CHAPITRE X.

Le cardinal passa une nuit très agitée, comme l'avait pensé la belle Marion, qui ne se mettait en contact avec lui que dans les grandes circonstances. La nouvelle apportée par elle était grande: Le roi raccommodé avec son favori par l'entremise de Monsieur, l'ennemi acharné du cardinal. C'était une vaste porte ouverte aux conjectures fâcheuses. Aussi le cardinal examina-t-il la question sur toutes ses faces, et le lendemain, nous ne dirons paslorsqu'il s'éveilla, mais lorsqu'il se leva, avait-il un parti arrêté d'avance pour chaque éventualité.

Vers neuf heures du matin, on annonça un messager du roi. Le messager fut introduit dans le cabinet du cardinal, où celui-ci était déjà descendu. Il remit avec un profond salut un pli, cacheté d'un grand sceau rouge à Son Eminence, laquelle, et sans savoir ce que la lettre contenait, lui remit, comme c'était son habitude de faire à tout courrier venant de la part du roi, une bourse contenant vingt pistoles; le cardinal avait pour ces occasions des bourses toutes préparées dans son tiroir.

Un coup d'œil jeté sur la lettre avait appris au cardinal qu'elle venait directement du roi; car il avait reconnu que l'adresse elle-même était de l'écriture de Sa Majesté; il invita donc le messager à attendre dans le cabinet de son secrétaire Charpentier, dans le cas où il aurait une réponse à faire.

Puis, comme l'athlète qui prend ses forces pour la lutte matérielle se frotte d'huile, lui, pour la lutte morale, se recueillit un instant, passa son mouchoir sur son front humide de sueur, et s'apprêta à rompre le cachet.

Pendant ce temps-là, sans qu'il le remarquât, une porte s'était ouverte, et la tête inquiète de Mme de Combalet était apparue par l'entrebâillement de cette porte. Elle avait su par Guillemot que son oncle avait mal dormi et, par Charpentier, qu'un message du roi était arrivé.

Elle s'était alors hasardée à entrer, sans être appelée, dans le cabinet de son oncle, sûre qu'elle était d'ailleurs d'y être toujours la bien venue.

Mais voyant le cardinal assis et tenant à la main une lettre qu'il hésitait à ouvrir, elle comprit ses angoisses et, quoiqu'elle ignorât la visite de Marion Delorme, elle devina qu'il avait dû se passer quelque chose de nouveau.

Enfin Richelieu ouvrit le message.

Le cardinal lisait, et, quelque chose comme une ombre, à mesure qu'il lisait, s'étendait sur son front.

Elle se glissa, sans bruit, le long de la muraille et, à quelques pas de lui, s'appuya sur un fauteuil.

Le cardinal avait fait un mouvement, mais comme ce mouvement était resté silencieux, Mme de Combalet crut n'avoir pas été vue.

Le cardinal lisait toujours, seulement, de dix secondes en dix secondes, il s'essuyait le front.

Il était évidemment en proie à une vive angoisse.

Mme de Combalet s'approcha de lui, elle entendit siffler sa respiration haletante.

Puis il laissa retomber sur son bureau la main qui tenait la lettre et qui semblait n'avoir plus la force de la porter.

Sa tête se tourna lentement du côté de sa nièce et lui laissa voir son visage pâle et agité par des mouvements fébriles, tandis qu'il lui tendait une main frissonnante.

Mme de Combalet se précipita sur cette main et la baisa.

Mais le cardinal passa son bras autour de sa taille, l'approcha de lui, la serra contre son cœur et, de l'autre main, lui donnant la lettre en essayant de sourire:

—Lisez, lui dit-il.

Mme de Combalet lut tout bas.

—Lisez tout haut, lui dit le cardinal, j'ai besoin d'étudier froidement cette lettre, le son de votre voix me rafraîchira.

Mme de Combalet lut:

«Monsieur le cardinal et bon ami,«Après avoir mûrement réfléchi à la situation intérieure et extérieure, les trouvant toutes deux également graves, mais jugeant que des deux questions, la question intérieure est la plus importante, à cause des troubles que suscitent au cœur du royaume M. de Rohan et ses huguenots, nous avons décidé, ayant toute confiance dans ce génie politique dont vous nous avez si souvent donné la preuve, que nous vous laisserions à Paris pour conduire les affaires de l'Etat en notre absence, tandis que nous irions, avec notre frère bien-aimé Monsieur pour lieutenant général, et MM. d'Angoulême, de Bassompierre, de Bellegarde et de Guise pour capitaines, faire lever le siége de Cazal, en passant, de gré ou de force, à travers les Etats de M. le duc de Savoie, nous réservant, par des courriers qui vous seront envoyés tous les jours, de vous donner des nouvelles de nos affaires, d'en demander des vôtres, et de recourir en cas d'embarras à vos bons conseils.«Sur quoi nous vous prions, monsieur le cardinal et bon ami, de nous faire donner un état exact des troupes composant votre armée, des pièces d'artillerie en état de faire la campagne et des sommes qui peuvent être mises à notre disposition, tout en conservant celles que vous croirez nécessaires aux besoins de votre ministère.«J'ai longtemps réfléchi avant de prendre la décision dont je vous fais part, car je me rappelais les paroles du grand poète italien forcé de rester à Florence à cause des troubles qui l'agitaient, et cependant désireux d'aller à Venise pour y terminer une négociation importante.—Si je reste, qui ira? Si je pars,qui restera? Plus heureux que lui, par bonheur, j'ai en vous, monsieur le cardinal et bon ami, un autre moi-même, et en vous laissant à Paris, je puis à la foisresteretpartir.«Sur ce, monsieur le cardinal et ami, la présente n'étant à autre fin, je prie le Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.«Votre affectionné,«Louys.»

«Monsieur le cardinal et bon ami,

«Après avoir mûrement réfléchi à la situation intérieure et extérieure, les trouvant toutes deux également graves, mais jugeant que des deux questions, la question intérieure est la plus importante, à cause des troubles que suscitent au cœur du royaume M. de Rohan et ses huguenots, nous avons décidé, ayant toute confiance dans ce génie politique dont vous nous avez si souvent donné la preuve, que nous vous laisserions à Paris pour conduire les affaires de l'Etat en notre absence, tandis que nous irions, avec notre frère bien-aimé Monsieur pour lieutenant général, et MM. d'Angoulême, de Bassompierre, de Bellegarde et de Guise pour capitaines, faire lever le siége de Cazal, en passant, de gré ou de force, à travers les Etats de M. le duc de Savoie, nous réservant, par des courriers qui vous seront envoyés tous les jours, de vous donner des nouvelles de nos affaires, d'en demander des vôtres, et de recourir en cas d'embarras à vos bons conseils.

