la princesse Christine, voudra bien vous en faire les honneurs.
L'invitation était un ordre. Dames et cavaliers saluèrent en se rangeant sur deux haies pour laisser passer les deux princes, qui sortirent en souriant et en saluant de la main.
Mais une fois hors de la salle, toute feinte cessa: le père et le fils appelèrent un valet de chambre et se firent jeter un manteau sur les épaules, et tels qu'ils étaient, descendirent les escaliers, traversèrent la cour, se rendirent droit aux écuries, firent seller leurs deux meilleurs coureurs, glissèrent des pistolets dans les fontes, enfourchèrent leurs montures et se lancèrent au grand galop sur la route de Turin, dont ils n'étaient éloignés que d'une lieue.
Pendant ce temps, Latil et ses cinquante hommes suivaient, aussi rapidement qu'il leur était possible, la route de Suze à Turin, au moment où la route bifurque et où l'une de ses bifurcations prend à travers terres pour se rendre, par une allée bordée de peupliers, au château de Rivoli, Latil, qui marchait en tête de sa petite troupe, crut voir une ombre qui s'avançait rapidement.
De son côté, le cavalier—car cette ombre était celle d'un cavalier et même d'un cheval—de son côté le cavalier s'arrêta, et parut examiner la petite troupe avec non moins decuriosité et d'inquiétude que la petite troupe ne l'examinait lui-même.
Latil avait été sur le point de crier:Qui vive!mais il craignait que ce cri en français ou mal accentué en italien ne le trahît. Il résolut donc d'aller seul à la découverte, et poussa son cheval au galop dans la direction du cavalier arrêté comme une statue équestre au milieu de la route.
Mais à peine le cavalier eut-il reconnu que c'était à lui qu'on en voulait, qu'il rassembla les rênes de son cheval, lui mit les éperons dans le ventre, et le lança par-dessus le fossé de la route de Rivoli, coupant diagonalement à travers terre pour rejoindre la route de Suze.
Latil se mit à sa poursuite en lui criant d'arrêter; mais cette injonction ne fit que redoubler la vitesse du cavalier, monté sur un excellent cheval. Un instant, dans la ligne convergente que chacun d'eux suivait, Latil tint le cavalier inconnu à la portée de son pistolet; mais il réfléchit à deux choses: d'abord, que le cavalier inconnu n'était peut-être pas un ennemi; et ensuite, que le bruit de l'arme à feu pouvait donner l'éveil.
Tous deux atteignirent la route; mais le cavalier inconnu avait trois longueurs de cheval d'avance sur Latil, et sa monture était supérieure: non-seulement il devait maintenir cette distance, mais il devait l'augmenter.
Au bout de cinq minutes, Latil avait perdu l'espoir de le rejoindre, et abandonnant une poursuite inutile, il revenait vers son détachement tandis que le cavalier inconnu se perdait dans l'obscurité et que tout, même le bruit des pas de son cheval, venait se perdre dans ce silence nocturne, véritable roi des ténèbres.
Latil reprit sa place à la tête de son détachement en secouant la tête. L'événement, si peu important qu'il fût en tout autre circonstance, prenait pour Latil une suprême gravité.
Son premier mot avait été:
—Je réponds de tout si le prince n'a pas été prévenu.
Qu'était venu faire à Rivoli ce cavalier si bien monté et si désireux de rester inconnu? Pourquoi, s'il ne venait pas de Suze, retournerait-il à Suze? Mais qui disait qu'il vient de Suze? La respiration de son cheval accusait une longue route déjà faite.
Mais cette défiance fut bien plus grande encore lorsqu'en approchant de Rivoli ce ne fut plus un cavalier, mais deux cavaliers dont Latil aperçut les silhouettes sur la route, et qui, faisant le même manége que le premier, s'arrêtèrent à la vue de la troupe qui venait à eux. Ces deux cavaliers, sans attendre, dès qu'ils l'eurent découverte, que cette troupe fît un pas de plus, s'élancèrent au grand galop dans la direction opposée à celle qu'avait suivie le premier cavalier, c'est-à-dire dans celle de Turin.
Latil ne tenta pas même de les poursuivre, les chevaux frais qu'ils montaient étaient de première vitesse et semblaient ne pas toucher la terre. Il n'y avait pas autre chose à faire que de précipiter la course du côté du château dont les fenêtres flamboyaient à l'horizon.
Au bout du compte ce pouvait être le hasard qui avait placé ces trois cavaliers sur la route de Latil.
En dix minutes on fut aux portes du château, rien n'y annonçait qu'une alerte quelconque y eût été donnée. Latil fit faire le tour de l'enceinte et garder toutes les portes; puis, par chaque escalier, il fit monter six hommes, et lui-même, à la tête d'un petit nombre, l'épée à la main, monta les degrés principaux et se présenta à la porte de la salle de bal, tandis que les groupes détachés par lui se présentaient aux trois autres portes.
A la vue de ces hommes armés portant l'uniforme français, les musiciens étonnés s'arrêtèrent d'eux-mêmes, et les danseurs effrayés se tournèrent, selon la position qu'ils occupaient, vers les quatre points cardinaux de la salle, c'est-à-dire vers chaque porte où apparaissaient les soldats.
Latil, après avoir ordonné à ses hommes de garder les portes, s'avança, le chapeau d'une main, l'épée de l'autre, jusqu'au milieu de la salle. Mais la princesse Christine, lui épargnant la moitié du chemin, vint de son côté au devant de lui.
