Avec le cocomero on mange, on boit et on se lave, à ce qu'assure le marchand; le cocomero contient donc à la fois le nécessaire et le superflu.
Aussi le mellonaro fait-il le plus grand tort aux aquajoli. Les aquajoli sont les marchands de coco de Naples, à l'exception qu'au lieu d'une exécrable décoction de réglisse ils vendent une excellente eau glacée, acidulée par une tranche de citron ou parfumée par trois gouttes de sambuco.
Contre toute croyance, c'est l'hiver que les aquajoli font les meilleures affaires. Le cocomero désaltère, tandis que la pizza étouffe; plus on mange de cocomero, moins on a soif; on ne peut pas avaler une pizza sans risquer la suffocation.
C'est donc l'aristocratie qui défraie l'été les aquajoli. Les princes, les ducs, les grands seigneurs ne dédaignent pas de faire arrêter leurs équipages aux boutiques des aquajoli et de boire un ou deux verres de cette délicieuse boisson, dont chaque verre ne coûte pas un liard.
C'est que rien n'est tentant au monde, sous ce climat brûlant, comme la boutique de l'aquajolo, avec sa couverture de feuillage, ses franges de citrons et ses deux tonneaux à bascule pleins d'eau glacée. Je sais que pour mon compte je ne m'en lassais pas, et que je trouvais adorable cette façon de se rafraîchir sans presque avoir besoin de s'arrêter. Il y a des aquajoli de cinquante pas en cinquante pas; on n'a qu'à étendre la main en passant, le verre vient vous trouver, et la bouche court d'elle-même au verre.
Quant au lazzarone, il fait la nique aux buveurs, en mangeant son cocomero.
Maintenant ce n'est point assez que le lazzarone mange, boive et dorme; il faut encore que le lazzarone s'amuse. Je connais une femme d'esprit qui prétend qu'il n'y a de nécessaire que le superflu et de positif que l'idéal. Le paradoxe semble violent au premier abord, et cependant, en y songeant, on reconnaît qu'il y a, surtout pour les gens comme il faut, quelque chose de vrai dans cet axiome.
Or, le lazzarone a beaucoup des vices de l'homme comme il faut. Un de ses vices est d'aimer les plaisirs. Les plaisirs ne lui manquent pas. Énumérons les plaisirs du lazzarone.
Il a l'improvisateur du môle. Malheureusement, nous avons dit qu'à Naples il y avait beaucoup de choses qui s'en allaient, et l'improvisateur est une des choses qui s'en vont.
Pourquoi l'improvisateur s'en va-t-il? quelle est la cause de sa décadence? Voilà ce que tout le monde s'est demandé et ce que personne n'a pu résoudre.
On a dit que le prédicateur lui avait ouvert une concurrence: c'est vrai; mais examinez sur la même place le prédicateur et l'improvisateur, vous verrez que le prédicateur prêche dans le désert, et que l'improvisateur chante pour la foule. Ce ne peut donc être le prédicateur qui ait tué l'improvisateur.
On a dit que l'Arioste avait vieilli; que la folie de Roland était un peu bien connue; que les amours de Médor et d'Angélique, éternellement répétées, étaient au bout de leur intérêt; enfin que, depuis la découverte des bateaux à vapeur et des allumettes chimiques, les sorcelleries de Merlin avaient paru bien pâles.
Rien de tout cela n'est vrai, et la preuve c'est que, l'improvisateur coupant les séances comme le poète coupe ses chants, et s'arrêtant chaque soir à l'endroit le plus intéressant, il n'y a pas de nuit que quelque lazzarone impatient n'aille réveiller l'improvisateur pour avoir la suite de son récit.
D'ailleurs, ce n'est pas l'auditoire qui manque à l'improvisateur, c'est l'improvisateur qui manque à l'auditoire.
Eh bien! cette cause de la décadence de l'improvisation, je crois l'avoir trouvée: la voici. L'improvisateur est aveugle comme Homère; comme Homère, il tend son chapeau à la foule pour en obtenir une faible rétribution; c'est cette rétribution, si modique qu'elle soit, qui perpétue l'improvisateur.
Or, qu'arrive-t-il à Naples? C'est que, lorsque l'improvisateur fait le tour du cercle tendant son chapeau, il y a des spectateurs poétiques et consciencieux qui y plongent la main pour y laisser un sou; mais il y en a aussi qui, abusant du même geste, au lieu d'y mettre un sou, en retirent deux.
Il en résulte que, lorsque l'improvisateur a fini sa tournée, il retrouve son chapeau aussi parfaitement vide qu'avant de l'avoir commencée, moins la coiffe.
Cet état de choses, comme on le comprend, ne peut durer: il faut à l'art une subvention; à défaut de subvention, l'art disparaît. Or, comme je doute que le gouvernement de Naples subventionne jamais l'improvisateur, l'art de l'improvisation est sur le point de disparaître.
C'est donc un plaisir qui va échapper au lazzarone; mais, Dieu merci! à défaut de celui-ci, il en a d'autres.
Il a la revue que le roi tous les huit jours passe de son armée.
Le roi de Naples est un des rois les plus guerriers de la terre; tout jeune, il faisait déjà changer les uniformes des troupes. C'est à propos d'un de ces changemens, qui ne s'opéraient pas sans porter quelque atteinte au trésor, que son aïeul Ferdinand, roi plein de sens, lui disait les paroles mémorables qui prouvaient le cas que le roi faisait, non pas sans doute du courage, mais de la composition de son armée:—Mon cher enfant, habille-les de blanc, habille-les de rouge, ils s'enfuiront toujours.
Cela n'arrêta pas le moins du monde le jeune prince dans ses dispositions belliqueuses; il continua d'étudier le demi-tour à droite et le demi-tour à gauche; il amena des perfectionnemens dans la coupe de l'habit et la forme du schako; enfin, il parvint à élargir les cadres de son armée jusqu'à ce qu'il pût y faire entrer cinquante mille hommes à peu près.
C'est, comme on le voit, un fort joli joujou royal que cinquante mille soldats qui marchent, qui s'arrêtent, qui tournent, qui virent à la parole, ni plus ni moins que si chacune de ces cinquante mille individualités était une mécanique.
Maintenant, examinons comment cette mécanique est montée, et cela sans faire tort le moins du monde au génie organisateur du roi et au courage individuel de chaque soldat.
Le premier corps, le corps privilégié, le corps par excellence de toutes les royautés qui tremblent, celui auquel est confiée la garde du palais, est composé de Suisses; leurs avantages sont une paie plus élevée; leurs priviléges, le droit de porter le sabre dans la ville.
La garde ne vient qu'en second, ce qui fait que, quoique jouissant à peu près des mêmes avantages et des mêmes priviléges que les Suisses, elle exècre ces dignes descendans de Guillaume Tell, qui, à ses yeux, ont commis un crime irrémissible, celui de lui avoir pris le premier rang.
Apres la garde vient la légion sicilienne, qui exècre les Suisses parce qu'ils sont Suisses, et les Napolitains parce qu'ils sont Napolitains.
Après les Siciliens vient la ligne, qui exècre les Suisses et la garde parce que ces deux corps ont des avantages qu'elle n'a pas et des priviléges qu'on lui refuse, et les Siciliens par la seule raison qu'ils sont Siciliens.
Enfin, vient la gendarmerie, qui, en sa qualité de gendarmerie, est naturellement exécrée par les autres corps.
Voilà les cinq élémens dont se compose l'armée de Ferdinand II, cette formidable armée que le gouvernement napolitain offrait au prince impérial de Russie comme l'avant-garde de la future coalition qui devait marcher sur la France.
Mettez dans une plaine les Suisses et la garde, les Siciliens et la ligne; faites-leur donner le signal du combat par la gendarmerie, et Suisses, Napolitains, Siciliens et gendarmes s'entr'égorgeront depuis le premier jusqu'au dernier, sans rompre d'une semelle. Échelonnez ces cinq corps contre l'ennemi, aucun ne tiendra peut-être, car chaque échelon sera convaincu qu'il a moins à craindre de l'ennemi que de ses alliés, et que, si mal attaqué qu'il sera par lui, il sera encore plus mal soutenu par les autres.
Cela n'empêche pas que, lorsque cette mécanique militaire fonctionne, elle ne soit fort agréable à voir. Aussi, quand le lazzarone la regarde opérer, il bat des mains; lorsqu'il entend sa musique, il fait la roue. Seulement, lorsqu'elle fait l'exercice à feu, il se sauve: il peut rester une baguette dans les fusils; cela s'est vu.