«Sur quoi nous vous prions, monsieur le cardinal et bon ami, de nous faire donner un état exact des troupes composant votre armée, des pièces d'artillerie en état de faire la campagne et des sommes qui peuvent être mises à notre disposition, tout en conservant celles que vous croirez nécessaires aux besoins de votre ministère.

«J'ai longtemps réfléchi avant de prendre la décision dont je vous fais part, car je me rappelais les paroles du grand poète italien forcé de rester à Florence à cause des troubles qui l'agitaient, et cependant désireux d'aller à Venise pour y terminer une négociation importante.—Si je reste, qui ira? Si je pars,qui restera? Plus heureux que lui, par bonheur, j'ai en vous, monsieur le cardinal et bon ami, un autre moi-même, et en vous laissant à Paris, je puis à la foisresteretpartir.

«Sur ce, monsieur le cardinal et ami, la présente n'étant à autre fin, je prie le Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

«Votre affectionné,

«Louys.»

La voix de Mme de Combalet s'était altérée au fur et à mesure qu'elle avançait dans cette lecture, et, en arrivant aux dernières lignes, à peine était-elle compréhensible. Mais quoique le cardinal ne l'eût lue qu'une fois, elle s'était gravée dans son esprit d'une manière ineffaçable, et c'était en effet pour calmer son agitation qu'il avait invoqué le secours de la douce voix de Mme de Combalet, qui faisait sur ses nombreuses irritations le même effet que la harpe de David sur les démences de Saül.

Lorsqu'elle eut fini, elle laissa tomber sa joue sur la tête du cardinal.

—Oh! dit-elle, les méchants! ils ont juré de vous faire mourir à la peine.

—Eh bien, voyons, que ferais-tu à ma place, Marie?

—Ce n'est pas sérieusement que vous me consultez, mon oncle?

—Très sérieusement.

—A votre place, moi?

Elle hésita.

—A ma place, toi? voyons, achève.

—A votre place, je les abandonnerais à leur sort. Vous n'étant plus là, nous verrons un peu comment ils s'en tireront.

—C'est ton avis, Marie?

Elle se redressa, et appelant à elle toute son énergie:

—Oui, c'est mon avis, dit-elle, tous ces gens-là, rois, reines, princes, sont indignes de la peine que vous prenez pour eux.

—Et alors que ferons-nous, si je quitte tous ces gens-là, comme tu les appelles?

—Nous irons dans une de vos abbayes, dans une des meilleures, et nous y vivrons tranquilles, moi vous aimant et vous soignant, vous tout à la nature et à la poésie, faisant ces vers qui vous reposent de tout.

—Tu es la consolation en personne, ma bien-aimée Marie, et je t'ai toujours trouvée bonne conseillère. Cette fois, d'ailleurs, ton avis est d'accord avec ma volonté. Hier soir, après ta sortie de mon cabinet, j'ai été prévenu, ou à peu près, de ce qui se tramait contre moi. J'ai donc eu toute la nuit pour me préparer au coup qui me frappe, et d'avance ma résolution était prise.

Il allongea la main, tira une feuille de papier et écrivit:

«Sire!«J'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime et de confiance que veut bien me donner Votre Majesté; mais je ne puis par malheur, l'accepter. Ma santé déjà chancelante s'est encore empirée pendant le siége de La Rochelle, que, Dieu aidant, nous avons mené à bonne fin. Mais cet effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma famille et mes amis exigent de moi la promesse d'un repos absolu que peuvent seules me donner l'absence des affaires et la solitude de la campagne. Je me retire donc, Sire, à ma maison de Chaillot, que j'avais achetée dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire, de vouloir bien accepter ma démission, tout en continuant à me croire le plus humble et surtout le plus fidèle de vos sujets.«Armand, cardinal de Richelieu.»

«Sire!

«J'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime et de confiance que veut bien me donner Votre Majesté; mais je ne puis par malheur, l'accepter. Ma santé déjà chancelante s'est encore empirée pendant le siége de La Rochelle, que, Dieu aidant, nous avons mené à bonne fin. Mais cet effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma famille et mes amis exigent de moi la promesse d'un repos absolu que peuvent seules me donner l'absence des affaires et la solitude de la campagne. Je me retire donc, Sire, à ma maison de Chaillot, que j'avais achetée dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire, de vouloir bien accepter ma démission, tout en continuant à me croire le plus humble et surtout le plus fidèle de vos sujets.

«Armand, cardinal de Richelieu.»

Mme Combalet s'était éloignée par discrétion, il la rappela d'un signe et lui tendit le papier; à mesure qu'elle le lisait, de grosses larmes silencieuses coulaient sur ses joues.

—Vous pleurez, lui dit le cardinal?

—Oui, dit-elle, et de saintes larmes!

—Qu'appelez-vous de saintes larmes, Marie?

—Celles que l'on verse, la joie dans le cœur, sur l'aveuglement de son roi et le malheur de son pays.

Le cardinal releva la tête et posa la main sur le bras de sa nièce.

—Oui, Vous avez raison, dit-il; mais Dieu, qui abandonne parfois les rois, n'abandonne pas aussi facilement les royaumes. La vie des uns est éphémère, celle des autres dure des siècles. Croyez-moi, Marie, la France tient une place trop importante en Europe, et elle a un rôle trop nécessaire à jouer dans l'avenir, pour que le Seigneur détourne son regard d'elle. Ce que j'ai commencé, un autre l'achèvera, et ce n'est pas un homme de plus ou de moins qui peut changer ses destinées.

—Mais, est-il juste, dit Mme de Combalet, que l'homme qui a préparé les destinées de son pays ne soit pas celui qui les accomplisse, et que le travail et la lutte ayant été pour l'un, la gloire soit pour l'autre?

