Mais le prince Hercule n'avait point passé ces quelques jours dans une ville qui ne s'entretenait que de la fatale influence attachée à son frère cadet, sans attraper par-ci par-là quelques bribes de conversation qui avaient donné l'éveil à sa susceptibilité. Il en résulta que le prince ouvrit l'oreille sur tout ce qui se disait à l'endroit de son frère, et, prenant dans la Villa-Réal un jeune homme en flagrant délit de narration, débuta dans son explication avec lui par lui jeter à la figure un de ces démentis qui n'admettent d'autre réparation que celle qui se fait les armes à la main. Jour et heure furent pris pour le lendemain; les témoins devaient régler les conditions du combat.
Une provocation aussi publique fit grand bruit par la ville. Si c'eût été du temps du roi Ferdinand, ce bruit eût été un bonheur, car il serait indubitablement parvenu aux oreilles de la police, qui eût pris ses mesures pour que le duel n'eût pas lieu; mais le régime avait fort changé: la république parthénopéenne était décrétée de Gaëte à Reggio, et elle eût regardé comme une atteinte portée à la liberté individuelle d'empêcher les citoyens qui vivaient sous sa maternelle protection de faire ce que bon leur semblait. La police laissa donc les choses suivre naturellement leur cours.
Or, il était dans le cours de ces choses que notre héros apprit que son frère devait se battre le lendemain, tout en continuant d'ignorer la cause pour laquelle il se battait. Il descendit aussitôt chez son aîné pour s'informer de ce qu'il y avait de vrai dans la nouvelle qui venait de parvenir jusqu'à lui; le prince Hercule lui avoua alors qu'il devait se battre en effet le lendemain, mais il ajouta qu'attendu que le duel avait lieu à propos d'une femme, il ne pouvait mettre personne dans le secret de cette future rencontre, pas même lui qui était son frère.
Le jeune prince comprit parfaitement cet excès de délicatesse, mais il exigea de son frère qu'il lui permît d'être son témoin. Celui-ci refusa d'abord, mais le principino insista tellement que le prince Hercule consentit enfin à ce qu'il lui demandait, à cette condition cependant qu'il ne ferait aucune question sur la cause de la querelle, ni ne consentirait à aucun arrangement.
Quant au choix des armes; le prince Hercule le laissait entièrement à la disposition de son adversaire, le pistolet lui étant aussi familier que l'épée,et vice versa.
Deux heures après ce colloque, les témoins avaient arrêté, sans autre explication, que les deux adversaires se rencontreraient le lendemain, à six heures du matin, au lac d'Agnano, et que l'arme à laquelle ils se battraient était l'épée.
Là-dessus le prince Hercule s'endormit avec une telle tranquillité, qu'il fallut que le lendemain, à cinq heures, son frère le réveillât.
Tous deux partirent dans leur calèche, emmenant avec eux leur médecin, qui devait porter indifféremment secours à celui des deux adversaires qui serait blessé.
A l'entrée de la grotte de Pouzzoles, ils rejoignirent ceux à qui ils avaient affaire et qui venaient à cheval. Les quatre jeunes gens se saluèrent, puis on s'enfonça sous la grotte. Dix minutes après on était sur les rives du lac d'Agnano.
Les adversaires et les témoins mirent pied à terre: chacun avait apporté des épées. On tira au sort afin de savoir desquelles on devait se servir. Le sort décida qu'on se servirait de celles du prince Hercule.
Les deux jeunes gens mirent le fer à la main. La disproportion était inouïe. A peine si l'adversaire du prince Hercule avait touché un fleuret trois fois dans sa vie; tandis que le prince Hercule, qui avait fait de l'escrime son délassement favori, maniait son épée avec une grâce et une précision qui ne permettaient pas de douter un seul instant que toutes les chances ne fussent en sa faveur.
Mais, à la première passe et contre toute attente, le prince Hercule fut enfilé de part en part, et tomba sans même jeter un cri.
Le médecin accourut: le prince était mort; l'épée de son adversaire lui avait traversé le coeur.
Le jeune prince voulut continuer le combat; il arracha l'épée des mains de son frère et somma son meurtrier de croiser le fer à son tour avec lui; mais le docteur et le second témoin se jetèrent entre eux, déclarant qu'ils ne permettraient pas une pareille infraction aux lois du duel, si bien que force fut au principino de se rendre à leurs raisons, quelque envie qu'il eût de venger son frère.
On le ramena chez lui désespéré, quoique ce fatal événement doublât sa fortune.
Le vieux prince, qui vivait fort retiré dans son château de la Capitanate, apprit la mort de son fils aîné le lendemain du jour où il avait expiré. Comme il l'avait toujours fort aimé et que cette nouvelle lui avait été annoncée sans précaution aucune, elle le frappa d'un coup aussi douloureux qu'inattendu. Le même jour il se mit au lit; le surlendemain il était mort.
Le principino se trouva donc le chef de la famille, et maître, à vingt-un ans, d'une fortune de huit millions.
Le Combat.
La douleur du prince fut grande; aussi résolut-il de voyager pour se distraire.
Il y avait justement dans le port une frégate française qui s'apprêtait à faire voile pour Toulon; le prince demanda une recommandation pour le capitaine et obtint le passage.
Des amis du capitaine lui avaient bien dit, lorsqu'ils avaient appris que le prince de *** allait s'embarquer à son bord, quel était le compagnon de voyage que sa mauvaise fortune lui envoyait; mais le capitaine était un de ces vieux loups de mer qui ne croient ni à Dieu ni au diable, et il n'avait fait que rire des susceptibilités de ses amis.
Toutes les chances étaient pour une heureuse traversée: le temps était magnifique; la flotte anglaise, sous les ordres de Foote, croisait du côté de Corfou; Nelson vivait joyeusement à Palerme auprès de la belle Emma Lyonna; le capitaine partit, fier comme un conquérant qui court à la recherche d'un monde.
Tout allait bien depuis deux jours et deux nuits, lorsqu'en se réveillant le troisième jour, à la hauteur de Livourne, le capitaine entendit crier par le matelot en vigie:Voile à tribord!
Le capitaine monta aussitôt sur le pont avec sa longue-vue et braqua l'instrument sur l'objet désigné. Au premier coup d'oeil, il reconnut une frégate de dix canons plus forte que la sienne, et, à certains détails de sa construction, il crut pouvoir être certain qu'elle était anglaise.
Mais dix canons de plus ou de moins étaient une misère pour un vieux requin comme le capitaine; il ordonna à l'équipage de se tenir prêt à tout hasard, et continua d'examiner le bâtiment. Il manoeuvrait évidemment pour se rapprocher de la frégate; le capitaine, qui aimait fort ce que les marins appellent lejeu de boules, résolut de lui épargner moitié du chemin, et mit le cap droit sur le navire ennemi.
Dans ce moment, le matelot en vigie cria:Voile à bâbord!
Le capitaine se retourna, braqua sa lunette sur l'autre horizon, et vit un second bâtiment qui, sortant majestueusement du port de Livourne, s'avançait de son côté avec intention évidente de faire sa partie. Le capitaine l'examina avec une attention toute particulière, et il reconnut un vaisseau de ligne de la première force.
—Oh! oh! murmura-t-il, trois rangées de dents à droite et deux à gauche, cela fait cinq. Nous avons à faire à trop fortes mâchoires; et aussitôt, demandant son porte-voix, il donna l'ordre de se diriger sur Bastia et de couvrir la frégate d'autant de voiles qu'elle en pourrait porter. Aussitôt on vit se déployer comme autant d'étendards les légères bonnettes, et le bâtiment, cédant à l'impulsion nouvelle que lui imprimait ce surcroît de toile, s'inclina doucement et fendit la mer avec une nouvelle vigueur.
Le prince de *** était sur le pont et avait suivi tous ces mouvemens avec un intérêt et une curiosité extrêmes. Il était brave et ne craignait pas un combat; mais cependant, en voyant les deux bâtimens auxquels le capitaine allait avoir affaire, il comprenait qu'il n'y avait d'autre salut pour la frégate que de prendre chasse et de tailler les plus longues croupières qu'elle pourrait à ses ennemis.
Heureusement le vent était bon. Aussi la frégate, qui n'avait qu'une ligne droite à suivre, tandis que les deux autres bâtimens suivaient la diagonale, gagnait-elle visiblement sur les Anglais. Le capitaine, qui jusque-là avait tenu le porte-voix à pleine main, commença à le laisser pendre négligemment à son petit doigt et à siffloter laMarseillaise, ce qui voulait dire clairement:Enfoncés messieurs les Anglais! Le prince comprit parfaitement ce langage, et, s'approchant du capitaine en se frottant les mains et avec ce sourire qui lui était habituel:
—Eh bien! capitaine, dit-il, nous avons donc de meilleures jambes qu'eux?