Mais le lazzarone a encore d'autres plaisirs.
Il a les cloches qui, partout, sonnent, et qui, à Naples, chantent. L'instrument du lazzarone, c'est la cloche. Plus heureux que Guildenstern qui refuse à Hamlet de jouer de la flûte sous prétexte qu'il ne sait pas en jouer, le lazzarone sait jouer de la cloche sans l'avoir appris. Veut-il, après un long repos, un exercice agréable et sain, il entre dans une église et prie le sacristain de lui laisser sonner la cloche; le sacristain, enchanté de se reposer, se fait prier un instant pour donner de la valeur à sa concession; puis il lui passe la corde: le lazzarone s'y pend aussitôt, et, tandis que le sacristain se croise les bras, le lazzarone fait de la voltige.
Il a la voiture qui passe et qui le promène gratis. A Naples, il n'y a pas de domestique qui consente à se tenir debout derrière une voiture, ni de maître qui permette que le domestique se tienne assis à côté de lui. Il en résulte que le domestique monte près du cocher et que le lazzarone monte derrière. On a essayé tous les moyens de chasser le lazzarone de ce poste, et tous les moyens ont échoué. La chose est passée en coutume, et, comme toute chose passée en coutume, a aujourd'hui force de loi.
Il a la parade des Puppi. Le lazzarone n'entre pas dans l'intérieur où se joue la pièce, c'est vrai. Aux Puppi, les premières coûtent cinq sous, l'orchestre trois sous, et le parterre six liards. Ces prix exorbitans dépassent de beaucoup les moyens des lazzaroni. Mais, pour attirer les chalands, on apporte sur des tréteaux dressés devant l'entrée du théâtre les principales marionnettes revêtues de leur grand costume. C'est le roi Latinus avec son manteau royal, son sceptre à la main, sa couronne sur sa tête; c'est la reine Amata, vêtue de sa robe de grand gala et le front serré avec le bandeau qui lui serrera la gorge; c'est le pieux Eneas, tenant à la main la grande épée qui occira Turnus; c'est la jeune Lavinie, les cheveux ombragés de la fleur d'oranger virginale; c'est enfin Polichinelle. Personnage indispensable, diplomate universel, Talleyrand contemporain de Moïse et de Sésostris, Polichinelle est chargé de maintenir la paix entre les Troyens et les Latins; et, lorsqu'il perdra tout espoir d'arranger les choses, il montera sur un arbre pour regarder la bataille, et n'en descendra que pour en enterrer les morts. Voilà ce qu'on lui montre, à lui, cet heureux lazzarone; c'est tout ce qu'il désire. Il connaît les personnages, son imagination fera le reste.
Il a l'Anglais. Peste! nous avions oublié l'Anglais.
L'Anglais, qui est plus pour lui que l'improvisateur, plus que la revue, plus que les cloches, plus que les Puppi; l'Anglais, qui lui procure non seulement du plaisir, mais de l'argent; l'Anglais, sa chose, son bien, sa propriété; l'Anglais, qu'il précède pour lui montrer son chemin, ou qu'il suit pour lui voler son mouchoir; l'Anglais, auquel il rend des curiosités; l'Anglais, auquel il procure des médailles antiques; l'Anglais, auquel il apprend son idiome; l'Anglais, qui lui jette dans la mer des sous qu'il rattrape en plongeant; l'Anglais enfin, qu'il accompagne dans ses excursions à Pouzzoles, à Castellamare, à Capri ou à Pompéia. Car l'Anglais est original par système: l'Anglais refuse parfois le guide patenté et le cicérone à numéro; l'Anglais prend le premier lazzarone venu, sans doute parce que l'Anglais a une attraction instinctive pour le lazzarone, comme le lazzarone a une sympathie calculée pour l'Anglais.
Et, il faut le dire, le lazzarone est non seulement bon guide, mais encore bon conseiller. Pendant mon séjour à Naples, un lazzarone avait donné à un Anglais trois conseils dont il s'était trouvé fort bien. Aussi, les trois conseils avaient rapporté cinq piastres au lazzarone, ce qui lui avait fait une existence assurée et tranquille pour six mois.
Voici le fait.
Le Lazzarone et l'Anglais.
Il y avait à Naples en même temps que moi et dans le même hôtel que moi un de ces Anglais quinteux, flegmatiques, absolus, qui croient l'argent le mobile de tout, qui se figurent qu'avec de l'argent on doit venir à bout de tout, enfin pour qui l'argent est l'argument qui répond à tout.
L'Anglais s'était fait ce raisonnement: Avec mon argent, je dirai ce que je pense; avec mon argent, je me procurerai ce que je veux; avec mon argent, j'achèterai ce que je désire. Si j'ai assez d'argent pour donner un bon prix de la terre, je verrai après cela à marchander le ciel.
Et il était parti de Londres dans cette douce illusion. Il était venu droit à Naples par le bateau à vapeurthe Sphinx. Une fois à Naples, il avait voulu voir Pompéia; il avait fait demander un guide; et comme le guide ne se trouvait pas là sous sa main à l'instant même où il le demandait, il avait pris un lazzarone pour remplacer le guide.
En arrivant la veille dans le port, l'Anglais avait éprouvé un premier désappointement: le bâtiment avait jeté l'ancre une demi-heure trop tard pour que les passagers pussent descendre à terre le même soir. Or, comme l'Anglais avait eu constamment le mal de mer pendant les six jours que le bâtiment avait mis pour venir de Porsmouth à Naples, ce digne insulaire avait supporté fort impatiemment cette contrariété. En conséquence, il avait fait offrir à l'instant même cent guinées au capitaine du port; mais comme les ordres sanitaires sont du dernier positif, le capitaine du port lui avait ri au nez; l'Anglais alors s'était couché de fort mauvaise humeur, envoyant à tous les diables le roi qui donnait de pareils ordres et le gouvernement qui avait la bassesse de les exécuter.
Grâce à leur tempérament lymphatique, les Anglais sont tout particulièrement rancuniers; notre Anglais conservait donc une dent contre le roi Ferdinand; et, comme les Anglais n'ont pas l'habitude de dissimuler ce qu'ils pensent, il déblatérait tout en suivant la route de Pompéia, et dans le plus pur italien que pouvait lui fournir sa grammaire de Vergani, contre la tyrannie du roi Ferdinand.
Le lazzarone ne parle pas italien, mais le lazzarone comprend toutes les langues. Le lazzarone comprenait donc parfaitement ce que disait l'Anglais, qui, par suite de ses principes d'égalité sans doute, l'avait fait s'asseoir dans sa voiture. La seule distance sociale qui existât entre l'Anglais et le lazzarone, c'est que l'Anglais allait en avant, et le lazzarone allait en arrière.
Tant qu'on fut sur le grand chemin, le lazzarone écouta impassiblement toutes les injures qu'il plut à l'Anglais de débiter contre son souverain. Le lazzarone n'a pas d'opinion politique arrêtée. On peut dire devant lui tout ce qu'on veut du roi, de la reine ou du prince royal; pourvu qu'on ne dise rien de la Madone, de saint Janvier ou du Vésuve, le lazzarone laissera tout dire.
Cependant, en arrivant à la rue des Tombeaux, le lazzarone, voyant que l'Anglais continuait son monologue, mit l'index sur sa bouche en signe de silence; mais, soit que l'Anglais n'eût pas compris l'importance du signe, soit qu'il regardât comme au dessous de sa dignité de se rendre à l'invitation qui lui était faite, il continua ses invectives contre Ferdinand le Bien-Aimé. Je crois que c'est ainsi qu'on l'appelle.
—Pardon, excellence, dit le lazzarone en appuyant une de ses mains sur le rebord de la calèche et en sautant à terre aussi légèrement qu'aurait pu le faire Auriol, Lawrence ou Redisha; pardon, excellence, mais avec votre permission je retourne à Naples.
—Pourquoi toi retourner à Naples? demanda l'Anglais.
—Parce que moi pas avoir envie d'être pendu, dit le lazzarone, empruntant pour répondre à l'Anglais la tournure de phrase qu'il paraissait affectionner.
—Et qui oserait pendre toi? reprit l'Anglais.
—Roi à moi, répondit le lazzarone.
—Et pourquoi pendrait-il toi?
—Parce que vous avoir dit des injures de lui.