—Monsieur, lui dit-elle, c'est à mon beau-père Mgr le duc de Savoie et à mon mari le prince de Piémont que vous avez affaire, à ce que je présume; mais j'ai le regret de vous annoncer que tous deux sont partis il y a un quart d'heure à peine pour Turin, où ils sont arrivés, je l'espère, sans accident; si vous et vos hommes avez besoin de rafraîchissements, le château de Rivoli est connu par son hospitalité, et je serai heureuse d'en faire les honneurs à un officier et à des soldats de mon frère Louis XIII.
—Madame, répondit Latil, rappelant tous ses souvenirs de la vieille cour pour répondre à celle qui venait de se faire connaître pour la sœur du roi, la femme du prince de Piémont et la belle-fille du duc de Savoie, notre visite n'avait justement d'autre but que de vous donner des nouvelles de Leurs Altesses,que nous venons de rencontrer, il y a dix minutes, se rendant, comme vous m'avez fait l'honneur de me le dire, à Turin où, à la manière dont ils pressaient leurs chevaux, ils avaient grande hâte d'arriver. Quant à l'hospitalité que vous nous avez fait l'honneur de nous offrir, il nous est malheureusement impossible de l'accepter, forcés que nous sommes d'aller reporter au cardinal les nouvelles que nous venons de prendre.
Et, saluant la princesse Christine avec une courtoisie que ceux qui ne le connaissaient pas pouvaient être étonnés de trouver dans un capitaine d'aventure:
—Allons, dit-il en rejoignant ses hommes, nous avons été prévenus, comme je m'en doutais, et nous avons fait buisson creux!
Richelieu, en apprenant le résultat de l'expédition de Latil, fut furieux. Comme Latil, il ne fit aucun doute que le duc de Savoie n'eût été prévenu.
Mais par qui pouvait-il avoir été prévenu?
Le cardinal ne s'était ouvert qu'à une personne, le duc de Montmorency!
Etait-ce lui qui avait prévenu Charles-Emmanuel? C'était bien là une des exagérations de son caractère chevaleresque! Mais cependant cette chevalerie, à l'endroit d'un ennemi, était presque une trahison à l'égard de son roi.
Richelieu, sans rien dire de ses soupçons contre Montmorency, car il savait Latil attaché au comte de Moret et au duc de Montmorency, fit au capitaine une longue série de questions sur ce cavalier entrevu dans l'obscurité.
Latil dit tout ce qu'il avait vu, déclara avoir aperçu un tout jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, coiffé d'un large feutre avec une plume de couleur, et enveloppé d'un manteau bleu ou noir. Le cheval était aussi noir que la nuit, avec laquelle il se confondait.
Resté seul, le cardinal fit demander quelles étaient les sentinelles de garde de huit à dix heures du soir; on ne pouvait sortir de Suze ni y entrer sans le mot d'ordre, qui était, cette nuit-là,Suze et Savoie. Or le mot d'ordre n'était connu que des chefs: du maréchal de Schomberg, du maréchal de Créquy, du maréchal de La Force, du comte de Moret, du duc de Montmorency, etc., etc.
Il fit appeler les sentinelles devant lui et les interrogea.
L'une d'elles, sur la description que le cardinal lui en fit, déclara avoir vu passer un jeune homme tel qu'il le dépeignait; seulement, au lieu de sortir par la porte d'Italie, il était sorti par la porte de France. Il avait répondu correctement au mot d'ordre.
Mais cela ne faisait rien qu'il fût sorti par la porte de France, il pouvait parfaitement, une fois hors la porte, tourner la ville et aller rejoindre la route d'Italie.
C'était ce que l'on verrait au jour.
En effet, l'on retrouva les traces d'un cheval.
Il avait suivi la route indiquée, c'est-à-dire qu'il était sorti par la porte de France, avait contourné la ville et avait rejoint à un quart de lieue au-delà de Suze, la route d'Italie.
Rien n'arrêtait plus le cardinal à Suze; la veille, il avait annoncé à Victor-Amédée que la guerre était déclarée; en conséquence, vers dix heures du matin, lorsque toutes les investigations furent faites, les tambours et les trompettes donnèrent le signal du départ.
Le cardinal fit défiler devant lui les quatre corps d'armée commandés par M. de Schomberg, M. de La Force, M. de Créquy et le duc de Montmorency. Au nombre des officiers se tenant près de lui se trouvait Latil.
M. de Montmorency, comme toujours, menait grande suite de gentilshommes et de pages. Au nombre de ces pages était Galaor, coiffé d'un feutre à plumes rouges et monté sur un cheval noir.
En voyant passer le jeune homme, Richelieu toucha l'épaule de Latil.
—C'est possible, dit celui-ci, mais sans vouloir affirmer.
Richelieu fronça le sourcil, son œil lança un éclair dans la direction du duc, et, mettant son cheval au galop, il alla prendre la tête de la colonne, précédé seulement des éclaireurs, qu'à cette époque on appelait desenfants perdus.
Il était vêtu de son costume de guerre habituel, portait sous sa cuirasse un pourpoint feuille-morte enrichi d'une petite broderie d'or; une plume flottait sur son feutre; mais comme d'un moment à l'autre on pouvait rencontrer l'ennemi, deux pages marchaient devant lui, l'un portant ses gantelets, l'autre son casque; à ses côtés, deux autres pages tenaient par la bride un coureur de grand prix. Cavois et Latil, c'est-à-dire son capitaineet son lieutenant des gardes, marchaient derrière lui.
Au bout d'une heure de marche, on arriva à une petite rivière que le cardinal avait eu besoin de faire sonder la veille; aussi, sans s'inquiéter, poussa-t-il le premier son cheval à l'eau, et le premier arriva-t-il sans accident aucun à l'autre bord.