—Oui, oui, dit le capitaine; et, si ce vent-là dure, nous les aurons bientôt laissés à une telle distance que nous ne les entendrons plus même aboyer.
—Oh! il durera, dit le prince, en fixant ses gros yeux vers le point de l'horizon d'où venait la brise.
—Ohé! capitaine, cria le matelot en vigie.
—Eh bien?
—Le vent saute de l'est au nord.
—Mille tonnerres! s'écria le capitaine, nous sommes flambés!
En effet, une bouffée de mistral, passant aussitôt à travers les agrès, confirma ce que venait de dire le matelot. Cependant ce ne pouvait être qu'une saute de vent accidentelle. Le capitaine attendit donc quelques minutes encore avant de prendre un parti; mais, au bout d'un instant, il n'y avait plus de doute, le vent était fixé au nord.
Cette impulsion nouvelle fut éprouvée à la fois par les trois bâtimens; le vaisseau à trois ponts en profita pour prendre l'avance et couper à la frégate française la roule de la Corse. Quant à la frégate anglaise, elle se mit à courir des bordées afin de ne pas s'éloigner, ne pouvant plus se rapprocher directement.
Le capitaine était homme de tête; il prit à l'instant même une résolution décisive et hardie: c'était de marcher droit sur le plus faible des deux bâtimens, de l'attaquer corps à corps et de le prendre à l'abordage avant que le vaisseau de ligne eût pu venir à son secours.
En conséquence, la manoeuvre nécessaire fut ordonnée, et le tambour battit le branle-bas de combat.
On était si près de la frégate anglaise que l'on entendit son tambour qui répondait à notre défi.
De son côté, le vaisseau de ligne, comprenant notre intention, mit toutes voiles dehors et gouverna droit sur nous.
Les trois bâtimens paraissaient donc échelonnés sur une seule ligne et avaient l'air de suivre le même chemin; seulement ils étaient distancés à différens intervalles. Ainsi, la frégate française, qui se trouvait tenir le milieu, était à un quart de lieue à peine de la frégate anglaise, et à plus de deux lieues du vaisseau de ligne.
Bientôt cette distance diminua encore; car la frégate anglaise, voyant l'intention de son ennemie, ne conserva que les voiles strictement nécessaires à la manoeuvre, et attendit le choc dont elle était menacée.
Le capitaine français, voyant que le moment de l'action approchait, invita le prince à descendre à fond de cale, ou du moins à se retirer dans sa cabine. Mais le prince, qui n'avait jamais vu de combat naval et qui désirait profiter de l'occasion, demanda à demeurer sur le pont, promettant de rester appuyé au mât de misaine et de ne gêner en rien la manoeuvre. Le capitaine, qui aimait les braves de quelque pays qu'ils fussent, lui accorda sa demande.
On continua de s'avancer; mais, à peine eut-on fait la valeur d'une centaine de pas, qu'un petit nuage blanc apparut à bâbord de la frégate anglaise; puis on vit ricocher un boulet à quelques toises de la frégate française, puis on entendit le coup, puis enfin on vit la légère vapeur produite par l'explosion monter en s'affaiblissant et disparaître à travers la mâture, poussée qu'elle était par le vent qui venait de la France.
La partie était engagée par l'orgueilleuse fille de la Grande-Bretagne, qui, provoquée la première par le son du tambour, avait voulu répondre la première par le son du canon. Les deux bâtimens commencèrent de se rapprocher l'un de l'autre; mais, quoique les canonniers français fussent à leur poste, quoique les mèches fussent allumées, quoique les canons, accroupis sur leurs lourds affûts, semblassent demander à dire un mot à leur tour en faveur de la république, tout resta muet à bord, et l'on n'entendit d'autre bruit que l'air de laMarseillaiseque continuait de siffloter le capitaine. Il est vrai que, comme c'était à peu près le seul air qu'il sût, il l'appliquait à toutes les circonstances; seulement, selon les tons où il le sifflait, l'air variait d'expression, et l'on pouvait reconnaître aux intonations si le capitaine était de bonne ou de mauvaise humeur, content ou mécontent, triste ou joyeux.
Cette fois, l'air avait pris en passant à travers ses dents une expression de menace stridente qui ne promettait rien de bon à messieurs les Anglais.
En effet, rien n'était d'un aspect plus terrible que ce bâtiment, muet et silencieux, s'avançant en droite ligne, et d'une aile aussi ferme que celle de l'aigle, sur son ennemi, qui, de cinq minutes en cinq minutes, virant et revirant de bord, lui envoyait sa double bordée, sans que tout cet ouragan de fer qui passait à travers les voiles, les agrès et la mâture de la frégate française, parût lui faire un mal sensible et l'arrêtât un seul instant dans sa course. Enfin, les deux bâtimens se trouvèrent presque bord à bord; la frégate venait de décharger sa bordée; elle donna l'ordre de virer pour présenter celui de ses flancs qui était encore armé; mais, au moment où elle s'offrait de biais à notre artillerie, le motFeu!retentit; vingt-quatre pièces tonnèrent à la fois, le tiers de l'équipage anglais fut emporté, deux mâts craquèrent et s'abattirent, et le bâtiment, frémissant de ses mâtereaux à sa quille, s'arrêta court dans sa manoeuvre, tremblant sur place et forcé d'attendre son ennemi.
Alors la frégate française vira de bord à son tour avec une légèreté et une grâce parfaites, et vint pour engager son beaupré dans les porte-haubans du mât d'artimon; mais, en passant devant son ennemie, elle la salua à bout portant de sa seconde bordée, qui, frappant en plein bois, brisa la muraille du bâtiment et coucha sur le pont huit ou dix morts et une vingtaine de blessés.
Au même moment, on entendit le choc des deux bâtimens qui se heurtaient, et que les grappins attachaient l'un à l'autre de cette fatale étreinte que suit presque toujours l'anéantissement de l'un des deux.
Il y eut un moment de confusion horrible; Anglais et Français étaient tellement mêlés et confondus, qu'on ne savait lesquels attaquaient, lesquels se défendaient. Trois fois les Français débordèrent sur la frégate anglaise comme un torrent qui se précipite, trois fois ils reculèrent comme une marée qui se retire. Enfin, à un quatrième effort, toute résistance parut cesser; le capitaine avait disparu, blessé ou mort. Chacun se rendait à bord de la frégate anglaise; le pavillon britannique protestait seul encore contre la défaite; un matelot s'élança pour l'abaisser. En ce moment, le cri: Au feu! retentit; le capitaine anglais, une mèche à la main, avait été vu s'avançant vers la sainte-barbe.
Aussitôt Anglais et Français se précipitèrent pêle-mêle à bord de la frégate française pour fuir le volcan qui allait s'ouvrir sous leurs pieds et qui menaçait d'engloutir à la fois amis et ennemis. Des matelots, la hache à la main, s'élancèrent pour couper les chaînes des grappins et pour dégager le beaupré. Le capitaine emboucha son porte-voix et commanda la manoeuvre à l'aide de laquelle il espérait s'éloigner de son ennemie, et la belle et intelligente frégate, comme si elle eût compris le danger qu'elle courait, fit un mouvement en arrière. Au même instant, un fracas pareil à celui de cent pièces de canon qui tonneraient à la fois se fit entendre; le bâtiment anglais éclata comme une bombe, chassant au ciel les débris de ses mâts, ses canons brisés et les membres dispersés de ses blessés et de ses morts. Puis un affreux silence succéda à cet effroyable bruit, un vaste foyer ardent demeura quelques secondes encore à la surface de la mer, s'enfonçant peu à peu et en faisant bouillonner l'eau qui l'étreignait, enfin il fit trois tours sur lui-même et s'engloutit. Presque aussitôt une pluie d'agrès rompus, de membres sanglans, de débris enflammés retomba autour de la frégate française. Tout était fini, son ennemie avait cessé d'exister.
Il y eut un instant de trouble suprême pendant lequel personne ne fut sûr de sa propre existence, où les plus braves se regardèrent en frissonnant, et où l'on ne sut pas, tant la frégate française était proche de la frégate anglaise, si elle ne serait pas entraînée avec elle au fond de la mer ou lancée avec elle jusqu'au ciel.