—L'Anglais être libre de dire tout ce qu'il veut.
—Le lazzarone ne l'être pas.
—Mais toi n'avoir rien dit.
—Mais moi avoir entendu tout.
—Qui dira toi avoir entendu tout?
—L'invalide.
—Quel invalide?
—L'invalide qui va nous accompagner pour visiter Pompéia.
—Moi pas vouloir d'invalide.
—Alors vous pas visiter Pompéia.
—Moi pas pouvoir visiter Pompéia sans invalide?
—Non.
—Moi en payant?
—Non.
—Moi, en donnant le double, le triple, le quadruple?
—Non, non, non!
—Oh! oh! fit l'Anglais; et il tomba dans une réflexion profonde.
Quant au lazzarone, il se mit à essayer de sauter par-dessus son ombre.
—Je veux bien prendre l'invalide, moi, dit l'Anglais au bout d'un instant.
—Prenons l'invalide alors, répondit le lazzarone.
—Mais je ne veux pas taire la langue à moi.
—En ce cas, je souhaite le bonjour à vous.
—Moi vouloir que tu restes.
—En ce cas, laissez-moi donner un conseil à vous.
—Donne le conseil à moi.
—Puisque vous ne vouloir pas taire la langue à vous, prenez un invalide sourd au moins.
—Oh! dit l'Anglais émerveillé du conseil, moi bien vouloir le invalide sourd. Voilà une piastre pour toi avoir trouvé le invalide sourd.
Le lazzarone courut au corps-de-garde et choisit un invalide sourd comme une pioche.
On commença l'investigation habituelle, pendant laquelle l'Anglais continua de soulager son coeur à l'endroit de Sa Majesté Ferdinand 1er, sans que l'invalide l'entendît et sans que le lazzarone fît semblant de l'entendre: on visita ainsi la maison de Diomède, la rue des Tombeaux, la villa de Cicéron, la maison du Poète. Dans une des chambres à coucher de cette dernière était une fresque fort anacréontique qui attira l'attention de l'Anglais, qui, sans demander la permission à personne, s'assit sur un siége de bronze, tira son album et commença à dessiner.
A la première ligne qu'il traça, l'invalide et le lazzarone s'approchèrent de lui; l'invalide voulut parler, mais le lazzarone lui fit signe qu'il allait porter la parole.
—Excellence, dit le lazzarone, il est défendu de faire des copies des fresques.
—Oh! dit l'anglais, moi vouloir cette copie.
—C'est défendu.
—Oh! moi, je paierai.
—C'est défendu, même en payant.
—Oh! je paierai le double, le triple, le quadruple.
—Je vous dis que c'est défendu! défendu! défendu! entendez-vous?
—Moi vouloir absolument dessiner cette petite bêtise pour faire rire milady.
—Alors l'invalide mettre vous au corps-de-garde.
—L'Anglais être libre de dessiner ce qu'il veut.
Et l'Anglais se remit à dessiner. L'invalide s'approcha d'un air inexorable.
—Pardonnez, excellence, dit le lazzarone.
—Parle à moi.
—Voulez-vous absolument dessiner cette fresque?
—Je le veux.
—Et d'autres encore?
—Oui, et d'autres encore; moi vouloir dessiner toutes les fresques.
—Alors, dit le lazzarone, laissez-moi donner un conseil à votre excellence. Prenez un invalide aveugle.
—Oh! oh! s'écria l'Anglais, plus émerveillé encore du second conseil que du premier, moi bien vouloir le invalide aveugle. Voilà deux piastres pour toi avoir trouvé le invalide aveugle.
—Alors, sortons; j'irai chercher l'invalide aveugle, et vous renverrez l'invalide sourd, en le payant, bien entendu.
—Je paierai le invalide sourd.
L'Anglais renfonça son crayon dans son album, et son album dans sa poche; puis, sortant de la maison de Salustre, il fit semblant de s'arrêter devant un mur pour lire les inscriptions à la sanguine qui y sont tracées. Pendant ce temps, le lazzarone courait au corps-de-garde et en ramenait un invalide aveugle, conduit par un caniche noir. L'Anglais donna deux carlins à l'invalide sourd et le renvoya.
L'Anglais voulait rentrer à l'instant même dans la maison du poète pour continuer son dessin; mais le lazzarone obtint de lui que, pour dérouter les soupçons, il ferait un petit détour. L'invalide aveugle marcha devant, et l'on continua la visite.
Le chien de l'invalide connaissait son Pompéia sur le bout de la patte; c'était un gaillard qui en savait, en antiquités, plus que beaucoup de membres des inscriptions et belles-lettres. Il conduisit donc notre voyageur de la boutique du forgeron à la maison de Fortunata, et de la maison de Fortunata au four public.
Ceux qui ont vu Pompéia savent que ce four public porte une singulière enseigne, modelée en terre cuite, peinte en vermillon, et au dessous de laquelle sont écrits ces trois mots:Hic habitat Felicitas.
—Oh! oh! dit l'Anglais, les maisons être numérotées à Pompéia! Voilà le no. 1. Puis il ajouta tout bas au lazzarone: Moi vouloir peindre le no. 1 pour faire rire un peu milady.
—Faites, dit le lazzarone; pendant ce temps j'amuserai le invalide.
Et le lazzarone alla causer avec l'invalide tandis que l'Anglais faisait son croquis.
Le croquis fut fait en quelques minutes.
—Moi très content, dit l'Anglais; mais moi vouloir retourner à la maison du poète.
—Castor! dit l'invalide à son chien; Castor, à la maison du poète!
Et Castor revint sur ses pas et entra tout droit chez Salustre.
Le lazzarone se remit à causer avec l'invalide, et l'Anglais acheva son dessin.
—Oh! moi très content, très content! dit l'Anglais; mais moi vouloir en faire d'autres.
—Alors continuons, dit le lazzarone.
Comme on le comprend bien, l'occasion ne manqua pas à l'Anglais d'augmenter sa collection de drôleries; les anciens avaient à cet endroit l'imagination fort vagabonde. En moins de deux heures, il se trouva avoir un album fort respectable.
Sur ces entrefaites, on arriva à une fouille: c'était, à ce qu'il paraissait, la maison d'un fort riche particulier, car on en tirait une multitude de statuettes, de bronzes, de curiosités plus précieuses les unes que autres, que l'on portait aussitôt dans une maison à côté. L'Anglais entra dans ce musée improvisé et s'arrêta devant une petite statue de satyre haute de six pouces, et qui avait toutes les qualités nécessaires pour attirer son attention.
—Oh! dit l'Anglais, moi vouloir acheter cette petite statue.
—Le roi de Naples pas vouloir la vendre, répondit le lazzarone.
—Moi je paierai ce qu'on voudra, pour faire rire un peu milady.
—Je vous dis qu'elle n'est point à vendre.
—Moi la paierai le double, le triple, le quadruple.
—Pardon, excellence, dit le lazzarone en changeant de ton, je vous ai déjà donné deux conseils, vous vous en êtes bien trouvé; voulez-vous que je vous en donne un troisième? Eh bien! n'achetez point la statue, volez-la.
—Oh! toi avoir raison. Avec cela, nous avoir l'invalide aveugle. Oh! oh! oh! ce être très original.
—Oui; mais avoir Castor, qui a deux bons yeux et seize bonnes dents, et qui, si vous y touchez seulement du bout du doigt, vous sautera à la gorge.
—Moi, donner une boulette à Castor.
—Faites mieux: prenez un invalide boiteux. Comme vous avez à peu près tout vu, vous mettrez la statuette dans votre poche et nous nous sauverons. Il criera; mais nous aurons des jambes, et il n'en aura pas.
—Oh! s'écria l'Anglais, encore plus émerveillé du troisième conseil que du second, moi bien vouloir le invalide boiteux; voilà trois piastres pour toi avoir trouvé le invalide boiteux.
Et pour ne point donner de soupçons à l'invalide aveugle et surtout à Castor, l'Anglais sortit et fit semblant de regarder une fontaine en coquillages d'un rococo mirobolant, tandis que le lazzarone était allé chercher le nouveau guide.
Un quart d'heure après il revint accompagné d'un invalide qui avait deux jambes de bois; il savait que l'Anglais ne marchanderait pas, et il ramenait ce qu'il avait trouvé de mieux dans ce genre.
On donna trois carlins à l'invalide aveugle, deux pour lui, un pourCastor, et on les renvoya tous les deux.