Pendant que l'armée traversait ce cours d'eau, une pluie torrentielle commença à tomber; mais sans s'inquiéter de la pluie, le cardinal continua sa marche. Il est vrai qu'il eût été difficile de mettre à l'abri toute une armée dans les petites maisons isolées qu'on rencontrait sur la route. Mais le soldat qui ne s'inquiète pas des impossibilités, commença de murmurer et de donner le cardinal à tous les diables. Ces plaintes étaient prononcées à voix assez haute pour que le cardinal n'en perdît pas une syllabe.
—Eh! fit le cardinal, se retournant vers Latil, entends-tu, Etienne?
—Quoi? Monseigneur.
—Tout ce que ces drôles disent de moi.
—Bon, Monseigneur, reprit en riant Latil, c'est la coutume du soldat quand il souffre de donner son chef au diable; mais le diable n'a pas de prise sur un prince de l'Eglise.
—Quand j'ai ma robe rouge peut-être; mais pas quand je porte la livrée de Sa Majesté; passez dans les rangs, Latil, et recommandez-leur d'être plus sages.
Latil passa dans les rangs et revint prendre sa place près du cardinal.
—Eh bien? demanda le cardinal.
—Eh bien, Monseigneur, ils vont prendre patience.
—Tu leur as dit que j'étais mécontent d'eux?
—Je m'en suis bien gardé, Monseigneur!
—Que leur as-tu dit, alors?
—Que Votre Eminence leur était reconnaissante de la façon dont ils supportaient les fatigues de la route, et qu'en arrivant à Rivoli ils auraient double distribution de vin.
Le cardinal mordit un instant sa moustache.
—Peut-être as-tu bien fait, dit-il.
Et, en effet, les murmures s'étaient apaisés. Il est vrai que le temps s'éclaircissait, et sous un rayon de soleil on voyait briller au loin les toits en terrasse du château de Rivoli et du village groupé autour du château.
On fit la marche tout d'une traite, et l'on arriva à Rivoli vers trois heures.
—Votre Eminence me charge-t-elle de la distribution de vin? demanda Latil.
—Puisque tu as promis à ces drôles une double ration, il faut bien la leur donner; mais que tout soit payé comptant.
—Je ne demande pas mieux, Monseigneur; mais pour payer...
—Oui, il faut de l'argent, n'est-ce pas?
Le cardinal s'arrêta, et, sur l'arçon de sa selle, écrivit en déchirant une feuille de ses tablettes:
«Le trésorier payera à M. Latil la somme de mille livres dont celui-ci me rendra compte.»
Et il signa.
Latil partit devant.
Quand l'armée entra dans Rivoli, trois quarts d'heure après, les soldats virent, avec une satisfaction muette d'abord, mais bientôt bruyamment exprimée, un tonneau de vin défoncé de dix portes en dix portes, et une armée de verres rangée autour de chaque tonneau.
Alors les murmures causés par l'eau se changèrent en acclamations à la vue du vin, et les cris de: «Vive le cardinal!» s'élancèrent de tous les rangs.
Au milieu de ces cris, Latil vint rejoindre le cardinal.
—Eh bien, monseigneur? lui dit-il.
—Eh bien, Latil, je crois que tu connais le soldat mieux que moi.
—Eh pardieu, à chacun son état! Je connais mieux le soldat, ayant vécu avec les soldats. Votre Eminence connaît mieux les hommes d'église, ayant vécu avec les hommes d'église.
—Latil! dit le cardinal, en posant la main sur l'épaule de l'aventurier, il y a une chose que tu apprendras quand tu les auras autant fréquentés que les soldats, c'est que plus on vit avec les hommes d'église, moins on les connaît.
Puis, comme on arrivait au château de Rivoli, réunissant autour de lui les principaux chefs.
—Messieurs, dit-il, je crois que le château de Rivoli est assez grand pour que chacun de vous y trouve sa place; d'ailleurs, voici M. de Montmorency et M. de Moret qui y sont venus lorsqu'il était habité par le duc de Savoie, et qui voudront bien être nos maréchaux de logis.
Puis il ajouta:
—Dans une heure, il y aura conseil chez moi; arrangez-vous de manière à vous y trouver, il s'agit de délibérations importantes.
Les maréchaux et les officiers supérieurs, mouillés jusqu'aux os, et aussi pressés de se réchauffer que les soldats, saluèrent le cardinalet promirent d'être exacts au rendez-vous.
Une heure après, les sept chefs admis au conseil étaient assis dans le cabinet que le duc de Savoie avait quitté la veille, et où le cardinal de Richelieu les avait convoqués.
Ces sept chefs étaient: le duc de Montmorency, le maréchal de Schomberg, le maréchal de La Force, le maréchal de Créquy, le marquis de Toyras, le comte de Moret et M. d'Auriac.
Le cardinal se leva, d'un geste réclama le silence et, les deux mains appuyées sur la table:
—Messieurs, dit-il, nous avons un passage ouvert sur le Piémont; ce passage, c'est le pas de Suze, que quelques-uns de vous ont conquis au prix de leur sang; mais avec un homme de si mauvaise foi que Charles-Emmanuel, un passage n'est point assez: il nous en faut deux. Voici donc mon plan de campagne; avant de pousser plus avant notre agression en Italie, je désirerais assurer, en cas de besoin, soit pour notre retraite, soit au contraire pour nous faire passer de nouvelles troupes, une communication du Piémont en Dauphiné, en nous emparant du fort de Pignerol. Vous le savez, messieurs, le faible Henri III l'aliéna en faveur du duc de Savoie. Gonzagues, duc de Nevers, père de ce même Charles, duc de Mantoue, pour la cause duquel nous traversons les Alpes, gouverneur de Pignerol et général des armées de France en Italie, employa inutilement son esprit et son éloquence à détourner Henri III d'une résolution si préjudiciable à la couronne. Ne dirait-on pas que le prudent et brave duc de Mantoue, se trouverait en danger d'être dépouillé de ses Etats faute d'un passage ouvert aux troupes de France. Voyant que le roi Henri III persistait dans sa résolution, Gonzague demanda d'être déchargé du gouvernement de Pignerol avant son aliénation, car il ne voulait pas que la postérité pût le soupçonner d'avoir consenti ou pris part à une chose si contraire au bien de l'Etat. Eh bien, messieurs, c'est à nous qu'il est réservé l'honneur de rendre la forteresse de Pignerol à la couronne de France; seulement, est-ce par la force, est-ce par la ruse que nous reprendrons Pignerol? Par la force il nous faut sacrifier beaucoup de temps et beaucoup d'hommes. Voilà pourquoi je préférerais la ruse. Philippe de Macédoine disait qu'il n'y avait pas de place imprenable dès qu'il y pouvait entrer un mulet chargé d'or. J'ai le mulet et l'or, seulement l'homme ou plutôt le moyen me manque pour les faire entrer.—Aidez-moi, je donnerai un million en échange des clefs de la forteresse.