—Vous venez, Marie, dit le cardinal, dont le front se rassérénait de plus en plus, vous venez de toucher là, sans y songer, la grande énigme que depuis trois mille ans propose aux hommes ce sphinx accroupi aux angles des prospérités qui s'écroulent, pour faireplace aux infortunes non méritées—ce sphinx, on l'appelle le Doute.—Pourquoi Dieu, demande-t-il, pourquoi Dieu, qui est la suprême justice, est-il parfois, ou plutôt paraît-il être, l'injustice suprême?

—Je ne me révolte pas contre Dieu, mon oncle, je cherche à le comprendre.

—Dieu a le droit d'être injuste, Marie, car tenant l'éternité dans sa main, il a l'avenir pour réparer ses injustices. Si nous pouvions pénétrer ses secrets, d'ailleurs, nous verrions que ce qui paraît injuste à nos yeux, n'est qu'un moyen d'arriver plus sûrement à son but. Il fallait qu'un jour ou l'autre, cette grande question fût jugée entre Sa Majesté, que Dieu conserve! et moi. Le roi sera-t-il pour sa famille? sera-il pour la France? Je suis pour la France, Dieu est avec la France, or qui sera contre moi, Dieu étant pour moi?

Il frappa sur un timbre; au deuxième coup, son secrétaire Charpentier parut.

—Charpentier, dit-il, faites dresser à l'instant même la liste des hommes en état de marcher pour la campagne d'Italie et des pièces d'artillerie en état de servir. Il me faut cette liste dans un quart d'heure.

Charpentier s'inclina et sortit.

Alors le cardinal se retourna vers son bureau, reprit la plume, et au-dessous de la ligne de sa démission, il écrivit:

P. S.—Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme restant des six millions empruntés sur ma garantie—le cardinal consulta un petit carnet qu'il portait toujours sur lui—elle monte à trois millions huit cent quatre vingt-deux livres enfermés dans une caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la clef à Votre Majesté.N'ayant point de cabinet au Louvre et craignant que, dans le transport des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelques pièces importantes ne s'égarent, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma maison à Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout ce que j'ai est à elle. Mes serviteurs resteront pour lui faciliter le travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à elle.Aujourd'hui, à deux heures, Votre Majesté pourra prendre ou faire prendre possession de ma maison.Je termine ces lignes comme j'ai terminé celles qui les précèdent, en osant me dire le très obéissant, mais aussi le très fidèle sujet de Votre Majesté,Armand †Richelieu.

P. S.—Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme restant des six millions empruntés sur ma garantie—le cardinal consulta un petit carnet qu'il portait toujours sur lui—elle monte à trois millions huit cent quatre vingt-deux livres enfermés dans une caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la clef à Votre Majesté.

N'ayant point de cabinet au Louvre et craignant que, dans le transport des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelques pièces importantes ne s'égarent, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma maison à Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout ce que j'ai est à elle. Mes serviteurs resteront pour lui faciliter le travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à elle.

Aujourd'hui, à deux heures, Votre Majesté pourra prendre ou faire prendre possession de ma maison.

Je termine ces lignes comme j'ai terminé celles qui les précèdent, en osant me dire le très obéissant, mais aussi le très fidèle sujet de Votre Majesté,

Armand †Richelieu.

A mesure qu'il écrivait, le cardinal répétait tout haut ce qu'il venait d'écrire, de sorte qu'il n'eut pas besoin de faire lire le post-scriptum à sa nièce pour lui apprendre ce qu'il contenait.

En ce moment, Charpentier lui apportait l'état demandé.—35,000 hommes étaient disponibles, 70 pièces de canons étaient en état de faire campagne.

Le cardinal joignit l'état à la lettre, mit le tout sous enveloppe, appela le messager et lui donna le pli en disant.

—A Sa Majesté en personne.

Et il ajouta une seconde bourse à la première.

La voiture, d'après les ordres donnés par le cardinal, était tout attelée. Le cardinal descendit sans emporter de sa maison autre chose que les habits qu'il avait sur lui. Il monta en voiture avec Mme de Combalet, fit monter Guillemot, le seul des serviteurs qu'il emmenât, près du cocher, et dit:

—A Chaillot!

—Puis, se retournant vers sa nièce, il ajouta:

—Si, dans trois jours, le roi n'est point venu lui-même à Chaillot, dans quatre nous partons pour mon évêché de Luçon.

Comme on vient de le voir, le conseil donné par le duc de Savoie avait complétement réussi. «Si la campagne d'Italie est résolue malgré mon opposition, avait-il dit dans sa lettre secrète à Marie de Médicis, obtenez pour monsieur le duc d'Orléans, sous le prétexte de s'éloigner de l'objet de sa folle passion, le commandement de l'armée. Le cardinal, dont toute l'ambition est de passer pour le premier général de son siècle, ne supportera point cette honte et donnera sa démission. Une seule crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.»

Seulement, vers dix heures du matin, on ignorait encore au Louvre la décision du cardinal, et on l'attendait avec impatience; et chose singulière, la meilleure harmonie du monde semblait régner entre les augustes personnages qui l'attendaient.

Ces augustes personnages étaient: le roi, la reine-mère, la reine Anne et Monsieur.

Monsieur avait feint avec la reine-mère une réconciliation moins sincère que ne l'était sa brouille; bien ou mal en apparence avec les gens, Monsieur haïssait indifféremment tout le monde; cœur lâche et déloyal,méprisé de tous, il devinait ce mépris à travers les louanges et le sourire, et rendait ce mépris en haine.

Le lieu de la réunion était le boudoir voisin de la chambre de la reine Anne, où nous avons vu Mme de Fargis, avec l'insouciante dépravation de sa nature spirituelle et corrompue, lui donner de si bons conseils.

Dans les chambres du roi, de Marie de Médicis, de M. le duc d'Orléans, se tenaient, l'oreille au guet, comme des aides de camp prêts à exécuter les ordres: dans la chambre du roi, La Vieuville, Nogent-Beautru et Baradas, remonté au comble de la puissance; dans la chambre du duc d'Orléans, le médecin Senelle à qui du Tremblay avait soustrait la fameuse lettre en chiffres où Monsieur était invité, en cas de disgrâce, à passer en Lorraine et qui, croyant tout simplement l'avoir perdue, gardait près de lui ce valet de chambre qui, vendu à l'Éminence grise, l'avait déjà trahi et, ayant été bien récompensé de sa trahison, se tenait prêt à trahir encore.