Le capitaine reprit la premier son sang-froid; il ordonna de conduire les prisonniers à fond de cale, de descendre les blessés dans l'entre-pont et de jeter les morts à la mer.
Puis, ces trois ordres exécutés, il se retourna vers le vaisseau à trois ponts, qui, pendant la catastrophe que nous venons de raconter, avait gagné du chemin, et qui s'avançait chassant l'écume devant sa proue comme un cheval de course la poussière devant son poitrail.
Le capitaine fit réparer à l'instant même les avaries qui avaient atteint le corps du bâtiment, changea deux ou trois voiles déchirées par les boulets, remplaça les agrès coupés par des agrès neufs; puis, comprenant que son salut dépendait de la rapidité de ses mouvemens, il reprit chasse avec toute la vitesse dont son bâtiment était susceptible.
Mais si rapidement qu'eussent été exécutées ces manoeuvres, elles avaient pris un temps matériel que son antagoniste avait mis à profit, de sorte qu'au moment où la frégate s'inclinait sous le vent, reprenant sa course vers les Baléares, un point blanc apparut à l'avant du bâtiment de ligne, et presque aussitôt, passant à travers la mâture, un boulet coupa deux ou trois cordages et troua la grande voile et la voile de foc.
—Mille tonnerres! dit le capitaine; les brigands ont du vingt-quatre!
Effectivement, deux pièces de ce calibre étaient placées à bord du vaisseau, l'une à l'avant, l'autre à l'arrière, de sorte que, lorsque le capitaine de la frégate se croyait encore hors de la portée habituelle, il se trouvait, à son grand désappointement, sous le feu de son ennemi.
—Toutes les voiles dehors! cria le capitaine, tout, jusqu'aux bonnettes de cacatois! Qu'on ne laisse pas un chiffon de toile grand comme un mouchoir de poche dans les armoires! Allez!
Et aussitôt trois ou quatre petites voiles s'élancèrent et coururent se ranger près des voiles plus grandes qu'elles étaient destinées à accompagner, et l'on sentit à un accroissement de vitesse que, si chétif que fût ce secours, il n'était cependant pas tout à fait inutile.
En ce moment, un second coup du canon retentit, qui passa comme le premier dans la mâture, mais sans autre résultat que de trouer une ou deux voiles.
On marcha ainsi pendant l'espace de dix minutes à peu près; pendant ces dix minutes, le capitaine français ne cessa point de tenir sa lunette braquée sur le vaisseau ennemi. Puis, après ces dix minutes d'examen, faisant rentrer les différent tubes de sa lunette les uns dans les autres d'un violent coup de la paume de la main:
—Enfoncés, décidément, messieurs les Anglais! cria-t-il, nous filons un demi-noeud plus que vous!
—Ainsi, demanda le prince, qui n'avait pas quitté le pont, ainsi demain matin nous serons hors de vue?
—Oh! mon Dieu, oui, répondit le capitaine, si nous allons toujours ce train-là.
—Et si quelque boulet maudit ne nous brise pas une de nos trois jambes, dit en riant le prince.
Comme il disait ces paroles, le bruit d'un troisième coup de canon retentit, et presque aussitôt on entendit un craquement terrible; un boulet venait de briser le mât auquel était appuyé le prince, au dessous de la grande hune.
En même temps le mât s'inclina comme un arbre que le vent déracine; puis, toute chargée de ses voiles, de ses agrès, de ses cordages, sa partie supérieure s'abattit sur le pont, ensevelissant le prince de *** sous un amas de voiles, mais cela avec tant de bonheur que le prince n'eut pas même une égratignure.
Un juron à faire fendre le ciel accompagna cet événement comme le roulement du tonnerre accompagne la foudre. C'était le capitaine qui envisageait d'un coup d'oeil sa position. Or, cette position était tranchée: maintenant un combat était inévitable, et le résultat de ce combat avec un navire inférieur, des hommes déjà lassés d'une première lutte et un équipage de moitié moins fort que l'équipage ennemi, ne présentait pas un instant la moindre chance favorable.
Le capitaine ne se prépara pas moins à cette lutte désespérée avec le courage calme et persévérant que chacun lui connaissait: le branle-bas de combat retentit de nouveau, et la moitié des matelots courut de rechef aux armes, qu'on n'avait fait au reste que déposer provisoirement sur le pont, tandis que l'autre moitié, s'élançant dans la mâture, se mit à couper à grands coups de hache cordages et agrès; puis on souleva le mât brisé, et agrès, mâts, voiles, cordages, tout fut jeté à la mer.
Ce fut alors seulement qu'on s'aperçut que le prince était sain et sauf. Le capitaine l'avait cru exterminé.
Cependant, si court que fut le temps écoulé depuis la catastrophe, les progrès du vaisseau étaient déjà visibles: continuer la chasse était donc fuir inutilement; or, fuir est une lâcheté, quand la fuite n'offre pas une chance de salut. C'est ainsi du moins que pensait le capitaine. Aussi ordonna-t-il aussitôt qu'on dépouillât le bâtiment de toutes les voiles qui ne seraient pas absolument nécessaires à la manoeuvre, et qu'on attendit le vaisseau.
Mais, comme il pensa que dans cette situation critique une allocution à ses matelots ferait bien, il monta sur l'escalier du gaillard d'arrière, et, s'adressant à son équipage:
—Mes amis, dit-il, nous sommes tous flambés depuis A jusqu'à Z. Il ne nous reste maintenant qu'à mourir le mieux que nous pourrons. Souvenez-vous duVengeur, etvive la république!
L'équipage répéta d'une seule voix le cri de:Vive la république! puis chacun courut à son poste aussi léger et aussi dispos que s'il venait d'être convoqué pour une distribution de grog.
Quant au capitaine, il se mit à siffler laMarseillaise.
Le vaisseau s'avançait toujours, et, à chaque pas qu'il faisait, ses messagers de mort devenaient de plus en plus fréquens et de plus en plus funestes; enfin il se trouva à portée ordinaire, et tournant son flanc armé d'une triple rangée de canons, il se couvrit d'un épais nuage de fumée du milieu duquel s'échappa une grêle de boulets qui vint s'abattre sur le pont de la frégate.
En pareille circonstance, mieux vaut courir au devant du danger que de l'attendre. Le capitaine ordonna de manoeuvrer sur le bâtiment anglais et de tenter l'abordage. Si quelque chose pouvait sauver la frégate, c'était un coup de vigueur qui fit disparaître la supériorité physique de l'ennemi auquel elle avait affaire, en mettant aux prises l'impétuosité française avec le courage anglican.
Mais le vaisseau anglais avait une trop bonne position pour la perdre ainsi. Avec ses canons de trente-six, la frégate pouvait l'atteindre à peine, tandis que lui, avec ses canons de quarante-huit, la foudroyait impunément. Or comme, dès qu'il vit la frégate mettre cap sur lui, ce fut lui qui manoeuvra pour la tenir toujours à la même distance, à partir de ce moment ce fut, par un étrange jeu, le plus fort qui sembla fuir, et le plus faible qui sembla poursuivre.
La situation du bâtiment français était terrible: maintenu toujours à la même distance par la même manoeuvre, chaque bordée de son ennemi l'atteignait en plein corps, tandis que les coups désespérés qu'il tirait se perdaient impuissans dans l'intervalle qui la séparait du but qu'il voulait atteindre; ce n'était plus une lutte, c'était simplement une agonie; il fallait mourir sans même se défendre, ou amener.
Le capitaine était à l'endroit le plus découvert, se jetant pour ainsi dire au devant de chaque bordée, et espérant qu'à chacune d'elles quelque boulet le couperait en deux; mais on eût dit qu'il était invulnérable; son bâtiment était rasé comme un ponton, le plancher était couvert de morts et de mourans, et lui n'avait pas une seule blessure.
Il y avait aussi le prince de *** qui était sain et sauf.
Le capitaine jeta les yeux autour de lui, il vit son équipage décimé par la mitraille, mourant sans se plaindre, quoiqu'il mourût sans vengeance; il sentit sa frégate frémissant et se plaignant sous ses pieds, comme si elle aussi eût été animée et vivante: il comprit qu'il était responsable devant Dieu des jours qui lui étaient confiés, et devant la France du bâtiment dont elle l'avait fait roi. Il donna, en pleurant de rage, l'ordre d'amener le pavillon.