Comme toujours, la parole fut accordée pour répondre, selon leur rang d'âge, à chacun des assistants.
Tous demandèrent vingt-quatre heures pour réfléchir.
C'était le comte de Moret le plus jeune, par conséquent c'était à lui de parler le dernier. Mais, il faut le dire, personne ne comptait guère sur lui, lorsqu'au grand étonnement de tous il se leva et dit en saluant le cardinal:
—Que Votre Eminence tienne le mulet et le million prêts, d'ici à trois jours je me charge de les faire entrer.
Le lendemain du jour où le conseil avait été tenu au château de Rivoli, un jeune paysan de vingt-quatre à vingt-cinq ans, vêtu comme les montagnards de la vallée d'Aoste et baragouinant le patois piémontais, se présentait à la porte du fort de Pignerol sous le nom de Gaëtano, vers huit heures du soir.
Il se donnait pour le frère de la femme de chambre de la comtesse d'Urbain, et demandait la signora Jacintha.
La signora Jacintha, prévenue par un soldat de la garnison, fit un petit cri de surprise que l'on pouvait à la rigueur prendre pour un cri de joie, mais comme si, pour obéir à la voix du sang qui l'appelait à la porte de la forteresse par la bouche de son frère, elle avait besoin de la permission de sa maîtresse, elle se précipita dans la chambre de la comtesse, d'où elle sortit au bout de cinq minutes par la même porte qui lui avait donné entrée, tandis que la comtesse s'élançait par la porte opposée et descendait rapidement un petit escalier qui conduisait à un charmant petit jardin réservé pour elle seule, et sur lequel donnaient les fenêtres de la chambre de Jacintha.
A peine dans le jardin, elle s'enfonça dans l'endroit le plus retiré, c'est-à-dire dans un angle tout planté de citronniers, d'orangers et de grenadiers.
Pendant ce temps, Jacintha traversait la cour en sœur joyeuse et pressée de recevoir son frère, tout en criant d'un accent attendri:
—Gaëtano! cher Gaëtano!
Le jeune homme se jeta dans ses bras, et, comme au même moment le comteUrbain d'Espalomba rentrait de faire une ronde et de placer les sentinelles, il put assister aux transports de joie que firent éclater les deux jeunes gens, qui ne s'étaient pas vus, disaient-ils, depuis près de deux ans, c'est-à-dire depuis que Jacintha avait quitté la maison maternelle pour suivre sa maîtresse.
Jacintha vint faire une belle révérence au comte et lui demander la permission de garder auprès d'elle son frère, qui avait, disait-elle, à ce qu'il paraissait—car elle n'avait pas encore eu le temps de s'en expliquer avec lui—à l'entretenir d'affaires de la plus haute importance.
Le comte demanda à voir Gaëtano, échangea quelques paroles avec lui, et satisfait du ton de franchise de ce garçon, il l'autorisa à demeurer dans la forteresse. Au reste, le séjour ne devait pas être long, Gaëtano disant qu'il ne pouvait disposer que de quarante-huit heures.
Puis, jugeant qu'il était inutile de perdre son temps avec de si petites gens, le comte leur donna congé et remonta chez eux.
Il n'avait pas été difficile pour Gaëtano de s'apercevoir que le comte était de mauvaise humeur, et comme la chose paraissait l'intéresser plus qu'on n'aurait pu le croire de la part d'un paysan qui n'a aucun motif de se mêler des affaires des grands seigneurs, Jacintha lui raconta le double sujet que le comte avait de se plaindre de son souverain. D'abord c'était cette cour assidue et insolente que le duc de Savoie avait faite à sa femme en présence du mari; ensuite, l'ordre inattendu que le comte avait reçu trois jours auparavant de se renfermer dans la citadelle et de la défendre jusqu'à ce qu'il ne restât plus pierre sur pierre! Le comte Urbain, au reste, ne s'était point caché de dire devant sa femme et devant Jacintha, que s'il trouvait, avec les mêmes avantages qu'en Piémont, du service soit en Espagne, soit en Autriche, soit en France, il ne se ferait pas faute d'accepter.
Gaëtano avait paru si content de cette nouvelle que, comme en ce moment il tourna un angle obscur du corridor, il avait été saisi d'une recrudescence de tendresse pour sa sœur, avait pris Jacintha dans ses bras et lui avait appliqué un gros baiser sur chaque joue.
La chambre de Jacintha s'ouvrait sur le corridor; elle y fit entrer son frère et y entra après lui et referma la porte.
Gaëtano poussa une exclamation de joie.
—Ah! s'écria-t-il, m'y voilà donc enfin, et maintenant, ma chère Jacintha, où est ta maîtresse?