Quant à la reine Anne, elle n'était point en arrière des autres, et tenait dans sa chambre Mme de Chevreuse, Mme de Fargis et la petite naine Gretchen, de la fidélité de laquelle, on s'en souvient, avait répondu l'infante Claire-Eugénie qui lui en avait fait cadeau, et que, grâce à l'exiguïté de sa taille, elle pouvait utiliser, en la faisant passer là où ne pouvait point passer une personne de taille ordinaire.

Vers dix heures et demie—on se rappelle que le cardinal l'avait fait attendre—le messager arriva. Comme l'ordre avait été donné par le roi de l'introduire dans le boudoir de la reine, et que l'injonction lui avait été faite par le cardinal de ne remettre sa réponse qu'au roi, il n'éprouva aucun retard et put immédiatement exécuter sa double mission.

Le roi prit la lettre avec une émotion visible, tandis que chacun fixait avec anxiété les yeux sur ce pli qui contenait le sort de toutes ces haines et de toutes ces ambitions, et demanda au messager.

—M. le cardinal ne vous a rien chargé de me dire de vive voix?

—Rien, Sire, sinon de présenter ses humbles respects à Votre Majesté et de ne remettre cette lettre qu'à elle-même.

—C'est bien, dit le roi, allez!

Le messager se retira.

Le roi ouvrit la lettre et s'apprêta à la lire.

—Tout haut, Sire, tout haut, s'écria la reine Marie, d'une voix où, par une singulière pondération de deux éléments opposés, le commandement se joignait à la prière.

Le roi la regarda comme pour lui demander si cette lecture à haute voix n'avait point ses inconvénients?

—Mais non, dit la reine, n'avons-nous pas tous ici tous les mêmes intérêts?

Un léger mouvement du sourcil indiqua que le roi ne partageait peut-être pas entièrement sur ce dernier point l'opinion de sa mère; mais, soit déférence à son désir, soit habitude d'obéissance, il commença de lire cette lettre que nos lecteurs connaissent déjà, mais que nous remettons sous leurs yeux pour les faire assister à l'effet qu'elle produisit sur les différents auditeurs appelés à l'écouter.

«Sire!...

«Sire!...

A ce mot, il se fit un tel silence que Louis leva les yeux de dessus son papier et les reporta sur ses auditeurs pour s'assurer qu'ils n'étaient pas évanouis comme des fantômes.

—Nous écoutons, Sire, dit la reine-mère avec impatience.

Le roi, le moins impatient de tous, parce que seul peut-être il comprenait, au point de vue de la royauté, la gravité du fait qui s'accomplissait, reprit et continua lentement avec une certaine altération dans la voix:

«Sire, j'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime et de confiance que veut bien me donner Votre Majesté...

«Sire, j'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime et de confiance que veut bien me donner Votre Majesté...

—Oh! s'écria Marie de Médicis, incapable de contenir son impatience, il accepte.

—Attendez, madame, dit le roi, il y a unmais...

—Alors, lisez, Sire, lisez!

—Si vous voulez que je lise, madame, ne m'interrompez pas.

Et il reprit avec la lenteur habituelle qu'il mettait à toute chose.

«Mais je ne puis par malheur l'accepter.

«Mais je ne puis par malheur l'accepter.

Ah! il refuse, s'écrièrent ensemble la reine-mère et Monsieur, incapables de se contenir!

Le roi fit un mouvement d'impatience.

—Excusez-nous, Sire, dit la reine-mère, et continuez, s'il vous plaît.

Anne d'Autriche, au moins aussi heureuse que Marie de Médicis, mais plus maîtresse d'elle-même par l'habitude qu'elle avait de dissimuler, appuya sa blanche main frissonnante d'émotion sur la robe de satin noir de sa belle-mère, pour lui recommander la circonspection et le silence.

Le roi reprit:

«Ma santé, déjà chancelante, s'est encore empirée pendant le siége de La Rochelle, que, Dieu aidant nous avons mené à bonne finmais cet effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma famille et mes amis exigent de moi la promesse d'un repos absolu, que peuvent seules me donner l'absence des affaires et la solitude de la campagne.»

«Ma santé, déjà chancelante, s'est encore empirée pendant le siége de La Rochelle, que, Dieu aidant nous avons mené à bonne finmais cet effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma famille et mes amis exigent de moi la promesse d'un repos absolu, que peuvent seules me donner l'absence des affaires et la solitude de la campagne.»

—Ah! dit Marie de Médicis en respirant à pleine poitrine, qu'il se repose donc pour le bien du royaume et la paix de l'Europe.

—Ma mère! ma mère! dit le duc d'Orléans, qui voyait avec inquiétude s'irriter l'œil du roi.

Anne pressa plus fortement le genou de Marie.

—Ah! dit celle-ci, incapable de se maîtriser, vous ne saurez jamais tout ce que j'ai à reprocher à cet homme, mon fils.

—Si fait, madame, dit Louis XIII, le sourcil froncé; si fait, madame,je le sais, et, appuyant avec affectation sur ces derniers mots, il continua avec une impatience mal réprimée.

«Je me retire donc Sire, en ma maison de Chaillot, que j'avais achetée dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire, de vouloir bien accepter ma démission, tout en continuant de me croire le plus humble, et surtout le plus fidèle de vos sujets.«Armand, cardinal de Richelieu.»

«Je me retire donc Sire, en ma maison de Chaillot, que j'avais achetée dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire, de vouloir bien accepter ma démission, tout en continuant de me croire le plus humble, et surtout le plus fidèle de vos sujets.

«Armand, cardinal de Richelieu.»

Tout le monde se leva d'un même mouvement, croyant la lecture terminée; les deux reines s'embrassèrent, et le duc d'Orléans s'approcha du roi pour lui baiser la main.

Mais le roi arrêta tout le monde du regard.

—Ce n'est pas fini, dit-il, il y a un post-scriptum.