Aussitôt que la flamme aux trois couleurs eut disparu de la corne où elle flottait, le feu du bâtiment ennemi cessa; et, mettant le cap sur la frégate, il manoeuvra pour venir droit à elle; de son côté, la frégate le voyait s'avancer dans un morne silence: on eût dit qu'à son approche les mourans même retenaient leurs plaintes. Par un mouvement machinal, les quelques artilleurs qui restaient près d'une douzaine de pièces encore en batterie virent à peine le bâtiment à portée, qu'ils approchèrent machinalement la mèche des canons; mais, sur un signe du capitaine, toutes les lances furent jetées sur le pont, et chacun attendit, résigné, comprenant que toute défense serait une trahison.
Au bout d'un instant, les deux bâtimens se trouvèrent presque bord à bord, mais dans un état bien différent: pas un seul homme du vaisseau anglais ne manquait au rôle de l'équipage, pas un mât n'était atteint, pas un cordage n'était brisé; le bâtiment français, au contraire, tout mutilé de sa double lutte, avait perdu la moitié de son monde, avait ses trois mâts brisés, et presque tous ses cordages flottaient au vent comme une chevelure éparse et désolée.
Lorsque le capitaine anglais fut à portée de la voix, il adressa en excellent français, à son courageux adversaire, quelques uns de ces mots de consolation avec lesquels les braves adoucissent entre eux la douleur de la mort ou la honte de la défaite. Mais le capitaine français se contenta de sourire en secouant la tête, après quoi il fit signe à son ennemi d'envoyer ses chaloupes afin que l'équipage prisonnier pût passer d'un bord à l'autre, toutes les embarcations de la frégate étant hors de service. Le transport s'opéra aussitôt. Le bâtiment français avait tellement souffert qu'il faisait eau de tout côté, et que, si l'on ne portait un prompt remède à ses avaries, il menaçait de couler bas.
On transporta d'abord les malheureux atteints le plus grièvement, puis ceux dont les blessures étaient plus légères, puis enfin les quelques hommes qui étaient sortis par miracle sains et saufs du double combat qu'ils venaient de soutenir.
Le capitaine resta le dernier à bord, comme c'était son devoir; puis, lorsqu'il vit le reste de son équipage dans la chaloupe, et que le capitaine anglais faisait mettre sa propre yole à la mer pour l'envoyer prendre, il entra dans sa chambre comme s'il eût oublié quelque chose; cinq minutes après on entendit la détonation d'un coup de pistolet.
Deux des matelots anglais et le jeune midshipman qui commandait l'embarcation s'élancèrent aussitôt sur le pont et coururent à la chambre du capitaine. Ils le trouvèrent étendu sur le parquet, défiguré et nageant dans son sang; le malheureux et brave marin n'avait pas voulu survivre à sa défaite: il venait de se brûler la cervelle.
Le jeune midshipman et les deux matelots venaient à peine de s'assurer qu'il était mort, lorsqu'un coup de sifflet se fit entendre. Au moment où le prince de *** mettait le pied à bord du vaisseau anglais, on commença de s'apercevoir que le temps tournait à la tempête; de sorte que le capitaine, voyant qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour faire face à ce nouvel ennemi, avait résolu de regagner en toute hâte le port de Livourne ou de Porto-Ferrajo.
Trois jours après, le bâtiment anglais, démâté de son mât d'artimon, son gouvernail brisé, et ne se soutenant sur l'eau qu'à l'aide de ses pompes, entra dans le port de Mahon, poussé par les derniers souffles de la tempête qui avait failli l'anéantir.
Quant à la frégate française, un instant son vainqueur avait voulu essayer de la traîner après lui, mais bientôt il avait été forcé de l'abandonner; et en même temps que le vaisseau anglais entrait dans le port de Mahon, elle allait s'échouer sur les côtes de France, avec le corps de son brave capitaine, auquel elle servait de glorieux cercueil.
Le prince de *** avait supporté la tempête avec le même bonheur que le combat, et il était descendu à Mahon sans même avoir eu le mal de mer.
La Bénédiction paternelle.
Pendant cinq ans, on ignora complètement ce que le prince de *** était devenu. Son banquier seulement lui faisait régulièrement passer des sommes considérables, tantôt en France, tantôt en Angleterre, tantôt en Allemagne. Enfin, un beau jour, on le vit reparaître à Naples, mari d'une jeune Anglaise qu'il avait épousée, et père de deux jolis enfans que le ciel, dans son éternel sourire pour lui, avait faits l'un garçon et l'autre fille.
Nous ne dirons qu'un mot du garçon; puis nous le quitterons pour revenir à la fille, dont les malheurs vont faire à peu près à eux seuls les frais de cet intéressant chapitre.
Le garçon était le portrait vivant de son père. Aussi, à la première vue, n'y eut-il pas de doute à Naples que le don fatal de la jettatura ne dût se continuer dans la ligne masculine du prince.
Quant à la fille, c'était une délicieuse personne, qui réunissait en elle seule les deux types des beautés italienne et anglaise: elle avait de longs cheveux noirs, de beaux yeux bleus, le teint blanc et mat comme un lis, des dents petites et brillantes comme des perles, les lèvres rouges comme une cerise.
La mère seule se chargea de l'éducation de cette ravissante enfant; elle grandit à son ombre, gracieuse et fraîche comme une fleur de printemps.
A quinze ans, c'était le miracle de Naples; la première chose qu'on demandait aux étrangers était s'ils avaient vu la charmante princesse de ***.
Il va sans dire que pendant ces quinze ans l'étoile funeste du prince était constamment restée la même; seulement à ses besicles il avait joint une énorme tabatière, ce qui doublait encore, s'il faut en croire les traditions, la maligne influence à laquelle étaient constamment soumis ceux qui se trouvaient en contact avec lui.
Au milieu de tous les jeunes seigneurs qui bourdonnaient autour d'elle, la belle Elena (c'était ainsi que se nommait la fille du prince de ***) avait remarqué le comte de F***, second fils d'un des plus riches et des plus aristocratiques patriciens de la ville de Naples. Or, comme le droit d'aînesse était aboli dans le royaume des Deux-Siciles, le comte de F*** ne se trouvait pas moins, tout puîné qu'il était, un parti fort sortable pour notre héroïne, puisqu'il apportait en mariage quelque chose comme cent cinquante mille livres de rente, un noble nom, vingt-cinq ans, et une belle figure.
Chose difficile à croire, c'était cette belle figure qui se trouvait le principal obstacle au mariage, non de la part de la jeune princesse, Dieu merci; elle, au contraire, appréciait ce don de la nature à sa valeur, et même au delà; mais cette belle figure avait tant fait des siennes, elle avait tourné tant de têtes et elle avait causé tant de scandale par la ville, que toutes les fois qu'il était question du comte de F*** devant le prince de ***, il s'empressait de manifester son opinion sur les jeunes dissipés, et particulièrement sur celui-ci, lequel, au dire du prince, avait autant de bonnes fortunes que Salomon.
Malheureusement, il arriva ce qui arrive toujours; ce fut du seul homme que n'aurait pas dû aimer Elena que la belle Elena devint amoureuse. Était-ce par sympathie ou par esprit de contrariété? Je l'ignore. Était-ce parce qu'elle en pensait beaucoup de bien ou parce qu'on lui en avait dit beaucoup de mal? Je ne sais. Mais tant il y a qu'elle en devint amoureuse non pas de cet amour éphémère qu'un léger caprice fait naître et que la moindre opposition fait mourir, mais de cet amour ardent, profond et éternel, qui s'augmente des difficultés qu'on lui oppose, qui se nourrit des larmes qu'il répand, et qui, comme celui de Juliette et de Roméo, ne voit d'autre dénouement à sa durée que l'autel ou la tombe.
Mais quoique le prince adorât sa fille, et justement même parce qu'il l'adorait, il se montrait de plus en plus opposé à une union, qui, selon lui, devait faire son malheur. Chaque jour il venait raconter à la pauvre Elena quelque tour nouveau à la manière de Faublas ou de Richelieu, dont le comte de F*** était le héros; mais, à son grand étonnement, cette nomenclature de méfaits, au lieu de diminuer l'amour de la jeune fille, ne faisait que l'augmenter.
Cet amour arriva bientôt à un point que ses belles joues pâlirent, que ses yeux, conservant le jour la trace des larmes de la nuit, commencèrent à perdre de leur éclat; enfin qu'une mélancolie profonde s'emparant d'elle, ses lèvres ne laissèrent plus passer que de ces rares sourires pareils aux pâles rayons d'un soleil d'hiver. Une maladie de langueur se déclara.