—Tiens! Et moi qui croyais que c'était pour moi que vous étiez venu, dit en riant la jeune fille.
—Pour toi et pour elle, dit le comte, mais pour elle d'abord, j'ai des affaires politiques à régler avec ta maîtresse, et tu le sais, toi, qui est la camériste de la femme d'un homme d'Etat, les affaires avant tout.
—Et où réglerez-vous ces affaires importantes?
—Mais dans ta chambre, si cela ne te dérange pas trop.
—Devant moi!
—Oh! non. Quelque confiance que nous ayons en toi, ma chère Jacintha, nos affaires sont trop graves pour admettre un tiers.
—Alors, moi, que deviendrai-je?
—Alors, toi, Jacintha, assise dans un fauteuil près du lit de ta maîtresse dont les rideaux seront hermétiquement fermés, attendu la grave indisposition dont elle est atteinte, tu veilleras à ce que son mari n'entre pas dans sa chambre, de peur de la réveiller.
—Ah! monsieur le comte, dit Jacintha, avec un soupir, je ne vous savais pas si grand diplomate.
—Tu te trompais, tu vois, et comme pour un diplomate rien n'est plus précieux que le temps, dis-moi vite où est ta maîtresse?
Jacintha poussa un second soupir, ouvrit la fenêtre et prononça ce seul mot:
—Cherchez.
Le comte se rappela alors que Mathilde lui avait vingt fois parlé de ce jardin solitaire, où, si souvent elle avait rêvé à lui. Il se rappelait avoir entendu parler encore d'un bois de grenadiers, d'orangers et de citronniers qui faisait ténèbres, même en plein jour, à plus forte raison la nuit. Aussi, à peine la fenêtre fut-elle ouverte, qu'il sauta sur la fenêtre et de la fenêtre dans le jardin; puis, tandis que Jacintha essuyait une larme qu'elle s'était inutilement efforcée de retenir, le comte de Moret s'enfonçait au plus touffu du bois, en criant à demi voix:
—Mathilde! Mathilde! Mathilde!
Dès la première fois que son nom avait été prononcé, Mathilde avait reconnu la voix qui la prononçait et s'était élancée dans la direction de cette voix en criant de son côté:
—Antonio!
Puis les deux amants s'étaient aperçus, s'étaient jetés dans les bras l'un de l'autre et se tenaient embrassés, appuyés au tronc d'un oranger qui faisait, dans le mouvement qu'ils lui imprimaient, pleuvoir sur leurs têtes une pluie de fleurs.
Ils restèrent ainsi un instant, sinon muets, du moins ne se parlant et ne se répondantque par ce vague murmure qui, en s'échappant de la bouche des amants, dit tant de choses sans prononcer un seul mot.
Enfin tous deux, semblant revenir de ce charmant pays des songes, que l'on ne voit qu'en rêve, murmurèrent en même temps:
—C'est donc toi!
Et tous deux dans un seul baiser répondirent oui!
Puis, revenant la première à la raison:
—Mais mon mari! s'écria la comtesse.
—Tout a réussi comme nous l'espérions, il m'a pris pour le frère de Jacintha et m'a permis de demeurer au château.
Alors tous deux s'assirent côte à côte, la main dans la main. L'heure des explications était venue.
Les explications sont longues entre amants; elles se continuèrent du jardin dans la chambre de Jacintha, qui, ainsi que la chose avait été convenue passa, elle, la nuit au chevet du lit de sa maîtresse.
Vers huit heures du matin, on frappait doucement à la porte du cabinet du comte; il était levé et habillé, ayant été réveillé à six heures par un courrier de Turin qui lui annonçait que les Français étaient à Rivoli et qu'ils paraissaient avoir le dessein de faire le siège de Pignerol.
Le comte était soucieux. Ce fut facile à deviner à la manière brusque dont il prononça le mot ENTREZ.
La porte s'ouvrit, et, à son grand étonnement, il vit paraître la comtesse.
—C'est vous, Mathilde, s'écria-t-il en se levant; savez-vous la nouvelle? et est-ce à cette nouvelle que je dois le bonheur inattendu de cette visite matinale?
—Quelle nouvelle, monsieur?
—Mais que nous allons probablement être assiégés!
—Oui, et je voulais causer de cela avec vous.
—Mais comment et par qui avez-vous su cette nouvelle?
—Tout à l'heure, je vous le dirai. Tant il y a que toute la nuit elle m'a empêchée de dormir.
—On le voit à votre teint, madame: vous êtes pâle et avez l'air fatigué.
—J'attendais le jour avec impatience pour venir vous parler.
—Ne pouviez-vous me faire éveiller, madame; la nouvelle était assez importante pour me la dire.
—Cette nouvelle, monsieur, éveillait dans mon esprit une foule de souvenirs et de doutes, tels que je désirais qu'avant de vous en parler, vous-même la connaissiez et ayiez réfléchi sur ses conséquences.
—Je ne vous comprends point, madame, et j'avoue que je ne vous ai jamais entendu parler d'affaires d'Etat ni de guerre...
—Oh! l'on méprise trop notre faible intelligence, c'est vrai, pour nous parler de ces choses-là.
—Et vous prétendez qu'on a tort, fit le comte en souriant.
—Sans doute, car parfois nous pourrions donner de bons conseils.
—Et si je vous demandais votre avis dans la circonstance où nous nous trouvons, par exemple, quel conseil me donneriez-vous?
—D'abord, monsieur, dit la comtesse, je commencerais par vous rappeler combien le duc de Savoie a été ingrat envers vous!
—Ce serait inutile, madame; cette ingratitude est et restera toujours présente à ma mémoire.