Quoique Mme de Sévigné n'eût pas encore dit que c'était dans lepost-scriptumque se trouvait généralement le point le plus important de la lettre, chacun s'arrêta à ses mots:Il y a un post-scriptum, et la reine mère ne put s'empêcher de dire à son fils:

—J'espère bien, mon fils, que, si le cardinal revenait sur sa décision, vous ne reviendriez pas sur la vôtre.

—J'ai promis, madame, répondit Louis XIII.

—Ecoutons le post-scriptum, ma mère, dit Monsieur.

Le roi lut:

«P. S.—Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme restant des six millions empruntés sur ma garantie, elle monte à trois millions huit cent quatre-vingt-deux mille livres enfermés dans une caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la clef à Votre Majesté.»

«P. S.—Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme restant des six millions empruntés sur ma garantie, elle monte à trois millions huit cent quatre-vingt-deux mille livres enfermés dans une caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la clef à Votre Majesté.»

—Près de quatre millions, dit la reine Marie de Médicis avec une cupidité qu'elle ne prenait point la peine de dissimuler!

Le roi frappa du pied, le silence se fit.

«N'ayant point de cabinet au Louvre, et craignant que, dans le transport des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelque pièce importante ne s'égare, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma maison à Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout ce que j'ai est à elle; mes serviteurs resteront pour lui faciliter le travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à elle.«Aujourd'hui, à une heure, Votre Majesté pourra prendre ou faire prendre possession de ma maison.«Je termine ces lignes comme j'ai terminé les précédentes, en osant me dire le très-reconnaissant, mais aussi le très fidèle sujet de Votre Majesté.»Armand † Richelieu.

«N'ayant point de cabinet au Louvre, et craignant que, dans le transport des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelque pièce importante ne s'égare, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma maison à Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout ce que j'ai est à elle; mes serviteurs resteront pour lui faciliter le travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à elle.

«Aujourd'hui, à une heure, Votre Majesté pourra prendre ou faire prendre possession de ma maison.

«Je termine ces lignes comme j'ai terminé les précédentes, en osant me dire le très-reconnaissant, mais aussi le très fidèle sujet de Votre Majesté.»

Armand † Richelieu.

—Eh bien, dit le roi, avec l'œil sombre et la voix rauque, vous voilà tous contents, et chacun de vous croit déjà être le maître.

La reine-mère, qui était celle de tous qui comptait le plus sur cette royauté, répondit la première.

—Vous savez mieux que personne, Sire, qu'il n'y a ici de maître que vous, et que moi, toute la première, donnerai l'exemple de l'obéissance; mais, pour que les affaires ne souffrent pas de la retraite de M. le cardinal, je me permettrai d'émettre un avis.

—Lequel, madame? demanda le roi, tout avis venant de vous sera le bien venu.

—Ce serait de former, séance tenante, un conseil pour diriger les affaires intérieures en votre absence.

—Vous ne voyez donc plus maintenant, à ce que je m'éloigne, madame, les mêmes inconvénients, pour mon salut et ma santé, lorsque je dois faire la guerre avec mon frère, que lorsque je devais la faire avec M. le cardinal?

—Vous m'avez paru sur ce point si résolu, mon fils, quand vous avez résisté à mes prières et à celles de la reine votre épouse, que je n'ai pas osé revenir sur ce point.

—Et qui proposerez-vous, madame, pour former ce conseil?

—Mais, répondit la reine-mère, je ne vois guère que M. le cardinal de Bérulle que vous puissiez mettre à la place de M. de Richelieu.

—Et après?

—Vous avez M. de La Vieuville aux financeset M. de Marillac aux sceaux; on peut les y laisser.

—Le roi fit un signe de tête.

—Et à la guerre? demanda-t-il.

—Vous avez le maréchal, frère de M. le garde des sceaux. Un pareil conseil présidé par vous, mon fils, suffirait, composé d'hommes dévoués, à pourvoir à la sûreté de l'Etat.

—Puis, dit Monsieur, il y a là deux amirautés, de Lorient et du Ponant, dont M. le cardinal a sans doute donné sa démission en même temps que de son ministère.

—Vous oubliez, monsieur, qu'il a acheté l'une de M. de Guise et l'autre de M. de Montmorency, et qu'il les a payées un million chacune.

—Eh bien, on les lui rachètera, dit Monsieur.

—Avec son argent? demanda le roi, à qui un certain instinct de justice faisait paraître assez honteuse cette combinaison, dont il savait Monsieur parfaitement capable.

Monsieur sentit le coup et se cabra sous l'éperon.

—Mais non, Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté, je rachèterai l'une, et je crois que M. de Condé rachèterait volontiers l'autre, à moins que le roi ne préfère que je les rachète toutes deux; ce sont d'habitude les frères du roi qui sont grands-amiraux du royaume.

—C'est bien, dit le roi, nous aviserons.

—Seulement, dit Marie de Médicis, je vous ferai observer, mon fils, qu'avant de mettre M. de La Vieuville, comme contrôleur des finances, en possession de la somme laissée en caisse par le cardinal de Richelieu, le roi pourrait, sans que personne en sût rien, faire certaines largesses qui ne seraient que des actes de justice.

—Pas à mon frère, en tous cas: il est plus riche que nous, ce me semble; ne disait-il pas tout à l'heure qu'il avait les deux millions prêts pour racheter l'amirauté du Ponant et de l'Orient.

—Je disais que je les trouverais, Sire; M. de Richelieu en a bien trouvé six sur sa parole; j'en trouverais bien deux, je présume, en hypothéquant mes biens.

—Moi qui n'ai pas de biens, dit Marie de Médicis, j'avais grand besoin des 100,000 livres que j'avais demandées à M. le cardinal, 100,000 sur lesquelles il n'a pu me donner que 50,000; sur les 50,000 autres je comptais donner un à-compte à mon peintre, M. Rubens, qui n'a encore reçu que 10,000 livres sur les vingt deux tableaux qu'il a exécutés pour ma galerie du Luxembourg et qui sont consacrés à la plus grande gloire de la mémoire du roi votre père.

—Et en mémoire du roi mon père, dit Louis XIII avec un accent qui fit tressaillir Marie de Médicis, vous les aurez, madame.

Puis, se tournant vers Anne d'Autriche.

—Et vous, madame, demanda-t-il, n'avez-vous pas quelque réclamation du même genre à me faire?