Le prince, horriblement inquiet du changement survenu chez Elena, attendit le médecin au moment où il sortait de la chambre de sa fille, et le supplia de lui dire ce qu'il pensait de son état; le médecin répondit qu'en cette circonstance moins qu'en toute autre la médecine pouvait se permettre de prédire l'avenir, attendu que la maladie de la jeune fille lui paraissait amenée par des causes purement morales, causes sur lesquelles la malade avait obstinément refusé de s'expliquer; mais que, malgré ce refus, il n'en était pas moins sûr qu'il y avait au fond de cette langueur, qui pouvait devenir mortelle, quelque secret dans lequel était sa guérison.
Ce secret n'en était pas un pour le prince. Aussi suivit-il les progrès du mal avec anxiété. Il tint bon encore deux ou trois mois; mais, au bout de ce temps, le médecin l'ayant prévenu que l'état de la malade empirait de telle façon qu'il ne répondait plus d'elle, le prince, tout en demandant pardon à Dieu et à la morale de confier le bonheur de sa fille à un pareil homme, finit par dire un beau jour à Elena que, comme sa vie lui était plus chère que tout au monde, il consentait enfin à ce qu'elle épousât le comte de F***.
La pauvre Elena, qui ne s'attendait pas à cette bonne nouvelle, bondit de joie; ses joues pâlies s'animèrent à l'instant du plus ravissant incarnat; ses yeux ternis lancèrent des éclairs; enfin sa belle bouche attristée retrouva un de ces doux sourires qu'elle semblait à tout jamais avoir oubliés. Elle jeta ses bras amaigris autour du cou de son père, et, en échange de son consentement, elle lui promit non seulement de vivre, mais encore d'être heureuse.
Le prince secoua la tête tristement, la fatale réputation de son futur gendre lui revenant sans cesse à l'esprit.
Cependant, comme sa parole était donnée, il n'en consentit pas moins à ce qu'Elena fit connaître à l'instant même à son prétendu, qui avait été sinon aussi malade, du moins aussi malheureux qu'elle, le changement inattendu qui s'opérait dans leur position.
Le comte de F*** accourut. En apprenant cette nouvelle inespérée, il avait failli devenir fou de joie.
Les deux amans se revoyant ne purent échanger une seule parole, ils fondirent en larmes.
Le prince se retira tout en grommelant: cinq secondes de plus d'un pareil spectacle, il allait pleurer comme eux et avec eux.
Les refus du prince avaient fait tant de bruit qu'il comprit lui-même que, du moment où il cessait de s'opposer à l'union des deux amans, mieux valait que le mariage eût lieu plus tôt que plus tard. Le jour de la cérémonie fut donc fixé à trois semaines; c'était juste le temps nécessaire à l'accomplissement des formalités d'usage.
Pendant ces trois semaines, le prince de *** reçut peut-être dix lettres anonymes, toutes remplies des plus graves accusations contre son futur gendre; c'étaient des Arianes délaissées qui le représentaient comme un amant sans foi; c'étaient des mères éplorées qui l'accusaient d'être un père sans entrailles; c'étaient enfin des deux parts des plaintes amères qui venaient corroborer de plus en plus la première opinion que le prince avait conçue à l'endroit du comte de F***. Mais le prince avait donné sa parole; il voyait son heureuse enfant se reprendre chaque jour à la vie en se reprenant au bonheur. Il renferma toutes ses craintes au fond de son âme, comprenant qu'après avoir cédé aux désirs d'Elena, ce serait la tuer maintenant que de lui retirer sa parole donnée.
Tout resta dans lestatu quo, et, le grand jour arrivé, l'auguste cérémonie eut lieu à la grande joie des jeunes époux et à l'admiration de tous les assistans, qui déclaraient, à l'unanimité, qu'on ferait inutilement tout le royaume des Deux-Siciles pour trouver deux jeunes gens qui se convinssent davantage sous tous les rapports.
Le soir, il y eut un grand bal pendant lequel le jeune époux fut fort empressé, et la belle épouse fort rougissante; puis enfin vint l'heure de se retirer. Les invités disparurent les uns après les autres: il ne resta plus dans le palais que les nouveaux mariés, le prince et la princesse. En voyant se rapprocher ainsi l'instant d'appartenir à un autre, Elena se jeta dans les bras de sa mère, tandis que le jeune comte secouait en souriant la main du prince.
En ce moment, celui-ci, oubliant tous ses préjugés contre son gendre, le prit dans un bras, prit sa fille dans l'autre, les embrassa tous les deux sur le front en s'écriant:—Venez, chers enfans, venez recevoir la bénédiction paternelle!
A ces mots, tous deux, se laissant glisser de ses bras, tombèrent à ses genoux, et le prince, pour ne pas rester au dessous de la situation, abaissa sur leurs têtes ses mains qu'il avait levées vers le ciel; alors, ne trouvant rien de mieux à dire que les paroles que le Seigneur lui-même dit aux premiers époux:—Croissez et multipliez! s'écria-t-il.
Puis, craignant de se laisser aller à une émotion qu'il regardait comme indigne d'un homme, il se retira dans son appartement, où, au bout d'un quart d'heure, la princesse vint le joindre, en lui annonçant que, selon toute probabilité, les deux jeunes époux étaient occupés à accomplir en ce moment même les paroles de la Genèse.
Le lendemain, Elena, en revoyant son père, rougit prodigieusement; de son côté, le comte de F*** n'était pas exempt d'un certain embarras en abordant le prince; mais comme cet embarras et cette rougeur étaient assez naturels dans la position des parties, la princesse se contenta de répondre à cette rougeur par un baiser, et le prince à cet embarras par un sourire.
La journée se passa sans que le prince et la princesse essayassent d'entrer dans aucun détail sur ce qui s'était passé entre les jeunes époux hors de leur présence; seulement, comme ils comprenaient leur situation, ils les laissèrent le plus qu'ils purent en tête-à-tête, et ne furent aucunement étonnés qu'ils passassent une partie de la journée renfermés dans leurs appartmens. Néanmoins, on dîna en famille; mais comme les époux paraissaient de plus en plus contraints et embarrassés, le prince et la princesse échangèrent un sourire d'intelligence; et aussitôt le dessert achevé, ils annoncèrent à leurs enfans qu'ils avaient décidé d'aller passer quelques jours à la campagne, et que, pendant ces quelques jours, ils laissaient le palais de Naples à leur entière disposition.
Ce qui fut dit fut fait, et le même soir le prince et la princesse partirent pour Caserte, assez préoccupés tous deux des observations qu'ils avaient faites séparément, mais dont cependant ils n'ouvrirent pas la bouche pendant tout le voyage.
Trois jours après, au moment où le prince et la princesse déjeunaient en tête-à-tête, on entendit le roulement d'une voiture dans la cour du château. Cinq minutes après, un domestique arriva tout courant annoncer que la jeune comtesse venait d'arriver.
Derrière lui Elena parut; mais, au contraire de ce qu'on aurait pu attendre d'une mariée de la semaine, sa figure était toute bouleversée, et elle se jeta en pleurant dans les bras de sa mère.
Le prince adorait sa fille; il voulut donc connaître la cause de son chagrin; mais plus il l'interrogeait, plus Elena, tout en gardant le silence, versait d'abondantes larmes. Enfin une idée terrible traversa l'esprit du prince.
—Oh! le malheureux! s'écria-t-il, il t'aura fait quelque infidélité?
—Hélas! plût au ciel! répondit la jeune fille.
—Comment, plût au ciel? Mais qu'est-il donc arrivé? continua le prince.
—Une chose que je ne puis dire qu'à ma mère, répondit Elena.
—Viens donc, mon enfant, viens donc avec moi, s'écria la princesse, et conte-moi tes chagrins.
—Ma mère! ma mère! dit la jeune femme, je ne sais si j'oserai.
—Mais c'est donc bien terrible? demanda le prince.
—Oh! mon père, c'est affreux.
—Je l'avais bien dit, murmura le prince, que cet homme ferait ton malheur!
—Hélas! que ne vous ai-je cru! répondit Elena.
—Viens, mon enfant, viens, dit la princesse, et nous verrons à arranger tout cela.
—Ah! ma mère, ma mère, répondit la jeune mariée en se laissant entraîner presque malgré elle, ah! je crains bien qu'il n'y ait pas de remède.
Et les deux femmes disparurent dans la chambre à coucher de la princesse.