Il ne restait à voir que les théâtres, le Forum nundiarium et le temple d'Isis; l'Anglais et le lazzarone visitèrent ces trois antiquités avec la vénération convenable; puis l'Anglais, du ton le plus dégagé qu'il put prendre, demanda à voir encore une fois le produit des fouilles de la maison qu'on venait de découvrir; l'invalide, sans défiance aucune, ramena l'Anglais au petit musée.
Tous trois entrèrent dans la chambre où les curiosités étaient étalées sur des planches clouées contre la muraille.
Tandis que l'Anglais allait, tournait, virait, revenant sans avoir l'air d'y toucher, à sa statuette, le lazzarone s'amusait à tendre, à la hauteur de deux pieds, une corde devant la porte. Quand la corde fut bien assurée il fit signe à l'Anglais, l'Anglais mit la statuette dans sa poche, et, pendant que l'invalide ébahi le regardait faire, il sauta par dessus la corde, et, précédé par le lazzarone, il se sauva à toutes jambes par la porte de Stabie, se trouva sur la route de Salerne, rencontra un corricolo qui retournait à Naples, sauta dedans et rejoignit sa calèche, qui l'attendait à la via del Sepolcri. Deux heures après avoir quitté Pompéia il était à Torre del Greco, et une heure après avoir quitté Torre del Greco il était à Naples.
Quant à l'invalide, il avait d'abord essayé d'enjamber par dessus la corde, mais le lazzarone avait établi sa barrière à une hauteur qui ne permettait à aucune jambe de bois de la franchir: l'invalide avait alors tenté de la dénouer; mais le lazzarone avait été pêcheur dans ses momens perdus, et savait faire ce fameux noeud à la marinière qui n'est autre chose que le noeud gordien. Enfin l'invalide, à l'exemple d'Alexandre-le-Grand, avait voulu couper ce qu'il ne pouvait dénouer, et avait tiré son sabre; mais son sabre, qui n'avait jamais coupé que très peu, ne coupait plus du tout: de sorte que l'Anglais était à moitié chemin de Resina, que l'invalide en était encore à essayer de scier sa corde.
Le même soir l'Anglais s'embarqua sur le bateau à vapeurthe KingGeorge, et le lazzarone se perdait dans la foule de ses compagnons.
L'Anglais avait fait les trois choses les plus expressément défendues à Naples: il avait dit du mal du roi, il avait copié des fresques, il avait volé une statue; et tout cela, non pas grâce à son argent, son argent ne lui servit de rien pour ces trois choses, mais grâce à l'imaginative d'un lazzarone.
Mais, pensera-t-on, parmi ces choses, il y en a une qui n'est ni plus ni moins qu'un vol. Je répondrai que le lazzarone est essentiellement voleur; c'est-à-dire que le lazzarone a ses idées à lui sur la propriété, ce qui l'empêche d'adopter à cet endroit les idées des autres. Le lazzarone n'est pas voleur, il est conquérant; il ne dérobe pas, il prend. Le lazzarone a beaucoup du Spartiate: pour lui la soustraction est une vertu, pourvu que la soustraction se fasse avec adresse. Il n'y a de voleurs, à ses yeux, que ceux qui se laissent prendre. Aussi, afin de n'être pas pris, le lazzarone s'associe parfois arec le sbire.
Le sbire n'est souvent lui-même qu'un lazzarone armé par la loi. Le sbire a un aspect formidable; il porte une carabine, une paire de pistolets et un sabre. Le sbire est chargé de faire la police de seconde main: il veille sur la sécurité publique entre deux patrouilles. En cas d'association, aussitôt que la patrouille est passée, le sbire met une pierre sur une borne pour indiquer au lazzarone qu'il peut voler en toute sûreté.
Quand le lazzarone a volé, le sbire parait.
Alors le sbire et le lazzarone partagent en frères.
Seulement, en ce cas, il arrive parfois aussi que le sbire vole le lazzarone ou que le lazzarone escroque le sbire: notre pauvre monde va tellement de mal en pis, qu'on ne peut plus compter sur la conscience, même des fripons.
Le gouvernement sait cela, et il essaie d'y remédier en changeant les sbires de quartier; alors ce sont de nouvelles associations à faire, de nouvelles compagnies d'assurance mutuelle à organiser.
Le sbire se met en embuscade dans la rue de Chiaja, de Toledo ou de Forcella, et, quand il veut, il est sûr, dès le soir de la première journée, d'avoir déjà établi des relations commerciales qui le dédommagent de celles qu'il vient d'être forcé de rompre.
Comme le lazzarone n'a pas de poches, on le trouve éternellement la main dans la poche des autres.
Le lazzarone ne tarde donc jamais à être pris en flagrant délit par le sbire; alors le marché s'établit.
Le sbire, généreux comme Orosmane, propose une rançon.
Le lazzarone, fidèle à sa parole comme Lusignan, dégage sa parole au bout de dix minutes, d'une demi-heure, d'une heure au plus tard.
Parfois cependant, comme je l'ai dit, le sbire abuse de sa puissance ou le lazzarone de son adresse.
Un jour, en passant dans la rue de Tolède, j'ai vu arrêter un sbire. Comme le chasseur de La Fontaine, il avait été insatiable, et il était puni par où il avait péché.
Voici ce qui était arrivé:
Un sbire avait pris un lazzarone en flagrant délit.
—Qu'as-tu volé à ce monsieur en noir qui vient de passer? demanda le sbire.
—Rien, absolument rien, excellence, répondit le lazzarone (le lazzarone appelle le sbire excellence).
—Je t'ai vu la main dans sa poche.
—Sa poche était vide.
—Comment! pas un mouchoir, pas une tabatière, pas une bourse?
—C'était un savant, excellence.
—Pourquoi t'adresses-tu à ces sortes de gens
—Je l'ai reconnu trop tard.
—Allons, suis-moi à la police.
—Comment! mais puisque je n'ai rien volé, excellence.
—C'est justement pour cela, imbécile. Si tu avais volé quelque chose, on s'arrangerait.
—Eh bien! c'est partie remise, voilà tout; je ne serai pas toujours si malheureux.
—Me promets-tu, d'ici à une demi-heure, de me dédommager?
—Je vous le promets, excellence.
—Comment cela?
—Ce qu'il y a dans la poche du premier passant sera pour vous.
—Soit, mais je choisirai l'individu; je ne me soucie pas que tu ailles encore faire quelque bêtise pareille à l'autre.
—Vous choisirez.
Le sbire s'appuie majestueusement contre une borne; le lazzarone se couche paresseusement à ses pieds.
Un abbé, un avocat, un poète, passent successivement sans que le sbire bouge. Un jeune officier, leste, pimpant, paré d'un charmant uniforme, paraît à son tour; le sbire donne le signal.
Le lazzarone se lève et suit l'officier; tous deux disparaissent à l'angle de la première rue. Un instant après, le lazzarone revient tenant sa rançon à la main.
—Qu'est-ce que c'est que cela? demande le sbire.
—Un mouchoir, répond le lazzarone.
—Voilà tout?
—Comment, voilà tout? c'est de la batiste!
—Est-ce qu'il n'en avait qu'un seul[1]?
—Un seul dans cette poche-là.
—Et dans l'autre?
—Dans l'autre il avait son foulard.
—Pourquoi ne l'as-tu pas apporté?
—Celui-là, je le garde pour moi, excellence.
—Comment, pour toi?
—Oui. N'est-il pas convenu que nous partageons?
—Eh bien?
—Eh bien! chacun sa poche.
—J'ai droit à tout.
—A la moitié, excellence.
—Je veux le foulard.
—Mais, excellence…
—Je veux le foulard!
—C'est une injustice.
—Ah! tu dis du mal des employés du gouvernement. En prison, drôle! en prison!
—Vous aurez le foulard, excellence.
—Je veux celui de l'officier.
—Vous aurez celui de l'officier.
—Où le retrouveras-tu!
—Il était allé chez sa maîtresse, rue de Foria; je vais l'attendre à la porte.
Le lazzarone remonte la rue, disparaît, et va s'embusquer dans une grande porte de la rue de Foria.
Au bout d'un instant, le jeune officier sort; il n'a pas fait dix pas qu'il fouille à sa poche et s'aperçoit qu'elle est vide.
—Pardon, excellence, dit le lazzarone, vous cherchez quelque chose?
—J'ai perdu un mouchoir de batiste.