—Vous m'avez autorisée, Sire, dit Anne d'Autriche en baissant les yeux, à rassortir chez Lopez un fil de perles que vous m'avez donné, et dont quelques-unes sont mortes; mais ces perles sont si belles que les pareilles trouvées à grand'peine ont dépassé la somme énorme de 20,000 livres.

—Vous les aurez, madame, et ce n'est pas payer la dixième partie de ce qu'il mérite, l'intérêt si sincère que vous prenez à ma santé quand vous êtes venue me supplier de ne pas m'exposer aux neiges des Alpes, en faisant la campagne avec M. le cardinal; n'avez-vous pas encore quelque autre prière à m'adresser?

Anne se tut.

—Je sais que la reine ma fille, dit Marie de Médicis en prenant la parole pour Anne d'Autriche, serait heureuse de récompenser par un don d'une dizaine de mille livres le dévouement de sa dame d'honneur, Mme de Fargis, laquelle enverrait la moitié de la somme reçue à son mari, ambassadeur à Madrid, lequel ne saurait, avec les faibles appointements qu'il reçoit, représenter dignement Votre Majesté.

—La demande est si modeste, dit le roi, que je ne saurais la refuser.

—Quant à moi, dit Monsieur, j'espère que Votre Majesté sera assez généreuse, eu égard au commandement élevé qu'il me donne sous ses ordres, de ne point exiger que je fasse la guerre à mes frais, comme l'on dit, et voudra bien me faire compter une entrée en campagne de...

Monsieur hésita sur le chiffre.

—De combien? demanda le roi.

—Mais, de cent cinquante mille livres au moins.

—Je comprends, dit le roi avec un léger accent d'ironie, que venant de dépenser deux millions pour la charge de deux amirautés, vous vous trouviez un peu gêné pour votre entrée en campagne; mais je vous ferai observer que M. le cardinal, qui n'était que mon ministre, et qui, lui aussi, avait dépensé ces deux millions pour acheter ces mêmes charges de MM. de Guise et de Montmorency, au lieu de se faire donner par moi ou par la France 150,000 livres pour son entrée en campagne, nous prêtait six millions à la Franceet à moi. Il est vrai qu'il n'était pas mon frère, et que la parenté se paye.

—Mais, dit Marie de Médicis, si l'argent ne va point à votre famille, mon fils, à qui ira-t-il?

—Vous avez raison, madame, dit Louis XIII, et nous avons là-dessus un emblème. C'est le pélican qui, n'ayant plus de nourriture à donner à ses enfants, leur donne son propre sang. Il est vrai que c'est à ses enfants qu'il le donne. Il est vrai que je n'ai pas d'enfant, moi! mais s'il n'avait pas d'enfant, peut-être le pélican donnerait-il son sang à sa famille.Votre fils, madame, aura ses cent cinquante mille livres d'entrée en campagne.

Louis XIII appuya sur le motvotre fils, car, en effet, tout le monde savait que Gaston était le fils bien-aimé de Marie de Médicis.

—Est-ce tout? demanda le roi.

—Oui, dit Marie; cependant, moi aussi j'ai un fidèle serviteur que je voudrais récompenser, et, quoique aucune récompense ne paie un dévouement aussi absolu que le sien, on m'a toujours objecté, lorsque j'ai demandé quelque chose pour lui, la pénurie d'argent dans laquelle on se trouvait; aujourd'hui que la Providence veut que cet argent qui nous manquait...

—Prenez garde, madame, fit le roi, vous avez dit la Providence; c'est de M. le cardinal et non de la Providence que vient cet argent; si vous confondiez l'un avec l'autre, et que M. le cardinal devînt pour vous la Providence, nous serions des impies de nous révolter contre lui, car ce serait nous révolter contre elle.

—Cependant, mon fils, je vous ferai observer que, dans la répartition de vos grâces, M. Vauthier n'a rien obtenu.

—Je lui accorde la même somme que j'ai accordée à l'amie de la reine, à madame de Fargis; mais arrêtez-vous là, je vous prie, car sur les trois millions huit cent quatre-vingt mille livres que la Providence, non, je me trompe, que M. le cardinal nous laisse, voilà déjà deux cent quarante mille livres enlevés, et l'on doit bien compter que moi aussi, j'ai quelques serviteurs fidèles à récompenser, quand ce ne serait que mon fou l'Angély, lequel ne me demande jamais rien.

—Mon fils, dit la reine, il a la faveur de votre présence.

—Seule faveur que personne ne lui dispute, ma mère; mais il est midi, fit le roi en tirant sa montre de sa poche; à deux heures, je dois prendre possession du cabinet de M. le cardinal, et voici M. le premier qui gratte à la porte pour m'annoncer que mon dîner est servi.

—Bon appétit, mon frère, dit Monsieur, qui, se voyant déjà amiral des deux amirautés et lieutenant général des armées du roi, avec cent cinquante mille livres d'entrée en campagne, était au comble de la joie.

—Je n'ai pas besoin de vous en souhaiter autant, monsieur, dit le roi, car sous ce rapport, Dieu merci, je suis rassuré.

Et sur ce trait, le roi sortit assez étonné que les affaires de l'Etat eussent déjà eu l'influence de lui faire retarder son dîner, opération qui avait régulièrement lieu de onze heures à onze heures dix minutes du matin.

Si le digne médecin Hérouard n'était pas mort depuis six mois, nous saurions à une cuillerée de potage et à une guigne sèche près, ce que Sa Majesté Louis XIII mangea et but à ce repas qui inaugurait l'ère réelle de sa royauté; mais tout ce qui en est parvenu jusqu'à nous, fut qu'il dîna en tête à tête avec son favori Baradas; qu'à une heure et demie il monta en carrosse, en disant au cocher: Place Royale, hôtel de M. le cardinal; et qu'à deux heures précises, conduit par le secrétaire Charpentier, il entrait dans le cabinet et s'asseyait dans le fauteuil du ministre disgracié, en poussant un soupir de satisfaction et en murmurant avec un sourire ces mots dont il ne connaissait ni le poids ni la portée:

—Enfin! je vais donc régner!