Là fut révélé un secret inattendu, miraculeux, inouï: le comte de F***, le Lovelace de Naples, ce héros aux mille et une aventures, cet homme dont les précoces paternités avaient causé de si grandes et de si longues terreurs au prince de ***, le comte de F*** n'était pas plus avancé près de sa femme au bout de six jours de mariage que M. de Lignolle, de charadique mémoire, ne l'était près de sa femme au bout d'un an.
Et ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est que la réputation antérieure du comte de F***, loin d'être usurpée, était encore restée au dessous de la réalité.
Mais la bénédiction paternelle portait ses fruits. Aussi, comme l'avait laissé craindre l'exclamation d'Elena, il n'y avait pas de remède.
Trois ans s'écoulèrent sans que rien au monde pût conjurer le maléfice dont le pauvre comte de F*** était victime; puis, au bout de trois ans, un bruit singulier se répandit: c'est que madame la comtesse de F***, aux termes d'un des articles du concile de Trente, demandait le divorce pour cause d'impuissance de son mari.
Une pareille nouvelle, comme on le comprend bien, ne pouvait avoir grande croyance dans la ville de Naples; les femmes surtout l'accueillaient en haussant les épaules, en assurant que de pareils bruits n'avaient pas le sens commun. Cependant un jour il fallut bien y croire: la comtesse de F*** venait de faire assigner son mari devant le tribunal de la Rota à Rome.
Alors chacun voulut entrer dans les moindres détails des événemens qui avaient suivi le bal de noces; mais nul ne pensa à révéler la fatale bénédiction du prince de *** et les termes bibliques dans lesquels il l'avait formulée, de sorte que toutes choses restèrent dans le doute, tous les hommes prenant parti pour la comtesse, toutes les femmes se rangeant du côté du comte.
Pendant trois mois, Naples fut aussi pleine de division qu'elle l'avait été aux époques des plus grandes discordes civiles. C'étaient, à propos du comte et de la comtesse de F***, d'éternelles discussions entre les maris et les femmes; les maris soutenaient à leurs femmes que non seulement le comte de F*** était impuissant, mais encore qu'il l'avait toujours été; les femmes répondaient à leurs maris qu'ils étaient des imbéciles, et qu'ils ne savaient ce qu'ils disaient.
Enfin la comtesse comparut devant un tribunal de docteurs et de sages-femmes. Les sages-femmes et les docteurs déclarèrent à l'unanimité qu'il était fort malheureux qu'Elena, comme Jeanne d'Arc, ne fût pas née dans les marches de Lorraine, attendu que, comme l'héroïne de Vaucouleurs, elle avait, en cas d'invasion tout ce qu'il fallait pour chasser les Anglais de France.
Les maris triomphèrent, mais les femmes ne se rendirent point pour si peu: elles prétendirent que les sages-femmes ne savaient pas leur métier, et que les médecins ne s'y connaissaient pas.
Les querelles conjugales s'envenimèrent ainsi, et une partie de ces dames, n'ayant pas le bonheur de pouvoir demander le divorce pour cause d'impuissance, demandèrent la séparation de corps pour incompatibilité d'humeur.
Le comte de F*** demanda le congrès: c'était son droit. Le congrès fut donc ordonné: c'était sa dernière espérance.
Nous sommes trop chaste pour entrer dans les détails de cette singulière coutume, fort usitée au moyen-âge, mais fort tombée en désuétude au dix-neuvième siècle. Au reste, si nos lecteurs avaient quelque curiosité à ce sujet, nous les renverrions à Tallemant des Beaux,Historiette de M. de Langeais. Contentons-nous de dire que, contre toute croyance, le résultat tourna à la plus grande honte du pauvre comte de F***.
Les maris napolitains se prirent par la main et dansèrent en rond, ni plus ni moins qu'on assure que le firent depuis au foyer du Théâtre-Français MM. les romantiques autour du buste de Racine; ce qui ne me parut jamais bien prouvé, attendu que le buste de Racine est appuyé contre le mur.
On crut les femmes anéanties; mais comme on le sait, lorsque les femmes ont une chose dans la tête, il est assez difficile de la leur ôter. Ces dames répondirent qu'elles demeureraient dans leur première opinion sur l'excellent caractère du comte jusqu'à preuve directe du contraire.
Mais, comme le tribunal de la Rota n'est pas composé de femmes, le tribunal décida que le mariage, n'ayant point été consommé, était comme nul et non avenu.
Moyennant lequel jugement les deux époux rentrèrent dans la liberté de se tourner le dos et de contracter, si bon leur semble, chacun de son côté, un nouvel hyménée.
Elena ne tarda point à profiter de la permission qui lui était donnée. Pendant ces trois ans d'étrange veuvage, le chevalier de T*** lui avait fait une cour des plus assidues; mais, moitié par vertu, moitié dans la crainte de fournir au comte de F*** de légitimes griefs, Elena n'avait jamais avoué au chevalier qu'elle partageait son amour. Il était résulté de cette réserve une grande admiration de la part du monde, et un profond amour de la part du chevalier de T***.
Aussi, le prononcé du jugement à peine connu, le chevalier de T***, qui n'attendait que ce moment pour se substituer aux lieu et place du premier mari, accourut-il offrir son coeur et sa main à la belle Elena: l'un et l'autre furent acceptés, et la nouvelle des noces à venir se répandit en même temps que la rupture du mariage passé.
Cette fois, le prince ne mit aucune opposition aux voeux de sa fille, qui, au reste, étant devenue majeure, avait le droit de se gouverner elle-même. Le chevalier de T*** n'avait jamais fait parler de lui que de la façon la plus avantageuse: il était d'une des premières familles de Naples, assez riche pour qu'on ne pût pas supposer que son amour pour Elena fût le résultat d'un calcul, et en outre attaché comme aide-de-camp à l'un des princes de la famille régnante: le parti était donc sortable de tout point.
On décida qu'on laisserait trois mois s'écouler pour les convenances; que pendant ces trois mois le chevalier de T*** accepterait une mission que le prince lui avait offerte pour Vienne; enfin que, ces trois mois expirés, il reviendrait à Naples, où les noces seraient célébrées.
Tout se passa selon les conventions faites: au jour dit, le chevalier de T*** fut de retour, plus amoureux qu'il n'était parti: de son côté, Elena lui avait gardé dans toute sa force le second amour aussi profond et aussi pur que le premier. Toutes les formalités d'usage avaient été remplies pendant cet intervalle, rien ne pouvait donc retarder le bonheur des deux amans. Le mariage fut célébré huit jours après l'arrivée du chevalier.
Cette fois, il n'y eut ni dîner ni bal; on se maria à la campagne et dans la chapelle du château: quatre témoins, le prince et la princesse assistèrent seuls au bonheur des nouveaux époux. Comme la première fois, après la célébration du mariage, le prince les arrêta pour leur faire une petite exhortation qu'Elena et le chevalier écoutèrent avec tout le recueillement et le respect possibles. Puis, l'allocution terminée, il voulut les bénir. Mais Elena, qui savait ce qu'avait coûté à son bonheur la première bénédiction paternelle, fit un bond en arrière, et, étendant les mains vers son père:
—Au nom du ciel! mon père, lui dit-elle, pas un mot de plus! C'est une superstition peut-être, mais, superstition ou non, ne nous bénissez pas.
Le prince, qui ne connaissait pas la véritable cause du refus de sa fille, insista pour accomplir ce qu'il regardait comme un devoir; mais, la peur l'emportant sur le respect, Elena, au grand étonnement du prince, entraîna son mari dans son appartement pour le soustraire à la redoutable bénédiction, et, d'un mouvement rapide comme la pensée, en faisant des cornes de ses deux mains, afin, s'il était besoin, de conjurer doublement l'influence perturbatrice de son père, elle referma la porte entre elle et lui et la barricada en dedans à deux verroux.
Le souvenir des orages qui avaient éclaté dès le premier jour dans le jeune ménage inspira d'abord de vives inquiétudes à la princesse, qui craignit que le maléfice de son époux troublât également ce second ménage. Ses appréhensions ne se calmèrent que lorsque le troisième jour sa fille vint rendre visite comme la première fois à ses parens, qui s'étaient retirés à la campagne. La jeune fille avait la figure si radieuse que les craintes de la mère s'évanouirent aussitôt.
En effet, Elena dit à sa mère que son nouvel époux n'avait pas cessé un seul instant de l'aimer, qu'il était bon, d'un charmant caractère, prévenant, docile même et plein d'attentions délicates pour elle; en un mot, qu'elle était parfaitement heureuse.