—Je vous dirais: Souvenez-vous des fêtes de Turin au milieu desquelles m'ont été faites par le souverain même qui avait eu l'idée de notre mariage, les propositions les plus injurieuses à votre honneur et au mien.
—Ces propositions, je me les rappelle, madame.
—Je vous dirais: N'oubliez pas la façon dure et brutale dont il vous a donné l'ordre de quitter Rivoli et de venir attendre les Français à Pignerol!
—Je ne l'ai point oubliée, et n'attends que le moment de lui en donner la preuve.
—Eh bien, ce moment est venu, et vous vous trouvez, monsieur, dans une de ces situations décisives où l'homme, devenu l'arbitre de sa destinée, peut choisir entre deux avenirs: l'un de servitude sous un maître dur et hautain, l'autre de liberté, avec une grande position et une fortune immense.
Le comte regarda sa femme d'un air étonné.
—Je vous avoue, madame, lui dit-il, que je cherche en vain où vous voulez en venir.
—Aussi vais-je aborder nettement la question.
L'étonnement du comte redoublait.
—Le frère de Jacintha est au service du comte de Moret.
—Du fils naturel du roi Henri IV.
—Oui, monsieur.
—Eh bien? madame.
—Eh bien, avant-hier, le cardinal de Richelieu a dit devant le comte de Moret qu'il donnerait un million à celui qui lui livrerait les clefs de Pignerol!
Les yeux du comte lancèrent un éclair de convoitise.
—Un million! dit-il, je voudrais le voir.
—Vous le verrez quand vous le voudrez, monsieur!
Le comte serra ses mains crispées.
—Un million, murmura-t-il; vous avez raison, madame, cela vaut la peine d'y songer; mais comment savez-vous que cette somme est offerte?
—D'une manière bien simple; le comte de Moret a pris l'affaire en main et a envoyé Gaëtano avec ordre de sonder le terrain.
—Et c'est pour cela que Gaëtano est venu voir sa sœur hier soir?
—Justement; et sa sœur m'a fait prier de le recevoir; de sorte que c'est à moi qu'il a tout dit, que c'est à moi que la proposition est faite et qu'il n'y a que moi de compromise si elle échoue.
—Et pourquoi échouerait-elle? demanda le comte.
—Si vous refusiez!... c'était possible.
Le comte demeura un moment pensif.
—Et quelles sont les garanties qu'on me donne.
—L'argent.
—Mais alors quelles sont les garanties qu'on exige de moi?
—Un otage.
—Et quel est cet otage?
—Il est tout simple qu'au moment d'un siége vous éloigniez votre femme de la ville où vous êtes résolu de vous défendre à toute extrémité. Vous me renvoyez chez ma mère, à Selemo, et là j'attends que vous me fassiez dire dans quelle ville de France, car je présume que, le marché conclu, vous vous retirerez en France, et là j'attends que vous me fassiez dire dans quelle ville de France je dois vous rejoindre.
—Et le million sera payé?
—En or.
—Quand?
—Quand, en échange de l'or que vous apportera Gaëtano, vous aurez remis la capitulation signée par vous et autorisé mon départ.
—Que Gaëtano revienne ce soir avec le million, et soyez prête à partir avec lui.
Le soir, à huit heures, le comte de Moret, toujours sous le nom de Gaëtano, entrait, comme il l'avait promis au cardinal de Richelieu, avec un mulet chargé d'or dans le fort de Pignerol et en sortait, comme il se l'était promis à lui-même, avec la comtesse.
Celle-ci était porteur de la capitulation, datée du surlendemain, afin de donner au cardinal le temps de mettre le siége devant la forteresse.
La garnison avait vie et bagages sauvés.
Le surlendemain, le cardinal de Richelieu entrait dans le fort de Pignerol juste au moment où Charles-Emmanuel sortait de Turin pour venir le secourir.
Mais, à trois lieues de Turin, ses éclaireurs lui annoncèrent qu'un corps de huit cents hommes à peu près venait à sa rencontre avec les bannières savoyardes.
Il envoya un de ses officiers reconnaître quel était ce corps; et l'officier lui revint dire, à son grand étonnement, que c'était la garnison de Pignerol qui regagnait Turin. Le fort s'était rendu.
La nouvelle produisit sur Charles-Emmanuel une terrible impression. Il s'arrêta un instant, pâlit, passa sa main sur son front en appelant le commandant de sa cavalerie:
—Chargez-moi toute cette canaille, dit-il, en lui montrant les pauvres diables qui n'en pouvaient mais, puisque ce n'était point la garnison, mais le gouverneur qui s'était rendu; et s'il est possible, que pas un n'en reste debout.
L'ordre fut exécuté à la lettre et les trois quarts de ces malheureux furent passés au fil de l'épée.
Cet événement de la prise de Pignerol, dont les causes restèrent ignorées au duc de Savoie, lui fit envisager sa position à son véritable point de vue. Il reconnut qu'elle était désastreuse. Toutes les ruses et toutes les intrigues d'un règne de près de quarante-cinq ans, et ce règne de quarante-cinq ans s'était passé tout entier en intrigues et en ruses, n'avaient donc abouti qu'à mettre un ennemi terrible au cœur de ses Etats. Sa seule ressource maintenant était donc de se jeter dans les bras des Espagnols et des Autrichiens, d'implorer Spinola, un Génois, c'est-à-dire un ennemi, ou Waldstein, un Bohême, c'est-à-dire un étranger.