—Votre excellence ne l'a pas perdu, on le lui a volé.
—Et quel est le brigand?…
—Qu'est-ce que votre excellence me donnera si je lui trouve son voleur?
—Je te donnerai une piastre!
—J'en veux deux.
—Va pour deux piastres. Eh bien! que fais-tu?
—Je vous vole votre foulard?
—Pour me faire retrouver mon mouchoir?
—Oui.
—Et où seront-ils tous les deux?
—Dans la même poche. Celui à qui je donnerai votre foulard est celui à qui j'ai déjà donné votre mouchoir.
L'officier suit le lazzarone; le lazzarone remet le foulard au sbire, le sbire fourre le foulard dans sa poche. Le lazzarone, rendu à la liberté, s'esquive. Derrière le lazzarone vient l'officier. L'officier met la main sur le collet du sbire, le sbire tombe à genoux. Comme le sbire de cette espèce a été lazzarone avant d'être sbire, il comprend tout: c'est lui qui est le volé. Il a voulu jouer son associé, il a été joué par lui. Tous autres qu'un lazzarone et un sbire se brouilleraient en pareille circonstance: mais le lazzarone et le sbire ne se brouillent pas pour si peu de chose: c'est à l'oeuvre qu'on reconnaît l'ouvrier. Le lazzarone et le sbire se sont reconnus pour deux ouvriers de première force; ils ont pu s'apprécier l'un l'autre. Gare aux poches! ce sera désormais entre eux à la vie et à la mort.
Note:
[1] A Naples, on a toujours deux mouchoirs dans sa poche: un mouchoir de batiste pour s'essuyer, un mouchoir de soie pour se moucher; il y a même des élégans qui en ont un troisième avec lequel ils époussettent leurs bottes, pour faire croire qu'ils sont venus en voiture.
Le roi Nasone.
Je ne sais pas si les lazzaroni, ennuyés de leur liberté, demandèrent jamais un roi comme les grenouilles de la fable, mais ce que je sais, c'est qu'un jour Dieu leur envoya un.
Celui-là n'était ni un baliveau ni une grue: c'était un renard, et un des plus fins que la race royale ait jamais produits. Ce roi eut trois noms: Dieu le nomma Ferdinand IV, le congrès le nomma Ferdinand 1er, et les lazzaroni le nommèrent le roi Nasone.
Dieu et le congrès eurent tort: un seul de ses trois noms lui resta: c'est celui qui lui a été donné par les lazzaroni.
L'histoire, à la vérité, lui a conservé indifféremment les deux autres, ce qui n'a pas contribué à la rendre plus claire: mais qui est-ce qui lit l'histoire, si ce n'est les historiens lorsqu'ils corrigent leurs épreuves!
A Naples, personne ne connaît donc ni Ferdinand 1er ni Ferdinand IV; mais, en revanche, tout le monde connaît le roi Nasone.
Chaque peuple a eu son roi qui a résumé l'esprit de la nation. LesÉcossais ont eu Robert-Bruce, les Anglais ont eu Henri VIII, lesAllemands ont eu Maximilien, les Français ont eu Henri IV, lesEspagnols ont eu Charles V, les Napolitains ont euNasone[1].
Le roi Nasone était l'homme le plus fin, le plus fort, le plus adroit, le plus insouciant, le plus indévot, le plus superstitieux de son royaume, ce qui n'est pas peu dire. Moitié Italien, moitié Français, moitié Espagnol, jamais il n'a su un mot d'espagnol, de français ni d'italien; le roi Nasone n'a jamais su qu'une langue, c'était le patois du môle.
Il a eu pour enfans le roi François, le prince de Salerne, la reine Marie-Amélie, c'est-à-dire un des hommes les plus savans, un des princes les meilleurs, une des femmes les plus admirablement saintes qui aient jamais existé.
Le roi Nasone monta sur le trône à six ans, comme Louis XIV, et mourut presque aussi vieux que lui. Il régna de 1759 à 1825, c'est-à-dire 66 ans y compris sa minorité. Tout ce qui s'accomplit de grand en Europe dans la dernière moitié du siècle passé et dans le premier quart du siècle présent s'accomplit sous ses yeux. Napoléon tout entier passa dans son règne. Il le vit naître et grandir, il le vit décroître et tomber. Il se trouva mêlé à ce drame gigantesque qui bouleversa le monde de Lisbonne à Moscou, et de Paris au Caire.
Le roi Nasone n'avait reçu aucune éducation; il avait eu pour gouverneur le prince de San-Miandro, qui, n'ayant jamais rien su, n'avait pas jugé nécessaire que son élève en apprît plus que lui. En échange, le roi faisait des armes comme Saint-Georges, montait à cheval comme Rocca Romana, et tirait un coup de fusil comme Charles X. Mais d'arts, mais de sciences, mais de politique, il n'en fut pas un seul instant question dans le programme de l'éducation royale.
Aussi de sa vie le roi Nasone n'ouvrit-il un livre ou ne lut-il un mémoire. Quand il fut majeur, il laissa régner son ministre, quand il fut marié, il laissa régner sa femme. Il ne pouvait se dispenser d'assister aux conseils d'État, mais il avait défendu qu'il y parût un seul encrier, de peur que sa vue n'entraînât à des écritures. Restait son seing, qu'il ne pouvait se dispenser de donner au moins une fois par jour. Napoléon, dans le même cas, avait réduit le sien à cinq lettres d'abord, à trois ensuite, puis enfin à une seule. Le roi Nasone fit mieux, il eut une griffe.
Aussi passait-il le meilleur de son temps à chasser à Caserte ou à pêcher au Fusaro; puis la chasse finie ou la pêche terminée, le roi se faisait cabaretier, la reine se faisait cabaretière, les courtisans se faisaient garçons de cabaret, et l'on détaillait au dessous du cours des comestibles ordinaires, les produits de la chasse ou de la pêche, le tout avec l'accompagnement de disputes et de jurons qu'on aurait pu rencontrer dans une halle ordinaire. Cela était un des grands plaisirs du roi Nasone.
Le roi Nasone savait de qui tenir son amour pour la chasse. Son père, le roi Charles III, avait fait bâtir le château de Capo-di-monti par la seule raison qu'il y avait sur cette colline, au mois d'août, un abondant passage de becfigues. Malheureusement, en jetant les fondations de cette villa, on s'était aperçu qu'au dessous des fondations s'étendaient de vastes carrières d'où, depuis dix mille ans, Naples tirait sa pierre. On y ensevelit trois millions dans des constructions souterraines; après quoi on s'aperçut qu'il ne manquait qu'une chose pour se rendre au château, c'était un chemin. On comprend que si Charles III, comme son fils, avait eu le goût du commerce et avait vendu ses becfigues, il eût, selon toute probabilité, en les vendant au prix ordinaire, perdu quelque chose, comme un millier de francs sur chacun d'eux.
Le contre-coup de la révolution française vint troubler le roi Nasone au milieu de ses plaisirs. Un jour il lui prit envie de chasser à l'homme au lieu de chasser au daim ou au sanglier; il lâcha sa meute sur la piste des républicains et vint les attaquer aux environs de Rome. Malheureusement le Français est un animal qui revient sur le chasseur. Le roi Nasone le vit revenir et fut obligé d'abandonner la place et de gouverner au plus vite sur Naples; encore fallut-il qu'il changeât de costume avec le duc d'Ascoli, son écuyer. Il prit la gauche, ordonna au duc de le tutoyer, et le servit tout le long de la route comme si le duc d'Ascoli eût été Ferdinand et qu'il eût été le duc d'Ascoli.
Plus tard, un des grands plaisirs du roi était de raconter cette anecdote. L'idée que le duc d'Ascoli aurait pu être pendu à la place du roi mettait la cour en fort belle humeur.
Arrivé à Naples sans accident, le roi jugea qu'il n'était point prudent à lui de s'arrêter là; il s'adressa à son bon ami Nelson, lui demanda un vaisseau, monta dessus avec la reine, son ministre Acton et la belle Emma Lyonna, à laquelle nous reviendrons bientôt; mais un vent contraire s'éleva: le vaisseau ne put sortir du golfe et fut forcé de revenir jeter l'ancre à une centaine de pas de la terre. Alors, ministres, magistrats, officiers, accoururent pour supplier le roi de revenir à Naples; mais le roi tint bon pour la Sicile et envoya promener officiers, magistrats et ministres, marmottant sans cesse ses meilleures prières pour que le vent changeât de direction. Au premier souffle qui vint du nord, on leva l'ancre et on s'éloigna à pleines voiles.