Elevé au milieu des folles dépenses de la régence, où tout l'argent de la France s'en allait en fêtes et en carrousels donnés en l'honneur du beau cavalier-servant de la reine, parvenu au pouvoir, quand la France, appauvrie par le pillage du trésor de Henri IV, à si grand'peine amassé par Sully, avait vu tout son or passer aux mains des d'Epernon, des Guise, des Condé, de tous ces grands seigneurs enfin qu'il fallait acheter à quelque prix que ce fût, pour s'en faire un bouclier contre la haine populaire, qui accusait tout haut la reine de l'assassinat de son roi, Louis XIII avait toujours vécu pauvrement, jusqu'à l'heure où il avait nommé M. de Richelieu son premier ministre. Celui-ci, par une sage administration, étudiée sur celle de Sully, jointe à un désintéressement plus grand que celui de son prédécesseur, était parvenu à remettre de l'ordre dans les finances et à retrouverce métal que l'on croyait être la propriété de la seule Espagne,—l'or.

Mais à quel prix ce dictateur du désespoir en était-il arrivé là? Il n'y avait pas à songer à ce moyen employé en 1789, et qui n'empêcha pas la banqueroute de 1795, à taxer les nobles et le clergé. A la première proposition qu'il en eût faite, il eût été immédiatement renversé; il lui fallut donc, et c'est là où son implacable fermeté le servit, il lui fallut l'aller chercher dans les entrailles mêmes de la France, dans le peuple, chez les pauvres. Dût le peuple aller toujours maigrissant, il lui fallait ruiner la France pour la sauver: à l'occident de l'Anglais, à l'orient et au nord de l'Autrichien, au midi de l'Espagnol.

En quatre ans, il augmenta la taille de dix-neuf millions; en effet, il fallait créer la flotte, il fallait soutenir l'armée, il fallait fermer les yeux à la misère du peuple, ses oreilles aux cris des pauvres. Il fallait surtout, n'ayant ni philtre, ni breuvage, ni anneau enchanté, il fallait trouver un moyen de s'emparer du roi; ce moyen, Richelieu le trouva: Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, il lui en fit avoir.

De là venait l'éblouissement de Louis XIII et son admiration pour son ministre.

Comment ne pas admirer, en effet, un homme qui trouvait six millions sous sa propre responsabilité, quand le roi, non-seulement sur sa parole, mais encore sur sa signature, n'eût pas trouvé cinquante mille livres?

Aussi avait-il peine à croire aux trois millions huit cent quatre-vingt mille livres de Richelieu.

Donc, la première chose qu'il réclama de Charpentier, ce fut la clef du fameux trésor.

Charpentier, sans faire aucune observation, pria le roi de se lever, tira le bureau au milieu du cabinet, souleva le tapis sous lequel, la veille, le cardinal, aujourd'hui le roi, appuyait ses pieds, découvrit une trappe qu'il ouvrit au moyen d'un secret, et qui, en s'ouvrant, laissa voir un immense coffre de fer.

Ce coffre, moyennant une combinaison de lettres et de chiffres qu'il fit connaître au roi, s'ouvrit avec la même facilité que la trappe, et montra aux yeux éblouis de Louis XIII, la somme qu'il était si pressé de voir.

Puis, saluant le roi, il se retira respectueusement selon l'ordre qu'il en avait préalablement reçu, laissant ces deux majestés, celle de l'or et celle du pouvoir, en face l'une de l'autre.

A cette époque, où il n'y avait point de banque, point de papier-monnaie, représentant les capitaux, le numéraire était rare en France. Les trois millions huit cent quatre-vingt mille livres du cardinal étaient donc représentées par un million à peu près d'or monnayé aux effigies de Charles IX, de Henri III et de Henri IV, par un million à peu près de doublons d'Espagne, par sept à huit cent mille livres en lingots du Mexique, et le reste par un petit sac de diamants dont chacun, entortillé comme un bonbon dans sa papillote, portait sa valeur sur une étiquette.

Louis XIII, au lieu du sentiment joyeux qu'il croyait éprouver à la vue de l'or, fut atteint, au contraire, d'une indicible tristesse; après avoir examiné ces pièces, reconnu leurs différentes effigies, plongé son bras dans cette mer aux vagues fauves, pour en connaître la profondeur, après avoir pesé dans sa main les lingots d'or, miré au jour la limpidité des diamants et remis chaque chose à sa place, il se redressa, et, debout, regarda ces millions qui avaient coûté tant de peines à celui qui les avait réunis et qui étaient le fruit du dévouement le plus pur.

Il songeait avec quelle facilité il avait déjà de cette somme distrait trois cent mille livres pour récompenser des dévouements qui lui étaient ennemis, ainsi que les haines portées à l'homme de qui il la tenait, et il se demandait, quelque résistance qu'il opposât à ces demandes, si, dans ses mains, cet or aurait une destination aussi profitable à la France et à lui-même que s'il fût resté dans les mains de son ministre.

Puis, sans en tirer un carolus, il frappa deux coups sur le timbre pour appeler Charpentier, lui ordonna de refermer le coffre, puis la trappe; puis, le coffre et la trappe refermés, il lui en rendit la clef.

—Vous ne donnerez rien de la somme renfermée dans ce coffre, dit-il, que sur un mot écrit par moi.

Charpentier s'inclina.

—Avec qui aurai-je à travailler, lui demanda le roi?

—Monseigneur le cardinal, répondit le secrétaire, travaillait toujours seul.

—Seul?... et à quoi travaillait-il seul?

—Aux affaires de l'Etat, Sire.

—Mais on ne travaille pas seul aux affaires de l'Etat?

—Il avait des agents qui lui faisaient des rapports.

—Quels étaient ces principaux agents?

—Le P. Joseph, l'Espagnol Lopez, M. de Souscarrières, puis d'autres encore que j'aurai l'honneur de nommer à Votre Majesté au fur et à mesure qu'ils se présenteront, ou que je lui présenterai leurs rapports. Au reste, tous sontprévenus que c'est à Votre Majesté désormais qu'ils auront affaire.

—C'est bien.

—En outre, Sire, continua Charpentier, il y a les agents envoyés par M. le cardinal aux différentes puissances de l'Europe; M. de Beautru à l'Espagne, M. de La Saladie en Italie et M. de Charnassé en Allemagne. Des courriers en ont annoncé le retour pour aujourd'hui ou demain au plus tard.