Le bonheur si chèrement acheté de la jeune fille s'augmenta bientôt du titre de mère. Elle donna le jour à un gros garçon. On choisit pour allaiter le nouveau-né une belle nourrice de Procida, aux boucles d'oreilles à rosette de perles, au justaucorps écarlate galonné d'or, à l'ample jupon plissé à franges d'argent, qu'on installa dans la maison et à qui tous les domestiques reçurent l'ordre d'obéir comme à une seconde maîtresse. Le bambino était l'idole de toute la maison, la princesse l'adorait, le prince en était fou; nous ne parlons pas du père et de la mère, tous les deux semblaient avoir concentré leur existence dans celle de cette pauvre petite créature.
Quinze mois s'écoulèrent: l'enfant était on ne peut plus avancé pour son âge, connaissant et aimant tout le monde, et surtout le bon papa, auquel il rendait force gentils sourires en échange de ses agaceries. De son côté, bon papa ne pouvait se passer de lui. Il se le faisait apporter à toute heure du jour, si bien que, pour ne pas quitter l'enfant, le prince fut sur le point de refuser une mission de la plus haute importance que le roi de Naples lui avait confiée pour le roi de France. Il s'agissait d'aller complimenter Charles X sur la prise d'Alger.
Cependant tous les amis du prince lui remontrèrent si bien le tort qu'il se ferait dans l'esprit du roi par un pareil refus, sa famille le supplia tellement de considérer que l'avenir de son gendre pourrait éternellement souffrir de son obstination, que le prince consentit enfin à remplir une mission que tant d'autres lui eussent enviée. Il partit de Naples dans les premiers jours de juillet 1830, arriva à Paris le 24, se rendit aussitôt au ministère des affaires étrangères pour demander son audience, et fut reçu solennellement deux jours après par le roi Charles X.
Le lendemain de cette réception la révolution de juillet éclata.
Trois jours suffirent, comme on sait, pour renverser un trône, huit pour en élever un autre. Mais le prince n'était point accrédité près du nouveau monarque. Aussi ne jugea-t-il pas à propos de rester près de la nouvelle cour; il quitta la France, sans même mettre le pied aux Tuileries, circonstance à laquelle le roi Louis-Philippe dut, selon toute probabilité, les heureux et faciles commencemens de son règne.
Le prince était guéri des voyages par mer: les combats n'étaient plus à craindre, mais les tempêtes étaient toujours à redouter. Aussi prit-il par les Alpes, et traversa-t-il la Toscane pour se rendre à Naples par Rome.
En passant par la capitale du monde, il s'arrêta pour présenter ses hommages au pape Pie VIII, qui, sachant de quelle mission de confiance le prince avait été chargé par son souverain, le reçut avec tous les honneurs dus à son rang, c'est-à-dire qu'au lieu de lui donner sa mule à baiser, comme Sa Sainteté fait pour le commun des martyrs, le pape lui donna sa main.
Trois jours après, le pape était mort.
Le prince était parti de Rome aussitôt son audience obtenue, tant il avait hâte de revenir à Naples; il voyagea jour et nuit, et arriva en vue de son palais le lendemain à onze heures du matin, précédé de dix minutes seulement par le courrier qui lui faisait préparer des chevaux sur la route; mais ces dix minutes suffirent à toute la famille pour accourir sur le balcon du premier étage, élevé, comme tous les premiers étages des palais napolitains, de plus de vingt-cinq pieds de hauteur.
La nourrice y accourut comme les autres, tenant l'enfant dans ses bras.
Malgré sa vue basse, grâce à d'excellentes lunettes qu'il avait achetées à Paris, le prince aperçut son petit-fils et lui fit de sa voiture un signe de la main. De son côté, le bambino le reconnut; et comme, ainsi que nous l'avons dit, il adorait son bon papa, dans la joie de le revoir, le pauvre petit fit un mouvement si brusque, en tendant ses deux petits bras vers lui et en cherchant à s'élancer à sa rencontre, que le malheureux enfant s'échappa des bras de sa nourrice, et, se précipitant du balcon, se brisa la tête sur le pavé.
Le père et la mère faillirent mourir de douleur; le prince fut près de six mois comme un fou; ses cheveux blanchirent, puis tombèrent, de sorte qu'il fut forcé de prendre perruque, ce qui compléta ainsi en lui la triple et terrible réunion de la perruque, de la tabatière et des lunettes.
C'est ainsi que je le vis en passant à Naples; mais j'étais heureusement prévenu. Du plus loin que je l'aperçus, je lui fis des cornes, si bien que, quoiqu'il me fît l'honneur de causer avec moi près de vingt minutes, il ne m'arriva d'autre malheur, grâce à la précaution que j'avais prise, que d'être arrêté le lendemain.
Je raconterai cette arrestation en son lieu et place, attendu qu'elle fut accompagnée de circonstances assez curieuses pour que je ne craigne pas, le moment venu, de m'étendre quelque peu sur ses détails.
Le jour même de mon départ, le prince avait été nommé président du comité sanitaire des Deux-Siciles.
Huit jours après, j'appris à Rome que le lendemain de cette nomination le choléra avait éclaté à Naples.
Depuis, j'ai su que le comte de F***, le premier époux de la belle Elena, ayant suivi l'exemple qu'elle lui avait donné, s'était remarié comme elle, avait été parfaitement heureux de son côté avec sa nouvelle épouse, et comme mari, et comme père, car il avait eu de ce second mariage cinq enfans: trois garçons et deux filles.
Au mois de mars dernier, le prince de *** est entré dans sa soixante-dix-huitième année; mais, loin que l'âge lui ait rien fait perdre de sa terrible influence, on prétend, au contraire, qu'il devient plus formidable au fur et à mesure qu'il vieillit.
Et maintenant que nous avons fini avec Arimane, passons à Oromaze.
Saint Janvier, martyr de l'Église.
Saint Janvier n'est pas un saint de création moderne; ce n'est pas un patron banal et vulgaire, acceptant les offres de tous les cliens, accordant sa protection au premier venu, et se chargeant des intérêts de tout le monde; son corps n'a pas été recomposé dans les catacombes aux dépens d'autres martyrs plus ou moins inconnus, comme celui de sainte Philomèle; son sang n'a pas jailli d'une image de pierre, comme celui de la madone de l'Arc; enfin les autres saints ont bien fait quelques miracles pendant leur vie, miracles qui sont parvenus jusqu'à nous par la tradition et par l'histoire; tandis que le miracle de saint Janvier s'est perpétué jusqu'à nos jours, et se renouvelle deux fois par an, à la grande gloire de la ville de Naples et à la grande confusion des athées.
Saint Janvier remonte, par son origine, aux premiers siècles de l'Église. Évêque, il a prêché la parole du Christ et a converti au véritable culte des milliers de païens; martyr, il a enduré toutes les tortures inventées par la cruauté de ses bourreaux, et a répandu son sang pour la foi; élu du ciel, avant de quitter ce monde où il avait tant souffert, il a adressé à Dieu une prière suprême pour faire cesser la persécution des empereurs.
Mais là se bornent ses devoirs de chrétien et sa charité de cosmopolite.
Citoyen avant tout, saint Janvier n'aime réellement que sa patrie; il la protége contre tous les dangers, il la venge de tous ses ennemis:Civi, patrono, vindici, comme le dit une vieille tradition napolitaine. Le monde entier serait menacé d'un second déluge, que saint Janvier ne lèverait pas le bout du petit doigt pour l'empêcher; mais que la moindre goutte d'eau puisse nuire aux récoltes de sa bonne ville, saint Janvier remuera ciel et terre pour ramener le beau temps.
Saint Janvier n'aurait pas existé sans Naples, et Naples ne pourrait plus exister sans saint Janvier. Il est vrai qu'il n'y a pas de ville au monde qui ait été plus de fois conquise et dominée par l'étranger; mais, grâce à l'intervention active et vigilante de son protecteur, les conquérans ont disparu, et Naples est restée.
Les Normands ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés.
Les Souabes ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés.
Les Angevins ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés.
Les Aragonais ont usurpé le trône à leur tour, mais saint Janvier les a punis.
Les Espagnols ont tyrannisé Naples, mais saint Janvier les a battus.
Enfin, les Français ont occupé Naples, mais saint Janvier les a éconduits.
Et qui sait ce que fera saint Janvier pour sa patrie?