Mais la satisfaction du roi ne fut point de longue durée. A peine la flottille avait-elle gagné la haute mer qu'une tempête terrible s'éleva; en même temps le jeune prince Alberto tomba malade. Le roi avait pris pour capitaine de son vaisseau l'amiral Nelson, qui passait à cette époque pour le premier marin du monde, et cependant, comme si Dieu eût poursuivi le roi en personne, le mât de misaine et la grande vergue de son bâtiment furent brisés, tandis qu'il voyait à cent pas de lui la frégate de l'amiral Carracciolo, sur laquelle il avait refusé de monter, se fiant plus à son allié qu'à son sujet, s'avancer au milieu de la tempête, calme et comme si elle commandait aux vents. Plusieurs fois le roi héla ce bâtiment, qui, pareil à celui duCorsaire rouge, semblait un navire enchanté, pour s'informer s'il ne pourrait point passer à son bord; mais quoiqu'à chaque signal du roi l'amiral lui-même se fût mis en mer dans une chaloupe et se fût approché du vaisseau royal pour recevoir les ordres de Sa Majesté, le péril du transport était trop grand pour que Carraciolo osât en courir la responsabilité. Cependant à chaque heure le danger augmentait. Enfin on arriva en vue de Palerme, mais le voisinage de la terre augmentait encore le danger: si habile marin que fût Nelson, il en savait moins pour entrer dans le port par un gros temps que le dernier pilote côtier. Il fit donc un signal pour demander s'il se trouvait sur la flottille un homme plus familiarisé que lui avec ces parages. Aussitôt une barque montée par un officier se détacha d'un des bâtimens, emportée par le vent comme une feuille, et s'approcha du vaisseau royal. Lorsqu'elle fut à portée, on jeta une corde, l'officier la saisit, on le hissa à bord: c'était le capitaine Giovanni Beausan, élève et ami de Carracciolo; il répondit de tout. Nelson lui remit le commandement: une heure après on entrait dans le port de Palerme, et le même soir on débarquait a Castello-à-Mare.
Le lendemain, au point du jour, le roi chassait à son château de la Favorite, avec autant de plaisir et d'entrain que s'il n'eût pas perdu la moitié de son royaume.
Pendant ce temps Championnet prenait Naples, et un beau matin le roiNasone apprit que le monde libéral comptait une république de plus.C'était la république parthénopéenne.
Sa colère fut grande; il ne comprenait pas que ses sujets, abandonnés par lui, ne lui eussent pas gardé plus exactement leur serment de fidélité; c'était fort triste: le patrimoine de Charles III était diminué de moitié; le roi des Deux-Siciles n'en avait plus qu'une. Noblesse et bourgeoisie avaient embrassé avec ardeur la cause de la révolution; il ne restait plus au roi Nasone que ses bons lazzaroni.
Le roi Nasone s'en rapporta à Dieu et à saint Janvier de changer le coeur de ses sujets, fit voeu d'élever une église sur le modèle de Saint-Pierre s'il rentrait jamais dans sa bonne ville de Naples, et continua de chasser.
Il est vrai que, comme nous l'avons dit, le roi Nasone était un merveilleux tireur. Quoiqu'il ne chassât jamais qu'à balles franches, il était sûr de ne toucher l'animal qu'au défaut de l'épaule; et, sur ce point, Bas-de-Cuir aurait pu prendre de ses leçons. Mais le curieux de la chose, c'est qu'il exigeait que les chasseurs de sa suite en fissent autant que lui, sinon il entrait dans des colères toujours fort préjudiciables au coupable.
Un jour qu'on avait chassé toute la journée dans la forêt de Ficuzza, et que les chasseurs faisaient cercle autour d'un double rang de sangliers abattus, le roi avisa un des cadavres frappés au ventre. Aussitôt le rouge lui monta à la figure, et se retournant vers sa suite:—Che è il porco che a fatto un tal colpo? s'écria-t-il, ce qui voulait dire en toutes lettres: Quel est le porc qui a fait un pareil coup?
—C'est moi, sire, répondit le prince de San-Cataldo. Faut-il me pendre pour cela?
—Non, dit le roi, mais il faut rester chez vous.
Et désormais le prince de San-Cataldo ne fut plus invité aux chasses royales.
Un des crimes qui avaient le privilége d'exciter à un degré presque égal la colère de Sa Majesté, était de se présenter devant elle avec des favoris longs et des cheveux courts. Tout homme dont le menton n'était point rasé, dont le crâne n'était point poudré à blanc, et dont la nuque n'était point ornée d'une queue plus ou moins longue, était pour le roi Nasone un jacobin à pendre. Un jour, le jeune prince Peppino Ruffo, qui avait tout perdu au service du prince, qui avait abandonné famille et patrie pour le suivre, eut l'imprudence de se présenter devant lui sans poudre et avec une paire de ces beaux favoris napolitains que vous savez. Le roi ne fit qu'un bond de son fauteuil à lui, et le saisissant à pleines mains par la barbe:—Ah! brigand! ah! jacobin! ah! septembriseur! s'écria-t-il. Mais tu sors donc d'un club, que tu oses te présenter ainsi devant moi?
—Non, sire, répondit le jeune homme, je sors d'une prison où j'ai été jeté il y a trois mois, comme trop fidèle sujet de Votre Majesté.
Cette raison, si péremptoire qu'elle fût, ne calma pas entièrement le roi, qui garda rancune au pauvre Peppino Ruffo, même après qu'il eut rasé ses favoris, poudré ses cheveux, pris une queue postiche et substitué une culotte courte à ses pantalons.
Il n'y avait par toute la Sicile qu'un homme qui fût aussi colère que le roi: c'était le président Cardillo, qui, n'ayant pas un seul cheveu sur la tête et pas un seul poil au menton, était entré tout d'abord dans les faveurs de son souverain, grâce à la majestueuse perruque dont son front était orné. Aussi, malgré son caractère emporté, le roi l'avait-il pris en amitié grande, malgré sa haine pour les gens de robe. Il le désignait quelquefois pour faire sa partie reversi. Alors c'était un spectacle donné à la galerie. Quand il jouait avec tout autre qu'avec le roi, le président lâchait la bride à sa colère, foudroyait son partner de gros mots, faisait voler les jetons, les fiches, les cartes, l'argent, les chandeliers. Mais, lorsqu'il avait l'honneur de jouer avec le roi, le pauvre président avait les menottes, et il lui fallait ronger son frein. Il prenait bien toujours, dans une intention parfaitement claire, chandeliers, argent, cartes, fiches et jetons; mais tout à coup le roi, qui ne le perdait pas de vue, le regardait ou lui adressait un question; alors le président souriait agréablement, reposait sur la table la chose quelconque qu'il tenait à la main et se contentait d'arracher les boutons de son habit, qu'on retrouvait le lendemain semés sur le parquet. Un jour cependant que le roi avait poussé le pauvre président plus loin qu'à l'ordinaire, et que cette plaisanterie lui avait fait négliger son jeu, le prince s'aperçut qu'un as dont il aurait pu se défaire lui était resté.
—Ah! mon Dieu! que je suis bête! s'écria le prince, j'aurais pu donner mon as, et je ne l'ai pas fait.
—Eh bien! je suis plus bête encore que votre Majesté, s'écria le président, car j'aurais pu donner le quinola et il m'est resté dans les mains.
Le prince, au lieu de se fâcher, éclata de rire; la réponse lui rappelant probablement l'urbanité de ses bons lazzaroni.
Il faut tout dire aussi: le président Cardillo était, comme Nemrod, un grand chasseur devant Dieu, et avait de magnifiques chasses, des chasses royales auxquelles il invitait son roi et auxquelles son roi lui faisait l'honneur d'assister. C'était dans son magnifique fief d'Ilice que se passait la chose; et comme au milieu de la propriété s'élevait un château digne d'elle, Sa Majesté daignait, la veille des chasses, arriver, souper et coucher dans ce château, où elle demeurait quelquefois deux ou trois jours de suite. Un soir on y arriva comme d'habitude avec l'intention de chasser le lendemain. Quand il s'agissait de chasser, le roi ne dormait pas. Aussi, après s'être tourné et retourné toute la nuit dans son lit, se leva-t-il au point du jour, et, allumant son bougeoir, se dirigea-t-il en chemise vers la chambre du seigneur suzerain. La clé était à la porte; Ferdinand eut envie de voir quelle mine un président avait dans son lit. Il tourna la clé et entra dans sa chambre. Dieu servait le roi à sa guise.