Il fallait plier sous la main de fer de la nécessité. Le duc convoqua Spinola, le général en chef des Espagnols, et Cellato, le chef des Allemands descendus en Italie, pour les inviter à lui venir en aide contre les Français. Mais Spinola, grand homme de guerre, qui depuis qu'il occupait le Milanais, n'avait point perdu des yeux Charles-Emmanuel, n'avait pas la moindre sympathie pour ce petit prince intrigant et ambitieux qui, tant de fois, par ses changements de politique, lui avait fait tirer l'épée et tant de fois la remettre au fourreau. Quant à Cellato, il n'avaitqu'un but en descendant en Italie: nourrir et enrichir son armée et lui-même, et, pour couronnement à cette campagne qu'il faisait pour son compte en véritable condottieri qu'il était, prendre et piller Mantoue. Des hommes de cette trempe devaient, on le comprend, se laisser peu attendrir par les lamentations du duc de Savoie.
Spinola déclara donc qu'il ne pouvait aucunement affaiblir son armée, qu'il avait besoin de conserver tout entière pour l'exécution de ses projets dans le Montferrat.
Quant à Cellato, c'était autre chose; comme nous l'avons dit, il pouvait tirer d'Allemagne autant d'hommes qu'il en avait besoin. Waldstein, remis à la tête de ses bandits, commandant à plus de cent mille hommes, ou plutôt commandé par eux, effrayant Ferdinand II de sa puissance, et parfois s'en effrayant lui-même, ne demandait pas mieux que d'en céder à tous les princes qui voudraient lui en acheter. C'était purement et simplement une affaire d'argent qui se débattit entre Charles Emmanuel et Cellato, qui finit, après quelques pourparlers et une large saignée à la caisse du duc de Savoie, par lui céder une dizaine de mille hommes.
Au reste, il fallait toute la haine de Charles-Emmanuel contre la France pour conclure ce terrible marché; c'était introduire dans le Piémont un ennemi bien autrement à craindre que celui qu'il en voulait chasser. La discipline la plus sévère régnait dans le camp des Français. Les soldats ne prenaient rien que l'argent à la main; les Allemands, au contraire, ne tendaient la main que pour prendre et piller.
Le duc de Savoie comprit donc bientôt que ce qu'il y avait de mieux pour lui, c'était d'essayer une dernière tentative afin d'attendrir Richelieu.
Or, deux jours après la prise de Pignerol, le cardinal travaillait dans ce même cabinet du comte Urbain d'Espalomba, où nous avons vu la comtesse venir frapper de si bon matin, le lendemain de l'arrivée de Gaëtano au fort; on lui annonça la visite d'un jeune officier envoyé par le cardinal Antonio Barberini, neveu du pape et son légat près de Charles-Emmanuel.
Le cardinal devina aussitôt ce dont il était question, et comme c'était Etienne Latil qui lui faisait cette annonce, et qu'il avait grande confiance non-seulement dans le courage, mais encore dans la perspicacité de son lieutenant des gardes:
—Arrive ici, lui dit le cardinal.
—Me voici, Eminence, répondit Latil en portant la main à son chapeau.
—Connais-tu l'envoyé de Mgr Barberini?
—Je ne l'ai jamais vu, monseigneur.
—Et son nom?
—Parfaitement inconnu.
—De toi? mais peut-être pas de moi!
Latil secoua la tête.
—Il y a peu de gens connus que je ne connaisse pas, dit-il.
—Comment s'appelle-t-il?
—Mazarino Mazarini, monseigneur.
—Mazarino Mazarini! Tu as raison, je ne connais pas ce nom-là, Etienne. Diable! je n'aime pas jouer sans voir un peu dans les cartes de mon voisin.—Jeune?
—Vingt-six à vingt-huit ans à peine.
—Beau ou laid?
—Joli.
—Fortune de femme ou de prélat? de quelle partie de l'Italie?
—A son accent, je le croirais du royaume de Naples.
—Finesse et ruse. Elégant ou négligé dans sa mise?
—Coquet.
—Tenons-nous bien, Latil! Vingt-huit ans, joli, coquet, envoyé par le cardinal Barberini, neveu d'Urbain VIII. Ce doit être ou un imbécile, ce que je verrai bien du premier coup, ou un homme très fort, ce qui sera plus difficile à voir. Fais entrer; en tout cas, grâce à toi, je ne serai pas surpris.
Cinq minutes après la porte s'ouvrait, et Latil annonçait:
—Le capitaine Mazarino Mazarini.
Le cardinal jeta les yeux sur le jeune officier. Il était bien tel que Latil l'avait dépeint.
De son côté, tout en saluant respectueusement le cardinal, le jeune officier que nous appellerons Mazarin; car, naturalisé en 1639, il enleva les dernières lettres de son nom, et ce fut sous celui de Mazarin que l'histoire l'a enregistré comme un des plus grands fourbes qui aient jamais administré le royaume,—de son côté, disons-nous, en saluant le cardinal, Mazarin fit de l'éminence un inventaire aussi complet qu'un homme d'un esprit rapide et investigateur peut le faire en un coup d'œil.
Nous avons déjà une fois, en amenant Sully et Richelieu en face l'un de l'autre, montré le passé et le présent. Le hasard fait qu'en amenant en face l'un de l'autre Richelieu et Mazarin, nous pouvons montrer cette fois le présent et l'avenir.
Cette fois seulement, nous ne pouvons plusintituler notre chapitreles deux Aigles; maisl'Aigle et le Renard.
Le renard entra donc avec son regard fin et oblique.
L'aigle le reçut avec son regard fixe et profond.
—Monseigneur, dit Mazarin, affectant un grand trouble, pardonnez à l'émotion que j'éprouve en me trouvant devant le premier génie politique du siècle, moi simple capitaine des armées pontificales, et surtout si jeune d'âge.
—En effet, monsieur, dit le cardinal, vous avez à peine vingt-six ans.
—Trente, monseigneur.
Le cardinal se mit à rire.