Quelle que soit la domination, indigène ou étrangère, légitime ou usurpatrice, équitable ou despotique, qui pèse sur ce beau pays, il est une croyance au fond du coeur de tous les Napolitains, croyance qui les rend patiens jusqu'au stoïcisme: c'est que tous les rois et tous les gouvernemens passeront, et qu'il ne restera en définitive que le peuple et saint Janvier.
L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire de Naples, et ne finira, selon toute probabilité, qu'avec elle: toutes deux se côtoient sans cesse, et, à chaque grand événement heureux ou malheureux, elles se touchent et se confondent. Au premier abord, on peut bien se tromper sur les causes et les effets de ces événemens, et les attribuer, sur la foi d'historiens ignorans ou prévenus, à telle ou telle circonstance dont ils vont chercher bien loin la source; mais, en approfondissant le sujet, on verra que, depuis le commencement du quatrième siècle jusqu'à nos jours, saint Janvier est le principe ou la fin de toutes choses; si bien qu'aucun changement ne s'y est accompli que par la permission, par l'ordre ou par l'intervention de son puissant protecteur.
Aussi cette histoire présente-t-elle trois phases bien distinctes, et doit-elle être envisagée sous trois aspects bien différens. Dans les premiers siècles, elle revêt l'allure simple et naïve d'une légende de Grégoire de Tours; au moyen-âge, elle prend la marche poétique et pittoresque d'une chronique de Froissard; enfin, de nos jours, elle offre l'aspect railleur et sceptique d'un conte de Voltaire.
Nous allons commencer par la légende.
Comme de raison, la famille de saint Janvier appartient à la plus haute noblesse de l'antiquité; le peuple, qui, en 1647, donnait à sa république le titre desérénissime royale république napolitaine, et qui, en 1799, poursuivait les patriotes à coups de pierre pour avoir osé abolir le titre d'excellence, n'aurait jamais consenti à se choisir un protecteur d'origine plébéienne: le lazzarone est essentiellement aristocrate.
La famille de saint Janvier descend en droite ligne desJanuaride Rome, dont la généalogie se perd dans la nuit des âges. Les premières années du saint sont restées ensevelies dans l'obscurité la plus profonde; il ne paraît en public qu'à la dernière époque de sa vie, pour prêcher et souffrir, pour confesser sa croyance et mourir pour elle. Il fut nommé à l'évêché de Bénévent vers l'an de grâce 304, sous le pontificat de saint Marcelin. Étrange destinée de l'évêché bénéventin, qui commence à saint Janvier et qui finit à M. de Talleyrand!
Une des plus terribles persécutions que l'Église ait endurées est, comme on sait, celle des empereurs Dioclétien et Maximien; les chrétiens furent poursuivis en 302 avec un tel acharnement, que, dans l'espace d'un seul mois, dix-sept mille martyrs tombèrent sous le glaive de ces deux tyrans. Cependant, deux ans après la promulgation de l'édit qui frappait de mort indistinctement tous les fidèles, hommes et femmes, enfans et vieillards, l'Église naissante parut respirer un instant. Aux empereurs Dioclélien et Maximien, qui venaient d'abdiquer, avaient succédé Constance et Galère; il était résulté de cette substitution que, par ricochet, un changement pareil s'était opéré dans les proconsuls de la Campanie, et qu'à Dragontius avait succédé Timothée.
Au nombre des chrétiens entassés dans les prisons de Cumes par Dragontius, se trouvaient Sosius, diacre de Misène, et Proculus, diacre de Pouzzoles. Pendant tout le temps qu'avait duré la persécution, saint Janvier n'avait jamais manqué, au risque de sa vie, de leur apporter des consolations et des secours; et, quittant son diocèse de Bénévent pour accourir là où il croyait sa présence nécessaire, il avait bravé mainte et mainte fois les fatigues d'un long voyage et la colère du proconsul.
A chaque nouveau soleil politique qui se lève, un rayon d'espoir passe à travers les barreaux des prisonniers de l'autre règne; il en fut ainsi à l'avènement au trône de Constance et de Galère. Sosius et Proculus se crurent sauvés. Saint Janvier, qui avait partagé leur douleur, se hâta de venir partager leur joie. Après avoir récité si long-temps avec ses chers fidèles les psaumes de la captivité, il entonna le premier avec eux le cantique de la délivrance.
Les chrétiens, relâchés provisoirement, rendaient grâces au Seigneur dans une petite église située aux environs de Pouzzoles, et le saint évêque, assisté par les deux diacres Sosius et Proculus, s'apprêtait à offrir à Dieu le sacrifice de la messe, lorsque tout à coup il se fit au dehors un grand bruit, suivi d'un long silence. Les prisonniers, rendus il y avait peu d'instans à la liberté, prêtèrent l'oreille; les deux diacres se regardèrent l'un l'autre, et saint Janvier attendit ce qui allait se passer, immobile et debout devant la première marche de l'autel qu'il allait franchir, les mains jointes, le sourire aux lèvres, et le regard fixé sur la croix avec une indicible expression de confiance.
Le silence fut interrompu par une voix qui lisait lentement le décret de Dioclétien remis en vigueur par le nouveau proconsul Timothée; et ces terribles paroles, que nous traduisons textuellement, retentirent à l'oreille des chrétiens prosternés dans l'église:
«Dioclétien, trois fois grand, toujours juste, empereur éternel, à tous les préfets et proconsuls du romain empire, salut.
«Un bruit qui ne nous a pas médiocrement déplu étant parvenu à nos oreilles divines, c'est-à-dire que l'hérésie de ceux qui s'appellent chrétiens, hérésie de la plus grande impiété (valde impiam), reprend de nouvelles forces; que lesdits chrétiens honorent comme dieu ce Jésus enfanté par je ne sais quelle femme juive, insultant par des injures et des malédictions le grand Apollon et Mercure, et Hercule, et Jupiter lui-même, tandis qu'ils vénèrent ce même Christ, que les Juifs ont cloué sur une croix comme un sorcier; à cet effet, nous ordonnons que tous les chrétiens, hommes ou femmes, dans toutes les villes et contrées, subissent les supplices les plus atroces s'ils refusent de sacrifier à nos dieux et d'abjurer leur erreur. Si cependant quelques uns parmi eux se montrent obéissans, nous voulons bien leur accorder leur pardon; au cas contraire, nous exigeons qu'ils soient frappés par le glaive et punis par la mort la plus cruelle (morte pessima punire). Sachez enfin que, si vous négligez nos divins décrets, nous vous punirons des mêmes peines dont nous menaçons les coupables.»
Lorsque le dernier mot de la loi terrible fut prononcé, saint Janvier adressa à Dieu une muette prière pour le supplier de faire descendre sur tous les fidèles qui l'entouraient la grâce nécessaire pour braver les tortures et la mort; puis, sentant que l'heure de son martyre venait de sonner, il sortit de l'église accompagné par les deux diacres et suivi de la foule des chrétiens, qui bénissaient à haute voix le nom du Seigneur. Il traversa une double haie de soldats et de bourreaux étonnés de tant de courage, et, chantant toujours au milieu des populations ameutées qui se pressaient pour voir le saint évêque, il arriva à Nola après une marche qui parut un triomphe.
Timothée l'attendait du haut de son tribunal, élevé, dit la chronique, comme de coutume, au milieu de la place. Saint Janvier, sans éprouver le moindre trouble à la vue de son juge, s'avança d'un pas ferme et sûr dans l'enceinte, ayant toujours à sa droite Sosius, diacre de Misène, et à sa gauche Proculus, diacre de Pouzzoles. Les autres chrétiens se rangèrent en cercle et attendirent en silence l'interrogatoire de leur chef.
Timothée n'était pas sans savoir la grande naissance de saint Janvier.Aussi, par égard pour lecivis romanus, poussa-t-il la complaisancejusqu'à l'interroger, tandis qu'il aurait parfaitement pu, dit le pèreAntonio Carracciolo, le condamner sans l'entendre.
Quant à Timothée, tous les écrivains s'accordent à le peindre comme un païen fort cruel, comme un tyran exécrable, comme un préfet impie, comme un juge insensé. A ces traits, déjà passablement caractéristiques, un chroniqueur ajoute qu'il était tellement altéré de sang que Dieu, pour le punir, couvrait parfois ses yeux d'un voile sanglant qui le privait momentanément de la vue, et qui, tout le temps que durait sa cécité, lui causait les plus atroces douleurs.
Tels étaient les deux hommes que la Providence amenait en face l'un de l'autre pour donner une nouvelle preuve du triomphe de la foi.
—Quel est ton nom? demanda Timothée.