—Aussitôt leur retour, après leur avoir transmis les ordres de M. le cardinal, vous les introduirez près de moi; y a-t-il en ce moment quelqu'un qui attende?

—M. Cavois, capitaine des gardes de M. le cardinal, désirerait avoir l'honneur d'être reçu par Votre Majesté.

—J'ai entendu dire que M. Cavois était un honnête homme et un brave soldat; je serai bien aise de le voir.

Charpentier alla à la porte d'entrée.

—Monsieur Cavois? dit-il.

Cavois parut.

—Entrez, monsieur Cavois, entrez, lui dit le roi; vous avez désiré me parler?

—Oui, Sire, j'ai une grâce à demander à Votre Majesté.

—Dites; on vous tient pour un bon serviteur, j'aurai plaisir à vous l'accorder.

—Sire, je désire que Votre Majesté veuille bien m'accorder mon congé.

—Votre congé! et pourquoi? monsieur Cavois.

—Parce que j'étais à M. le cardinal-ministre parce qu'il était ministre; mais du moment où M. le cardinal n'est plus ministre, je ne suis plus à personne.

—Je vous demande pardon, monsieur, vous êtes à moi.

—Je sais que, si Votre Majesté l'exige, je serai forcé de rester à son service; mais je la préviens que je ferai un mauvais serviteur.

—Et pourquoi feriez-vous un mauvais serviteur à mon service, et en faisiez-vous un bon à celui de M. le cardinal?

—Parce que le cœur y était, Sire.

—Et qu'il n'y est pas avec moi.

—Avec Votre Majesté, Sire, je dois avouer qu'il n'y a que le devoir.

—Et qui vous attachait donc si fort à M. le cardinal?

—Le bien qu'il m'avait fait.

—Et si je veux vous faire du bien autant et plus que lui?

Cavois secoua la tête.

—Ce n'est plus la même chose.

—Ce n'est plus la même chose, répéta le roi.

—Non, le bien se ressent selon le besoin qu'on a qu'il vous soit fait. Quand M. le cardinal m'a fait du bien, j'entrais en ménage. M. le cardinal m'a aidé à élever mes enfants, et dernièrement encore, il m'a accordé, ou plutôt il a accordé à ma femme un privilége sur lequel nous gagnerons douze à quinze mille livres par an.

—Ah! ah! M. le cardinal accorde aux femmes de ses serviteurs des charges de l'Etat qui rapportent de douze à quinze mille livres par an, c'est bon à savoir.

—Je n'ai pas dit une charge, Sire, j'ai dit un privilége.

—Et quel est ce privilége qu'il a accordé à Mme Cavois?

—Le droit de louer, de compte à demi avec M. Michel, des chaises à porteurs dans les rues de Paris.

Le roi réfléchit un instant, regardant en dessous Cavois, debout, immobile, tenant son chapeau de la main droite, et collant le petit doigt de sa main gauche à la couture de ses chausses.

—Et si je vous donnais dans mes gardes, M. Cavois, le même grade que vous avez dans les gardes de M. le cardinal?

—Vous avez déjà M. de Jussac, Sire, qui est un officier irréprochable et auquel Votre Majesté ne voudrait pas faire de la peine.

—Je ferai Jussac maréchal-de-camp.

—Si M. de Jussac, et je n'en doute pas, aime Votre Majesté comme j'aime M. le cardinal, il préférera rester capitaine près du roi, que de devenir maréchal-de-camp loin de lui.

—Mais si vous quittiez le service, monsieur Cavois...

—C'est mon désir, Sire.

—Vous accepterez bien, en récompense du temps que vous avez passé près de M. le cardinal, une gratification de quinze cents ou deux mille pistoles.

—Sire, répondit Cavois en s'inclinant, du temps que j'ai passé chez M. le cardinal, j'ai été récompensé selon mes mérites et au-delà. On va faire la guerre, Sire, et pour la guerre il faut de l'argent, beaucoup d'argent, gardez les gratifications pour ceux qui se battront et non pour ceux qui, comme moi, ayant voué leur fortune à un homme, tombent avec cet homme.

—Tous les serviteurs de M. le cardinal sont-ils comme vous, monsieur Cavois?

—Je le crois, Sire, et me tiens même pour un des moins dignes.

—Ainsi vous n'ambitionnez, vous ne désirez rien?

—Rien, Sire, que l'honneur de suivre M. le cardinal partout où il ira, et de continuer à faire partie de sa maison, fût-ce comme le plus humble de ses serviteurs.

—C'est bien, monsieur Cavois, dit le roi piqué de cette persévérance du capitaine à tout refuser, vous êtes libre.

Cavois salua, sortit à reculons et heurta Charpentier qui entrait.

—Et vous, monsieur Charpentier, lui cria le roi, refuserez-vous aussi, comme M. Cavois, de me servir?

—Non, Sire; car j'ai reçu l'ordre de M. le cardinal de demeurer près de Votre Majesté jusqu'à ce qu'un autre ministre fût installé en son lieu et place, ou que Sa Majesté soit au courant du travail.

—Et quand je serai au courant du travail ou qu'un autre ministre sera installé, que ferez-vous?

—Je demanderai la permission à Votre Majesté d'aller rejoindre M. le cardinal, qui est habitué à mon service.

—Mais, dit le roi, si je demandais à M. le cardinal de vous laisser près de moi? J'ai besoin, du moment où j'aurais un ministre, qui, ne faisant pas tout comme M. le cardinal, me laissera quelque chose à faire, d'un homme honnête et intelligent, et je sais que vous réunissez ces deux qualités.

—Je ne doute pas, Sire, que M. le cardinal n'accordât à l'instant même sa demande à Votre Majesté, étant trop peu de chose pour qu'il me dispute à son maître et à son roi. Mais alors ce serait moi qui me jetterais à vos pieds, Sire; et qui vous dirais: «J'ai un père de soixante-dix ans et une mère de soixante. Je puis les abandonner pour M. le cardinal qui les a secourus et qui les secourt encore dans leur misère; mais le jour où je ne suis plus près de M. le cardinal, ma place est près d'eux, Sire, permettez à un fils d'aller fermer les yeux de ses vieux parents, et j'en suis certain, Sire, non-seulement Votre Majesté m'accorderait ma prière, mais elle y applaudirait.»


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