Le président, sans perruque et en chemise, était assis au milieu de la chambre. Le roi alla droit à lui. Tandis que, surpris à l'improviste, le pauvre président demeurait sans bouger, le roi lui mit le bougeoir sous le nez pour bien voir la figure qu'il faisait, puis il commença à faire le tour de la statue et du piédestal avec une gravité admirable, tandis que la tête seule du président, mobile comme celle d'un magot de la Chine, l'accompagnait par un mouvement de rotation centrale, égal au mouvement circulaire. Enfin les deux astres qui accomplissaient leur périple, se retrouvèrent en face l'un de l'autre. Et, comme le roi continuait de garder le silence:
—Sire, dit le président avec le plus grand sang-froid, le fait n'étant pas prévu par les lois de l'étiquette, faut-il que je me lève ou faut-il que je reste?
—Reste, reste, dit le roi, mais ne nous fais pas attendre; voilà quatre heures qui sonnent.
Et il sortit de la chambre aussi gravement qu'il y était entré.
Bientôt l'honneur que le roi faisait au président Cardillo en allant ainsi chasser chez lui éveilla l'ambition des courtisans; il n'y eut pas jusqu'aux abbesses des premiers couvens de Palerme qui, peuplant leurs parcs de chevreuils, de daims et de sangliers, ne fissent inviter le roi à venir donner aux pauvres recluses dont elles dirigeaient les âmes la distraction d'une chasse. On comprend que Sa Majesté se garda bien de refuser de pareilles invitations. Le roi était quelque peu galant; il oublia presque sa colonie de San-Lucio. Cette colonie de San-Lucio était cependant quelque chose de fort agréable. C'était un charmant village, situé à trois ou quatre lieues de Naples, appartenant corps et biens au roi; les âmes seules appartenaient à Dieu, ce qui n'empêchait pas le diable d'en avoir sa part. San-Lucio était, moins le turban et le lacet, devenu le sérail du sultan Nasone. Comme le shah de Perse, il aurait pu une fois faire part à ses amis et connaissances de quatre-vingts naissances dans le même mois.
Aussi la population de San-Lucio a-t-elle encore aujourd'hui des priviléges que n'a aucun autre village du royaume des Deux-Siciles: ses habitans ne paient pas de contributions et échappent à la loi du recrutement. En outre, chacun, quel que soit son âge ou son sexe, a la prétention d'être quelque peu parent du roi actuel. Seulement, les plus âgés l'appellent mon neveu, et les plus jeunes mon cousin.
Le roi Nasone en était donc là en Sicile, chassant tous les jours soit dans ses forêts à lui, soit dans celles du président, soit dans les parcs des abbesses, faisant tous les soirs sa partie d'ombre, de whist ou de reversi, et ne regrettant au monde que son château de Capo-di-Monti, où il y avait tant de becfigues; son lac de Fusaro, où il y avait tant de poissons; et sa place du Môle, où il y avait tant de lazzaroni, lorsqu'un jour un homme de cinquante à cinquante-cinq ans environ se présenta pour lui demander l'autorisation de reconquérir son royaume: cet homme, c'était le cardinal Ruffo.
Fabrizio Ruffo était né d'une famille noble, mais peu considérable. Seulement, comme il avait le génie de l'intrigue développé à un point fort remarquable, il avait fait, grâce au pape Pie VI, dont il était devenu le favori, un assez beau chemin dans la carrière de la prélature, et il avait été nommé à un haut emploi dans la chambre pontificale. Arrivé là, il eut l'adresse de faire sa fortune en trois ans et la maladresse de laisser voir qu'il l'avait faite. Il en résulta que son faste ayant fait scandale, Pie VI fut forcé de lui demander sa démission. Ruffo la lui donna, vint à Naples, et obtint l'intendance du château de Caserte. Il y servait de son mieux le roi Nasone dans les plaisirs que Sa Majesté allait chercher dans sa villa, lorsque Sa Majesté se réfugia en Sicile. Le cardinal Ruffo l'y suivit.
Là, tandis que le roi chassait le jour et jouait le soir, Ruffo rêvait de reconquérir le royaume. La face des choses changeait en Italie, les défaites succédaient aux défaites; Bonaparte semblait avoir transporté de l'autre côté de la Méditerranée la statue de la Victoire. Les ennemis que le directoire avait à combattre croissaient chaque jour. La flotte turque et la flotte russe combinées avaient repris quelques unes des îles Ioniennes, assiégeaient Corfou et annonçaient hautement que, dès qu'elles se seraient rendues maîtresses de ce point important, elles feraient voile vers les côtes de l'Italie. L'escadre anglaise n'attendait qu'un signal pour se réunir à elles. Fabrizio Ruffo espérait donc qu'en mettant le feu aux Calabres, ce feu, comme une traînée de poudre, gagnerait rapidement Naples et embraserait la capitale. Il vint donc, comme nous l'avons dit, trouver le roi.
Le roi, à qui il ne demandait ni hommes ni argent, mais seulement son autorisation et ses pleins pouvoirs, donna tout ce que le cardinal demandait; après quoi, roi et cardinal échangèrent leur bénédiction. Le cardinal partit pour les montagnes de la Calabre, et le roi pour la forêt de Ficuzza.
Deux mois à peu près s'écoulèrent. Pendant ces deux mois, le roi, tout en chassant à la Favorite, à Montréal ou a Ilice, avait vu passer une foule de vaisseaux russes, turcs et anglais se dirigeant vers sa capitale. Un soir même, en rentrant, il avait appris que Nelson avait quitté Palerme pour prendre le commandement général de la flotte. Enfin, un matin, il reçut un courrier qui lui annonça que le cardinal Ruffo venait d'entrer à Naples, que la république parthénopéenne, qui était venue avec Championnet, s'en était allée avec Macdonald, et que les républicains avaient obtenu une capitulation en vertu de laquelle ils rendaient les forts, mais qui leur accordait en échange vie et bagages saufs. Cette capitulation était signée de Foote pour l'Angleterre, de Keraudy pour la Russie, de Boncieu pour la Porte, et de Ruffo pour le roi.
Tout au contraire de ce à quoi l'on s'attendait, Sa Majesté entra dans une grande colère; ou lui avait reconquis son royaume, ce qui était fort agréable, mais on avait traité avec des rebelles, ce qui lui paraissait fort humiliant. Nasone était petit-fils de Louis XIV, et il y avait en lui, tout populaire qu'il était, beaucoup de l'orgueil et de l'omnipotence du grand roi.
Il s'agissait donc de sauver l'honneur royal en déchirant la capitulation [2].
Cependant on craignait une chose: il y avait à cette heure à Naples un homme qui était plus roi que le roi lui-même; cet homme, c'était Nelson. Or, Nelson était arrivé à l'âge de quarante-un ans sans que son plus mortel ennemi eût eu d'autre reproche à lui faire qu'une trop grande intrépidité. Il avait des honneurs autant qu'un vainqueur en pouvait amasser sur sa tête. La ville de Londres lui avait envoyé une épée, et le roi l'avait fait chevalier du Bain, baron du Nil et pair du royaume. Il avait une fortune princière; car le gouvernement lui faisait mille livres sterling de rente, le roi l'avait doté d'une pension de cinquante mille francs, et la compagnie des Indes lui avait fait cadeau de cent mille écus. Il y avait donc à craindre que Nelson, reconnu jusque alors, non seulement pour brave entre les braves, mais encore pour loyal entre les loyaux, n'eût le ridicule de tenir à cette double réputation, et, n'ayant rien fait jusque-là qui portât atteinte à son courage, ne voulût rien faire qui portât atteinte à son honneur.
Et pourtant il fallait que la capitulation signée par Foote, de Keraudy et Bonnieu fut déchirée. On se rappela que c'était une femme qui avait perdu Adam, et on jeta les yeux sur son amie Emma Lyonna pour damner Nelson.—Emma Lyonna était une femme perdue de Londres. Son père, on ne le connaît pas; sa patrie, on l'ignore: on sait seulement que sa mère était pauvre; on croit qu'elle naquit dans la principauté de Galles, voilà tout. Un charlatan la rencontra et lui offrit de prendre part à une spéculation nouvelle: c'était de représenter la déesse Hygie. Ce charlatan était le docteur Graham, auteur de laMégalanthropogénésie. Emma Lyonna accepte; elle est installée dans le cabinet du docteur, à qui elle sert d'explication vivante. Emma Lyonna était belle, on accourut pour la voir, les peintres demandèrent à la copier; Hamney, l'un des artistes les plus populaires de l'Angleterre, la peignit en Vénus, en Cléopâtre, en Phryné. Dès lors la vogue d'Emma Lyonna fut établie, et la fortune de Graham fut faite.