—Monsieur, lui dit-il, lorsque me rendant à Rome pour me faire sacrer évêque, le pape Paul V me demanda mon âge, comme vous, je me vieillis donc de deux ans et lui dis vingt-cinq ans, n'en ayant que vingt-trois. Il me sacra évêque; mais après le sacre je me jetais à ses genoux et lui demandai l'absolution. Il me la donna; je lui avouai alors que j'avais menti et m'étais vieilli de deux ans.
Voulez-vous l'absolution?
—Je vous la demanderai, monseigneur, répondit en riant Mazarin, le jour où je voudrai être évêque.
—Serait-ce votre intention?
—Si j'avais l'espoir d'être un jour cardinal comme Votre Eminence.
—Cela vous sera facile avec la protection que vous avez.
—Et qui a dit à monseigneur que j'avais des protections?
—La mission dont vous êtes chargé, car, m'a-t-on dit, vous venez me parler de la part du cardinal Antonio Barberini.
—Ma protection, en tout cas, ne serait que de seconde main, puisque je ne suis le protégé que du neveu de Sa Sainteté.
—Donnez-moi la protection d'un des neveux de Sa Sainteté, n'importe lequel, et je vous cède celle de Sa Sainteté elle-même.
—Vous savez cependant ce que Sa Sainteté pense de ses neveux.
—Je crois qu'il a dit un jour, dans un moment de franchise, que son premier neveu, François Barberini, qu'il a fait entrer au sacré collége, n'était bon qu'à dire des patenôtres; que son frère Antonio qui vous envoie vers moi n'avait d'autre mérite que la puanteur de son froc, ce pourquoi il lui avait donné la robe de cardinal; que le cardinal Antoine, le jeune, surnommé le Démosthène parce qu'il bégaie en parlant, n'était capable que de s'enivrer trois fois par jour, et que le dernier d'eux tous, Thadéo, qu'il avait nommé généralissime du saint-siége, était plus en état de porter une quenouille qu'une épée.
—Ah! monseigneur, je ne pousserai pas mes questions plus loin; après avoir dit ce que l'oncle pense des neveux, vous seriez capable de me répéter ce que les neveux disent de l'oncle...
—Que les grandes faveurs qu'ils reçoivent d'Urbain VIII, n'est-ce pas, ne sont que les récompenses légitimes des peines qu'ils se sont données pour le faire élire. Qu'au premier tour de scrutin, le pontife n'avait pas une voix, que répandus dans la populace romaine, ils la soulevèrent à force d'argent, si bien qu'elle vint crier sous les fenêtres du château Saint-Ange, où se faisait l'élection:Mort et incendie ou Barberino pape!Au scrutin suivant, il eut cinq voix, c'était déjà quelque chose; seulement, il en fallait treize: Deux cardinaux conduisaient la cabale qui ne voulait de lui à aucun prix.
En trois jours, les deux cardinaux disparurent, l'un frappé, dit-on, d'apoplexie, l'autre succombant à un anévrisme. Ils furent remplacés par deux partisans du candidat suprême; cela lui fit sept voix. Deux cardinaux moururent appartenant à l'opposition la plus acharnée; on parla d'une épidémie, chacun eût hâte de quitter le conclave, et Barberino eut quinze voix au lieu de treize qu'il fallait.
—Ce n'était pas trop payer la grandeur des réformes qu'à peine sur le trône pontifical, sa sainteté Urbain VIII proclama.
—Oui, en effet, dit Richelieu, il défendit aux récollets de porter la sandale et le capuchon pointu, à la façon des capucins. Il défendit aux carmes anciens de s'intituler carmes réformés. Il exigea que les religieux prémontrés d'Espagne reprissent l'ancien habit et le nom deFratresqu'ils avaient quitté par orgueil. Il béatifia deux fanatiques théâtrins, André Avellino et Gaëtano de Tiane; un carme déchaussé, Félix Cantalice, un illuminé, le carme Florentin Corsini; deux femmes extatiques, Marie Madeleine de Pazzi et Elisabeth, reine de Portugal, et enfin le bienheureux Saint-Roch et son chien.
—Allons, allons, dit Mazarin, je vois que Votre Eminence est bien renseignée sur Sa Sainteté, ses neveux et la cour de Rome.
—Mais vous-même, qui me paraissez être un homme d'esprit, dit Richelieu, comment êtes-vous à la solde de pareilles nullités?
—On commence par où l'on peut, monseigneur, dit Mazarin avec son fin sourire.
—C'est juste, dit Richelieu, et maintenant que nous avons suffisamment parlé d'eux,parlons de nous; que venez-vous faire près de moi?
—Vous demander une chose que vous ne m'accorderez pas.
—Pourquoi?
—Parce qu'elle est absurde.
—Pourquoi vous en êtes-vous chargé, alors?
—Pour me trouver en face de l'homme que j'admire le plus au monde.
—Et quelle est cette chose?
Mazarin haussa les épaules.
—Je suis chargé de dire à Votre Eminence que, depuis la prise de Pignerol, Mgr le duc de Savoie est devenu doux comme un mouton et souple comme un serpent. Il a donc prié S. Em. Mgr le légat de vous faire demander si vous auriez cette générosité, en considération de la princesse de Piémont, sœur du roi, de lui rendre le fort de Pignerol, concession qui avancerait de beaucoup la paix.
—Savez-vous, mon cher capitaine, répondit Richelieu, que vous avez bien fait de débuter comme vous avez fait, sinon je me serais demandé si vous étiez un niais de vous charger d'une pareille ambassade, ou si vous me preniez pour un niais moi-même. Oh! non pas, l'aliénation du fort de Pignerol fut une des hontes du règne de Henri III; ce sera une des gloires du règne de Louis XIII.
—Dois-je reporter la réponse dans les termes où vous venez de me la faire?