Parmi les jeunes gens qui, depuis l'exposition de la déesse Hygie, suivaient avec le plus d'assiduité les cours du docteur était un jeune homme de la maison de Warwick nommé Charles Greville. Du jour où il avait vu Emma Lyonna, il en était devenu amoureux; il proposa à la belle statue de quitter le docteur pour lui. Emma Lyonna commençait à se lasser de poser pour les curieux et pour les peintres. Sa réputation était faite; un jeune homme de l'aristocratie allait la mettre à la mode; elle accepta. En trois ans, la fortune de Charles Greville fut mangée, une place honorable qu'il occupait dans la diplomatie perdue, et il ne lui resta rien que la femme à laquelle il devait sa ruine pécuniaire et sa chute sociale. Alors il offrit à Emma de l'épouser, si grande était la fascination que cette autre Laïs exerçait sur cet autre Alcibiade. Mais Emma Lyonna était trop bonne calculatrice pour épouser un homme ruiné; elle avait pris l'habitude de l'or et des diamans pendant ces trois années, et elle ne voulait pas la perdre. Sous un prétexte de délicatesse dont le pauvre Charles Greville fut dupe, elle refusa. Alors une autre idée lui vint. Il avait à la cour de Naples un oncle riche et puissant, nommé sir Williams Hamilton. Il était l'héritier du vieillard; il lui avait fait demander de l'argent et la permission d'épouser Emma Lyonna. L'oncle avait répondu par un double refus à cette double demande. Charles Greville connaissait le pouvoir d'Emma Lyonna sur les coeurs: il envoya sa belle sirène solliciter pour elle et pour lui.
Il y avait en effet un charme fatal attaché à cette femme. Le vieillard vit Emma Lyonna et en devint amoureux. Il offrit de faire à son neveu deux mille cinq cents livres sterling de rente si Emma Lyonna consentait à l'épouser lui-même. Quinze jours après, Charles Greville recevait son contrat de rente et Emma Lyonna devenait lady Hamilton.
Le scandale fut grand. Toutefois, on ne pouvait refuser de recevoir la nouvelle mariée dans le monde. Tous les salons lui furent donc ouverts. La reine Caroline, cette fière princesse d'Autriche, cette soeur de Marie-Antoinette, plus hautaine qu'elle encore, refusa complètement de lui parler et affecta de lui tourner le dos chaque fois que le hasard jeta la reine et l'ambassadrice sur le même chemin.
Sur ces entrefaites, Nelson vint à Naples: le vainqueur de la Vera-Cruz, qui devait être celui d'Aboukir et de Trafalgar, subit l'influence commune et devint amoureux. Nelson pouvait être un Achille, mais ce n'était ni un Hyacinthe ni un Pâris; il avait perdu un oeil à Calvi et un bras à la Vera-Cruz. Mais lady Hamilton était trop habile pour laisser échapper la fortune qui passait à la portée de sa main. Elle comprit tout de suite l'influence que Nelson allait prendre sur les événemens et par conséquent sur les hommes. L'Angleterre, pour Ferdinand et Caroline, était non seulement une alliée, mais encore une libératrice: Nelson devenait pour eux non seulement un héros, mais presque un dieu.
L'amour de Nelson changea tout pour Emma Lyonna. La reine descendit de son trône et fit la moitié du chemin qui la séparait de l'aventurière; Emma Lyonna daigna faire l'autre. Bientôt on ne vit plus l'une sans l'autre. A la cour, au théâtre, à Chiaja, à Toledo, dans sa voiture comme dans la loge royale, Emma Lyonna eut sa place de tous les jours, de toutes les heures, de tous les instans, Emma Lyonna fut la favorite de Caroline.
Le jour des désastres arriva: Emma Lyonna, fidèle à l'amitié ou plutôt à l'ambition, accompagna le roi et la reine en Sicile, traînant Nelson à sa suite. Le terrible capitaine de la mer était, avec elle, obéissant et doux comme un enfant.
Ce fut sur cette femme que Caroline jeta les yeux pour perdre Nelson; ce fut à ces mains étranges que Dieu remit l'existence des hommes et le destin des royaumes.
Emma Lyonna portait une lettre de créance conçue en ces termes:
«La Providence vous remet le sort de la monarchie napolitaine; je n'ai pas le temps de vous écrire une lettre détaillée sur le service immense que nous attendons de vous. Milady, mon ambassadrice et mon amie, vous exposera ma prière et toute la reconnaissance de votre affectionnée, CAROLINE.»
Dans cette lettre était contenu un décret du roi qui portait que «l'intention du roi n'avait jamais été de traiter avec des sujets rebelles; qu'en conséquence les capitulations des forts étaient révoquées; que les partisans de la prétendue république parthénopéenne étant plus ou moins coupables de lèse-majesté, une junte d'État serait établie pour les juger, et punirait les plus coupables par la mort, les autres par la prison et l'exil, tous par la confiscation de leurs biens.»
Une autre ordonnance devait faire connaître les volontés ultérieures de Sa Majesté et la manière dont elles seraient exécutées. A la rigueur, le roi et la reine pouvaient écrire ces choses, ils n'avaient rien signé: ils voyaient les événemens accomplis au point de vue de leur pouvoir et de leur dignité. Mais Nelson, l'homme du peuple; Nelson, le fils d'un pauvre ministre du village de Burnham-Thorp; Nelson, dont la parole était engagée par la signature de son représentant; Nelson, qui, dans tous ces démêlés de peuple à rois, devait être calme, impartial et froid comme la statue de la Justice; Nelson, sur lequel l'Europe avait les yeux ouverts, et dont le monde n'attendait qu'un mot pour le proclamer le défenseur de l'humanité, comme il était déjà l'élu de la gloire; Nelson, quelle excuse avait-il et que répondra-t-il à Dieu quand Dieu lui demandera compte de l'existence de vingt-cinq mille hommes sacrifiés à un fol amour? Le navire qui portait Emma Lyonna aborda un soir le navire qui portait Nelson; une heure après, le navire repartait pour Palerme, emportant pour tout message cette seule réponse: «Tout va bien.» Le lendemain la capitulation était déchirée.
Parmi toutes les victimes, il y en avait une qui devait être sacrée pour Nelson: c'était son collègue l'amiral Carracciolo. Après avoir conduit le roi en Sicile avec un bonheur qui avait fait envie à celui qui passait à cette époque pour le premier homme de mer qui existât, Carracciolo avait demandé la permission de revenir à Naples et l'avait obtenue. Là il avait pris parti pour les républicains, avait combattu avec eux, avait traité comme eux, et, comme eux, eût du être sous la garde de l'honneur de trois grandes nations.
Carracciolo était parvenu à échapper aux premières recherches, et par conséquent aux premiers massacres; mais, trahi par un domestique, il fut pris dans la chambre où il était caché. A peine Nelson eut-il appris son arrestation qu'il le réclama comme son prisonnier. Une action grande et généreuse pouvait servir non pas de contre-poids, mais de palliatif à la trahison de l'amiral anglais; Nelson pouvait réclamer son collègue pour l'arracher à la junte d'État; on le crut, on l'applaudit: Nelson réclamait son collègue pour le faire pendre sur son propre vaisseau!
Le procès fut court: il commença à neuf heures du matin; à dix heures, on fit dire à Nelson que la cour venait de décider qu'on accueillerait les preuves et les témoignages en faveur de l'accusé, décision qui, dans tous les pays du monde, est un droit et non une faveur. Nelson répondit que c'était inutile, et la cour passa outre.
A midi, on vint annoncer à Nelson que l'accusé était condamné à la prison perpétuelle.
—Vous vous trompez, dit Nelson au comte de Thun, qui lui annonçait cette sentence, il a été condamné à la peine de mort.
La cour gratta le motprisonet écrivit le motmortà la place.
A une heure, on vint dire à Nelson que le condamné demandait à être fusillé au lieu d'être pendu.